‹ Les tyrans de village (volume 3)Chapitre 11 sur 17 · Î2 LES TYRANS · texte numérisé non relu

Î2 LES TYRANS

— Restez, dit lacqueFine tout à fait sérieuse. Mob Dieul est-ce que réellement, sans le savoir, j'aurais élé coquette avec vous ! Je vous en demanderais pardon. Je veux être toujours loyale, simple et vraie. Ainsi, écoutez...

Elle lui fit signe de s'asseoir et reprit :

— Écoutez : je ne sai^pas si c'est d'amour que j'aime Louis, mais je sais que mon espoir et mon but, c'est d'être un jour sa femme. Vous désiriez connaître le fond de mon cœur? Eh bien, le voilà 1 Etes-vous content?

— Pas trop I

— Ne dites pas cela 1 Nous parlons gravement. Je vous donne là toute ma confiance ! Pour vous seul j'aurai levé mon voile. Je sens que vous êtes bon et supérieur. L'esprit doit protéger — comme Dieu. Vous êtes d'un monde bien au-dessus du mien ; c'est cette distance entre nous qui me rassure. Vous avez débuté avec moi par une plaisanterie qui m'a fait de la peine ; mais vous l'avez regrettée tout de suite, et moi je vous l'ai tout de suite pardonnée. Je vous ai regardé par la petite lucarne du moulin, vous aviez l'air si fâché! j'ai ouvert la porjte pour vous rappeler, mais vous TOUS en alliez déjà, et je ne sais quelle honte m'a

retenue. Depuis, tout ce que vous avez fait m*a confirmé ce que vous êtes. J*espère que vous me comprendrez maintenant. Enfin, parce que je vous estime, ce n'est pas une raison pour que vous me méconnaissiez 1 c'en est une pour que vous me consoliez , il me semble ! J'en ai besoin ! je suis bien orpheline , toute seule, toute jeune. Quand on a si peu vécu, on a plus de peine à souffrir. Je n*ai rien à cacher à personne, et il faut que je me cache de tout le monde. Songez combien il me serait précieux d'avoir un confident et un ami I voulez-vous être mon ami et mon confident, dites ?

Michel se sentait à la fois charmé et calmé. La jeune et jolie fiUe s'évanouissait pour lui ; mais enfin , une amie, une sœur s'offrait à lui! il trouvait une âme, oiseav rare!

Après un moment de silence , il tendit la main à Jacqueline d'un mouvement cordial.

— Allons ! c'est dit , on se résigne , on sera votre frère.

— Oh ! merci !

— Seulement, Jacqueline, laissezrmoi tout de suite entrer dans mon rôle. 41 est entendu que vous êtes désormais, pour moi, la fiancée de ce brave Fir-

min. Eh bien, pourquoi ne Tétes-vous pas pour lui?

— Pourquoi ? vous demandez pourquoi? Il y a deux ans, monsieur, lorsque, dans cette pièce où nous sommes, M. Louspillac est venu m'offrir de m'épouser, et qu'avec une surprise imprudente, j'ai rejeté son offre, il s'est levé, m'a serré le poignet à me faire mal, et m'a dit : — <c C'est bon ! vous ne voulez pas être à moi? je vous jure, moi, que vous ne serez jamais à un autre !» — Il m'a rejetée toute tremblante sur un fauteuil, et il est sorti furieux. J'ai conté cela à Jules, qui a d'abord frappé la table du poing, et puis qui a haussé les épaules. Vous savez ce qui est arrivé..,

— Oui, mais précisément, la mort de Jules désarme son meurtrier vis-à-vis de Louis.

— Oseriez-vous en répondre? Connaissez-vous ce Louspillac ? Six mois après la mort de Jules, dès que Louis a eu l'air de se montrer assidu et tendre auprès de moi, savez-vous que M. Louspillac m'abordait rapidement dans la rue, à la brune, quand je rentrais seule avec Manon, et qu'il me jetait des mots qui me glaçaient le sang : « Prenez garde, mon serment lient toujours! — Vous n'êtes pas encore contente? — Si vous faites tant de visites chez Louis , j'en ferai une

aussi, moi ! » C'est sous le coup de ces menaces-là que j'ai peu h peu cessé de voir ma tante,

— Comment ! vous pensez qu'il aurait l'audace de provoquer Louis?

— Ne peut-il pas mettre Louis dans la nécessité de le provoquer? Ne cherche-t-il pas de toutes les façons à me compromettre ? Aujourd'hui encore il ne voulait pas autre chose 1 Enfin , n'a-t-il pas maintenant M. Beautrubin, un instrument passif dont il fait ce qu'il veut, et qui servirait au besoin de rallonge à sa haine?

— Mais c'est abominable 1 Je le verrai, ce misérable, je lui parlerai, moi I

— Ah ! ne risquez pas cela, au nom du ciel I ne me faites pas cette peine et cette peur ! Vous avez irrité déjà l'un de ces méchants en l'empêchant d'être nommé de U Société des Amis des Arts ; vous venez d'irriter l'autre en l'empêchant de me poursuivre et de me parler. C'est bien assez, c'est trop peut-être! Prendre contre eux l'offensive ? il ne manquerait plus que cela I

— ' Allons ! vous croyez donc qu'ils sont inaccessibles et invulnérables ?

— Mon Dieu! oui, je le crois. A quelle arme les

vaincre? par quelles raisons, par quels sentiments les convaincre? Voulez-vous que je vous avoue une chose dont j'ai honte et remords ? Eh bien ! dans mon désespoir, j'ai consenti, une fois, à le voir, ce Louspillac; oui, j'ai parlé, en présence de Manon, au meurtrier de Jules ; j'ai fait la tentative absurde de toucher ce réprouvé. Ah ! monsieur Michel, îl n'a ni cœur, ni cervelle, ni esprit, ni conscience. Rien qu'une volonté aveugle et brutale. C'est vraiment terrible, allez! Qu'opposer à des muscles? Le bien, le mal, le juste, l'injuste, est-ce que cela a des rapports avec la force du poignet ? Attendrit-on le boulet ? Persuade-t-on le pavé? Monsieur, un homme peut toujours venir à bout d'un homme, mais non d'une chose. Il ne faut pas toucher à la hache, il ne faut pas jouer avec le feu !

— Par les cinq cents diables l alors lâchez sur lui vos trois Jacques !

— Oh ! ce serait m'abaisser au niveau de ce méchant 1 Et puis, exposer mes braves filleuls !

— Oui, vous avez raison ! Cependant, il est impossible, — impossible je vous disl que, sans être un Hercule , on ne trouve pas un moyen de dompter vos monstres.

— Laissons faire Dieu, dit Jacqueline. Ce que je

VOUS ai demandé, ce n'est pas de m'aider, c'est de me consoler. Au moins, je ne serai plus seule ! Toute pauvre fille que je suis, il me semblait par moments qu'il y avait sur moi comme un enchantement pareil à celui des contes de fée. Je vais me croire à présent un peu désensorcelée, grâce à vous.

Elle déploya sans crainte pour Michel toutes ses séductions. Néanmoins, il demeurait pensif et soucieux. Jacqueline disait vrai : une sorte de charme maudit forçait Louis, sa mère et Jacqueline de vivre séparés et tristes, sans se voir et sans se parler, et empêchait ces cœurs honnêtes et aimants de se reconnaître çt de se comprendre. Et comment rompre ce cruel sortilège de froideur et d'isolement ?

— C'est égal I dit Michel à Jacqueline , je ne partirai content de ce pays que je n'aie vu vos langues et vos âmes déliées ! — Si pourtant je vous amenais, un beau jour, Louis et sa mère, qu'est-ce que vous diriez, hein?

Lorsqu'il prit congé de Jacqueline, il lui demanda s1l était absolument impossible qu'il revint la voir.

— C'est bien difficile ! dit-elle. Mais écoulez : vous passez tous les jours devant ma porte de quatre à cinq heures ; je serai là sur le banc où Manon cousait aujour-

d*hui, vous vous assoierez sur le rebord de la grille, et nous causerons à travers les barreaux — comme an couvent. M. Louspillac lui-même n'y peut pas trouver grand'chose à redire !

— Oh ! ce n'est pas de lui que je m'inquiète.

Ce qui fut dit fut fait. Chaque jour, en revenant de la mairie, Michel s'arrêta aussi longuement que possible au seuil du beau jardin, et, chaque jour, il admira davantage la jolie recluse librement chaste et gaiement triste. Maintenant, elle laissait sans scrupule et sans réserve s'épanouir sa grâce pour son frère élu,

Michel était sans doute un peu préservé par cette douleur mystérieuse qu'il avait rapportée de Paris. Quelle était-elle? Souffrait-il comme amoureux, comme artiste, comme citoyen ?. .• Il y a ijuatre-vingtdix-neuf manières de souffrir pour l'homme civilisé. Il souffrait, voilà le certain. Il n'en sentait pas moins qu'il finirait par se susciter un nouveau danger dans ces charmantes entrevues avec Jacqueline ; mais ce sont là des dangers qu'on aime, et, pour rien au monde, il n'eût renoncé à la chère et douce habitude, qui, dans ce pays un peu perdu en somme, devenait de plus en plus pour lui une nécessité.

