‹ Les tyrans de village (volume 2)Chapitre 7 sur 29 · RUE V I V I E N N E , 2 BIS · texte numérisé non relu

RUE V I V I E N N E , 2 BIS

Rcproduclion el trailucllon réspnéei

LES

NOTICE SDR POLEVOI

Nicolas Alexeievith Polevoï, l'un des écrivains les plus féconds et l'un des premiers journalistes de la Russie, est né en Sibérie en 1796. Son père était marchand et voulait faire de lui un marchand. Polevoï passa les premières années de sa jeunesse à se préparer à cette profession. Mais les calculs du comptoir irritaient sa vive et mobile imagination. Du miheu des magasins où il cotait les denrées commerciales, son esprit s'élançait vers une autre sphère, vers les fascination s des lettres. Tout en continuant la tâche journalière à laquelle l'astreignait la volonté paternelle, il consacrait ses veilles à l'étude, il apprenait lui-même l'allemand et le français. Lorsqu'il se crut en état d'entrer dans une nouvelle voie, il alla s'établir à Moscou et y fonda

une revue : le Télégraphe. C'était pour la Russie une œuvre sans exemple. Elle étonna le public par sa nouveauté, mais en même temps elle offensait par sa hardiesse toute une légion de savants et de fonctionnaires. En 1834 cette revue fut supprimée. Polevoï se rendit à Pétersbourg, et y fit paraître un autre recueil littéraire qu'il intitula : le Fils de la patrie. Mais dans cette seconde publication il n'avait pu, comme dans la première, s'abandonner à sa verve mordante. Il ménageait les susceptibilités qu'il n'avait pas craint de braver autrefois, et dans ce conflit de son ardente et virile nature entre le désir d'exprimer nettement ses idées et la crainte de s'exposer à de nouvelles persécutions, il s'éteignit à l'âge de cinquante ans. Outre ces deux revues, dans lesquelles on trouve de curieuses notions sur la littérature, sur la géographie et l'état des sciences en Russie, Polevoï a publié une quantité d'ouvrage de diverse nature, des drames, des romans, une liistoire inachevée de l'empire «russe, et des nouvelles sibériennes. Ses compositions dramatiques ont été réunies à Saint-Pétersbourg en 1843 4 vol. in 12. Ses nouvelles sont dispersées dans divers recueils. Celle que nous avons choisie a paru dans le livre des Cent littératures russes : StQ rousskisce literatorof. 3 vol. in-8. Pétersbourg , 1839-1845.

LIOUDMILi

PAR POLEVOI

Moscou ! Moscou ! M'y voilà bientôt. Une seule station me sépare de ma ville natale, de ma belle ville aimée. C'est là qu'elle est, ma Pauline. Avec quelle impatience j'ai parcouru ma longue route ! Avec quelle précipitation j'ai traversé cités et bourgades ! Et maintenant je suis près d'elle, près de Pauline. Oh ! Dieu ! comme mon cœur bat ! comme ma tête est agitée !

Je n'ai pu aller plus loin. Je me suis arrêté à Tchernoï- Griasi; j'ai demandé une chambre, et depuis une grande heure je vais, je viens, je m'asseois, je me lève dans une impétuosité fébrile. Je songe à Pauline. Je ne puis songer qu'à elle. Pour une telle pensée l'éternité ne suffit pas.

Quel grossier valet est venu me demander si je ne voulais pas qu'on me servît à boire et à manger? Est-ce qu'on

ne s'arrête donc dans un village que pour boire et manger? Est-ce qu'on ne peut rester en paix dans son refuge pour y vivre de son bonheur et de ses rêves ?

De ses rêves! Qu'ai-je dit? Ce qui ne fut longtemps pour moi qu'un rêve est devenu une réalité. 0 Pauline, tu seras à moi !

Quel changement merveilleux dans ma situation ! Et comment ? Par quelques pièces d'or. Il y a un mois, j'étais dans un état désespéré. Avec quelle tristesse je regardais alors le monde et ses fêtes joyeuses, non que je fusse en proie à l'envie, non, je n'ai point ressenti ce sentiment hideux. Mais j'éprouvais une amère douleur à observer les heureux de la terre, à penser à toutes les sources de félicité que Dieu a mises dans le monde, dans la vie humaine, dans mon cœur, et j'étais tourmenté d'un désir ardent qui ne pouvait être apaisé. Déjà je me voyais condamné à languir sans secours sous le fardeau de ma douleur... Peut-être. Le dirai-je?... et quelques sacs d'écus ont changé ma destinée.

Mais pourquoi donc me suis-je arrêté ici ? Est-ce là encore une de ces énigmes singulières de l'existence ? Non, mon cœur était trop plein d'émotions. Je devais m'arrêter dans le sentiment de mon bonheur. En poursuivant ma route, je ne serais arrivé à Moscou que dans la nuit, et comment passer tout le reste de la nuit, à quelques pas de Pauline, sans la voir ? Cela n'était pas possible. A présent je ne suis plus séparé d'elle que par une distance de vingt werstes. En une heure, je puis les franchir, et les premiers pas que je ferai dan^ Moscou, ce sera pour me

LIOUDMILA. 5

rendre dans sa demeure, et la première personne que je saluerai, ce sera elle. Il me semble que ce serait un sacrilège d'arrêter sur une autre ligure que la sienne mon premier regard.

Comme les heures boiteuses se traînent lentement ! Cette nuit est plus longue que les longues nuits d'hiver de la Laponie. Le climat de Moscou serait-il donc si changé que l'aurore n'y apparût qu'à neuf heures du matin? Mais c'est la dernière nuit de la cruelle séparation. Demain, je m'éveillerai avec l'heureuse pensée que chaque jour, désormais, je verrai ma Pauline. Qu'elle se traîne donc de minute en minute cette nuit interminable : elle est pour moi la dernière goutte de la coupe des douleurs.

