‹ Les tyrans de village (volume 2)Chapitre 28 sur 29 · CHANT T ART ARE · texte numérisé non relu

CHANT T ART ARE

Le Ciel donne à l'homme une compensation aux larmes et à la misère. Heureux le fakir qui dans les tristes jours de sa vieillesse peut contempler la Mecque !

Heureux celui qui à sa mort est béni sur les rives glorieuses du Don ! Les houris viennent à sa rencontre avec un sourire d'amour.

Plus heureux, ô Zarima, l'amant du repos et de la volupté qui te voit, rose charmante dans l'ombre du harem.

Elles chantent. Mais où est Zarima, étoile de l'amour, beauté du harem. Hélas! pâle et triste, elle n'entend pas ses louanges. Comme un palmier courbé par l'orage, elle incline sa jeune tête. Plus rien, plusrien ne lui plaît. Girey n'aime plus Zarima.

Il est changé. — Cependant quelle beauté, jeune Géorgienne, pourrait être comparée à la tienne? De tes tresses de cheveux tu couronnes deux fois ton front de lis. Tes yeux adorables sont plus éclatants que le jour, plus noirs que la nuit?

Comment le cœur qui fut épris de toi peut il t'oublier ponr d'autres charmes? Cependant l'indifTérent, le cri.el Girey dédaigne tes attraits. 11 passe de froides heures so-

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litaires depuis qu'une princesse polonaise a été renfermée dans son harem.

Naguère Marie vivait sous un autre ciel. Naguère elle tlorissait sur son sol natal. Son père était fier d'elle, et la nommait sa consolation. La volonté de cette enfant était sa loi. 11 n'avait qu'une pensée, c'était de faire à sa fille bien-aimée une destinée riante comme un jour de printemps, d'écarter d'elle jusqu'à l'ombre d'un chagrin passager ; il voulait aussi qu'après son mariage elle se rappelât avec plaisir sa vie de jeune fille et ses joyeuses années évanouies comme un rêve. Tout en e le charmait, et son doux caractère, et ses vifs et gracieux mouvements, et la langueur de ses yeux bleus. Aux dons de la nature elle ajoutait ceux de l'instruction. Par sa harpe magique elle animait les fêtes de sa demeure. Une quantité de riches et puissants seigneurs l'avaient demandée en mariage ; d'autres languissaient secrètement pour elle. Mais son âme paisible ne savait encore rien de l'amour. Dans le château de son père, elle consacrait ses libres loisirs à ses jeux et à ses amies.

Naguère Et qu'est-il donc arrivé? Les Tartares se

sont répandus dans la Pologne comme un torrent. Moins prompt et moins terrible est l'incendie dévorant la maison. La contrée est ravagée, dépeuplée par la guerre. C'en est fait des joies de la paix. Villages, forêts, demeures magnifiques, tout e t dévasté.

Silencieuse est la chambre de Marie. Dans l'église du château où reposent de froides reliques avec leurs couronnes et leurs armoiries de princes, s'élève ime nouvelle

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tombe. Le père est dans le cercueil. La fille est captive* L'n sordide héritier régit le château et écrase sous un honteux fardeau ce malheureux domaine.

Hélas ! la cour de Baktschisaraï renferme la jeune princesse qui pleure et gémit et s'alanguit dans sa captivité. Girey a pitié de cette infortunée; son abattement, ses larmes, ses soupirs troublent le court sommeil du khan.

Pour elle, les lois rigoureuses du harem ont été adoucies. Le sévère gardien des femmes n'entre chez elle ni jour ni nuit. Il n'ose la conduire à sa retraite nocturne ni arrêter sur elle son regard. Elle va seule au bain avec sa suivante. Le khan lui-même craint de troubler le repos de la jeune captive. Il lui est permis de vivre seule à l'écart du harem. On dirait un être céleste qui se cache dans son isolement. Là, sans cesse une lampe est allumée devant la sainte image de la Vierge; là, habite avec elle l'espérance qui console les cœurs affligés et l'humble foi. Là, tout lui rappelle des heux meilleurs, et ses larmes coulent loin des autres femmes qui lui portent envie, et tandis qu'autour d'elle tout est plongé dans la mollesse, cette cellule du palais^ respectée comme par miracle, renferme une pieuse austérité. Ainsi le cœur, victime de l'égarement, garde au sein d'une ivresse coupable son dépôt sacré, son sentiment de Dieu.

