‹ Les tyrans de village (volume 3)Chapitre 4 sur 17 · U LES TYRANS · texte numérisé non relu

U LES TYRANS

commence à s'ennuyer aussi. Essayons de monter l'imagination de ce grand Gilles.

— Voilà un temps assez agréable, monsieur l dit-il à voix haute.

Le jeune meunier regarda le ciel, éleva dans l'air une vaste main et secoua la tète avec une grimace dédaigneuse, comme pour dire :

— Agréable ? peuh ! le vent est bien plat I Mais il ne prononça pas une syllabe.

— Monsieur, continua le voyageur, vous excuserez, j'espère, la liberté que j'ai prîse de dessiner votre ravissant moulin.

Le mimique meunier sourit largement et répondit, mais par le seul mouvement des épaules et de l'avantbras :

— Qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse ?

— Serait-il muet? se demanda le voyageur. Il faut absolument s'en assurer.

Et de la forme affirmative passant à l'interrogative, il reprit brusquement :

— Pardon 1 quelle heure peut-il bien être, monsieur, s'il vous plaît?

Le somnolent meunier ouvrit enfin sa grande bouche et dit :

— Une heure.

— Il parle! oh ! qu'il est mtéressant ! pensa le voya* geur.

— Une heure! répéta-t-il tout haut; je ne m'étonne plus si j'ai faim. Depuis hier soir, mon cher monsieur, je n'ai ptis qu'une tasse de café ce matin h Angers. Et sans pain encore !

— Ah ! dit le meunier.

— De sorte que, vous concevez, je me sens talonné par un appétit féroce.

— Ah!

— Est-ce que vous seriez assez aimable, mon brave monsieur, pour m'indiquer une auberge aux environs?

T- A Bellevue.

— A Bellevue seulement ! OU ! c'est bien loin ! Près d'une lieue, je crois?

— Oui.

— Miséricorde 1 Je tomberais d'inanition sur la route. Mais il doit y avoir quelque endroit un peu plus proche, où je trouverais à casser une croûte et à boire un coup ?

— Non.

— Je n'ai pas besoin, vous entendez, que ce soit

précisément une auberge. Je ne suis pas difficile, allez !

Silence de l'indifférait meunier.

— Je ne suis pas difficile du tout. Mais, j'y pense, vous même, mon cher monsieur, — pardonnez Tindiscrélion d'un affamé, — vous auriez peut-être bien à me céder de quoi faire une omelette, hein ?

— Non.

— Un peu de fromage, alors ?

— Non.

— Des fruits, au moins?

Signe négatif du meunier.

— Du lait ? Ah 1 du bon vrai lait?

Deuxième signe négatif.

— Mais du pain ? vous avez du pain au moulin, que. diable !

Troisième signe négatif.

— Je n'ai pas besoin, reprit le voyageur avec quelque sécheresse, de dire plus clairement que vous me vendriez C3 pain que je vous demande.

— Oii ! je ne suis pas assez pauvre pour ça ! dit le meunier.

— Très-bien 1 Alors, bah ! donnez-le-moi, ce pain hospitalier.

— Oh ! oui-da, vous êtes trop riche !

— Mais sacrebleu ! riche on non, je mears de faim ! s'ëcria le voyageur avec désespoir.

Dans le même instant, il vit luire sur la face pleine lune du meunier quelque chose qui ressemblait à une expression joyeuse, et il entendit à quelques pas derrière lui partir la fusée d'un éclat de rire, mais d'un éclat de rire si frais, si jeune, si musical, si franc et si bon, qu'il devait en être et en fut beaucoup plus charmé qu'offensé.

Ce malicieux et bienveillant éclat de rire s'expliqua, en effet, à lui sous la forme d'une délicieuse jeuçe fille. Au-dessus d'un buisson fleuri, et encadré par un chapeau de paille, le joli visage lui apparut encore épanoui par cette jolie gaieté. La rieuse était'prise en flagrant délit.

