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convives! disait-il, des dames! Je ne pais nir pi'ésenUT devant elles en négligé. De grâce, asseyez-vous.
Je m'approchai de la bibliothèque, et j'y vis les Œuvres de Gœthe, de Schiller, de Lcssing.
— Ce sont là, dit Rodolphe, les débris vénérables d'une ancienne collection. Les autres sont perdus. Ce qui nie reste, je Tai confié à Lioudmila. Savez-vous l'allemand?
— Non, répondis-je.
— Et le français?
— Non plus.
— C'est pourtant une bonne chose que de connaître les langues étrangères, et une chose utile dans les affaires. Quand on s'ennuie, c'est un agrément aussi d'avoir quelques livres à lire.
— Comme votre fdle est instruite ! dit Cmuislinski. Elle a donné à ses frères et sœurs une leçon parfaite.
— Elle est la petite-fille d'un pasteur. Mais, vous le savez, la malheureuse enfant! elle n'a pas sa raison, et pourtant elle lit, et elle joue du piano. C'est incroyable.
— Venons-en, dit Cmuislinsid, à l'affaire qui intéresse mon jeune ami.
Rodolphe commença alors une dissertation sur le corroyage des peaux et la fabrique des gants. Il y déployait à plaisir toutes ses connaissances pratiques, quand unedouce voix l'interrompit :
— Mon père, dit Lioudmila, voulez-vous \enir prew* dre le thé ? Maman vous attend.
Rodolphe continuait son discours. Soudain retentit la parole impérieuse de sa femme ;
— Qu'est-ce que cela signifie ? Faudra-t-il encore longtemps vous attendre ? Le thé se refroidit.
Nous nous rendîmes à cet appel.
— Je vous salue, messieurs. Michel, pas de polissonneries ; Grégoire, que fais-tu là ?
: Ce fut ainsi que nous accueillit l'aimable épouse du gantier, assise sur le canapé, et servant un mauvais thé.
Rodolphe se montrait soumis comme un mouton, tandis que sa femme ne cessait de s'agiter, tantôt versant de l'eau dans la bouilloire, ou préparant des tartines de beurre, tantôt se levant, puis se rasseyant, et à toute minute criant, pestant après les enfants, qui ne savaient où se réfugier. Cmuislinski gardait seul sa contenance habituelle, causant et plaisantant, selon sa coutume.
Et Uoudmila ! Hélas ! elle me faisait peine à voir. Elle se tenait dans un coin, pâle, tremblante, enveloppée dans un mauvais châle. Dans le saisissement que lui causa une sévère parole de sa mère, elle renversa une tasse. Aussitôt les yeux de la marâtre flamboyèrent. La voix de son mari essaya de conjurer l'orage par un regard suppliant.
— Hors d'ici! s'écria-t-elle. Et la craintive jeune fille s'éloigna.
Je regardais avec une sorte d'horreur cette femme qui exerçait autour d'elle une telle tyrannie. Je me levai, je demandai la permission de revenir une autre fois, et je partis.
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Je viens de passer deux semaines, constamment occupé de la famille du gantier. Cmuislinski m'a dit la situation de son vieil ami.
Jeune encore, Rodolphe avait épousé, en Allemagne, la lille d'un pasteur, qui lui donna Lioudmila, et mourut quelque temps après. Après des jours de deuil amers, Rodolphe, sentant qu'il ne pouvait lui seul diriger sa maison, se maria avec une grosse forte fille, dont le père était greffier du tribunal. De cette union naquirent une demi-douzaine d'enfants, et la mère de cette progéniture prit d'une main absolue le sceptre du logis. Tout pliait devant elle, et son mari lui était complètement soumis. Avec sa bonne et candide nature, il en était même venu à se croire heureux dans son ménage, et à tolérer pacifiquement la fainéantise et la saleté de sa femme.