Je viens d'ouvrir la fenêtre. Quel beau temps ! Quel air tiède ! Il me semble que ce ciel étoile me sourit. Et l'on parle des charmantes soirées de l'Italie ! Il ne peut y en avoir en Italie de plus douces que celle-ci. La chambre que j'occupe est voilée par l'obscurité, comme pour détourner mes regards des images terrestres, pour qu'ils restent avec mon àme fixés sur le ciel. Et maintenant je voudrais sentir poindre en moi quelque douleur, je crois que je l'accueillerais avec un placide sourire.

Enfant ! Tu es à peine échappé de l'onde où tu as failli périr, et tu ne crains pas d'aller jouer sur ses rives. Téméraire ! Ai-je déjà perdu le souvenir de ces nuits que je passais à pleurer? Ne sais-je plus quel en fut le nombre, et quelle en fut l'amertume? Oui, je frémis encore de songer combien je fus près de l'abîme, et combien de fois. Mais à présent, si je voyais un homme entraîné par

le malheur dans le vertige du suicide, je lui dirais ; Arrête, ne te laisse pas subjuguer par le désespoir. Les régions de l'espérance sont infinies, comme les régions de l'amour.

Il fut un temps aussi où je renonçais à l'espoir, où je voyais l'abîme s'ouvrir entre Pauline et moi. Que si l'on me demandait mon histoire, qu'aurais-je à dire? J'aimais, j'étais aimé, et je n'osais croire que celle que j'aimais dût un jour m'appartenir. Qu'y a-t-il là d'extraordinaire? Mais qu'appelez-vous les choses extraordinaires? Comparez vos tragédies au tableau que vous offrira un père qui voit expirer sous ses yeux un fils chéri, ou une mère à qui de pauvres enfants demandent du pain, et qui n'a point de pain à leur donner. Chaque jour, un tel spectacle se renouvelle dans nos villes pompeuses, et vous ne le voyez pas, et vous ne savez pas en quel sombre réduit se cache la douleur, ni où languit cette pauvre mère avec ses enfants. Q\ie de fois, sous le fardeau de ma propre misère, je m'en allais loin de la perspective Newsky, loin du monde bruyant, dans les sombres quartiers où gît la pauvreté. Là, j'étais au milieu de mes frères, pauvre comme eux, et comme eux souffrant. Que de fois, en regardant les misérables habitants d'une des sinistres ruelles de Pétersbourg, je leur disais en moi-même : Je suis plus pauvre que vous, quoique je ne sois pas vêtu de haillons, et une petite parcelle des dons que le sort prodigue à tant d'autres suffirait pour me rendre heureux.

Si chaque homme pouvait raconter la véritable histoire de son cœur, quel roman, quel poëme vaudrait un tel ré-

LIOUDMILA. Y

cit? Mais l'homme meurt, et sur sa tombe on écrit une date et un nom.

Comme des nuages, voilà que les amers souvenirs s'appesantissent sur mon esprit. Dieu soit loué ! le temps qu'ils retracent est passé.

Je me souviens de la mort de mon père. Je n'étais encore qu'un enfant ; mais je me rappelle ces paroles qu'il adressait à ma mère en larmes : « Est-ce qu'ils ne te pardonneront pas, à toi et à notre fils, quand je ne serai plus? Est-ce qu'ils refuseront encore de vous venir en aide, parce que tu as offensé l'orgueil de ta riche famille en épousant un pauvre homme ? Ton oncle est bon, pourtant. »

Mais ce bon oncle, dans son inflexible orgueil, ne daigna pas s'occuper de ma mère. Je me souviens de l'heure où l'on porta mon père dans sa fosse, et de l'émotion que j'éprouvais en entendant tomber la terre sur son cercueil. Je ne savais pas alors qu'on pouvait en venir à penser que mieux vaut être enseveli dans les entrailles de la terre que de végéter à sa surface. Là est le repos du juste. Là est la consolation de celui qui souffre.

Bientôt ma mère mourut aussi et je restai seul.

Pourquoi donc ces funèbres images reviennent-elles s'emparer de mon cœur si léger tout à l'heure^ si joyeux! Pourquoi déroulent-elles sur mon bonheur leur voile de deuil?... Si, cependant, je n'avais point subi ces catastrophes, je ne t'aurais pas connue, Pauline. Les desseins de la Providence sont incompréhensibles.

Ai-je besoin d'expliquer la cause des profonds chagrins qui minèrent la vie de mes parents ? Mon père était un pau-

vre gentilhomme. 11 devint amoureux d'une jeune fille riche, et elle aussi l'aima, et voulut l'épouser, malgré les reproches et les résistances d'une fière cohorte d'oncles et de tantes. S'ils vivaient encore, mes bons et chers parents, mon amour et l'amour de Pauline les consoleraient de toutes les douleurs auxquelles ils furent condamnés.

Mon oncle ne voulut pas revoir ma mère. Cependant il se décida à veiller de loin sur moi, comme une providence invisible. Le père de Pauline me donna un asile à son foyer. Je fus élevé, je grandis avec ses enfants. C'est ainsi, Pauline, que j'appris à te connaître ; et comment, quand je te connus, ne t'aurais-je pas aimée? C'est à toi que je dois les premières joies de ma vie, les premières impressions de ma jeunesse, et ton image a sans cesse plané sur moi. Un jour est venu où j'ai su que le sentiment qui nous réunissait l'un à l'autre dans toutes nos émotions, c'était de l'amour. Un jour que nous nous rendions, à l'heure habituelle, près de ton père :

— Antoine, me dit-il, il faut que tu partes demain pour Pétersbourg. Tu as acquis une assez notable instruction. Ton oncle est content de toi. A présent, il désire que tu entres avec un esprit d'ordre et de travail dans la vie pratique. Si tu parviens à te faire une place honnête dans le monde, cet oncle, qui est mon ami, prendra soin de ton avenir.

— Mais ne puis-je à présent le voir?

— Non. Il dit que, quand tu te seras rendu digne de son affection par ta conduite, il pardonnera à la mémoire de ta mère, il fera de toi son héritier. En attendant, il te donne

LIÔUDMILA. 9

les moyens de vivre convenablement. Voici des lettres de recommandation pour Pétersbourg. Elles peuvent te procurer des relations agréables, et aplanir ton chemin. En tous cas, souviens-toi que tu trouveras toujours en moi un père et un ami.

