A GERARD DE NERVAL
ne croyons plus comme dans ce temps-là. La raillerie alors était allée d'enthousiasme et le paradoxe avait la foi. Depuis Rabelais, Molière et Voltaire, le rire; en France, petise, aime, agit, souffre, combat ; le jour où il ne fera plus que rire, le clavier de l'idée aura perdu ou faussé, sa note la plus harmonieuse , la plus charmante et la plus humaine.
Août 1847.
Trois portiers*
— Fiat Itix t dit Justin toat épanoui.
' Et il âllnma sa chandelle chez son portier.
— Ah 1 c'est monsieur Justin ! dit le portier d*un
air goguenard. Oh ! pardon ! ce flambeau n'appartient
pas à monsieur <.. Ce bougeoir non phis.
— Ai-je donc vraiment trop dîné ? se demanda tout haut Justin. Je devrais voir alors trente-six mflle chandelles étrangères^ et je n'aperçois pas même la mienne.
192 L*£GOLE
Voyons, ne prolongeons pas cette aimable folie ; j'ai donc laissé mon candélabre chez moi, portier taquin ?
— Chez vous, monsieur? où cela chez vous?
— - Eh I dans ma chambre, parbleu !
— Quelle chambre ?
— - niais ma chambre, ma chambre du cinquième ; — on ne m'a pas emporté ma chambre peut-être, portier stupéfait?
^- Monsieur ne lisait donc jamais les papiers timbrés qu'on lui remettait ?
— Pas si timbré! j'en allumais mes cigares. Prêtezmoi un rat-de-cave quelconque , portier magnanime.
— Ces papiers, monsieur, c'étaient des avis , des assignations, des autorisations de saisie, des papiers d'huissier, des papiers très-chers !
— Bitfre ! dit Justin en se grattant le front.
— Vous êtes absent depuis trois jours, monsieur ?
— Oui, un ami malade...
— Comme toujours, à l'époque du terme.
— La maladie est chronique.
— Eh bien ! voilà ce qui est arrivé : on a été inquiet devons...
— Sollicitude touchante !
— Vous deviez six mois de loyer I En présence du
commissaire de police, on a oavert votre porte , et M. Filoche de Saint-ValTy, le propriétaire, a fait vendre vos meubles au Gbâtelet ; allez les chercher an Temple.
— Ah bah ! fit Justin abasourdi.
Puis, tout à coup sérieux, inquiet et dégrisé par une appréhension réelle :
— Ah ça ! mais, et mes toiles? s'écria-t-il.
— Qu'est-ce que vous appelez vos toiles?
— Eh 1 mes tableaux, mes dessins , mes études , pardieu I
--Ah! oui, j'oubliais que monsieur est artiste, reprit le portier avec amertume. A preuve que monsieur a refusé de tirer le portrait de mon fils pour six francs.
— Je crois bien ! un jeune monstre ! un petit Cerbère à une seule tête ! ^ Mais mes toiles ?
— Eh bien ! vos toiles, on les a vendues avec le reste.
— Ah ! vous riez encore, mais je ne ris plus, moi ! Assez badiné, père Bonin ! J'avais deux copies d'après Paul Véronèse, achetées d'avance cinq cents francs pièce. Le marchand chez qui vous êtes allé aux informations vous l'a affirmé à vous-même. Et le reste de mes bricolles valait bien mille francs aussi. Le pro*
194 l'école
priétaire n'a pas pu me faire tort de à&nx mille, francs pour deux cents francs que je lui aurais payés tôt ou tard.
— Deux mille francs ! M. de Saint- Valry en a eu dix francs de vos barbouillages. On les lui a pris comme devants de cheminée. '
— Crétin I voleur ! — A qui les a-t-on vendus, au moins ?
— Est-ce que je sais, moi ? A un marchand d'habits-galons qui passait. Avec vos vieilles bottes.
Justin eut le geste de Jupiter quand il* va lancer la foudre.
— Perruque et tonnerre ! jura-Wl.
— Monsieur Justin, écoutez ! dit le portier effrayé, mais se rebifiGsmt dans sa peur, — si vous faites des gestes et du tapage nocturne à onze heures trois quarts,
j'appelle la garde.
— Je veux parler à votre propriétaire. Tout de suite I — Où perche cette buse?
— Comment ! où perche cette buse ? répéta le portier qui, d'abord étonné, daigna sourire quand il sai-
ait le sens injurieux de la question. — Farceur I ajoutathil avec bonté, il appelle le bourgeois buse. — Vous satez bien, monsieur Justin, que M. Filoche de Saint-
Valry ne demeure pas ici ; il habite sa grande propriété, rue de la Chanssée-d'Antin, n° 79. — Où perche cette buse ? il est drôle tout de même !
— Voyons, reprit Justin, que la familiarité du portier rendit grave, tout ceci est sans doute de Tesprit, et du plus fin, de rilamilton aiguisé par Yadé ; c'est de la bonne plaisanterie gauloise relevée encore de je ne sais quel sel populaire qui me charme, et je re^ grette que madame votre femme soit endormie et ne puisse applaudir à vos saillies. Mais j*ai trop envie de dormir moHuême pour bien goûter la saveur de celte ironie.
— Qu'est-ce qu'il dit ? qu'est-ce quil dit ? reprit Bonin. Est-ce que vraiment la tête a déménagé, kein?
— J'espère que rien n'a déménagé, et surtout que rien ne déménagera. Bonin, j'ai soupe ce soir à Sainir Germain-en-Laye, au pavillon Henri IV, avec... un ami. Nous avons dégusté, je l'avoue, quelques vins généreux. Au dessert, j'ai renversé la table en allant à la fenêtre. Soixante-cinq francs de casse se sont ajou-^' tés à l'addition. J'ai été obligé de laisser en gage au maître inhospitalier de l'établissement ma montre et mes boucles d'oreilles, je veux dire les boticles d'o-
reilles de mon camarade. Ce jeune compagnon, qui tient garnison dans la ville, n'a pu m'offrir un gîte, à cause de son capitaine. Il m'a prêté à peine vingt sous, qui m'ont servi à stipendier un char et deux coursiers» et puis j'ai franchi à pied la distance dé la place de la Concorde à la rue Madame. Mais, après avoir traversé tant d'écueils, vais-je échouer au port ? Là position perpendiculaire commence à me gêner, et vous savez, portier instruit, que, même dans les bouteilles humaines, le bon vin demande à être couché*
— Tout ça, monsieur Justin, c'est pour dire que vous n'avez pas sur vous un rouge liard ?
— J'ai commis une imprudence, pensa Justin... Je compte, dit-il, opérer d'importantes rentrées, — à ma première sortie. Je remettrai la main sur mes tableaux, je demanderai une avance à des Lombards, et je vous payerai demain.
— Eh bien ! à demain. Bonsoir, monsieur.
— Bonsoir, père Bonin. Donnez-moi une chandelle et ma clef, bien vite.
— Monsieur, reprit sèchement le portier, je vous réitère que vos meubles sont vendus par autorité de justice, excepté votre lit de sangle auquel vous avez droit, et qui est là sous la porte cochère.
— Parfait ! je vais le transporter là-haut, voilà tout.
— Oui, mais votre chambre est louée d'hier matin. C'est un sergent de ville qui l'occupe, n vient de rentrer.
— A la fin, va te coucher I cria Justin exaspéré.
— Ah ! vous m'insultez encore !
— Je te dis : Va te coucher ! Dis-m'en donc autant, imbécile I
— Imbécile ! Il m'insulte. A la garde l
— Qu'est-ce qu'il y a ? s'écria derrière les rideaux de l'alcôve une voix d'homme, — la voix de la portière.
Justin roula un moment dans sa pensée ces divers projets sinistres : rosser et bâillonner le portier, — incendier la maison , — aller provoquer en duel à la clarté du gaz le propriétaire. Mais la saine, réelle et profonde sagesse qui réside au fond de tout esprit intelligent éclairci par le vin , ne. conclut qu'à une résolution prudente, raisonnable et digne.
Justin reprit avec autorité et majesté :
— Taisez-vous, portier criard, et pas de scandale ! Vous êtes inférieur à ma colère, et ma vengeance visera plus haut que vous. Vous dois-je quelque port de lettre ?
— Certakement 1 deux de trois sous.
— Prenez moQ lit de sangle et gardez la monnaie. Le cordon, s'il vons plaît ?'
— Mais, monsieur...
— Ah ! j'ai dit : S'il vous plaît ? — Le cordon .tout de suite 1
Et Justin sortit droit,, imposant et fier.
Quand il se trouva dans la rue :
— Voici, pensa-t-il, le moment de se livrer indéfiniment à Fexercice tragique du monologue. La question nettement posée est celle-ci : Je suis sur le pavé ; quelqu'un m'a mis sur ce pavé. Il s'agit donc de chercher deux choses : un gîte et une vengeance. La vengeance? nous la combinerons demain à loisir, en conseil de Dévorants, chez Codés ou chez Hyppo. Ne nous occupons pour l'instant que du gîte. Je possède dans ces quartiers deux amis... de sexes diiérents. Mes moyeus présents ne me permettent de demander asile qu'au sexe laid. Allons chez Théodore , rue de la Sorbonne.