Cette femme avait été la première à signaler Lioudmila comme une idiote. Bientôt elle avait fait partager cette idée à ses domestiques^ à ses voisins, à son mari même, et bientôt l'humble jeune fille fut flétrie de ce nom de Dourotchka, de ce nom d'idiote. Elle était, il est vrai, d'un caractère si craintif, qu'elle n'osait ni parler, ni faire un mouvement, et elle consacrait la plus grande partie de son temps à l'éducation de ses frères et sœurs, qui l'aimaient comme une domestique obéissante. Sa tante, qui dirigeait une pension, voulut l'avoir près d'elle. Lioudmila resta plusieurs années dans cet établissement, et, aux yeux de ceux qui ne jugent que d'après les apparences, ne fit que justifier son titre d'idiote. Elle ne se signala dans aucun examen, et ne reçut aucun témoignage de distinction. Mais
elle venait généreusement en aide k ses compagnes, elle les assistait dans leurs étudas, elle corrigeait leur travail, et toutes l'aimaient. Elle en vint même à être chargée par sa tante de la direction du pensionnat, sans qu'on cessât de la nommer l'Idiote. Puis sa tante mourut, et Lioudmila rentra sous le toit paternel. Là, elle présidait aux travaux de la maison, elle administrait le ménage, elle donnait des leçons excellentes aux enfants de sa marâtre, et on la nommait toujours l'Idiote.
— Mais pourquoi donc ? m'écriai-je impétueusement à la Un de ce récit.
— Parce qu'elle est idiote, me répondit Cmuislinski, parce qu'elle ne sait pas répondre un mot à la moindre parole que lui adresse un étranger, et qu'elle est prête à pleurer dès qu'on arrête un regard sur elle. Quelle bonne créature pourtant ! Quelle intelligente gouvernante de maison ! Mais elle ne se mariera pas. Le pauvre Rodolphe n'a point de dot à lui donner. La grosse Fédora^ sa femme, ne pense qu'à ses plaisirs et à sa toilette, et Lioudmila travaille pour subvenir à son entretien.
je suis retourné plusieurs fois chez le gantier, et, par bonheur, je n'ai point rencontré Fédora. Je suis en bons rapports avec Rodolphe. C'est un brave homme qui ne manque pas d'intflligence, un de ces hommes de cœur subjugués par les circonstances, déplacés par le sort. Mais
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je ne comprends pas Lioudmila, et je m'en afllige. Elle paraît quelquefois totalement dépourvue de toute faculté de réflexion. Son regard est sans expression, sa figure est morne, et parfois ces regards sont si beaux, cette figure si douce ! Quand sa mère n'est pas là, quand il n'y a près d'elle aucun étranger, elle est riante, gracieuse, elle a même l'air distingué. Mais dès qu'elle entrevoit sa marâtre ou qu'on annonce une visite, sa physionomie se transforme en un instant, et elle subit, sans en paraître offensée, son surnom d'idiote, et elle répond à ce nom comme à celui qu'on lui a donné en la baptisant.
Il m'a paru que les travaux de Rodolphe ne sont pas florissants. J'ai trouvé un moyen de lui être utile, en me liant plus étroitement à lui. Je lui ai dit que je désirais placer, dans quelque industrie, une somme de deux mille roubles. Il m'a offert de m'associer à son entreprise, à quoi j'ai répondu que je préférais lui prêter mon argent au taux accoutumé. L'affaire a été réglée. A présent je suis l'ami de la maison. Lioudmila me traite comme elle traite le vieux Cmuislinski.
Non pas comme le vieux Cmuislinski. QLielqi^efois, lorsqu'elle ne se doutait pas que je l'observais, je l'ai vue fixer sur moi un regard si pensif, si mélancolique ! et en môme temps sa figure prenait une singulière expression de tristesse. Je continue cependant à jouer mon rôle de niais. Comme on croit que je ne sais pas l'allemand, on s'entretient parfois librement devant moi dans cette langue.
— Qui est ce jeune homme? demandait dernièrement un ami du gantier en me désignant.
— Un bon et honnête garçon, a répondu Rodolphe^ mais simple d'esprit.
Aces mots, Lioudmila a rougi. Je me trouvais rangé, à peu près comme elle, dans la catégorie des idiots.
Un autre jour, Lioudmila étant absente, le même Allemand a dit à Rodolphe :
— Je vois souvent ce garçon chez toi ! Est-ce qu'il penserait à épouser ta fille ?
— Comment veux-tu qu'il y songe ? a répliqué Rodolphe. Il ne sait rien, et n'a pas de fortune. Comment pourrait-il subvenir aux besoins d'une famille ?
— C'est juste, a repris l'Allemand, qui était un riche tanneur, dont j'entrevoyais quelquefois la fille, ronde et lourde comme un tonneau.
Peut-être qu'on a prononcé ce mot de mariage devant Lioudmila ! Peut-être qu'elle se dit : « Ce jeune homme a la même infirmité que moi. Dieu nous a faits l'un pour l'autre ! )> Il y a dans ses paroles un caractère de bienveillance^ une expression d'affection...
