‹ Les tyrans de village (volume 2)Chapitre 3 sur 29 · U LES TYRANS · texte numérisé non relu

U LES TYRANS

commence à s'ennuyer aussi. Essayons de monter l'imagination de ce grand Gilles.

— Voilà un temps assez agréable, monsieur ! dit-il à voix haute.

Le jeune meunier regarda le ciel, éleva dans l'air une vaste main et secoua la tête avec une grimace dédaigneuse, comme pour dire :

— Agréable ? peuh ! le vent est bien plat I Mais il ne prononça pas une syllabe.

— Monsieur, continua le voyageur, vous excuserez, j'espère, la liberté que j'ai prise de dessiner votre ravissant moulin.

Le mimique meunier sourit largement et répondit, mais par le seul mouvement des épaules et de l'avantbras :

— Qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse ?

— Serait-il muet? se demanda le voyageur. Il faut absolument s'en assurer.

Et de la forme affirmative passant à l'inlerrogative, il reprit brusquement :

— Pardon 1 quelle heure peut-il bien ôlre, monsieur, s'il vous plaît?

Le somnolent meunier ouvrit enfin sa grande bouche et dit :

— Une heure.

— Il parle! oh ! qu'il est intéressant ! pensa le voyageur.

— Une heure! répéla-t-il tout haut; je ne m'étonne plus si j'ai faim. Depuis hier soir, mon cher monsieur, je n'ai pris qu'une tasse de café ce malin ii Angers. Et sans pain encore !

— Ah ! dit le meunier.

— De sorte que, vous concevez, je me sens talonné par un appétit féroce.

— Ah!

— Est-ce que vous seriez assez aimable, mon brave monsieur, pour m'indiquer une auberge aux environs?

— A Bellevue.

— A Bellevue seulement î Oh ! c'est bien loin ! Près d'une lieue, je crois?

— Oui.

— Miséricorde 1 Je tomberais d'inanition sur la route. Mais il doit y avoir quelque endroit un peu plus proche, où je trouverais à casser une croûte et à boire un coup ?

— Non.

— Je n'ai pas besoin, vous entendez, que ce soit

précisément une auberge. Je ne suis pas difficile, allez !

Silence de l'indifférent meunier.

— Je ne suis pas difficile du tout. Mais, j'y pense, vous même, mon cher monsieur, — pardonnez l'indiscrétion d'un affamé, — vous auriez peut-être bien à me céder de quoi faire une omelette, hein ?

— Non.

— Un peu de fromage, alors ?

— Non.

— Des fruits, au moins?

Signe négatif du meunier.

— Du lait? Ahl du bon vrai lait?

Deuxième signe négatif.

— Mais du pain ? vous avez du pain au mouUn,que diable !

Troisième signe négatif.

— Je n'ai pas besoin, reprit le voyageur avec quelque sécheresse, de dire plus clairement que vous me vendriez co pain que je vous demande.

— Oh! je ne suis pas assez pauvre pour ça ! dit le meunier.

— Très-bien ! Alors, bah ! donnez-le-moi, ce pain hospitalier.

— Oh ! oui-da, vous êtes trop riche !

— Mais sacrebleu ! riche ou non, je meurs de faim ! s'écria le voyageur av€C désespoir.

Dans le même instant, il vit luire sur la face pleine lune du meunier quelque chose qui ressemblait à une expression joyeuse, et il entendit à quelques pas derrière lui partir la fusée d'un éclat de rire, mais d'un éclat de rire si frais, si jeune, si musical, si franc et si bon, qu'il devait en être et en fut beaucoup plus charmé qu'offensé.

Ce malicieux et bienveillant éclat de rire s'expliqua, en effet, à lui sous la forme d'une délicieuse jeune fille. Au-dessus d'un buisson fleuri, et encadré par un chapeau de paille, le joli visage lui apparut encore épanoui par celte jolie gaieté. La rieuse était prise en flagrant délit.

Toute rougissante, elle s'efforça du moins de reprendre son sérieux; mais, par malheur, le grand farinier s'avançait dans le moment d'un air de satisfaction et de stupéfaction si gauche, en disant : — Eh bien I qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? — que de nouveau le fou rire de la jeune fille prit sa volée; mais cette fois le voyageur, gagné par la contagion, Justifia son hilarité, en la partageant. Et voi-

là, j'espère, une connaissance gaiement commencée !

Cependant, elle et lui, tout en riant, se regardaient, et, en se regardant, cessèrent peu à peu de rire.

Dès ce premier coup d'œil, ils ne durent pas trop se déplaire l'un à l'autre : — lui, de moyenne taille, mais ferme avec son apparence délicate ; la bouche un peu railleuse sous sa fine moustache noire, mais l'œil vif, doux et hardi sous son front large et ouvert; pâle, maigre et fatigué, mais plein d'ardeur, d'esprit et de vie. 0 postérité, voilà comment était fait un chercheur d'art au dix-neuvième siècle 1 Elle, blonde aux yeux bruns, avec un teint couleur de rose de buisson, pas bien grande mais svelte à ravir, petits pieds et petites mains, la mine vive et résolue, gaieté et pureté, blancheur et fraîcheur. 0 humanité, voilà de quoi se compose une jolie fille dans tous les temps !

Au respectueux salut du jeune homme elle répondit par une gracieuse révérence.

— Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a donc? répétait le meunier, qui avait l'ébahissement tenace.

— Il y a, Jacques, répondit la jolie fille, que si tu voyais ton air ahuri dans ton miroir à barbe, tu te rirais toi-même au nez. Et, tout à l'heure, il y avait les drôles de réponses que tu faisais à monsieur. Ah I

c'est comme ça que lu entends l'iiospitalité, toi! Moi qui venais te demander à déjeuner !

— • Oh! vous, c'est différent, ma marraine.

— Tu as doiic du pain?

— Parbleu 1

— Et du lait?

— Aussi.

— Et des œufs ?

— Tout de môme.

— Mais si j'invitais quelqu'un à déjeuner avec moi?

— Ma marraine, il y en ^aurait pour deux.

— Et si, pour réparer ta maladresse, c'était monsieur que j'invitais?

— Monsieur serait le bien-venu, ma marraine.

— Tiens 1 tiens! tiens! se dit le voyageur enchanté. Mais, mademoiselle, reprit-il à haute voix, je n'ai pas le bonheur' d'être' connu de vous. Je suis étranger.

— Ehl monsieur, c'est bien comme étranger et comme étranger affamé, que je vous invite. Je ne veux pas que vous emportiez une si mauvaise opinion des gens et des vivres de notre pays.

Un regard quelque peu moqueur errait toujours dans les yeux brillants de la jeune fille. Elle promenait sur

ses lèvres enlr'ouverles sa petite langue fine et rose ; — ce que le voyageur prit encore pour une expression de raillerie et ce qui réellement n'était chez elle qu'une charmante vilaine habitude.

— Est-ce que la campagnarde, si toutefois c'est une campagnarde, se hurlerait du Parisien? pensa-t-il.

Il se composa un air moitié digne, moitié enjoué.

— Il convient pourtant, mademoiselle, que vous sachiez au moins qui je suis. A défaut d'ami commun , permettez-moi de vous présenter moi-même M. Michel D"**, architecte de Paris.

— Alors je vous présente mademoiselle Jacqueline Loyseau, habitante de Bellevue.

