‹ Les tyrans de village (volume 2)Chapitre 29 sur 29 · SUR LE POEME DE POUSGHKINE · texte numérisé non relu

SUR LE POEME DE POUSGHKINE

LA VILLE DE BAKTSCHISARAl L\ LÉGENDE DR MARIE POTOÇKA

Le nom de Baktschisaraï se compose de deux mots qui, en langue tartare, signifient : Palais des jardins. Cette ville fut pendant plusieurs siècles la capitale d'un des derniers Etats fondés en Europe par les Mongols, d'un État dont la principale force était en Crimée, dont la funeste puissance s'étendait sur les rives du Dnieper et du Dniester et jusqu'à celles du Volga et de la Vistule. Sous le règne de la glorieuse Catherine, la Russie le subjugua et introduisit dans les régions septentrionales du Pont un élément de civilisation et de prospérité qu'elles n'avaient jamais connu.

A Baktschisaraï, dans une étroite vallée, à la limite des steppes et des montagnes, résidaient ces khans redoutables qui, chaque année, effrayaient la ville des tzars et dont les Polonais, les Russes, les Turcs courtisaient eu

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bre et désert, Girey l'a de nouveau abandonné. Avec lm<^ troupe de Tartares, de nouveau il s'élance farouche et sanguinaire vers un pays étranger ; mais dans son Cd^ur couve le feu d'un autre sentiment qui ne peut être apaisé. Souvent, quand il a brandi son sabre dans l'ardeur d'un combat, tout à coup il s'arrête immobile, promène autour de lui ses regards avec stupeur ; puis on le voit pâlir connue s'il était saisi d'une crainte subite, et quelquefois des larmes amères coulent de ses yeux. Oublié, méprisé, le harem ne le voit plus. Les femmes vieillissent dans leurs tourments sous la loi de leur froid eunuque. Depuis longtemps la Géorgienne n'est plus parmi elles. Les muetu gardiens du palais l'ont précipitée dans les Ilots. Ils ont mis fin à ses souffrances, la nuit même où la princesse mourait. Quel que fut son crime, terrible fut son châtiment. Après avoir dévasté les campagnes voisines du Caucase et les paisibles villages russes, le khan retourna dans la Tauride et, dans un endroit isolé de son palais, érigea une fontaine en l'honneur de la pauvre Marie. Là, comme un symbole sacrilège de l'erreur et de l'ignorance, au-dessus du croissant mahométan s'élevait la croix. Une inscription y fut gravée que la morsure des années n'a point effacée. Là, derrière d'étranges sculptures, l'eau murmure dans un bassin de marbre, et jaillit en larines froides qui jamais ne tarissent. Ainsi, dans ses jours d'affliction, la mère pleure le lils que la guerre lui a ravi. Les jeunes filles du pays, qui connaissent les traditions anciennes, ont donné à ce monument de deuil le nom de Fontaine des larmes.

294 LES DRAMES liNTlMES.

Après avoir quitté le Nord et ses joyeux festins, j'allai voir le palais de Baktschisaraï plongé dans l'oubli. J'ai erré à travers ces galeries silencieuses où le fléau du peuple, le cruel Tartare se livrait à une voluptueuse oisiveté après ses féroces expéditions. On respire encore la volupté dans ces chambres désertes, dans ces jardins. Là murmurent encore les eaux ; là, les roses fleurissent, les branches de vigne serpentent et l'or brille sur les murs. J'ai vu les anciens treillages derrière lesquels les femmes, dans leur printemps, soupiraient en tournant entre leurs doigts les grains d'ambre de leurs chapelets. J'ai vu le cimetière des khans, dernière demeure des puissants souverains. Sur les colonnes des tombeaux s'élèvent des turbans en marbre. Il me semblait que ces images me disaient l'arrêt de la Providence.

Que sontdevenus les khans? Où est le harem? Tout est silencieux, tout est changé. Mais là, mon cœur est occupé d'une autre pensée ! Le parfum des roses, le murmure des fontaines me font oublier ces révolutions. Un sentiment inexprimable s'empare de mon esprit, et comme une ombre fugitive, une jeune fille traverse le palais devant moi.