Cependant, au bout d'une semaine^ il trouva, un

jourjrjte banc vide et Jacqueline absente. Le temps était un peu couvert et Michel ne fit que s'élonncr. Mais, le lendemain, raprës-midi était magnifique, et Jacqueline manquait encore au rendez- vous. Michel s'inquiéta. Était-elle malade? Bcllevue tout à coup lui parut un désert. H dormit mal, se forgea mille soucis toute la matinée, et sortit, le cœur oppressée sans vouloir du déjeuner de mallre Sanas.

bonheur! Il rencontra dans la rue Manon, la bonne de Jacqueline^ qui allait aux provisions. Et vite il l'interrogea.

Manon fut d'abord très-obscure et très-discrète.

— Mademoiselle se portait bien, mais monsieur no pouvait plus la voir ; on jaserait.

Enfiu^ pressée de questions, Manon fit jurer à Michel qu'il serait censé ne rien savoir, car sa maltresse lui avait sévèrement défendu de rien dire. Après quoi, elle lui dit tout.

— Il y a deux jours, monsieur, nous passions, mademoiselle et moi, dans la ruelle des Jardins. Il n'y avait là personne. Tout à coup, ce grand ossu de Louspillac avec son Beautrubin a débouché à côté de nous. Mademoiselle s'est mise à fuir tout bas, comme une pauvre petite perdrix sous la dent du chien. Elle

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n'en a pas peur, mais elle ea a horreur. Lui, a^ ses longues patles, la talonnait toujours sans aucunement se presser, tout en lui hachant menu de ses paroles malfaisantes : (c Ah I vous changez votre amoureux, ma belle! Moi je ne change pas mon serment. — Je garderai malgré vous votre vertu, mille tonnerres I — Si une seule fois encore, une seule, votre nouveau tourtereau vient roucouler à votre cage, profitez-en pour lui faire vos adieux : il est cuit, ce beau godelureau de Paris 1 » Et autres insolences. Mais il a va venir Pierre et Jean Loubet, et il a rebroussé chemin plus vite que ça. le capon ! Il n'y a pas de danger qu'il nous laisse avoir des témoins en justice I Moi, ma parole ne vaut pas, parce que je ne suis qu'une pauvre vieille servante. Et quand il a si bien filé, mademoiselle s'est retournée et s'est redressée toute méprisante, et lui a crié sourd et profond : « Lâche I » Âhl dans cette minute-là, elle était fièrement jolie, allez! avec ses beaux yeux doux en flamme et ses petites quenottes qui tremblaient! et elle lui a crié : a LAchel »

— Bien lâche, en effet! dit Michel/pftle d'indignation. Après, Manon? après ?

— Après, c'est tout. Mademoiselle ^st rentrée malade et faible. Elle n'a pas voulu vous mettre en périls

et elle n'est plus du tout revenue au banc, et elle m*a ordonné de m*en taire à 'quiconque, à vous le premier. Mais voilà que vous, profitant de la démangeaison de ma vieille langue, vous m'avez fait tout vous dégoiser, et, si vous n'êtes pas mieux verrouillé que moi, qu'est-ce que vous voulez que je devienne?

— Soyez tranquille, ma bonne Manon ! ceci restera entre nous. Merci. Je sais à présent ce que j'ai à faire. Âh I c'est à moi qu'ils s'attaquent maintenant !

— Hél n'allez pas vous frotter à ces venins-là, au moins !

— Ne craignez rien. Mais il est probable, Manon, qu'avant la fin du jour, vous me reverrez chez votre maltresse, et avec Louis Firmin et sa mère encore! — Adieu I

— Monsietir! Hé! là! Où donc s'en court-il, le monsieur ? Ah ! que Jésus l'assiste^ et moi tout de même !

Michel était déjà loin. Il avait regardé à sa montre ; il était dix heures et demie, l'heure où Louspillac et Beautrubin déjeunaient au café Militaire.

n marcha droit au café Militai t'e.

« CloBiaicBi le chido exclie lé ianreMi* •

( Tawrcmachie de Qoya, )

Sa colère aurait pu perdre, Michel. Mais la chance voulut que Louspillac et Beautrubin ne fussent pas encore arrivés au café Militaire ; il eut le temps de reprendre tout son sang-froid.

Il vit à sa droite en entrant, une table vide, près de la fenfttre, d'où il apercevrait de loin Vennemi, Il alla s'y asseoir. Mais le garçon accourut.

— Pardon^ monsieur ! Si vous vouliez avoir la bonté

134 LES TYRAHS

de vous installer à une autre table ? Celle-ci c'est la table de deux messieurs qui vont venir.

— Ah 1 est-ce que ce n'est pas un endroit public, ce café?

— Si, nransieur.

— Alors, dans un endroit public, les places n'appartiennent qu'au premier arrivant. Cette table me parait la plus commode ; j'y reste.

— Suffit, monsieur! Mais c'est que M. Louspillac et M. Beautrubin...

— Eh bien?

— M. Louspillac et M. Beautrubin ont l'habitude de se mettre là, et personne n'a jamais osé prendre leur table.

— Garçon, vous me commanderez deux œufs sur le plat, une côtelette, des fraises et du café. Allez.

-—C'est bien, monsieur 1... J'ai averti monsieur... MoQsieur garde aussi le journal?

<— Eh! sans doute, puisqu'il était sur la table. Allez donc!

Les trois ou quatre habitués qui déjeunaient à d'autres tables ouvrirent des yeux énormes. Le garçon dit deux mots à la dame du comptoir, qui sembla aussi iort émue; Enfin, quelques jeunes gens qui faisaient

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dans le fond une partie de bUlard considérèrent de loin Michel avec curiosité et respect, et, de ce moment, les carambolages furent distraits et les bloqués incertains. Michel lisait le journal avec impassibilité.

Un petit vieux ratatiné qui prenait sa tasse de cho« cotât h deux tables de là, le regardait en hochant la tète d'un air de commisération. Enfin il se décida, vint à lui, et, soulevant son bonnet de soie noire , lui dit d'une voix aigrelette :

— Un bon conseil, mon cher monsieur I Vous n'êtes pas du pays, — vous êtes cet architecte de Paris, — vous ne connaissez pas les gens à qui vous avez affaire. Eh bien I ce sont de mauvaises tètes, mon cher monsieur! de mauvaises têtes, je vous assure ! Cette table où vous êtes, je l'avais choisie autrefois 1 j'aimais à m'y asseoir! mais, ma foi! j'ai obéi à la raison du plus fort. Croyez-en un vieux bonhomme, faites comme moi, cédez-leur la place.

— Excusez-moi, monsieur, j'ai coutume de ne céder la place qu'aux femmes ou aux vieillards. Si vous me la demandez pour vous ?...

— Oh ! non, non ! Grand merci ! — Mais, monsieur,, songez-y, M. Louspillac,' — comment vous dirai-je?.., M. Louspillac est capable de vous provoquer !

Michel se prit à sourire. Tout ce qu'il devaif désirer el chercher maintenant, c'est qu'en effet la provocation vint de Louspillac.

— Est-ce par la Grande-Rue qu'ils arrivent? demanda-t-il simplement au petit vieux.

— Par la Grande-Rue, oui, monsieur. D'ici, vous les verrez de loin. D'autant mieux que M. Louspillac fait toujours sa station, — vous savez ? — à la boutique de M. Quoniam, le pharmacien , qui demeure là, visà-vis du café.

— Ah ! pardon ! quelle station, je vous prie? Expliquez-moi donc. .

— Mon Dieu! mon Dieu I les voici ! interrompit le petit vieux tout tremblotant.

Et vite il se sauva à sa table, en suppliant d'un signe Michel de ne plus lui parler.

A cinquante pas, dans la Grande-Rue, qui s'ouvrait large et droite en face du café Militaire, Michel vit alors pour la première fois Louspillac et Beautrubin : Louspillac, le chapeau sur l'oreille, la longue redingote classique militairement boutonnée ; Beautrubin, habit bleu barbeau, gilet à fleurs, pantalon de nankin, bas blancs, escarpins. Ils marchaient l'un à côté de l'autre, superbes, fendants, et perpétuellement vainqueurs.

A l'aspect des deux tyranneaux, Michel, malgré le péril qu'il y avait pour lui à ne pas rester maîlre de ses mouvements, sentit tout son sang bouillonner dans ses veines. Par bonheur, un incident burlesque remit encore son âme en équilibre. Nous ne pouvons passer cet incident sous silence , car ceci est vrai, tout ce qu'il y a de plus vrai ! on n'invente pas ces clioses-là.