— Propriétaire de ce moulin et des deux autres que vous voyez là-bas, ajouta le farinier, qui s'était approché.

— Allons ! reprit la jeune fille, noms et qualités, je crois, monsieur, que nous savons à présent l'un de l'autre tout ce qu'il faut pour que vous acceptiez sans cérémonie mon ofïre comme je vous la fais.

— De grand cœur! dit Michel.

— Très-bien ! Le temps est doux, voulez-vous déjeuner en plein air sous ce berceau? C'est plus gai. Sculemenl, qu'as-tu à nous donner, Jacques? J'apporte

DE VILLAGE il

dans mon panier du chasselas et des pèches de mon jardin; mais il faudrait pour monsieur quelque chose de moins champôlre.

— Non pas! non pas! dit Michel. Comment! du raisin, des pêches, ce bon air, cette gracieuse compagnie! mais qu'est-ce qu'on peut désirer de plus?

— Allons, Jacques, reprit Jacqueline, monsieur es(, lu le vois, aussi frugal que poli. Tu vas le servir assez mal; sers-le vite au moins, mon cher fdleul.

— Ce sera fait dans deux minutes, marraine.

Le grand meunier disparut prestement dans le moulin. Jacqueline se débarrassa de son chapeau et de son châle et vint s'asseoir sous le berceau en face de Michel de plus en plus ravi de ces gentilles manières et de cette franche humeur.

De quoi ont faim «I soif, apfès avoir Im et maugo, ces insatiables lèvres liumaines.

Michel et Jacqueline se regardaient à la dérobée, pensifs et — pourquoi ne pas le dire? — un peu curieux l'un de l'autre. Elle reprit la première ;

— Vous dessiniez, monsieur? Est-ce que vous dessiniez le moulin?

— Mon Dieu, oui ! mais j'ai fini : je travaillais depuis plus d'une heure.

— Et peut-on voir votre dessin?

— Sans doute, mademoiselle. Le voici.

— Oh 1 comme c'est ça ! s'écria-t-elle avec une satisfaction naïve. Quelle image ressemblanle 1 Tout y est : les grandes ailes, la toiture, l'échelle et le paysage aussi. C'est Jacques qui fume là sa pipe*. Il est drôle! Vous vous servez donc de crayons de couleur? Comme c'est gai et proprement faitl Est-il possible, monsieur, que vous n'ayez mis qu'une heure à tout cet ouvragelà?

— Enfin ! pensa Michel, voilà le bout de la langue de la provinciale qui passe ! — Justement, la petite langue vermeille se démenait entre les lèvres roses.

Michel, qui avait eu peur un moment d'être la dupe de quelque fée de Paris déguisée, se sentit rassuré et offrit galamment son esquisse à Jacqueline.

— Non, je craindrais de vous en priver, dit-elle.

— Ah l c'est vous maintenant qui faites des cérémonies 1

— Mais pas du tout, j'accepte alors. Tant pis pour vous, tant mieux pour moi ! Je ferai encadrer votre dessin , monsieur , je le clouerai dans ma chambre , et, comme cela, j'aurai toujours sous les yeux mon mouhn et mon filleul.

— Votre filleul 1 votre filleul!... Pardon! chaque

fois que vous appelez ce jeune géant jouftlu voire filleul, — ou qu'il vous appelle sa marraine, — vous ne vous apercevez pas que je fais un soubresaut d'incrédulité? Ce n'est guère vraisemblable que vous ayez tenu ce gaillard-là sur les fonls de baptême.

— C'est pourtant vrai ! Quel âge me donnez-v^«s donc?

— Flatterie à part, si je vous regarde, je dirai seize ans, et, si je raisonne, dix-huit.

— Eh bien! je vais sur vingt-deux ans, monsieur. Je suis très-majeure, voyez-vous !

— 0 sancta simplicitas! se dit Michel deux fois étonné : ce n'est décidément pas une Parisienne. — Votre acte de naissance doit mentir, reprit-il.

— Non, il ne ment pas ! J'ai bien vingt et un ans passés; Jacques, l'aîné de mes filleuls, en a dix-neuf, et ses deux cadets, Jacquot et Jacquinet, qui sont jumeaux, vont en avoir dix-huit.

— Que de Jacques !

— Oui, n'est-ce pas? Il faut que vous sachiez que ces trois moulins qui tournent sur la colline, mon brave père les faisait tourner quand il vivait. Mon père, monsieur, ajouta Jacqueline émue, m*a laissée orpheline il y a trois ans; ma pauvre mère était morte en

^6 LES TYKàNS

me metlant au monde. Mon père, déjà grisonnant et fatigué, avait été obligé de prendre un second, qui était marié et qui, en moins de deux ans, eut trois fils. La petite fille du patron, quand elle eut sept ans, fut de droit la marraine des trois gars. Mais n'ayant d'autre nom que Jacqueline, elle ne put les nommer que Jacques. Alors, pour les distinguer dans le pays, on les appelle comme je vous ai dit. Aujourd'hui Jacques, Jacquot et Jacquinet sont orphelins comme moi, et nous menons les moulins à nous quatre. Ils font la besogne et je tiens les comptes. Les noms des meuniers ont fini par désigner les moulins. On dit à Bellevue : « Je vais du côté de Jacques. — - Jacquot est en réparation. — Jacquinet tourne Taile à l'ouest, il pleuvra demain. » Et moi, je suis, pour vous servir, la meunière des trois moulins, et la marraine des trois meuniers.

— A preuve, reprit Jacques reparaissant, qu'on chante dans le pays une chanson qui dit :

La meunière Jacqueline ^ Plus blanche que sa farine...

Et ce n'est pas peu dire, dal continua ,e meunier

en montrant orgueilleusement h Michel le pain éclatant de blancheur qu'il apportait. Monsieur, voilà toujours du pain, du beurre, des couteaux et des assiettes. Je m'en vas à présent vous quérir du cidre et des verres, et vous envoyer par Jeannot, le garçon, une omelette qu'il est en train de vous lever.

— Bien, cela! dit JacqueUne. Seulement, tu n'enverras pas Jeannot ; tu viendras toi-même, ;Jacques, car j'ai à te gronder.

— A me gronder ! Ah ! Jésus î Et pourquoi me gronder, ma marraine?

— Allons ! tu le devines bien, le pourquoi. Va, va et reviens chercher ta semonce .

Jacques s'en retourna l'oreille basse et l'air penaud, et Jacqueline se mit, en chantonnant, à disposer le couvert rustique sur la table de bois du berceau. Michel suivait de l'œil tous ses gracieux et légers mouvements, et se disait : — Qu'elle est donc gentille ! Ai-je une chance! Oh! mais elle doit avoir un amoureux — pour le moins !

— Il y a longtemps que vous habitez Bellevue, mademoiselle? lui demanda-t-il.

— J'y suis née, monsieur.

— Bon! vous pourrez alors me donner quelques

renseignements dont j'ai besoin. Vous ne savez pas ce que je viens faire ici?

— • Si fait bien, je m'en doute. Vous êtes ce grand architecte qu'on attend de Paris pour rebâtir notre pauvre mairie qui est si délabrée.