Mais le portier de Théodore avertit Justin que son ami n'était pas seul , et Théodore n'avait qu'une chambre.
— ■ Evidemment je le gênerais, se dit JusUn : pous-
IIC9 VBOtRiÉTAIRES 199
sons> doae jns<ia'à la rue d'Enfer, chez mon an4re... connaissance.
Hais le troisième portier déclara à Justin , après un quart d'heure de pourparlers yidents y qu'elle était à la campagne.
— A la campagne... peut-être rue de la Sorbonne, qui sait ? soupira Justin avec mélancolie. —Bon ! voilà deux heures qui sonnent au Luxembourg ! Où diable puis-je aller maintenant? Eh 1 mais qu'est-ce à dire? Je tiens donc bien à passer les heures nocturnes entre deux draps 1 Nous sommes en avril ; il fait beau et doux. Ce ciel d'étoiles vaut bien un plafond de chaux, et cette lune aux champs d'argent une veilleuse enfumée 1 Le vin de Bourgogne chante dans ma cervelle des strophes passionnées. Pourquoi vouloir à toute force étouffer la flamme de la joie sous l'éteignoir du sommeil? Le bon Dieu m'offre une représentation gratis du Songe (Tune nuit d'été. A quoi bon dormir quand je puis rêver ? — Ouais! mais c'est que je suis bien las ! Il me faudrait quelque chose de vif pour me distraire.
, En ce moment, Justin vit quatre hommes, enveloppés de longs manteaux sombres et séparés les uns des autres par une assez grande distance, longer sinis-
âoo
X'ÉGOLB DES PROPRIÉTAIRES
trement les murailles^ et, du pas des fantâmes, tourner une rue déserte.
Justin saufa de joie. '
— A la bonne heure ! se dit-O, voilà mon affaire : une aventure .'-
Ce 4|a^étaleiit les fantômes.
Justin . avait tout d'abord intérieurement décrété dans sa haute fantaisie, que ces gaillards silencieux et craintifs étaient certainement des voleurs.
— Vivat I ma comédie nocturne se noue et prend quelque intérêt, se dit-il. Oh ! je vais âdèlpment vous ' accompagner, détrousseurs^mables ! Une caverne est très-souvent une taverne, et Ton y dort, et Ton y mange. Le tout gratis. Le plus illustre vagabond de
ce temps-ci a dit que rien n'était propice à la rêverie comme de suivre une jolie femme sans savoir où elle allait. Mais quand on a, comme Gringoire et comme moi, le ventre creux et la bourse vide, je soutiens qu'il est plus prudent de suivre quatre voleurs. Ceux-là sont peut-être seulement les inventeurs idu fameux vinaigre...
Justin se mit à suivre à vingt pas' les hommes noirs, lesquels l'entraînèrent pendant un quart d'heure dans ce dédale de ruelles, plus nq^res et plus solitaires les unes que les autres, gui avoisinent le Panthéon. Ils s'arrêtèrent, il s'arrêta ; ils se retournèrent vers lui, il
les regarda ; ils se remirent en marche, il continua son chemin ; ils restèrent de nouveau à l'examiner, il fit comme eux ; ils s'avancèrent vers lui, il attendit.
— Qui êtes-vous? lui demanda l'un d'eux.
— Et vous ? répondit intrépidement Jjusitin.
— Pourquoi nous 5uivez-vous ?
— Pourquoi marchez-vous devantmoi ?
Le manteau de celai qui paraissait le chef s'/etftr'^umt. Justin .distingua des ëpaulettes et ra saère.
La troupe de brigaûds élait une municipale!
~ La milice urbaine ! s'écria Joslin.
,.-a^|^,^a.^i«MB3
Et il partit d'un éclat de rire qui sembla fort irré- «ëTGDcieuK aa brigadier. Cet homme chevronaé reprit d'un ton rogne :
— Oime iPÔde pas dans les mes à cette beure-ci sans de mauvaises intentions. Ayez-Tous un doâmlcile ? Où allez-yous?
— Où je vais ? Je pourrais vous répondre mrnme Ésope : Je aie dais pas. Vous me diriee : Alors, nous aUons vous cofiduire en prison. Et ie répliquerais spirituellement : Vous voyez bien que je ne savais pas. Mais je n'aiinae pas préparer mes effets de si loin ; et puis» si j'imitais Ésope, ce romantique antîqpiey je jie .serais plus qu'un clai^ique.
— Ilbatlacanapagne! dÂtundesgafdesuBuiiftdpaux.
— Je bats tout au plus le pavif jKkoa ams
— Uxtô fois, deux fds, voidez-vous aious dire où vous altee ?
— Tenez, regardez lià-haut, dsmskidel l^u, 'Oe, nuage blaoc Je vais où il va. Pourquoi ne Faiirêtezvous pas, ou pourquoi m'arrètez-vous ?
*^ Trois fois, vous refusez tde iim «où voas iogez ? Eb bien.! vous allez nous suivre au violon.
— Au violon ? Y a-t-il un taboorel;, nae^ckalpe, un banc dans votrelgoOle ?
204 l'école
-* U y a un lit de camp.
-— Un Ut de camp! 6 grandeur dé la civilisation 1 6 trois fois bienfaisant cachot, où Ton peut non-seulement s'asseoir, mais se coucher, mais dormir I Mes genoux, de fatigue, se dérobent sous moi. Vite, caporal, vite! je bénis vos grilles, j'implore vos chaînes.
Le brigadier haussa les épaules et dit un mot à deux de ses hommes, qui vinrent se ranger aux côtés de Justin..
n était déjà loin avec ses deux acolytes qu'il se confondait encore en remerctments. Le garde municipal de gauche l'interrompit d'une voix rude.
-— Allons ! on ne parle pas sous les armes ! Et avisez-vous de vouloir nous échapper!
— Nous nous verrions dans la dure nécessité de nous servur de nos sabres, reprit avec bénignité le garde municipal de droite.
— Et marchez plus vite, un peul cria le sicaire fa^ rouche.
— Car le frais du matin commence à se faire sentir, ajouta le militaire éclaû*é.
— Je serais désolé que vous fussiez enrhumé pour moi, garde munidpalf dit Justin & Tami de droite. —
C'est bien! on presse le pas, gendarme I reprit-il en s'âdressant au tyran de gauche.
— Est-ce que vous croyez m'humilier en m'appelant gendarme ? dit le garde municipal avec dédain.
— Nullement, guerrier, et vous avez bien le droit d'être fier de ce titre. Mais, — pardon ! — il faut que je me trompe ! permettez-moi de vous mieux regarder à la lueur de ce réverbère, — oui, ce n'est que trop réel, et l'impartialité me fait un devoir de vous le dire, — mon pauvre alguazil, comme vous êtes laid !
Le mauvais gendarme fit un soubresaut de colère, le bon gendarme se mit à rire avec ingénuité.
-^ miquelet, soyez doux. Je parle seulement de l'homme en vous ; quant à l'agent de l'autorité, je le respecte. Je m'incline devant votre caractère public, mais, que voulez-vous? votre type privé me semble hideux. — Garde municipal, aviez-vous remarqué à quel point votre camarade est horrible ?
* Le bon gendarme se tenait les cdtes : l'indignation étranglait le mauvais gendarme , et, la bonne humeur de l'un augmentant la rage de l'autre , une dissension intestine se M peut-être déclarée dans une de nos armes d'élite, si l'on n'était arrivé au corps-degarde.
Careerê durom
Nous sommes obligé de dire que Justin ne trouva pas la prison aussi confortable qu'il Tavait imaginée. On ne lui laissa pas la moindre chandelle ; mais quand on rintroduisit, il eut le temps d'apercevoir des murailles nues et humides, un trou carré et orné de barreaux pour toute fenêtre, et quelques planches disjointes en guise de lit.
Il se coucha sur ce sapin le plus délicatement pos-
208 L*£GOLE
sible; mais il était trop agité pour pouvoir dormir. Il avait tous les éblouissements des Milk et une Nuits . dans le cerveau et Fair méphitique d'un taudis dans la poitrine. Il se leva oppressé, dépité, mal à l'aise, en proie à une sorte de mauvais rêve éveillé.
— Ah ça ! mais, décidément, on est horriblement mal ici I se dit-il. L'aventure tourne à Taccident et le songe au cauchemar. Je m'ennuie beaucoup. Chose humiliante! chose atroce! s'ennuyer soi-même! Moi qui m'amuse si aisément, moi que ma pensée divertit comme un enfant, moi qui me jouais tout à l'heure encore avec des portiers et des gendarmes , — je m'ennuie I L'horreur de ce lieu infect me pénètre peu à peu, et je me sens plein de rage et de dégoût. Tai eu tort de quitter le grand air et la rue ; j'ai eu tort de suivre ces manteaux sombres ; j'ai eu tort d'essayer cette révolte mutine contre ces grandes institutions sociales, la propriété, la gendarmerie. — Allons, bon ! il ne me manquait plus que de douter de la fantaisie et de renier l'ivresse. ciel ! vais-je tomber à ce point aia-dessous de moi-même! Ah! propriétaire maudit, c'est toi qui es la cause de cette faiblesse. Va, tu me payeras ma lâcheté !
Justin entendit , dans le corps-de-garde , les gardes muDicipaux qui riaient à gorge déployée.