La nuit vient. L'ombre s'étend sur les beaux champs de la Tauride. Sous les lauriers touffus résonnent au loin les mélodies du rossignol. Sur un ciel sans nuages la lune apparaît entre des myriades d'étoiles^ et verse sur les collines, sur les vallées, sur les bois une molle clarté.

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t^iiveloppées dans leurs voiles blancs, les femmes des Tarlares passent dans les rues de Baklschisaraï comme des ombres légères, s'en allant l'une chez l'autre dans leurs loisirs du soir. Le silence règne dans le palais. Le harem sommeille. Rien ne trouble le repos de la nuit. Le vigilant gardien a fait sa ronde. A présent il dort, mais l'inquiétude agite encore son esprit assoupi. La crainte perpétuelle des trahisons ne laisse point de repos à sa pensée. Tantôt il croit entendre des pas furtifs, tantôt un chuchotement ou des cris. Trompé par son oreille infidèle, il se réveille, il tremble, il écoute avec effroi, mais tout se tait autour de lui. Seulement l'eau dos fontaines s'échappe en murmurant de sa prison de marbre, et le rossignol, qui ne quitte point sa rose chérie, chante dans l'obscurité. L'eunuque écoute encore longtemps, puis de nouveau est subjugué par le sommeil.

Qu'elles sont belles et charmantes les nuits du splendide Orient! Gomme elles s'écoulent doucement pour les adorateurs du prophète! QweWe mollesse dans leurs demeures, dans leurs jardins magiques, dans leurs harems infranchissables où, aux pâles rayons de la lune, tout est si calme, si mystérieux, où tout inspire de tendres pensées !

Toutes les femmes de Girey sont endormies... Toutes! Une pourtant se lève et, respirant à peine, s'avance \ers une porte qu'elle ouvre précipitamment. Puis elle marche d'un pied craintif dans l'ombre, A ses pieds est couché le vigilant et subtil eunuque. Son cœur est inflexible et son sommeil est souvent trompeur. Gomme une ombre, elle passe devant lui.

Une porte est encore là. D'une main tremblante elle en pousse le bouton, elle entre et regarde étonnée, et se sent saisie d'une mystérieuse frayeur. La lueur de la lampe solitaire, l'armoire faiblement éclairée, la douce image de la Vierge et le Christ, symbole sacré d'amour, tout réveille en toi, ô Géorgienne, un souvenir puissant, tout te rappelle l'image confuse des jours oubliés.

Devant elle repose la princesse. L'incarnat du sommeil virginal colore ses joues. Un faible sourire rayonne sur son visage à travers les traces récentes de ses larmes. Ainsi la lune éclaire la fleur fatiguée par la pluie. On dirait que là repose un enfant d'Éden, un ange descendu du cie et pleurant sur la pauvre captive du harem.

Hélas ! quelle émotion éprouve Zarima ? Son sein est oppressé par la douleur. Malgré elle ses genoux fléchissent, elle prie et dit : « Aie pitié de moi, ne rejette pas mes supplicaiions. » Ses paroles, ses mouvements, ses soupirs réveillent la princesse qui, toute troublée de voir cette belle inconnue, la relève d'une main agitée et lui dit : « — Qui es-tu? Comment te trouves- tu seule ici à cette heure, pendant la nuit? — Je viens à toi. Sauvemoi. Il ne me reste plus qu'une espérance. Longtemps je fus heureuse. Longtemps je vis sans crainte les jours succéder aux jours. Mon bonheur a passé comme une ombre. Je désespère. Écoute-moi.

)) Je ne suis pas née ici, moi, mais loin, bien loin. Cependant tous les objets que j'ai vus autrefois me sont restés profondément gravés dans la mémoire. Je me rappelle les montagnes qui s'élevaient jusqu'au ciel, les tièdes tor-

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reiiLs qui tombaient de ces niontagiies, les forêts iiiipénétrables. Je me rappelle d'autres lois et d'autres nio'urs. Mais comment, par quelle destinée ai-je quitté ma terre natale, c'est ce que j'ignore. Je me souviens seulement de la mer et d'un homme perché sur la voile au haut du mat.