— Oui et non. Ce « grand architecte » auquel votre préfet et votre maire s'étaient adressés, parce qu'il est natif d'Angers, se trouve pour l'heure surchargé de besogne. Il a été autrefois mon maître; il est aujourd'hui mon ami. Il m'a offert de le remplacer ici. Or, je m'ennuyais un peu à Paris, vu qu'en ce moment Paris s'ennuie beaucoup. J'ai saisi avec empressement l'occasion de venir voir des choses plus gaies et respirer un air plus pur, et me voici. Mais acceptera-t-on le lieutenant à la place du capitaine? c'est la question. Qu'est-ce que dira monsieur le maire? Ne vais-je pas déplaire à messieurs les adjoints? Que pensera de moi le conseil municipal?

-— Ohl le conseil, c'est M. Fabert, le maire, qui le conduit.

— C'est donc le maire qu'il faudrait capter?

— Oui, mais il y a quelqu'un qui conduit le maire.

— Diable ! sa femme peut-être?

— Non, M. Louis Firmin.

— Ah! ahl Qu'est-ce que c'est qae M. Louis Firmin?

— M. Louis Firmin est le secrétaire de la mairie.

— Jeune? vieux? bon? mauvais? bêle? intelligent? Que représente ledit Firmin?

— Ehl mais, monsieur, reprit Jacqueline avec quelque vivacité, M. Firmin a vingt-cinq ans; c'est un jeune homme très- excellent et très-capable, qui soutient sa vieille mère et qui mène toutes les affaires du pays.

— Excusez-moi, dit Michel refroidi par celle chaleur, je ne connaissais pas M. Firmin. Vous semblez, vous, mademoiselle, le connaître parllculièrement?

— Louis est mon cousin germain et mon ami d'enfance, monsieur.

Jacqueline devint rouge comme les pêches qu'elle était en train d'arranger sur l'assiette.

— Allons! dit Michel plus doucement, je vois que vous pourrez me recommander à M. Louis, et je suis sûr qu'il obéira aveuglément à la recommandation.

— Eh bien! c'est le contraire, reprit Jacqueline en hochant la tête ; je ne peux pas vous recommander à M. Firmin, et je vous serai même obligée de ne pas lui dire que vous m'avez vue, et de ne pas prononcer mon nom devant lui.

— Gomment? Quel est donc ce mystère?

Le \isage de Jacqueline hésita entre *la mélancolie et l'enjouement comme un ciel de printemps entre la giboulée et le rayon. Le rayon l'emporta.

— Ah! voilà! dit-elle en riant. Ma vie, monsieur, est pleine de secrets impénétrables, et je vous engage à vous méfier d'une personne si ténébreuse et si extraordinaire.

— Vous êtes gaie, mademoiselle !

— N'est-ce pas, monsieur?

Mais Michel s'y connaissait trop bien pour ne pas pressentir un chagrin réel sur cette joie feinte. Seulement, Jacqueline avait la douleur gaie et la peine gracieuse, et elle se plaisait à abriter son cœur derrière son esprit et à jeter sur sa souffrance la plaisanterie comme un voile ; elle était de ces âmes délicates et fières qui, frappées, ne veulent éclater qu'en saillies comme les pierres tendres et résistantes en étincelles : le sourire n'est souvent que la pudeur des larmes.

Et Michel pensait :

— Elle souffre et elle sourit, elle rougit et elle se tait. Allons! elle aime ce Firmin ! C'était prévu. N'im.porte! je voudrais en être sûr. Pourquoi? je n'en sais

rien. Mais ce petit roman en plein air commençait à m'inléresser.

— Voilà l'omelette et le cidre, dit Jacques rapportant, triomphant et craintif, un plat et une bouteille.

— Buvez et mangez, monsieur le voyageur, reprit Jacqueline. Voulez-vous que je vous serve?

— Mais vous, mademoiselle ?

— Oh! moi j'ai déjeuné, je mordrai seulement dans une pêche tout h l'heure. Qu'est-ce que celte petite omelette pour un appétit de sept lieues?

Michel fit un geste héroïque et attaqua l'omelette avec intrépidité.

•— Eh bien, Jacques, où t'en vas-tu? dit Jacqueline. Tu oublies que nous avons un compte à régler ensemble, mon cher filleul.

— Le compte du moulin du mois d'août? oui, ma marraine. Il est tout prêt.

— Non, non, pas» celui-là, Jacques; celui de dimanche dernier.

— Ah ! je vois bien ce que c'est. Mon imbécile de Jacquot aura touché un mot à Manon, la bonne de ma marraine, et ma marraine s'est grossi énormément mon tort. J'aime mieux tout lui dire.

— Voyons, parle.

- — Celait donc dimanche, à la brune, ma marraine. Nous traversions le Cours, Jacquot, Jacquinet et moi. Nous allions aux Acacias, où il y avait danse. Marchant tous trois au pas, de front, bras dessus bras dessous, nous arrivons au tourniquet de l'entrée, vous savez, ma marraine? là où le passage est si étroit entre deux murs. A notre rencontre nous voyons s'avancer, qui? votre grand Louspillac avec son gros Beautrubin. Nous voilà tout saisis et interloqués, je ne sais pas pourquoi, ma parole d'honneur! Et, — je vous jure, ma marraine, que c'était sans intention ! — mais le fait est que nous restons là, fixes, droits et à pic. Je suis assez carré, les petits ne sont pas mignons, nous barrions roide toute la ruelle. Les deux autres approchent, le Beautrubin gonflant ses joues, le Louspillac fronçant ses sourcils. Et le Louspillac dit : (( Eh bien! mes jeunes drôles? eh bien?» — lia dit : « Drôles ! » ma marraine. Mais comme, dans la minute, Jacquot s'était détaché de mon bras, moi, je me recule machinalement. Pour lors, M. Louspillac dit : (( A la bonne heure ! » M. Beautrubin répète : « A la bonne heure! » Et ils passent tous les deux d'un air d'Artaban, le marsouin après le requin. Mais ils n'ont pas fait dix pas que moi je me réveille dans

mon bon sens et je dis aux deux jumeaux : Ah cà ! nous sommes trois capons ! il nous a appelés drôles ! c'est l'occasion de leur flanquer une horrible trépignée !

— Malheureux ! s'écria Jacqueline qui s'était levée toute tremblante.

Michel s'arrêta, la fourchette en l'air, et regarda très-intrigué.

— Vous vouliez donc vous faire tuer? continua Jacquehne baissant la voix.

— Ah! ma marraine, excusez! répartit Jacques. On dit que M. Louspillac est bien fort à l'épée, au sabre, au pistolet, au canon, à toute arme! Mais est-il aussi fort que moi... aux poings? C'est ce que je me suis par plus d'une fois demandé.

Et Jacques laissa errer un regard de complaisance sur les magnifiques battoirs que la nature lui avait donnés pour mains. Il reprit :

— Je dis donc aux cadets : a Tombons dessus ! — Tombons dessus ! » me répond Jacquinet. Nous prenons notre élan ; mais Jacquot se jette en travers : ((Halte! » dit-il, «nous déplairions à ma marraine. — Bah! qui peut savoir? » dis- je. Mais mon Jacquinet canait déjà. Moi j'allais toujours. Ils me prennent à bras le corps et m'empêchent. Nous nous distri-

buons entre nous quelques taloches, et, quand je me dégage, nos deux piafîeurs avaient filé. Voilà la vérité pure, ma marraine. Ainsi, j'avoue l'idée, mais, enfin, j'ai manqué la chose. Faudra-t-il que j'aie encore la mortification d'être grondé, puisque je n'ai pas eu la satisfaction de dauber?