— Lày pensa Justin, la force matérielle dans la joie; ici, la force intelligente dans les fers... Hmn! la force intelligente... L'antithèse est consolante, mais est-elfe
exacte ? Ces imbéciles d'à-côté sont sûrs d'avoir pour eux le bon sens , la raison, la justice. Moi , j'ai peur d'avoir été fantasque , affecté, puéril. J'ai manqué de simplicité, c'est évident. Je crois, mille massacres I que j'ai fait de l'esprit, ns ont le droit de me mépriser, ces gendarmes I c'est de moi qu'ils rient peut-être. Et les portiers donc ! Tous se disent : Ce jeune homme était gris I— Être gris, la couleur que j'abomine I , honte ! Pourquoi dit-on : Être gris ? Pourquoi ne dit-on pas : Être rouge ? — Rouge ou gris , j'ai été faux comme un vers de treize pieds. Hélas I où donc finit le vrai? où commence le faux? Doute! abîme ! Hais je sens que j'ai outré le ton et dépassé la mesura! Âhl Filoche de malheur, tu me payeras ma sottise!
A travers sa fièvre somnolente, il y eut un moment où cette idée: que pensent de moi ces quatre gendarmes et ces trois portiers ? devint à Justin tout à fait insupportable.
rti t- —
La venue du jour ne le rendit que plus lucide et plus sombre; car il vit mieux la tristesse sale de son cachot, et lut des sentences obscènes ou stupides gravées sur les murs par les ivrognes et les voleurs.
Quand les deux gendarmes de la veille entrèrent, l'un morne comme la rancune, l'autre gai comme la bêtise, ils trouvèrent Justin plongé dans un abattement lugubre.
Es venaient le prendre pour le conduire à l'interrogatoire de M. le commissaire de police.
— Comme vous êtes pâle! lui dit avec ironie le gendarme ^igre.
— Vous aurez mal dormi ! reprit le gendarme doux avec intérêt. •
Justin les suivit sans dire un mot.
' Sur la route qui, heureusement, ne fut pas longue, le bon garçon facile et paterne essaya vainement de le faire causer. Pour son camarade, silencieux et roide, il méditait des représailles de dieu municipal offensé.
Quand on arriva chez le commissaire, ce fut le mauvais gendarme qui se précipita dans le cabinet pour commenter et appuyer le procès-verbal du brigadier.
Justin, resté seul avec son allié qui le consotaity
entendait son ennemi l'appeler vagabond, émeulier,
être subversif et dangereux. Justin souriait et comptait se justifier en deux mots. Mais il comptait mal, et le sort allait ajouter de forts appendices à ses justes griefs contre son propriétaire.
Que Fesprit emi sovT^iit un dclU*
— Si ce commissaire est an homme d'esprit, je suis sauvé, se disait Justin en entrant dans le cabinet.
Mais il se trouva en face d'un gaillard si magistral, si pompeux, si écharpe qu'il se sentit tout de suite perdu.
Néanmoins, il fit bonne conlenance, et, du ton le plus naturel et le plus poli : >
3U t L ECOLE
— Monsieur le commissaire, dit-il, j'espère pouvoir vous expliquer en deux mots mon affaire. Vous devez voir que je n'ai pas la mine d'un conspirateur ni d'un voleur. Mais le fait est que j'avais peut-être bu et mangé hier un peu au delà de ma soif et de mon appétit. Je n'ai pourtant, que je sache, porté tort ni dommage à personne. Ayez l'obligeance de me faire mettre le plus tôt possible en liberté, je vous prie.
Le commissaire releva ses lunettes, après avoir examiné Justin d'un air de pénétration obtuse.
— « Faites-moi mettre en liberté ! » répéta-t-il avec dérision ; c'est bientôt dit, jeune homme. Mais qui êtes-vous? Quel est votre nom? Quelle est votre demeure? Quels sont vos moyens d'existence?
— J'avoue que j'aimerais mieux garder l'anonyme, dit Justin, en souriant de la meilleure grâce du monde.
— Je le conçois aisément, monsieur; mais, moi, je ne puis vous laisser aller que si vous êtes reconnu et réclamé par quelqu'un d'honorable et d'établi.
Justin récapitula rapidement dans sa pensée ses connaissances toutes plus ou moins bohémiennes, et, en fait de personnages patentés, ne trouva, en frémissant, que le correspondant de son père, un homme
décoré^ un éligible, un commandant de la garde nationale. Mais cet être vertueux rendrait un service àe ce g^re avec une hauteur si sévère H si mèfrisante ; mais il avait une femme cbarmamte, qoeiq^oe bornée» à l'estime de laquelle tenait tant Justin, que cet artiste, trop plein d'imagination, eût préféré la prison, Texil et la mort, à cette intervention humiliante.
— Bah ! se dit-il, Tart est décidément ma nature, reprenons mon faux nez, rentrons dans le caprice jBt roulous le commissaire. Il est grotesque, soyons drôle.
— Âh ! laa question vous donne à penser, n'est-K:e pas? re^Hrit le magistrat avec une iroiûe doctorale. Je ne m'en vois pas moins forcé de procéder h votre int^rogatoii*e. — Écrivez, Grimant — Voire nom, caonsieur?
— Permetlez-moi de voas dine jseulemesl mon surnom, monsieur le commissaire, répondit tout à coup Justin d'un ton dégagé. J'aime mieux, voyez-vims, mon surnom que mon noua, moo masque qiie i»on visage, et mon idéal que ma vie. L'homme ne Tant fAs soa ombre, commissaire I H si j'ai pour mai-mème quelque estime, c'est uniquement pour avoir vu le reflet de num individu ^dans ufi miroir et le reiet de mon rêve sur une
216 l'école
toile. Or, à cause des tons roux et chauds de ma palette, j'ai pour sobriquet le Rutilant.
— Ah! de la plaisanterie? dit le coramissaîre. A merveille ! Voulez-vous me dire votre rue?
— Ma rue ? Rue du Rêve.
— Qu'est-rce que c'est que ôette rue-là ? grommela le gendarme cruel.
•— Oh ! je l'appelle une rue, ce n'est, à vrai dire, qu'un cul-de-sac.
— Ce sera quelque part dans les faid)ourgs, interrompit le gendarme indulgent.
— Oui, garde municipal, faubourg du Paradiç.
~ Et votre profession ? reprit le commissaire, rongeant son frein.
— L'ennui, dit Justin.
— Monsieur I s'écria le commissaire frappant du .pied, je vous demande votie état, votre occupation
habituelle.
— Mon occupation habituelle ? Ah ! fort bien ! Je cherche des prétextes pour me dispenser d'être un homme de génie.
— . n extravague ! dit le commissaire en haussant les épaules.
— Mais, commissaire, extravaguer, aller au delà.
se promener en dehors, se hasarder pins loin, — mais c'est le vrai but de la vie !
— Ah ! cet homme est ivre ou fou 1 s'écria le commissaire indigné.
— Fou de sagesse, ivre de vérité.
— Monsieur, prenez garde ! Vous m'exaspérez avec vos réponses aussi incohérentes que saugrenues.
— Vraiment, commissaire ? Ai-je le bonheur d'être invraisemblable à ce point? Suis -je tellement en dehors du possible, commissaire? Ohl vous me comblez de joie I L'apathie de plomb des masses est, dans nos temps , tellement dure à remuer , que je suis fier d'avoir mis un peu hors de lui un homme de votre poids. Porter sa sottise, vous le savez , ce n'est rien ; mais celle des autres est si lourde !
— Monsieur, vous êtes un bousingot
(Ce mot est une date, et prouve que l'action se passe en 1833.)
— Un bousingot? hélas! non, soupira Justin avec mélancolie. Je tolérerais encore le gouvernement, n'était l'existence. Je me soucie très-peu des déménagements d'idées que vous appelez des révolutions, et je n'ai pas d'opinion, les ayant toutes.
— Tout cela n'empêche pas, dit le mauvais
"iiH l'ëgolë
gendarme, qu'il trotiblait cette nuit Tordre puUic.
— radmirais Tordre étemel en coAlemplajrt les
ètoâes.
— Alors, pourquoi nous avez-vous suivis peadaat
une demi-heure ?
— Mon Dieu ! je vous suivais, lansquenet, comme la jeunesse suit Tillusioa.
— Monsieur, dit le commissaire, vous allez être écroué sur Theure au d^6t de la Préfecture.
— Monsieur, repartit Justin d'un accent méprisâat, vous me donnez bien mal la réplique.
— Ah çà ! vous ne savez donc pas à, qui vous parlez, à la fin? s'écria le commissaire en se levant avec une dignité infinie,
— Vous même, après tout, riposta Justin avec une non moindre majesté, vous ignorez en présence de qui vous êtes.
— Qu'est-ce ? ... dit le commissaire inquiet.
— Ah! reprit Justin.
— Monsieur, seriez-vous le fils ?...
— Plus haut, allez plus haut
Le comnûssaire souleva son bornât de vriours, en rêvant les plus augustfô incognito,
— Comment 1 vous seriez ?. . .
-«-Oui, monsiefir, isid symbole! dit Jastin en se drapant. Voyez maintaiant si vous voulez verbaliser contre une personnification, emprisonner un mythe et meltie au pain et à Féau une idée..
