CÉCILE
Adéline consulta néanmoins son père, pour savoir si elle devait accepter une si grosse somme. Protat se trouva embarrassé d'être pris pour juge dans une cause où il se considérait un peu comme partie, et où nécessairement son jugement se trouvait fait d'avance. Il feignit de partager l'hésitation de sa fille, il trouva des pour et des contre, et au
milieu de c°Ue apparence de discussion ingénieuse, il sut finalement amener Àdeliae à une acceptation, en insistant surtout sur le chagrin qu'un refus pourrait causer à la donatrice. « Si elle t'avait mis ça dans la main comme une aumône, il aurait fallu voir, dit-il ; mais c'est offert ai gentiment, qu'il n'y a pas moyen de refuser. D'ailleurs nous ne sommes pas asse* pauvres pour noua montrer orgueilleux. Faute de cet argent-là, tu n'aurais pas coiffé sainte Catherine; mais quand tu te marieras, mon gendre ne sera pas fâché de trouver ces chiffons-là dans ta corbeille de noces, et de plus ils te permettront de te montrer difficile. »
Le retour de la jeune fille d?ns la maison paternelle y fut l'objet d'un bouleversement général. Protêt voulut qu'elle habitât la plus belle chambre, et, ne la trouvant pas assez belle, il fit venir le meilleur tapissier de Nemours, pour que teite pièce fût ornée de façon à ne pas jurer avec le joli mobilier qui devait la garnir. Adeline laissa faire spn père en tout ce qui concernait l'embellissement de son intérieur, mais, au grand étonnement du bonhomme, elle ne voulut pas consentir à porter ses toilettes de ville, et se fit habiller A la façon des filles du pays. Elle voulut même d'abord se charger de tous les soins de la maison ; mais soit faiblesse, soit inhabileté, elle n'y put tenir longtemps, et permit alors l'introduction d'une servante. On sait quelles raisons'décidèrent Protat à prendre la mère Madelon. Le sabotier fut si heureux d'avoir enfin la jouissance de sa fille, qu'il en perdit presque (a tète dans les premiers jours. Il avait laissé son établi, et passait tout son temps à regarder sa petiote se mouvoir avec grâce dans cette môme chambre où ses pre*
mie* pat avaient été pendant longtemps si chancelants. Il se rappelait comment il s'était montré injuste avec elle dans son jeune âge, et combien de lois il avait peu ménagé à sa chétive enfance les colères et les brutalités qu* lui avaient mérité sa réputation de mauvais père, 11 se demandait si les remords et les douleurs qu'il avait endurés depuis étaient une expiation suffisante. Il s'inquiétait surtout de savoir ai aucun souvenir de ses premières années n'a? ait laissé de traces dans le eœur de son enfant. Il osait i peine l'interroger sur le passé, tant il craignait d'entendre sortir de sa bouche une aeule parole qui lui prouvât que la jeune fille, maintenant florissante de santé, et qu'il étouffait de caresses, se rappelait le temps où elle comprimait les cris de sa souffrance pour ne pas éveiller aa mauvaise humeur. Sans cesse eu observation devant sa fille , il l'étudiait-dans toutes sds actions, dans les propos les plua insignifiants. Psychologue sans le savoir, i) passait toutes les pensées d'Àdellne au orible d'une minutieuse analyse, pour découvrir s'il ne restait aucune amertume au fond de eette âme qu'il avait frois* §ée. La nuit, il se relevait pour aller la voir dormir. Il écoutait le souffle pur et régulier qui s'échappait de cette poitrine longtemps déchirée par une toux cruelle, 11 ramenait, sur ses épaulea le drap qui s'était écarté, Il la bordait dans sa couverture \ son idolâtrie devinait par intuition toutes ces délicatesses de soins et d'attentions qui viennent seulement & l'esprit des mères les plos tendres ou des amants les plus épris*
Une nuit, Adellne se réveilla pendant que soif père était an pied de son lit»
— Pavais cru t'entendre tousser» dit-il, un peu embarrassé. *
— Tu sais bien que je ne tousse plus, dit-elle en riant, et puis j'en aurais envie que je me retiendrais.
Quoique ces paroles eussent été dites très-naturellement et sans aucun dessein, Protêt crut y voir une allusion au passé. Adeline le vit si triste, qu'elle comprit que son père avait vu un reproche dans ces quelques mots. Elle le convainquit qu'il s'était trompé avec des propos si câlins , elle le combla de caresses si douces, si finalement passionnées, que le bonhomme lui dit, moitié riant, moitié pleurant: — Oh I fais-moi du mal souvent, si tu dois me guérir comme ça.
Malgré toute l'affection qu'on lui témoignait dans la maison de madame de Bellerie, Adeline avait souvent remarqué des nuances qui établissaient une différence entre les soins dont elle était l'objet et ceux qui entouraient la fille de la maison, que ses parents aimaient jusqu'à l'adoration. En se voyant l'idole de son père, elle comprit et apprécia bientôt de quel amour elle avait été privée pendant tout le temps où elle avait été l'enfant d'une famille étrangère. Fille de cœur et de sens, elle sut convenir qu'elle n'était qu'une modeste figure villageoise qu'un caprice du hasard avait pendant quelque temps placée, ou peut-être déplacée dans un cadre brillant. Aussi oublia- 1 -elle promptement les recherches de son ancienne existence, les habitudes de luxe et d'élégance qui lui avaient été familières , et si elle ne les oublia point complètement, au moins ne donna-t-elle aucun signe extérieur qui pût foire supposer à son père qu'elle regrettait sa vie passée. Installée reine et maîtresse dans ce rustique in-
térieur, elle s'efforça d'y faire sa loi douce, et de n'y régner que pour donner de la Jbie à qui lui donnait tant d'amour. À son retour, elle avait retrouvé l'enfant recueilli par son père, le petit Zéphyr, qui avait alors onze ans, et qu'on avait» par une ironique antiphrase, ainsi nommé à cause de sa nonchalance et de la lourdeur de sa démarche. Ce petit bon* homme aimait l'oisiveté avec impudence, et son penchante ne rien faire s'était manifesté dès ses premières années. Quand le-sabotier, son père adoptif, avait voulu l'envoyer à F école communale pour qu'il y apprit à lire et à écrire. Zéphyr n'était jamais sorti de classe sans être coiffé du bonnet d'âne, et chacune des vingt-cinq lettres de l'alphabet lui avait valu un millier dé palettes. Toutes les remontrances du sabotier n'y faisaient rien, les plus rudes corrections le trouvaient insensible. Il avait l'activité en horreur. Le jeu même, cette passion de l'enfance, lui paraissait une fatigue; mais pour dormir une heure de plus par jour, il aurait avec joie renoncé à un repas. Lorsque le bonhomme Protat l'avait mis à son établi de sabotier, autant pour l'utiliser comme apprenti que pour lui mettre entre les mains un état dont il pourrait vivre plus tard, Zéphyr resta plus d'une année avant de connaître par leur nom les outilâ de son métier. Dès que son maître tournait le dos, il s'échappait de la maison pour aller regarder pendant des heures les bouillon$ que faisait l'écluse du moulin. Un autre de ses plaisirs était de se cou* cher en plein soleil dans la prairie située de l'autre côté du Loing. Enfoui dans les hautes herbes qui le cachaient, il regardait courir les nuages chassés par le vent. Quand la faim le pressait par trop, il rentrait à la maison et subissait
f ouragan du père Protat avec la placidité d'une brûle ou d'un roc. Zéphyr n'était cependant pas un idiot; il avait au contraire beaucoup d'intelligence, mais il dédaignait de la laisser voir, comme s'il eût craint que son maître n'eût es* aayé d'en tirer parti. Un trait peindra le caractère de cet en* ftrnt biiarre, né pour mener la pareaaeoae vie du laazarone napolitain. Un jour qu'il s'était montré encore plus négligent que de coutume, Prêtât lui dit très-gravement a *- Va-t-en dana les Trembleau couper un bâton de cornouiller, pour remplacer celui que je viens de te casser sur les épaules.
Zéphyr alla dana lea Trembleaux, et rapporta six bâtons qui pouvaient passer pour des gourdins.
— Je ne t'en avais demandé qu'un * dit le sabotier, en Voilà une demi-douzaine.
— C'est pour ne pas y retourner si souvent que j'en rapporte une provision» répendît tranquillement l'apprenti.
Adeline s'intéressa à Zéphyr, et essaya de le corriger de ion incurable nonchalance. L'apprenti, rebelle aux dura accents de Protat, tenta de ae montrer obéissant à la voix douce de cette jeune fille, qui tamponnait, pour ainsi dire, les gourmadea paternelles avec des caresses.
Tels étaient les antécédents, utiles à connaître, des personnages que le peintre Lazare avait rencontrés dans l'intérieur du sabotier Protat, quand un hasard l'avait rendu, pour la première fols, l'hôte de celui-ci, deux ans avant l'époque où nous l'avons vu revenir à Montigny pour la troisième fols.
Querelle* 4ep»e*U«ac«.
Nous reprendrons le récit de cette histoire à l'endroit où elle commence véritablement, c'est-à-dire & l'arrivée du peintre Lazare à Montigoy, (A nos lecteurs te rappelleront sans doute la bienveiliante réception que s'était hâté de lut faire le sabotier Protat. On n'aura pas oublié non plus que la jeune Adeline n'avait pu dissimuler entièrement le troubla ingénu que lui causait le retour de l'artiste, bien que ce retour eût été annoncé plusieurs jours à l'avance et qu'elle eût eu le temps nécessaire pour se préparer une attitude réservée. La vieille mère Madelon elle-même, comme on l'a pu voir au commencement de ce récit, avait contribué au bon accueil que tout le monde taisait au jeune dé$igneu», en tâchant de se distinguer plus que jamais dans l'accomplisse-
ment de ses fonctions de cordon bleu. Après être venue recevoir les compliments que lui méritait le triomphal déjeuner qu'elle avait préparé à l'appétit du voyageur, la bonne femme, on voudra bien se le rappeler encore, était retournée à ses fourneaux, emmenant avec elle sa jeune maîtresse pour qu'elle lui indiquât la façon de se servir d'une cafetière d'un nouveau modèle, inaugurée le matin dans la maison à l'occasion du retour de leur hôte. Enfin, et pour derniers souvenirs qui relieront complètement dans l'esprit du lecteur les détails contenus dans le premier chapitre, nous conclurons par lui rappeler que l'apprenti Zéphyr était, dans toute la maison, le seul qui se fût montré hostile à l'arrivée de Lazare. Sans que personne en eût pu soupçonner la raison, il avait quitté l'artiste au seuil du logis de son maître, et avait disparu aussi rapidement que si on l'eût escamoté.
— Mais, demandait Lazare à son hôte, en l'obligeant à trinquer encore une fois avec lui, pourquoi donc la fillette Adeline est-elle remontée là-haut si vite ? J'ai eu à peine le temps de la féliciter sur sa bonne mine.
— Je suis sûr, répondit le sabotier en lapant son vin avec la satisfaction d'un propriétaire, je suis sûr que ma fille et la Madelon sont remontées pour vous mijoter encore quelque friandise.
— - Vous me recevez beaucoup plus en ami qu'en pensionnaire, savez-vous ? dit le jeune homme.
— En seriez-vous fâché, et l'amitié de pauvres gens comme nous vous serait-elle importune?
Lazare protesta par un mouvement rapide,
— Non, n'est-ce pas? continua le sabotier. En tous cas,
ce serait bien mal. Quand , il y a trois jours, votre lettre est venue annoncer votre arrivée, elle a éclaté ici comme une bombe de joie. La petite n'y tenait plus d'aise, et la mère Madelon en était quasiment rajeunie. Il n'y a que Zéphyr qui ne s'est pas réjoui, et comme ça m'ennuyait de lui voir faire la mine quand nous étions tous contents, j'ai été forcé de le talocher pour le mettre de bonne humeur.
— Est-ce que j'aurais eu le malheur de déplaire à M. Zéphyr? dit l'artiste en riant. Je m'étais bien douté qu'il n'était pas satisfait de mon retour à Montigny, mais qu'est-ce que ça peut lui faire?
— Ah ! je m'en doute un brin, répondit le père Protat ; il se méfie cfue vous allez , comme es autres années, lui faire trimbaler vos outils sur le dos quand vous irez en forêt, et lui qui trouve déjà sa peau trop lourde à porter, ça va le gêner. Ah ! tenez, monsieur Lazare, je n'ai pas eu la main heureuse le soir où je l'ai ramassé tout bleu de froid sur le pavé de Bourron, et, sans reproche , le bon Dieu aurait pu aussi bien mettre un autre chrétien que lui dans le sale torchon où je l'ai trouvé. Ah ! si je n'avais pas fait vœu de recueillir un orphelin, après l'avoir retiré humainement , comme je l'ai fait, de la gueule du loup, il y a longtemps que je lui aurais dit : Mon garçon, tu dois avoir quelque part des parents dans le monde. Tu me diras que le monde est grand; mais tu as des jambes, fais-moi le plaisir d'aller chercher ta famille 1
— Allons, allons, père Protat» interrompit Lazare, vous ne dites pas ce que vous pensez, et ce n'est pas vrai que vous vous repentez d'une aussi bonne action dont Zéphyr se
montrera reconnaissant tôt ou tard, quand II appréciera ce que vous avez fait et ferez encore pour lui.
•«* Reconnaissant ! allez-y yoir ! Je gage qu'il ne connaît seulement pas plus le mot que la chose. Bst~ce qu'il n'aurait pas eu le temps de me la prouver se reconnaissance, depuis douce ans qu'il mange le pain de ma huche ? On ne peut pas dire qu'il pèche par ignorance quand il fait mal , car il est encore plus mauvais que bote. C'est pour ça que je le rudoie plus que je ne voudrais ; maie ce dr6le-là tenterait la patience d'un saint» Depuis que f essaie de lui apprendre mon métier, croiriez-vous qu'il n'est pas en état de mettre proprement une paire de sabots sur talon f Ab ! c'est une mauvaise graine. Tenez, n'en parlons plus.
~ C'est drôle cependant 1 fit Lazare. Je me rappelle que l'en dernier je faisais de lui tout ce que je voulais.
— C'est vrai» répondit le sabotier, il a eu quelque mois debonacet c'est même pendant ce temps-là qu'il a appris le peu qu'il sait, comme lire et écrire, par exemple; mais Dieu sait ce qu'il en a coûté I Adeline de patience et de morceaux de pain tendre ! J'étais même assez content de lui après voire absence ; les bons conseils que vous lui aviez donnés, l'habitude qu'il avait prise, en courant la forêt avec vous, de connaître la fatigue et de la supporter, l'avaient un peu corrigé de sa fainéantise. Il entendait volontiers raison quand je lui expliquais qu'un jour viendrait où il serait bien aise de savoir se servir .de l'état que je lui mettais dans les mains; enfin- je commençais ô croire que je pourrais tirer quelque chose de lui. En m'apercevant de ces changements favorables, dus en partie aux remontrances de ma fille, Qu*
ie câlinait comme s'il eût été son frère, je me disais en mot* même : Je m'y suis mal pris avec lui* Je l'ai tapé, il n'a pet bougé, Adeline le caresse, il remue. Pendant six mois, ça « bien été ou pas trop mal ; il commençait à évider propre* ment un morceau de frêne ou de châtaignier. Quand on lui disait de faire ceci ou ça, il n'était plus sourd , on ne l'en* tendait plus geindre du matin au soir, et, de mon eôté , ait m'arrivait de lui abattre une chiquenaude sur les oreilles» quand il restait un peu longtemps à fe're une coursé ou à comprendre une explication, la chiquenaude partie, je m'e* voulais presque à moi-même, et je l'envoyais jouer un mo* ment pour se consoler. Quand je dis jouer, t'ett-à-dire qu'il allait s'asseoir de l'autre côté de l'eau et regarder voler les hirondelles, sauter les grenouilles, ou qu'il t'amusait à voir tourner la roue du moulin. Mais un beau jour il paraîtrait qu'il s'est lassé d'avoir pris le bon chemin. Gomme s'il eût regretté les coups et les bourrades, Il s'est misé les rappeler en reprenant ses mauvaises habitudes : il a rechigné à la besogne; il fallait lui expliquer trois fols une chose pour qu'il ne la fit pas seulement une. rai décroché martinbâton ; ah 1 ouiche! c'était taper dans l'eau. Adeline s'est re» mise à le sermonner ; mais ces douceurs n'ont pas mieux réussi que ma branche de cornouiller, et encore moins. Ma fille et moi en désespérons maintenant. Aussi j'y suis bien décidé : un de ces matins, je lui fierai son sac, je mettrai dix écus au fond, et je le pousserai sur la route, à la grâce de Dieu ou à la volonté du diable.
— C'est singulier! dit Lazare, qui avait écouté avec une apparence d'intérêt le récit de son héte. Malgré la force
qu'il m'a faite tantôt, malgré la mauvaise disposition qu'il montre à mon égard , je m'intéresse à ee petit drôle ! Je ne peux pas croire qu'on naisse mauvais, comme une plante empoisonnée. Vous l'avez eu encore aux langes, vous êtes un brave et honnête homme qui n'avez pu que lui donner de bons conseils ; votre fille a eu pour lui les soins d'une bonne sœur; ce n'est donc pas dans votre maison qu'il s'est gâté.
— le ne pense pas comme vous, monsieur Lazare, répliqua le bonhomme Protat en secouant la tête, je crois qu'il y a des gais qui viennent au monde tout mauvais. Nous avons une voisine qui prend des nourrissons ; elle en avait un petit, dernièrement, qui n'a pas plutôt eu sa première dent, qu'il s'en est servi pour la mordre. Vous voyez donc bien !
Cette preuve, sur laquelle le sabotier s'appuyaii naïvement, fit sourire l'artiste, qui ne voulut cependant pas entamer une discussion avec lui sur une matière aussi sérieuse que celle du mal originel. Il avait pour système que toute singularité a une cause connue ou cachée, et il pria le sabotier de patienter encore quelque temps avant d'abandonner son- apprenti.
— Il n'a point le cœur ni l'esprit vicié, dit Lazare. L'an dernier particulièrement, pendant nos courses dans ce payé, j'ai causé avec lui comme on peut causer avec un gamin ; eh bien, je vous avouerai qu'il m'a souvent étonné, et que je lui ai entendu faire des remarques deux fois plus vieilles que son âge. Il a surtout une sensibilité extrême , ce qui est presque toujours l'indice d'un bon cœur. II est paresseux, c'est vrai ; mais sa paresse n'est pas la fainéantise : c'est la
paresse qui recherche l'immobilité de l'être, afin de pouvoir donner toute son activité à la pensée. 11 est paresseux à la manière des gens qui révent.
— A quoi peut-il rêver? demanda Protêt étonné.
— C'est son secret , répondit Lazare. Je pourrais m'étendre plus longuement à propos de certaines étrangetés que j'ai constatées dans la nature de votre apprenti, mais il faudrait entrer dans détails et des explications qui, sans vous offenser, père Protêt, ne vous expliqueraient rien.
— Et pourquoi donc cela ? fit le sabotier en manifestant un doute.
— Pourquoi? continua l'artiste. Mon Dieu... parce que... Enfin je vous promets que vous n'y entendriez rien.
— Je comprends tout ce que peut comprendre un homme qui a du bon sens et l'habitude d'en faire usage à la satisfaction des autres et à la sienne, répondit le père Protat avec un peu de dépit. Aussi je comprends, par exemple, que vous êtes un bon jeune homme qui vous intéressez au sort de ce petit drôle , et que vous tâchez de le blanchir de ses défauts, qui deviendront des vices. Je comprends que vous voulez profiter de ce que vous êtes ici pour lui faire de la Aorale, et lui expliquez qu'il me vole toutes les bouchées de pain qu'il mange ; mais je ne crois pas que lui veuille vous comprendre. Et, comme s'il avait deviné vos intentions à son égard, voilà qu'il détale comme un lièvre forcé.
— Il est vrai que, loin de me faire accueil, comme je m'y attendais, dit Lazare, ma présence a paru l'effaroucher. Il y a sans doute dans sa fuite un molif qui se rattache au secret dont je vous parlais, et c'est aussi probablement ce même
secret qui exerça une influence mystérieuse sur son caractère et ses façons d'agir. D'ailleurs sa disparition n'est qu'une boutade, il ne doit pas être loin, et si tard qu'il revienne, il reviendra toujours.
— Assurément qu'il reviendra ! dit le sabotier. Il reviendra dès qu'il sentira l'odeur de la soupe.
— Eh bien! reprit l'artiste, dès qu'il sera revenu, -je le prendrai à part, et je saurai bien découvrir pourquoi mon arrivée l'a mis en fuite.
— Tai peur que vous n'en tiriez rien, dit Protat. Zéphyr restera muet comme un poisson. Quand il s'est mis dans la tête de ne pas répondre, il se laisserait tuer sur la place plutôt que de desserrer les dents même pour dire un mensonge.
— Il n'est pas menteur en effet, j'ai eu occasion de le remarquer, fit Lazare. L'absence de ce défaut-là excuse i'ab sence de bien des qualités. C'est un bon signe que la franchise. Un enfant qui ne ment pas deviendra difficilement un malhonnête homme. C'est chose si facile et si tôt faite de dire autrement que l'on a pensé ou agi» — quand la vé* rite peut nuire. — Si Zéphyr était menteur, combien de fois aurait- il pu, quand il avait mal fait, trouver des excuses qui l'eussent mis à l'abri de vos corrections ! En préférant ne pas s'y soustraire, il faisait preuve de courage en même temps qu'il se rendait justice. Eh bien! ma fois, c'est encore là une qualité.
— Mais, monsieur Lazare, s'écria le sabotier, vous me surprenez beaucoup en vérité; si je vous laissais aller,
avant un quart d'beure vous m'auriez persuadé que ce pelit gueux-là est un modèle de toutes les vertus.
— Je ne vais pas si loin, fit l'artiste, je constate celles qu'il possède, voilà tout. Je vous demanda de ne point abandonner ce garçon avant mon départ, le crois qu'à cette époque et même avant, vous auras remarqué du changement dans sa personne. Si vous m'accordez cela, je vous demandera! en outre de ne plus vous ocouper de lui et de le laisser complètement livré à mon influence.
— Je ne suis pas curieux, fit Protat, mais je voudrais bien savoir comment vous comptez vous y prendre. Songez donc, monsieur Lazare, que moi, à qui il devrait obéir comme à un mettre, sinon comme à un père, il m'est impossible d'en taire rien qui vaille.
— C'est peut-être précisément le sentiment do cette autorité que vous le voulez forcer à reconnaître, qui éveille en lui le sentiment de la résistance. Peut-être possède -t W des instincts qui ne peuvent trouver leur application dans l'existence qu'il mène. C'est tout cela que j'aurai à débrouiller. Comment je m'y prendrai J Autrement que vous, cela est sûr ; — n'étant pour lui qu'un étranger, il se trouvera plus libre en face de moi.*- Pour gagner sa confiance, je me ferai, s'il le faut, son camarade. Enfin, soyez tranquille, j'ai mon plan.