Michel fit de la tête un signe de haute approbation. Mais, JacqueUne, d'une voix émue :

— Jacques, écoutez-moi : je ne reviendrai pas sur ce qui s'est passé; seulement je vous défends, — vous entendez? —je vous défends de jamais, sous quelque prétexte que ce soit, attaquer ou provoquer M. Louspillac, et, si vous oubliez cet ordre, Jacques, sachez que je vous retire toute mon amitié.

— Oh ! alors, ma marraine, on filera doux, quand même. Mais, pour m'encourager, dites-moi au moins que c'est vrai ce qu'on rapporte, et qu'au fond vous avez un faible pour M. Louspifiac. J'en aurai un peu Ijlus de cœur à être patient.

— Taisez-vous, Jacques I Je suis libre, n'est-ce pas? Je ne dois compte de mes actions et de mes sentiments à personne. Autrement dit, mon Dieu ! je suis orpheline et seule au monde. Pour un motif ou pour un autre, Jacques, je t'interdis toute querelle avec

M. Louspillac; cela doit te suffire, il me semble. Va donc, et, je t'en prie, mon Jacques, ne me tourmente pas davantage.

Le grand meunier s'éloigna silencieux et triste.

Michel avait eu raison de son omelette, et observait toujours Jacqueline.

— Diable! diable! pensait-il, il y a certainement dans ces beaux yeux limpides de l'effroi ; mais s'effraiet-on de M. Louspillac ou pour M. Louspillac? Elle avait rougi au nom de Firmin ; au nom de Louspillac elle a pâli. C'est plus grave. Et de deux. J'arrive bien tardl...

— Excusez-moi, monsieur I reprit Jacqueline forçant un peu son hospitalière gaieté, excusez-moi d'avoir rempli devant vous mes sévères devoirs et exercé ma grave protection de marraine. Mais que cette petite scène de famille ne vous empêche pas de déjeuner, au moins 1 Tenez, voilà de belles grappes. Je vais vous faire des beurrées.

— Vous êtes mille fois bonne, mademoiselle ! dit Michel tout haut. — Et à lui-même : — ... J'arrive bien tard. Ah bah! qui sait? Quand il n'y avait que M. Firmin, c'était inquiétant; mais du moment que M. Louspillac en est aussi, il me semble que le troisième

larron peut se rassurer. L'amour, en sa qualité de dieu, doit se réjouir des nombres impairs, et, puisque ce n'est pas un, il aime peut-être mieux que ce soit trois. Est-elle ravissante ma petite meunière à me faire des tartines ! C'est la Charlotte de Gœthe, infiniment moins langoureuse et sans ses criards de frères. Qu'est-ce qu'ils diraient, au Cercle, s'ils pouvaient me voir, à travers la fumée de leurs cigarettes, en tête à tête avec cette jolie fille? Voilà en somme une réjouissante idylle.

— Eh bien, monsieur, vous ne mangez plus? dit Jacqueline.

— Ma faim est passée.

— Vous ne parlez plus?

— Je vous regarde.

— Oui, mais vous ne regardez pas mon dessert. Oh ! il faut pourtant que vous goûtiez de mon chasselas.

Elle lui mit une grappe dans son assiette, et il la mangea machinalement grain à grain, mais en tenant toujours fixés sur Jacqueline des yeux de plus en plus enchantés. Un peu embarrassée, elle continua pour remplir ce silence :

— C'est que c'est une responsabilité pour moi, savez-vous, d'avoir la première à faire à un Parisien les

lionneurs du pays, et à le lui présenter, pourainsi dire. — Vous descendrez chez Sanas probablement. Ce n'est pas la meilleure auberge, c'est la seule. — hd père Sanas vous indiquera la maison de M. Firmin, à deux pas de chez lui. Mon cousin rentre de la mairie à quatre heures et dîne à cinq. En tout cas, vous trouverez sa mère, une noble et sainte femme. — Louis vous conduira sans doute ce soir môme chez M. Fabert, le maire. Un savani, monsieur, prenez-y garde! Ils sont cinq ou six à Bellevue, — une société d'antiquaires I — qui vous diront en latin le nom de toutes les vieilles pierres du canton. — C'est égal! ce sont de dignes gens, et il ne faudra pas trop vous moquer d'eux s'ils ne sont pas tout à fait à la hauteur de Paris.

— Paris ! vous me parlez toujours de Paris, mademoiselle ! je me soucie bien de Paris ! — s'écria Michel, dont décidément la raison partit comme un bouchon de vin de Champagne. — Paris !... c'est Bellevue qui est charmant! Ici on respire, on est bien, tout est beau, tout vous rit, et j'ai tout de suite aimé tout : cette campagne pâlotte, ce gentil moulin, ce grand bon enfant de Jacques ! L'omelette était pleine de délicatesse! le cidre m'a grisé ! ce berceau de chèvrefeuille embaume! Et vous, mademoiselle Jacqueline, qu'est-ce

que je dirai donc de vous qui ôtes si accueillante, si franche, si gaie, et, — la vérité avant touti — si jolie I

-— Est-ce que vous n'aimez pas les pêches, monsieur? interrompit Jacqueline.

— Puisque je vous avoue que j'aime tout !

— Eh bien ! prenez-en une, alors.

— Oui, mais vous avez promis de la partager avec moi.

— Pardon 1 j'en mangerai bien une tout entière.

— Pourquoi pas deux moitiés plutôt?

— Non, je suis égoïste. Tenez, voici la plus belle. ^-^ Par exemple! elle est pour vous^ celle-là.

— Pour vous! pour vous ! Oh ! je suis entêtée ! . . . Une lutte amicale s'engagea. Jacqueline voulut en

riant poser la pêche sur l'assiette de Michel. Il éloigna son assiette. Elle étendit le bras et se pencha devant lui pour l'atteindre...

Hélas ! hélas 1 en voyant si près d'un baiser ce cou blanc, fin, jeune, velouté, charmant, Michel ébloui ne se maîtrisa plus. Il y jeta ses lèvres.

0 changement à vue du cœur ! Jacqueline se redressa rouge, puis pâle, effarée, palpitante, et le regarda... Dieu! que de sentiments à la fois peuvent jaillir d'un

regard ! Surprise, pudeur, dignité, douleur, couiroux, elle exprima tout dans un seul éclair. La jolie fdlc rieuse se transfigura tout à coup, et fut une vierge belle et fière.

Michel, debout, interdit, s'écria :

— Oh I pardonnez-moi !

Elle se remit un peu et dit avec effort et d'une voix altérée :

— Je ne vous en veux pas, monsieur.. . Je n'accuse que moi... J'ai sans doute été trop légère, trop familière... Vous avez pu vous y méprendre.

Cette douceur chaste et simple, sans affectation et sans pruderie, pénétra Michel d'un remords plus profond que n'eussent fait tous les reproches. Il eut un cri sincère :

— Ah ! mademoiselle, je vous respecte! Je... Oh ! qu'est-ce qu'il faut que je dise ou que je fasse pour que vous me pardonniez?

Mais elle ajouta avec un sourire triste :

— Encore une fois, c'est ma faute. Vous ne me connaissiez pas.

Elle avait repris son chapeau et son châle. Elle s'inclina légèrement, se dirigea d'un pas lent et ferme vers le moulin, monta l'escalier et disparut aux yeux de

40 LES TYnANS

Michel. Mais elle ne disparaissait pas si aisément des cœurs I

Michel resta quelques instants à regarder, tout atterré, cette porte close, ce moulin immobile, ces champs solitaires.