Quelle était cette ombre, amis, dites-moi ? Quelle était cette image aérienne qui me suivait et que je ne pouvais ni chasser ni combattre ? Etait-ce l'àme virginale de Marie ou Zarima tourmentée par la jalousie dans l'ombre du hai-eni? Je me rappelle toujours ce regard si tendre et cette beauté encore terrestre !

Amant des muses et de la paix, oublieux de l'amour et de la gloire, oh î je vous reverrai bientôt, doux rivages de

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iiiùme temps l'amitié (1). Là se réimissaient ces lé<;ions de cavaliers sauvages, ces hordes barbares, qui au loin chassaient la bienfaisante charrue des plus fertiles contrées. I-es Tartares, qui à présent ne forment plus qu'une petite peuplade de montagnards, ont conservé une vive prédilection pour cette capitale de leurs aïeux, et les Russes, qui n'ont plus rien à craindre de leurs anciens ennemis, nonseulement autorisent, mais encouragent même ce penchant. A part les fonctionnaires que le gouvernement envoie à Baktschisaraï, la ville n'est occupée que par des Tartares et semble être leur propriété.

Jadis les Tartares ont incendié, pillé Moscou, et au lieu de détruire quand elle s'en fut emparée, leur repaire, la Russie l'a doté de plusieurs privilèges et s'est plu à embellir le palais de ses anciens adversaires. Ce sont là les nobles représailles de la générosité et de la civilisation (2).

{!) Il existe encore un descendant des anciens khans. Son histoire est une curieuse page de phis à joindre à toutes celles qui racontent les vicissitudes des grandeurs humaines. Ce fils des anciens souverains qui s'intitulaient les maîtres des deux mers et des douze provinces, voyagea comme un simple particulier en Europe, séjourna en Angleterre, s'y convertit au protestantisme, épousa une Anglaise, obtint un diplôme de missionnaire d'une des nombreuses sociétés bibliques de la Grande-Bretagne, et rentra avec ce titre dans le pays où régnaient ses aïeux. L'empereur Nicolas lui accorda une pension, et l'une de ses filles fut admise au nombre des demoiselles d'honneur de l'impératrice.

(2) Kohi. Reisen in Sud-Russland, t. I, page 222.

On ne voit àBaktschisaraï point de ruines. Ses rues sont fort peuplées, pleines de vie, animées sans cesse par le chant, par les instruments de musique, et ont une physionomie aussi tartare que si le khan siégeait encore là sur son trône. Par cette physionomie , non-seulement cette ville apparaît comme un singulier contraste entre les deux modernes cités de Sébastopol et de Simphérépol, mais elle mérite d'être notée comme une des villes les plus curieuses de l'Europe. En la visitant, un descendant des anciens Mongols, un érudit, y trouverait à peine l'action de la Russie, et pourrait y retrouver intactes les traces du passé.

Resserrée à droite et à gauche par deux chaînes de rocs calcaires, la ville se déroule dans la vallée, à peu près comme Heidelberg au pied de sa colline, en une rue étroite de deux verstes de longueur et à laquelle aboutit le mouvement de petites rues adjacentes. Là sont les cafés avec leurs galeries, les marchés de la ville et des campagnes, les boutiques turques et tartares, les ateliers où l'artisan poursuit au niveau de la mer dans sa maison sans fenêtres son travail journalier, et donne aux passants le spectacle de son industrie. Là, près du sellier qui borde ses housses et ses harnais avec des fils d'argent, campe une famille ambulante de forgerons bohémiens avec ses grossiers ustensiles. Là se promènent les femmes tartares, enveloppées dans leurs longs voiles, les femmes russes vêtues d'étoffes éclatantes, et quelques Grecques avec leurs magnifiques tresses de cheveux noirs. Par là arrivent à la fois les chevaux alertes des montagnes, les

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chameaux pesammont cliargds ot les lourdes troïkas. A peu près au milieu de cette rue, s'élève le palais des klians, entouré de hautes murailles, qui lui donnent au dehors l'aspect sévère d'un couvent. 11 se compose de plusieurs bâtiments rangés autour d'une vaste cour. Devant ces appartements s'étend une large terrasse couverte de fleurs, ombragée par des berceaux de vignes, arrosée par de Jimpides fontaines. Deux galeries voûtées rejoignent ces jardins aériens à d'autres cours, à d'autres jardins et à l'ancien harem.

