‹ Les tyrans de village (volume 2)Chapitre 2 sur 29 · A ALEXANDRE DUMAS · texte numérisé non relu

A ALEXANDRE DUMAS

bêtise, mais domptées et vaincues cette fois par la pensée fière, libre, ailée !

C'est sur tous ces animaux, — et sur quelques autres, — que j'ai fait ce livre.

LES

Où Ton essaie de faire un portrait au moyen d\iu paysag-e.

Aimez-vous les moulins à venl? Quant à moi, je déclare que j'en raffole. Comme le poëte, a j'eus toujours de l'amour pour les choses ailées. » Ces grandes machines laborieuses, qui adressent de loin aux passants des signes pleins d'extravagance et de bonne grâce, sont réellement la vie et la joie des paysages. Parfois le mouvement et la gaieté manqueraient tout à fait aux lignes mornes des campagnes, sans ces rus-

tiques télégraphes qui, totalement étrangers à la politique, servent à tous et ne mentent à personne. Bons el spirituels moulins ! ils font de la vraie poésie utili^ taire, ceux-là, mais sans le vouloir et sans le savoir. Ils nous édifient par leur sage exemple, et, l'aile tournée à la brise céleste, les pieds plongés dans le sol nourricier, ils nous disent avec leur tic-tac : « Imitez-moi, et, pour fortifier et réjouir les hommes, sachez, selon le vent que Dieu vous envoie, moudre le blé que la terre vous donne. »

Mais — don Quichotte faisait de la chevalerie contre les mouhns de son temps, — tâchons de ne pas faire de la philosophie contre ceux du nôtre.

Nous avions seulement besoin de préparer un peu, par cet hymne aux moulins, l'exclamation d'un fantasque voyageur que nous tenions à ne compromettre dans l'esprit de personne.

— Un moulin! deux moulins!! trois moulins!!! s'écria ce jeune enthousiaste. Je descends ici. Faites arrêter, conducteur! Holà! ho!

Ces cris, appels et onomatopées partaient de l'impériale de la dure et lourde diligence qui faisait encore, au mois de septembre 1852, le service d'Angers à... disons à Bellevuej car, si nous ne laissions une

sorte d'incognito h la charmante petite ville, ce tivsréel et très-actuel récit pourrait bien fâcher quelquesuns des dignes habitants de ce chef-lieu de canton. Mais Bellevue est pour les villes, bourgs et villages un nom anonyme ; il y a en France deux cents Bellevues.

— Tiens! dit le conducteur au voyageur lyrique, je croyais que vous alliez à Bellevue même.

— A Bellevue, en effet.

— Eh bien ! monsieur, nous n'y serons que dans une demi-heure.

— Oui, mais j'ai à parler à ces moulins. Je ferai à pied le reste de la route.

— Ohé! Petit-Jean! halte, mon vieux! Mais vous allez vous fatiguer, monsieur I

— Le fat ! il s'imagine qu'on se repose dans sa boite ! Je me délasserai en marchant. Gardez mon sac de nuit, j'irai le reprendre au bureau. Passez-moi seulement le carton à dessins qui est sous le banc. Là ! merci! — Bon voyage! — La belle campagne! les jolis moulins I

— Tu vois ce monsieur. Petit- Jean? dit le conducteur au postillon, quand la diligence, après avoir déposé son impatient voyageur sur la route, s'ébranla douairièrement de nouveau; — je parie un litre,

Pelit-Jean, que ce monsieur est un auteur, un peintre ou un comédien.

Petit-Jean perdit là, en ne répondant pas, une belle occasion de gagner un litre; car l'amateur des moulins n'était ni comédien, ni peintre, ni auteur. Il était architecte.

Est-ce en cette qualité qu'il avait été attiré tout d'abord par ce paysage, qui, pour un homme blasé sur les moellons, avait le mérite énorme de n'offrir à la vue, en fait d'édifices, constructions et bâtiments, que trois moulins débridés dans l'exercice de leurs fonctions? Mais non, cette campagne paisible devait avoir, outre les pierres de taille absentes, quelque charme présent; sans quoi, le voyageur ne serait pas resté si longtemps appuyé contre un orme de la route, et la tête penchée sur l'épaule, tout ravi dans sa contemplation.

La perspective était pourtant peu grandiose. En face, à deux portées de fusil, un petit bois; sur la lisière de ce bois une jeune fille en robe rouge faisant paître des vaches en robe rousse ; à droite, l'amusante marqueterie des champs, variée d'arabesques de verdure et d*or ; à gauche, la pente inclinée où, parmi les vignes, se démenaient les trois moulins. Sur tout cela, un ciel bleu

pâle d'où lombail une liède atmosphère et que traversaient lentement quelques nuages floconneux, écrans argentés du soleil. Rien de plus : un tableau gris, fm et doux; un Bonnington du musée du bon Dieu.