— Ah çà! qu'est-ce que j'attends? se dit-il enfin. Évidemment, elle ne sortira que lorsque je serai parti. Il ne me manquerait plus que de pousser le bon goût jusqu'à la bloquer dans son moulin! Allons! il faut se résigner et battre en retraite, comme un vaincu que je suis.

Il poussa un soupir, se leva, rassembla ses crayons et ses feuilles et les jeta dans son carton en maugréant :

— Que le diable emporte ce Louspillac! C'est lui qui m'a fait me fourvoyer si stupidement î — 0 triple buse! j'étais si bien là, auprès d'elle, — à écouter son babil et son rire, à admirer sa grâce, — à voir monter son cœur dans son regard céleste ; car elle a les yeux bruns, mais elle a le regard bleu ! — Qu'est-ce qu'il te fallait donc de plus, imbécile? Tu as effarouché cette jolie âme confiante qui ne demandait qu'à se laisser contempler, et, à présent, elle te déteste et te dédaigne, et elle a bien raison! — A-t-elle raison, après tout? Un baiser, on a beau dire, n'est pas aussi ofîen-

sant qu'un soufflet! — Ah! c'est égal, elle a raison! Tu l'es conduit, drôle, comme un troubadour trompeur et léger! comme un amoureux de M. Scribe qui dérobe des baisers aux belles ! comme un écolier de rhétorique qui méprise les femmes! Ah! cuistre! goujat! animal ! crétin ! joli homme I

Il laissa sur la table le croquis du moulin, et enfin s'éloigna, non sans avoir donné un coup d'œil de regret à cette campagne sympathique.

— Oh I maintenant, se dit-il, j'ai gâté mon paysage ! Mais je prendrai, pardieu ! ma revanche !

Effet de iiiiragfc «rime peiUe ville sur nn Parisien<

— Qu'y a-t-il, au fond, dans le cœur de Jacqueline? Aime-t-elle ce Louspillac ? Aime-t-elle ce Louis Firmin? Que sera ce jeune bureaucrate municipal? Est-ce que décidément la « petite ville » va être très-amusante? Elle possède en tout et pour tout une seule auberge I diantre I quelque taudis !

Ces réflexions, mélange de dépit et de curiosité, amenèrent Michel aux premières maisons de Bellevue.

En moins de trois heures, son beau fixe avait légèrement tourné au variable. L'enthousiaste du matin était le sceptique de l'après-midi. Entre son admiration et son ironie il y avait sa bévue. Est-ce que le mépris d'autrui serait fait en général du mécontentement de soi-même?

— Voyons d'abord leur auberge unique ! se disait notre voyageur avec amertume.

Mais elle était bien avenante, la vieille auberge de maître Sanas ! — à porche, avec banc de pierre et montoir, — située avantageusement à l'entrée du bourg sur la place du Quinconce, — se jetant tout d'abord *?è médias resj selon le précepte d'Horace, c'est-à-dire ayant pour vestibule son immense cuisine odorante et appétissante, — enfin gaiement désignée aux passants par l'enseigne d'un Jion doré, qu'expliquait cette facétieuse inscription : au lit on dort.

Michel ne daigna pourtant pas sourire ; il haussa les épaules et traversa d'un air maussade l'homérique rôtisserie. On lui choisit une chambre bien boisée, bien close, bien claire, ouverte par une fenêtre sur la place et par une autre sur des jardins. Il demanda à parler à l'hôtelier en personne, et aussitôt accourut le bonhomme Sanas, aubergiste classique, son tablier

blanc relevé à la ceinture et son bonnet de colon entre les doigts.

— Monsieur, lui dit Michel, je passerai peut-ôtre plusieurs jours dans votre pays et dans votre auberge.^ Comme je déteste les mystères et les commentaires, voici qui je suis et ce que je viens faire ici.

Il se nomma et expliqua brièvement le but de son voyage. Ses façons supérieures et dédaigneuses parurent imposer beaucoup au bon Sanas. Michel s'en aperçut et en fut assez humilié; car enfin il était le contraire d'un sot, quand il ne boudait pas son esprit. Il se souvint à temps qu'il tenait beaucoup à s'éclairer, mais nullement à éblouir, et, abusant immé- ' diatement du droit des voyageurs d'interroger les aubergistes :

— Maintenant, monsieur Sanas, continua-t-il plus simplement, j'aurais à mon tour quelques renseignements à vous demander. Vous connaissez M. Louis Firmin, sans doute?

— Oui, monsieur : c'est le bras droit de M. le maire ; un jeune homme plein de moyens, et qui aurait pu briller même à Paris 1 Mais il a voulu rester près de sa vieille mère.

— Et un peu aussi près de sa jeune cousine?

— Mademoiselle Jacqueline Loyseau? Ah! peut-être bien ! Ahl on a dit à monsieur?...

— Oui, l'on m'a dit. — Vous avez encore ici un ^ M. Louspillac?

— Oli 1 certainement, monsieur ! fît le père Sanas en roulant des yeux inquiets.

— Eh bien! qu'est-ce que ce M. Louspillac? que fait-il? de quoi vit-il ?

— Mais, monsieur, M. Louspillac est l'ami de M. Beautrubin.

— Ah ! Et qu'est-ce que M. Beautrubin ? Je vous en prie, ne me dites pas que c'est l'ami de M. Louspillac !

— M. Beautrubin, monsieur? c'est un ancien négociant de Paris, qui est aujourd'hui bourgeois, propriétaire, le plus fort propriétaire du pays après M. Fabert, le maire.

En ce moment, on entendit au dehors le bruit assez rapproché de plusieurs coups de pistolet.

— Et tenez, monsieur, vous entendez ces messieurs d'ici 1

— Comment! ces coups de pistolet, c'est M. Louspillac, c'est M. Beautrubin?

L'hôtelier fit solennellement de la tête un signe affiimatif, et, baissant mystérieusement la voix :

— C'est toujours comme ça h trois heures et demie quand il ne pleut pas. Ils s'exercent, monsieur! Le jardin de M. Beautrubin est mitoyen de l'hôtel. Ils ont arrangé un tir dans leur allée de tilleuls. On dit qu'ils ne manquent jamais le petit rond noir de la cible. A des trente et quarante pasl — Et le matin, il faut les entendre s'escrimer à l'épée : Aoh ! aoh ! une ! deux ! aoh! —Monsieur, vous êtes de Paris, et je me suis laissé conter qu'à Paris on est merveilleux sur ces articles-là ; mais, voyez-vous, M. Louspillac ou mémo M. Beautrubin, qui n'est que son élève, en remontrerait, à n'importe quelle arme, à tous les Parisiens. C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire! — Et, là, de vous à moi, sans vous offenser, puisque vous n'êtes pas du pays, je vous assure qu'il ne fait pas bon marcher sur le pied d'un de ces messieurs, ou seulement lui barrer le chemin, en amour ou en rien du tout !

Michel partit d'un éclat de rire.

— Ah ! je comprends, s'écria-t-il ; ah I c'est trèsamusant I Votre Louspillac, et ce Beautrubin qu'il a dressé, sont à la fois l'orgueil et la terreur de Bellevue, n'est-ce pas? C'est la ménagerie d'ici, hein? Et, fiers mais tremblants, vous faites admirer aux voyageurs

les grosses dents de vos matamores? parfait 1 Votre bourgade a son César, qui est M. Louspillac, et cette charmante mademoiselle Jacqueline craint de céder à ce séducteur, et ce pauvre M. Firmin n'ose pas la disputer à ce conquérant !