L'établissement de M. Quoniam fait un des coins de la Grande-Rue , et du café Mililair-e, on pouvait aisément distinguer de son comptoir le petit apothicaire. Quand Louspillac et Beautrubin arrivèrent au trottoir qui longeait l'élégante pharmacie aux vases de cristal bleus et rouges, Beautrubin s'arrêta automatiquement, Louspillac se dirigea vers un angle formé à Textrémité de la devanture par une avance de la maison voisine, se tourna du côté du mur, et, là....

Téniers 1 ô Molière 1... — mais non, la chose n'est pas si grave! — ô spirituel auteur du Gulliver y qui fais si ingénieusement éteindre par ton héros l'incendie de Lilliput!... — mais non, Swift était humoriste et Anglais I —c'est toi, (( harmonieux et délicat Racine, » c'est la péroraison de l'Intimé en faveur des petits chiens en larmes qu'il suffit d'invoquer ici 1

... Louspillac se tourna donc du côté de la muraille,

et là... fil h la devanture de Quoniam cette fameuse injure quotidienne qui avait si fort intrigue Michel. A deux pas en avant de son ami, Beautrubin, debout, les joues gonflées , le poing campé sur la hanche, promenait autour de lui un regard triomphant, — tandis que le pauvre Quoniam arpentait à grands pas sa boutique avec Tagitation du désespoir.

**■ Vous voyez, monsieur! dit d'un ton pénétré à Michel le petit vieux , se courbant à la hauteur de sa table pour n'être pas vu du dehors , — vous voyez ! il y a un an, M. Louspillac s*était, un matin, arrêté là comme aujourd'hui ; M. Quoniam est sorti, furieux, et Ta injurié. M. Louspillac n'a pas répliqué un mot ; mais, depuis, tous les jours du bon Dieu , il répèle au même endroit le même... sarcasme, et que voulezvous que dfse ou que fasse M. Quoniam, qui a femme et enfants ?

Louspillac se retourna , et le petit vieux se redressa vivement à sa place comme un écolier qui tremble d'être pris en faute par le maître. Mais Michel partit

1 d'un éclat de rire.

Le dédain dans son cœur avait subitement balancé le courroux. De tels adversaires étaient décidément aussi puérils que m(^chanls, aussi ridicules que si-

nistresl Ces gens-là pouvaient vous tuer un matin, mais ils devaient toujours vous faire hausser les épaules ! A la place d'une périlleuse colère, ce fut un ironique dégoût qui remplit Tâme de Michel, dégoût môle aussi d'une certaine douleur; car Thomme, chose étrange! met volontiers de Festime dans la haine et souffre de mépriser ce qu'il est obligé de subir.

N'importe! quand Louspillac et Beautrubin entrèrent dans le café, Michel du moins les dominait et se dominait lui-même.

- Louspillac recula stupéfait en voyant sa table occupée par un étranger. D'ailleurs, il reconnut presque aussitôt Michel, bien qu'il ne l'eût encore vu qu'une fois, et de loin.

Michel, à qui l'on venait de servir son déjeuner, mangeait et buvait, tout absorbé en apparence par la lecture du journal.

— Eh bien 1 qu'est-ce que c'est, Ernest ? dit Louspillac au garçon d'une voix rauque. Vous avez laissé prendre notre place !

— Dame ! j'ai prévenu ce monsieur; mais il s'était mis là, il a voulu y rester.

— Ah!

On aurait entendu une mouche voler. La dame du café était palpitante. Tous les habitués, penchés immobiles sur leur assiette ou leur tasse, ne perdaient pas un mot, pas un geste de la scène.

I^iispillaCy comme embarrassé, s'adressa d'un air gauche à Michel. Il avait le parler pénible.

— Monsieur, — vous avez notre table, — le garçon vous a prévenu.

— C'est possible, dit Michel en levant de son journal sur Louspillac un regard indifférent et distrait. On ne loue pas et on ne retient pas des places au café conune au théâtre. Tenez, monsieur, il y a là-bas une table vacante. — Garçon î la côtelette ?

Il reprit sa lecture.

Louspillac balbutiait, et il ne trouvait pas un seul mot II avait une envie féroce de se jeter sur Michel, et il restait cloué debout devant lui. Ce n'était pas crainte, c'était respect. Le coup d'œil calme, clair et droit de Michel l'avait subjugué. Cette brute se sentait devant un homme, ce despote se sentait devant son maître.

— Allons! venez, vous ! dit-il brusquement à Beautrubin en l'entraînant vers la table que Michel lui avait désignée.

DE VILLAGE Ul

Jusque-là on n'avait pu lire sur le visage de Beautrubin qu'une stupeur hébétée. Mais quand ils furent assis et que Louspillac répondit à voix presque haute h une question de son compagnon : — « Eh ! pardieu ! c'est ce petit gâcheur de Paris I » — Beautrubin devînt pourpre, parla avec vivacité h Louspillac, et fit mine de vouloir aborder à son tour son heureux concurrent à la Société des Amis des Arts. Mais Louspillac le retint impérieusement.

Il avait, lui, un compte encore plus grave à régler avec Michel, qui avait osé protéger Jacqueline contre ses poursuites, qui s'en était vanté peut-ôtre>ct qui semblait faire la cour à la jeune fille! C'était lui seul, certainement, que l'affaire concernait, il y allait de son honneur ! Mais comment l'engager ? Il était gêné autant qu'irrité par là manière tranquille et froide de son ennemi, et aussi par tous les regards qui pesaient sur lui. Le café, assez bruyant d'ordinaire, était silencieux comme une tombe. Louspillac entendit un des joueurs de billard dire au fond : — « Eh bien ! Frédéric, c'est à toi* de jouer ! A quoi penses-tu ?» — Évidemment, on ne pensait qu'à lui, Louspillac!

Le garçon vint mettre devant Louspillac et Beautrubin des assiettes et des serviettes.

us . LES TYRANS

— Qu'est-ce qu'il faut servir à ces messieurs, ce matin ?

— Rien, dit LouspîllaïC très-haut. Nous attendrons que votre intrus veuille bien nous laisser notre table. Donnez-moi le journal.

— Mais c'est lui qui Ta ! dit Ernest à voix basse.

— Eh bien ! demandez-le-lui !

Le garçon alla à Michel : — Après vous, le journal, monsieur.

Michel fit un signe de tête affirmatif et continua de lire.

Louspillac haussa les épaules avec affectation, mais Michel était déterminé à ne rien voir. Louspillac, au contraire, voyait tout : il voyait les figures se rassurer, il voyait les bouches chuchoter, il voyait d'instant en instant s'évanouir son atroce prestige.

Le petit vieux qui avait parlé à Michel ne rémarquait pas que, depuis dix minutes, le garçon avait enlevé le plateau de son chocolat, et il restait là, sans contenance vraisemblable, sans prétexte plausible, devant une table de marbre, observant de côté Louspillac, et riant sous cape.

— Monsieur Genouillot ! lui cria Louspillac de sa voix stridente et qui prenait aux entrailles.

de; village 143

Le paavre petit vieux tressaillit et se dressa effaré, tremblaûty une sueur froide au front, comme si la trompette du dernier jour eût sonné le grand taratantara à ses oreilles.

— Monsieur Genouillot! reprit. Louspillac, vous n'allez donc pas à votre magasin, aujourd'hui ?

—Je... Pardon !... Si! j'y vais, bégaya Genouillot en se levant tout ahuri.

— Hé ! monsieur Genouillot ! vous oubliez votre chapeau et votre parapluie, fit le garçon.

• — Oh ! merci ! vous êtes bien bonne I dit Genouillot à Ernest.

Il sortit, les jambes flageolantes. H n*alla pas à son magasin, il alla se coucher.

Pauvre et facile triomphe ! On rit de Genouillot, mais c'était peut-être pour pouvoir rire de Louspillac* Michel, imperturbable, n'avait pas un seul moment relevé la têle* Louspillac tordait de rage sa serviette. Bien ou mal, spirituellement ou lourdement, il voulut en finir d'une façon ou d'une autre.

Il quitta sa place et vint se planter de nouveau de« vaut la table de Michel. Mais il était transporté de fureur, et Michel conservait tout son calme. Ce fut bref et net.

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— Monsieur, quand vous aurez lu le journal? dit Louspillac.

— Le garçon Ta retenu, monsieur.

— C'était pour moi, monsieur.

— Ahl très-bien!

— Est-ce que vous comptez avoir bientôt fini, dites? — - Mais je ne sais pas, je lis un feuilleton trës-amu-

sant.

— Vous le faites exprès, hein?

— Quoi? — Garçon, les fraises !

— Ohl vous tenez à toute force à ce qu'on voiis ouvre le ventre, vous I

Louspillac serrait dans sa main sa serviette nouée et roulée ; il leva le bras et la lança à la figure de Michel. Mais Michel avait deviné le mouvement, il arrêta la serviette au vol et la jeta aux pieds de son brutal adversaire.

Ils restèrent un moment silencieux, debout, face à face et menaçants : — Louspillac livide, les yeux injectés de bile; Michel pâle, car son généreux sang affluait au cœur.