— C'est trop fort I dit le commissaire en saisissant pajpîer et pimne, et puisque vous tenez à aller en police correctionnelle.^.
— Bon! la police correctionnelle m'acquittera eo me condamnera à une peioe légère.
— Oui, reprit le commissaire raillant, vous attendiiBz au dépôt quinze jours qu'on vous condamne à vingt-quatre heures de prison.
— Peste 1 dit Justin refroidi ; mais c'est très-sérieux cda, et vous voyez pourtant que je suis très-plaisant, commissaire. Voyons! soyez clément. Quel principe social ai-je détérioré, en somme? Ai-je porté un manteau écarlate? Âi-je murmuré aux échos des nuits que la tragédie m'amuse peu? — Vous ne répondez pas? Vous griffonnez toujours? Eh bienl oui, alors, j'ai voulu me gausser de la gendarmerie, batifoler avec la police, étonner Tordre public, et pénétrer d'horreur la garde nationale. Ëles-vous contente, autorité stupide ?
— Outrages à un officier public I un mois de prison I murmurait le commissaire, écrivant avec fureur.
220 l'école des propriétaires
Justin, cependaut, indiquait sur le parquet de la salle d'audience des pas d'une chorégraphie hasardeuse.
— Eh ! dit-il, vojis qui me condamnez à la prison, êtes-vous libre? La vie n'est-elle pas une captivité perpétuelle? Tral la, la! Commissaire, croyez-vous à la fatalité ou au libre arbitre ? Etes-vous pour la grâce ou pour la volonté ? Tra I la, la l
— Insolent bavard I dit le commissaire.
— Bavard, hélas 1 c'est ainsi que la calomnie appelle les gens naturellement éloquents. Mais commissaire, une question?...
Il n'eut pas le temps d' achever ; le commissaire se leva, tendit son rapport paraphé et cacheté au mauvais gendarme triomphant, et fit une sortie royale, sans m ê me honorer Justin d'un regard.
-7- Imprudent ! dit à son jeune ami le gendarme honnête.
— Ah I je suis laid ! s'écria le gendarme amer.
— Taisez-vous ! lui . répondit Justin avec le calme d'un martyr, vous n'êtes pas un gendarme, vous êtes mon mauvais génie en culotte de peau I Et pourtant ce n'est pas à vous que j'en veux. Mais Filoche, Filoçhe I prends garde à toi !
Chaînes 9 poignards ei earcans.
Quinze jours après. La scène représente une salle vaste et haute. Une large ouverture vitrée, qui occupe un des quatre murs presque tout entier, éclaire .cette halle pendant le jour. Mais, pour le moment, il est nuit. Quatre chandelles fichées dans des flambeaux de forme étrange — en verre noir arrondi et large à sa base, puis s'amincissant en goulot — répandent une lueur jaune, vacillante et parfaitement insufQ-
^MMHB. '!— ^IM„
santé jusqu'aux parois sombres. L'œil distingue vaguement sur ces murailles toutes sortes d'objets fantastiques : un crâne, des fleurets, des plâtres, des pipes, des gravures, des armes, des étoffes, un mannequin, des inscriptions en lettres noires, etc.
Autour d'une table oblongue sont assis des êtres bizarres, taciturnes et graves , — sept hommes , — quatre femmes sur des escabeaux chancelants, — et Tin hibou sur son perchoir.
Les hommes portent de longs cheveux, des barbes incultes, des costumes baroques de divers âges et de divers pays : vareuses rouges , dalmatiques vertes, frocs bruns, burnous blancs, etc.. (Etcœteraesimi terme qu'on est obligé d'employer souvent dans les descriptions de ce genre, où il est bon de laisser beaucoup à faire à l'imagination plus ou moins ardente du lecteur.) . Les femmes sont jolies, et costera.
Le hibou — est un hibou.
Ces divers personnages — le hibou excepté — boivenl' dans des verres, dans des tasses et dans des soucoupes une liqueur fumante et rougeâtre.
Ils écoutent, dans un profond silence, Justin qui, debout, achève un récit :
DES PROPRIÉTÂIHES 2^3
— ... « Et ce que le commissaire m'avait annoncé s'est réalisé de point en point, messieurs, dit Justin. M'étant obstiné à ne pas me faire réclamer, j'ai attendu dix grands jours, — môle à une société fort mêlée et entièrement sevré de nourriture plantureuse, — qu'on me traînât devant les tribunaux , c'est-^ dire devant des robes noires assez sales que n'embellissaient point des visages fort laids.
» Là, j'ai bien été forcé de décliner mes nom , prénoms et absence de domicile. Si je m'étais entêté plus longtemps dans cette lutte disproportionnée contre le corps social, je crois que je serais maintenant aux galëres. Heureusement, notre ami Glouglou que j'avais fait prévenir, et qui est bien digne de devenir un jour garde des sceaux, m'a trouvé des répondants je ne sais où. Ces avocats en tiennent. Les juges ont daigné rire. Ils ont ri ! — enfer, Racine et guimauve 1 — et ne m'ont condamné qu'à trois jours de prison. J'en sors... »
Justin laissa tomber avec abattement sa tête sur sa poitrine.
— Pose tes conclusions. Rutilant, dit Codés, le sialtrè de l'atelier. '
« — Messieurs, reprit Justin, j'accuôe par devant
224 l'éccle
vous, artistes, le jeune Filoche, sedisant de Saint-Valry, propriétaire. Je lui devais deux termes, je l'avoue, soit deux cents francs. Mais je les lui aurais payés. J'avais vendu mille francs mes copies de la Cène et des Nom de. Canaque cette brute m'a confisquées. Depuistroisjours je les ai vainement cherchées depuiâla rue Roy aie jusqu'à la rue de Lappe, chez les marchands de tableaux etcbez les revendeurs de ferraille. Copies, tableaux commences, ébauches, croquis, études, tout est décidément perdu pour moi, sans profit pour ce Filoche. Il a donc été à mon égard odieusement brutal, injuste et cruel. Il y a trois ans que j'habitais cette maison, et j'avais toujours fini par payer mes termes arriérés.
» De son vivant, le brave homme de Filoche père, qui ne s'appelait nullement de Saint- Valry, un ancien marchand de fer qui avait rudement gagné sa fortune par son travail, — ne me tourmentait pas trop, me sermonnait paternellement, et même, un jour que je lui devais un an de loyer, m'avait acheté un paysage dont il a fait, il est vrai, l'ornement de son escalier. Mais ce digne bourgeois, est mort l'an dernier, et son fils n'est qu'un oisif, un élégant, un pimpant, un de ces jeunes lions bêtes, tout vernis de la tête aux bottes, qui prennent leur esprit dans les vaudevilles,
leurs opinions dans les petits journaux y leurs mains chez JouYin, et qui ne sont des héros que pour leur Talet de chambre. Sa seule éloquence est un huissier.
» J'ai à lui reprocher deux crimes : 1** il m'a lésé, et T il m'a humilié. Il a fait vendre dix francs toutes nies toiles, qui en valaient peut-être cinq mille, et, en me jetant brusquement sur le pavé, il m'a mis aux prises avec des portiers, des gendarmes, des commissaires et des juges, dont je me suis un peu gaussé, sans doute, mais qui,. finalement, m'ont ennuyé, m'ont emprisonné, m'ont vaincu.
» Oui, messieurs, ne nous le dissimulons pas, l'art a été vaincu en ma personne. La Crétinocratie a eu jusqu'à présent le dernier mot dans cette affaire. Il y a eu pour moi tort matériel et tort moral, et nous avons à tirer deux réparations et deux vengeances : l'une pour Targent qui est perdu, l'autre pour Thonneur qui n'est point sauf. »
— Moi, je trouve que tu as suffisamment défendu ton drapeau, dit Codés, qui semblait ce soir-là doux et mélancolique.
— Point de fade complaisance I reprit le farouche Hyppo, Ratilant a bien combattu, mais Rutilant a suc-
226 L*ÉGOL£
combé : il lui faut une revanche. — Un verra de vin chaud, et constituons-nous en jury, mes dévorante
n n'y eut doute et discussion que sur un point : l'appréciation du dommage causé à Justin par la vente au rabais de ses œuvres complètes,
Justin estimait modestement sa perte à 1,500 francs ; Coclès ne voidait pas rabattre un liard de deux mille écus.
Mais le grave Qutremer prit la parole :
— Si Rutilant avait voulu faire une vente aujourd'hui, dit-il, il en aurait tiré mille ou douze cents francs, tout au plus. Aussi, n'aurait-il pas essayé; car, si nous n'avons pas la force d'économiser notre argent, nous sommes, par bonheur, forcés d'éeonomiser notre génie. Si Rutilant, d'autre part, avait gardé les cartons de sa jeunesse jusqu'à sa mort, ses héritiers, vu le talent que nous lui reconnaissons tous, en auraient certainement trou\é vingt mille^ livres. Mais Rutilant n'aurait pas non plus, c'est probable, attendu jusque-là. Il faut donc prendre un moyen terme et se reporter, pour établir une juste estimsUion, au moment où Rutilant aurait eu assez de réputation pour pouvoir placer utilement ses tableaux, et n'aurait pas eu encore assez de fortune pour pouvoir s'en passer...