— Mais, monsieur, je n'ai pas soufflé un mot de tout cela î reprit M. Sanas très-agité. Je suis aubergiste, et je ne me mêle que de mon auberge. Mademoiselle Jacqueline et M. Firmin font ce qu'ils veulent. Chacun est libre, voilà mon opinion. J'estime M. Louspillac, j'estime M. Beautrubin, monsieur. Mais ils ne sont pas si terribles!... C'est-à-dire je ne les crains pas!... Non! ce n'est pas non plus ce que je veux dire !

— Allons ! vous avez peur d'avoir peur ! mon cher monsieur Sanas. Mais tranquillisez-vous, je sais à présent à quoi m'en tenir et je ne veux pas vous compromettre. Donnez-moi seulement l'adresse de M. Firmin.

— Rue de l'Oseille, n<> 2, monsieur, au bout de la place du Quinconce. A deux pas.

— Merci. — Je sors. Je vais faire un tour par vos rues, et puis, j'irai chez M. Firmin.

— Et monsieur reviendra dîner ici sans doute?

— Non , je n'ai pas faim , répondit Michel sèchement. Je souperai ce soir, voilà tout.

— Cela suffit! nous ferons tout pour que monsieur soit content.

— Allons ! l'auberge sera potable , mais voyons la petite ville 1 se dit le Parisien du bout des lèvres.

Eh bien, la petite ville était agréable et amicale au possible, coquettement assise sur la pente douce d'un coteau épanoui au midi, vivifiée par une jolie rivière, rOudon, bien coupée par des hasards heureux de places ombragées, de terrasses et de jardins.

Mais son luxe et sa joie, sa parure et son bouquet, c'était surtout sa promenade appelée le Cours , une longue allée demi-circulaire, nouée autour d'elle comme une écharpe et rejoignant aux deux bouts la rivière. Jamais Georges n'avait vu pareille avalanche de verdure. Bellevue a été fortifiée autrefois, et la double allée de vieux marronniers du Cours longe les anciens fossés et les anciennes murailles ; fossés devenus jardins, murailles changées en bosquets. Les herbes, les lichens, les mousses, les lierres et les arbres ont escaladé ces remparts inaccessibles et battu en brèche cet indestructible granit. Immense écroulement de végétation et de maçonnerie , à la fois ruine et forêt ! Les

pruniers sauvages poussent sur les créneaux, les chèvrefeuilles jaillissent à travers les meurtrières, les donjons verdoient au printemps et s'effeuillent à l'automne , les décombres en fleurs gazouillent de nids d'oiseaux, et l'on trouve réellement là ce qu'on rêve seulement au pays des fées : des blocs qui embaument et des pierres qui chantent.

— L'endroit est charmant, c'est positif ! murmurait le jeune architecte, traqué dans sa mauvaise humeur. Mais il faudra voir les habitants ! Quand on songe que, dans ces adorables milieux , les hommes mènent la vie la plus plate et la plus sotte , et que les passions et les pensées ne se développent à l'aise qu'à l'ombre d'affreuses mines de moellons, telles que la rue de Rivoli!

n était rentré dans les rues, et il vit que le hasard l'avait précisément conduit rue de l'Oseille ; car on se retrouve à Bellevue comme on s'égare à Paris. Il fut bientôt devant le n° 2, petite maison d'assez médiocre apparence, à un seul étage et à quatre fenêtres.

Il frappa. Une femme d'âge et d'air vénérables vint ouvrir.

— Monsieur Louis Firmin? demanda-t-il.

— C'est ici , monsieur. Mon fds va revenir d'un

moment à l'autre. Donnez -vous la peine d'entrer.

Elle introduisit Michel dans la première pièce, trèssimple et môme un peu nue, très-tranquille et môme un peu triste. Madame Firmin avança un fauteuil et reprit elle-même sa place sur la chaise haute où elle cousait près de la fenêtre.

Pendant quelques minutes de silence , Michel put observer la mère de Louis Firmin.

— Une bonne petite vieille bourgeoise de province î se disait-il.

Madame Firmin avait soixante ans, mais sa taille était encore droite, ses doigts étaient encore agiles. Sa figure, autrefois belle, marquait une douceur ferme et une modestie grave. Elle était vêtue de noir. Un gros livre à fermoir de cuivre était posé près d'elle, sur sa table à ouvrage : c'était la Bible.

— Pardon! j'y pense, dit-elle tout à coup à Michel, puisque Louis est en retard, il aura sans doute été forcé de passer chez M. Molineau, l'adjoint. Alors il ne rentrerait qu'à cinq heures. Vous n'avez peut-être pas le temps de l'attendre, monsieur?

— Oh I je ne suis pas pressé, madame, et je tiens à parler aujourd'hui même à M. Firmin. C'est au sujet de la reconstruction de la mairie. ..

— Mais , monsieur , cela regarde plutôt M. Fabert , le maire. Qui donc vous a adressé à mon fils?

— M. Firmin ne fait-il pas à peu près toutes les affaires du pays? Quand j'aurai causé avec lui, il voudra peut-être bien ensuite me servir d'introducteur auprès du maire; c'est du moins ce que m'a laissé espérer la personne qui m'a renseigné, et que je puis vous nommer, après tout; car le secret qu'elle m'a recommandé n'est pas pour vous, madame. C'est, je crois, mademoiselle votre nièce.

— Jacqueline! s'écria madame Firmin, qui tressaillit.

Il y eut un nouveau silence. Puis , elle reprit avec une émotion qui n'échappa point à Michel :

— Je vous serai obligée, monsieur, de ne pas dire à mon fils que sa cousine vous a envoyé à lui.

— Je n'aurais garde , madame , car elle m'a déjà fait la même défense.

— Ah!... Elle a eu raison, dit madame Firmin avec un sourire qui était douloureux et que Michel crut deviner amer.

— Je ne veux pourtant pas être mêlé à des commérages, pensait-il.

Et il reprit :

— Excusez-moi, madame; je n'ai vu mademoiselle Jacqueline que peu d'instants et par hasard, mais je dois vous affirmer qu'elle ne m'a parlé de M. Louis qu'avec amitié, et de vous, madame, qu'avec vénération.

— Et pourquoi donc Jacqueline aurait-elle de l'aversion ou de la mésestime pour la sœur et pour le neveu de son père? Notre vie, à Louis et à moi, est modeste et triste, mais, Dieu merci ! elle est nette et droite, et tout le monde y peut regarder, vous qui ne nous connaissez pas tout comme ceux qui nous connaissent. Honneur passe bonheur, monsieur ! Ah ! si vous m'aviez vue, il y a quatre ans, vous m'auriez vue moins seule; car il y avait alors autour de moi mon mari, mon frère et sa fille, et mes deux fils Jules et Louis.

— Je croyais que vous n'aviez qu'un fils?