— Tenez, dit le sabotier, vous êtes véritablement trop bon de vous intéresser à ce vaurlen-là.
— Ma bonté !... fit l'artiste en souriant. Mon Dieu ! père Protat, ne me faites pas meilleur que je ne suis. Dans fin* tôrôt que je porte è votre apprenti, ma bonté est beaucoup
moins en jeo que ma eoriosifé. Ce garçon m'intrigue ; c'est une espéee de rébus que je veux deviner. Dame, à la campagne, quand il fût mauvais temps, que Ton ne sait que ftire, on s'ennuie. Les distractions ne sont pas communes ici. Je m'amuserai à déchiffrer le problématique Zéphir. Autant vaudra cette occupation que d'aller jouer au piquet à la MaisotirBlancke.
— Faites à votre désir, monsieur Lazare, conclut le sa botier ; mais ne parlons plus de Zéphyr, ça m'obligera.
— C'est entendu, répondit l'artiste. Nous ne reparlerons de lui que lorsque nous aurons du bien à en dire. Espérons seulement que cela ne tardera pas.
Comme la conversation s'achevait, Adeline parut, apportant le café.
* Lazare, qui était particulièrement un fin gourmet à propos de cette liqueur, durant son précédent séjour dans la maison du sabotier s'était plaint plnsieurs fois de la manière dont la mère Madelon préparait le café. En effet, la bonne femme s'obstinait à employer le procédé élémentaire, qui consiste 4 faire bouillir en même temps marc et café dans un vase de terre et à précipiter ensuite dans le breuvage une braise ardente pour obtenir la clarification. Comme toutes les vieil» les gens que le progrès épouvante, sous quelque forme qu'il se manifeste, la mère Madelon, même dans les plus petites choses, avait l'amour des anciennes coutumes. Aussi, c'était-elle toujours refusée, tantôt sous un prétexte et tantôt aous un autre, à adopter l'invention que lui avait signalée Lazare ; mais le matin môme, en allant au marché à Moret, Adeline, qui s'était rappelé les nombreuses recommanda*»
lions de l'artiste à ce propos, avait, malgré une dernière opposition de la Madelon , qui voulait rester fidèle aux vieux tu, acheté le fameux ustensile, et elle venait d'obliger la servante à en faire usage. Pour convaincre celle-ci de la supériorité du nouveau procédé sur l'ancien, quand le breuvage fut passé, Adeline voulut le faire goûtera la bonne femme : elle refusa d'abord, puis elle finit par consentir. Mais, soit qu'elle ne voulût pas se rendre à l'évidence, parce que cet aveu eût donné tort à l'obstination qu'elle avait montrée, soit par tout autre motif, elle trouva le café détestable, prétendit qu'il avait pris l'odeur du fer-blanc, et mêla beaucoup de mauvaise humeur à ses réflexions. Enfin une discussion, très-pacifique au début, s'éleva à ce propos entre elle et sa jeune maîtresse. Adeline, habituée aux familiarités de la Madelon, lui répondit d'abord très-doucement et avec toute sorte de mesure, pour ne point l'irriter car elle se montrait vraiment agressive quand elle rencontrait une contradiction. Dans ces occasions, il arrivait souvent que sa langue allait plus vite qu'elle ne voulait ; il lui échappait alors des paroles qu'elle regrettait sans doute, mais qui n'en étaient pas moins dites et qui n'en avaient pas moins produit leur effet. Ces orages intérieurs avaient toujours pour point de départ quelque détail futile, comme celui que nous venons de signaler. Ordinairement Adeline n'avait pour mettre fin à ces querelles domestiques d'autre moyen que de laisser la place à la vieille servante, qui voulait toujours avoir le dernier mot, estimant dans son for intérieur qu'il était de son devoir de ne pas céder à une enfant Qdtét. H lui était môme arrivé plus d'une fois de répondre à
Àdeline comme celle-ci n'eût pas osé lui répondre, si elle eût été la servante et Madelon la maîtresse. La fille de Protêt s'efforçait de n'y prendre point garde ; mais elle souffrait Cependant de voir que la Madelon ne tenait pas compte de la réserve qu'elle lui témoignait a cause de son grand âge. Gomme toutes les natures qui possèdent en elles le sentiment de la justice et ne peuvent s'empêcher de l'invoquer même dans les circonstances où cela peut leur être préjudiciable, Âdellne était péniblement affectée d'être souvent Obligée d'acheter la paix et le silence de la vieille femme, en lui faisant tacitement des concessions qui affaiblissaient chaque jour son autorité, il arrivait alors ce qui arrive presque toujours en pareil cas, c'est que la Madelon, se faisant une force de la faiblesse d'Àdeline, perdait tout sentiment de retenue, et, par la vivacité de son langage, elle forçait la Jeune fille A élever tout à coup le sien au ton du commandement, et à lui faire comprendre clairement qu'après tout, eût-elle tort ou raison, en définitive elle était la maitresse de la maison et voulait être obéie. Mise en demeure de rentrer dans l'infériorité de sa condition, la Madelon épanchait alors toute sa bile.
— Maîtresse! s'écriait- elle. Ah! le voilà donc lâché le grand mot. Parce qu'on a été élevée dans du coton et qu'on a porté les modes des dames de Paris, on croit qu'on n'a jamais tort; on pense tout savoir sans avoir jamais rien appris. Par la raison qu'on a passé tout son temps à se laver les mains dans de l'eau de Cologne et à se fourrer de grandes épingles dans les cheveux, en se regardant dans le miroir ; parce qu'en a un bonhomme de père qui s'use le corps
du malin au soir, pendant que nous restons les bras croisés à lire dans des livres qui n'apprennent rien de bon, pour passer le temps, il faut qu'on taquine les domestiques. Si une pauvre vieille femme comme moi, dans l'intérêt de la maison, s'avise de vous remontrer avec douceur une bonne vérité, dont elle est sûre, on lui donne un démenti, — De quoi vous mêlez-vous, la vieille? Où donc avez-vous appris à servir, pour ne point savoir que les maîtres ont toujours raison ?— Eh bien : moi qui vous parle, mam'zelle* reprenait fa Madelon avec une nouvelle animation, je n'ai pas toujours eu une mauvaise jupe comme celle-ci, qui serait bonne à accrocher dans les cerisiers pour épouvanter les oiseaux. J'ai eu une maison aussi, qui en aurait bien contenu trois comme la vôtre : dans une année, mon homme et moi nous avons envoyé à moudre aux moulins d'Essonne plus de grain que ne pourrait en engranger en dix récoltes M. Protat, votre père, qui est si fier d'occuper le plus de faucilles en plaine quand vient le temps de la moisson, l'ai eu des domestiques aussi, pas un ni deux, mais jusqu'à dix, et c'eg en leur commandant que j'ai appris à servir. Quand une créature k mes gages me faisait voir mon tort, comme c'était, après tout, une manière de prendre mes intérêts, je ne la rudoyais pas comme vous me rudoyez, mam'zelle ;— je ne cherchais pas à humilier, parce qu'on était pauvre et vieux, et que j'étais, moi, jeune et riche, et belle aussi, par^ dessus le marché ; je disais ? — Un tel, ou une telle, tu sais cela aussi bien et même mieux que moi, puisque c'est fa besogne et pas la mienne. Fais donc comme tu l'entends, à ta guise, et n'en parlons plus... Et la maison n'en allait pas
plus mal, et ce serait encore la première et la meilleure ferme du pays, sans des malheurs... Mais voilà ! on devient pauvre, puis arrive le temps quf marie ensemble misère et vieillesse, et alors, pour un morceau de pain qu'on vous donne, faut tout subir, tout entendre, sans dire un mot. Ah! qu'il est dur le pain du maître, qu'il est roide à monter l'escalier des autres 1 ajoutait laMadeloii, sans se douter qu'elle parlait ainsi le langage même du vieux Dante. Et, comme si les Souvenirs de sa fortune passée lui eussent rendu plus triste l'aspect de sa situation, un levain d'acrimonie se répandait dans toutes ses paroles, et elle se laissait emporter à dire des choses qui étaient souvent de nature à faire douter si elle n'était pas en chemin de perdre sa raison.
Ces longues litanies se reproduisaient invariablement dans les mêmes termes chaque fois que la jeune Àdeline, ayant épuisé toute sa patience, revendiquait son autorité de maîtresse de maison. La fille du père Protat, sachant par expérience qu'une fois partie sur ce ton il était impossible d'arrêter la mère Madelon, l'écoutait sans lui répondre, et même sans l'entendre. La plupart de ces reproches n'ayant de près ni de loin aucun rapport avec la cause où la querelle avait pris naissance, elle laissait la servante se défendre aussi longuement qu'elle voulait contre des accusations chimériques. Elle lui permettait d'abuser trop souvent de Pinfériorité de sa position pour lui faire, à elle pauvre enfant qui ne demandait qu'à adoucir son amertume, un reproche de la supériorité où la plaçait le sort. Dans toutes les conditions, c'est un fait à remarquer que les gens qui ont
éprouvé de grands malheurs méconnaissent presque toujours la pitié que leur infortune inspire, etsont portés à prendre pour du dédain toutes les paroles ou tous les actes par lesquels cette pitié tend à se manifester. La mère Madelon, nous L'avons déjà dit, plus que tout autre partageait cette erreur. Âdeline ne s'émouvait donc pas de tous les mots que sa servante pouvait lui lancer à propos de quelques habitudes prises autrefois dans la maison de la marquise et auxquelles elle n'avait pas cru utile de renoncer. Elle n'en voulait pas à Madelon, lorsque celle-ci lui reprochait presque . d'avoir de la dentelle à ses oreillers ou de mettre une jupe de soie les jours de fête ; mais si la vieille se laissait emporter jusqu'à hasarder quelques méchants propos, faisant allusion à l'aveugle bonté que lui témoignait son père, la fille du bonhomme Protêt se dressait alors de toute la hauteur de son orgueil jusque-là contenu, et sa parole et son geste, empreints d'une même dignité impérative, réduisaient soudainement au silence sa trop familière servante, qui ne reconnaissait plus la jeune paysanne timide dans cette Âdeline transfigurée, à la voix brève, à l'attitude imposante. Le bonhomme Protat avait eu vent quelquefois de ces discussions domestiques. Dans les commencements, il avait essayé d'y prendre part; mais Adeline savait que son intervention serait plus dangereuse qu'utile. En effet , ce n'eût pas été lui qui eût attendu patiemment que la mère Madelon eût égrené son chapelet de récriminations } aussi la jeune Aile avait-elle prié son père (et cette prière était un commandement) de ne jamais se mêler aux débats qu'elle pourrait avoir avec la Madelon, donnant pour motif à cette ex*
clusion qu'il fallait conserver dans une saison Punité de l'autorité. Dans ces deux mots , le sabotier avait seulement compris que sa fille ne voulait pas d'autre maîtresse qu'ellemême , et il avait oommenoé par obéir. Gela ne laissait pas de le mettre dans un singulier embarras, car lorsque la Madelon taisait quelque chose qui n'était pas à sa convenance, le sabotier n'osait paa hasarder la moindre observation, tant il craignait que sa réprimandé n'allât à rencontre de la volonté de sa fille « et qu'il ne compromit ainsi. JWté de ftroiorité. Réduit à ce rôle passif qui l'obligeait au silence, quelque euvie de parler qu'il eût d'ailleurs , il se dédommageait avec le petit Zéphyr, qui manquait rarement de laisser passer un jour sans fournir au bonhomme l'occasion de se dégourdir la langue, et aussi la main.
Pendant la conversation qu'il venait d'avoir avec l'artiste» le sabotier avait entendu plusieurs fois les éclats d'une discussion commencée dans la cuisine. Le fausset aigu de la vieille Madelon, comme d'habitude, dominait la querelle ; mais Prolat , ainsi qu'on Ta vu , ne s'était pas occupé un seul instant de ce qui se passait à l'étage supérieur. 11 ne s'était pas interrompu quand c'était lui qui parlait, de même qu'il n'avait pas interrompu son pensionnaire quand celui-ci lui répondait; il s'était borné à penser en lui-même : — Il y a encore du grabuge là-haut : voilà ma fille qui secoue la Madelon, celle-ci sera de mauvaise humeur, et le diner s'en ressentira tantôt; tant pis. — Seulement, dans cet instant-là, si l'apprenti Zéphyr s'était trouvé à la portée du sabotier, il est probable qu'il aurait ressenti jaillir sur ses épaules quelques éclaboussures du dépit que son maître
éprouvait de ne pouvoir aller aider sa fille à gronder sa ser? vente, sans doute en début.
La discussion qui avait lieu à la cui$ine , commencée à propos du futile prétexte que nous avons fait connaître, avait suivi la marche ordinaire en pareille circonstance. Madelon, irritée do trop grand succès qu'elle avait obtenu avec le premier esssi du nouvel appareil dont elle avait combattu l'emploi, avait déclaré le café détestable, sans faire la remarque que, tout en le décriant, elle n'en laissait pas une goutte dans la tasse oh Adeline venait de lui en verser pour qu'elle le goûtât. La jeune fille, en surprenant cette contradiction, n'avait pu s'empêcher de rire comme une folle. Cejte gaieté inextinguible, dont le bruyaat éclat couvrait sa voix , impatientait II adelon , qui passa de la mauvaise humeur à la colère. Adeline rit plus haut et plus fort. Modelon s'emporta outre mesure. Adeline cessa de rire; mais en ce moment surtout elle était si peu fâchée, qu'eûtelle eu aussi bien dix fois raison, comme elle l'avait une, elle aurait cédé à Madelon plutôt que de disputer avec elle, tant elle avait d'autres choses A faire. Irritée encore davantage par le silence de la jeune fille, qui demeurait impassible quand elle avait déjà dépassé la limite où le patience d' Adeline s'arrêtait ordinairement, la mère Madelon se buta à vouloir forcer sa maltresse A lui imposa** silence. Bile avait tant dit de choses inutiles, injustes, qu'elle était em» barrassée pour continuer à parler ; mais un amour-propre sans nom la poussait toujours. A chaque mot qu'elle ajoutait, elle s'attendait A ne pouvoir pas l'achever, arrêtée qu'elle serait par Adeline, qui prendrait soudain son gran4
air de princmê; mais Adeline paraissait être à cent lieues d'elle. Elle regardait par la fenêtre le tranquille paysage qui bordait les rives du Loing, et sa pensée était aussi loin de la sotte querelle qu'elle avait à subir, qu'elle-même était éloignée du nuage qui passait dans les hauteurs du ciel, où son regard se fixait de temps en temps. Madélon, outrée de cette indifférence qui venait la convaincre qu'elle parlait depuis une heure, non-seulement à une muette, mais encore à une sourde, ne put pas résister plus longtemps à cette apparence de dédain. Elle se précipita vers Adeline , qui était appuyée contre une table ; et lui arrachant la cafetière qu'elle tenait entre les mains, elle s'écria : —Pendant que vous restez là, comme une borne, èYévasser, le café s'est refroidi, et, quand je vais descendre le servir, votre amoureux, qui est en bas , me mettra ça sur le dos , et votre père me donnera un savon, cemme si c'était de ma faute... Voilà encore une belle invention que ta satanée cafetière, qu'on n'a pas le temps de jaser un brin que le café est à la glace. Tu vois bien petite, que j'avais raison de n'en pas vouloir. C'est encore dans les vieux pots qu'on fait la meilleure soupe, va !... Si je m'étais servi du mien, le cafiau serait encore bouillant, au lieu que va falloir le faire réchauffer, et qu'il perdra tout son goût.
Aux premiers mots de la phrase de la mère Madelon, Adeline, mue comme par un ressort intérieur, s'élait relevée subitement. Elle avait jeté sur la servante un regard qui la foudroya presque. Aussi, comme on Ta vu, celle-ci essayatelle d'effacer l'impression qu'elle venait de causer à la jeune fille en reprenant dans un ton familier, qui devait.
scion elle, hâter la conciliation; mais, si habile qu'elle fût, cette manœuvre n'eut pas le résultat qu'elle en avait espéré. Adeline n'avait pas entendu le reste de cette phrase ; elle en était encore à réfléchir sur un mot qui avait retenti dans son cœur comme un coup de foudre.
— Mère Madelon, dit (a jeune fille après une courte hésitation, il faut absolument que cette querelle soit la dernière.
— Une querelle, mon enfant I dit la vieille femme redevenue câline, non par esprit de servilité, mais parce qu'elle s'apercevait qu'elle avait blessé Adeline, et qu'elle en éprouvait du regret; une querelle entre nous!... tu veux rire? Nous avons causé un peu haut, comme ça nous arrive souvent, voilà tout. Tu sais, je suis obstinée, et un peu vive, — défaut de naissance, ma petite, je suis trop vieille pour m'en corriger; — faut pas m'en vouloir, et tu ne m'en voudras pas, Adqline, j'en suis bien sûre. Tu es trop bonne fille pour ça.
— Je vous en veux cependant, Madelon, répondit tranquillement la fille du sabotier. C'est précisément parce que je suis bonne, ou que je tâche de l'être avec tout le monde , et surtout avec vous, que vous avez tort d'abuser de ma bonté. Ce n'est pas la première fois que nous avons des discussions ; il est rare que je les fasse naître, plus rare encore que je ne cherche pas à les éviter quand c'est vous qui les commencez. Vous êtes injuste avec moi, qui toujours m'efforce d'être équitable et patiente, et qui m'en voudrais toute ma vie de vous dire une chose qui pût vous faire le moindre chagrin, parce que vous êtes vieille et que vous avez été
dqpemept éprouvée. Cependant , Madelqn , voua ne laisseï jamais échapper une occasion de me donner à entendre que je n'ai pas pour voire Age et pour vos malheurs passés le respect qu'ils méritent. C'est déjà coupable de penser cela, c'est plus coupable encore de le dire, car vous savez biea que je ne tire aucune vanité de mfl position actuelle, et que je n'a» (Tailleurs aucune raison pour le faire. Si autrefois j'ai vécu passagèrement dans un monde où je n'étais pas née, dans ce temps-là j'pi dû prendre tes habitudes de la société til je vivais ; mais quand je suis retenue chez mon père, vous, comme les autres, Madelon, et mieux que les autres, puisque voua étiess plus souvent auprèa de moi, ne m'avez'vous pas vue me dépouiller des habitudes qui étaient des devoirs quand j'habitais chez madame de Bellerie , et qui eussent été des ridicules, si je les avais conservées au village? Vos plaisanteries à ce sujet, je vous les pardonne de bon cœur ; mais ea qui me fâche k un peu, c'est quand l'intention qui vous les dicte sera- % ble en foire une méchanceté. U m'est pénible aussi, je f vous l'ai dit plusieurs fois, et vainement, puisque j'ai à toi vous le redire, d'entendre parler, comme vous le faites sou- i vent, d'un monde que vous ne connaissez pas, et que je ?u n'ai aucun regret d'avoir appris à connaître, puisque c'est Si dans ce monde-là que j'ai trouvé, quand j'étais une enfant "i ohétive et débile, une famille où j'ai été protégée, aimée iei oomme dans la mienne propre, qui m'a fait donner une in- s struction qui ne me servira jamais , cela est possible, mais ^ qui, du moins, en me la faisant donner, prouvait qu'elle m k\ croyait digne de la recevoir. La seule ohose qui avait la I
puissance 4e me eonjeroueer véritablement oonlre vous> c'est quand je vous entendais blâmer mon père à propos de la tendresse qu'il me témoigne. Pendant tout le temps que j'ai passé dans une maison étrangère, et même pendant les années qui ont précédé mon départ de If ontigny, j'ai été privée de F amour de mon père, comme if a été privé do mien. Noua nous rattrapions tons les deux du temps perdu ; pourquoi nous en vouloir de cela, à l'un comme à l'autre? Vous pourries avoir raison dans vos observations, si j'étais assez coupable pour abuser de sa bonté. Je lui fais foire tout ce que je veux^ c'est la vérité; mais ceque vous appelez mes caprices a-t-il un autre but que de le flatter dans tous ses désirs, et de mettre le plus de bonheur que je pourrai dans les jours qui lui rea* tent à vivre? M'a-t-on vue mériter la malice des propos pu* blics, par des actes on des paroles qui témoigneraient que je suis tourmentée par des sentiments au-dessus de mon hum* ble condition? Encore une fois, et pour la dernière^ Made* Ion, phis un mot, plus une allusion à ce propos. Quant à la parole que vous avez dite tout à l'heure, ajouta Adeline en baissant les yeux, vous avez dépassé toute retenue, toute convenance; vous avez été injuste en môme temp^que cruelle... vous m'avez presque injuriée. Dans le monde où f ai vécu, liadelon, on m'a appris à respecter le grand âge. Ce respect est un hommage que l'on rend partout à l'expérience d'une vie qui s'achève. Laissez «moi vous dire que les vieilles gens doivent avoir le même respect pour la jeunesse en certaines occasions, et tout à l'heure vous en avez manqué avec moi. »
Dans la crainte (f embarrasser la Madelouet même te bon-
homme Protat, Adeline ne se servait que le moins possible du langage que l'instruction et l'éducation lui avaient appris à parler. Elle s'exprimait ordinairement de façon à ce que tous ses termes fussent compris sans équivoque de ceux i qui elle s'adressait, et évitait avec soin, dans ses conversa* tions avec les gens du pays, de s'attirer le reproche d'être une belle parleuse, qualification épigrammatique, qui, au village, signifie ordinairement faiseuse d'embarras. En écoutant la mercuriale qui venait de lui être adressée par sa jeune mutresse, bien que le ton avec lequel celle-ci l'avait prononcée accusât moins la colère et le dépit que le chagrin réel éprouvé par la jeune fille, obligée de s'exprimer avec une apparence de sévérité, la Madelon demeura quelques secondes tout interdite. Elle roulait dans ses doigts le cordon de son tablier, et semblait se demander en elle-même si ce beau discours n'était pas hérissé de sottises. Tous les gens qui ont le caractère mal fait sont portés à dénaturer l'intention la plus pacifique des mots qu'ils ne comprennent pas sur-le-champ. Dans le seul emploi d'un langage plus correct que le leur, ils voient même une préméditation à tes humilier. C'était là un des défauts les plus saillants de la Madelon. Une dureté franchement dite, et comme elle-même savait les dire, lui était moins désagréable à entendre qu'un
reproche formulé dans des termes les plus ménagés. Pendant sa courte hésitation, elle eut dix fois l'envie de se jeter au cou d'Adeline, et de lui dire en l'embrassant : —Eh bienl oui, ma fille, j'ai eu tort. Je t'ai fait du chagrin, pardonnemoi. — Mais au moment où elle allait se décider, l'amour* propre la retenait. Elle voulait bien s'avouer à elle-même
qu'elle avait eu tort; mais il lui répugnait de l'avouer à Adeiine. Elle accusait sa maîtresse de ne pas comprendre qu'exiger de sa part l'aveu de ce qu'elle avait pu faire ou dire de mal, c'était vouloir, par cette confession, lui faire sentir plus amèrement l'infériorité de sa condition. Enfin, comme le peintre Lazare le lui avait dit un Jour assez bru* talement, la tyadelon abusait de ses cheveux gris.