Toute rougissante, elle s'efforça du moins de reprendre son sérieux ; mais, par malheur, le grand farinier s'avançait dans le moment d'un air de satisfaction et de stupéfaction si gauche, en disant : — Eh bieni qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? — que de nouveau le fou rire de la jeune fille prit sa volée; mais cette fois le voyageur , gagné par- la contagion, justiQa son hilarité en la partageant. Et voi-

là, j'espère» une corniaissance gsûement commencée !

Q&ptxïdmif elle et loi, tout en riant, se regardaient, et, en se regardant, cessèr^t pm k peu de rire.

Dès ce premier coup d'œil, ils ne durent pas trop se déplaire l'un à l'autre : — lui, de moyenne taille, mats ferme avec son apparence délicate; la bouche un peu railleuse sous sa fine moustache noine, mais l'œil vif, doux et hardi sous son front large et ouvert; pftle, maigre et fatigué, mais plein d'ardeur, d'esprit et de vie. postérité, voilà comment était fait un chercheur d'art au dix-neuvième siècle 1 Elle, blonde aux yeux bruns, avec un teint couleur de rose de buisson, pas bien grande mais svelte à ravir, petits pieds et petites mains, la mine vive et résolue, gaieté et pureté, blancheur et fraîcheur. humanité, voilà de quoi se compose une jolie fille dans tous les temps !

Au respectueux salut du jeune homme elle répondit par une gracieuse révérence.

— Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a donc? répétait le meunier, qui avait l'ébahissement tenace.

— II y â, Jacques, répondit la jolie fille, que si tu voyais ton air ahuri dans ton miroir à barbe, tu te rirais toi-même au nez. Et, tout à l'heure, il y avait les drôles de réponses que tu faisais à monsieur. Ah 1

c'est comme ça qae ta entends rhospitalité, t(» ! Moi qui Tenais te demander k déjeuner i «^ Ofa! vous, e'est difiétent» ma marraine.

— Tu as donc du pain? •*-Parbleal *-*Etdalait?

«^ Aussi.

«»-Etdes<BQ&?

-* Tout de mdmè.

««» Mais si j'invitais quelqu'un à déjeuner avec moi?

'^ Ma marraine, il y en aurait pour deux.

— Et si 9 pour réparer ta maladresse, c'était monsieur que j'invitais?

'^ Monsieur serait le bien-venu, ma marraine.

— Tiens 1 liens I tiens ! se dit le voyageur enchanté. Mais, mademoiselle, reprit-il & haute voix, je n'ai pas le bonheur d'être connu de vous. Je suis étranger.

*«EhI monsieur, c'est bien comme étranger et comme étranger affamé, que je vous invite. Je ne veux pas que vous emportiez une si mauvaise opinion des gens et des vivres de notre pays.

Un regard quelque peu moqueur errait toujours dans les yeux brillants de la jeune fille. Elle promenait sur

ses lèvres entr'ouvertes sa petite langue fine et rose ; — ce que le voyageur prit encore pour une expression de raillerie et ce qui réellement n'était chez elle qu'une charmante vilaine habitude.

— Est-ce que la campagnarde, si toutefois c'est une campagnarde, se burierait du Parisien? pensa-t-il.

Il se composa un air moitié digne, moitié enjoué.

•— Il convient pourtant, mademoiselle, que vous sachiez au moins qui je suis. Â défaut d'ami commun , permettez-moi de vous présenter moi-même M. Michel D***, architecte de Paris.

— Alors je vous présente mademoiselle Jacqueline ^ Loyseau, habitante de Bellevue. '

— Propriétaire de ce moulin et des deux autres que vous voyez là-bas, ajouta le farinier, qui s'était approché.

•» Allons ! reprit la jeune fille, noms et qualités. Je crois, monsieur, que nous savons à présent l'un de l'autre tout ce qu'il faut pour que vous acceptiez sans cérémonie mon offre comme je vous la fais.

— De grand cœur! dit Michel.