Eh bien ! à oe moment-là, Tœuvre de Rutilant eût, selon moi, valu, au bas mot, trois mille livres. . Ce chiffre adopté, le verdict suivant fut rendu à
nanimité, sur les deux questions :
Oui, Filoche est coupable d'avoir frustré Rutilant d'une somme de mille écus.
Ouiy Filoche est coupable d'avoir exposé Rutilant à des avanies indignes.
— Maintenant, dit Codés, érigeons -nous en tribunal, et statuons sur la peine.
— J'avais écrit à Richardet , reprit le sauvage Hyppo , de nous chercher à la Bibliothèque le Manuel des membres de rinquisition, ou le Vade-mecum du tov/rmenteur juré; mais il ne m'a pas répondu, et les matériaux nous manquent; il faudra tirer tout de notre imagination.
Nous passerons avec soin la délibération atroce qui suivit; car nous ne voulons pas offenser les nerfs de nos lectrices. Qu'il leur suffise de savoir que les supplices les plus doux et les plus communs proposés pour Filoche. furent de l'empaler, de le couper en morceaux, de le faire bouilUr dans la marmite.des Invalides, etc., etc.
Et, pour comble d'horreur, les quatre jeunes créa-
228 l'êgole des propriétaires
tares, qni assistaient à ce conciliabule sanguinaire, semblaient ne pouvoir modérer leur joie et poussaient des éclats de rire infernaux.
Si bien que Codés dit à Tune de ces goules roses :
— Elle est gentille quand elle rit, Sépia I Elle montre de jolies petites quenottes blanches. Tiens, il faut que je te fasse un cadeau, Sépia ! Veux-tu mon hibou?
— Ma foi! lion, dit Sépia! j'aime mieux autre chose.
Mais Codés parut mécontent et se tut.
De TeleTe des hiboux*
Cependant, le sage Outremer reprit :
— Je suis loin de désapprouver , messieurs , toutes les inventions horribles et sataniques que vous venez , les uns après les autres, de nous soumettre avec un bonheur de barbarie et un luxe de férocité qui m'ont doucement ému. Mais permettez-moi de vous rappeler un fait douloureux : nous avons le malheur de vivre au milieu d'une civilisation étroite et mesquine,
230 l'école
dont le cadre n'admet pas volontiers ces larges et puissantes représailles. Le procureur du roi, choqué de tant d'esprit , serait capable de nous chercher chicane; la justice, jalouse de notre justice, nous ferait de la peine, et, dernière vilenie! nous serions , peutêtre condamnés à des circonstances atténuantes.
— Pouah ! fit le rude Hyppo.
— Outremer a raison I dit en chœur unanime rassemblée.
Le hibou lui-même- émit un glapissement rauque.
— Cet oiseau nocturne t'approuve, Outremer, reprit le fauve Hyppo en caressant la sinistre bête.
— N'agace pas le hibou! s'écria Codés frémissant.
— Eh I non, je le gratte.
— Pour Dieu ! ne l'agace pas !
— Mais sois donc tranquille, il me connaît.
— Il te connaît l il t'aime! reprit Codés avec empressement. Eh bien ! s'il peut t'être agréable, Hyppo, prends-le, je te le donne.
— Que diable veux-tu que je fasse d'un hibou? Garde-le, je n'en veux pas.
Codés eut un sourire triste, mais n'osa insister.
— Cherchons donc une vengeance plus appropriée
à la faiblesse de nos mœurs décrépites , dit Fanstëre Outremer.
— Quelques concessions sont peut-êlre nécessaires, en effet, reprit Hyppo lui-même. Moi qui vous parle, j'ai connu une sorcière, messieurs, non pas une diseuse vulgairéide bonne aventure, mais une vraie sorcière, une sorcière, qui allait au sabbat, une sorcière qui chevauchait un manche à balai. On croit aux sor-
I cières de Macbeth ici, je présume? demanda-t-il avec \ sévérité.
— Oh ! nous ne croyons qu'à cela 1 dirent tous les assistants, excepté Codés qui paraissait de plus en plus distrait et soucieux.
— Eh bien I reprit Hyppo, cette sorcière authentique, la dernière des sorcières 1 a été obligée de renoncer à exercer son art. Le préfet de police l'a mandée, et ils se sont entendus. On a promis de la laisser tranquille, mais à la condition qu'elle s'engagerait, de son côté, à ne pas étonner et troubler la société existante. Elle a consenti avec dédain, et (depuis elle ne pratique plus.
Cet illustre exemple ayant achevé de convaincre les plus rebelles :
—Messieurs, dit Justin, maintenant qu'avec le pro-
232 l'école
fond esprit pratique qui nous distingue, nous sommes rentrés dans les limites du réel et du juste, laissez-moi vous dire que pendant les loisirs forcés de la captivité, j'ai aussi tracé le croquis d'une vengeance que je crois à la fois possible et proportionnée.
— Ah ! voyons le croquis.
— D'abord, messieurs, pour nous en tenir aux termes de notre verdict, et quoique je ne veuille pas, bien entendu, rentrer par moi -môme àans mon argent, Filoche, en toute équité, doit pourtant bien trois mille francs, n'est-ce pas? Il les doit, sinon comme restitution personnelle, au moins à titré de contribution publique, et dans l'intérêt de l'art et de la morale, ce Celui qui à péché dans ses immeubles sera châtié dans ses immeubles, » dit l'Écriture. Et la chose est ici. d'autant plus facile et naturelle que mondit sieur Filoche a trois propriétés : sa maison de la rue Madame, un
château à Beaugency, et un hôtel superbe rue de la
Chaussée-d'Antin, 79. Retenez cette dernière adresse, s'il vous plaît.
— Très-bien I Ensuite?
— Ensuite, Filoche m'a fait indignement poser, c'est convenu, et on aura beau dire qu'au commencement, je m'y suis un peu prêté moi-même, il n'en
p as moins vrai qu'il a mérité d'être berné, dupé et mystifié à son tour. Et la chose sera d'autant plus simple et commode qu'on le dit bête comme une oie et vain comme un paon.
Ces prémisses établies, Justin développa son plan, avec preuves et moyens à Tappui.
Tout ce que nous avons à dire pour le présent, c'est que son projet fut approuvé, revu et considérablement augmenté par ses amis, et que tous, journalistes, peintres, acteurs, jurèrent d'en assurer l'exécution par un concours sans limite et sans scrupule.
Puis, l'on but au succès un dernier bol de punch au vin.
Puis, l'heure s'avançant, on parla de se retirer, malgré le3 efforts hospitaliers de Goclès pour retenir encore ses convives.
Mais lorsque Goclès vit qu'ils se levaient décidément pour partir :
— Tiens, Rutilant, dit-il à Justin avec un sourire un peu contraint, je veux te consoler pour ton martyre et te récompenser pour ton imagination. Tu n'es pas, toi, chipie comme Sépia ou barbiare comme Hyppo. Tu comprends le beau du laid. Prends mon hibou, mon bon Rutilant, il est à toi.
234 L*EGOLE
— Merci de Tintention, dit Justin ; mais je n'ai plus le moyen de le nourrir.
— Tu me refuses ? dit Goclès d'une voix altérée.
— Positivement. Adieu, Codés.
— Bonne nuit, vieux.
Codés barra le mouvement général vers la porte par un geste désespéré.
— Eh ! messieurs, cria-t-il furieux et frappant du pied, il ne sera pas dit; mille massacres ! qu'entre dix artistes, pas un n'aura envie de posséder un hibou! C'est stupide I que celui à qui un hibou ferait plaisir ' l'avoue sans simagrée, et emporte mon hibou, sacrebleu !
— Ah çà ! mais qu'est-ce qu'il a donc à vouloir placer son hibou ? dit Justin en riant.
— Comment 1 comment! personne ne se présente? reprit Codés, descendant au ton lamentable. Messieurs, mais c'est un service que je vous demande i Messieurs, que l'un de vous veuille bien adopter mon hibou, je vous en prie, je vous en supplie ! Je paierai une pension.
— Mais enfin, pourquoi ? Qu'est-ce que ton hibou t'a fait? Tu y tenais tant !