De toutes les tables et du billard, tous les assistants étaient accourus et faisaient autour d'eux un cercle haletant.

-T- Vous m'avez insulté, monsieur ! dit Michel d'une Yoix profonde.

— Ah! vous vous en apercevez I ricana Louspillac.

— Je le constate.

— C'est pouf avoir le choix des armes? Soit ! vous l'avez, mon petit monsieur 1

— Je n'ai pa<^ seulement le choix des armes, j'ai aussi le choix du mode de combat.

— Hé I soit encore I Tête et sang! cela^me va, prenez l'avantage.

— Je ne veux pas l'avantage, je veux l'égalité des chances. Vous êtes de première force à l'épée et au pistolet, monsieur, et moi, je n'ai jamais manié de pistolet ni d'épée.

— Tonnerre I Est-ce que vous ne vous battez qu'au compas?

— C'est possible.

— Eh bien 1 tenez, j'en passerai par où vous voudrez! Arrangez vous-même votre massacre. Voilà mon témoin, M. Beautrabin. Nous attendrons le vôtre chez BOUS, toute la journée. Dictez les conditions, je signe d'avance. — Vous entendez, vous autres! — Seulement, que ce soit à mort! — Mille cartouches! il fau-

dpa que je m'en aille du pays, mais vous vous en irez de ce monde, vous ! — Nous nous battrons à ciÈq pas, si' vous voulez. Ou bien avec un pistolet chargé. Oa bien à l'américaine , tous deux dans une chambre noire, avec des épées ou des couteaux. Bref, Mes votre lit comme il vous plaira, mon jeune dameret! Ça m'est égal la sauce, pourvu que je vous mange !

Il était presque beau en ce moment-là, -^ beau comme un tigre.

— Venez, Beautrubin! dit-Il.

— Et, suivi de son acolyte, il sortit, la tète haute, tirant violemment la porte après lui. '

— Eh bieni dit JMichel au garçon, et ces fraises?

li^amlilé d'an moulin est un bienfait des dieux.

Michel achçva fort héroïquement de déjeuner. Il était content de loi. Les sauvages menaces, les dents grinçantes et la voix rogommeusede Louspillac avaient pu faire tressaillir ses nerfs, mais sa volonté était restée la plus forte et n'avait pas brondié. Le tout était de se maintenir là.

— Mais c'est que ce gredin est fort cap^le de me tuer ! pensait-U. Mon seul avantage sur lui, — et dont

j 'ai bien le drpit d'user et d'abuser, je pense,— c'est qu'il a déjà lue ce* pauvre Jules et qu'il est forcé de subir toutes mes conditions. Mais qu'inventer pour égaliser le combat ? Jouer le tout pour le tout, risquer sa vie contre la vie de cette brute, nous battre à un seul pistûlet chargé ? cette extrémité paraîtrait mélancolique môme à des courages plus éprouvés, même à des haines plus passionnées. — Ah bah ! que je survive ou non, ma petite Jacqueline sera délivrée, et, si je n'ai pas la chance, elle me pleurera: la mort poétise... Sardanapale I de moi à moi, j'aimerais autant vivre. — Oh ! je vivrai I -^ En attendant, je n'ai pas de temps à perdre, car j'ai bien des choses à faire. Il faut d'abord que je trouve un témoin dans Bellevue, chose difficile ; il faut que j'écrive à Paris, chose pénible ; il faut surtout qu'avant ma dernière heure je rapproche " et je réconcilie Louis et Jacqueline, chose agréable. — Ah ! ce capitaine Fracasse ne me vaincra toujours qu'à demi.

Quand Michel eut quitté le café, on juge si des grou^ pes animés se formèrent, pleins d'admiration pour Michel et d'exécration pour Louspillac. Deux ou trois déjeuneurs s'esquivèrent, et une demi -heure après, Bellevue était remuée jusqu'en ses profcn-

deurs par le récit du grand événement du caîô Militaire.

Michel savait que Louis rentrait déjeuner chez lui à . midi. Il alla donc frapper à sa porte, et ce fat Louis, en effet, qui vint M ouvrir, une serviette à la main. — Je vous dérange, lui dit Michel.

— Non pas, et dans cinq minutes je suis à vous.

Louis n'osa pas conduire Michel dans la petite salle où il achevait avec sa mère son très- modeste repas ; il le laissa seul quelques instants dans la première pièce. Michel n'en fut pas autrement fâché ; il en était toujours à se demander : — Où diable prendre dans cette ville un témoin qui ne tremble pas devant Louspillac? — Et il ne trouvait rien.

Gomme le jour de son arrivée, Michel vit là, sur la table, la vieille Bible de madame Firmin. Il l'ouvrit à la page marquée par le signet, et il lut.

C'était le passage où le berger David provoque au combat le géant Goliath. Le Philistin est armé et cuirassé; David n'a que sa fronde et sa panetière. Mais il a aussi la foi dans le seigneur Dieu, et il veut faire voir au peuple que « le Seigneur sauve, non pas par l'épée ni par la lance, car la guerre est au Seigneur. x> Il marche contre Goliath, prend une pierre

dans sa panetière, la lance avec sa frande et tue le géant.

— Diantre ! se dit Michel, David me parait foriensement ressembler à ce personnage de comédie qui ne se bat qu'à quinze pas, lui au pistolet et son adversaire à répée. — Mais je suis un sot de faire loi de l'esprit ! La grandeur et la beauté de la légende biblique, c'est cette simple et profonde confiance dans le Seigneur et dans la justice. Ah ! si j'étais un croyant, j'accepterais le duel à un seul pistolet chargé, et je me fierais au jugement de Dieu. Oui, mais cependant, la mère de Jules a mis le signet à cette page et Louspillac a été le vainqueur de son fils !... — Eh ! qui me dit quel^ouspillac a été le vainqueur ? S'il est vaincu aujourd'hui, n'est-ce pas Jules qui le vaincra ?

En ce moment, Louis rentra avec sa mère.

— Je viens vous prendre, leur dit Michel à brftlepourpoint, pour aller ensemble chez votre, cousine et nièce Jacqueline.

Louis rougit et pâlit.

— n l'aime bien ! pensa Michel.

Madame Firmin s'étonnait et se défendait.

— Voyons ! reprit Michel, vous avez confiance en moi, n'est-ce pas? Vous êtes bien sûrs que je ne vous

entraînerais pas dans une fausse démarche ? Venez donc, je vous expliquerai tout, ou plutôt tout s'expli-

qaera de soi.

.Lonis avait déjà son chapeau sur la tèter.

— Voilà ton châle, bonne mère, dit-il.

Ils partirent. Pendant tout le chemin, Michel refusaen riant de rien éclaircir.

Jacqueline, en les voyant, ne fut pas moins surprise que Louis et que sa mère. Cependant, elle embrassa madame Firmin avec la plus grande émotion et tendit à Louis sa petite main blanchette.

— Vous me regardez comme pour me questionner, mademoiselle, lui dit Michel. Ne vous avais-je pas avertie que je pourrais bien un beau matin risquer chez vous cette invasion ? Asseyons-nous et parlons à cœur ouvert. Vous ne savez pas le beau métier que je \iens faire ici? Je viens vous trahir tous et vous dénoncer les uns aux autres. Oui, vraiment, je trahirai voâ sentiments généreux et je dénoncerai votre bonne amitié I Vous d*abord, JacqueUne, sachez que Louis n'a pas cessé de vous aimer ; sachez que votre chère et digne tante n'a pas cessé de souffrir en pensant à votre froideur, et n'a pas cessé de vous pardonner en souffrant. Vous, madame, vous, mon brave Louis, appre-

nez que le cœur de Jacqueline a toujours été et sera toujours avec vous; qu'en paraissant vous abandonner elle se dévouait encore, et qu'elle se résignait à vivre seule et méconnue pour ne pas laisser de prétexte à la jalousie et à la colère de ce brutal et odieux malandrin !...

— Louspillac ! s'écria Louis en se levant avec menace.

— - Âh I monsieur, monsieur I dit Jacqueline» pour que vous parliez ainsi, -^ ce n'est pas possible ! — il faut qu'il n'y ait plus de danger.

La mère ne pouvait prononcer un mot, mais son attitude muette et suppliante faisait la même interrogation.

— - Il n'y a plus de danger, en effet, reprit Michel en les regardant. Il n'y en aura plus du moins dans quelques heures. Votre enchantement est tout à fait rompu, princesse Jacqueline. Vous savez, j'en avais juré mon grand serment I Tel que vous me voyez, je suis la colombe de l'arche qui vous annonce que les grandes eaux se sont écoulées.

— Oh! mais, quel bonheur! et comment se fait-Ur

— Ah I qu'il y ait ou qu'il n'y ait phis danger.

inlerroinpit Louis, — Jacqueline, est-ce vrai ce que M. Michel a dit de vos sentiments ?