Cette lutte entre le bon et le mauvais sentiment se termina malheureusement sous l'influence de ce dernier.
Madelon fit la brave; elle recommença plus aigrement la discussion et employa ce terrible système mis en œuvre par les gens qui sont dans leur tort, et qui consiste à discuter à côté de la question qui est l'objet de la querelle, de telle façon que tout accord devient impossible, et que les natures les plus patientes, aiguillonnées sans cesse par toute sorte de propos irritables, n'ont d'autre porte de sortie que la colère.
Ce fut enfin ce qui arriva pour Adeiine. Cette franche et loyale créature s'indigna devoir qu'elle était si mal comprise. Ses instincts de justice se révoltèrent en s'apercevant que l'excès de sa bienveillance se tournait contre elle-même. Blanche, tremblante et comme étonnée de se sentir en elle cette puissance d'indignation, elle ne daigna plus même répondre à sa servante; et profitant d'un moment où la Madelon, épuisée par son emportement, restait silencieuse, Adeiine lui ordonna brièvement de se préparer à quitter la maison.
— C'est bon, dit la Madelon, qui ne paraissait point s'attendre à celle-là; on reparlera de ça; nous avons le temps;
tantôt, demain ou un autre jour, n'est-ce pas, mam'&lM
— Il ne s'agit pas de tantôt ni de demain, c'est tout de tuile que vous allez partir, dit Adeline.
— Faut d'abord voir ce que pensera monsieur votre père de ce déménagement, reprit la Madelonen redoublant d'impertinence.
— Mon pète n'a pas d'autre volonté que la mienne, fit Adeline, vous le savez bien.
— Ce n'est pas ce qu'il y a de mieux dans la maison, répliqua la servante.
— Que ce soit bien ou mal, cela est ainsi, personne n'a rien à y voir, et vous moins que personne.
— Ce que vous m'empêchez de dire, vous n'empêcherez point les autres de le penser, mam'zelle.
•*- L'opinion des autres nous est indifférente, à mon père comme à moi ; nous sommes au-desâtis de tout le monde.
— Âh! fit la Madelon avec un méchant sourire, on sait que vous êtes (1ère, mam'selle, et vous n'êtes pas fâchée de rencontrer des occasions comme celle-ci pour laisser échapper des bouffées d'orgueil, sans ça on vous trouverait étouffée un matin dans votre lit à beaux rideaux... JFnenfant% — continua la vieille en redoublant d'ironie, — fout être bien grands pour être au dessus de tout le monde, et quand bien môme on y serait encore pour de bon au-dessus de tout le monde, c'est souvent plutôt un mal qu'un bien ; car, une supposition : qu'on vienne à tomber, plus qu'on est haut, plus qu'on se fait de mal, donc. &eài-y point ça, mam'selle? acheva la Madelon eu regardant sa maîtresse
avec uivcoup 4'œil si aigu, que cèlle-ei ne put s'etnpèaher de rougir çt de baisser la tête.
— Que YouleB-vous dire? reprit Adeline, honteuse d'un moment d'embarras, qui pouvait autoriser la domestique à croire que ses insinuations malveillantes lui avaient donné de véritables craintes.
— Ce n'est point besoin de répéter ; vous rii'aveX suffisamment comprise, dit la Madelom
— Eh bien 1 je vous ordonne de vous expliquer, à la flii* s'écria Adeline*
— Vous n'avez plus droit de rien me commander, puis* que je ne suis plus à votre service.
—Vous devex m'obéir tant que vous serez ici, fit la jeune ÛUe. • — Jen'y suis plus, puisque je m'en vas, répliqual'irascibte
: Vieille en détaillant son tablier de service qu'elle jeta sur une chaise.
i *— fttadelon ! dit Adeline en adoucissant sa voix.
! Et elle regarda la vieille femme, de façon à lui protifëf
} que celle-ci aurait bien peu & dire et bien peu k fôire pour
. que cette scène déplorable fût oubliée.
■ La servante se méprit sur le sens de eet appel et de oe
: regard conciliateur; eHe pensa que sa jeune maîtresse, inquiétée par ses propos ambigus, dont elle avait dû deviner le sens, craignait de la voir partir de la maison en emportant la première lettre de son secret. Ce n'était donc pas à la bienveillance naturelle d'Adeline, thaïs à la peut que M(H deloft attribuait cette tentëtite de retour $ aussi n'eùt-elle point égard à cette espèce d'avance et, de Retournant brus-
quement du côté où était la fille du sabotier» elle se borna à lui répondre sèchement : — Mademoiselle !
Une larme vint aux yeux d'Adeline ; mais, par un sentiment d'orgueil justement blessé, elle s'efforça de ne point la laisser paraître.
Quand on commence la vie, de quelque nature qu'elle soit, et quelle que soit aussi la place qu'elle tienne dans le cœur, la rupture de toute affection est pénible, et la jeune fille éprouvait une affection réelle pour la vieille Madelon.
Témoin de l'émotion que sa maîtresse ne pouvait dissimuler entièrement, la servante ne put se défendre, de son côté, d'être réellement émue ; mais, plus expérimentée que la jeune fille, elle sut contenir ce qu'elle éprouvait intérieurement, et pas une ligne de son visage ne démentit sa rigidité.
— Nous avons un petit compte ; quand faudra-t-il que je vienne pour le régler? demanda-t-elle tranquillement.
— Quand vous voudrez, mère Madelon, répliqua Adeline sur le même ton. Gomme vous n'avez pas pris... elle allait dire : vos gages : mais, par une délicatesse qui passa inaperçue, elle évita de prononcer ce mot, qui rappelait cette condition de domesticité dont l'amour-propre exagéré de la Madelon avait tant à souffrir... Comme vous n'avez pas pris d'argent depuis quelque temps, nous vous devons même une certaine somme..
— À combien que ça peut aller, à votre idée f demanda la vieille, qui savait parfaitement son compte.
—Dame! dit la jeune fille, ça peut monter à quarante francs,
— Oh 1 vous faites erreur, mam'zelle.
— C'est possible , fit Adeline ; s'il y a plus, on vous le donnera*
— C'est pas ça que je veux dire ; vous me devez au moins dix francs de moins. Dame ! trois mois à dix francs, ça nous compte trente.
— En effet, reprit Adeline ; mais nous ajouterons dix francs pour le mois qui suivra votre départ, c'est l'usage.
— Dans votre monde, c'est possible, dit la vieille, mais pas chez nous, où on ne paie jamais plus qu'on ne doit. Vous me 'donnerez mon dû, et pas un liard avec. Dieu merci, je n'ai plus besoin qu'on me fasse l'aumône. En sortant d'ici, je sais où aller sans être à la charge de personne. Je ne sais même pas pourquoi on se met chez les autres quand on peut rester chez soi. Quand je suis entrée ici, c'était moins par nécessité que pour obliger votre père. Dans ce temps-là, je n'étais point de trop dans la maison: mais aujourd'hui c'est différent : on s'aperçoit que j'ai des yeux, aussi on m'ouvre la porte... comme à un chien... et on me dit: Va-t'en... C'est bon! on s'en va, et votre café aussi, que vous avez laissé sur le feu dans votre machine. Dépêchez-vous donc de le descendre au désigneux... au lieu de perdre votre temps à me regarder comme un Ecce Homo. Le bonjour à votre père. Je fais mon paquet.
vu
t* imnI 4>Adella*
Lorsque Àdeline redescendit dans la salle, encore toute bouleversée par la scène qui venait de se passer dans la cuisine, Prolat s'apprêtait à lui demander la cause de son trouble : mais, en lui désignant Lazare par un rapide coup d'œil, elle mit le doigt sur sa bouche et regarda son père, comme pour lui faire-comprendre qu'il n'était pas utile de parler devant un témoin. Le bonhomme entendit sa recommandation et garda le silence, il s'efforça même de détourner l'attention de l'artiste, qui n'avait pu s'empêcher de remarquer le changement opéré dans les manières de la jeune fille depuis qu'elle s'était absentée. L'attitude contrainte d'Adeline et l'inquiétude du sabotier jetèrent un certain embarras dans la dernière partie du déjeuner. Le fameux café,
source de forage domestique que nous venons de raconter, fut servi d'une main tremblante par la jeune fille. Ati Heu de le déguster avec Une lenteur reposée, comme il en avait fhabitude, le sabotier l'avala d'un seul coup, sans même remarquer qu'il était presque froid. Lazare n'eut pas besoin d'une plus longue attention pour deviner que te père et ta fille avaient à s'entretenir. 11 prétexta tin accablement causé parla chaleur et le voyage pour aller prendre une heure ou deux de repos.
— La chambre est prête depuis hier, dit le sabotier en se levant pour donner la clef à l'artiste. On vous enverra réveiller pour l'heure du dîner.
Après la pièce occupée par Àdeline, ta chambre du pensionnaire était la plus belle de la maison. Elle était située au premier étage et donnait sur la rivière, que Ton voyait serpenter à travers le gai paysage. En y pénétrant, Lazare s*aperçi1t que, depuis son dernier séjour, elle avait subi de notables changements. Selon le désir qu'il avait exprimé plusieurs fois, pour la commodité de son travail, on avait donné à cette pièce les apparences d'un atelier. Le papier, dont les tons criards agaçaient les yeux, avait été remplacé par une couche de badigeon gris, et la fenêtre élargie avait été disposée en châssis. Lazare, £ui était réellement brisé par la fatigue, se jeta tout habillé sur son lit, et s'endormit aussitôt.
Dès que le peintre se /ut retiré, le père Protat avait interrogé sa fille au sujet de son émotion. Âdeline lui raconta tout ce qui s'était passé entre elle et la mère Maddlon.
— Tool ça ne m'explique pas pourquoi ta as les yens ronges, dit le sabotier. Si laMadelon te tracasse et ne veut pas faire tes volontés, comme c'est son devoir, puisque c'est toi qui es la maîtresse dans la maison, tu as bien fait de la renvoyer : mais ça n'est pas une raison pour pleurer. U y a quelque chose que tu ne me dis pas.
Adeline répondit qu'il lui avait été pénible d'user de son autorité, et qu'elle éprouvait un véritable chagrin du renvoi de la vieille femme. La jeune fille ne mentait pas certainement en donnant cette raison de sa tristesse ; mais elle n'osait pas confesser à son père ce qu'elle osait à peine s'avouer à elle-même, c'est-à-dire qu'elle était atteinte au cœur par l'insinuation récidivée que la mère Madelon avait laissé échapper au plus fort de sa violence. Protat s'obstinait à ne pas croire que le motif invoqué par sa fille lût réellement le seul qui l'eût bouleversée à ce point. Son instinct paternel lui disait qu'il existait au fond de cette querelle quelque chose de plus sérieux qu'une affaire de ménage. Ce fut en vain qu'il déploya toute son adressé et fit des prodiges de diplomatie inquisitoriale que n'eût point désavoués un juge d'instruction ; Àdeline se maintint dans son silence. Pour mieux convaincre son père et lui prouver que sa tristesse n'avait pas d'autre cause que le départ de Madelon, elle supplia mêdle le bonhomme de parler à la vieille femme et d'essayer d'arranger les choses.
— Parbleu 1 non, s'écria le sabotier, je ne garderai pas dans ma maison une entêtée et une querelleuse qui ne veut pas comprendre qu'on ne se met pas chez les autres pour faire ses volontés* Pour que la Madelon t'ait mise dans la
nécessité de la renvoyer» il faut qu'elle ait de grands torts envers toi.
Adeline rougit extrêmement ; elle connaissait le caractère emporté de son père ; elle savait que, si le bonhomme se mettait dans la têto que la Madelon l'avait sérieusement offensée, il irait lui faire une scène violente, et dans les dispositions hostiles où elle avait laissé la servante, elle craignit que celle-ci ne pensât à se venger de son renvoi en répétant à son père quelque propos de nature à l'alarmer. Les allusious*qui l'avaient tant effrayée, il lui semblait déjà les entendre murmurer sur son passage par tous les gens du pays, instruits par les indiscrétions delà servante chassée ; à tout prix, il fallait donc renfermer dans la maison, entre elle Madelon, le secret que celle-ci avait découvert, et que sa rancune pouvait aller répandre au dehors, si on lui laissait passer la porte. Adeline, appelant à son aide toutes ses ruses, toutes ses câlincries d'enfant gâtée, manœuvra son père de façon à ce qu'il prît sur lui d'opérer sa réconciliation avec Madelon.
— À tout bien considérer, — lui dit-elle en rougissant, moins encore à cause de ce mensonge que pour le motif qui le lui faisait commettre, — c'est moi qui ai manqué de patience. J'ai été vive, trop vive avec Madelon; elle a beau être notre servante, c'est une vieille féknme un peu susceptible, comme tous les gens âgés; je l'aurai mortifiée en lui parlant un peu trop haut, d'ailleurs j'étais mal disposée depuis ce matin.
— Mal disposée, allons donc! dit Protat; jamais, au contraire; je ne t'avais vue si gaie et de plus franche humeur ;
tu paraissais si légère, que tu aurais pu marcher sur une mouche sans l'écraser. Pour que ce bel entrain-là soit parti, la vieille t'aura fait quelque grosse misère que tu ne yeux pas me dire pour que je ne me mettre pas en colère après elle ; mais, ajouta-t-il en faisant mine de sortir, attends un peu, je yais aller la remuer, moi.
— Hais je t'assure que non, reprit Âdeline très-agitée en retenant son père, et si tu Yeux me fendre bien contente comme je l'étais ce mâtin, tu ta aller trouver la Madelon, et tu feras ma paix avec elle.
— Si ça te fait plaisir, je veux bien ; (nais elle ne restera qu'à la condition...
Àdelme interrompit vivement son père.
— Sans condition... dit-elle , puisque c'est moi qui ai eu tort... Je t'assure que si, ajouta-t-elle en voyant que le bonhomme secouait la tète d'un air de doute ; c'est pour ça que je suis fâchée de ce qui est arrivé; il faut nous raccommoder, d'ailleurs elle est très-utile dans la maison... nous ne pourrions pas la remplacer facilement... Dis-lui que tu m'as grondée quand tu as appris que je voulais la renvoyer; je île te démentirai pas.
— Comment dis-tu? fit Prolat étoiinô et effrayé de voir que sa fille songeait à atténuer l'unité du pouvoir en plaçant Son autorité à lui au-des3us de la sienne; pas de ça, Lisette, c'est toi qui commandes ici , et , quand j'obéis moi-même, il me semble qu'une domestique n'a pas le droit de se montrer plus fière que moi. Je vais appeler Madelon. Nous allons nous expliquer tous les trois. Si elle est raisonnable, nous ne la renverrons pas; mais si elle s'obstine encore et fait sa
mauvaise tête, dit le sabotier en prenant sa grosse voix, eh bien! eliè s'eh ira, et bon voyage...
— Allons 1 fit Adeline , voilà que tu veux tout gâter* avec ton emportement. Ce n'est pas ainsi qu'il faut s'y prendre , et d'ailleurs je ne dois point' paraître dans tout ceci. I! faut au moins avoir Pair de ménager mon amour" -propre devant Madelôn. Va la trouver, et dis-lui tout doucement : — Eh bien ! qu'est-ce que j'apprends donc, que vous nous quittez, mère Madelon? Mais je he donne pas la main â cela, moi. Qu'est-ce que c'est que ces bêtises-là? Je suis un peu le maître aussi, que diable...
— La Madelon v * me rire au nez si je lui dis ça, fit î>rotat avec conviction.
— Jure un peu comme si tu étais en colère après moi, dit Adeline en continuant à faire la leçon au bonhomme. Dislui encore : — Est-ce que vous devriez faire attention aux vivacités d'une étourdie qui a la langue un peu prompte et qui a été mal élevée?
— Mal élevée, toi, qui as été instruite comme une princesse ! s'écria le sabotier en faisant un bond de surprise.
— C'est précisément à cause de cela que je n'ai pas été bien élevée pour une paysanne. Dis ça à Madelon , ça lui fera plaisir ; tu Sais bien que c'est son idée. Quand on a besoin des gêné, il faut flatter leur manie.
— Comment, besoin ? mais je n'ai pas besoin de Madelon, ni toi non plus, dit le bonhomme, ahuri par les étranges conseils que lui donnait sa fille.
Adeline comprit qu'elle avait laissé échapper un mot imprudent, et se mordit la lèvre.
— Il faut bien croire que tu as besoin d'elle , puisque tu veux qu'elle reste chez nous, et, pour la garder, il faut bien faire des concessions.
— Comment? je veux... s'écria le sabotier, qui ne comprenait plus rien; mais je ne veux rien du tout, moi. Que Madelon parte ou demeure, ça m'est bien égal.
— Mais non, fit Adeline en lui passant les bras autour du cou et en le tenant embrassé, cela ne t'es pas égal, puisque tu désires tout ce que je souhaite, et que moi je désire que Madelon ne s'en aille pas.
— Ah! comme ça, c'est autre chose, balbutia Protat, pris à la fois dans lès rets des caresses de sa fille et dans la glu de sa subtilité. — C'est égal, continua-t-il, tu conviendras que c'est un peu fort d'aller faire des excuses à une servante... quand c'est elle au contraire...
— Mais, va donc, répondit Adeline en le poussant du côté du jardin, dans lequel elle venait de voir entrer Madelon.
— J'y vais, j'y vais, murmura le sabotier en faisant quelques pas dans la direction que lui indiquait sa fille ; mais, comme il se retournait subitement avant de quitter la ohaftbre, il aperçut Adeline qui venait de se laisser tomber sur une chaise, et qui se cachait la tête dans ses mains comme si elle pleurait. Protat se disposait à revenir sur ses pas, quand il réfléchit qu'il p<$ pourrait rien apprendre par Adeline, qui semblait avoir une grave raison pour se taire. Il pensa que Madelon seule était instruite du motif de cette affliction, qui lui paraissait plus que jamais devoir se rattacher à la querelle qu'il avait mission de concilier*
— Allons trouver Madelon, dit Protat, qui commençait à être inquiet. *
Et il ajouta tout bas : — Que diable se passe-t-il, et qu'estce que je vais trouver au fond du sac?
Adeline, restée seule, ne demeura pas longtemps dans la salle* basse. Craignant d'y être surprise au milieu de ses larmes par le retour de son père et de sa servante, elle remonta dans sa chambre, qui n'était séparée de celle qu'habitait actuellement Lazare que par une espèce de cabinet où couchait l'apprenti Zéphyr. -
Cette chambre, décorée avec une recherche voisine du luxe, était, comme nous l'avons dit, garnie des meubles apportés de l'hôtel de Bellerie. C'était un réduit charmant, et rendu presque mystérieux par les doubles rideaux de là fenêtre, qui ne laissaient pénétrer qu'une lumière paisible. Il régnait dans cette pièce cette douce odeur des solitudes virginales , un parfum de cellule monastique tempéré par les émanations subtiles que laissaient échapper les tiroirs des meubles, renfermant les aromates destinés à conserver les étoffes des vêtements d'Adeline. Les meubles, comme tous les objets de fantaisie qui les garnissaient, attestaient toutes les minuties d'un soin particulier, dans lequel se révélaient les. mains gracieuses d'une femme habituée à toucher les fragiles caprices qui sont pour elle autant de souvenirs. Adeline, en effet, faisait elle-même son ménage intime. Touâles jours, elle passait deux heures à chasser grain par grain la poussière qui s'introduisait dans sa chambre. C'était pour elle un plaisir quotidien en même temps qu'un devoir de çoigner tous ces objets inanimés, qui semblaient quelquefois
prendre une voix pour lai parler de l'amie qui lui en avait
fait don, et lui rappeler une époque qu'elle ne regrettait paa «ans doute avec l'amertume qui accompagne ordinairement le regret, mais à laquelle elle ne pouvait s'empêcher de peu» •fer sans qu'il lui échappât un soupir. Parmi les meubles, il en était un pour lequel la fille du sabotier avait une prédilection particulière. C'était un petit bureau en bois de rose* qui pouvait en même temps servir de table de travail. À ce joli meuble était adaptée une glace surmontée d'une ^ornementation formant blason; sur le champ de gueules étaient gravées les initiales A. P% Cécile, qui avait donné cette table à sa jeune compagne , l'avait fait exécuter sur le même dessin qui avait servi pour la sienne* et elle avait poussé l'imitation jusqu'à exiger que Ton n'oubliât pas oe détail d'ap* Carence héraldique. C'était dans les tiroirs de ce meuble que là jeune paysanne serrait les bijoux de son modeste éorin, ainsi que les lettres <tue son ancienne amie lui écrivait de temps en temps»
En entrant dans sa éhambre, ses yeux tombèrent d'abord sûr ce meuble gardien de ses richesses et de ses souvenirs, et elle parut surprise en s'apeteevant que la clef, qu'elle avait ordinairement grandN soin de retirer, était restée sur l'un des tiroirs.