Hier j'ai été dans la maison de Rodolphe après dîner. Il dormait. J'ai trouvé Lioudmila seule, son aiguille à la main. Elle m'a reçu amicalement comme de coutume, et m'a prié d'attendre que son père fût éveillé.
Nous sommes restés un instant l'un près de l'autre en silence. Lioudmila me semblait inquiète, embarrassée ; la rougeur de ses joues trahissait son agitation, et en ce moment elle était vraiment charmante. Contre son habitude, elle-même engagea l'entretien.
— Comptez-vous, me dit-elle, prolonger encore votre séjour à Moscou?
— Je ne sais.
— J'ai entendu dire que vous désiriez avoir ici un emploi?
4i LES DRAMES INTIMES.
— C'est vrai, Moscou me plaît.
— EtPélersbourg?
— Pas autant.
Loudmila me sourit. Moi, j'avais mon air niais.
— Mais, dites-moi, reprit-elle, que faites-vous ici ?
— Presque rien.
— Et vous ne vous ennuyez pas ?
Cette question m'offrait une belle occasion de me lancer dans une de ces séries de compliments qui ne sont souvent que l'expression de la sottise. Mais, en vérité, je ne prétendais pas faire ainsi la cour à cette jeune fille ; puis, en ce moment, sa figure avait un caractère si ingénu, et ses paroles un tel accent de cœur...
— Oui, répondis-je, parfois je m'ennuie cruellement.
— Ne serait-ce-point le résultat naturel de votre oisiveté?
— C'est possible.
— Pourquoi donc ne vous cherchez-vous pas une occupation ?
— Et laquelle?
— Par exemple, si vous vous appliquiez à la lecture? C'est là un heureux emploi du temps.
— Je suis abonné à un cabinet de lecture, et je lis avec plaisir.
— Quoi donc?
— Des romans.
— Pauvres livres !
— Est-ce que vous-même n'en lisez pas ?
— Oui, quelques-uns, selon le goût de mon père. Mais
il y a tant d'autres ouvrages qui vous seraient si utiles. Voyez-vous, Antoine Pétrovitch, cela me fait de la peine de voir que vous ne désirez pas vous instruire.
— Que voulez- vous? répondis-je, non sans un certain embarras, on ne m'a rien enseigné.
— Il est temps pour vous d'étudier.
— Je serais si honteux de prendre des leçons.
— On ne doit pas avoir honte de chercher à s'instruire. Écoutez, Antoine, je m'intéresse à vous^ comme si vous étiez un dermes parents, et mon père a pour vous une sincère affection. Mettez-vous à l'œuvre. Lisez de bons livres. Vous verrez que vous y prendrez goût.
— Ah ! s'il vous était agréable...
— Je désire votre bien, me dit-elle avec un accent de cordialité où il n'était pas possible de reconnaître la moindre apparence de coquetterie.
— Eh bien, voulez- vous me choisir vous-même quelques ouvrages ?
— Vous y consentez ! s'écria-t-elle gaîment. Rodolphe venait de s'éveiller. Il s'approcha de moi avec
son sourire habituel.
— Mon père, dit Lioudmila, j'ai retenu Antoine Pétrovitch.
— Tu as bien fait.
— Et nous avons eu ensemble un grave entretien.
— A quel propos ?
— Il me prie de lui choisir des livres.
— Bonne nouvelle ! Donne-moi du thé et ma pipe. Excellente fille ! s'écria-t-il en la suivant de l'œil, tan-
dis qu'elle sortait. Puis il se mit à me parler des agréments et des avantages de l'instruction dans les diverses conditions de la vie. Puis ses amis entrèrent, ses insupportables amis, le tanneur allemand et un charcutier. Je pris congé de lui, et Lioudmila s'a vançant vers moi me dit :
— Vous avez désiré que je vous choisisse des livres. En voici un que je vous confie.
C'était le Robinson de Campe. Je le reçus avec une sérieuse expression de gratitude. L'innocente jeune fille voulait m'instruire comme un enfant et me traitait naïvement comme un enfant.
Dieu soit loué ! Je sens que le monde ne m'a point encore gâté le cœur.
Trois jours après je lui rapportais son Robinson, et la remerciais en lui disant que cet ouvrage m'avait intéressé.
— N'avez-vous, ajoutai-je, rien d'autre à me donner? Je vous avoue que je suis honteux de n'avoir lu jusqu'à présent que des romans.
— Vraiment! s'écria-t-elle. Entendez-vous, mon père? le voilà qui prend goût à l'étude, et qui veut s'instruire.