— Je croyais y tenir 1 dit Codés en hochant triste-
DES PBOPRIÉTAIRES 235
ment la tête; je Taimais, je le aourrissais avec soin, et il me semblait qu'il commençait à s'attacher à moi« Je lui avais même retiré sa chaîne^ la semaine dernière. Les hiboux me paraissaient des oiseaux méconnus et calomniés. Mais voilà qu'avant-hier matin, je sors, après avoir enfermé mon hibou à double tour, et, Tavouerai-je? je passe quarante-huit heures sans mettre .les pieds ici, quarante-huit heures dehors, dans l'oubli de tout, de mon hibou lui-même ! Je xentre ce matin d'un air victorieux, le chapeau sur l'oreille, et j'ouvre, tout guilleret, la porte de mon atelier. Mais je m'^arrête en pâlissant et mon sang se fige dans mes veines. Mon hibou, juché sur son perchoir et tourné vers la porte', me regardait. Ah ! je vivrais cent ans , messieurs , que je n'oublierais pas ce regard! Dans ce regsird tranquille et terrible, il y avait de la colère, de l'ironie, de la menace, — quoi encore ? Ce regard magnétique voulait clairement dire :
« Ah ! te voilà, enfin ! D'où viens-tu ? D'où sors-tu? » Qu'est-ce que tu as fait? Ah I monsieur s'en va pen- » dant deux jours entiers! monsieur s'amuse, fait la » vie, boit, mange et court les femmes l et monsieur, » durant cette bombance, laisse son hibou seul, en-
«fermé, sans aliments, sans air, sans épouse. Drôle 1 » feux ami ! gredin ! Apprenez une chose, mon cher, » c'est que quand on veut avoir à soi, chez soi, un être » ^e mon espèce, quand on prétend à la familiarité » d'un hibou, il est d'une haute imprudence de se ;) comporter comme vous l'avez fait. Nous n'endurons » pas patiemment ces plaisanteries-là, nous autres! » Élevez des lapins, apprivoisez des pigeons, mon » bonhomme! mais si vous tenez à posséder un hibou, » ayez très-grand soin, je vous le conseille, de l'entre- » tenir, de le nourrir et de ne jamais le laisser man- » quer de quoi que ce soit. Vous avez négligé envers » votre hibou ces obligations sacrées. C'est bien ! cela » suffit î il faudra voir ! »
— L'œil rond du hibou t'a dit tout cela ? reprit Sepia en riant comme une folle.
— Cela et bien d'autres choses encore, et en moins de dix secondes ; car je ne me suis pas amusé à le contempler, je te le jure ! J'ai tourné vivement le dos, j'ai dégringolé les escaliers quatre à quatre, j'ai dit à ma portière d'aller acheter huit sous de cœur et de les porter immédiatement à mon hibou, et j'ai marché dans les rues toute la journée, pour ne rentrer chez moi que ce soir avec vous tous.
— Allons I reprit le rude Hyppo, Ion hibou est maintenant repu et t'a pardonne,
— Ah ! tu n*as pas vu son regard de tantôt, reprit Codes en frissonnant. Non, mes amis ! Moi aussi, j'ai été un propriétaire coupable, et quand je songe que je resterais seul, la nuit, endormi, dans ce grand atelier où veillerait mon hibou libre, — je puis le dire devant vous, car Hyppo et Rutilant m'ont servi dernièrement de témoins dans un duel et savent que je n'ai pas boudée — à la seule idée de ce tèle-à-tête nocturne, mes amis, j'en conviens, j'ai peur. — Et si vous n'emportez pas mon hibou, je le laisse maître du logis, je sors avec vous, quoique je sois exténué de fatigue, et je m'offre aux gendarmes, ai^x commissaires et aux juges de Rutilant, moins terribles encore pour moi que mon hibou..
On comprit la terreur des remords de Codés, et l'on tira an sort h qui n'atirait pas son hibou.
Il échut au vertueux Outremer.
Mais quand son nouveau propriétaire s'avança pour le prendre, le hibou tourna trois ou quatre foisl'œi!, poussa un gémissement lugubre et expira.
Outre l'ingratitude de son maître, il n'avait jamais pu digérer huit sous de cœur après un si long jeûne.
238 L*EGOLE DES PROPRIETÂIIŒS
CoclëSy conscience à jamais bourrelée, le fit empailler, et écrivit sur la planche où on le cloua :
c( n aimait trop le ccsm, c'est ce qui Ta tué ! »
I^es deux bouteilles*
A quelques jours de là, voici le oolïoque intéressant qu'eurent ensemble le jeune Filoche, dit de Saint- Valry, ancien propriétaire de Justin, et le sieur Quatre- Temps, portier de Thôtel, rue de la Chaussée-d' Antin, n° 79, appartenant à ce même Filoche.
— Depuis trente ans, monsieur, que je suis concierge (c'est naturellement le portier qui parie), je ne me rappelle pas un éyénement aussi surprenant que
240' l'école
celui d'hier, et vous-même vous allez en être étonné. Pendant que je surveillais mon domestique qui balayait la cour, il me tombe d'un coupé bien équipé un jeune inconnu bien couvert. — Je parle très-mal le français, me dit ce monsieur; mais, dites-moi, qu'est-ce qu'il y a à louer ici?
— Efa bien! quoi ! voire merveille est tout simplement un nouveau locataire ! s'écria avec impétuosité le jeune Filoche. Vous allez encore me faire mille histoires, comme si je n'avais pas mille affaires.
— Que monsieur veuille bien m'écouter jusqu'au bout, la chose en vaut la peine, continua Quatre- Temps avec calme. — Qu'estrce qu'il y a à louer ici? me dit donc ce personnage. — Monsieur, d'abord un logement de garçon au troisième. —Je me serai mal fait entendre, ce n'est pas cela, brave homme, répondit l'étranger avec dédain. N'avez-vous que cela? — Nous avons, monsieur, au rez-de-chaussée, un logement de trois pièces. — Fi donc 1 Quel malheur que j'exprime si maladroitement ma pensée en français! Tâchez de la saisir! Avez-vous à louer qijelque appartement moins misérable? — Nous avons le grand appartement du premiier, avec écurie et remise. — Conduiséz-moi à celui-là, si toutefois vous avez compris mon bara-
DES PROPRIETAIRES 24f
gouîn étranger. — Mais je comprends monsieur à merveille.
— Que de paroles inutiles, bon Dieu ! interrompit tout bouillant Filoche. Le tout pour accoucher de ceci : On n'a pas voulu de l'appartement, parce qu'on l'a trouvé mal distribué ou trop cher.
— Nullement, monsieur, car, après avoir tout examiné, l'étranger m'a paru assez content de tout, et, comme je lui ai fait remarquer alors que le loyer était de douze mille francs, il a dit : — Douze mille francs, soit : j'arrête votre taudis. Est-ce suffisamment clair en français ? — Certainement, monsieur, excepté le mot taudis y qui n'est pas le mot propre. — Mettons bouge alors, et n'en parlons plus. Je saisis très-mal les délicatesses de votre vieille, bête de langue. J'arrête donc votre bouge. . .
— Là ! s'écria hors de lui le jeune Filoche , que voilà qui est neuf, surprenant et inouï, en effet ! Quelqu'un passe, voit un appartement à louer, le visite, le trouve à sa convenance et le retient. C'est prodigieux !
— Mais, monsieur, je n'ai pas fini. L'étranger m'a dit encore : Je m'appelle lord Fancy. — Oh ! milord n'a pas même l'accent anglais I Et l'adresse de milord ? — n m'a regardé d'une façon si impertinente qu'il n'y
24SI l'école
a qa'iin homme très comme il faut pour prendre cette façon-là. — Vous [êtes bien curieux, Tami ! — BBlord, c*est qu'il est d'usage, en France, de ne pas faire payer de terme d'avance , mais, en revanche, de prendre des informations...— Imbécile! J'enverrai, un de ces jours, mon intendant et mon secrétaire pour arrêter les mesures néeessahres à mon installation. Mes gens vous donneront votre denier à Dieu. Prenez toujours ceci pour votre peine. — Et il a laissé tomber dans ma main trois louis, trois, monsieur! qu'il a pris négligemment à même dans la poche d^son gilet, et il a ajouté...
— Quelle patience! quelle patience! interrompit en frémissant Filoche.
— Une minute , monsieur , par mon saint patron ! Écoutez un peu seulement ce qu'il a ajouté : — Vous reconnaîtrez mon secrétaire à ce signe qu'il sera chargé d'une bouteille de rhum et la déposera dans la salle à manger , et vous distinguerez mon intendant à cette marque qu'il apportera une bouteille d'encre et un petit pinceau , et les déposera dans le grand salon. — Eh bien! pour le coup, qu'en dites-vous, monsieur ?
— La chose est, de fait, assez bizarre ! Vous dites, Quatre-Temps, une bouteille de rhum ?
— Une bouteille de rhum.
— Et une bouteille d'encre?
— Avec un petit pinceau.
— Cet homme impose-t-il ainsi à ses gens les insignes de leur profession ? Mais alors ce serait Fintendant qui porterait la bouteille de rhum et le secrétaire qui se chargerait de la bouteille d'encre. N'avez-vous pas mêlé les bouteilles, Quatre-Temps ?
— Nullement 9 monsieur, et cela ne m'avait pas échappé non plus.
— Hais, cet Anglais aura peut-être, en efiet, confondu les termes?
•— Oh ! monsieur, il parle français mieux que vous et moi.
Un silence suivit, pendant lequel le jeune Filoche et le vieux Quatre-Temps s'écarquillërent les yeux dans les ténèbres de cette action étrange et profonde.
Le portier reprit, en hochant la tête :
— Monsieur aura beau faire, je ne crois pas qu'il s'y
reconnaisse plus que moi-même.
— Ceci est une autre question , monsieur Quatre- Temps, repartit sèchement le jeune Filoche ; et, du moment que je ne puis expliquer ce fait, il est tout simple de conclure, sans grand effort d'Imaginative,
2i4 l'école
e vous avez été bafoué ou trompé, et que vous avez eu affaire à un mauvais plaisant ou* à un fripon.
— Pardon! monsieur, raisonnons, s'il vous plaît, reprit Quatre-Temps avec sang-froid , et ne perdons pas, par un jugement précipité, un excellent locataire. Si on m'a joué un tour, c'est, en vérité, une farce qui
ura nécessité un bien grand appareil de luxe de toute nature : coupé, domestique, intendant, secrétaire, etc. Et puis qu'est-ce qu'un intrigant peut faire d'un appartement vide? Enfin l'escroc çst généreux qui vous jette d'abord soixante francs à la tôte. Donc...