A ces mots, mon généreux protecteur pleura, et tous, nous pleurions avec lui.

Ce jour-là est resté avec un caractère sacré dans ma mémoire. Ce jour-là, Pauline et moi, nous nous jurâmes un amour éternel.

Et, comme un aigle s'élance vers les nues, je m'élançai vers Pétersbourg, avec des rêves ardents de gloire et d'amour.

J'ai passé là trois ans. La pension qui m'était faite suffisait à peine pour payer mon uniforme , et m'empêcher de périr de chaud ou de froid. Les lettres de recommandation qui devaient m'être si utiles m'aidèrent seulement à me faire entrer au service. Je fus astreint à un travail pénible, que nul plaisir n'égayait. Mes illusions se dissipèrent promptement. Je vécus seul et tombai dans un état de sauvagerie.

Enfin, après cette longue épreuve, je retournai à Moscou et je la revis. Dans cet espace de trois années, quel changement s'était opéré en elle ! A la place de la vive, de la pétulante enfant dont j'avais partagé lesjeux^ je retrouvais une charmante personne qui faisait l'ornement des meilleures sociétés. Mais alors je me sentis gauche, laid, embarrassé devant elle. Je voyais en elle la belle, l'aimable, la brillante fille d'un homme riche, et moi je n'étais

qu'un humble employé subalterne. Ses parents me reçurent avec bonté, comme autrefois, comme un pauvre orphelin, comme une ancienne connaissance, et je quittai Moscou, le cœur déchiré.

Cependant j'emportais la conviction que j'étais aimé d'elle. Je n'avais pu m'entretenir en particulier avec elle, je n'avais rien osé lui dire, mais je voyais qu'elle m'aimait.

Trois années encore s'écoulèrent, trois années de tourments. Je ne sais quelle folle pensée, à laquelle se joignait l'image de Pauline, m'entraîna dans le tourbillon du monde. Eloigné jusque-là de mes compagnons par une noire misanthropie, j'en vins à les rechercher, à me lier avec eux, et ils me conduisirent avec eux dans les soirées, dans les bals, dans les raouts.

Je devais payer cher cet entraînement. Que de fois je souffris de ma situation au milieu d'une foule de jeunes et vaniteux élégants, de mon isolement dans d'éclatants salons, de ma timidité près de ces grandes dames qui me semblaient si ravissantes ! Je pouvais servir de vis-à-vis dans quelques quadrilles, et c'était là, pour la plupart d'entre elles, ma meilleure recommandation.

Mais le ver cruel qui se trouvait dans mon sein et me faisait saigner le cœur, moi seul je le connaissais. Je sentais qu'en me lançant dans ces hautes sphères, je n'y apportais aucuns titres, ni ceux de la naissance, ni ceux de la fortune. Le monde n'en accepte point d'autres, et si l'on va à lui sans les posséder, on doit se résigner à être son esclave; un esclave si chétif, si misérable, que si l'on

LIOUDMILA. ii

a de ri\me, du cœur, de l'esprit, on doit oublier ses facultés, on doit désirer comme un bonheur insit^ne que cette àme soit absorbée par l'égoïsme, que ce c(L*ar devienne insensible, que cet esprit ne soit plus occupé que de la pratique des convenances. Dans le monde, où au premier abord apparaît une si grande égalité de joie et de fortune, il existe une quantité de diverses gradations, et nulle part on ne peut se trouver si haut et si bas. Qui sait ce qu'il en coûte à plusieurs de ceux qui le fréquentent pour se rendre avec un noble équipage à la porte d'une maison splendide? Qui saitcomme il expie sa vanité, celui qui, après s'être pavané avec son élégante toilette dans un salon, est harcelé la nuit par le chiffre de ses dettes; celui qui, au sortir d'un bal, peut être conduit en prison; celui qui, après un magnifique souper, voit devant soi se dresser le fantôme affamé du lendemain ? Oh ! la misère ! l'affreuse misère! mais nulle part si affreuse que dans les mensonges éclatants du grand monde ! Hélas ! dans un même quadrille, quel abîme parfois entre deux hommes qui dansent avec la même animation et le même sourire sur les lèvres! Quel sentiment de honte se cache sous un frac à la mode !

Mais j'étais emporté, aveuglé, et je sacrifiais tout à l'idole du monde, mon repos, mes devoirs, mon avenir. Je fis des dettes, que mes faibles ressources ne me permettaient pas d'acquitter, et je reçus une lettre de mon oncle, qui, ayant appris mes égarements, menaçait de m' enlever jusqu'à mes derniers moyens d'existence. Il ne me restait plus qu'un refuge. . . l'onde de la Neva.

42 LES LRAM£S INTIMES.

La Providence m'accorda seulement quelques jours de joie dans ces fatales années. Le père de Pauline, en se rendant en pays étranger avec sa famille, s'arrêta à Pétersbourg, et je la revis, et elle sembla surprise de me revoir. Je n'étais plus le gauche, timide employé qui faisait une si triste figure à Moscou. Tout, dans mon extérieur, dans mes manières et mon langage, était changé. Elle ne fut plus embarrassée de me laisser m'asseoir à côté d'elle, ni de remarquer mon amour. Pendant trois jours, je n'allai ni au bal, ni en soirée; je restai près d'elle ; je savourai trois jours de bonheur.

Mais cette apparition me fit mesurer plus douloureusement que jamais l'immense espace qui me séparait de la riche jeune fille. Voudrait-elle se dévouer à moi comme ma mère s'était dévouée à mon père? Non... Atterré par cette réflexion, je ne me relevais que par des rêves insensés.

Tout à coup, quand j'allais être enfermé par mes créanciers, quand déjà j'avais dû renoncer à mes fonctions officielles, quand je voyais, dans le cercle de mes amis et de mes connaissances, éclater le hideux égoïsme, tout à coup j'appris la mort de mon oncle, et j'appris en même temps que j'héritais de tous ses biens. Je passais si subitement du désespoir de la misère aux jouissances de la fortune, que dans le premier moment j'en éprouvai moins de joie que de stupéfaction. Pauvre vieil oncle! j'avais été longtemps un de tes soucis... Encore quelques jours... qui sait?... peut-être qu'en réponse à tes dernières dispositions, un agent de police aurait écrit dans son rapport ;

LIOUDMILA. 13

«Antoine N... s'est donné volontairement la mort, » et nous nous serions rejoints dans l'éternité.