Alors il fallait qu'entre celte nature et son âme le voyageur eût senti comme un rapport intime, comme une secrète affinité. Bien souvent l'âme humaine et la nature divine s'expliquent et se complètent ainsi l'une par Vautre. Qui ne s'est dit, dans ses voyages ou dans ses promenades, comparant ce qu'il voyait à ce qu'il ressentait: «Voilà un horizon qui ressemble. à mon rêve ! — ce paysage est frère de ma mélancolie ! » — Or, pour le moment, il y avait sans doute harmonie entre ce que les pensées du jeune homme regardaient au dedans de lui et ce que ses yeux regardaient au dehors. Apparemment, son cœur était sans amour comme ce ciel était sans soleil. Il avait plu l'avant-veille, il avait récemment pleuré. Le temps vague, mou, incertain, vacillait entre l'ondée et l'azur ; le voyageur endolori, impressionnable, nerveux se sentait aussi prêt à s'irriter qu'à s'attendrir. Toutefois, à cause de l'été, ce qui dominait encore dans la campagne, c'était le vert et le bleu ; et, à cause de sa jeunesse, ce qui dominait encore dans l'homme, c'était l'espérance et l'en-

thousiasme. Aussi l'iiomme, par une sorte de mystérieuse sympathie, avait aimé la campagne,— et pourquoi ne dirions-nous pas que la campagne avait aimé l'homme? Il n'y a que les insensihles qui jugent la nature insensible ; la vérité est qu'elle apparaît aujourd'hui railleuse, demain sévère, consolante le plus souvent, mais indifférente, jamais!

Cependant, au bout de quelques minutes, le rêveur tressaillit tout à coup et jeta autour de lui un coup d'œil inquiet : il s'assurait qu'il n'avait pu être observé de personne ; symptôme significatif, où se trahissait le Parisien tremblant d'être surpris en flagrant déUt de bergerie ! Mais il n'y avait là pour se moquer de lui que les arbres et les vignes, fort supérieurs à ces misères. Il se prit à rire, de lui-même peut-être et de sa crainte; puis, déjà lassé de son inaction, il se mit à marcher le long de la route, dans la direction des moulins.

Après avoir fait une centaine de pas, il rencontra un sentier bordé de haies qui semblait devoir y conduire; il s'y engagea délibérément, et, en' moins de cinq minutes, arriva, en effet, devant le plus proche des enfants d'Éole et de Gérés, comme a dû dire l'abbé Delille.

Ce moulin était aussi charmant de près que de loin cl situé le plus piltoresquement du monde. Ses grandes ailes dégingandées exigeaient un espace vide autour de lui; mais, à côté, verdissait et fleurissait un carré cultivé qui paraissait en dépendre, mêlant l'agréable à l'utile, les roses aux laitues, les œillets aux pommiers, et des échalas de pois rames à un berceau de chèvrefeuille.

Au moment où le voyageur s'approchait, le moulin ralentit son mouvement comme quelqu'un qui réfléchit en agissant, et puis s'arrêta tout h fait.

— Oh! que je ne vous gêne donc pas! lui dit à haute voix l'arrivant.

Mais l'idée du moulin était de se reposer, et il ne bougea plus.

Alors le voyageur'qui avait été attiré comme malgré lui en ce heu, considéra attentivement les alentours, auxquels il trouvait quelque chose de particulier et de déjà vu. Il imaginait vaguement que là s'était passée ou devait se passer quelque scène importante de sa vie. Saisi tout à coup d'un invincible désir, il s'assit sans façon sur le banc de bois du berceau, ouvrit son carton, tailla ses trois crayons, blanc, rouge et noir^ et

commença à prendre un croquis du moulin immobile et du site environnant.

n travaillait avec amour; l'esquisse avançait, et, pour un homme habitué seulement à laver des plans et à tracer des lignes, il l'avait encore animée d'une couleur assez vive. Toutefois, il y regrettait lui-même quelques personnages, et il allait se résoudre à en supposer un ou deux de fantaisie, quand, sur le haut de l'échelle du moulin, apparut à souhait un être singulier.

C'était une longue figure blanche, avec une veste blanche, un pantalon blanc, un bonnet blanc, des mains blanches, un visage blanc, des dents blanches et une pipe blanche. Ce spectre unicolore descendit d'un pas lent et roide l'escalier et se posa au bas, grave et taciturne, envoyant de temps en temps dans l'air une bouffée de blanche fumée. Sans son bonnet de colon, il eût ressemblé à Pierrot; sans sa pipe, on eût pu le prendre pour la statue du Commandeur.

Mais le sceptique paysagiste ne se laissa aller à aucune terreur superstitieuse et conjectura purement et simplement qu'il avait devant les yeux le meunier du moulin. Ce qui était la vérité.

Il souleva, en l'apercevant, sa casquette de voyage. Le farinier porta la main à son bonnet ; puis, cette silencieuse politesse échangée, l'un se remit à fumer et l'autre à dessiner.

Avons-nous besoin d'ajouter qu'il dessinait le fantôme d'une entière blancheur que le hasard venait de lui donner pour modèle et qui avait réellement l'air de poser exprès pour lui dans l'attitude béate et tranquille de la digestion ? C'était un tout jeune homme, ce fantôme : une moustache naissante ombrageait à peine sa lèvre ; mais il était grand, vigoureux et bien découplé avec son air de pétrification.

En quelques traits rapides le dessinateur eut croqué son homme. Cela fait, à plusieurs reprises, il releva les yeux sur le moulin, puis les ramena sur son papier, ajouta çà et là quelques touches, pencha la tête à droite, la pencha à gauche, cligna les paupières, fit claquer sa langue, éloigna et rapprocha son carton, se livra en un mot à tous les manèges coquets d'un artiste qui désire piquer la curiosité d'un PhiHstin. Le meunier resta immobile comme sa mécanique.

— Ce jeune maroufle est peu communicatif ! pensa le voyageur. Je voudrais pourtant bien qu'il m'offrît ou me vendu -quelque chose à manger ; mon estomac

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