Cet incident n'éveilla d'abord aucune crainte dans sa pensée. Elle attribua la présence de la clef sur le meuble à tin oubli causé par les préoccupations qui l'avaient agitée depuis trois jours, et particulièrement dans cette matinée* (Jui avait précédé le retour de Lazare à Monligny. Àdelitte était une jeune fille naïve; mais sa naïf été traitait point
jusqu'à l'ignorance qu'on prêle aux Agnès. Elle n'en Aait plus à chercher quelle était la nature du sentiment qu'elle éprouvait depuis environ une année pour le jeune peintre qui était l'hôte de son père, et dont ie nom, lorsqu'on lo prononçait devant elle, lui causait un trouble qu'elle pen* sait bien tenir invisible* et que sa dissimulation même aurait pu rendre encore plus apparent, si où y eût pris garde. Adeline aimait Lazare ; elle le savait, elle ie sentait, et, pour se convaincre de cette vérité, elle n'avait pas besoin d'efi appeler aux souvenirs de quelques romans que la grand'» mère de Cécile lui avait fait lire autrefois. Cet amour était bien -tié de son cœur et point de son imagination, comme naissent le plus souvent les premières passions de jeunes allés. Avant de voir Lazare, elle n'avait jamais éaressé le vague idéal qui enchante les' premiers rêves. Lés livres qu'une vieille temme imprudente avait mis entre ses mains n'avaient éveillé aucune curiosité dans son esprit, aucun émoi dans son âme tranquille. Elle tés avait lus parce que sa position dans l'hôtel de Bellerie ne lui permettait pas de refuser cette complaisance à la mère d'une personne qu'elle considérait comme sa bienfaitrice ; mais elle échappait aux dangers de ses lectures parce que, dans les romans qui étaient du goût de la vieille dame, la passion était pré* tentée sous une forme exaltée, pleine d'invraisemblance, et traitée dans un langage tiolent qui rendait ces récits incompréhensibles pour un esprit ingéçu comme l'était le sien. Paul et Virginie, ou telle autre histoire du tnême * genre où la simplicité du sentiment s'allie à itt vérité ûë . l'expression, est plus dangereux pour une Jeune iruègina*
liort que tel roman écrit pour des gens corrompus. Au début de son amour, qui avait commencé par les enfantillages traditionnels, Âdeline avait subi le charme sans même essayer de lutter contre lui. Quand Lazare venait pendant trois mois de Tannée habiter la maison de son père, elle était heureuse de se trouver sous le même toit que lui, heureuse de le rencontrer plusieurs fois dans la journée, d'être assise auprès de lui pendant les repas. Quand, le soir, elle entendait retentir sur le pavé de la rue la pique ferrée annonçant le retour de l'artiste rentrant de l'étude, ses mains tremblaient bien un peu en mettant le couvert, elle sentait bien qu'elle rougissait s'il la poursuivait autour de la table pour l'embrasser, jouant avec elle comme un frère avec sa sœur ; mais ce bonheur était si calme, si douce était l'impression que lui laissaient les familiarités du jeune peintre, qu'elle ne songeait pas à s'en pffrayer. Quant au bonhomme Prptat, il était à cent lieues de se douter que sa fille pensât à l'artiste autrement qu'il y songeait lui-même/ c'est-à-dire comme à un hôte agréable dont la compagnie lui plaisait, dans la conversation duquel il trouvait souvent à s'instrujre/et dont il avait pu apprécier le caractère loyal et le cœur excellent. S'il faut tout dire aussi, le sabotier aimait Lazare, parce que c'était un hôte exact à lui payer s» pension, et que son séjour dans sa maison lui procurait un bénéfice. Il était donc loin de s'inquiéter de cette familiarité que les rapports de la vie en commun établissaient entre lui et sa fille, dans laquelle il voyait toujours ce qu' Adeline paraissait être restée, même aux yeux de Lqzare, — une enfant. Ce fat seulement vers la fin du
second séjour que le peintre fit à Montigny que tes sentiments de la jeune fille se précisèrent plus complètement ; sa tranquillité était traversée par des rêveries qui la pénétraient de ligueur; à de fugaces éclairs d'une gaieté folle succédait soudainement une inquiétante immobilité ou un brusque changement d'humeur : Adeline se montrait irritable, capricieuse... elle rudoyait Madelon, elle rudoyait Zéphyr; elle sevrait son père des câlineries qui faisaient la joie du bonhomme, et quand le peintre demandait à celui-ci : — Qu'a donc la petiote ? le sabotier répliquait : — Bah ! c'est la croissance.
Il ne savait point dire aussi vrai, quand il répondait cette banalité. C'était en effet la croissance de son amour qui modifiait l'humeur, toujours si égale de cette jeune fille. Ces changements s'étaient opérés en elle depuis un soir où, au mUieu du dîner, Lazare avait annoncé à son hôte qu'il allait retourner à Paris dans huit jours. Un incident était venu troubler ce repas : comme Lazare achevait de parler, le bonhomme Protat s'aperçut qu'au lieu de remplir le verre qu'il lui tendait, sa fille répandait le vin sur la table.
— Eh bien 1 fillette, qu'est-ce que tu fais donc? avaitdit le père en regardant Àdeline, devenue toute pâle.
— Rien, dit-elle, en montrant le petit apprenti qui se trouvait assis en face, elle ajouta : — C'est Zéphir qui vient de me marcher sur le pied. Ça m'a fait faire un mouvement.
Zéphir avait eu beau protester, le bonhomme Protat, lui allongeant un coup de pied sou3 la table, l'envoya manger à la cuisine.
Cette nuit-là Àdeline n'avait pas dormi, et elle avait pleuré»
La veilie du jour où il devait quitter Moûligoy, comme il centrait chez lui pour faire ses préparatifs, Lazare trouva Adeline dans sa chambre. Il fut surpris moins de cette rencontre que de rembarras qui se peignit sur le visagade la jeune fille, et presque de l'effroi qu'elle avait laissé paraître $ sa vue. Adeline avait motivé sa présence dans fc chambre <lu jeune homme par quelque détail de* ménage qu'elle lui avait expliqué en balbutiant ; puis elle était sortie. Quand Lazare s'était trouvé seul, il avait voulu achever une lettre commencée le matin, et dans laquelle il annonçait son retour à Paris. Cette lettre, qui était restée sur sa table, il ne la retrouva plus» mais plusieurs dessins, qu'il avait également laissés sur cette mime table, placée auprès de la fenêtre, et qv'il trouva dispersés dans la chambre, lui firent supposer que le grand vent qui soufflait avait emporté sa lettre dans le jardin, et du jardin dans la rivière. 11 ne fit pas d'autres recherches et écrivit une nouvelle lettre.
Pendant qu'il écrivait, Adeline, retirée dans sa chambre, enfermait à double tour, dans le petit meuble dont nous avons parlé, la lettre que l'artiste croyait emportée par le vent A cette lettre étaient joints un petit lorgnon d'écaillé brisé et un bout de croquis à la plume qui avait une vague ressemblance avec Lazare, et qu'un des assis du jeune homme avait dessiné sur un coin de l'album que le désigneus portait toujours dans sa poche.
C'était avec ces souvenirs qu'Adeliae avait nourri, pendant l'année qui avait suivi le départ de Lazare, rameur que celui-ci n'avait pas senti battre dans l'embrassemeat de IV
On comprendra donc facilement le soin qu'elle prenait de fermer à double tour le tiroir à la garde duquel elle avait confié ce reliquaire amoureux, où elle faisait quotidien- Bernent ses dévotions, non pas sans avoir eu la précaution de pdKsser le verrou à la porte de sa chambre et de tirer son rideau, pour éviter tpute surprise.
C'est par tous ces degrés, dont 1 -analyse était nécessaire» que l'amour d'Adeline avait passé successivement Sa joie» en apprenant le retour du peintre, de l'aveu même de son père, -elle Vavait pu la contenir. Pendant les ttoie jours qui avaient précédé son arrivée, elle avait fait mettre les «on* Vrïers à la chambre de Lazare, convertie, comme nous l'avons dit, en atelier, et eHe avait activé leur travaux, drû»
gnam^u'ils n'eustfentpas achevé i temps. Dans toute cette agitation, le bonhomme Protêt ne voyait que le désir tnno* cent d'être agréable i l'hête attendu, et, eomme toujours, il y donnait les mains.
La vieille Madelon, plus expérimentée, et qui était femme aprèlfcout, avait flairé une fraîche odeur d'amourette dans tout lo mouvement que se donnait la jeune fille, sans que eelle-oi sans fût même doutée. Pendant la course qu'elle avait faite à Moret pour aller aux provisions, la servante avait fait parler Adeltne, qui ne demandait pas mieux d'épancher en paroles le trop plein de sa joie, et, sauf les détails que nous avons révélés, elle avait dit son secret tout entier, qu'elle était encore à se croire seule à le connaître. La Madelon n'avait vu dans cet innocent amour qu'un fait très* naturel et prévu peut-être par son bon sens dès la première année où Lazare était venu habiter la maison. Assez femi»
lière avec l'artiste, elle avait compris que le jeune homme ne prenait pas garde à sa jeune maîtresse; rassurée sur ce point, elle n'avait rien dit au bonhomme Protat, et elle avait continué à fermer les yeux sur l'inclination d'Adeline.
Cependant, le mot qui lui était échappé dans sa querelle avec la fille du sabotier avait assez effrayé celle-ci. En supposant qu'Adeline en eût encore été à chercher le nom du sentiment qu'elle éprouvait pour Lazare, la peine lui en avait été épargnée par la vieille servante. Votre amoureux, dvait-elledit... *
Assise auprès du petit meuble, Adeline se demandait tegénument comment la Madelon avait pu découvrir ce secret, et elle avait beau repasser dans sa mémoire tous les incidents des jours précédents et de la matinée ; dans sa conduite et dans ses paroles, elle ne se rappelait aucun fait, aucun propos qui eût pu la trahir. Tout à coup elle trembla de tous ses membres, en songeant que, dans cet instant même» son père avait une explication avec Madelon. Si, au lieu de lui porter des paroles de paix, comme elle l'en avait chargé, le bonhomme se laissait gagner par son penchant à la colère et faisait échouer cette réconciliation, sur laquelle elle comptait pour acheter le silence de la servante, celleci, avant d'aller répandre son secret par tout le village, commencerait par le jeter comme une menace à la tête de son père. A celte pensée, tout son sang se glaça. Elle sentit son cœur s'arrêter dans sa poitrine» Un nuage passa devant ses yeux. Elle allait s'évanouir, lorsque sa main brûlante tomba sur un objet qui lui causa une fraîcheur soudaine ;
elle venait de s'appuyer sur la clef restée an tiroir de son petit meuble.
Adeline s'aperçut alors d'une chose qu'elle n'avait pas remarquée jusque-là, c'est que cette clef était précisément restée sur celui des tiroirs qui contenait la lettre, le lorgnon et le portrait appartenant à Lazare.
— C'est singulier, murmura-t-elle avec un commencement d'inquiétude, je suis pourtant sûre de l'avoir fermé, et cette* clef! continua-t-elle ; mais je l'avais retirée, comme toujours. — Et son inquiétude redoublait. Tout à coup, comme ses yeux erraient vaguement autour d'elle dans sa chambre, elle vit se mouvoir les plis d'un rideau formant portière et destiné à cacher une communication condamnée ayant issue sur le petit cabinet habité par l'apprenti Zéphyr. Àdeline se leva, souleva entièrement le rideau, et vit que la porte condamnée avait été ouverte. On ne l'avait pas même entièrement refermée. Un courant d'air avait agité le rideau qui signala cette quasi-effraction à la jeune fille, dont l'inquiétude«'était changée en soupçon; Cette découverte fit d'abord oublier à Àdeline l'incident de la clef; mais les deux faits ne tardèrent point à se réunir. L'un semblait la conséquence de l'autre.
— On est entré chez moi par la chambre de Zéphyr, pensa Adeline, et tout à coup la lueur se fit dans son esprit. Elle courut au meuble,ouvrit le tiroir, y jeta un regard rapide.
Il était vide.
— Ah ! s'écria-t-elle en poussant un cri, tout s'explique ; c'est la Madelon qui a fait le coup.
L'indignation, la terreur, les larmes la suffoquèrent ; elle
voulut crier : sa bouche devint muette, ses yeux se fermérent, elle tomba évanouie.
Pendant que ceci se passait dans la chambre d'Àdeline, Lazare, qui avait terminé sa sieste, venait de se mettre à la fenêtre et fumait tranquillement en regardant le père Protat, qui semblait avoir, au bout du jardh, une explication trèsanimée avec la Madelon.
— Décidément, pensa Lazare, il se passe quelque chose dans la maisçn : la fillette AdeJine pleurniche, maman- Madelon crie, le père Protat jure. Je suis très-fâché de ça, le rôti sera brûlé, et mon ami Zéphyr aura des coups.
Depuis une demi-heure environ, le bonhomme Protat rasait avec la vieille servante pour savoir le secret des pleurs de sa fille. Sa* colère une fois refoidie, la Madelon, qui était bonne femme au fond, reconnut qu'elle avait en tort dans la discussion, et qu'elle avait obligé Adetine à foi signifier son renvoi. « J*ai été dure, pensait-elle en se promenant de long en large, très-dure avec cette enfant. Dame f c'est vif, ça porte la tète aussi haut que \8 cœur. Où est le mal, quand on n'a rien à se reprocher? Cest vrai au moins, ce qu'elle m'a dit, qu'il y avait des occasions où les vieilles gens devaient respecter la jeunesse. Qu'est-ce que f avais besoin d'aller lui parler de ces bêtises-là ? 0 vieille langue, ajoutait la bonne femme, tu ne pourras donc jamais Carreler à temps? » Elle en était là de son monologue, quand elle fut abordée par le sabotier. Lorsqu'elle apprit par lui qu'il avait quitté Àdeline dans les pleurs, la Madelon, qui savait être la cause de ce chagrin, recommença tout haut ses récrimina* tlons contre elle-même.
— Ah ! vieille mauvaise, va; gredine...aans coeur que tu es, vois ce que tu as fait. Voilà ma fille qui pleure à présent!
— • A quel diable en avez-vous ? demanda le sabotier surpris,
— Eh ! à moi donc, répliqua la vieille. Tenez, monsieur Prêtât, menez-moi vers Yenfant, que je lui fasse excuse. C'est vrai, ça, je ne sais pas ce que j'ai à ce malin, mais je Tai taquinée tant et tant, que le bon Dieu lui-môme aurait perdu patience. Menez-moi, vers celle que je lui dise mon tort. Nous autres vieux, ça nous offusque toujours de voir les jeunes gens plus adroits que nous de la parole et des mains Moi aussi, j'ai été jeune et j'ai eu mon temps. Chacun son tour, c'est naturel.
— Qu'est-ce que vous me chantez là ? fit Protat impatienté. C'est donc vous qui êtes dans vos torts ?
— - Oui, c'est moi, qu'est- ce qui dit le contraire, puisque j'en conviens?
— Eh bien ! alors pourquoi ma fille m'envoie-t-elle vous demander pardoi>?
La Madelon n'était point sotte. Elle devina quelle crainte avait dû passer dans l'esprit d'Adeline, pour que la jeune fille, qu'elle savait orgueilleuse, et ne ployant jamais quand elle avait le bon droit pour elle, eût consenti à faire faire une pareille démarche.
« Oh ! pauvre enfant, murmura la vieille servante en se parlant à elle-même, je l'ai donc bien cruellement offensée, pour qu'elle me suppose capable de la trahir 1 »
— Allons trouver votre fille, dit-elle vivemeût au bonr homme.
— Ah çà ! répliqua celui-ci, me direz- vous au moins ce que tout ça signifie?
— Oui, plus tard, répondit Madelon d'un ton qui semblait indiquer au sabotier qu'il y avait bien réellement quelque chose à lui expliquer.
Gomme ils se dirigeaient vers la salle à manger, Lazare, qui était resté à sa fenêtre, poussa un grand cri.
La Madelon et son maître relevèrent en même temps la tête.
— A votre bachot... démarrez, vite, s'écria Lazare en faisant signe au sabotier... il y a quelqu'un qui se noie. Et l'artiste quitta brusquement sa fenêtre. Le bruit qu'il fit en descendant l'escalier et les cris qu'elle entendit monter du jardin tirèrent peu à peu Adeline de son engourdissement; elle put se traîner jusqu'à la fenêtre et l'entr'ouvrir à demi. Une bouffée d'air frais qui la frappa au visage lui rendit complètement l'usage de ses sens.
Voici ce qu'elle aperçut :
Dans le jardin, sur le bord de l'eau, la Madelon faisant des grands bras et poussant des cris d'effroi; au milieu do la rivière, son père dans son bachot ramant avec vigueur d'après les indications que semblait lui donner Lazare, placé à l'avant du bateau, à moitié déshabillé et une gaffe à la main.
— Encore un coup... là... s'écriait l'artiste, qui jeta la gaffe comme pour sonder ; c'est là, s'écria-t-il, le croc a mordu ; — et il se laissa tomber dans l'eau.
Adeline descendit dans le jardin.
— Oh I ma fille, s'écria la Madelon en l'apercevant, ne
reste pas là, ça te ferait trop de mal à voir ; on le ramènera mort, bien sûr.
— Qui donc, qui donc? dit la jeune fille.
— Eh ! Zéphyr qui s'est laissé tomber dans l'eau ! M. Lazare est allé le pêcher.
Adeline devint toute pâle ; il fallut que la Madelon la soutint pour l'empêcher de tomber.
— N'aie point peur, lui dit-elle tout bas... c'est pas pour lui qu'il y a du danger.
À cette parole, Adeline se rejeta rapidement loin de Madelon, à qui elle lança un regard de mépris.
— Sacrebleu ! tonnait le père Protat, debout dans son bachot, dont il avait rembarqué les rames, M. Lazare qui ne revient pas !... Et le sabotier se disposait à retirer ses habits. Comme il allait plonger, l'eau s'entr'ouvrit sous ses yeux, Lazare reparut. Il tirait par les cheveux un corps à demi enveloppé d'herbes aquatiques.
— Aidez-moi, aidez-moi ! cria-t-il au sabotier, il va encore couler.
Aidé par les vigoureux efforts du sabotier, Lazare parvint à retirer entièrement le noyé hors de la rivière.
— Tonnerre! qu'il est lourd, exclama le père Protat, qui devint tout pâle, en reconnaissant la* figure de son apprenti... yeux morts, bouche violette.
— Je crois bien, dit Lazare, il a une pierre à chaque pied. A terre ! à terre ! •
En deux coups de rames, le bachot atterrissait. Aidé du sabotier, Lazare déposa le corps du jeune garçon sur le rivage.
— Descendons vite t vite ! Il vit encore ! s'écria l'artiste qui avait posé sa main sur le cœur de l'apprenti, et Pavait senti battre fortement.
Adeline voulait aider Madelon, mais elle se sentait clouée sur la place par la terreur et par la pitié.
— Tiens S fit Lattre, qui» en écartant les herbes, avait rencontré un petit sac de toile pendu à môme la peau par une ficelle, qu'est-ce que çat Voyez donc un peu, mademoiselle Adeline; et vous, père Protat, allez chercher du secours, un médecin...
Lé sabotier disparut.
Adeline ouvrit le sac et en tira trois objets tout mouillés. Bn les reconnaissant, Adeline posa une main sur son cœur, voulut parler et s'évanouit une seconde fois.
Lazare, l'ayant vu tomber sur le banc, voulut connaître le motif de cet évanouissement : il prit le sac échappé des mains d'Adeline et en retira : — une lettre, — un lorgnon cassé — ■ et un petit dessin, que l'humidité n'avait point encore assez effacé pour qu'il ne pût pas le reconnaître. Une seconde avait suffi pour éclairer l'artiste. Il comprit tout ce qui se passait, et devina qu'il était la cause du drame dont il était le témoin.
— Pauvre entent ! dit Lazare en regardant Zéphyr, qui ne donnait pas signe de vie. — Pauvre fille! ajouta-t-i! en regardant Adeline toujours évanouie. Et, après avoir paru réfléchie un moment, il coula le sac dans la poche de la jeune fille. Au même instant, Protat arrivait ramenant des secours.
fcea ùnesMtê il'Adtitfee,
Pareil à ce conscrit bravement parti pour la bataille, et qui, revenu sain et sauf d'une chaude affaire, se laissait ehoir en défaillance en voyant tomber les balles restées daus son babit , l'apprenti du sabotier avait laissé voir une grande terreur, lorsque, revenu à lui, il avait compris A quel sérieux danger on venait de l'arracher. En rouvrant les yeux pour la première fois, Zépbir avait aperçu penché sur lui le bonhomme Protêt, épiant avec angoisse un souffle, tin mouvement, un regard, qui vinssent le rassurer sur le sort de son apprenti. Le jeune garçon pensa que c'était son maître qui l'avait été chercher au fond de la rivière. Il voulut d'abord remercier Protêt, et regarda avec une hésitation embarrassée celui qu'il croyait être son sauveur. Puis, ne
sachant que dire sans doute, il enlaça le bonhomme par le cou et l'étreignit avec une fureur d'embrassement qui en disait plus long que les pitfs belles protestations. Protat fat touché par ce sauvage élan, qui trouvait la parole impuissante pour traduire le sentiment qui l'inspirait. Lui aussi voulait parler, mais sa langue était embarrassée. Il semblait craindre à la fois de dire trop ou de n'en pas dire assez. Il ne se sentait pas la conscience bien nette de cette tentative de suicide. La voix intérieure qui ne parle aux hommes que dans les circonstances solennelles , et qui leur parle impérieusement alors, lui demandait tout bas s'il avait bien réellement accompli le vœu fait un jour au pied de l'autel, et si, en adoptant un orphelin pour conjurer le danger qui menaçait sa fille, il n'avait pas, une fois le danger conjuré,' méconnu le caractère de cette adoption, en habituant l'enfant qu'il avait recueilli à ne voir en lui qu'un maître, alors que le besoin d'affection, plus fort chez cet enfant que le sentiment de la reconnaissance, le poussait à souhaiter un père. Cette pensée, qui traversa brièvement l'esprit du sabotier, eut un contre-coup dans son cœur. En tenant dans ses bras l'apprenti, dont le visage portait encore les traces des con tractions causées par l'asphyxie, Protat éprouva aussi une terreur rétrospective. Il songea que Zéphyr aurait pu ne point échapper au trépas , et il vit passer devant lui comme le fantôme d'un remords qui s'enfuyait sans doute , chassé par le souffle plus régulier que le retour de la vie ramenait aux lèvres de l'apprenti. En écoutant battre dans 4e cœur du jeune garçon cette reconnaissance dont il doutait encore le matin, et qui*ûe s'était dissimulée que parce qu'il en avait
comprimé les élans, au lieu de les attirer, Protat se sôntit soudainement émouvoir par un tressaillement de paternité. U appuya la tête de Zéphyr sur sa poitrine, et, appelant d'un geste Adeline, qui se trouvait près de lui, il ajouta, en frappant sur son large buste : — Viens donc, ma fille; il y a place pour deux.
Pendant la rapide minute où les deux jeune gens se trouvèrent réunis dans les bras du sabotier , si rapprochés l'un de l'autre que leurs deux visages se touchaient presque, Lazare observa silencieusement celte scène. Cédant à un besoin familier à tous les artistes sérieux que leur préoccupation n'abandonne jamais, et qui les pousse à établir par comparaison un rapport perpétuel entre l'art et la nature, source véritable de toute inspiration, il se disait à luimême : — Parbleu 1 voilà un motif qui ferait un joli tableau, si on ne le gâtait pas en voulant trop l'arranger. C'est un sujet de Greuze, moins la recherche de naïveté. La bonne tête grisonnante du sabotier au milieu de ces deux enfants, la Madelon qui souffle le feu, accroupie dans l'âtre, ces grosses solives jaunies par la fumée , ce rustique dressoir où s'étalent les faïences joyeusement enluminées, et ce grand loup de soleil qui ccèvqle cul du chaudron, feraient bien l'affaire d'un peintre de genre. Je suis fâché que mon ami Bonvin ne soit pas là avec une toile de douze.
Cependant, après cette minute accordée à l'étude, l'artiste donna un autre cours à ses observations, et se préoccupa de deviner quels sentiments divers animaient dans ce moment les trois personnes composant le groupe qui semblait en effet poser devant lui.
lui revinrent alors lucides et complètes, et la disparition du petit sac lui expliqua le changement opéré dans les manières d'Àdeline.