— Donc, raisonnez, si cela vous convient 1 s'écria le jeune Filoche' exaspéré; mais je ne me soucie pas de perdre, par votre défaut de pénétration, un terme de mille écus. Toutes ces mystérieuses allures, cette bouteille d'encre, ce faste, ce refus de donner son adresse et ce petit pinceau ne m'abusent point. Savez-vous ce qu'est votre lord ? — un débiteur qui cherche à dépister ses créanciers, — un réfugié espagnol en quôte d'un refuge, — un agent de la police secrète qui veut m'esçionner chez moi, — un chevalier d'industrie qui va leurrer son tapissier de l'aspect d'un appartement non payé !
DES FROPRIÉTAIRES 245
— Quoi 1 tout cela à la fois monsieur ! dit Quatre- Temps en cachant sa tête dans ses mains. '
— Oui, voilà votre homme aux trois louis, monsieur Quatre-Temps ! et vous allez sur-le-champ replacer, s'il vous plaît, J'écriteau sur la porte cochère.
— Monsieur, répondit avec une douleur digne le portier, j'aiTintime conviction que vous vous abusez; mais j'ai été pendant dix-neuf ans le serviteur de votre père ; je vous suis dévoué jusqu'à la mort, et quoi que je doive souffrir, je vous obéirai ; je replacerai l'écriteau.
Mais il ne le replaça nullement.
Le lendemain, un homme tout de noir habillé demanda à parler à M. de Saint-Valry, qui habitait aussi le premier étage de son hôtel, sur le palier même de l'appartement retenu par lord Fancy.
' — Monsieur, dit cet homme noir à Filoche, votre portier prétend qu'il ne sait pas l'adresse présente de lord Fancy, votre illustre locataire. Je suis le msdtre d'hôtel de l'ambassade d'Angleterre, monsieur, et je viens de la part de milord l'ambassadeur prier à dîner pour demain notre célèbre compatriote.
— Vous le connaissez ? demanda Filoche avec empressement.
^— Mais je le connais — comme vous, comnie tout le monde. Qui ne connaît pas, à moins d'être un âne, le glorieux nom de Fancy, un des plus vieux de la vieille Angleterre ?
— Certainement l dit Filoche, qui se savait ignorant comme une carpe. Mais ce grand homme a négligé de nous donner son adresse.
— Toujours excentrique I toujours spirituel I s'écria le maître d'hôtel avec admiration. — Monsieur, veuillez m'excuser. Nous trouverons lord Fancy ailleurs. On trouve toujours un Fancy.
Filoche vit av)BC satisfaction, en sortant, que Quatre- Temps n'avait pas remis l'écriteau en place.
Le lendemain, ce fut un valet de pied du ministère des affaires étrangères qui vint demander lord Fancy en toute hâte.
Filoche se réjouit de plus en plus de ce que cet entêté mulet de Quatre-Temps persévérait daus sa désobéissance.
Pendant huit jours, ce fut une procession de visites, un déluge de cartes armoriées, toutes à l'adresse de lord Fancy.
Aussi, le huitième jour, le jeune Filoche fut-il indigné en s'apercevant que ce stupide Quatre-Tem
avait pris le parti d'exécuter ses ordres, et qu'il avait replacé Fécriteau :
Grand et bel appartement à louer y avec écurie et remise.
Le propriétaire a la qae§tieii.
Quand il vit son ordre si malencontreusement exécuté et récriteau replacé, le jeune Filoche entra en fu-
reur et dans la loge de son concierge.
. — Pourquoi avez-vous replacé Técriteau, vieil âne? lui dit-il.
— Mais monsieur me l'avait commandé, dit Quatre-
Temps.
• — Pourquoi alors avez-vous attendu dix jours pour remplir mes intentions ?
250 l'école •
— C'est vrai, monsieur; en cela j'étais fautif, j'en conviens.
— Eh ! non, Quatre-Temps, dit le jeune Filoche, et je vous avoue...
— Et moi, monsieur, dit Quatre-Temps, je viens confesser avec vous...
— Que vous aviez peut-être raison.
— Que vous n'aviez probablement pas tort.
— Qu'est-ce à dire?
— Comment ça?
— J'ai réfléchi, dit le jeune Filoche; je ne pense même à peu près qu'à ce lord depuis quelques jours. Oui, j'ai l'esprit actif et cai.eux, moi, et ce mystère m'attire. Il faut douter de ce qu'on voit et se méfier de son premier mouvement. Ce gentilhomme étranger ne vous a pas trompé, Quatre-Temps.
— Vous croyez? monsieur.
— J'en suis sûr. Je Tai étudié, je le sais par cœur, Quatre-Temps. 11 n'a pas lésiné sur le prix du loyer, il a dédaigné de dire son adresse, il a laissé tomber quelques louis dans votre main, et il abandonne à son intendant et à son secrétaire les soins vulgaires de son emménagement. C'est un véritable grand-seigneur, et il a tout à fait les façons de Firmin de la Comédie-
Française. Quatre-Temps, vous pouvez enlever Técriteau.
— Maintenant que j'ai écouté, monsieur, avec attention et respect, me sera-t-il permis de hasarder quelques observations ?
— Non, Quatre-Temps, non, inutile 1 je sais à quoi m'en tenir.
— Et moi aussi, monsieur, je sais à quoi m'en tenir.
— Que m'importe ! taisez-vous !
— Monsieur se souvient quexe prétendu lord Fan cy m'avait promis que son secrétaire et son intendant me donneraient mon denier à Dieu.
— Que m'importe ! je vous dis de vous taire !
— Eh bien 1 monsieur, l'intendant est venu.
— Ah ! ah 1 vous voyez ! Quel homme est-ce, cet intendant ?
— Un gros homme court, tout beurre. Il portait la fameuse bouteille d'encre. — - Je suis envoyé, m'at-il dit, par lord Fancy. Là-dessus, je l'ai conduit à l'appartement. — Est-ce ici le grand salon? — Oui, moiisicur. Il pose la bouteille sur la cheminée, tire délicatement le petit pinceau d'un papier, le place en vue sur le bouchon cacheté, et puis, sans jeter seule-
^52 l'école
ment un regard sur Tappartement, il me salue, — me salue ! — et fait mine de s'en aller. Alors, laissant tomber à la hauteur de sa main droite ma main gauche dont j'arrondissais la paume : — Pardon ! est-ce que milord ne vous a chargé de rien pour moi ? — De rien du tout. Il m'a resalué, et adieu le denier à Dieu et l'homme !
— Obèse, insouciant, ladre ! l'intendant n'est pas apocryphe, dit en souriant finement le jeune Filoche. Et le secrétaire ?
— Je l'ai vu aussi, le secrétaire ! Un petit maigre, qui a le nez fûté et qui frétille des yeux et des jambes. Il m'a dit : — J'apporte une bouteille de rhum de la part de lord Fancy. Vite, je lui montre le chemin de l'appartement. Il pose sa bouteille sur une tablette de la salle à manger. — C'est très-beau, ici ! Il se glisse comme une anguille dans le premier salon, et puis dans le second, et puis dans les chambres. Quand il a voulu regagner la porte, j'ai, cette fois, franchement étendu le bras et creusé la main. — On ne vous a rien remis pour moi, monsieur ? — Pas la moindre chose. — Il court encore. Et ce ne seraient pas là des intrigants !
— chou I s'écria le jeune Filoche avec colère ;
VOUS voyez bien qu'au contraire ce secrétaire est parfaitement authentique. C'est au maître...
— Eh I le maître nous a visités aussi, et ce matin même.
— Vraiment ! Pourquoi ne m'avez-voùs pas fait prévenir, je me. serais mis à ma croisée» et j'aurais vu au moins son équipage.
— n était à piedy monsieur, mal mis, et fait ou plutôt défait comme un banqueroutier.
— Bah!
— Attendez, monsieur. Il m'a demandé les clefs de l'appartement et m'a défendu de le suivre. Un quart d'heure après, il est redescendu. Je l'attendais dans la cour. — Pardon, milord, lui ai-je dit, quand Fameublement de milord doit-il arriver ? — Je garde l'appartement sans le meubler.
— Comment I fit le jeune Filoche abasourdi.
— Patience ! monsieur, ce n'est rien 1 Cependant, difi-je, si milord vient habiter cet appartement un jour? — Je ne l'ai pas loué pour y demeurer.
— Oh ! s'écria Filoche.
— Mais voilà le plus fort, monsieur I Milord, reprisje> avait daigné me promettre un denier à Dieu. --* Eh ! c'est l'affaire de mes gens I m'a4-il dit pour toute
réponse. Et en laissant tomber ces étonnantes réponses, comme un homme impatient et préoccupé, il marchait tom'ours vivement devant moi ; de sorte qu'aprivé à la porte cochère, il m'a remis les clefs aux mains, et il a disparu brusquement.