» Jusqu'à présent je n'avais connu ni la crainte, ni la douleur. Je ilorissais dans la paix de cette demeure, attendant avec un cœur docile les premières émotions de l'amour. Girey abandonnait la guerre sanglante pour les jouissances du repos et, renonçant à ses farouches expéditions, rentrait dans le calme du harem. Je parus devant le khan avec une inquiète espérance. 11 arrêta sur moi, en silence, son regard brillant, m'appela, et dès ce jour nous savourâmes l'ivresse d'un bonheur perpétuel, d'un bonheur que ni la calomnie, ni le soupçon, ni les tourments de la jalousie, ni l'ennui ne troublaient. Marie, tu lui apparus, et dans son àme est entrée une pensée criminelle. Girey respire la trahison. 11 n'écoute plus mes reproches. Les soupirs de mon cœur l'importunent. Près de moi il ne retrouve plus ses premiers sentiments et ne continue plus ses premiers entretiens. Tu n'as point provoqué ce changement, je le sais, et tu n'y participes pas. Mais, écoutemoi. Je suis belle. Dans tout le palais, toi seule peux être dangereuse pour moi. Cependant je suis née pour la passion, et toi, tu ne peux aimer comme moi. Pourquoi donc, froide beauté, troubles-tu un faible cœur ? Laisse-moi Girey, il est à moi. Ses baisers me brûlent. 11 m'a fait de terribles serments. Depuis longtemps ses pensées et ses dé-

sirs sont confondus avec les miens. Sa trahison me tue. Je pleure. Vois, je fléchis les genoux devant toi. Je t'implore, n'osant t'accuser. Rends-moi ma joie et mon repos. Rendsmoi mon premier Girey. N'essaie pas de me faire une objection. Il est à moi, et tu l'as aveuglé. Par tes dédains, par ta tristesse, par tes plaintes, éloigne-le de toi. Quoique parmi les captives du khan j'aie oublié, pour le Coran, ma première croyance, la religion de ma mère était la même que la tienne. Par cette religion, jure de réconcilier Girey avec moi. Et, écoute, s'il faut que tu... Je sais manier un poignard et je suis née dans le Caucase. »

Elle dit, et disparaît. La princesse n'ose la suivre. L'innocente jeune fille ne comprend point le langage de l'orageuse passion. Mais cette voix l'étonné et l'effraie. Quelles larmes, quelles prières la sauveront de l'opprobre? Qu'arrivera-t-il d'elle? Oh î Dieu! si Girey pouvait oublier l'infortunée dans une lointaine prison, ou s'il pouvait mettre promptement fm à ses jours ! avec quelle joie Marie quitterait cette terre de douleurs ! Les douces heures de la vie pour elle ont fui depuis longtemps. Il n'en reste plus rien. Que faire en ce désert du monde ? Il est temps. Marie est attendue; un affectueux sourire l'appelle du haut des cieux dans la paix éternelle.

Les jours s'écoulent. Marie n'est plus. Elle est morte subitement. Comme un nouvel ange, elle brille de l'éclat longtemps désiré. Mais comment a-t-elle été si vite conduite au tombeau? Est-ce par le chagrin d'une captivité sans espoir, par une maladie, ou par quelque autre cause? Qui sait? La douce Marie n'est plus. Et le palais est som-

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Sal^uir. J'irai avec mes souvenirs sur les peiiles de ces nioiUagues qui s'élèvent au bord de la mer, et les tlots de la Tauride réjouiront de nouveau mes regards. Magnifique contrée ! charme des yeux ! Là tout est si enivrant, collines et forêts, ambre et raisin doré, beauté solitaire des vallées, fraîcheur des eaux et des peupliers ! Tout exalte le sentiment du voyageur, quand par une riante matinée son cheval chemine par le sentier, d>i rivage au pied des montagnes, et que devant lui l'onde scintille et murmure autour des rochers de Riou-Day.

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