— Eh! oui, c'est vrai ! J'û bien souffert, allez I Embrassez-moi, ma bonne tante ! Comment avez-vous pu me croire si changée, si ingrate ? Je sais bien que les apparences étaient contre moi. Je n'osais même plus vous parler. Combien de fois, passant auprès de vous, chère mère, j'ai été sur le point, sans que personne me vit, de vous baiser la main, et puis de me sauver... là, rien que celai Eh bien! je ne l'osais pas. Mais je ne me suis jamais sentie plus unie à vous que pendant tout ce temps où nous avons vécu séparés.

— Jacqueline I s'écria Louis, voilà des mois et des années que je me tiens à l'écart, silencieux, résigné, renfermé dans mon travail et dans mon devoir, en apparence sans but, sans idée et sans espérance^ : Jacqueline, j'attendais cette minute, cette bienheureuse minute où nous sommes !

— Pauvre Louis !

— Dites-moi maintenaht que vous voulez bien m'aimer, Jacqueline ?

Jacqueline regarda Michel qui la regardait, et elle rougit.

— Je veux ctre voire femme, Louis, répondit-elle gravement.

Ah ! ce fut si bien dit, avec un sentiment si délicat ! Loin de froisser l*âme de Michel, elle la caressa presque. Il se rappela, tout attendri, le jour où elle touchait et pansait sa blessure. Elle avait la voix aussi légère que la main, jamais douloureuse et toujours douce !

— Cher cœur d'ange j pensa Michel. Mais ce qu'elle ne sait pas elle-même, je ne dois pas le savoir, moi.

Il se leva brusque^nent pour cacher son émotion. Jacqueline courut à lui.

— Monsieur Michol, il y a une chose qui m'inquiète. Le danger qui n'est plus sur nous, vous ne l'avez pas détourné sur vous, dites ? Vous n'avez pas- de quereHe avec M. Louspillac?

— Ma jolie sœur, ce serait doux de mourir pour vous, au moins! Mais votre cause est bénie, et il ne peut jamais y avoir péril à l'embrasser.

— Mon Dieu ! reprit madame Firmiu, vous ne répondez pas à la question de Jacqueline, moosieur !

— Mai si, j'y réponds! Le fait est que M. Louspillac est laaintenant beaucoup moins reâoBta]i)le qu'on ne s'imagine, et j'avais raison de dire que sa

première et cruelle victoire Favait désarmé pour toujours. Ainsi, rassurez-vous. Je lui ai déjà rogné les griffes et je suis certain d'en venir à bout plus aisément que je ne l'espérais moi-même.

— En vérité ! dit Jacqueline. Oh ! vous faites tout ce que vous voulez, vous ! mais comment donc vous y êtes- vous pris ?

— Ah ! voilà ! c'est mon Secret , mademoiselle ! et vous ne le saurez pas, s'il vous plaît, avant vingtquatre heures peut-être. A mon tour d*être mystérieux, comme vous l'avez été le premier jour. Je vous avertis que je suis en train de prendre ma revanche.

— Vous avez une mémoire terrible I dit Jacqueline. Tenez, de ce premier jour, le seul souvenir que j'aie gardé, moi, le voici.

Elle alla décrocher et lui apporta son dessin du moulin, qu'elle avait fait encadrer dans une j'ieille bordure de bois, un peu dédorée mais très-belle de style.

— Tiens! Jacques et son moulin 1 dit Louis.

— Jacques ! s'écria Michel frappé d'une idée. Eh ! parbleu 1 voilà mon homme I

— Qu'avez-vous donc? dit Jacqueline.

— Rien. Seulement, je cherchais quelque chose que-

j'ai trouvé, grâce à mon bon ange, grâce à vous. Mais il faut maintenant que je vous quitte d'autant plus vite.

On essaya vamement de le retenir. Il ne voulait pas que son cœur amollit son âme. Il serra toutes ces mains amies, celle de Jacqueline la première et puis la dernière, et il s'éloigna à grands pas, triste de les ' laisser, content de les laisser ensemble.

En moins de trois quarts d'heure, il arriva au moulin, qu'il n'avait pas revu depuis le jour du baiser. L'impression qu'il ressentit fut étrange ; mais ce n'était plus le temps des rêveries. Il s'approcha et trouva au pied de l'escalier du moulin le grand Jacques à demi étendu sur un banc et dînant sur le pouce, d'une grosse miche de pain égayée de petit salé.

— Bonjour, monsieur Jacques, fit-il.

— Eh tiens ! c'est vous, le monsieur du dessin ! Comment vous ya ? Vous plalt-il de manger un morceau avec moi ?

— Oh ! oh! à la bonne heure, monsieur Jacques ! vous êtes hospitalier aujourd'hui.

— Ah ! dame oui, quand on connaît le monde !

— Mais je viens pour vous demander un bien plus grand service. Ecoutez-moi.

II raconta la scène du café Militaire , après avoir eu soin d'éclairer les vrais sentiments de Jacqueline à l'endroit de Louspillac.

Quand il eut fini, le meunier se leva en pieds.

— Allons au Louspillac , dit-il avec son beau sangfroid. Je lui démolirai tdt sa grande carcasse maigre. Vous, monsieur, vous n'aurez qu'à tenir Beautrubin.

Michel eut bien de la peine à lui faire comprendre qu'il réclamait de lui une aide beaucoup moins directe, et qu'il le priait seulement de lui servir de^ témoin. Jacques secoua la tète avec une grimace de mécontentement.

— Un duel, faible moyen ! dit-il. Cet être-là, monsieur,.est hardi et mauvais. Vous êtes trop poli avec un chien enragé! Â quoi diable allez -vous vous battre?

— Ma foil j'en suis à le chercher encore. Il y a une heure, je ne savais même pas où trouver un témoin qui n'ebt pas peur de ces gens-là. Mademoiselle Jacqueline m'a fait penser à vous par hasard, et cela m'a frappé. Mais où, quand et comment me battrai-je? je l'ignore.

— Pour l'endroit, monsieur, si vous en voulez un

joli, choisissez mon moulin. C'est gai, c'est solitaire. Le terrain tout autour est uni comme un miroir. Et vous serez autant dire chez vous.

— Pardieu! vous avez raison. J'aimais tant ce paysage 1 et j'espère bien que je suis raccommodé avec lui maintenant.

Michel, suivi de Jacques, fit le tour du moulin, examinant avec soin les dispositions du lieu.

— Attendez donc! s'écria-t-il. Une idée amène l'autre, vous savez. — Il m'en vient une. — Oui, c'est une chance, celai... un peu risquée. Mais je ne dois pas être difficile. — Ah! j'ai trouvé, mon brave monsieur Jacques! j'ai trouvé! — Vous avez au moulin ce qu'il faut pour écrire, n'est-ce pas?

— Oh ! fort bien.

— Apportez-moi cela, je vous prie, et, pendant que je griffonnerai là sous ce berceau, ayez l'obligeance de vous préparer pour aller porter mes conditions à M. Louspillac. Je vous demande mille pardons de disposer ainsi de votre temps.

— Allez ! allez donc toujours 1 Si vous pouvez écheniller le pays de ces espèces-là...

Un quart d'heure après, le grand farinier revenait devant Michel en tenue des dimanches : veste bleu

clair, pantalon bleu foncé, chemise blanche au large col rattaché d'un cœur d'or.

— Vous êtes superbe, monsieur Jacques! dit Michel.

— Oh ! dame oui ! pour ces choses-là il faut être convenable. Qu'est-ce que j'ai à faire maintenant?

— Voici. Vous irez trouver M. Louspillac, qui vous attend chez M. Beautrubin. Vous lui remettrez de ma part cette note que j'ai copiée en double, et vous lui demanderez d'en prendre connaissance. Ce sont mes conditions expresses. Recommandez-lui d'en peser scrupuleusement tous les termes... S'il y fait des objections, vous protesterez au nom de mon droit d'offensé, et vous reviendrez me le dire. S'il accepte, ainsi qu'il le doit, vous le prierez et vous prierez son témoin de signer comme moi ces deux papiers. Vous signerez après eux. Vous leur laisserez une des copies, et vous me garderez l'autre. Je leur abandonne le choix de l'heure ; ils vous diront s'ils préfèrent ce soir ou demain matin, et vous me rapporterez leur réponse à ce sujet. C'est tout.

— Suffit! dit le grand Jacques.

Il serra les deux papiers dans sa poche et tourna immédiatement les talons.

— Voilà un admirable ambassadeur! pensa Michel, un ambassadeur qui ne raisonne pasi

Il se mit alors à écrire pour Paris trois ou quatre de ces testaments sous bénéfice d'inventaire, dictés par le doute et signés par l'espérance. Il fit aussi une lettre adressée à Louis. Il lui disait que sa mort, après la mort de Jules, équivalait moralement à la mort de Louspillac. Louis pouvait dorénavant se considérer comme parfaitement libre et ne devait plus penser qu'à vivre heureux et à faire Jacqueline heureuse.