— Hélas ! je n'ai plus qu'un fils, en effet. Mon pauvre homme est parti le premier, et puis mon frère, et puis mon aîné, mon bien-aimé Jules, dont Dieu ait la chère âme! Chaque année un nouveau deuil, monsieur, et la robe noire qui continuait ! Jacqueline est vivante, elle,— béni en soit le Seigneur! et cependant je la pleure aussi, car son affection pour moi est

morte. Jacqueline est vivante ; mais celle que j'appeais mon enfant , celle que j'avais fiancée dans mes prières à l'un ou à l'autre de mes fils, où est-elle? Je ne la vois plus deux fois l'an, monsieur. Pardon! je vous dis cela!... c'est justement parce que vous êtes étranger. Je ne peux pas le dire à ceux d'ici, voyezvous! A Louis moins qu'à tout autre! Et mon cœur, quand le nom de Jacqueline le touche, déborde tout seul.

Elle parlait avec un accent profond, mais elle ne voulait pas pleurer, et elle ne pleurait pas.

Michel commençait à se sentir à la fois surpris et touché.

— Il n'y a probablement en ceci qu'un malentendu, dit-il ; n'accusez pas mademoiselle Jacqueline.

— Oh! je ne l'accuse pas, pauvre chère fdle! Elle obéit, malgré elle, à une influence maudite.

— Ah ! je sais ! reprit Michel, moitié pour consoler, moitié pour apprendre ; ce fameux Fier-à-Bras dont tout le monde me parle depuis tantôt! Eh 1 bien, mais le sentiment que ce Croquemitaine m'a paru inspirer à mademoiselle Jacqueline, c'est, je crois, la peur plutôt qu'autre chose. Est-ce qu'il est sérieux vraiment? est-ce qu'il est dangereux, ce pourfendeur?

Madame Firniin lui saisit le bras d'un mouvement convulsif comme pour lui crier : Assez! — Michel vit alors avec eiïroi son Aisagc pâle et bouleversé, où, cette fois, des larmes lentes et silencieuses jaillissaient une à une des paupières, comme des gouttes suintent d'un rocher.

— Arrêtez, monsieur ! dit enfin la mère d'une voix altérée. Vous ne savez donc pas?... Oh! non, vous ne savez pas I car vous n'avez pas l'air méchant. Vous me demandez, à moil si cet homme est sérieux, Dieu du ciel! s'il est dangereux? Mais, monsieur, il a tué en duel mon fils aîné !

Michel frissonna.

— Ah I malheureux que je suis ! s'écria- t-il. Ah ! j'ai rouvert une blessure terrible !

— Les blessures des mères n'ont pas de cicatrices, monsieur. —Attendez, je vous prie, un peu. Je reviens.

Elle quitta la chambre, et laissa Michel seul pendant quelques minutes.

— Voilà certainement la plus maladroite journée de ma vie! pensait-il, furieux contre lui-même. Comment diable! j'arrive, fringant et moqueur, en province, de mon pied parisien et avec mon esprit de

vaudeville, et, à chaque mouvement, je blesse une délicatesse ou une douleur; à chaque pas je m'enfonce en pleine tragédie I

Il alla au devant de madame Firmin qui rentrait, la démarche et le regard raffermis par une énergique résolution intérieure.

— Je ne sais pas si vous me pardonnez, madame, lui dit-il, mais moi je ne me pardonne pas.

— Si ! monsieur, répondit-elle. J'ai à vous remercier peut-être. Écoutez. Je vis désormais uniquement pour que le fils qui me reste vive. Ma souffrance ne compte donc pas, et môme je la bénis quand elle épargne la sienne. Vous allez être avec Louis en relations suivies, et c'est au frère que, sans le vouloir, vous auriez porté ce coup. Il vaut mieux que ce soit à la mère. Comme cela au moins vous êtes averti.

Michel regardait avec étonnement cette mère blessée et virile et le feu qui animait ses yeux gris. Elle ajouta :

— Ce n'est pas tout. Nous ne nous parlons jamais, Louis et moi, de certains sujets ; mais aussi qui me dit que ce silence même ne lui laisse pas tous ses doutes et tousses tourments? Vous qui venez de Paris, quiètes

de son âge, et qui paraissez éclairé et bon, il vous consultera, j'en suis presque sûre. Vous auriez pu, sans mauvais dessein, augmenter son trouble. Au contraire, connaissant ce qui est juste et salutaire, vous le calmerez. Eii bien l vous me rendrez ce service-là. Je suis contente d'avoir presque le droit de vous le demander. Pour cela, il faut, je sais bien, que je vous raconte moi-môme mon malheur. Il le faut. D'autres vous présenteraient mal la vérité. Je vous la dirai, moi. Cela me déchire, mais n'importe I Nous avons une demi-heure à nous avant que Louis rentre... Je vous la dirai.

— Voilà un caractère! pensait Michel avec admiration.

Respirant fortement pour reprendre haleine et courage, madame Firmin continua, — et les frémissements de son cœur étaient dans sa voix :

— Il y aura deux ans le 5 octobre prochain. C'était le jour de la fête de Bellevue, un dimanche. Jules venait d'être reçu avocat à Paris, et il s'était donné un mois de vacances. Ah! monsieur, il était la gaieté, la vie et l'àme de notre petite ville, le boute-en-train des fêtes, le prince de la jeunesse, — un peu léger, dame! à vingt-trois ans 1 mais loyal et tendre, et l'esprit et le

cœur sur les lèvres. Il aimait d'amour Jacqueline. Louis l'aimait aussi, mais Louis avec plus de timidité et de gravité. Jules disait l'aimer comme un fou et que Louis l'aimait comme un sage. Au reste, ils n'étaient pas rivaux, ils étaient frères. Il était convenu que Jacqueline choisirait entre eux et que le bonheur de l'un consolerait le regret de l'autre. Jacqueline ne se pressait pas, jouissant de son reste de liberté et de royauté de jeune fille, ne voulant pas encore écouter son cœur et se laissant aller à l'ivresse de son âge de dix-neuf ans. D'ailleurs, elle ne faisait que de quitter, après quinze mois, le deuil de son père. Cependant, elle avait encore, depuis peu, un troisième prétendant, mais qu'elle avait tout de suite repoussé, celui-là. C'était... c'était celui que vous disiez tout à l'heure, monsieur.Vous saurez par d'autres ce qu'il est. Moi, je ne peux pas parler de lui en chrétienne, je ne peux pas, mon Dieu ! Ce qu'il voulait obstinément, aveuglément, sans scrupule et sans pitié, c'était forcer le consentement de Jacqueline. Non par amour, certes ! mais par ténacité brutale et vaniteuse. — « Il n'en aurait pas le démenti! Jacqueline n'appartiendrait jamais à un autre I » — il le déclarait tout haut avec des menaces sauvages. Jules en riait, — pauvre étudiant tout

chaud de son Paris ! Il faisait comme vous, monsieur, et ne prenait pas au sérieux cet homme; il l'appelait des noms que vous lui donniez. Bref, à celte fête du pays où Jacqueline ne voulait pas aller d'abord, Jules a obligé sa cousine de danser une contredanse avec lui. Et puis. Vautre a invité Jacqueline, qui l'a refusé. Alors, monsieur, il a publiquement et odieusement insulté mon fils. Tout le monde voulait empêcher Jules de se battre, — car tout le monde l'aimait, mon pauvre enfant ! On lui représentait que son adversaire se vantait lui-même d'être sûr de son coup à toutes les armes. Jules répondait, le malheureux ! qu'on ne se bat pas avec des épées ou des pistolets, mais avec son bon droit et son courage... Monsieur! monsieur! ils me l'ont laissé assassiner ! J'ignorais tout, moi ! Tout à coup on me rapporte mon fils sanglant, mourant ; on l'étend là, sur un canapé; il veut me sourire pour me rassurer, et il meurt I — Tenez, monsieur, j'étais allée vous le chercher, le voilà !