— A merveille ! répondit Rodolphe. Et il recommença le discours qu'il m'avait déjà fait sur les avantages de la science.
Lioudmila me remit une Encyclopédie élémentaire que je lui rapportai avec un microscope.
Tenez, lui dis-je. Votre livre m'a révélé tant de choses, que j'ai acheté cet instrument pour faire les observations
LIÛUDMILA. 47
qu'il m'indiquait, et j'ai vu avec cet instrument les animalcules les plus curieux.
La jeune fille me regarda avec une vive expression de joie et de surprise, puis, prenant le microscope, le disposa d'une main habile, et passa des heures entières à contempler divers objets avec son père et ses frères. C'était à mon tour d'être surpris de ses nombreuses remarques.
Le prêt des livres continua. Un jour, Lioudmila me dit : — Pourquoi n'apprenez-vous pas quelque langue étrangère ? il existe encore si peu d'ouvrages en langue russe !
La semaine suivante, je lui annonçai que, docile à ses conseils, j'avais pris avec ardeur des leçons d'allemand, et que déjà je commençais à lire les livres écrits dans cet idiome.
— Est-il possible ! s'écria-t-elle.
— Oui. Donnez-moi un livre et vous verrez.
Elle prit un volume élémentaire allemand, etjecom.mençai à lire. De temps à autre, je faisais à dessein une faute qu'elle se hâtait de corriger. Dans la satisfaction de son zèle, elle était assise près de moi, si près qu'une boucle de ses cheveux, de ses beaux cheveux blonds, effleurait ma joue, et son fichu était néghgemment noué à son col, et la joie qu elle éprouvait à me voir suivre complaisamment ses leçons colorait d'un doux incarnat son visage. Enfant de la nature ! elle ne savait point, comme les autres femmes, dissimuler ses impressions.
Quelques instants se passèrent ainsi. Puis soudain,
48 LES DRAMES INTKMES.
s'aperce vant de sa distraction, elle releva ses cheveux, renoua son mouchoir et baissa les yeux.
— Ah! mademoiselle, lui dis-je, daignez me seconder encore dans cette étude. Avec vous, il me semble que je comprends si bien !
— Vous plaisantez ! répondit-elle en riant.
— Bravo ! bravo ! s'écria Rodolphe en apprenant à quel nouveau travail je me livrais, et il fut convenu que Lioudmila serait mon institutrice.
Elle m'a trompé, cette candide Lioudmila. Je ne suis qu'un pauvre écolier près d'elle. Quelle instruction je découvre en elle, quand personne n'est là pour l'intimider! quelle éloquence dans ses paroles ! Jamais je n'aurais cru qu'une fille de la bourgeoisie pût s'exprimer ainsi. Mais ce qui me séduit encore plus en elle, c'est une simplicité, une bonté sans pareilles ; c'est un charme qui ne permet pas de concevoir une pensée coupable. Je crains de devenir amoureux d'elle, car je sens que les jours où je ne la vois pas me pèsent tristement sur le cœur.
Ma situation dans cette maison devient cependant embarrassante. Je ne puis continuer ce rôle de niais que je me suis imposé. Quel singulier enchaînement de circonstances m'a conduit chez Rodolphe ! Et si l'on vient à découvrir ma supercherie, comment la justifier ?... Non, je
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ne l'aime pas, je ne puis l'aitner. Oh! Pauline, mon cœur ne peut plus ressentir les joies de l'amour, car tu l'as brisé !
Antoine Pétrovitch, m'a dit Lioudmila, pourquoi donc portez-vous des vêtements d'une couleur si éclatante ?
— Cela ne vous plaît pas?
— Il me semble qu'un habit noir vous siérait mieux. Deux jours après, je suis revenu chez elle, vêtu trèssimplement.
— Très-bien ! s'est-elle écriée ; à présent, vous avez l'air d'un autre homme.
La rêverie avec ses illusions me paraît être comme un sixième sens pour les Allemands. A ce point de vue , Lioudmila ne démentait point son origine allemande. Sa petite tête était continuellement occupée de rêveries idéales et de chimères.
Elle m'a parlé de sa mère, dont elle n'a pu garder qu'un vague souvenir, et moi je lui parlais aussi de la mienne. Cette commémoration nous donne à tous deux le même sentiment. Nous sommes orphelins l'un et Pautre, nous portons dans le cœur le même deuil, comme un frère et
une sœur. En exprimant cette pensée, j'ai attendri la jeune fille, j'ai vu des larmes rouler dans ses yeux.