Michel venait de fermer ses lettres quand Jacques revint.

— Eh bien ! accepte-t-il? demanda Michel vivement.

— Il accepte. Mais, monsieur, je ne sais pas, moi, si c'est une bonne chose.

— Voyons, comment cela s'est-il passé?

— D'abord, ils ont paru un peu étonnés de voir ma personne. Mais je sais me faire respecter. J'ai dit au Louspillac : « Lisez ce papier. » Il l'a lu, et puis il est parti d'un grand éclat de rire et a haussé les épaules. Je lui ai dit : ce Nous ne sommes pas à la comédie, supprimons les gestes. Lisez derechef et adaptez votre intelligence aux moindres mots. — C'est inutile I

qu^il a dit, j'ai compris déjà. — Et la chose vous convient-elle? — Ohl parbleu, oui. — Alors signez les papiers et faites signer monsieur. )> Il a mis sa griffe, et a dit à son Beautrubin : « Signez; allons 1 signez, TOUS lirez après I » Et l'antre a signé, — caniche 1 J'ai écrit de même mon nom, j'ai repris un des papiers que voici, et j'ai demandé : « Votre heure à présent?» Louspillac a répondu : «A cinq heures, ce soir même; nous serons au mouUn une heure après vous, avec les armes. Toute la ville est en rumeur, et demain matin nous serions gênés. » — J'ai répliqué : « C'est boni d Je suis sorti, et me voilà. Mais, prenez garde, mon cher monsieur! En me reconduisant, ce Louspillac avait l'air tout satisfait, tout moqueur et tout triomphant. Prenez garde 1

— Oh ! maintenant, mon brave Jacques, je n'y peux* rien; mais, allez! la justice ne perd jamais que le premières parties.

Commeni le (orero pique le iaal

( Taurcmacliij de Qoya. )

Lpuspillac et Beautrubin se tenaient dans une pièce du rez-de-chaussée, — Louspillac, fumant sa pipe et se versant, de temps en temps, d'une bouteille déjà aux trois quarts vidée, un demi-verre d'eaude-vie, — Beautrubin s'humectant simplement, par intervalles, de quelques gorgées de liqueurs des lies, qu'il prétendait plus appropriées à son tempérament.

— Pais-je lire? demanda humblement Beautnibin, quand le grand Jacques fut parti.

— Oui, lisez, mon cher, et lisez tout haut. Vous allez rire.

Beautrubin lut la note de Michel :

<c H. Michel D..., gravement et publiquement iny> suite par M. Louspillac, a proposé, et M. Louspillac » et les d^ témoins soussignés ont accepté les cony> ditions de rencontre qui suivent :

y> L*arme sera le pistolet , le lieu le moulin dit de » Jacques.

y> Les adversaires seront placés, les yeux bandés, un » pistolet chargé de deux balles à la main , chacun à 2) un point opposé de la motte ronde en maçonnerie

qui forme la base du moulin. Ils se feront face Vun à

Tautre, de manière à devoir nécessairement se renï contrer en suivant la saillie de ladite motte.

3) Après le signal donné parles témoins, ils pourront, » à leur gré, s'avancer, s'arrêter en chemin ou attendre x> tout à fait en place; il leur est seulement interdit de » reculer. Mais, soit qu'ils marchent , soit qu'ils des> meurent immobiles, ils observeront toujours cette

» unique et absolue condition de ne pas s'écarter d'une » ligne de la motte circulaire.

» Ils tireront quand et comme ils voudront, à plu- » sieurs pas ou à bout portant. — Lorsque l'un aura » tiré, et seulement alors, il pourra arracher son ban- » deau, mais il ne devra plus bouger jusqu'à ce qu'il » ait essuyé le feu de son adversaire.

» M. Michel D... accepte pour le combat les pistolets » de M. Louspillac.

» Tout ce qui n'est pas défendu par la présente con- » vention sera considéré comme permis. y>

— Ëh bien I mon cher, demanda Louspillac, que dites-vous de ce duel à colin-maillard ?

— Je dis, je dis qu'il y a quelque chose là-dessous,

et qu'il faut se défier.

— Bah I ce petit sot se croit bien fin et s'imagine avoir égalisé les chances et paralysé mes moyens 1

L'imbécile ! il me supprime les yeux et les mains, c'est vrai, mais il me laisse ce que j'ai de meilleur...

— Quoi donc?

— Les oreilles ! dit superbement Louspillac. Mon cher, j'ai l'ouïe d'un lézard, d'un lièvre, d'up Caraïbe.

Mon homme ne fera pas un mouvement, un pas, un geste, que je ne le voie avec ceci, ajouta-t-il en désignant ses larges ouvertures des deux côtés de la tète.

— Très bien ! mais il peut ne pas bouger ! il peut avoir ToreOle fine, lui ausâ 1

— Hé 1 hé ! savez-vous, Beautrubin, je mettrai das chaussons de feutre. Tout ce qui n'est pas défends est permis. L'essentiel, c'est de tirer le premier. — Quand il aura deux balles dans l'estomac!... — Ah! Beautrubin, ayez soin de me placer le côté droit touchant le mur : j'aurai la main du pistolet plus près de son cœur !

— Quel sang-froid et quelle énergie ! dit Beautrubin avec admiration.

— Soyez tranquille, mon gros, le Parisien est frit ! Ah ! le brigand I il me contraint à laisser Jacqueline à Louis ; mais il me le paiera un peu cher l Ce qui m'ennuie, c'est qu'à cause de ces bêtes de préjugés, il faudra nécessairement que je quitte le pays, qae je vous quitte, mon pauvre Beautrabin l

— Jamais! s'écria Beautrubin ému. Mon Dieu!

qu'est-ce que'je deviendrais sans vous, Loospillae ? Si TOUS me le permettez, je vous suivrai, je vous suivrai partout, Qion ami !

Louspillac consentit avec magnanimiié. Ce fut fort -touchant. Louspillac, qui, dans ce duel étrange, re* présentait le côté ironise, tortillait sa moustache avec un sourire complaisant. Beautmbin, qui représentait le côté sentimental, avait presque la larme à FœU. Dans son attendrissement, il o&it à Louspillac de rester à Bellevue le temps de lui tuer Louis. Tout bien pesé, Louspillac refusa. C'était ridicule» sans doute ; mais enfin, il y avait un certain d^ré où. Ton était parfois obligé de ménager Fopinion.

Ces points réglés, Louspillac qui, dans la prévision de la mort de Michel, ne voulait sous aucun prétexte goûter de la prison préventive, emplit à la hâte un sac de voyage de ses effets les plus nécessaires et emprunta mille francs en or à Beautrubin.. . pour n*ètre pa& gêné dans sa ftiite.

L'heure était arrivée. Louspillac avala le restant de la bouteille d'eau-de-vié et se leva, animé par l'esprit de l'alcool, comme Michel par l'idée du juste.

Il retira ses pistolets de leur boite» les engoufira dans les immenses poches de derrière de sa redingote , et chargea Beantrubin de la poudre et des balles.

-^ De cette faç(»à, dit-il, on ne verra rien ; nous se-

roDs censés sortir pour notre promenade habitnelle et les polissons ne nous feront pas cortège.

La précaution était utilei Aux coins des rues, aux pas des portes, LouspiUac et Beautrubin trouvèrent sur leur chemin vingt groupes pareils à ceux qui se forment à Paris la veille d'une révolution. De ses mille paires d'yeux, Bellevue en émoi les regarda passer, analysa leur démarche, scruta leurs habits. Quoniam et deux ou trois antres ne purent même y tenir et les suivirent de loin. Beautrubin en avertit Louspillàc, qui, sûr de la victoire, ne parut pas autrement f&ché d'avoir des témoins.

— Laissez-les fah'e ! dit-il à Beautrubin.

Mais tout à coup il pâlit et fronça le sourcil : il voyait déboucher, de la rue où demeurait Jacqueline, madame Firmin et Louis, qui étaient restés jusque-là chez l'enfant prodigue et qui revenaient parlant à la fois et vite, conmie des gens débordant d'aise. En ce moment, la rencontre de la mère et du frère de Jules, et cette joie peinte sur leur visage, n'étaient certes pour LouspiUac ni un souvenir heureux ni un présage rassurant. Troublé malgré lui, il se mit à jurer et dit à Beautrubin :

— Jour de Dieu ! voyez, Beautrubin : notre intri-

gant de Parisien n'a pas perdu son temps. Eh bien ! il a eu raison. Je vais lui prouver qu'il n'avait vraiment pas de temps à perdre, jour de Dieu !

n ne prononça plus une parole jusqu'à son arrivée au moulin. Ce serait bien hardi pourtant de dire qu'il réfléchissait

Quoniam et Jes antres curieux n'osèrent pas le suivre ostensiblement dans la plaine, mais ils restèrent spectateurs à distance, sous les arbres de la grand'roulc. Il était alors près de six heures, et le jour commençait à baisser.