-Elle tendit à Michel un médaillon, un daguerréotype pris par un ami de Jules dans ce dernier et lugubre instant. Michel vit, comme s'il eût été présent, le saisissant tableau : un beau jeune homme aux traits nobles et spirituels, pâle, éteint couché dans l'attitude

dont on ne change plus. Son sourire filial et sa tête inclinée comme une fleur qui penche donnaient à l'image une poésie charmante, tandis que les linges sanglants et l'écume rougeâtre aux coins des lèvres la faisaient d'une réalité terrible.

— Ah ! dit Michel remué, Dieu n'est donc pas toujours juste !

— Si I reprit d'une voix sourde madame Firmin en pressant de nouveau de sa main ridée le bras du jeune homme. Voulez-vous que je vous avoue une chose, monsieur? Je n'aimais pas Jules plus que Louis, mais hélas ! je crois que je l'aimais mieux, et Dieu n'est pas content de ces inégaUtés-là dans le cœur des mères. Aussi j'expie mon tort. Mon bien-aimé fils enseveli, je me suis dit qu'il ne s'agissait pourtant pas de mourir. Louis parlait déjà de venger son frère. Mais il ne le pouvait pas. Dieu merci ! tant qu'il avait sa mère, sa mère dont il est maintenant l'unique soutien ! Alors je me conserve et je me ménage pour qu'il se ménage et se conserve. Vous comprenez, monsieur? je suis son devoir de vivre !

Michel eut des larmes plein les yeux. Elle se rapprocha de lui, et, d'un ton plus confidentiel :

— Mais, savez-vous, monsieur, — j'ai beau survivre

tant que je peux, — savez-vous pourquoi je Ircmblc que Louis n'hésite et ne lutte encore? C'est qu'aujourd'hui, ce n'est plus seulement le souvenir de son frère qui doit tourmenter son cœur, c'est aussi, — je le sens bien, quoiqu'il n'en parle jamais, — c'est aussi son amour et sa jalousie. Dans les commencements, Jacqueline a été bonne et tendre pour nous. Il ne pouvait être encore question de son mariage avec Louis à côté de cette tombe à peine fermée ; mais elle lui était toujours sœur et elle m'était déjà fille. Et puis, au bout de six mois, ses soins, ses visites même se sont peu à peu ralentis, et, au bout d'un an, ont cessé tout à fait. Quand j'allais la voir, elle me recevait froidement, tristement. Nous avons appris que ce cruel ennemi de notre famille lui avait parlé, lui avait écrit. Est-ce qu'elle aurait changé à son égard et n'ose point avouer son penchant à cause de cette mort qui est entre eux? Ou bien l'a-t-il menacée, lui a-t-il fait peur pour ellemême ou pour Louis?

— Oh! ce serait infâme ! s'écria Michel.

— Mon Dieu ! monsieur, vous sentez que je ne puis ici ni accuser ni excuser. Je vous assure seulement que mon Jules était le meilleur et le plus inoffensif des êtres. Gomment voulez-vous que son... vainqueur soit

moins violent parce qu'il n'est plus? Au contraire, on a remarqué que c'est depuis ce temps-là qu'il se plaît à faire la terreur autour de lui. Cela ne m'étonne pas. Je me dis quelquefois qu'on doit craindre comme la mort le moindre murmure de reproche quand on a un pareil écho dans la conscience. Ah I le crime rend méchant, bien sûr ! ajouta naïvement madame Firmin.

— Mais mademoiselle Jacqueline a-t-elle donc laissé supposer qu'elle cédait à l'odieuse tyrannie de cet homme ?

— Non, et c'est bien heureux î car Louis autrement ne serait peut-être plus maître de sa colère. En attendant, il vit dans cette angoisse. La délicatesse nous interdit de trop peser sur la volonté de Jacqueline, les tristes misères d'argent s'ajoutant à notre incertitude. Jacqueline est riche, monsieur, en comparaison de nous. Elle a trois mille livres de revenu, tandis que nous avons été ruinés par la mauvaise foi de l'ancien associé de mon mari, qui a vendu l'an dernier une carrière à plâtre, notre unique bien. Il faut que Louis vive et me fasse vivre des mille francs de sa place. Nous avons bien pensé à quitter Bellevue pour laisser Jacqueline maîtresse d'épouser qui elle voudrait. Mais

Louis trouverait-il ailleurs un emploi? Et puis monsieur, je ne suis jamais sortie de mon pays natal, moi ; j'y vis comme enracinée, et, si je m'en arrache, je ne réponds pas de ne pas mourir malgré moi. Gagnons donc du temps, comme on dit; et c'est pourquoi, si Louis vous interroge, je vous serai obligée de bien le conseiller, n'est-ce pas?

— Oh ! n'en doutez pas, madame. Merci de votre confiance! je la justifierai, je vous le jure !

En ce moment, on frappa à la porte.

— C'est Louis 1 dit la mère en tressaillant. Ah! moU' sieur, gardez-moi le secret surtout !^

Elle alla ouvrir. Michel, véritablement saisi au vif, attendait l'arrivant avec plus d'impatience et de curiosité que s'il se fût agi de l'entrée d'un héros de drame ou de roman au second acte ou au troisième chapitre. Il vit un jeune homme de manières très-simples et très-douces, un peu lourd peut-être et manquant un peu de finesse ; mais il avait une figure ouverte et réguUère, un regard sincère et droit et de grosses lèvres très-bonnes. Tout en lui respirait la franchise et la cordialité. Si l'esprit n'était pas rare, le cœur à coup sûr l'était. Michel voulut démêler dans son air une arrière-tristesse résignée.

Louis reçut à merveille l'architecle de Paris. Il s'étonna beaucoup que M. Sanas l'eût adressé à lui, mais il se ferait un plaisir de le guider et de le servir. M. Fabert, le maire, était absent et ne reviendrait que le lendemain d'une de ses fermes. Louis s'offrit à faire voir à Michel, dans la matinée, l'emplacement de la mairie projetée, puis à le mener dans l'après-midi chez M. Fabert. Ce qui fut accepté sans façon.

Le rendez-vous arrêté pour neuf heures à l'hôtel du Lion -d'Or, Michel prit congé, non sans avoir renouvelé ses promesses dans le regard et dans le salut respectueux qu'il adressa à madame Firmin.

Il avait hâte d'être dehors, d'être seul, de rêver, de penser, de revoir dans son esprit toutes ces figures : cette mère si énergiquement dévouée ; Jacqueline mystérieuse, triste et charmante; Louis humble et calme dans le devoir ; Jules gai, brave et brillant devant la mort, et même ce Louspiilac féroce, stupide et fatal. Michel allait maintenant avec quelque respect par ces rues bourgeoises. Ce Parisien, devant la province, commençait à éprouver l'espèce d'hallucination qu'éprouve d'ordinaire le provincial devant Paris. Michel ne dou-

lait plus que Bellevue ne pût contenir des existences et des destinées tout aussi dramatiques et passionnées que la « petite ville » de Roméo et de Mcrcutio, et il n'était pas loin d'imaginer qu'à cette Vérone angevine il ne manquait qu'un Shakespeare.

Page 1