— Il n'est pas possible, m'a-t-elle dit, que ceux que nous avons aimés, que ceux que nous aimons encore sur cette terre, nous oublient dans une vie meilleure. Il me semble que, du fond même de leur tombe, leur voix doit arriver jusqu'à nous.
Nous nous sommes mis alors à engager une longue disser tation sur les effets de la sympathie, sur les superstitions et les apparitions. Lioudmila croit fermement à toutes ces merveilles et veut me convertir à ses croyances. Elle prétend que notre raison n'est pas apte à juger ces phénomènes mystérieux, ni à les comprendre, mais que tous les peuples y ajoutent foi. Je lui réponds qu'en Russie ces légendes de magie et d'apparition ne servent qu'à amuser l'imagination des jeunes filles. Alors, pour me faire voir l'erreur de mes préjugés , elle me raconte plusieurs histoires, très-authentiques, dit-elle, et, entre autres, celle-ci :
« Il y a longtemps, vivait à Novogorod une jeune fille irès-richeet très-belle, nommée Olga. Les plus brillants partis lui avaient été offerts, sans qu'elle pût se décider à se marier. — Ne serais-tu pas envieuse, lui dit un jour sa nourrice, de connaître ta destinée? — Je n'aime pas les énigmes. — Pourquoi ne pas essayer ? Peut-être verras- tu devant toi se dévoiler ton avenir.
)) La jeune fille finit par accepter la proposition de sa nourrice.
)) Vers minuit, toutes deux se retirèrent dans une cham-
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bre écartée, étendirent sur la table une nappe, puis posèrent sur cette nappe deux couverts et deux flambeaux. Ensuite Olga s'assit sur une chaise. En face d'elle était une autre chaise qui devait être occupée par son convive inconnu. Minuit sonne. Un air frais se répand dans la chambre, et vis-à-vis d'Olga s'est assis un jeune homme dont la figure est belle, mais empreinte d'une tristesse profonde. Il semble à la jeune fille qu'elle a déjà vu quelque part son visiteur mystérieux ; elle se dit qu'il aura été amené là par sa nourrice. Cependant il s'approche d'elle, lui tend la main en silence comme pour l'engagera sortir avec lui. Elle déchire doucement un morceau du riche cafetan vert dont il était revêtu. Elle veut se lever, lui donner la main, quand tout à coup résonne le chant du coq, et l'inconnu disparaît. Olga s'avance vers la fenêtre, voit que le jour commence à poindre. Ses flambeaux sont consumés, et sa nourrice dort dans un coin. Tout ce qui vient de se passer serait pour elle comme un songe, si elle ne tenait à la main le lambeau du cafetan. Dès lors elle se mit à chercher, sans pouvoir le découvrir, celui qui lui était ainsi apparu. Un matin son père vient lui proposer un nouveau prétendant, jeune, beau et riche. — Faites-le venir, dit-elle, et nous verrons.
» 11 s'avance avec un pompeux cortège. La jeune fille le regarde, tressaille et dit qu'elle l'accepte. C'était son inconnu. Le mariage fut célébré avec un grand éclat. Le banquet de noces dura longtemps.
» Le lendemain Olga était près de ses parents, quand son époux, s'approchant d'elle, lui dit :
— » Quel cafetan mettrai-je aujourd'hui?
— » N'avez-vous pas, répondit-elle, un cafetan vert? » A ces mots, la figure du jeune homme s'assombrit.
— » Je ne puis revêtir , répliqua- t-il , mon cafetan vert.
— ï) Et pourquoi ?
— » Il m'est arrivé avec ce cafetan une chose inconcevable.
— )) Laquelle donc?
— » Je l'avais fait faire pour me marier. Quand j'ai voulu le prendre, j'ai vi qu'il était dans un état déplorable. Il semble que quelqu'un l'ait déchiré, car il n'est pas possible que les sourds l'aient ainsi rongé.
— » Et qu'avez-vous fait après cette triste découverte?
— » J'ai été consulter un sorcier, qui m'a engagé à brûler ce vêtement.
— » Et vous l'avez brûlé?
— » Non, pas encore.
— » Montrez-le-moi, je trouverai peut-être un moyen de le réparer. »
» Le jeune homme conduisit sa femme dans la chambre où étaient renfermés ses vêtements et ses armures, détacha son cafetan du crochet auquel il était suspendu et le présenta à Olga, qui, tirant aussitôt de sa poche le lambeau d'étoffe qu'elle avait gardé, l'ajusta au vêtement déchiré.