Michel, assis sur le banc du berceau, achevait de remettre ses lettres et de donner ses instructions à Jacques quand il aperçut Louspillac et Beautrubin. Il fit quelques pas au devant d'eux et les salua. Louspillac toucha le bord de son chapeau.

— Je ne vous apporte pas mes excuses, dit en ricanant le matamore.

— J'y compte bien, monsieur, répondit Michel.

Louspillac croyait se montrer supérieur en se montrant insolent. Michel , en dépit de tout, voulut rester et resta calme et poli.

— Voici les joujoux I reprit Louspillac en tirant do sa poche les.pistoIets, qu'il jeta sur la table. Chargez-

no ' LES TYRANS

en UD, BeautrubiïT; monsieur le meunier chargera l'autre, — s'il sait comment s'y prendre toutefois.

— N'ayez peur! dit Jacques, came connaît I j'ai tué deux loups, moi, l'hiver dernier.

•^ Voilà donc le fameux moulin ! continua Louspillac. — Ah ça ! monsieur, j'ai accepté sans observation votre duel d'aveugles avec toutes ses conditions. Mais, à tâtons, on peut se manquer. Votre convention n'a pas prévu ce cas. Je pense qu'alors ce serait à recommencer !

— Cela allait sans dire, monsieur.

— A la bonne heure! Or ça, vous autres, dépêchezvous un peu. Je voudrais, moi, rentrer à Bellevue avant la nuit close.

— C'est fait, dit Beautrubin. Nous avons chargé les armes ensemble.

Il présenta les deux pistolets à Michel. .

— Monsieur, si vous voulez choisir ?

— Ohl peu importe I je prends celui-ci...

— Hé ! dites donc ! dites donc ! monsieur Louspillac ! s'écria tout à coup Jacques; vous avez mis des chaussons, vous, et M. Michel a des bottes. Ce n'est pas de jeu, ça l

Beautrubin déploya la copie des conditions et lut

solennellement : « Tout ce qui n'est pas défendu par la présente convention sera considéré comme permis. »

— C'est juste! c'est juste, Jacques! dit Michel. Allons, messieurs» bandez-nous les yeux et mettez* nous en place.

Beautrubin avait apporté un épais foulard ; il pria Michel de s'asseoir sur le banc et lui banda les yeux avec soin. Jacques tira de sa poche un immense mouchoir de cotonnade tout blanc, et fit la même opération à Louspillac. Puis, Beautrubin, qui s'arrangea pour avoir fini le premier, conduisit Michel par la main et le plaça touchant le moulin du bras gauche, ainsi que son ami le lui avait recommandé. Louspillac fut nécessairement mené par Jacques au côté opposé. Les deux adversaires étaient tournés vers l'extrémité postérieure du moulin , de façon à n'être dérangés sur leur route ni par l'escalier ni par les ailes. Une distance d'environ quinze pas les séparait.

Alors , après avoir échangé un mot avec Jacques, Beautrubin donna le signal en frappant trois coups dans ses mains.

Un duel est ordinairement l'affaire de très -peu d'instants. Mais ici, dans ce combat mêlé d'cmbus-

cade, dans cette lutte de ténèbres où il n'y avait pas à se viser, mais à s'épier, l'attente, effort terrible et cruelle torture de ces sortes de rencontres, l'attente pouvait et devait être longue et poignante. Pendant cinq minutes, Michel et Louspillac demeurèrent immobiles. Ds se laissaient venir l'un l'autre et s'accoutumaient peu à peu au silence et à la nuit.

Enfin Louspillac, l'oreille aux écoutes, tendant son pistolet et prêt à tirer à la plus légère impression , avança doucement et lentement un pied, puis l'autre, puis s'arrêta. Michel ne bougeait pas. Après deux autres minutes, Louspillac fit un geste de résolution, et, toujours guidé par la saillie de la motte, marcha cinq pas de suite avec les mêmes effarements. Michel ne bougeait pas. Il n'y avait plus entre les deux adversaires que sept ou huit pas et une courbe à peine sensible. Chaque mouvement pouvait maintenant être . mortel, Louspillac le savait bien. Mais tirer à distance, c'était jouer gros jeu ! Sa respiration soulevait à flots précipités et silencieux sa poitrine. Michel ne boa geait pas.

Une nouvelle pause de cinq éternelles minutes convainquit Louspillac que Michel avait résolu de demeurer en place jusqu'au bout et de concentrer toute son

attention à entendre approcher son adversaire. Il fallait donc qu'il appliquât, lui, tout son soin à dérober le plus léger soupçon de sa marche, et, grâce à ses chaussons, il put encore avancer de trois pas sans faire plus de bruit qu'un fantôme.

n prenait des précautions infinies, il ne se présentait pas de face, mais de biais, se collant contre le mur, s'effaçant, se couvrant le plus possible. Mais sa redingote le trahit. Le frôlement du drap sur le plâtre grenu fut un indice.

Michel était resté jusque-là fixe, droit, de bronze comme une statue ; Jacques et Beaulrubin le virent alors, d'un m'ouvement lent et muet, plier et poser en terre le genou droit.

Ce simple et calme changement d'attitude, qui retournait et dénouait si aisément tout le drame, fit reculer Beautrubin de terreur.

— Ah I mais !... ah ! mais !... commença-t-il.

Jacques posa la main sur l'épaule de Beautrubin, et de son index allongé, lui montra la ligne : Tout ce qui rCesi pas défendu est permis. Beautrubin n'en fit pas moins de nouveau un mouvement en avant, comme pour prévenir du danger son ami. Mais Jacques, les mains hautes, les doigts écartés, lui dit

174 LES TYRAxNS

simplement à demi -voix celte forte et laconique parole :

— Je vous pile 1

Beautrubin leva son regard vers Tathlétique garçon qui surplombait sur lui. Il pâlit, soupira... et laissa Ciire la fatalité.

Louspillac, cependant, n'était plus qu'à* un pas de son adversaire. Un dernier mouvement, — il touche du genou le genou de Michel ; à Tinstant, il presse d\in geste convulsif la détente ; le coup part, les deux balles effleurent les cheveux de Michel et vont briser à. vingt pas de là les jeunes branches d'un acacia nain. Louspillac, plus prompt que Féclair, arrache son bandeau, et voit, spectacle foudroyapt ! son adversaire à genoux, le buste renversé en arrière,, le menaçant de sou arme dirigée vers son front en droite et ferme Hgne. Louspillac jette un cri, et, d'un geste instinctif et rapide, enlève le bandeau de Michel, peut-être pour qu'il voie bien du moins la mort qu'il va donner.

— Ce n'était pas permis ! dit-il en même temps d'une voix étranglée, désignant vaguement la posture de Michel.

— Si fait ! car ce n'était pas défendu ! Ne bougez

pas, monsieur ! ne bougez pas ! Votre vie m'appartient à celte heure I

Michel, calme et courroucé, était beau, en ce moment, comme le fier et sévère archange dont il portait le nom. A genoux, c'était lui qui semblait debout ! Louspillac était lâche, mais non pas poltron ; pourtant une sueur froide lui coulait du front, ses dents claquaîent, ses membres tremblaient.

— Ne le tuez pas! gémit piteusement Beautrubin.

— Ne pas le tuer! Ah ! l'âme de Jules Firmin est en moi ! Si je n'use pas de mon droit, accomplira- t-il loyalement la condition que je lui imposerai ?

— Laquelle ? demanda Louspillac anéanti.

— Quitter demain le pays pour n'y jamais revenir.

— Ce s... pays? pas demain ! ce soir I s'écria impétueusement Louspillac.

— Et, de loin comme de près, vous cesserez de persécuter Jacqueline ?

— Oui ! que le diable l'emporte !

— Sur quoi me jurez-vous?

— Sur l'honneur.

— Soit, dit Michel avec un peu d'ironie. Si* vous manquez, à votre parole, vous aurez à revenir là, à.

t76 LES TYRANS

celle place où nous sommes, sous le feu de ce pistolet. Ces deux messieurs en sont témoins. En attendant» allez, — j'ai horreur de tuer, moi! vous êtes libre et quille, — si ce n'est de Dieu.

Michel se leva, retira la capsule de son pistolet et le rendit à Beautrubin.

Ainsi David vainquit GoUath encore une fois, mais, fort jusqu'à la fin, lui fit grâce.

Pour Louspillac, son grand corps gauche et roide était plus roide et plus gauche que jamais. Il fourra son pistolet dans sa poche, respira fortement, s'essuya le front, alla prendre son chapeau. Il avait le pas comme ivre, et il riait d'un rire à la fois niais, insolent, furieux et joyeux.

— Adieu, monsieur mon vainqueur ! dit-il à Michel. C'est égal, vous n'avez pas eu grand'peine à me viser comme ça, géométriquement

— Vous m'aviez défié de me battre au compas ! réponJit froidement Michel.

— Venez, Beautrubin ! dit Louspillac.