Le mouvement fait par le jeune garçon quand il avait porté la main à son cou n'avait pas échappé à la fille du sabotier. Au moment où Zéphyr retirait sa main, Adeline s'en empara vivement, et, la pressant avec dureté, elle lui dit brièvement, en se penchant à l'oreille, si bas qu'elle ne pouvait être entendue que de lui seul : — Pourquoi m'as-tu volée, Zéphyr?
Et comme elle lui disait ces deux mots avec un accent qui lui causa plus d'effet qu'un violent reproche, Zéphyr ne sut que pâlir et fermer les yeux. Il lui fallut toute sa force pour contenir un cri qu'il étouffa dans sa gorge. La main d'Àdeline, cette petite main frêle, avait acquis tout à coup cette force nerveuse qui donne une puissance passagère et factice aux natures les plus délicates. Cette maiouipignonne serrait les doigts de l'apprenti comme s'ils eussent été pris dans des tenailles, et il sentait les ongles s'enfoncer dans sa chair. La douleur était si vive, que le cœur lui en manqua presque. En le voyant pâlir, Adeline l'avait lâché. Surexcitée un moment et inhabiluée jusqu'ici aux chocs violents, la jeune fille, brisée par l'excès même de ses émotions, retomba dans une calme immobilité.
Le jeu muet de ces sentiments, que le jeune peintre tâchait d'étudier sur le visage de ceux qui les éprouvaient, avait complètement échappé au bonhomme Protat et s'était accompli en dix fois moins de temps qu'il n'en a fallu pour le raconter.
— us —
•— Eh bien ) s'écria tout à coup le bonhomme en dégageant Adeline et Zéphyr de l'étreinte pleine d'effusion dans laquelle il les avait confondus un moment, comment te trouves-tu, mon garçon ?
Et il regarda Zéphyr, qui n'osait lever les yeux, tant il craignait de rencontrer le regard courroucé d'Adeline : celle-ci s'était retirée dans un coin avec la Madelon. Zéphyr répondit avec une contenance embarrassée qu'il se trouvait toute fait bien.
— Et voilà tout? continua le sabotier. Tu ne dis pas seulement merci à celui qui a été te chercher dans la rivière, au risque d'y rester avec toi !
Et le sabotier, tirant Lazare par le bras, le voulut amener devant l'apprenti ; mais le peintre se recula, en faisant au bonhomme un signe négatif dont Protat, après une courte hésitation, parut comprendre le sens, non point cependant sans que sa physionomie eût manifesté un profond étonnement.
•—C'est la seconde foisque vous me sauvez, monsieur Protat, répondit Zéphyr... C'est vrai que vous avez pu croire, en voyant ma conduite, que j'avais oublié ce que vous avez fait pour moi. À compter d'aujourd'hui, vous verrez du changement. Autant j'ai été serviteur indocile et paresseux ouvrier, autant vous m'allez voir obéissant et actif, prêt à bien vouloir et disposé à bien faire. Nous ne nous étions pas bien connus, continua-t-il plus lente ment avec une demi-intention de reproche qui n'échappa point au sabotier ; mais c'est ma faute, reprit vivement Zéphyr... oui, ma faute... je n'ai pas su montrer..
mais on verra que je ne suis pas, comme on a pu le croire, un mauvais et un ingrat,
Et, en disant ces derniers mots, Zépbyr av*î« regardé Adeline isolée dans ses réflexions.
-p- Ne parlons plus du passé, mon garçon ; d'abord ta n'es pas ici un serviteur ni un ouvrier, comme tu as cru l'être, fit le sabotier en baissant la tête ; tu es à peu près comme l'enfant de la maison. Je veu* que tu t'habitues à me regarder comme si j'étais ton père, et comme la confiance est le premier devoir d'un enfant et que nous voilà en famille, tu vas commencer par nous dire en l'honneur de quel saint tu allais te jeter dans le Loiog avec des pierres aux jambes.
A ce commencement d'interrogatoire , Adeline parut se réveiller et prêta l'oreille à la réponse de Zéphyr. Une grande inquiétude se peignit sur le visage de la jeune fille. Quant à l'apprenti, il demeura tout interdit et semblait chercher une réponse qui ne venait sans doute pas. L'inquiétude d'A^eiine et l'embarras de Zéphyr avaient été remarqués par v'artiste. Maître du secret de ces deux enfants, il craignit que cet interrogatoire n'arrachât au jeune garçon quelque révélation qui pût, si aveuglé qu'il serait, guider le bonhomme Protat sur la cause réelle de son suicide. Dans l'espérance qu'il était peut-être temps encQre de faire renoncer Adeline à sa chimère et Zéphyr à sa folie, il se dôeida à brouiller le jeu, pour empêcher toute autre personne que lu| d'y voir clair.
-<-» Père Protat, dit-il brusquement au sabotier, déjà carré dans son fauteuil et méditant son instruction, il est tard ce
soir, et il fera jour demain. Quand on est revenu d'où revient Zéphyr, ça peut passer pour un bon voyage. On est fatigué, et on aime mieux dormir que causer. Laissez-le en repos pour ce soir. Vous Jaserez demain, si cela vous semble nécessaire de jaser. — Allons, mon garçon, fit l'artiste en regardant l'apprenti, dis bonsoir à la compagnie et va-fen au lit.
— Est-ce qu'il ne eoupera pas avant?.dit Protat.
— Il a assez bu comme ça aujourd'hui, répliqua le peintre en riant; cependant que Madelon lui donne un bouillon, et qu'il s'endorme par là-dessus. Demain il aura meilleur appétit. Quant à nous, qui n'avons pas comme lui fait quasiment le voyage de l'autre monde, les vivres ne peuvent pas nous faire de mal, au contraire ; aussi, Madelon, le souper, et vivement. En attendant qu'on le serve, je vais mener Zéphyr dans la plume, — et je vais l'enfermer, glissa-t-il à l'oreille de Prolat. — Tout â l'heure je vous dirai pourquoi, ajouta l'artiste.
L'apprenti se laissa emmener par Lazare. Quand ils furent arrivés au cabinet dans lequel couchait Zéphyr, Lazare lui dit très-vite : — Demain matin, avant que tout le monde soit levé, je frapperai à ta porte ; habille-toi, et sois prêt ; j'aurai à te parler.
— A moi ? fit l'apprenti étonné.
— Oui, à toi, et je pourrai peut-être te donner des nouvelles de quelque chose que tu as perdu. — Ce n'est pas la peine de chercher, ajouta l'artiste en voyant Zéphyr, qui, tout étonné, portait machinalement la main à sa poitrine, Tu vois bien que ton petit sac n'y est pas.
— C'est vous qui Pavez trouvé? s'écria Zéphyr avec un regard presque agressif.
Lazare hé fit pas semblant d'entendre et continua : — Si demain, au premier coup, tu n'es pas sur pied, j'instruis Protat de ce qui se passe. Te voilà prévenu, dors bien.
— Ah! monsieur Lazare, dit Zéphyr, est-ce que vous croyez réellement que je vais dormir?
— Peut- être pas si bien que si on t'avait laissé dans les roseaux du Loing ; mais tu dormiras. Bonsoir. Tâche de faire de jolis rêves.
Et Lazare sortit en enfermant le jeune garçon à clef. Quand il rentra dans la salle à manger, il trouva le couvert mis. Adeline et son père occupaient leur place ordinaire. Adeline était toujours aussi agitée malgré son apparence de calme. — Allons, se dit tout bas Lazare, j'ai donné un peu de tranquillité au petit Zéphyr, donnons un peu dqjjtalme à Adeline. —Et avisant un petit bout de ficelle qui sortait de la poche de la jeune fille, il lui dit très-tranquillement : — Mignonne Adelinette, nous allons perdre quelque chose.
Adeline porta la main à sa poche. Elle sentit sous ses doigts quelque chose d'humide. C'était le sac qu'on avait trouvé *u cou de Zéphyr; c'était ce sac qui contenait son seeret, son secret, qu'elle croyait tombé entre les mains de Lazare, qu'elle n'osait plus regarder. Ces souvenirs, qu'elle pensait perdus pour elle et retournés aux mains de celui à qui elle les avait dérobés, comme une dénonciation, comme un aveu même des sentiments qu'elle éprouvait pour lui, ils ne l'avaient donc pas quittée, son secret lui appartenait donc encore! Mais tout à coup son inquiétude, un instant
apaisée, lui revint plus persistante. Comme un coupable qui se croit déjà libre, et à qui une dernière interrogation du juge vient rendre son épouvante, Adeline se trouva en face d'un nouveau soupçons comment le sac était-il dans sa poche? Tout était remis en question par ce seul fait. Procédant avec minutie à leur examen, Adeline chercha à se rappeler les faits. Lazare, en trouvant le sac au cou de f apprenti, le lui avait jeté de loin pour qu'elle le visitât? En l'ouvrant, et à la vue des objets qu'il contenait, elle avait poussé un cri et était tombée évanouie. Cet évanouissement rompait la chaîne de ses souvenirs. Que s'était-il passé pendant qu'elle gisait sans connaissance sur un banc du jardin? La pensée d'Adeline s'arrêtait au bord de cette lacune ; mais, faisant trêve à cette nouvelle anxiété, elle poursuivit la recherche d'une conviction rassurante. Ce ne fut qu'après un formidable travail qu'elle réussit à jeter hors d'ellemême le poids qui l'oppressait. Oh ! la bonne bouffée d'air qu'elle respira, quand elle se fut ainsi persuadée! De tremblante qu'elle était, comme elle devint subitement audacieuse, et se dédommagea de n'avoir point, depuis tant de longues heures, osé lever les yeux sur l'artiste, en le regardant avec cette hardiesse ingénue qui serait l'extrême effronterie , si elle n'était pas l'extrême innocence ! — Étais-je folle, insensée? pensaitrelle pendant que sa main serrait convulsivement dans sa poche le petit sac. Si H» Lazare avait vu ce qu'il y a dedans, est-ce qu'il n'aurait pas deviné tout de suite, en se rappelant que j'étais dans sa chambre le jour où il n'a plus retrouvé la lettre, qu'il écrivait à son ami de Paris? Et s'il avait deviné, est-ce
qu'il ne serait pas changé un peu dans ses manières avec moi ? — Et, en faisant en sourdine toutes ces réflexions, elle pressait toujours le petit sac d'une main, et Lazare, qui entendait bruire les papiers au fond de sa poche, s* disait à lui-même : — Voilà mon baume tranquille qui opère.
Adeliue, en effet, complètement rassurée du côté de Lazare, commençait à s'inquiéter à propos dé Zéphyr. El, s'il faut le dire, elle se préoccupa beaucoup cftoins fie ffr chercher la cause qui avait pu le pousser à la tentative de l'après-midi qu'à deviner comment il avait surpris l'existence des objets contenus dans le tiroir mystérieux et ts raison qui avait pu le pousser à s'en emparer. AUeune lueur, aucune remarque, ne venaient la guider et mettre ses suppositions confuses sur une trace aboutissant à un prétexte. Elle ne pouvait croire à un sentiment d'hostilité de la part du jeune garçon à qui elle avait toujours accordé une protection bienveillante dont Zéphyr s'efforçait de se montrer reconnaissant par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, se trouvassent-ils même en contradiction avec ws défauts les plus coutumiers. Il était vrai cependant que dôpuis quelque temps Zéphyr avait paru se relâcher daft* &s complaisances ; mais Adeliue se ressouvint que c'était ellemême qui la première, et préoccupée par le prochain retour de Lazare, s'était montrée un peu plus titde dans ses relations avec l'apprenti. Indifférente à tout ee qui ne se rafl* chait pas a cette pensée qu'elle allait revoir l'artiste, elle se rappela qu'elle n'était point intervenue quelquefois avec* sympathie ordinaire entre les fautes commises par Zéphyr et la brutalité de son père* — Serait-ce donc* se demandai
Adeline, que Zéphyr m'a gardé rancune? mais comment at-il pu songer à se venger par un tel moyen? Comment a-t-il pu deviner?
Un détail qu'il n'est peut-être pas Inutile de faire connaître, c'est que depuis son retour à Montigny la fille du sabotier avaifr toujours considéré et traité Zéphyr comme elle- , môme était traitée et considérée par Lazare, s'est à-dire comme un enfant* On ne s'étonnera dono pas si elle n'avait point pris garde i une foule de petits faits de nature à éclairer ses doutes et à diriger ses soupçons. Familière avec l'apprenti ainsi que Lazare l'était avec elle-même, quand elle lui donnait par-ci par-là une petite tape amicale en passant» elle n'avait jamais remarqué que le jeune garçon tremblait et pâlissait à Sa fois, oomrne ellennême devenait pâle et tremblante lorsqu'il arrivait à Lazare de la prendre par la taille et de la faire sauter en l'embrassant. Lorsque le bonhomme Protêt employait la famine comme moyen de correction avec son apprenti* plus paresseux que de coutume, si Adeline allait porter en cachette à celui-ci son souper retranché , dans le remerciaient de Zéphyr elle ne voyait qu'un remerciaient; mais l'accent avec lequel il lui manifestait sa reconnaissance» son regard, son geste, le peu de souci qu'il semblait avoir d'échapper à la diète à laquelle il avait été condamné pour ne voir qu'elle, n'entendre qu'elle ; ses brusques mouvements à son entrée, l'animation passagère qui montait à son visage, et, quand elle lui disait de sa voix douce et traînante : -*• Tiens, mon mignon je t'apporte à souper avec du bon pain tendre; — la lueur rapide qui illuminait l'œil de l'apprenti comme une étincelle
jaillissant d'an tea couvert: — ces mille symptômes trahissant le trouble intérieur éprouvé par lé jeune garçon quand il se trouvait mis en contact avec la fille de son maître, échappaient toujours à Adeline, ce qui expliquera comment elle n'en avait conservé aucun souvenir. Aussi elle regrettait que Lazare eût empêché son père de poursuivre l'interrogatoire de Zéphyr. Que celui-ci eût avoué ou non la véritable caïus \ui l'avait porté à cette tentative, il aurait parié sans doute, et, dans quelques-unes de ses. réponses, elle aurait pu surprendre peut-être un indice qui l'eût aidée à pénétrer l'inexplicable mystère de sa conduite, ou qui tout au moins aurait pu servir de point de départ à son incertitude. Cependant^ comme elle savait instinctivement posséder une grande influence sur l'esprit de l'apprenti, tout en reconnaissant bien que cette influence avait un peu diminué, particulièrement depuis l'époque où le retour de Lazare avait été annoncé dans la maison de Montigoy, Adeline se tranquillisa encore de cet autre côté. Elle pensa qu'elle n'en aurait point pour longtemps à reconquérir le terrain perdu dans la confiance de Zéphyr, et ne douta point qu'elle parviendrait mieux que personne, et avant personne, à voir clair dans la pensée de l'apprenti, à tirer de lui tout ce qu'elle en voulait savoir. Ce fut dans cette disposition, le souper étant achevé, que la fille du sabotier se retira après avoir embrassé son père et souhaité le bonsoir au pensionnaire.
Gomme elle était déjà sur le seuil de la porte, Lazare se retourna de son côté en faisant pirouetter son tabouret. — A propos, mignonne Adeline, lui demanda l'artiste
avec l'accent d'une curiosité sincère, qu'est-ce que vous avez donc trouvé dans la bourse de Zéphyr ? En voilà un gaillard égoïste, qui va se noyer avec son trésor pour ne pas faire d'héritiers ! ajouta Lazare en riant,
A cette question, dont elle ne pouvait comprendre le motif, Adeline resta un instant interdite.
— Une bourse! intervint le bonhomme Protat; comment! Zéphyr a de l'argent, et il allait se noyer avec?
— Gomme le vieil avare du Déluge, de Girodet, continua l'artiste.
— Qu'est-ce que vous me dites là ? reprit le bonhomme, revenu à son état normal. Où diable Zéphyr a-t-il pris cet argent? Il ne l'avait pas gagné pour sûr, il est trop fainéant, le petit gredin!
— Rassurez-vous, dit Lazare, c'était de la monnaie de sauvage, des petits cailloux du Loing, qu'il s'amuse à ramasser quand ils sont de jolie couleur et d'une forme bizarre. C'est une manie qu'il a ; il est plein de manies, ce garçonlà. L'an dernier, lorsque nous allions en course tous les deux, il s'arrêtait tous les vingt pas pour fouiller dans le sable, et quand je l'ai repêché tantôt, il avait au cou une espèce de bourse ou de sac que j'ai donné à votre fille pour qu'elle l'examinât. J'ai présumé que c'était récrin où Zéphyr cachait ses pierres présieuses.
— Eh bien ! demanda le bonhomme Protat en interrogeant à son tour Adeline, à qui les paroles de l'artiste prouvaient une fois de plus que le jeune homme ignorait ce qu'elle avait tant craint qu'il n'eût découvert ; eh bien!
petiote» qu'est-ce que tu as trouvé dans le sac de Zéphyr?
— O que M. Lazare avait présumé,— ée* Caillou*, répondit Adeline avec une grande assurance. Et elte ajouta, comme pour convaincre l'artiste t Ce n'est pat étonnant; fautn jour, en allant changer les draps au lit de Zéphyr, la Madelon a trouvé un tas de ces petites pierres sous son traversin. .
Le fait était vrai* et Adeline le citait parce que la Madclon aurait pu le confirmer. Seulement il y avait plus de six mois que cet autre jour était passé.
Lazare n'avait pu s'empêcher de remarquer la présence d'esprit «TAdeline, et pour la première toi* il s'étonna du sang-froid, de l'intelligence dont avait fait preuve cette jeune Aile, dans laquelle il n'avait pu voir jusqu'ici qu'une enfant.
— Bonsoir, monsieur Lazare, lui dit-elle en se retirant; bonsoir, papa.
— Bonsoir» mignonne, répondit Lazare en la suivant des yeux.
— Dora bien, petite, ajouta le sabotier éû lui adressant un geste caressant*
— Soyez tranquille, dit Lazare quand Adeline eut fermé la porte derrière elle... elle dormira bien maintenant.
La réticence de ce dernier mot passa inaperçue à l'oreille du sabotier*
La diplomatie de lasa
— Ah ç&, demanda tout à coup Protat à son pensionnaire en ^accoudant devant lui et en le regardant avec curiosité pourquoi diable m'avez-vous empêché d'interroger mon sp* prenti?
— N'a-t-il pas été décidé, dit le peintre, que vous me f abandonneriez entièrement pendant tout le temps que je dois rester ici?
— C'est vrai, et je ne vais pas contre, répliqua le bonhomme, mais ça n'empêche pas que j'aurais bien voulu savoir comment cette idée dç se noyer lui est venue. Ça m'in-
qtiiète pour de bon savez-vou%, monsieur Lazaret Et
vous, ajouta-t-il, est-ce que vous n'êtes pas curieux de savoir ça?
— Aussi curieux que vous, répondit l'artiste ; mais je suis patient.
— Vous ne l'avez donc pas questionné tout à l'heure, en montant là-haut avec lui?
— Je ne lui ai pas dit un mot qui rappelât les événements de la journée. Je suis monté avec lui pour l'enfermer.
— • Ah 1 c'est vrai , et vous m'avez même promis de me dire pourquoi vous preniez cette précaution.
— J'ai mis Zéphyr sous clef pour qu'il ne puisse communiquer avec personne et raconter ce qui s'est passé à tout le village.
— Mais tout le village le saitl s'écria le sabotier, qui trouvait la précaution mutile.
— On sait que Zéphyr a manqué se noyer, dit Lazare; mais on ignore que c'était volontairement. — Dame ! continua le peintre, j'étais le seul parmi vous qui eût conservé du sang-froid ; je m'en suis servi. J'ai pensé qu'il n'était pas nécessaire que la vraie vérité fût connue, parce que chacun dans le pays se serait livré aux suppositions , et qu'il aurait pu en résulter du désagrément pour vous.
— Vous avez pensé ça, monsieur Lazare ? fit le sabotier, dont le front se rembrunit tout à coup.
— Sans doute, reprit l'artiste. Ces sortes d'événements excitent toujours des commentaires, et dans le nombre il peut s'en trouver de fâcheux.
— Fâcheux! répéta le sabotier, qui écoutait attentivement les paroles de Lazare, et semblait intérieurement les assimiler à sa propre pensée ; fâcheux, dites-vous ?
— Vous devez bien me comprendre. Supposes que nous n'eussions pas été là pour sauver votre apprenti, et qu'on l'eût un matin tiré de l'eau une pierre aux pieds 1 Croyez-vous qu'on n'aurait pas jasé dru dans ce pays? 11 y a des mauvaises langues partout, et ici plus qu'ailleurs, si je m'en rapporte à ce que vous m'avez raconté de vos histoires d'autrefois.
— Eh bien ! fît vivement le sabotier, qu'est-ce qu'on aurait pu dire au cas où Zéphyr serait mort?... On ne m'aurait peut-être pas accusé de l'avoir jeté à l'eau !
— Non, du moins je le crois ; mais...
— Mais quoi?... s'écria Protat en frappant du poing sur la table.
— Eh parbleu ! répliqua Lazare en imitant le bonhomme, un méchant drôle qui vous en aurait voulu aurait pu dire : Ce n'est pas étonnant que l'apprenti se soit noyé , quand ce ne serait que pour se sauver de son méchant maître I
— On aurait dit ça!... Mais, monsieur Lazare, savez- V0U3 que j'aurais étranglé le premier qui se serait permis...
— C'est possible, continua tranquillement l'artiste, mais vous auriez couru le risque de vous faire étrangler vousmême par ceux qui auraient entendu ce propos. Eh bien 1 père Protat, ce qu'on aurait dit si Zéphyr était malheureusement mort, on le dirait de même Zéphyr vivant, si nous ne prenions pas toutes les précautions qui peuvent faire croire que l'événement de tantôt était le résultat d'un accident, et non pas un suicide bel et bien prémédité. Voilà pourquoi j'ai déjà commencé à détourner les soupçons, voilà pourquoi il faut que, dans la maison, tout le monde, c'est-à-dire vous, la Madelon et votre fille, achève ce que je crois avoir
heureusement commencé, fat fait la leçon à Madelon ; d'après mon conseil, elle doit être en train de la faire à Adeline, et moi je prends actuellement la permission de vous la faire, arce qu'étant , comme je suis, étranger à l'événement, je puis juger les choses avec sagacité et prévoir de plus loin que vous les conséquences qu'elles pourraient avoir. Si je vous ai fait signe de vous taire tantôt, quand vous disiez à voire apprenti que c'était moi qui l'avais secouru, c'est qu'il était nécessaire de lui laisser cette croyance que c'était à vous qu'il était redevable de ce secours. Vous avez pu voir de quelle façon il vous a montré sa reconnaissance, et vous n'avez pas oublié les promesses qu'il, vous a faites sur sa conduite future. Il ne les oubliera pas, j'en suis certain, pas plus que vous n'oubliereï vous-même celles que vous faisiez tantôt.