— <( Ah! magicienne maudite î s'écria le jeune homme, c'est donc ainsi que tu m'as ensorcelé, que tu m'as allumé dans le cœur un tel amour, que je ne pouvais plus ni manger, ni dormir. »
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» En parlant ainsi, il tira son sabre, et, d'un seul coup, trancha la tète d'Olga. »
— Eh bien ! dis-je quand Lioudmila eut terminé son récit, ce que je vois déplus clair dans votre histoire, c'est que l'amour a sa magie et que nous pouvons très-aisément être ensorcelés par deux beaux yeux.
Lioudmila ne répondit rien, et sa figure prit une expression de rêverie mélancolique, comme si ce mot d'amour l'avait effarouchée.
Cependant il me semble que je suis attiré vers cette jeune fille par un sentiment irrésistible et indéfinissable. — Ah ! faut-il vous l'avouer ? Pauline ! infidèle Pauline ! j'aime Lioudmila. — Mais non, je n'aime pas ; je ne veux plus aimer. Je suis resté trop longtemps ici. Demain je partirai. Je ne rentrerai pas au service , je ne retournerai pas à Pétersbourg. Jurai dans mon village... Hélas! je voudrais revoir encore une fois Pauline. Où est-elle à présent? Est-elle heureuse ?
J'ai été prendre congé de Rodolphe. Je lui ai dit que bientôt je reviendrais. Il m'a embrassé affectueusement. Lioudmila n'était pas là. Je ne sais pourquoi je m'en suis réjoui.
Quel ennui ! quelle tristesse dans le domaine de mon oncle ! Je ne puis m'occuper de la gestion de cette terre. Que m'importent ces blés, ces foins? Que m'importe tout cet argent? Si je pouvais seulement, sans cette fortune, trouver un doux refuge quelque part!...
Il y a dans la maison dont j'ai hérité un amas de provisions, et pas un seul livre. Je voudrais lire pour suivre les conseils de Lioudmila. Que fait-elle à présent, cette tendre Lioudmila? Je me rappelle le temps que j'ai passé près d'elle, et il me semble que, par les pures, naïves émotions qu'il m'a données, il a été le meilleur temps de ma vie. L'innocente enfant! elle ne peut aimer, mais elle peut rendre heureux celui qu'elle épousera... Et si, dans sa petite tête rêveuse, il était entré un sentiment d'amour pour moi ! C'est singulier, voilà la première fois que je suis frappé de cette idée... Les femmes sont des énigmes incompréhensibles, auxc^uelles l'amour ajoute une nouvelle difficulté. Comme je t'aimais, Pauline! et que tu m'as aimé aussi ! c'est ce dont je n'ose douter. Et comme me voilà séparé de toi d'une façon si subite, si étrange, quand nous devions nous jeter dans les bras l'un de l'autre !
Ah ! tu ne m'aimais pas, Pauline ! et tu m'as cruellement tourmenté. A présent ma vie est si délaissée, mon âme si vide ! ma pauvre tête si bouleversée ! Voici l'hiver ; je retournerai à Moscou, je reverrai Rodolphe. Je dirai à sa fille que je l'aime... Je l'aime comme les enfants aiment un de leurs jeux. Mais l'amour et la vie, n'est-ce pas un jeu?
LIOUBMILA. 55
C'est pourtant vrai qu'on touche parfois, sans le savoir, à son bonheur. Pourquoi le sort ne nous prépare-t-il pas à la félicité et à l'infortune? On peut mourir de joie comme de douleur.
Quelle révolution s'est accomplie en moi !
Voyons, il faut que je me recueille pour en noter les détails, pour me rendre compte à moi-même d'un événement si inespéré !
Une affaire m'obligeait à me rendre au chef-lieu de notre district. Là, j'ai fait connaissance avec le gouverneur, qui m'a invité à venir chez lui. J'entre, et la première personne que j'aperçois dans son salon, c'est la tante de Pauline, la hautaine Praskova Ivanovna. A la vue de cette femme, je veux m'éloigner, et quelle est ma surprise lorsqu'elle s'avance elle-même à ma rencontre, en s'écriant, d'un air joyeux :
— Quoi ! c'est vous, Antoine Pétrovitch ! vous que je n'ai pas vu depuis si longtemps !
— Je pense. Madame, ai-je répondu, que vous avez peu compté les jours de mon absence.