Dieu soit loué ! c'est passé.

Maintenant je n'ai plus qu'une pensée. Je suis près de Moscou ; je suis près de Pauline.

L'aurore commence à poindre. Adieu mes sombres souvenirs! Salut à ma nouvelle vie! Des chevaux! des chevaux ! et en route !

Comme elle sera surprise ! car elle ne sait rien de mon changement de fortune. Je ne lui ai pas écrit ; je n'ai pas voulu retarder d'un instant mon départ de Pétersbourg. On croit encore dans sa famille que je suis le pauvre Antoine d'autrefois, et je viens lui offrir, avec mon cœur qui lui a toujours appartenu, les domaines dont j'ai hérité. Dans ce long espace de six années, je ne lui ai point parlé de mon am our ; mais je me souvenais constamment d'elle, et elle se souvenait de moi; son regard me l'a dit.

J'entends résonner la clochette des chevaux qu'on attelle. Nulle musique au monde ne pourrait avoir un tel charme pour mon oreille. Tout est prêt!... Au galop !.,.

lE

Voilà. Je ne m'attendais pas à cette joyeuse rencontre avec Pauline. Cependant cette rencontre me fait mal.

Mon troïka (1) a parcouru au vol ces vingt werstes. Je me suis habillé à la hâte, et lorsque je suis arrivé devant la maison du père de Pauline, j'ai été tout étonné de reconnaître qu'il était de si bonne heure, que la porte et les fenêtres de cette habitation chérie étaient encore closes, que tout le monde dormait. Seul, le vieux concierge était éveillé et balayait le trottoir. Il m'a reconnu et s'est approché de moi.

— Ton maître, ai-je demandé, est-il à Moscou?

— Grâces à Dieu ! il est ici.

(1) Attelage de trois chevaux.

Jusqu'à ce moment, je n'avais pas réfléchi qu'il pouvait être à la campagne.

— Est-ce qu'il dort encore ? Ordinairement il est si matinal !

— C'est vrai, m'a répondu Michel ; mais, depuis sa dernière maladie, il est très-affaibli.

Et alors le vieux serviteur s'est mis à me raconter toutes les souffrances physiques de son maître. J'aurais pu aisément prolonger avec lui l'entretien jusqu'à ce que tous les habitants de la maison fussent levés, quand je m'avisai de lui demander des nouvelles de sa jeune maîtresse,

— Dieu soit loué! me répondit- il, elle se porte bien; mais à présent elle n'est pas au logis, elle est près d'Ostankof, dans la maison de campagne de sa tante Praskova Ivanovna.

A ces mots, je fus sur le point de proférer une malédiction. Cette tante, je n'avais jamais pu la souffrir.

Que faire ? Je m'éloignai triste, rêveur, et machinalement je me dirigeai vers la terrasse du Kremlin. Là, je me promenai de côté et d'autre comme un provincial qui, arrivant pour la première fois à Moscou, va contempler les canons du tzar, la cloche du tzar, et l'église d'Ivan. Moi, qui arrivais dans cette ville avec tant de joie, avec un si vif, si ravissant espoir, je n'éprouvais plus à présent qu'une morne indifférence. Je ne me souciais nullement d'aller voir la famille de Pauline, je regardais d'un œil morne le merveilleux panorama de Moscou, quand soudain je fus réveillé dans ma torpeur par une pensée qui

LIOUDMILA. 17

traversa mon esprit comme un éclair : Peut-être, me dis-je, Pauline est -elle revenue à Moscou; peut-être qu'à cette heure elle est chez son père, et je me dirigeai précipitamment vers sa demeure.

De grands changements avaient été faits dans cette maison, que je connaissais si bien. Les vieux meubles étaient remplacés par d'autres meubles plus à la mode ; les appartements étaient disposés dans un nouvel ordre. Tout avait pour moi un singulier aspect. Le vieillard aussi était bien changé. Une attaque de paralysie le tenait cloué sur son fauteuil. Cependant il m'accueillit amicalement comme autrefois.

— Tu es sans doute, me dit-il, en voyage avec une mission, car je n'ose supposer que tu fasses un mauvais emploi de ton temps, et que tu aies dû, malgré toi, quitter Pétersbourg?

Je lui répondis en souriant que j'avais une affaire à traiter dans le gouvernement de. .. .

Ces paroles le rassurèrent, et il m'embrassa.

— Que fait ton oncle? ajouta-t-il.

— Vous savez que je ne reçois qu'une lettre de lui par an.

— Et moi, je n'en reçois point.

Nous nous mîmes à causer ensemble , et j'appris que Pauline devait se trouver le soir à un bal que donnait l'assemblée de la noblesse. Je me retirai ; je refusai son invitation à dîner, et le soir j'étais au bal. Les quadrilles s'organisent. Je cherche Pauline, et je la vois dansant gaîment avec un officier de hussards , et causant avec lui d'un air gracieux.

A la fin de la contredanse, je m'approche d'elle.

—Ah ! c'est vous, Antoine, me dit-elle. Je ne vous aurais pas reconnu. Charmée de vous revoir, bien portant, ce me semble.

Je ne savais que répondre. L'orchestre donne le signal. Et de nouveau elle danse avec le hussard, et de nouveau s'entretient avec lui.

— Pauvre enfant! me dis-je, comme elle doit souffrir de la contrainte que lui imposent les convenances ! Obligée de cacher ses sentiments, elle n'ose s'occuper de moi et paraît concentrer toute son attention sur son danseur. Et il est jeune, ce danseur, beau, riche, élégant.

Pauline nous présente l'un à l'autre, de telle sorte qu'il

semble qu'elle désire se justifier envers lui de l'air familier

avec lequel je me suis avancé vers elle. Il me paraît aussi

qu'elle a encore quelque chose à lui dire. Dieu sait ce

' qu'elle peut lui dire.