La plupart des fontaines sont décorées d'inscriptions poétiques. En voici une, entre autres, remarquable par son emphase orientale : Gloire à Dieu le très-haut ! La face de Baktschisaraï a été embellie par les soins éclairés de l'illustre Girey. C'est lui qui, de sa main généreuse, apaise la soif de son empire.

La Fontaine des larmes tombe de cascade en cascade en plusieurs bassins, puis se divise en petits filets jusqu'à ce qu'enfin elle s'écoule goutte à goutte dans d'étroites conques de marbre. A cette fontaine se rattachent le nom de Marie Potoçka et sa réelle histoire illustrée, mais altérée par le poëme de Pouschkine.

Marie était la fille d'un riche seigneur polonais. Jeune, belle, gracieuse, elle réjouissait le cœur de ses parents et charmait les regards de tous ceux qui la voyaient. Un jour, une bande de Tartares envahit le domaine où elle vivait. Son père fut tué, son château dévasté, tout ce qui s'y trouvait enlevé par une soldatesque effrénée, et la jeune fille livrée à Girey, qui en devint si amoureux que pour elle il

oublia et les autres femmes réunies dans son harem, et ses projets ambitieux, et ses excursions guerrières. Pour elle il sacrifia même jusqu'à ses préjugés de musulman ; il lui fit construire une chapelle, il lui permit de rester fidèle à son culte et d'avoir près d'elle un prêtre catholique. Le fier despote était vaincu par la faible captive, le chef d'une horde sauvage par une timide enfant. Il n'ordonnait plus, il suppliait. Il ne demandait qu'à être aimé, et Marie ne demandait qu'à retourner dans son pays. Combien de temps dura la lutte entre la passion et les gémissements de la jeune fille, entre la griffe du lion et la tremblante colombe, c'est ce qu'on ne sait. Mais cette lutte finit par une catastrophe. Parmi les femmes qui naguère s'enorgueillissaient des faveurs du khan, qui après l'arrivée de Marie souffraient de ses dédains, se trouvait une Géorgienne, la plus belle de toutes, la plus fière et la plus implacable. Elle ne pardonnait point à la jeune Polonaise d'avoir pris un tel ascendant sur celui dont elle avait elle-même longtemps possédé les bonnes grâces, et elle résolut de s'en venger. Pour mieux assurer sa vengeance, elle associa à ses complots celles de ses compagnes qui, subissant le même outrage, en éprouvaient le même ressentiment. Toutes alors se rapprochèrent de Marie avec de vives démonstrations d'amitié, affectant un grand désir de lui venir en aide dans sa tristesse, de la consoler de ses regrets, de l'égayer dans son isolement. La pauvre Marie accepta avec confiance leurs témoignages d'affection, et un soir qu'elle écoutait avec un naïf abandon leurs entreliens et leurs chants, la Géorgienne se précipitanl toul à coup sur elle, lui pion-

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gea un poignard dans le sein ; puis à l'aide de ses complices l'ensevelit à la dérobée dans le jardin. Le khan découvrit bientôt de quelle façon sa bien-aimée lui avait été ravie, et fut sans pitié pour ses ennemies. Toutes celles qui avaient pris part au complot dont elle avait été la victime , furent égorgées. La Géorgienne, qui avait elle-même préparé et accompli le crime, fut écartelée. Nul autre amour ne remplaça dans le cœur de Girey le tendre et profond sentiment que Marie lui avait inspiré. Après lui avoir consacré, dans l'enceinte de son palais cette fontaine symbolique qu'on appela la Fontaine des larmes, il se rejeta avec une sombre ardeur dans le tumulte de la guerre, et fut tué dans un de ses aventureux combats.

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