— Ah ! c'est mal de m'adresser ce reproche. Dieu m'a déjà punie d'avoir méconnu sa volonté.
En disant ces mots, elle portait son mouchoir à ses yeux, et je remarquai qu'elle était en deuil.
— Madame, lui dis-je, vous avez donc perdu une personne de votre famille?
— Oui, le Ciel est resté sourd à mes prières.
— Est-ce que Pauhne ?..... Je ne pus achever ma question.
— Nous avons perdu son père. Le bon cher vieillard est maintenant dans le ciel.
— Mais vous pouvez au moins vous réjouir du bonheur de votre nièce?
— Quel bonheur! La malheureuse enfant languit et dépérit comme une fleur étiolée.
— One me dites-vous? Pauline! Est ce que son
mariage ?
— 11 n'est nullement question de mariage. Vous ne savez donc pas?...
Notre conversation fut interrompue. J'étais comme sur des épines, regardant Praskova et ne la comprenant plus. A la place de sa fière et rude expression de physionomie, je ne voyais plus sur sa figure qu'un caractère de douceur et de tristesse. J'aspirais à savoir la situation de Pauline, et, dans cette attente, je souffrais le martyre. Alors je vis combien je l'aimais encore, et j'épiais avec une fiévreuse impatience l'occasion de renouer mon entretien avec sa tante. Enfin la voici :
— Vous vous rappelez, me dit Praskova, combien j'ai été occupée du sort de ma nièce. Lui assurer une position honorable dans le monde, c'était là toute mon ambition. Le comte ***, capitaine de hussards, me semblait un parti avantageux.
— Et il était amoureux de Pauline?
— Quel amoureux !
— Mais elle l'aimait?
— Par malheur, non, elle ne l'aimait pas !
— Elle ne l'aimait pas ?
LIOUDMILA. 57
— Il faut que je le confesse. Je m'étais imaginé que pour une jeune (ille l'amour n'était qu'une autre espèce de poupée destinée à amuser son adolescence. Je me figurais que Pauline serait htureuse de donner sa main à un brillant jeune homme et de voir s'ouvrir devant elle une nouvelle existence. Avec cette conviction, j'accepte les vœux du comte, je les transmets à Pauline qui refuse tout net de l'épouser. Je me fâche, et, pour m'apciiser, elle me fait Dieu sait quels raisonnemenis : qu'elle ne peut se marier qu'avec celui qu'elle aimera et dont elle se croira vraiment aimée...
— Voilà ce qu'elle vous objectait?
— Oui, et elle s'est mise à pleurer de telle sorte, que je me suis demandé si elle n'en aimait pas un autre. J'en appelle à vous-même, car je cause avec vous comme avec un parent. Nous sotnmes habitués à vous considérer comme un membre de la famille.
— Merci... Et Pauline?
— Elle n'a point voulu répondre a mes questions; niais elle continuait à pleurer, et elle est tombée malade. Enfin, nous avons été obligés de congédier le comte, et toute la ville a été fort surprise de notre décision. Sur ces entrefaites, le père de Pauline mourut, ne laissant qu'un mince héritage. Il aimait la dépense et avait une famille nombreuse. Je dis alors à Pauline comme elle serait riche et heureuse si elle avait voulu -épouser le comte.
— Riche, répliqua-t-elle, c'est vrai, mais non heureuse.
— Et pourquoi ? — Elle pleura et ne répondit pas.
— Mais à présent, ajoutai-je, tu n"as même pas une dot. Car je ne voulais pas lui apprendre que je lui avais assuré mon héritage. L'heure de notre mort est incertaine, et j'ai pris d'avance cette précaution. Je n'ai point d'enfant 4 je regarde Pauline comme ma fille. Avec ma terre et mes cinq cents paysans, si elle veut choisir selon son cœur un homme qui ne possède rien...
— Est-il possible?
— Ah ! telles n'étaient point autrefois mes idées. Mais la douleur et les accidents de la vie opèrent en nous un grand changement. A présent, Pauline demeure avec moi.
Elle m'est plus chère que jamais. C'est un ange.
— Vous habitez toujours Moscou?
— Non. J'y retournerai pour mettre ordre à quelques affaires, puis nous irons nous établir dans mon domaine.
— Me permettrez- vous d'aller vous rendre visite ?
— Vous savez que ma terre est à quarante verstes d'ici. Demain je pars pour Moscou. Venez, Antoine, venez, Pauline sera si contente de vous voir !