Cependant nous rions gaîment ; mais au fond du cœur j'éprouve une amère tristesse. Je ne m'étais pas attendu à revoir ainsi Pauline.

Voici encore le hussard , non plus au bal, mais dans la maison de Pauhne, comme un hôte privilégié. Moi, je ne puis m'entretenir avec elle, et lui est si gracieux, si habile ! Pourquoi donc est-il là?

Encore un bal ! et elle veut y assister. Pourquoi donc ne reste-t-elle pas près de son père malade ? Pauline ! Pauline !

Après le bal, elle retournera chez sa tante. J'irai là aussi, dans cette atmosphère infectée par les exhalaisons des marais.

LIOUUMILA. 19

Praskova I vanovna m'a saisi comme un vautour entre ses serres. Elle m'a accablé de questions sur Pétersbourg, sur les affaires, sur ma situation, sur mes projets d'avenir. C'était pour moi chose plaisante que de la voir me traiter comme le pauvre orphelin d'autrefois. Elle m'a apporté une masse de papiers qu'elle m'oblige à lire. Pendant ce temps, Pauline se promène et le hussard est avec elle. J'ai voulu deuiander compte des assiduités de cet homme; mais, par bonheur, j'ai surpris les regards que Pauline me jetait à la dérobée. J'en suis sûr, elle s'amuse du galant officier. Ahî si je pouvais seulement la saisir à l'écart et lui parler un instant.

Je lui ai parlé. Je lui ai rappelé les souvenirs de notre enfance et de notre première affection. Elle m'a écouté en silence.

— Pauline, lui ai-je dit, si à présent j'osais te demancfer l'accomplissement des promesses que tu m'as faites !

Elle m'a regardé avec une expression de surprise.

— Pauline, mon cœur pour toi est resté le même. Pendant six ans, je n'ai pensé qu'à toi, et je n'ai vécu que pour toi. Pauline, je t'aime , je t'aime avec passion.

Elle a paru très-embarrassée et n'a rien répondu. Mais pourquoi donc ai-je vu errer un sourire sur ses lèvres ? Sa tante est venue interrompre notre entretien.

— Que fais-tu donc ici ? m'a dit le lendemain, quand j'ai été le voir, le père de Pauline. Quelle raison as-tu de prolonger ton séjour à Moscou! 11 y a quelque temps, j'ai entendu parler de toi d'une façon qui ne m'était point agréable, et à présent je remarque que tu n'es pas vêtu

selon ta condition. Nous nous brouillerons, Antoine, et pourtant je t'aimais, j'étais habitué à te regarder comme un fils. Mais il me semble que tu ris de mes observations !

En ce moment, la terrible tante entra, et me dit qu'elle voulait avoir un entretien particulier avec moi.

Pourquoi donc s'est-elle constituée ici la gouvernante de la famille ? Quel entretien veut-elle avoir avec moi ?

— J'espère, m'a-t-elle dit, que je m'adresse àun homme de cœur, qui se souvient des services que nous lui avons rendus, et je me trouve dans la nécessité de vous faire voir l'inconvenance de votre attitude à notre égard. Il ne m'appartient pas de vous demander compte de votre conduite sous un autre rapport, ni de la façon dont vous suivez votre carrière ; mais vous affectez des relations trop intimes avec ma nièce Pauline, et je dois vous déclarer que, par cette façon d'être, vous pouvez compromettre nos projets. Je vous préviens donc qu'elle est à peu près fiancée. (Et l'implacable tante nomma l'officier de hussards.) Je vous prie de vouloir bien désormais ne plus vous occuper d'elle.

— Pauline, répliquai-je, vous a-t-elle donc fait quelque aveu?

— Vous en a-t-elle fait un, à vous?

— Consent-elle à ce projet de mariage ?

— Avez-vous le droit de le demander ?

— Écoutez, Praskova Ivanovna, j'aime Pauline ; j'ai été élevé avec elle ; ne pourrais-je donc l'épouser ?

Praskova Ivanovna m'observa d'un air étonné, garda

LIOUDMILA. 21

quelques minutes le silence, puis me dit : — Nous espérons que vous quitterez bientôt Moscou.

— Non, répondis-je, c'est par l'ordre de mes supérieurs que je suis dans cette ville, et j'y resterai encore un mois.

— En ce cas, nous vous prierons de vouloir bien nous priver de l'honneur de votre société.

Je m'inclinai, et, sans répondre un mot^ je sortis.

Je devais avoir le cœur déchiré. Mais le mépris et l'indignation surmontaient mon amour, dominaient ma douleur. Je ne revis pas Pauline, et elle-même ne fit aucune tentative pour me revoir. Hélas ! elle ne m'aimait donc pas ! Je m'étais donc trompé sur la nature de ses sentiments! L'amour que je lui attribuais n'était qu'une impression légère, un rêve d'enfant.

Je ne suis point désolé; mais la vie m'effraie. Quel vide en mon âme ! Quel vide autour de moi ! Je vais dans mon domaine ; mais je ne visite personne et n'invite personne à venir chez moi. Que m'importent à présent le service et les titres que je pourrais acquérir? Qu'irais-je faire à Pétersbourg, et que faire à Moscou ?

Il m'est arrivé un singulier événement. J'ai dû aller voir un bon vieillard qui avait connu ma famille. Je ne lui ai rien dit de ma nouvelle situation, et il s'est mis à me parler affectueusement de mon père et de ma mère. Pendant que nous nous entretenions ensemble comme de vieux amis, un homme est entré, qui, par sa physionomie, par sa démarche, par ses vêtements, m'a frappé comme un type original. Il s'est approché familièrement de mon hôte, et lui prenant la main : a Je tè félicite, lui a-t-il dit, pour la vingtième fois ; te féliciterai-je une fois encore ? Dieu sait ! )> A ces mots des larmes roulaient dans ses yeux. « Quelle folie ! a-t-il ajouté en essuyant ses paupières. Adieu jusqu'à ce soir. Je viendrai avec les miens.