— Très-bien I Le temps est doux, vouloz-vous déjeuner en plein air sous ce berceau? C'est plus gai. Seulement , qu*as-tu à nous donner, Jacques? J^apporte

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dans mon panier du cbasselas et des pèches de mon jardin ; mais il faudrait pour monsieur quelque chose de moins champêtre. ^

— Nen pas ! non pas ! dit Michel. Comment I du raisin, des pèches, ce bon air, cette gracieuse compagnie I mais qu'est-ce qu'on peut désirer de plus?

— Allons, Jacques, reprit Jacqueline, monsieur est, ta le vois, aussi frugal que poli. Tu vas le servir assez mal; sers-le vite au moins, mon cher filleul.

— Ce sera fait dans deux minutes^ marraine.

Le grand meunier disparut prestement dans le moulin. Jacqueline se débarrassa de son chapeau et de son ch&le et vint s'asseoir sous le berceau en face de Michel de plus en plus ravi de ces gentilles manières et de cette tranche humeur.

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Michel et Jacqueline se regardaient à la dérobée, pensifs et — pourquoi ne pas le dire? — un peu curieux l'un de Tautre. EBe reprit la première :

— Vous dessiniez, monsieur? Est*ce que vous dessiniez le moulin?

•^ Mon Dieu, oui ! mais j^ai fini : je travaillais depuis plus d'une heure.

— Et peut-on voir votre dessin ?

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— Sans doute, mademoiselle. Le voici.

— Oh! comme c'est ça! s'écria-t-elle avec- mie satisfaction naïve. Quelle image resseinblante ! Tout y est : les grandes ailes, la toiture, l'échelle et le paysage aussi. C'est Jacques qui fume là sa pipe. Il est drôle! Vous vous servez donc de crayons de couleur? Comme c'est gai et proprement fait! Est-il possible, monsieur, que vous n'ayez mis qu'une heure à tout cet ouvragelà?

— Enfin ! pensa Michel,* voilà le bout de la langue de la provinciale qui passe ! — Justement, la petite langue vermeille se démenait entre les lèvres roses.

Michel, qui avait eu peur un moment d'être la dupe de quelque fée de Paris déguisée, se sentit rassuré et offrit galamment son esquisse à Jacqueline.

— Non, je cramdrais de vous en priver, dit-elle.

— Âhl c'est vous maintenant qui faites des cérémonies I

— Mais pas du tout, j'accepte alors. Tant pis pour vous, tant mieux pour n^oi ! Je ferai encadrer votre dessin , monsieur , je le clouerai dans ma chambre , et, comme cela, j'aurai toujours sous les yeux mon moulin et mon filleul.

— Votre filleul! votre filleul!... Pardon! chaqu

fois que vous appelez ce jeune géant joafBa votre filleuly — on qu'il vous appelle sa marraine» -r vous ne vous apercevez pas que je fais un soubresaut d'incrédulité? Ce n'est guère vraisemblable que vous ayez tenu ce gaillard-là sur les fonts de baptême.

— C'est pourtant vrai ! Quel âge me donnez-vous donc?

— Flatterie à part, si je vous regarde, je dirai seize ans, ety si je raisonne, dix-huit.

— Eh bien! je vais sur vingt-deux ans, monsieur. Je suis très-majeure, voyez-vous !

— - sancta simplicitas! se dit Michel deux fois étonné : ce n'est décidément pas une Parisienne. — Votre acte de naissance doit mentir, reprit-il.

— Non, il ne ment pas ! J'ai bien vingt et un ans passés; Jacques, l'ainé de mes filleuls, en a dix-neuf, et ses deux cadets, Jacquot et Jacquinet, qui sont jumeaux, vont en avoir dix-huit.

— Que de Jacques!

— Oui, n'estrce pas? Il faut que vous sachiez que ces trois moulins qui tournent sur la colline, mon brave père les faisait tourner quand il vivait. Mon père, n^onsieur, ajouta Jacqueline émue, m'a laissée orpheline il y a trois ans; ma pauvre mère était morlc en

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