Après un silence» Quatre-Temps ajouta :
— C'est alors, monsieur, que j'ai replacé l'écriteau. -^ Voilà bien d'autres écheveaux à dévider I s'écria
le jeune Filoche en marchant à grands pas. Cet homme est plein de chausses-trappes et de changemepis k vue. Le doute, malgré nK)i, me reprend. II faut, Quatre- Temps, méditer à loisir sur ces complications nouvelles. Je vais aller passer une quinzaine de jours à mon ch&teau de Beau^eacy, et, là, je songerai à cette aSaire.
— Mais en attendant, je laisserai l'écriteau, n'est* ce pas, monsieur ? dit Quatre-Temps.
— Non» QuatrerTexnps, retire;^le, retirez-le, au contraire»
— Monsieur sait que Qour le flls i» son père je porterais ma tète sur l'échafaud. J'exécuti^ai ses volontés. Mais il est certain que le quidam se. moque de nous.
•*«< Oh! non, retirez l'écriteau, Quatre-Temps, et
soyez tranquille I moi, pendant ce temps, je vais réfléchir à Beaugency. Retirez l'écriteau.
— D suffit, je suis I -osclave aveugle des moindres désirs de monsieur.
Mais Quatre-Temps laissa soigneusement l'écriteau se balancer au-dessus de la porte cochère.
0« Wctito arrive |^r la peiha pacte.
A Beaugency, Filoche lut dans le Journal des Modes^ la seule feuille vraiment littéraire à laquelle il fût abonné :
« Les riches étrangers affluent à Paris. On cite un j> grand seigneur anglais, lord F... qui vient de eom-
1» mander à l'un de nos premiers tapissiers un ameu-
)» blement de trots cent mille francs pour un magni-
S58 l'école
» fique appartement qu'il va occuper, rue de la Chaus- » sée-d'Antin: »
Filoche caressa sa barbe rousse en se félicitant de sa pénétration.
Aussi, quelle fut son horreur lorsqu'on rentrant au bout de quinze jours, Todieux et insultant écriteau
frappa tout d'abord ses regards 1
Filoche se précipita sur Qualre-Temps, entraîna par le collet le portier têtu devant la porte, et lui montra l'écriteau d'un geste indigné.
— le ne rom avais pas ordonné de tetîrer cette pancarte, hein? s'écria-t-il. — Je vous chasse.
— Monsieur, dit Quatre-temps avec majesté, vous êtes riche et je suft pauvre, vous êtes instruit et je suis ignorant; mais nous sommes tous deux hommes et célibataires tous deux, et j'ai sur vous, sauf votre respect, l'avantage d'être vieux.
— Qu'est-ce à dire, insolent ?
— C'est à dire que je croyais avoir donné à monsieur d'assez bonnes raisons pour..
— DfâB balivernes ! Si ce gentilhomme ne vous a pas remis lui-même votre denier à Dieu, c'est qu'il est trop grand seigneur pour descendre à ces détails. S'il ne fait
pas meubler son appartement, il n'y a plus à craindre qu'il veuille duper un tapissier. S'il ne l'habite pas, il est donc assez riche pour avoir plusieurs domiciles. — Ah!
^ Alors pourquoi louer celui-ci , et qu'y vient-il faire? car il est revenu, monsieur, et plusieurs fois.
— Vraiment 1
— Je ne lui parle plus; il prend la clef, s'enferme chez lui et redescend au bout d'un quart d'heure. Aucun coupé ne l'attend plus jamais, et sa mise est toujours aussi... négligée. Seulement, je ne sais pas à quoi cela tient, quand il s'en va, il me parait toujours plus gaillard et mieux requinqué que lorsqu'il arrive. Enfin, que peut^il manigancer là-haut? et paie-t-on douze mille francs de loyer pour le plaisir de considérer une fois par semaine des chambres vides et des murailles nues ?
*- Oui, il y a en effet là-dessous un secret étrange, et je n'ai pu encore adapter une explication logique et une cause raisonnable à ces invraisemblances lôca-
tives. Cette bouteille d'encre évidemment n'est pas
Claire , et rien ne saurait justifier te petit pinceau.
— Je crois bien !
— Mais, reprit Filoche, il m'est tombé sotts la
main, à Beaugency, un recueil d'anecdoles exlrême-* ment bien fait. Fy ai trouvé les détails les plus intéressants sur toutes sortes d'originalités et de bizarreries. Par exemple, Démophon, instituteur d'Alexandre, suait à l'ombre et tremblait au soleil. Au temps d'Henri III , le sieur de Pierreflgues se laissait pousser la barbe du cdté droit et la rasait du côté gauche; mais, en revanche, il gardait longs ses ongles à la main gauche et les coupait à la main droite. Il y avait un philosophe de l'école d'Alexandrie — pesez ceci, Quatre-Temps, un philosophe ! — dont le propre était de manger des araignées.
— Eh bien 1 monsieur ?
— Eh bien ! on m'a présenté là-bas une jeune dame hongroise, la comtesse Lodoïska Sépia, qui a connu nombre d'Anglais, et elle m'a assuré que l'excentricité était l'état naturel de presque tous les Anglais, et qu'ils ne faisaient rien comme les autres hommes.
— Après, monsieur? Je ne vois pas...,
— Vous ne voyez pas? moi non plus. Je ne vois pas! mais on suppose, on cherche, on déduit. Peutêtre ce lord est-il un savant qui veut résoudre un problème Chimique par la combinaison de l'encre et du rhum?
— Mais faut -il pour cela un appartement de prince ?
— Mon Dieu ! si le mélange ne peut s'opérer que dans un vaste local inhabité ! Il est plus probable pourtant que ce gentleman aime tout simplement le rhum trempé d'encre, et veut se délecter, loin des regards, de cette boisson étrange^
— Est-ce plus probable, monsieur ?
-TT Entre nous, Quatre-Temps, pour essayer, j'ai pris hier une cuillerée de cette mixtion. C'est horrible, Quatre-Temps ! et une sueur froide m'en inonde encore le dos quand j'y pense !
— Mais ce goût féroce , monsieur, n'expliquerait même pas le petit pinceau.
— Oui, Quatre-Temps, oui, dans cette ayenture, il reste encore bien des choses pour l'inconnu. Mais c'est précisément cçt intérêt qui m'invite, ce mystère qui m'éblouit. Je donnerais cent louis tout à l'heure pour me lier avec ce personnage excentrique, et ma curiosité attend avec anxiété le dénoûment de cette histoire invraisemblable, c'est-à-dire l'époque du terme, où jç toucherai l'argent de ce lord, où je verrai son intendant, son secrétaire et peut-être lui-même.
Mais, les trois mois révolus, voici Tépltre qu'au lieu
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d'argent, reçut par la poste, moyennant trois sous, le jeune Filoche :
« Monsieur et cher propriétaire,
» Ne vous penchez pas davantage sur le vide et<^ssez de creuser le néant. Vous ne saisiriez ipe Vair, et vous ne verriez que la nuit. Vous avez été aussi sCupide que le vent, ^m se chamaille avec la fumée.
-» Je me nomme Justin, dit le Rutilant Jesuis peintre et anden locataire de votre maison de là rue Ma* dame.
» Il y a trois mois, sous prétexte que je voué devais deux termes, vous m'avez jeté brutalement dam la itte; vous m*avez exposé aux plus durs cachots; vous avez intercepté mes meubles, qui valaient le montant èe la dette, plus,<mes esquisses que vous avez vendues
dix francs, mais qu'un jury d'artistes a estimées mille écus. — - Doit le jeune Filoche, ci : trois mille francs. » Quand je vais dans le monde, la timidité de mon
caractère a besoin de se remonter d'un coup de rhum, et la vieillesse de mon habit demande à dissimuler ses cheveux blancs sofus l'apprêt d'une légère cou(ihe d*enae.ll me fallait un appartement dans le beau quartier
pour y venir, sans Irais d'omnibus, boire une gorgée d'aplomb et noircir mes coutures pàUssantes. J'ai donné la préférence à votre local, et je l'ai prij^ trois mois, sans marchander, pourlesmilleécusque vous me deviez. — Dont quittance.
» Il me reste à vous remercier, vous et Quatre- Tenips, d'avoir si longtemps posé gratfs pour moi. Mais pourquoi, propriétaire et portier, ne m'auriezvouspas donné votre stupidité en spectacle? Peintre, je vous donne bien en tableaux mon talent.
» Il faut d'ailleurs en convenir : vous faites deux merveilleuses études, non-seulement pour l'artiste, mais aussi pour le philosophe; il y aurait à composer avec vous un bejiu parallèle à la manière dePlutarque, et vous prouvez surabondamment que Dieu n'a pas affligé d'une seule sorte d'infirmité l'espèce humaine.
» Vous êtes aussi bêtes l'un que l'autre, mais vous
l'êtes différemment :
y> Celui-ci par éducation, celui-là par nature ;
» Le premier, jeune, crédule et sot ; le second, vieux, méflant et obtus ;
» Vous tenez de l'élourneau, Filoche, et Quatre- Temps rappelle la taupe;
» Quatre-Temps n'y voit pas plus loin que le bout de
son nez; mais vous, tous cherchez toujours midi à quatorze heures; » Vous êtes presbyte, et Quatre-Temps est myope.
y> J'ai l'honneur de vous saluer lous les deux avec la
considération la plus distinguée.
» Justin, dit le Rutilant. »
Âo&t 1847.