— J'y compte bien, a répondu le vieillard. Un jour de fête sans Rodolphe ne serait pas pour le vieux Cmuislinski un jour de fête. Mais où vas-tu si vite ? Reste donc.

— Non, je ne puis. A ce soir. Et il sortit.

— L'aspect de mon vieil ami vous a étonné ? me dit Cmuislinski.

— Non; mais je suis pourtant curieux de savoir...

— Ce Rodolphe, qui est le meilleur des hommes, n'est Allemand que de nom. Il est né en Russie et a été élevé en Russie. Son père, qui était médecin, le destinait à la même profession. Mais Rodolphe, après avoir fait avec succès ses études en médecine, renonça à la carrière qu'elles lui ouvraient et entra au service civil. Puis il abandonna le service, et depuis vingt-cinq ans il demeure à Moscou, où il a établi une fabrique de gants. Activement occupé

LtOUDMiLA. 25

de son métier, il serait parfaitement heureux sans le fardeau que lui impose une nombreuse famille, sans cette effervescence juvénile que les années n'ont pu amortir en lui. Avec sa bonhomie de caractère, il se laisse impunément tromper, voler ; mais des chagrins domestiques lui ont depuis quelques années ridé la figure.

Le vieillard allait me raconter toute l'hîltoire de son ami, quand je l'interrompis pour lui demander ce que signifiait cette vingtième félicitation que Rodolphe lui avait adressée.

— C'est qu'il y a, me répondit -il, vingt ans qu'il vient ponctuellement me voir à mon anniversaire de naissance et passer la soirée avec moi. J'espère que vous voudrez bien aussi être des nôtres ce soir.

— Je crains de vous gêner.

— Comment donc? Vous danserez avec les jeunes gens de votre âge, et nous autres vieux nous vous regarderons. Puis nous parlerons de nos affaires.

J'étais séduit par l'accueil du vieillard. Cette bonne, honnête nature, dégagée de toutes les formes de convention, était pour moi un objet d'attraction fort nouveau. Il me semblait voir une des naïves figures des romans d'Auguste La Fontaine.

Le soir, je revenais dans cette maison, j'y entrais dans une favorable disposition d'esprit, peut-être parce que j'étais fatigué des boudoirs élégants et des riches salons. Tout dans cette demeure, avait un caractère essentiellement bourgeois; on n'y voyait que des physionomies et des toilettes qui me paraissaient fort singulières, et on

36 LES DllAMES INTIMES.

riait aux éclats de je ne sais quelles plaisanteries grossières que je ne comprenais pas. Cependant l'aspect de deux violons et d'une basse serrés dans une petite antichambre, l'aspect du maître du logis, embrassant l'un après l'autre tous ses convives, et les jeunes gens avec leurs habits ornés d'énormes boutons, leurs gilets garnis de revers en^'Clours, et les jeunes filles avec leur lourde démarche €t leurs joues cramoisies, et leurs mères rangées à la file l'une de l'autre, et les vieillards attirés tour à tour de côté et d'autre par le punch et par le boston, rien de ce qui s'offrit alors à mes regards ne me parut risible. Comme tous les invités se connaissaient, la présence d'un étranger au milieu d'eux ne pouvait manquer d'exciter leur curiosité. 11 se formait à l'écart des groupes qui évidemment s'entretenaient de moi. Enfin les violons donnèrent, par les premiers accords d'une mélodie populaire, le signal de la danse. Les quadrilles se mirent en mouvement. Moi, qui ne connaissais personne, et qui d'ailleurs étais en redingote, je pouvais me dispenser de danser, et je restai dans un coin de la salle, livré à mes réflexions. — Quel étrange assemblage, me disais-je, de physionomies et de costumes ! Quelles figures sans passion et sans expression ! De quoi donc ces gens se réjouissent-ils? Pourquoi sont-ils heureux ? Y a-t-il là quelque âme, quelque cœur?

En m'adressant cette question, je me rappelais ces brillants salons de Pétersbourg où le cœur est éteint et d'où l'âme est bannie, les salons de Moscou où il en est à peu près de même ; les précieux dons de Dieu se se -

LIOUDMILA. 27

raient-ils donc réfugiés clans cette humble bourgeoisie? En face de moi dansait un couple qui attira mon attention. Le cavalier était un superbe jeune homme vêtu avec des prétentions grotesques. La jeune fille n'était pas ce qu'on est convenu d'appeler une beauté, mais elle me frappa extraordinairement par l'expression de ses yeux bleus. Son teint était d'une rare fraîcheur e\ ses cheveux d'un blond foncé. Par son vêtement, elle se distinguait aussi des autres jeunes filles. Elle portait une robe en mousseline blanche, sans broderies, une robe d'une simplicité extrême, parfaitement adaptée à sa taille, et cette taille était charmante, et ses souliers noirs enlaçaient deux jolis petits pieds. Elle dansait avec grâce, et cependant il y avait dans sa physionomie, dans son attitude, je ne sais quoi d'étrange. Elle allait et venait les yeux baissés, sans adresser un mot à son cavalier; a tout instant elle se trompait dans les diverses évolutions du quadrille et rougissait. Il me semblait qu'elle était dominée par une timidité insurmontable et que sa main tremblait. Quand elle revint s'asseoir à sa place , personne ne s'approcha d'elle , personne ne lui parla , et quelle douce expression de rêverie il y avait alors sur sa ligure !

— Qui est cette jeune fille? demandai-je à un de mes voisins.

— C'est Lioudmila, la fille de Rodolphe le fabricant de gants.

— Elle me paraît très-agréable.

— Elle n'est pas laide. C'est dommage...

— Comment?

— C'est dommage qu'elle est idiote !

— Idiote !

— Certainement. Elle est bonne, elle a reçu de l'éducation ; mais elle est idiote. Sans cela, il y a longtemps qu'elle serait mariée.

— Mais qu'entendez- vous par ce mot d'idiote?

— Voilà une singulière question ! Je ne comprends pas. Interrogez ici qui vous voudrez, on vous dira qu'elle est idiote.

— Pauvre créature! me dis je en regardant la jeune fille, qui, en ce moment, se retirait dans une autre chambre. Est-il possible que sous ton doux et pur visage, il n'y ait qu'un cerveau vide?