— Est-ce qu'elle est ici? Et, en faisant cette question, ma voix et mon cœur tremblaient.
— Oui, elle est ici. Nous ne nous quittons pas. Que de fois elle s'est informée de v£)us!... Je n'ai pas osé lui dire de quelle façon cruelle je vous avais banni de ma maison. Elle ne peut s'imaginer ce que vous faites, et pourquoi elle ne vous voit plus.
Oh ! Dieu, quelle douce lumière éclate à mes yeux ! Quelle justification pour Pauline! Quel sentiment d'intérêt j'éprouve pour cette pauvre vieille tante, qui m'a fait
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une si sincère confession! Mais n'est-ce pas une trop grande présomption à moi d'oser croire, d'oser espérer... quoique le récit de Praskova me paraisse si rassurant? J'irai chercher Pauline, je la verrai et je saurai... Non, je n'attendrai pas jusqu'à demain... Elle peut partir demain trop tôt. J'accours. J'entre dans l'antichambre.
— Praskova Ivanovna est-elle à la maison?
— Non, me répond le domestique. Puis soudain il jette un cri de joie : <( Antoine Pétrovitch!... o Je reconnais le vieux valet de chambre du père de Pauline.
— Et d'où venez-vous donc? Mademoiselle se promène au jardin. Voulez-vous que j'aille la chercher?
— Non, j'irai moi-même.
Et je me dirige, avec un impétueux battement de cœur, vers le jardin. Gomment va-t-elle me recevoir? Que va-t-elle me dire?
Je l'aperçois, avec sa robe de deuil, qui marche à pas lents, d'un air rêveur, dans une allée. Si belle qu'elle fût autrefois, elle m'apparait plus belle encore, plus séduisante avec son simple vêtement, avec la pensive expression de sa physionomie. Elle se retourrffe et me regarde avec surprise.
— Vous ne me reconnaissez pas, Pauline?
Elle rougit, baisse les yeux et me répond en soupirant :
— Moi, ne pas vous reconnaître î
Deux heures près d'elle se sont écoulées avec une rapidité inexprimable. Le jour baissait quand nous avons entendu la voix de la tante. Nous étions encore absorbés
dans notre entretien. Pauline ne remarquait pas que je tenais et que je couvrais de baisers sa jolie main. Nous parlions des heureux jours de notre enfance comme un frère et une sœur. Pauline me dit combien elle était fatiguée de la vie bruyante de Moscou et satisfaite de se reposer enfin à la campagne.
— Eh quoi ! m'écriai-je, vous ne vous plaisiez pas à Moscou? Vous y régniez pourtant.
— Ne savez-vous pas qu'en restant là j'obéissais au vœu de mon père, qui ne pouvait vivre ailleurs qu'à Moscou ?
Je voulais me jeter à ses genoux, je voulais lui dire ma nouvelle situation, et mes désirs constants, et mes espé* rances, et je n'en eus pas le courage.
Nous nous rendîmes près de sa tante, qui me reçut avec tant de bonté, que je ne pouvais me décider à m'éloigner.
— Vous partez demain? lui dis-je enfin.
— Demain, de bonne heure. Nous allons prendre congé de vous.
— - Non, m'écriai-je hors de moi, je ne vous dirai pas adieu, je ne vous quitterai plus.
— Je ne vous comprends pas, me répondit Praskova Ivanovna en me regardant d'un air étonné.
— Et vous, Pauline, me comprenez- vous?
Pauline baissa les yeux et fondit en larmes.
— Ah ! je commence à voir ce qu'il en est, reprit Praskova en souriant. N'est-ce pas avec lui que tu espérais être heureuse ?
LIOUDMILA. 61
Pauline se jeta dans les bras de sa tante, et moi je tombai à SOS genoux.
— Assez, entants, ditPraskova, assez I Que le Ciel me préserve de m'opposer à votre bonheur. A présent, Pau • line, je comprends pourquoi tu soupirais. Mais il faut songer à l'avenir, au côté positif de la vie, et tu sais, Pauline, que tu n'as pas de fortune.
— Mon Antoine, répondit-elle, n'exige rien. Il est pauvre, je suis pauvre aussi. Il peut avoir un emploi; moi, je travaillerai.
— Toi! m'écriai-je. iNon, non, mon adorable Pauline. II n'est pas nécessaire que tu travailles, je suis riche .
Toutes deux me considérèrent avec surprise. Je leur racontai que j'avais hérité de mon oncle. Quelques minutes après, un chaste baiser devenait le gage de ma félicité.