Ils s'éloignèrent à grands pas par la campagne, car du côté de la route les curieux s'étaient insensiblement rapprochés.

Le soir même, à onze heures, un cabriolet vint

prendre Louspillac et Beautrubin et les conduisit à Angers. Le lendemain, M. Molinean, le notaire, reçut de Beautrubin une lettre qui le priait de mettre en vente sa maison et son jardin.

Ulu m de l'eau.

Quelques semaines après, dans les derniers jours d'octobre, par une pure et fraîche matinée, une xiffluence relativement considérable accompagnait sur le quai de TOudon, Michel quittant Bellevue pour retourner à Paris. Louis et Jacques avaient voulu épargner à leur ami les cahots de la diligence, et allaient le conduire par eau à Angers, dans le canot du moulin. Madame Firmin et Jacqueline étaient de la par-

lie, et, assises déjà au fond du canot» attendaient la fin des adieux.

Mais les adieux ne finissaient pas ; les serrements

de mains, les soubaits, les recommandations se renouvelaient et se succédaient sans cesse. Les grosses constructions de la nouvelle mairie étaient achevées/ le drapeau des couvreurs flottait sur le toit, un jeune architecte d'Angers devait, sur les indications de Michel, surveiller les derniers détails ; mais tous conjuraient Michel de revenir au printemps revoir son œuvre complète.

n y avait là, sur la berge, toute la trop nombreuse population de cette histoire : — M. et madame Fabert et Céleste ; M. Molineau et sa vaillante femme, qui ne jurait plus maintenant que par le nouveau vainqueur]; M. et madame Bigle; Jacquot et Jacquinet; le bonhomme Sanas, le prudent Rusant, le pétulant Quoniam , le pauvre petit vieux Genouillot , le célèbre Fortin lui-méme> nommé enfin membre et président de la Société des Amis des Arts, sur la généreuse démission de Michel. Ajoutez les ouvriers de la mairie, les curieux, les ennemis et les victimes de Louspillac et de Beautrubin : c'était presque une foule, une foule enthousiaste, une foule attristée.

La bourgade que Michel avait dotée de son Hôtel de Ville et délivrée de son tyran ne pouvait laisser partir froidement son architecte et son héros» et loi apportait naturellement ces témoignages et ces vœux dont les peuplades primitives devaient fêter Âmphion bâtisseur de villes ou Hâ*cule dompteur de monstres. Que Ton compare ce départ triomphal à la faite nocturne de LouspUlac et de Beautrabin» et que Ton nie la justice!

Michel enfin s'arracha aux vivats et aux embrassements et s'élança sur la barque, d'où il adressa de la main un dernier salut à tous ses vieux amis de deux mois. Louis et Jacques avaient déjà détaché l'amarre, et quelques coups de rames et un détour de la rivière dérobèrent bientôt à Michel la petite ville où il laissait le cahne, la paix et la gaieté, pour, aller se replonger dans le bruit, la lutte et la mélancolie de Paris.

Néanmoins, la meilleure et la plus chère part de Bellevue restait encore pour un peu de temps à ses côtés avec Jacqueline et Louis.

Jacqueline et Louis n'étaient pas mariés encore. Leurs noces devaient se faire sous huit jours*. Michel, ardemment supplié d'y servir de témoin, avait allégué

de graves affaires nécessitant impérieusement sa présence à Paris. Louis arait beaucoup insisté, laeqiœline... un peu moins. Ibis la raison avait fini par remporter.

<c La raison » est le mot; car pour un jeune homne passionné comme Michel, il y avait peutrétre de I& folie à s'oublier dans une. trop longue intimité avoc une fille charmante comme Jacqueline. La loyauté de Michel était par bonheur son talisman. II ne posait vouloir perdre ceux qu'il avait sauvés, et jouer le rôle

. du serpent dans le paradis qu'il leur avait fait. Apiès avoir vaincu Louspillac, il devait se vaincre Idi^-méme, c'est évident. N'importe! le plus courageux était Picore de fuir.

Et il foyait. Doucement emporté par la hsjtqae comme par un songe, il regardait, pensif^ passer H s'effacer les paysages. Rien de plus ravissant et de plus varié que ces bords de TOudon. Parfois un bois tout chantant d'oiseaux croisait par-dessus la petite liviére ses branches et ses feuilles et enfermait la barque et les voyageurs dans une diambre de verda»

, d'où ils ne voyaient pas même le ciel. Puis, an soitir de là, quelques roches faisant {^os dos, resseiraieat» ^ntournaîent et précipitaient le cours de Fean» et te

capitaine Jacques et son matelot Louis devaient, pendant cinq minutes, donner toute leur attention à la manœuvre. Mais bientôt les rives s'abaissaient , la plaine s'étendait au loin brillante et dorée, la riviëre coulait droite et calme , et les rameurs laissaient la barque aller toute seule au gré de la vs^gœ lente.

Michel, par instants, se croyait vraiment dans un rêve, dans un rôve à la fois heureux et douloureux/ La vie a de ces hallucinations. Ce tableau mouvant dô la campagne, le souvenir de ces deux mois si pleins et si rapides, la présence, tout à l'heure dissipée, des derniers amis, de ceux qui avaient occupé surtout ^e coin frais et reposé de son existence, tout cela dans le cœur et la pensée de Michel semblait apparaître et disparaître à travers un prisme.

n n'était guère, on le congoit, en train de parler. Jacques, qui n'était pas en général fort causeur, entonnait seulement par intervalles, d'une voix pleine et forte, quelque chanson rustique. Louis et sa mère relevaient seuls la conversation, remerciaient Michel av(» effusion de leur délivrance, et lui faisaient promettre, pour la vingtième fois, de revenir^ la saison procMne, à Bellevue^

Pour Jacqueline, si vivante et si enjouée d'ordinaire, elle se taisait et songeait, répondant seulement aux questions directes par un sourire vague et des monosyllabes distraits. La petite langue rose ne passait que lentement sur ses lèvres, comme si, pour rinstant, elle trouvait amëre la coupe de la vie I Évidemment Jacqueline était triste. La nuance moins

flatteuse pour Michel, c'est qu'elle ne cherchait pas du tout à dissimuler sa tristesse.

Mais ce n'était pas ce qu'il avait de vaniteux qui était touché en lui, c'était ce qu'il avait de tendre, et il se disait :

— Allons ! pauvre chercheur d'idéal I quand tu douteras, quand tu souffriras parce que tu verras t'échapper ton rêve, tu pourras du moins te consoler en pensant qu'il y a quelque part au monde une ^e, douce et simple, pour laquelle, au fond et de loin, tu as été un instant, toi-même, ce rêve que tn n'atteindras jamais.

Le moment de la séparation approchait. Ce n'était déjà plus l'Oudon , c'était la Mayenne. Puis ce fut la Sarlhe, ;puis Angers. Pendant la dernière demi-heure, tous furent silencieux , et l'on n'entendit dans la barque que la cadence des rames régulières.

On n'eut pas plutôt touché le quai qu'il fallut se dire tout de suite le dernier adieu. Le patron d'un bateau qui devait remorquer la barque au retour attendait avec impatience^ et, quant au chemin de fer, il n'attendait pas. Michel échangea donc vite de bonnes et chaudes poignées de main avec Louis et avec Jacques. Madame Firmin Tembrassa comme un fils. Puis, elle poussa vers lui Jacqueline, qui se tenait là interdite et pâlissante.

— Embrassez-la donc aussi ! dit-elle.

Michel alors l'embrassa sur les deux joues. Sur'une de ces joues roulait une petite larme, tiède, furtive, venue du cœur. La lèvre de Michel but cette larme amère et suave, cent fois plus précietise qu'une perle dans la coupe d'un roi d'Orient. Ce second baiser, ' pris avec l'autorisation maternelle, ne pardonnait-il pas et ne puriflait-il pas le premier?... il fallait ' q[ue, dans cette aventure chevaleresque et azurée, la justice effaçât jusc[u'à la dernière trace de la violence.

Michel éfait déjà loin sur le quai, qu'on lui criait encore de la barque :

— A l'année prochaine !

n répondait :

— A l'année prochaine I Et dans son cœur :

— Â jamais t

Qae sont devenus cependant Louspillac et Beautnibin ? Nous n'avons pas eu encore de leurs nouvelles, mais nous en aurons quelque jour. Leur histoire à eux n'est pas finie et leur compte est bon; car Michel, pour ne les avoir fait payer qu'à demi, a passé le reste de leur dette à Tordre de Dieu.

A GÉRABD DE NERVAL

Si je vous adresse, mon cher Gérard, cette pochade sans importance, c'est que tous connaissez intimement le héros de cette histoire, lequel aurait dû en être l'historien, n faisait lui-même partie de cette forte et

amusante génération de 1830, et il faut désespérer d'en

rendre comme lui les fantaisies, les turbulences, les

hyperboles, — ce faux si vrai, ce rire si sérieux et si

convaincu. Aujourd'hui nous rions eiïcore mais nous

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