Elle ne revint pas danser. Cependant le bal s'animait de plus en plus; dans leurs mouvements précipités, les cavaliers soulevaient des flots de poussière, et la chaleur faisait fondre le suif des flambeaux. Je me retirai dans une pièce où s'étaient réfugiées quelques vieilles femmes qu'on n'invitait plus à danser. Lioudmila était là, assise rêveuse à l'écart. La tête penchée sur son sein, les yeux baissés, une boucle de cheveux flottant sur son épaule, elle tenait une rose à la main et l'effeuillait dans sa distraction. Je me rappelai la pauvre Marie de Sterne. Elle était ainsi douce , timide , silencieuse et tenait ainsi des fleurs entre ses doigts. Mais Marie aimait. Les douleurs de l'amour lui avaient enlevé la raison. Et toi, malheureuse enfant, est-ce à ta naissance que tu as été privée de cette faculté qui distingue l'homme de la brute?

LIOUDMILA. 29

Pendant que je faisais cette réflexion, un soupir s'écbappa de ses lèvres. Ses yeux s'élevèrent vers le plafond. Qneh yeux ! Non, elle n'est point misérable comme on le dit.

Son père s'est approché d'elle, et lui donnant d'une main caressante un léger coup sur la tête : a Que fais- tu là, petite folle ? » lui a-t-il dit.

Elle a souri, elle a rougi, et il m'a paru qu'une larme roulait dans sa paupière. Quelle cruauté pourtant on commet envers elle ! Si vraiment elle est privée de sa raison, pourquoi l'exposer ainsi à tous les regards ? Pourquoi lui rappeler à chaque instant son infirmité ? Et si elle a conservé quelque sentiment de son état, ou si les paroles qu'on lui adresse éveillent en elle ce sentiment, quelle barbarie !

Une sombre pensée s'est emparée de moi. Je ne pouvais supporter la présence de gens qui se considèrent comme des gens sages. Je suis sorti.

Quelle étrange chose ! L'image de la pauvre fille qu'on appelle la Dourotchka (l'idiote) est toujours devant moi, et m'inspire une profonde pitié.

Folie et sagesse ! Sans cesse on entend répéter ces deux mots. Comprend- on bien réellement toujours ce qu'ils signifient? Moi-même, il me semble que c'est pour la première fois que je cherche à m'en rendre compte.

Que de fois nous appliquons ce mot de folie à des gens qui n'ont d'autre tort que d'ignorer certaines formes de la société?

Le Russe n'est-il pas apparu comme un fou aux yeux des belles marquises et des brillants seigneurs de France du siècle dernier? N'ai-je pas souvent rencontré des gens d'une bêtise effroyable, mais qui étaient élégamment vêtus, et personne ne les regardait comme des fous. Et quel homme ne paraîtra extravagant dans l'entraînement d'une violente passion? Quel poëte dans son enthousiasme, quel amoureux dans l'extase de son rêve n'est voisin de la folie ? Où est la ferme limite entre la raison et le délire ? Est-ce que tous ceux qui ont dansé à ce bal autour de Lioudmila avaient la plénitude de leur jugement? Un coup sur la tête suffit pour nous enlever l'intelligence ; on nous pose un bandage, on nous administre des remèdes, et nous recouvrons nos facultés. Non, plus j'y songe, moins je puis croire qu'elle soit née idiote, cette touchante Lioudmila. Non, ceux qui la connaissent le mieux ne la comprennent pas. Peut-être qu'elle a été subjuguée par un ardent amour, que des obstacles insurmontables se sont opposés à ses vœux, qu'elle a souffert mortellement sans oser le dire, et qu'elle a, dans ses tortures morales, perdu la raison !

11 me vient une délicieuse pensée ! Si c'est une inégalité de situation, une question d'argent qui la sépere de celui qu'elle aime, je lui donnerai de l'argent, et me réjouirai de la rendre heureuse. Je suis si riche à présent ! Hélas l j'ai imploré la fortune comme une bénédiction ce-

LIODDMILA.

leste, et, à présont, à quoi me sert-elle? 0 Pauline! pourquoi m*as-tu abandonné ? Oui, je doterai Lioudmila, et mon héritage m'aura du moins servi à rendre un cœur heureux.

Je devrais pourtant m'informer!... Mais non, la mélancolique expression de sa physionomie, sa touchante rêverie, son isolement, tout ce que j'ai observé en elle pendant cette soirée ne suffit-il pas pour m'éclairer sur sa situation, et Cmuislinski ne m'a-t-il pas aussi parlé des chagrins domestiques de Rodolphe?

Si cependant elle n'aimait pas ! Si elle était tout simplement, comme on le dit, une Dourotckka / EWe est si gracieuse, si intéressante ! Pourquoi ne l'épouserais-je pas ? Pour moi, Pauline est morte, et les autres femmes me sont indifférentes. Pourquoi ne trouverais-je pas quelque joie à associer ma vie à celle de cette infortunée ? — Pauvre enfant, lui dirais-je, le monde entier te dédaigne, mais moi je viens à toi. Tu me plais précisément parce que tu n'as pas ce que le monde appelle la raison ! Et elle me sourirait, elle deviendrait la compagne de ma soHtude, et je lui confierais ma destinée.

Quelles chimères me passent par la tête! Mais je veux la connaître, ne fût-ce que pour satisfaire ma curiosité! Oui, mon plan est arrêté. Par bonheur, je n'ai rien dit à Cmuislinski de ma nouvelle fortune, et Rodolphe ne possède pas la moindre notion à cet égard. Je vais jouer le rôle d'un garçon pauvre, ignorant, très-borné, et je me rapprocherai de Lioudmila.

Voilà ma métamorphose accomplie. J'ai été chez un marchand d'habits, et j'ai acheté tout ce qu'il fallait pour me vêtir comme un coiffeur endimanché ; une redingote couleur marron avec des boutons jaunes, une chemisette, un col en soie avec un nœud énorme, un gilet bariolé, des breloques. En me regardant à la glace dans cet accoutrement, je n'ai pu m' empêcher de rire moi-même de ma grotesque figure, et lorsque je me suis présenté chez l'honnête Cmuislinski :

— Eh quoi ! s'est-il écrié, est-ce bien vous? Comme vous voilà paré ! Et moi qui vous prenais avant-hier pour un philosophe!