— A qui al-je promis quelque chose, et qu'est-ce que j'ai promis? demanda le sabotier, un peu étonné ou du moins feignant de l'être.
— Cette promesse, reprit Lazare sans s'émouvoir, c'est i vous-même que vous la faisiez, quand vous avez pense que vous n'èliez peut-être pas étranger à la tentative de Zéphyr , et que vous vous êtes senti oppressé comme pai une espèce de remords qui stest éloigné de vous à mesure que le gamin revenait à la vie. Si j'ai deviné ce qui se passait dans votre pensée, père Protat, c'est que vous avez plus de franchise que vous ne le supposez, et que si vous taisez quelquefois vos impressions, sans que vous" ayez besoin de parler, qui veut les connaître peut les lire couram* ment dans votre physionomie. C'est précisément à celte
— Il» —
lactaire que je tue livrais tantôt quand vous teniez Zéphyr entre vos bras, et c'est alors que j'ai pu comprendre que voua voua promettiez & l'avenir d'être plus patient, plus doux que par ie passé avec ce pauvre garçon, dont le chagrin devait être bien lourd, puisqu'il ne se sentait pas la force de le porter plus longtemps. Était-ce bien cela? demanda Lazare en terminant.
Protat ne, répondit pas à haute voix, mais il inclina deux du trois fois la têle en signa d'assentiment. Après un court silence, relevant les yeux qu'il avait tenus baissés, il dit au peintre : — Alors, monsieur Lazare, c'est aussi votre avis que Zéphyr...
— Quoi ? demanda celui-ci.
— Eh bien donc ! dit te sabotier eu faisant le geste d'un plongeou, que c'est à cause... enfin parce qu'il se trouvait
mal à la maison?...
— Eh parbleu ! en doutez- voua maintenant Y... Quel an* tre motif lui aupposeriez^yous donc?
— C'est vrai.*, aussi je le ménagera!, bien vrai.
— Ce qui voua sera d'autant ptus facile, reprit Lazare, rappelant avec insistance les conventions de la matinée, que, pendant deux ou trois mois que Zéphyr va m'appartenir, je le maintiendrai dans les bonnes dispositions qu'il parait avoir de son côté, et que je vous le rendrai parfaitement assoupli.
— Mais, demanda tout à coup le sabotier en abordant une autre idée, ne trouvez-vous pas un peu drôle que ce soit justement le jour de votre^arrivée, et après vous avoir quitté,
qu'il ait été se mettre des pierres aux jambes et la tète à Peau?
— Diable ! pensa Lazare, pourquoi le bonhomme va-t-il s'aviser de me rattacher à l'événement? Me serais-je inutilement donné tant de mal pour le maintenir dans Terreur qu'il s'était créée lui-même?
— Et puis, continua le père Protat, comment ça se fait-il que ce soit aussi précisément le jour où nous avons reçu la nouvelle de votre retour que Zéphyr est encore devenu plus maussade que de coutume? Il se trouvait là justement quand Adeline a lu votre lettre, et comme la petiote dansait de joie, il est devenu tout pâle, et sa mauvaise humeur n'a fait qu'empirer depuis ce moment-là.
— Ah çà l père Protat, fit Lazare en riant forcément, quelle manœuvre faites-vous là I Sans que personne vous en ait soufflé Fidée, vous avez imaginé que vous êtes peut-être bien pour quelque chose dans l'aventure de Zéphyr; vous en êtes même tombé d'accord avec moi, et voilà que vous essayez maintenant de vous décharger de cette responsabilité en la rejetant sur le compte de ma présence parmi vous! Voyons, est-ce raisonnable? je vous le demande. Quand je suis ici, j'emmène Zéphyr courir avec moi toute la journée ; or, si paresseux qu'il puisse être, il doit encore préférer ma société à la vôtre, puisque, à part la peine qu'il a de porter mes outils, une fois que j'ai piqué mon parasol dans un coin, Zéphyr peut s'endormir à l'ombre, rêver a son aise ou ramasser des cailloux qu'on trouve sous son lit. Encore une fois, pourquoi serait-il fâché de mon retour, lorsque j'ai pour habitude de l'emmener régulièrement tous
les jours à trois ou quatre lieues de votre établi de sabotier et de votre bâton, ce qui fait pour sa paresse comme sept dimanches par semaine? Mais au lieu d'être fâché de mon arrivée, il aurait dû danser de joie.
— Eh bien î oui ; mais voilà précisément ce qui m'aguiche ; c'est qu'il n'a pas dansé, au contraire ; c'est Adeline qui dansait de joie, et plus elle était joyeuse, ptus elle s'occupait de vous et de tout mettre en ordre là-haut, plus il était sombre.
— Àïel aïe ! pensa Lazare; voilà ses soupçons qui sonnent la piste, tout à l'heure ils vont sonner la vue.
— C'est-à-dire, reprit le bonhomme, qu'à le voir faire la grimace chaque jour qu'on parlait de vous, et Adeline en parlait du matin au soir, ou aurait dit que Zéphyr était jaloux...
— A votre santé! père Protat, s'écria Lazare, et il poussa bruyamment son verre contre celui du sabotier, espérant que le bruit causé par le choc, uni à l'éclat de la voix, étoufferait la dernière parole du bonhomme, et empêcherait peut-être que ce mot, échappé machinalement, n'arrêtât sa pensée et n'y répandit une lumière soudaine; mais le sabotier, ayant vidé son verre, le posa sur la table et reprit comme s'il n'avait pas été interrompu : — Oh I mon Dieu, oui ; on aurait pu penser ça, que Zéphyr était jaloux de vous...
Ce qui rassura heureusement Lazare, c'est que le bonhomme disait cela tout simplement, et que dans son attitude, dans sa voix, dans son regard, il n'y avait aucune intention, aucune arrière-pensée. H comprit cependant qu'en
faisant une plus longue opposition à l'idée nouvelle de Protat il courrait le risque d'augmenter ses doulea et de l'engager dans un soupçon de traverse aboutissant à la vérité.
— Au fait, dit-il à Protat, vous pouvez avoir raison. Au motif que vous supposiez d'abord, il est possible que Zéphyr en ait ajouté un autre, et c'est peut-être pour ça qu'il avait mis deux pierres à ses jambes» dit Lazare en essayant de tourner la chose en plaisanterie.
— Ah! vous voyez donc bien que vous voilà de mon avis, s'écria Protat s il y a une autre raison .
— C'est plus que probable, et c'est môme, j'en suis sûr, celle-là qui, avant toute autre, aura poussé Zéphyr à faire ce qu'il a fait.
— Vous croyez? continua Protat, heureux de cet aven, qui lui causait un soulagement. Eh bien 1 mais quel rapport voyez-vous entre ce motif-là et la tristesse que votre arrivée a causée à Zéphyr ?
— Il y revient, se dit Lazare, et tout haut il reprit : — Pas grand rapport à première vue ; mais, quand on cherche, il faut chercher partout,
— Ça, c'est vrai, dit le sabotier avec un geste approbateur. Eh bien ?
— Eh bien! en cherchant, voici ce que je trouve. Écoutez-moi.
— J'y suis, fit Protat, la tête appuyée sur les mains et les coudes sur la table.
—Vous savez que c'est dans quinze jours la fête de Montigny. Or, parmi les divertissements autorisés par M. le maire, vous savez aussi qu'il y a un certain tir à l'oie qui,
outre la bête, devenue le prix du vainqueur, rapporte encore une grande considération à celui-ci dans tout le village, - — Parfaitement. Zéphyr, qui pendant toute Tannée était si maladroit de sa main, était même très-malin à ce jeu-là. Pendant trois années de suite, c'est lui qui a gagné l'oie, et le violon venait lui jouer une aubade.
— Ce qui lui donnait par-dessus le marché le droit de choisir sa danseuse,
— Et9 fit le père Protêt en riant, le gaillard n'était pas bête : il allait tout droit aux plus beaux brins de fille et aux plus belles toilettes, aux joues les plus roses» aux rubans les plus rouges j mais il faut être juste, quand ma fille est revenue à Montigny, Zéphyr a été poli, il lui a fait cadeau de l'oie, et il l'a invitée, comme c'était son droit. Cependant elle était un peu pile encore, et elle n'avait pas de rubans rouges.
— Pardi ! fit Lazare en appuyant sur cette insinuation, Adeline était toujours la plus belle et la mieux mise : si elle n'avait pas de rubans, elle avait des bijoux, un bracelet.
— En or, dit Protêt avee orgueil, en vrai or.
— Et des boucles d'oreilles, continua l'artiste.
— En diamants» dit Protat, en vrais diamants, et elle en a comme ça la valeur de trois arpents, prés ou vignes, dans une petite boite rouge.
— Ce qui explique pourquoi zéphyr tenait tant â ta faire danser. Avec son bracelet, Zéphyr croyait que votre une le faisait reluire. Il est plein d'amour-propre, ce petit bonhomme!
— Revenons à nos moutons, dit le sabotier à Lazare.
Quel rapport ces hisloires-là peuvent-elles avoir avec ce qui nous intéresse?
— Attendez donc! fit le peintre; tout se tient dans la vie, comme vous venez de vous le rappeler tout à l'heure. Pendant plusieurs années, c'est Zéphyr qui a remporté le prix de l'oie à la fête du pays, et chaque fois votre apprenti a joui des honneurs attachés à cetle victoire. Eh bien ! rappelez-vous maintenant que Tan dernier c'est un certain Lazare, de votre connaissance et de la mienne , qui a eu l'avantage d'apporter triomphalement l'oie à votre tournebroche, et que nous avons eu le plaisir de la déguster ensemble, au grand dépit et déplaisir de votre apprenti, qui, par orgueil , n'a point même voulu accepter une part de la conquête, que je lui offrais en rival généreux.
— C'est parbleu vrai, fit le père Protat en joignant les mains.
— fit voilà comment vous aviez raison touf à r:i:ure, quand vous disiez que Zéphyr était jaloux de moi. Zéphyr, battu par moi dans le champ clos de l'oie Tan dernier, par moi dépossédé des avantages sus-mentionnés, n'a pas subi cet échec sans rancune. 11 espérait peut-être rétablir cette année sa réputation d'adresse, restée sur le carreau à la pointe du coupe-chou municipal ; mais il apprend mon retour : il se désole, c'est tout naturel. Et notez bien encore qu'en arrivant à Bourron, où vous l'aviez envoyé me joindre, j'ai commence, — fatale imprudence ! — par lui rappeler l'aventure de l'an dernier, en le prévenant que je comptais bien encore concourir cette fois-ci !
— Vous croyez que ce serait à cause de ça?...
— Écoutez donc ! vous m'avez dit : Cherchons ensemble quelle raison Zéphyr a pour être fâché de mon retour. Je vous donne celle-là, non point qu'elle soit suffisante et me paraisse peser autant que la pierre qu'il avait aux jambes ; mais c'est la seule que je trouve, et c'est la seule probable. Que cela vous surprenne, je le comprends; mais moi je m'en étonne moins que vous. L'amour-propre a fait faire à des gens plus graves que Zéphyr des folies du genre de la sienne , et pour des causes plus futiles en apparence. Une fois par an, lui chétif, mal venu , mal mené par vous et par tout le monde, une fois par an il était triomphant, flatté, recherché. Cette journce-là, c'était la seule dans Fannée où il respirât avec bonheur. Ce moment d'orgueil balançait toutes les humiliations des autres jours. Arrive un étranger, un flâneur, qui, sans raison, pour se distraire enlève à ce pauvre diable cette heure unique de contentement qu'il découpait en autant de parts qu'il y a de jours dans l'année. Eh bien ! il a souffert, et souffert cruellement. Le pauvre qui n'a qu'un sou et à qui on vole son sou souffre autant et perd autant que le millionnaire à qui on vole un million. Celte malheureuse oie, si maigre et si dure, que j'ai passée, je n'ose pas dire au fil de mon sabre, car c'était une scie, — cette oie était le trésor de Zéphyr, c'était le capital annuel de sa pauvre joie, et le souvenir lui en payait la rente. Pendant toute Tannée, elle charmait ses rêveries, il ne pouvait pas rencontrer une volaille sans se dire en lui-même : Voilà ma conquête future qui s'engraisse. Il comptait peut-être sur mon absence cette année; mais me voici de retour. C'est dans quinze jours la fête de Monti*
gny : Zéphyr a perdu la tête. Et avec l'autre raison que vous
avez primitivement supposée,... supposition que j'ai
partagée avec vous, celle que je vous révèle fait bien la p^ire, et nous avons notre compte.
— Bien possible, bien possible ! fit le sabotier en secouant la tête.
— Ce n'est pas bien possible, c'est bien sûr qu'il faut dire, insista Lazare.
— Oui, oui, c'est comme ça que j'entends, reprit le bonhomme avec un air et un accent également convaincus.
— Ah ! pensa Lazare en lui-même , j'ai eu assez de mal à le convaincre. — Et voyant que Prolat s'efforçait de dissimuler un bâillement, il ajouta : En voilà encore un qui va dormir tranquille.
Cette conversation s'était prolongée assez tard ; la demie de dix heures venait de sonner à l'église de Montigny. Le bonhomme Protat, qui avait laissé passer l'heure habituelle de son coucher, semblait avoir grand besoin de dormir. Quant à Lazare, s'il ne souhaitait point le repos, il désirait au moins la solitude. Le sabotier s'étant levé, l'artiste l'imita, prit au clou la clef de sa chambre, et alluma son bougeoir, où, par une précaution d'Adeline, la bougie avait remplacé la chandelle, pour laquelle la répugnance de l'artiste était connue.
Avant de se séparer, et comme s'il eût voulu se débarrasser d'une dernière inquiétude en recevant de la bouche de Lazare une dernière confirmation de sécurité, Protat dit à l'artiste : — Gomme ça, monsieur Lazare, vous penses
bien que l'événement n'aura pas de nulle , et que tout est est fini là?
— Les précautions sont prises, et je vous les ai fait con naître, répondit le peintre, Madçlon a le mot d'ordre, et Adeline Ta reçu d'elle. Vous êtes sûr de moi oomme de vous ; l'affaire de Zéphyr restera donc un secret entre nous ; ce n'est pas lui qui parlera. En eût-il l'idée, d'ailleurs, il ne le pourrait pas puisque je l'ai enfermé.
— Bon pour ce soir... mais demain ? fit Protat.
— J'ai pensé à cela. Aussi demain , et sous le prétexte d'éviter la chaleur du soleil , dès la petite pointe du jour, j'emmène Zéphyr avec moi à la Mare aux Fées, où je compte faire une élude. Les gens de Montigny ne rôdent guère de ce côté là, et si Zéphyr était disposé à se laisser tirer les vers du nez par les curieux à propos de son bain, j'aurai toute la journée pour le détourner de cette idée-là et le disposer, au contraire, si on l'interroge, à parler comme nous allons faire tous, afin que les soupçons rentrent dans leur trou : mais je crois que c'est là un luxe de précautions, et que le petit bonhomme ne songe pas à nous démentir. Il pense vous devoir la vie une seconde fois, il vous l'a dit lui-même, et le petit discours qu'il vous a adressé tantôt indique qu'il est, d'intention au moins, prêt à racheter par sa conduite future tout ce que vous étiez en droit de trouver réprèhensible dans ses anciennes façons d'agir, ou plutôt de ne pas agir. De votre côté, vous êtes, je crois, disposé à lui tenir compte de tout ce qu'il fera?
— Ah ! tout prêt , dit le sabotier. Je n'ai pas besoin de vous le cacher, puisque vous vous en êtes aperçu ; mais
tantôt, quand je l'ai tenu tout mouillé et tout froid... ça m'a donné un coup... sacrebleul Je n'avais rien éprouvé de pareil depuis le temps où les gens d'ici m'appelaient mauvais père. Il me semblait déjà les entendre m'appeler mauvais maître et bourreau d'enfants, et puis d'ailleurs ce garçon est un peu mon enfant au fait, puisque je l'ai adopté. Aussi, voyez-vous, je n'ai pas attendu qu'il m'ait promis de se bonifier pour me promettre à moi-même de devenir meilleur.
— J'ai vu cela, fit Lazare, quand vous le teniez dans vos bras et que vous appelé Àdeline auprès de lui... Savez-vous de quoi vous aviez l'air? continua l'artiste en étudiant fixement le visage du sabotier.
— De quoi avais-je l'air? lui demanda celui-ci.
— Vous aviez l'air de lui donner votre fille en mariage. L'artiste avait lancé cette parole comme on jette une
pierre dans un abîme pour en sonder la profondeur. Le sabotier ne se doutait pas qu'en mettant, sous forme de comparaison et brusquement, cette idée en contact avec lui, c'était tout simplement une interrogation anonyme que lui adressait l'artiste, qui, sa phrase achevée, redoubla d'attention, pour lire dans les traits du bonhomme les impressions qu'elle allait éveiller dans son esprit. Protat tomba dans le piège avec toute la naïveté désirable.
— Ah! ah! ah ! fit-il en ouvrant la bouche pour un immense éclat de rire ; ah ! ah ! ah ! quelle idée vous avez là ! Oh ! que c'est donc drôle ! Ah ! ajouta lé sabotier en se tenant Les côtes, ça fait mal de rire comme ça l mais c'est plus fort que moi, voyez-vous ? Zéphyr, Adeline... Où diable
allez- vous donc chercher vos comparaisons, vous aulres artistes.
— Bon , pensa Lazare , voilà pour l'étonnement : je m'y attendais bien. — Et il répondit : — Nous prenons nos comparaisons dans notre métier. 11 y a au Louvre un tableau intitulé : les Àccordailles, où un honnête paysan comme vous donne sa fille en mariage à un brave garçon de l'endroit; le groupe que vous formiez tantôt avec la petiote et Zéphyr m'a rappelé ce tableau, et de là est venue naturellement ma comparaison.
— Est-ce que le père me ressemble? demanda Protat.
— C'est une bonne tête de brave hognme comme la vôtre. Il a l'air de dire en regardant son gendre : J'en aimerais mieux un autre ; mais puisque ma fille préfère celui-là, ma foi , ça la regarde : c'est elle qui épouse après tout, et pas moi.
— Il pense bien, ce père-là, reprit Protat; s'il y a une inclination entre les jeunes gens, faut jamais se mettre en travers. C'est mauvais, ça.
— Ainsi, dit Lazare avec un mouvement de vivacité aussitôt réprimé, vous ne contrarieriez pas le choix de votre fille, quel qu'il soit ?
— Quel qu'il soit... fit le bonhomme en hésitant, c'est encore à savoir. Avec la brillante éducation qu'elle a reçue, vous pensez bien que ma fille ne pourra jamais penser qu'à épouser un homme très-distingué.
— Enfin, poursuivit l'artiste, si Adeline vous disait un
beau matin: Tu ne sais pas? il m'arrive une drôle de
chose... j'ai une inclination... pour... Zéphyr?
— Oh! oh 1 ob ! qpello faree, dit le sabotieu, qui recommença à rire; — puis , redevenant insensiblement sérieux, il répondit : — Je dirais à ma fille : Va-t'en faire un tour dans ta chambre, et, pendant qu'elle irait , je prendrais Zéphyr par les oreilles et je lui,., — Prolat acheva sa pensée par m geste énergique,
**-< C'est bon, pensa Lazare; je sais tout ce que je voulais wvoir.
«- Âh çè! mais, demanda le sabotier, de quoi parlonsnous là, au fait?
— Pardi ! fit Lazare, nous parlons peinture à propos d'un tableau gui est au Lotvre. — Et l'artiste se mit à rire luimême d'une façon si bruyante, que le sabotier étonné lui en demanda la raison.
— Eh ! vous ne voyez donc pas que je m'amuse, et que cette idée du mariage de votre fille avec... ce gamin... me fait étouffer de rire moi-même...
— Àdeiine et Zéphyr! fit Protat en se mettant à l'unissoo de la gaieté du jeune homme.
— Votre fille, qui a Pair d'une dame...
— D'une grande dame... ajouta le sabotier.
— Une demoiselle qui a au moins... mille écus de dot.
— Qu'est-ce que vous dites donc là, mille écus? dit le sabotier comme humilié par cette évaluation ; mais rien que de ses propres elle a dix mille francs, qui sont en train de lui faire des petits à Fontainebleau, à Nemours, à Montereau... et jusqu'à Paris... Ajoutez ce que je lui donne... et comptez...
— C'est vrai... fit Lazare; Adeline aura une quinzaine de mille francs en mariage.
— Ptch ! exclama Protat. Tenez, mon cher... voilà la dot de ma fille. — Et le sabotier, avec un indéfinissable orgueil, ouvrit six fois de suite, en la refermaut chaque fois, sa large main, dont il écartait les cinq doigts en éventail.
— Diable ! dit le peintre, faisant à la fois claquer sa langue et ses doigts, comme s'il eût voulu flatter par ces signes d'étonnement le sentiment d'amour-propre qui avait gonflé le sabotier énumérant cette fortune. — Eh bien ! ce que vous me dites là, père Protat, rend ma supposition de tout à l'heure encore plus comique. Voya*-vous votre fille ,*une riche héritière enfin, épousant Zéphyr ! Voyez-vous d'ici l'apprenti sabotier déclarant au contrat ses économies de
paresse, un sac de cailloux! Zéphyr en marié, disant au
maire : Je ne sais pas mon nom !
Le bonhomme se tordait sur la tablo en écoutant ce parallèle entre sa fille, belle, riche, heureusement douée, et cet être malingre, orphelin et pauvre, avec Zéphyr réunissant dans sa chétive personne les deux plus grandes plaies sociales : sans nom et sans le sou. Ce n'était point un méchant homme que le père Protat ; mais de ce tableau évoqué devant ses yeux il ne voyait qu'un côté, et ce n'était pas le côté pitoyable, c'était l'aspect grotesque.
— 0 vanité ! pensait l'artiste en observant le sabotier ; mauvaise graine qui germe en tout terrain, aussi bien dans les meilleures que dans les pires natures ! Mettez un écu dans la poche d'un gueux, et il crachera sur son ombre» — Et, après cette réflexj«n philosophique, Lazare frappa sac
le ventre du sabotier, qui fit un brusque soubresaut.
— Oh! fit Protat, je n'en peux plus!...
— C'est bon de rire comme ça, dit l'artiste ; ça purge des idées noires. — Puis, comme onze heures sonnaient an même instant, ils se séparèrent en échangeant une poignée de main, Protat pour aller dormir, Lazare pour aller rêver.
— Maintenant, dit Lazare en se jetant tout habillé sur son lit, récapitulons. — Et il repassa brièvement dans sa mémoire tous les faits qui avaient précédé et suivi l'événement dont son retour à Montigny avait hâté la péripétie. — Si étrange que cela paraisse, pensait Lazare, il n'y a pas à douter, les faits sont là. Cette enfant m'aime. Une enfant ! eh! parbleu, non, elle ne l'est plus, quoique j'aie bien de la peine à me la figurer autrement; c'est bien une fille, et une jolie fille. Adeline a dix-huit ans ; elle n'est donc ni en avance, ni en retard pour aimer; elle est à l'heure. Mais pourquoi cette ingénue a-t-elle songé à moi? Ah! pourquoi? Ce n'est pas difficile à comprendre, et le bonhomme Protat me l'a expliqué lui-même tout à l'heure en me disant qu'une fille si bien élevée n'aimerait jamais qu'un homme distingué. Eh bien! il me semble que je rentre complètement dans les conditions du programme, et tous les beaux qui composent la fleur des pois de Montigny ne me vont pas seulement à la cheville comme distinction. Peut-être que cette demoiselle de village eût songé en mon absence i quelqu'un d'entre ces messieurs ; mais je suis venu : Vent\ vidi, vici. C'est la première fois qu'il m'arrive de réaliser la devise césarienne ; il est vrai que je n'y tâchais guèrç, et que nous sommes à Montigny. Enfin je ne me dédis pas.
Elle est jolie, ce{te enfant-là, et ça me fait tout de même quel que chose de savoir qu'elle m'embrasse en effigie depuis un an. Avec cela qu'elle est rusée à ajouter des ruses au dictionnaire du genre : une vraie Rosine rustique dont je suis le Lindor. Quelle idylle à promener sous les étoiles, dans ces chemins creusés comme tout expias pour les faux pas, au milieu de cette uature favorable aux Oarystis! Quel charme de faire bégayer à cette innocente l'alphabet amoureux depuis a — jusqu'à y ! seulement. Mon ami Lazare, interrompit brusquement l'artiste en s'apercevant qu'il ne laissait pas d'éprouver une certaine douceur à descendre la pente de cette rêverie, vous êtes un drôle. Avoir seulement cette idée-là pour le plaisir de l'avoir, c'est déjà coupable. Songez que cette petite Adeline est comme votre sœur, que vous l'avez fait danser cent fois sur vos genoux, et que vous aviez même ce matin, en parlant de Paris, l'intention de lui apporter une poupée et des dragées, ce que vous avez, heureusement pour son amour-propre de grande demoiselle, complètement oublié défaire, comme vous oubliez toujours, parce que vous êtes un étourdi, tellement étourdi, mon bon ami, qu'il ne vous est pas venu à l'idée un instant que le petit cœur de cette enfant-là sautait plus fort que ses jambes quand vous la faisiez danser à la corde. Or donc je vous conjure et au besoin vous ordonne de guérir au plus tôt le mal que vous avez apporté céans, en y développant toutes les grâces de votre personne et les agréments de votre esprit. Eh ! au fait, s'écria Lazare en faisant un saut qui fit bondir sa pantoufle au plafond, je suis encore bien
bon de me donner tant de mal que ça. Cette petite ne m'aime
pas sérieusement, et il n'y a auomtement péril en la demeure Ce qu'elle éprouve pour moi, c'est l'habituelle amourette des petites filles, c'est la première fermentation de l'imagination éveillée par des lectures de romans, le suis sûr que sa cervelle est une bibliothèque de fadaises sentimentales. Romans et rubans, c'est avec ça qu'on amuse les fillettes dans le beau monde où son père est si fier de l'avoir fait élever. Le premier joli garçon qui se présente est babillé en Galaorpar l'innocent caprice d'une innocente. C'est là mon histoire avec Adeiine» J'ai été trop prompt à m'alarmer, et, sans doute parce que ma vanité y trouvait son compte, je me suis trop dépéché de crier an feu — pour une étincelle* Bh bien I non, reprit Lazare «près avoir secoué la tête en manière de doute, non* je ne me trompe pas, et il n'y a point de quoi: rire dans tout cela. G'eit mieux qu'une fantaisie passagère, ou plutôt o'est pis î Adelioe m'aime pour de bon ; c'est bien l'allure de la passion <fli; va droit devant elle, et sans savoir où elle va ; tous mes souvenirs du passé, toutes mes observations d'aujourd'hui l'attestent. A cause de moi, cette enfant va souffrir beaucoup. Il faut au moins qu'elle ne souffre pas longtemps; il faut que, le jour où la porte de cette maison se refermera det» rière moi» AdeUne ne pleure pas mon départ et U'espêre plus mon retour. Gomment opérer cette conversion? Les moyens soM à trouver* et c'est on cherchant qu'bft trouve. Quant à Zéphyr, continua Lazare, j'avoue que celui-là m'étonne et m'intrigue encore davantage, non point que ce soit précisément la précocité de sa passion qui me surprenne» — ou en a vu des exemples, — Biais il est rare qu'à
cet âge la passion procède avec ces violences. Zéphyr amoureux d'Adeline et jaloux de moi I è quinze ans ! cela peut faire rire d'abord; mais Zéphyr allant se jeter à Peau, cela fait songer, et j'y songe. Qui diable aurait deviné cela sous celle lourde enveloppe? — Étrange, tout à fait étrange! murmurait Lazare. Heureusement, poursuivît-il, que le père Protat était déjà mieux disposé pou* lui, et qu'il me l'abandonne : je pourrai étudier ce mystérieux gamin qui * les passions d'un homme, car, pour ôhoisif un remède et l'appliquer utilement, il ne suffit pfts de connaître le mal, il faut en découvrir l'origine. Oui, mais Zéphyr voudra-t»ll me donner sa confiance ? l'en ai besoin, et tout entière. (Son bain de tantôt paraissait avoir tin peu refroidi s* jalousie, il était moins farouche avec moi ce soir; mais demain sera44i dans lès mêmes dispositions? Voudra-t-il croire à mon intérêt? il est rusé sous Son air bête. Bon, fit fit Lazare, j'ai un moyen de lui prouver que je suis son ami. Et l'artiste, ayant sauté à bas de son lit, s'approcha de Ift table qui était dans l'atelier, tira d'un buvard une feuille de papier à lettres sur laquelle il écrivit quelques lignes , fit sécher l'écriture à la flamme de la bougie, cacheta la lettre en hésitant un moment à choisir le pain à cacheter : puis, du ton d'un homme qui en appelle à tin souvenir, il murmura tout bas : — il était bleu. — Et la lettre fut fermée d'Un cachet bleu. Ce travail achevé, Lazare s'en fut décrocher la glace qui était sur là cheminée, l'appuya sur la tablé où il vint s'asseoir, disposa la lumière d'une certaine façon, et commença, d'après lui-mêmt, un dessin sur un feuillet d'album déjà {Mu de «requis. Ce travail lui prit «ne demi-heure.
Le dessin terminé, Lazare le mit auprès de sa lettre, et, débouclant son sac de voyage, il parut y chercher quelque chose qu'il ne put trouver sur-le-champ, sans doute à cause du désordre qui avait présidé à la confection de sa valise. Drôle de fille 1 murmurait le peintre en fourrageant dans son sac avec impatience; me voler mon lorgnon, et encore il était cassé ! Après ça, l'amour fait relique de tout. Diable de paquet, où Pai-je fourré? Ah! voilà! — Et il ouvrait une petite boîle dans laquelle étaient renfermés une demidouzaine de lorgnons dits monocles pareils à celui qu'il portait au cou. — Dire, continua Lazare, qu'il y a des êtres qui portent ça comme un ornement! c'est bien gai d'être myope! Si on laisse tomber son lorgnon par terre, il faut en acheter un second pour retrouver le premier. — Et tout en parlant il cassait la queue d'un des monocles pris dans sa boile. — Et maintenant, dit-il en ajoutant le lorgnon à la lettre et au portrait, avec ces trois choses-là, j'aurai le secret de Zéphyr... Oui... mais il est malin, et serait capable de ne pas les reconnaître : j'ai eu l'imprudence de me faire plus joli dans cette seconde édition de mon image que je ne Pétais dans la première ; la seconde lettre est toute fraîche, l'autre était coupée par les plis. Zéphyr ne croira pas... Attends un peu, Zéphyr.-* Et Lazare, ayant décacheté la lettre, la fripa légèrement, la frotta sur le carreau, dont la poussière vint adhérer au papier, et finit par la tremper dans une cuvette d'eau. Le portrait fut soumis à la même opération.
— A présent, dit Lazare en se mirant, comme on dit, dans son ouvrage, lettre et portrait sont méconnaissables,
raison de plus pour que Zéphyr les reconnaisse. Résumons ta situation et le plan de conduite à tenir. Me rendre in» différent à Adeline, elle ignore que je suis instruit de ce qui se passe dans son cœur et n'attribuera pas mes façons d'agir à une ruse ; rendre Adeline indifférente à Zéphyr, et, tout en travaillant à rendre la paix à ces deux cœurs • troublés, empêcher que Protat n'évente le secret de sa fille et celui de son apprenti; de plus, empêcher que les curieux de ce pays-ci soupçonnent un seul instant tout ce que le sabotier était en chemin de soupçonner tout à l'heure, si je ne l'avais pas arrêté à temps. Tout orphelin et tout pauvre qu'il est, si Zéphyr, au lieu d'être plus jeune qu'Adeline était au contraire plus vieux, il y aurait bien à manœuvrer autrement, sinon pour le présent, au moins pour l'avenir. Adeline, ne songeant plus à moi, aurait pu se retourner du côté de Zéphyr, — du bon côlé ; — Protat eût fait de l'opposition, mais il aurait bien fallu qu'il voulût ce qu'aurait souhaité sa fille. Malheureusement il ne faut pas songer à cela. Eh bien mais! me voilà de la besogne taillée, sur laquelle je ne ooirçptais pas. Je croyais être venu ici pour faire du paysage, et c'est au contraire pour faire de la diplomatie. Si j'avais prévu cela, j'aurais apporté une douzaine de toiles en moins et une douzaine de cravates blanches en plus.
Minuit sonnait à l'église de Montigny.
— «Allons, dit Lazare en se déshabillant tout à fait, c'est moi qui suis chargé de réveiller le soleil demain malin. Il est temps de dormir.
I* mère aux Fée*
Le lendemain matin à la pointe du jour, Lazare sortait discrètement de sa chambre-atelier, n'emportant avec lui qu'un grand carton à dessin, son parasol et sa chaise de campagne. En passant devant la porte de Zéphyr, l'artiste y gratta légèrement pour lui dire de s'apprêter à le suivre.
— Monsieur Lazare, monsieur Lazare, murmura tout doucement Zéphyr, qui était déjà levé, ne faites pas de hruit et surtout n'ouvrez pas ma porte.
— Pourquoi ça? demanda Lazare, un peu surpris et baissant la voix.
— C'est que mamzelle Adeline m'a tapé hier au soir et m'a dit au travers du mur que j'aille l'attendre au jardin oe matin. Elle veut me parler avant tout le monde. Ah ! je sais
bien à propos de quoi. «Bt la voix de l'apprenti trahissait une crainte. — Si vous ouvrez la porte, ça va la réveiller parce que ça secoue »n mur, et tnçft sûr elle m'empêchera d'aller avec vous.
— Il préfère venir avec moi, c'est bon signe, pensa l'artiste. Et il répondit doucement : Mais pour que tu puisses sortir, il faut bien ouvrir la porte.
— Ce n'est pas la peine, dit Zéphyr. J'ai laissé ma fenêtre ouverte exprès hier; vous mettrez l'échelle, et je descendrai comme ça. Allez- vous-en doucement ; ôtez vos souliers pour ne pas faire crier l'escalier. Je vais vous attendre à la fenêtre.
La précaution conseillée par Zéphyr était bonne, car l'escalier de bois criait et ébranlait toute la maison. Lazare retira ses chaussures, et en descendant chaque marche il prit tant de précautions, que c'était à peine s'il se sentait descendre lui-même. Une fois dans le jardin, il trouva l'échelle, l'appliqua au mur et fit descendre l'apprenti.
— Nous allons? demanda celui-ci, qui était déjà chargé du carton et de la chaise de Lazare.
— Nous allons à la Mare aux Fées.
— Deux lieues, répliqua Zéphyr, et il fit la grimace.
— Bon, pensa Lazare, il n'a pas laissé sa paresse au fond de l'eau. Et il répondit : — Si tu n'es pas content, je t'emmène à la Mare aux Corneilles.
— Trois lieues alors! fit Zéphyr avec un mouvement d'effroi.
— Et si ta n'es pas encore content, ajouta Lazare, noue pousserons jusqu'à Arboaoe*
Zéphyr leva le nez en l'air comme s'il eût cherché à calculer les distances.
Lazare montra cinq doigts d'une main.
— Cinq lieues! dit Zéphyr en laissant tomber le carton et la chaise.
— Ramasse-moi ça bien vite. Comment, tu te plains déjà, drôle, pour deux méchantes lieues?
— Oh I d'ici à la mare, fit Zéphyr, il y a bien une borne en plus.
— Mais tu n'as que le carton et la chaise à porter, ça ne pèse rien.
— Oui, mais il y a le pochon qui est lourd, le pocbon, continua Zéphyr en inclinant la tête du côté de la cuisine.
Lazare ne put s'empêcher de sourire; il avait compris. L'apprenti faisait allusion au grand sac dans lequel les artistes emportent leurs provisions de vivres quand ils vont travailler dans un endroit éloigné de la forêt.
— L'appétit revient, dit Lazare en lui-même, et il ajouta en regardant l'apprenti : Tu as déjà faim?
„— Déjà! répondit Zéphyr, voilà quasiment plus de trois jours que je n'ai ni mangé ni bu.
— Ah! fit Lazare, je croyais que tu avais bu hier, et un bon coup encore.
Zéphyr feignit de ne pas avoir entendu l'allusion, et se dirigea vers la salle à manger, qui opvrait sur le jardin.
— Oh ! fit Lazare en le suivant , le cri de la nature
Mais, dit-il à Zéphyr, je n'ai point prévenu Madelon que j'allais en forêt ce matin ; elle n'aura point préparé le sac.
— le vais le préparer donc, répondit Zéphyr.
— Maïs les clefs pour ouvrir l'armoire? Tu sois bien quo Madelon les retire, dit Lazare.
— Oui, mais il y a un an Madelon a perdu une clef. Je ne sais pas comment ça se fait, dit Zéphyr en baissant la tête mais...
— Tu l'as trouvée? dit Lazare, qui devina.
-*- Oui, répliqua Zéphyr en fouillant dans sa poche, d'où il retira une clef. — Dame ! continua l'apprenti, quand on vous fait jeûner les trois quarts du temps...— Et ayant ouvert l'armoire, il commença à tirer un plat dans lequel restait un morceau de viande du souper de la veille.
— Brûlé, fit-il avec dépit en tournant le gigot dans tous les sens.
— C'est ta faute; la Madelon ne pouvait pas être hier, à la broche et à te faire chauffer des serviettes pour te secourir.
— C'est vrai, dit Zéphyr en enveloppant le gigot dans un journal et en le glissant dans le bissac; puis il se remit à l'inventaire, de l'armoire. Il amena l'un des deux brochets que l'on n'avait pas entamés la veille. Avant de le mettre dans le sac, il le flaira avec soin, et secoua la tête d'un air à demi satisfait. Il se décida à l'emporter en murmurant : — Pas frais ! Enfin, avec de la sauce...
— Tu vas emporter de la sauce? fit Lazare, étonné de tous ces préparatifs ; dans quoi ? s'il te plaît.
— Dans ça. répondit Zéphyr avec le même laconisme.
Et il se mit à verser, dans une petite bouteille, de l'huile et
du vinaigre, en ayant le soin d'ajouter le sel et le poivre,
très-minutieusement dosés. Ceci achevé, il mil letauteijle dans sa poche et retourna à Parmoire.
Que cherches-tu encore? demanda Lazare.
— Vin, dit Zéphyr tranquillement, et il monta sur une chaise pour atteindre à un rayon supérieur de l'armoire, où Ton apercevait trois ou quatre bouteilles cachetées.
— Ce n'est pas le vin d'ordinaire, fit l'artiste. L'apprenti secoua la tête, montra le cachet et mwrmura :
— Meilleur. Puis, ayant enveloppé deux bouteilles séparément dans un torchon, pour qu'elles ne se brisassent point au choc, il les coula dans le grand sac, où il ajouta encore la moitié d'un pain et des couverts, ainsi que deux gobelets. Ensuite il ferma l'armoire et laissa la clef dessus.
— Tu vas donc dire à Madelon que tu aa retrouvé 1* clef? demanda Lazare.
— Non, vous direz que c'est vous qui l'aviez emportée
l'an passé.
— Pourquoi donc l'auraia-je emportée?
— Pour lui faire une niche. — Et a'éttmt chargé du Mssac, Zéphyr sortit de la salle à manger. On était déjà sur le seuil de la porte, quand l'apprenti parut frappé d'une idée et retourna au jardin.
— Où vas-tu encore? demanda Lazare.
mm Dessert, répondit Zéphyr avec son même laconisme, et il se mit en devoir de cueillir trois ou quatre fruits qui pendaient à f espalier, et dont il avait eu grand soin d'examiner le degré de maturité. Il ouvrit le bissac et mit le des* **r4 dans une double poche*
~- Tu oublies le café et les liqueur», lui dit Usure «n riant quand ils furent dehors.
Zéphyr leva les bras au ciel en ayant l'air (Je dire : A la guerre comme à la guerre I et il commença à cheminer,
— Quel logogripbe que cet être-là! pensait Lazare. Lazare, ayant rejoint Zéphyr, qui marchait plus allègre-
irent que de coutume, lui dit en plaisantant : — • Mais j'y songe. Maintenant que tu as rendu la clef de l'armoire aux vivres, comment feras-tu pour t'en procurer quand le père Protat te rognera ta portion?
— 11 ne me la rognera plus, répondît Zéphyr avec un accent de conviction.
•— C'est selon, fit Lazare. Protat egt bon homme au fond , ton accident d'hier l'a, sur le moment, rendu plus doux avec toi que tu n'étais accoutumé à le voir; mais de ton côté tu lui as^Âmis de changer de conduite. Si tu lui tiens parole, ton maître te tiendra aussi compte de tes efforts ; si au contraire, à peine séché de ton bain d'hier, tu reprends tes mauvaise» habitudes, il est à péU près certain que Profat essaiera encore de t'en corriger, et alors gare les coups, le pain sec et le reste! Protat n'a pas la main tendre, mais tu as la tête dure.
— A quoi ça lui a-Wl servi d'être comme ça avec moi?
— Pas à grand' chose, je le veux bien, mais ce n'est pas à ta louaifge. Entre nous, voyons, n'est-il pas honteux pour tin garçon de ton âge de n'être bon à ri«l ? Comment, voit! je ne sais combien de temps que le bonhomme Protat essaie de t'apprendre son métier, et tu n'es pas encore en état, il le dit lui-môme, de mettre une paire de sabots sur talon 1
- loi —
(Test donc bien long et bien difficile d'apprendre à faire des sabots, hein?
— Est-ce que ça vous amuserait, vous, monsieur Lazare, d'apprendre à foire des sabots? demanda l'apprenti.
— Je ne suis pas sabotier, moi, et d'ailleurs on n'a pas un état pour s'amuser. C'est an contraire pour travailler, pour s'assurer des moyens de vivre, et acquérir plus tard, selon Tétat qu'on a choisi, la fortune, ou Faisance, ou tout an moins l'indépendance.
— Oui, murmura Zéphyr, faire ce qui vous plait, être libre!
— Mais ce qui te plaît à toi, c'est de ne rien faire, à ce qu'il paraît, dit l'artiste. Réfléchis donc un peu que nous sommes tous au monde pour faire quelque chose, et utiliser nos bras ou notre intelligence, quand le bon Dieu a oublié de nous donner des rentes. Et d'ailleurs, si tu ne t'en doutes pas, je t'apprendrai qu'il y a beaucoup de gens riches qui travaillent...
— À s'amuser, fit Zéphyh, sans qu'il y eût pourtant dans cette parole aucune intention d'amertume ou d'envie.
— Eh ! mon ami, c'est plus fatigant que tu ne crois, cette occupation-là, répliqua Lazare.
— Vous vous êtes donc bien fatigué, monsieur Lazare? demanda Zéphyr. *
Celte façon de l'interroger surprit beaucoup le' peintre, déjà étonné par l'interrogation elle-même. — Mon cher, répondit-!) très-sérieusement, j'ai tout à l'heure le double de ton âge : eh bien ! tel que tu me vois, à dix ans, je savais combien il fallait de jours pour gagner un écu, et j'étais
- *8S déjà devenu un nomme, que j'ignorais encore qu'on put le dépenser en une heure. Or, comme je n'ai jamais été assez riche pour acheter du plaisir, ce qui est la plus chère denrée de ce monde, f ai dû tirer mon amusement de mon propre travail, et comme j'ai beaucoup travaillé, pour ne pas dire toujours, je me suis effectivement beaucoup fatigué— en m'amusent, si c'est ce que lu veux savoir.
— Ah ! vous faisiez déjà des peintures à dix ans ! demanda naïvement Zéphyr.
— Je ne t'ai pas dit ça. Comme j'étais trop jeune pour travailler d'espçtl, si faibles qu'ils fussent, je travaillais des membres. Tu te plains que l'état de sabotier ne soit pas amusant; celai que je faisais ne l'était guère non plus, et à la fin du jour j'étais bien aussi fatigué que pourrait l'être la roue du moulin de Hontigny, si elle était une force vivante, car, moi aussi, je faisais un travail de mécanique. Hais pourquoi me demandes-tu tout ça?
— C'est pour savoir, monsieur Lazare... et puis, tenez... voulez-vous me permettre de vous demander encore quelque chose?
— Va, mon garçon, répondit l'artiste, qui étudiait sur la physionomie de l'apprenti à quel but tendaient sea questions,
ervait quel effet produisaient ses
Lazare, continua' Zéphyr, quand owa de moulin, vous avez fait autre
— Oui ; c'est alors que j'ai commencé à faire des peintures, comme tu dis.
— Mais pour en faire, il faut qu'on vous ait appris eu* core?...
— J'ai d'abord commencé à m'apprendte tout seul, du moins tout ce qu'on peut apprendre sans maître.
— On peut donc apprendre quelque chose tout seul? demanda Zéphyr, feignant la niaiserie.
— Sans doute, quand on aime lft chose que fott apprend, et qu'au désir d'apprendre on ajoute encore le goût et l'intelligence.
— C'est égal, poursuivit Zéphyr, il faut tout de même un maître.
— Oui, parce que Les dispositions naturelles ont toujours besoin du secours de l'étude.
— Et il y a longtemps que vous étudiez } continua Zéphyr.
— Il y a quinze ans.
— Alors vous devez être quasiment comme maître, et parfait maître dans votre partie ?