J'avais imaginé de lui dire qu'un de mes amis cherchait un contre-maître pour une tannerie.

— A merveille ! m'a répondu le vieillard. Je vous ferai faire connaissance avec Rodolphe. Allons le voir. Il entend très-bien ces sortes de choses. Je vous présenterai à lui, et vous lui expliquerez votre affaire. Un instant après, une lourde charrette nous emportait de cahot en cahot à l'une des extrémités de la ville, et nous arrêtait devant une petite maison en bois.

— M'y voilà, me dis-je. Quelle folie vais-je faire? Mais vogue la nacelle ! Allons !

Je viens de voir un tableau de famille dont je n'avais pas eu jusqu'ici la moindre idée. Devant une table ronde était assis le vieux Ivan Rodolphe, avec son bonnet de nuit sur la tête, un gilet déboutonné sur la poitrine, et une pipe énorme à la main. De chaque côté de lui étaient rangés une demi-douzaine d'enfants, et en face de lui se tenait Lioudmila. Des livres étaient étalés sur la table devant elle. Gomme il n'y avait point de sonnette à l'entrée de la maison, et que la porte était ouverte, nous nous avançâmes sans être annoncés. La jeune fille se leva, puis, en reconnaissant Cmuislinski, elle reprit sa place. Rodolphe, sans quitter sa chaise, tendit la main à son ami, qui me présenta à lui. En ce moment, Lioudmila , qui semblait ne m'avoir pas encore remarqué ,

tourna la tête de mon côté. Mais je saluai si gauchement, j'eus un maintien si niais, et j'étais vêtu d'une façon si ridicule, qu'elle reprit tranquillement ses livres et ne s'occupa plus de moi. C'était ce que je voulais.

— Voici, dit Cmuislinski à Rodolphe, le fils d'un de mes bons amis, Antoine Pétrovitch. Je désire que tu le traites favorablement. C'est un brave garçon.

— Très-heureux de vous voir, me dit Rodolphe en se levant à demi. Asseyez-vous. Soyez ici comme chez vous.

~- A quoi donc, reprit son vieil ami, es-tu occupé maintenant ?

— Tu le vois, j'assiste à la leçon que Lioudmila donne à ses jeunes frères et sœurs.

— Étudiez -vous bien, mes petits amis? demanda Cmuislinski aux enfants ; puis, se tournant vers la jeune fille : — Et vous, dit-il, comment êtes-vous? Où est votre mère?

Elle lui répondit dun ton aimable, en même temps qu'elle surveillait encore ses élèves et les rappelait avec douceur à leur devoir.

Cmuislinki adressa quelques questions d'histoire et de géographie aux enfants, qui lui répondirent avec une justesse parfaite, et rirent gaîment des plaisanteries qu'il leur faisait pour les embarrasser.

— Vois-tu, mon ami, dit Rodolphe, j'aime à assister à ces leçons après dîner. J'aime à me placer là au milieu de ces blondes têtes, pour entendre Lioudmila lire la Bible.

LIOUDMILA. 35

— Nous vous avons inlerronipu dans votre lecture, dit Cmuislinski.

— Eh bien ! s'écria le père, continue, ma fille. Lioudmila jeta un regard de mon côté. Je baissai les

yeux. J'étais assis d'un air timide sur le bord de ma chaise, tournant la clef de ma montre entre mes doigts. Elle prit un de ses livres et lut le divin passage de l'évangile de saint Matthieu :

a Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.

)) Heureux les pauvres d'esprit, car le royaume des cieux est à eux.

» Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu.

» Heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, car le royaume des cieux est à eux. »

Elle lut ces versets d'une voix douce un peu tremblante, puis elle en expliqua le sens à ses petits élèves. Qu'elle était belle en ce moment ! Quelle suave expression sur sa physionomie! Mon ami et moi, nous Técoutions dans un profond silence. Son père avait quitté sa pipe, et les enfants la regardaient avec respect. Son langage était si simple et si clair ! Son âme se révélait dans ses paroles. Soudain elle détourna la tête et rougit, comme si elle était confuse d'avoir ainsi occupé notre attention par la liberté de son enseignement.

— C'est assez pour cette fois, dit-elle en mettant un signet dans son livre.

— Encore ! encore I chère sœur, s'écria une petite fille, en jetant ses deux bras autour du cou de Lioudmila.

On entendit da bruit dans Tantichambre.

— Comment î criait une voix aigre et rude, le samovar (1) n'est pas encore préparé,, et j'amène des convives ! Où est notre idiote ?

— Des convives ! dit Rodolphe, et ma femme ! Entrez dans mon cabinet.

La pauvre Lioudmila ! Comme elle pâlit ! Comme elle parut effrayée ! Comme elle se hâta d'enlever ses livres et de ranger la table ! Rodolphe sortit, et nous vîmes apparaître une femme d'une grossière corpulence, portant un chapeau jaune, une robe bariolée^ et suivie de trois autres femmes.

— Qu'est-ce que cela signifie? s'écria-t-elle. Qu'avezvous fait jusqu'à présent? Où est Charlotte? Où est Philippe? Est-il de nouveau ivre? Pourquoi êtes-vous là réunis ?

Cmuislinski la salua et me présenta à elle. La jeune fille sortit en silence ; les enfants s'enfuirent effrayés, et les compagnes de cette aimable maîtresse de maison s'emparèrent du divan. Nous nous retirâmes dans la pièce que Rodolphe appelait son cabinet. C'était une petite chambre éclairée par une seule fenêtre. Sur la table étaient jetés pêle-mêle des papiers et des rognures de peaux ; sur des tablettes étaient entassées des douzaines de paires de gants, et dans un coin j'aperçus une petite bibliothèque* Rodolphe mettait son habit. — Des

(I) Bouilloire à thé qu*on trouve dans toutes leg maisons russe?*

Page 1