— Un apprenti, Zéphyr, un modeste apprenti* Ainsi juge un peu où tu serais, ai on t'avait mis dans ma partie, toi qui en sept ou huit ans n'as point pu apprendre à faire une paire de sabots !
— Ah ! fit Zéphir en rétablissant sur son épaule l'équilibre de son fardeau d'un port plus léger que commode, il y a beau temps que je sais les faire, les sabots.
— Ah! bah I exclama Lazare en s'arrêtant au milieu du chemin.
— Mais, oui, reprit l'apprenti en s'arrêWùt aussi et en en-
mirniul quel effet cotto révélation venait de produire sur son compagnon.
An même instant, ils étaient arrivés i la1 croix qui est au bout du pays, Devant eux commençait la route sablée qui traverse las Longs- Rocliers ; à gauche, le pavé qui conduit! Bourron et à Marlotte. Par ce chemin, en traversant ce dernier village, on trouvait au boutetdans la forêt un sentier qui en se roidissant aboutit à la Mare aux Fées, Par les Longe- Rocher s> route plus courte, mais rendue fatigante
par les pulvérisations de grès qui ont fini par s'ensabler, oft
pouvait également arriver à la mare ou au plateau, comme on la désigne encore à cause de sa situation élevée.— Quel chemin voulez* vous prendre? demanda Zéphyr en a'arrêtant à la croix et en regardant Lazare, encore abasourdi par le dernier mystère que l'apprenti venait d'ajouter à tous ceux qu'il s'était donné la mission de pénétrer.
— - Prenons le plus court, dit l'artiste, voulant, par cette concession faite à la paresse de son compagnon, le disposer favorablemedt à subir la question qu'il méditait de lui appliquer.
Zè* hyr, à qui le choix de la route était abandonné, parut hésiter un instant. — Il y a du vent, dit-il en regardant un peuplier qu'une brise assez fraîche inclinait en face de lui.
— Petit vent, fit {iasare ; c'est bon le matin, ça réveille. Et il ajouta en voyant que l'apprenti hésitait toujours : — Qu'est-ce que ça peut nous faire que le vent souffle d'un coté ou d'un autre.? Nous ne marchons pas à la voile.
- Ça peut nous faire, répliqua tranquillement Zéphyr, que si nous yenons par là, — et il montrait les gorges des
Lonrjê-Rochers, — nous aurons du sat>le jusqu'au* gtâbux, et que le vent nous en soufflera -plein les yeux; mats par ici» dit-il en regardant l'autre route, c'est lé plus long.
— Quand il y aurait encore deux cents pas de plus, fit Lazare impatienté.
— Eh monsieur! reprit Zéphyr, deux cents pas de plus ou de moins, ça se sent dans les jambes et sur le dos, quand on est chargé.
— Mais, malheureux, si le blssac est lourd, c'est toi qui Pas rempli. Je ne demandais pas à emporter des vivres, puisque je comptais revenir de la mare à onze heures, pour déjeuner à la maison.
— C'est ça, fit Zéphir, à onze heures, en plein soleil n'estce pas ?
— Ah çè! tu as donc peur de« te faner le teint? Ah ! mon ami, quand tu seras conscrit, tu feras un aussi mauvais soldat que tu fais un mauvais sabotier. Tu aimes trop tes aises, mon garçon.
— Mais je ne serai pas soldat, dit Zéphyr. *
— Tu crois donc qu'on te laissera choisir ton numéro dans le sac f ou espères-tu que le j>ère Protat t'achètera un remplaçant, si tu tombes au sort ?
— Ah ! le pauvre cher homme ! je lui coûte déjà assez comme ça. Tenez, décidément, dit l'apprenti en détournant à gauche, prenons le pavé ; calait qiïtyi passant à Marlotto, nous pourrons boire la goutte «chez Saccault.
— Mais, dit Lazare en renouant (entretien, tu conviens que tu coûtes gros au père Protat ; ce n'est fias le tout d'en convenir ; puisque tu sais ton état, ce serait bien plus bon-
— tt& —
Bête d'essayer de f acquitter envers lui par ton travail. Et, si tu avais commencé plus tôt à prouver ta reconnaissance, Protat, qui t'a élevé et qui est riche, aurait pu te venir en aide quand tu tireras à la conscription.
— On se passera de lui, dit Zéphyr, et puis d'ici ce temps-là!
— En attendant, reprit Lazare, je dois te prévenir que f avertirai Protat, et que ce soir même il saura que tu es un excellent ouvrier.
— Il s'en apercevra bien lui-même, fit Zéphyr. Je veux, ajouta-t-il en frappant sur le pavé, qu'avant trois mois on n'entende pas sonner sur ce chemin-là une paire de sabots qui ne soit de ma façon ; je veux que le père Protat n'ait pas seulement le temps de caresser sa fille ou de fumer sa pipe, ant je vais l'occuper à me débiter des frênes, des châtaigniers et des ormes. Puisqu'il faut qu'il tape, cet homme, il tapera sur du bois. Tiens donc, au fait ça ne me fera plus de bleus aux épaules.
— Et la cause de ce brusque changement ? demanda Lazare.
— Àh ! la cause, fit Zéphyr avec un peu de tristesse, la cause... et, après une courte hésitation, il murmura entre ses dents : C'est un secret.
— Et ce secret, poursuivit Lazare, on ne peut pas le connaître, mon garçon ?
— Non, monsieur, fit l'apprenti assez sèchement.
— Hé 1 pensa Fartiste, on dirait qu'il pousse le verrou. Puis il reprit : Mais si je te Tachetais ton secret, hein ?
— Il n'est pas à rendre, monsieur, continua Papprenti avec le même laconisme*
— Pourtant, si je t'en offrais un bon prist
— Tenez, monsieur Lazare, reprit Zéphyr en regardant fixement son compagnon, je ne suis pas si endormi que f en ai Pair. Vous voulez me faire jaser, je sens ça. (Test pourquoi vous m'emmenez avec vous ce matin; mais, voyez-vous bien, ajouta-t-il en se frappant le front, quand je me suis mis quelque chose là, ça y est.
— Je n'en doute pas, fit Lazare.
— Et quand ça y est, reprit Zéphyr, le diable ne me l'ôtëfaitpasx .
— Ëh bien ! mon pauvre fcéphyr, une dràl&de chose, je d'en vais te Tôter, ce que tu as la 1 dit Tartiste en se frappant le front par le même geste que venait de faire l'apprenti, et il ajouta : Je tâcherai même de Tôter ce que tu as ici, — en se frappant la poitrine à l'endroit du ccèur.
Zéphyfr devint un peu pâle, et un demi-sourire railleur courut sur ses lèvres.
— Écoute, mon garçon, reprit le peiûtre, je suis plus ton ami que tu ne le crois. Ton secret, je le connais en partie; ai je veut le savoir entièrement, ce n'est point pour te nuire. Au contraire, je t'ai proposé tout à l'heure de te Tacheter, je me suis trompé; je ne veux pas te Tacheter, je veux seulement l'échanger avec toi) et, quand tu sauras ce que je veux foffrir en échange, je suis sûr que tu toperas au marché.
— Et qu'est-ce. que vous me donnerez donc, monsieur Lazare? fit Tapprenti^avec curiosité.
— Des conseils d'abord.
— Dos con$eils.» dit Zéphyr avec méfiance, et puis en* core?
— £1 puis encore.. « ee qui est renfermé dans ce petit paquet, répondit Lazare en tirant de sa poche un papier enveloppé qu'il secoua dans sa main. Quoique lu ne m'aimes pas beaucoup, puisque tu semblés te défier de moi, j'ai découvert que tu avais mon portrait ; j'ai découvert aussi que tu possédais de mon écriture, et que, pour mieux la lire sans doute et pour mieux examiner mon image, tu t'étais pro-
"curé, je ne sais comment, un petit instrument pareil à celui-ci, dit Lazare en montrant le lorgnon qui lui dansait autour du cou. Tu as donc la vue basse? acheva l'artiste»
— Et vous me rendrez tout ça 1 s'écria Zéphyr avec impè* tuoaité. ' *
— Tout est là-dedansf reprit Lazare en faisant passer rapidement le petit paquet qu'il tenait à la main devant les yeux de l'apprenti, je te le rendrai», si tu me dis tout. TU entends bien? tout) s
— Donnez l fit Zéphyr.
— Donnant, donnant, répliqua Lazare.
— C'est bon, dit l'apprenti ; nous causerons quand nous aurons déjeuné.
Par une espèce de convention tacite* ils demeurèrent alors muets l'un et l'autre jusqu'à ce qu'ils fussent arrivée à leur destination. Lazare prit un côté du chemin et marcha en méditant sans doute le programme de ses interrogations» et Zéphyr suivit l'autre côté, occupé probablement à prépa rer les explications qu'il venait de s'engager à fournir, Au
bout de (rois quarts d'heure de marche, ils gravissaient, l'un suivant l'autre et tous les deux un peu essoufflés, le raidillon par lequel on arrive de Marlotte à la Mare aux Fées. Le plateau, qui doit sans doute son nom à quelque superstition légendaire dont la tradition n'a pas été conservée, domine d'un côté toute retendue du pays dont nous avons donné la description au premier chapitre de ce récit. Souvent reproduit par la peinture, c'est assurément l'un des lieux les plus remarquables que renferme la forêt. Aussi, Pon comprend que tous les artistes, non-seulement y viennent, mais encore y reviennent, car à la vingtième visite on peut encore découvrir une beauté nouvelle, un aspect nouveau, dans les mille tableaux, d'un caractère différent, qui d'eux-mêmes se dessinent à l'oeil, et peuvent à loisir se rattacher au tableau principal ou s'en isoler, comme dans ces merveilleux chefs-d'oeuvre épiques où l'abondance des épisodes apporte de la variété sans répandre de la confusion dans la grandeur et dans la simplicité de l'ensemble. Peu de sites offrent en effet autant de variété, et surtout dans un espace aussi restreint, car le plateau se développe sur une superficie de moins de quatre hectares. De dix pas en dix pas, l'aspect se métamorphose comme par un brusque changement à vue, et d'une heure à l'autre, suivant l'élévation ou la déclinaison du soleil, le tableau se modifie, dans son ensemble et dans ses accidents, comme une toile dioramique exposée successivement aux différents jeux de la lumière. Toutes les écoles de paysage peuvent rencontrer là des sujets d'étude, k ceux qui aiment les gras pâturages normands, où les troupeaux se noient jusqu'au poitrail dans les
hautes vagues dttne herbe odorante et drue, que la brise fait houler comme une onde, le plateau offrira le dormoir où viennent les vaches de Marlotte. A ceux qui préfèrent les loin* tains lumineux baignés de vapeurs violettes ou dorées, et le* collines aux croupes boisées» et les vallons creux d'où s'élève un brouillard bleu, le plateau échancrera par un côté son cadre de verdure, et par une brusque échappée, après les premiers plans de la forêt, océan de cimes éternellement a^ité comme une mer de flots, défoulera les plaines tranquilles qui s'enfuient vers la Brie et que limite aussi loin que peut atteindre le regard la band* immobile de l'horizon. Ceux qui manient la brosse enragée de Salvator, le plateau les fera descendre par un jravineux escarpement au milieu des profondeurs solitaires de la Gorge au Loup, qu'il domin^jjans son extrémité occidentale. Là, comme si la lutte du sol avçc les éléments était encore récente, on peut suivre dans toutes les traces qu'il a laissées le passage du cataclysme qui dut ébranler des carrières et pousser devant lui les blocs arrachés de leurs entrailles, comme un ouragan soulève à son approche la poussière du chemin. En pénétrant dans cette gorge, on croirait visiter les débris de quelque Ninive inconnue. Les masses gigantesques de rochers semblent encore recevoir l'impulsion du bouleversement, et se poursuivre, s'escalader comme une armée de colosses en déroule. Les uns, inclinés dans un angle de vingt degrés, paraissent prendre un nouvel élan pour continuer leur course; les autres, penchés au bord d'un ravin dans une attitude menaçante, inquiètent le regard par leur immobilité douteuse. Les arbres, comme s'ils
étaient encore tourmentés par un veut dtên du monde, n courbent aveu des mouvements qui les font ressemblera des êtres en péril et faisant des signaux de détresse; la uns agitent leurs rameaux avec des torsions et des contorsions épi.eptiques ; les autres, comme des athlètes qui se provoquent à la lutte» avancent l'un contre l'autre une branche dont ^extrémité noueuse ressemble à un poing fermé. Les grands chênes séculaires, qui plougent peutêtre leurs racines dan»*les limons diluviens et jadis ont fourni la moisson du gui aux faucilles druidiques» ont seuls conservé leur appasence de force et de beauté primitives. Tassés sur leurs troncs formidables, ils ressemblent à de* Hercules au repos qui, ramassés sur leur torse, développent
puissamment leur vigoureuse musculature»
C'est au point central du plateau que se trouve Je mare, ou plutôt les deux mares formées sans doute par l'accumulation des eaux pluviales qu'ont retenues les bassins naturels creusés dans les rochers. Ce roc immense règne eo partie dans toute l'étendue du plateau. Disparaissant à des profondeurs irrégulières, il reparaît à chaque pas, éventrsot le sol par une brusque saillie. Aux fantastiques rayons de la lune, on se croirait encore Bur quelque champ de bataille olympique où des cadavres de Titans mal enterrés pousseraient hors de terre leurs coudes ou leurs genoux n»00** trueux. Ce qui permet de supposer que cet endroit est situé au-dessus de quelque crypte formée par une révolution naturelle, c'est que le sabot d'un cheval ou seulement !• course d'un piéton éveille des sonorités qui paraissent se prolonger aouterrainement» A l'enlour de» deux mare* «•
profitant des accidents de terre végétale, ont crû les herbes aquatiques et marécageuses, où les grenouilles chassent les insectes, où les couleuvres chassent les grenouilles. Dans toutes les parties que les eaux de la double mate ne peuvent atteindre par leur* irrigations* lés terrains se cou* vrent à peine d'une Végétation avare : gazon raB et clair* semé où la cigale ne peut se cacher à l'oiseau qui la pour** suit; pâles lichens couleur de soufre, qui semblent être Une maladie du sol plutôt qu'unâ*production; créations éphémères d'une flore appauvrie; plantes maladives sans gràoe et sans couleur, dont la racine est déjà morte quand la fleur commence à s'ouvrir, qui redoutent à la fois le Soleil et la pluie, qu'une seule goutte d'eau noie, qu'un seul rayon dessèche. Au bord de la grande mare> deux énormes buissons, surnommés les Buissons-aux- Vipères, enchevêtrent et hérissent leurs broussailles hargneuses, mêlant aux dards envenimés des orties velues l'épine de l'églantier sauvage et les ardillons de la ronoe grimpante, qui va tendre sournoisement parmi les pierres les lacets de ses lianes dangereuses aux pieds nus. Terrains lépreux ou fondrières, eaux croupissantes, arbustes agités incessamment par des hôtes venimeux, — tel e§t l'aspect de la mare qui donne son nom à l'endroit; mais cette aridité et cette désolation prêtent encore un relief puissant aux splendeurs du cadre qui les environne» Qu'une vache se détache du troupeau et vienne boira à cette eau croupie; qu'une paysanne s'age» nouille au boid, pour laver son linge ou plutôt pour le salir; qu'un bûcheron vienne aiguiser sa cognée sur le roc, et ce seront autant de tableaux tout faits, que le peintre n'aura
qu'à copier. Aussi la Mare aux Fées est-elle de préférence le lieu choisi par les artistes qui vont à Fontainebleau dans la belle saison : ceux qui habitent les confins éloignés de la forêt y viennent souvent, ceux qui résident dans les environs y viennent toujours.
Lorsque Lazare et son compagnon débouchèrent sur le plateau, le soleil commençait à cribler de flèches lumineuses les futaies des Ventes à la Reine, qui le bordent d'un côté, et l'on entendait, dans le&^ràfondeurs d'un chemin creux, les clochettes d'un troupeau que le vacher matinal amenait
au dormoir du pays.
— Ne restons pas là, dit Lazare à Zéphyr, dans une heure tous les rapjns des environs vont venir planter leur parasol autour de la mare, et le plateau aura J'air d'un carré de champignons.
Gomme pour justifier les craintes qu'il venait de manifester, au même instant où Lazare achevait de parler, un groupe de jeunes gens arrivait sur le plateau par un autre chemin. Un âne, guidé par un paysan, était chargé de chevalets, de boites de couleurs et de havresacs. Au milieu de ce groupe marchait un personnage qui paraissait plus âgé que ses compagnons, et à qui ceux-ci semblaient témoigner une respectueuse attention. Lazare s'aperçut de loin que le monsieur qui semblait conduire les autres portrait la décoration rouge sur son paletot d'été. Le groupe passa bientôt devant Lazare, qui s'était arrêté ; il observa que tous les jeunes gens étaient généralement mieux mis que ne le sont les peintres pour courir la forêt : ils avaient des chaussures vernies, quelques-uns même portaient des gants.
— Quels sont ces messieurs? demanda-t-il à Zéphyr, qui s'élait tourné d'un autre côté, au passage du groupe.
— C'est les désigneuoo de Marlotte, qui vont prendre leur leçon avec leur maître.
Au même instant, celui que Zéphyr désignait ainsi se retournait vers la petite troupe, et Lazare put l'entendre dire à ses élèves, auxquels il montrait l'effet produit sur le paysage: —Messieurs, il est six heures ; c'est l'heure où le jaune de Naples règne dansla nature.
— Ah! fit Lazare, je veux assister à la leçon.
— Oh ! monsieur, répondit Zéphyr en regardant le sac aux provisions d'une façon piteuse...
— C'est vrai, dit le peintre, nous avons à déjeuper cf abord et à causer après. — Et ils continuèrent dans une direction opposée à celle que venaient de suivre les paysagistes*
I* confesAU* 4* Béptofo
La place où Ton devait s'arrêter fut complaisamment abandonnée par Lazare au choix de Zéphyr. Après beaucoup (Thésitation, l'apprenti sabotier finit par découvrir un lieu qui réunissait toutes les recherches de sybarilisme désirables, telles que frais ombrages au-dessus de la tête, terrain d'une inclinaison propice à la paresse et douillettement revêtu d'un épais gazon. Quand le repas fut achevé, Lazare adressa à son compagnon un avertissement amical pour l'exhorter à se montrer confiant. Avec le langage qui devait le mfeux frapper l'apprenti, l'artiste lui fit comprendre qu'en 8'étant fait volontairement son allié, il avait au moins le droit d'être son confident, et que pour l'avenir il était urgent qu'il fût instruit de tout ce que sa conduite renfermait de
mystérieux. — Bref, lui dit* il pour conclusion, je guis déjà intervenu entre toi et ton maître, que j'ai à mon retour trouvé si mal disposé, qu'il ne pariait pas moins que de te renvoyer de la maison. — Zéphyr devint pâle à cette révélation. — Rassure-toi, reprit Lazare; J'ai ramené Protat à l'indulgence et à la patience. Le changement que tu as remarqué dans ses manières n'est pas dû seulement à ton aventure d'hier ; mon influence y est pour quelque chose. Tu ne peux donc raisonnablement avoir aucune prévention contre moi, qui ne t'ai donné que des preuves d'intérêt. Hier encore, continua l'artiste ert montrant à l'apprenti le paquet qui renfermait le faû-simile dès totiVènitê d'Adeline, quand j'ai trouvé ces objets sur toi, je me suis empressé de les cacher pour qu'ils ne pussent pas te compromettre, et je les ai conservés avec l'intention de te les rendre ; je te les rendrai en effet. Gomme j'ai fait déjà, je continuerai fi te serwir dans l'esprit de ton maître ; mais pas de demi-sincérité, 34phyr, paâ de dissimulation, ou bien j'agis tout autrement que je n'ai fait Jusqu'ici i je déclare, par exemple, à ton maître qu'il n'a pas à compter dur toi. Je parlerai à Protat, non pour te défendre, mais pour reconnaître aveu lui qu'il a recueilli un mauvais sujet dont la présence dans sa maison ne peut apporter que le troublé efcle désordre, et ce sera seulement quand tu l'auras perdue que tu t'apercevras combien ma protection pouvait t'étre utile.
Zéphyr se montra sensible encore plus aux protestations amicales de Lazare qu'à l'espèce de menace qui les terminait; mais ce qui parut, mieux que tout le reste, le cott» vaincre. et te décider à montrer toute le Oônfldnce quo
l'on désirait de lui, ce fut la présence des souvenir* que l'artiste lui mit sous les yeux, et qu'il reconnut en effet, Justement parce qu'ils étaient méconnaissables.
— Et vous (ne les rendrez, bien sûr? demanda Zéphyr.
— Je vais faire mieux, répliqua l'grtiste en lui metlant le paquet dans la main, je vais te les rendre tout de suite; mais rappelle-toi bien ce que je viens de te dire.
— Oh! monsieur Lazare s'écria Zéphyr avec une véritable effusion, oh ! que oui, que je vais tput vous dire, car j'en ai long, et ça me pèse là, ajouta-t-il en se frappant la poitrine du poing. Au fait, je peux bien parler avec vous; vous êtes mon ami, n'est-ce pas? Si vous ne Pétiez point, vous ne m'auriez pas rendu ça.
— Oui, mon garçon, je suis ton ami ; je t'en ai déjà donné des preuves, et je suis tout disposé à t'en donner de nouvelles.
— Eh bien! fit Zéphyr, que je sois piqué d'un aspic, si ce n'est pas toute la vraie vérité que vous allez savoir I
Lazare n'eut pas besoin d'écouter longtemps pour être convaincu que Zéphyr était véridique, comme il venait de le promettre. L'animation qu'il donna à son récit, l'abondance de ses paroles, cette persistante complaisance qui l'amenait à revenir sur certains faits, son émotion, tour à tour empreinte d'attendrissement ou d'amertume, avaient effectivement le cachet de la vérité. On ne jjpujait nier qu'elles vinssent d'une source sincère, les larmes%çtjappées de ses yeux, quand ses souvenirs renouvelaient, avec Ie3 paroles qui les traduisaient, les souffrances qui les avaient fendant si longtemps fait couler dans son isolement.
Celte confession dura plus de deux heures, pleine de confusion et de répétitions. Aussi nous ne la reproduirons pas telle -que la fit Zéphyr, avec une vivacité d'expressions qui élevait quelquefois la rusticité du langage à la hauteur de l'éloquence; nous n'en donnerons que le résumé succint, dans lequel on trouvera cependant ce que voulait y trouver celui qui la provoquait, c'est-à-dire l'explication du mystérieux caractère de notre petit personnage.
On se souvient dans quelles circonstances Zéphyr avait été recueilli par le bonhomme Protat, qui, on a pu le voir assez souvent dans ce récit, laissait passer peu d'occasions sans se plaindre du méchant cadeau que lui avait fait la Providence en lui mettant sur les bras un enfant chéfif et mal vécu, ainsi que Tétait en réalité l'abandonné qu'il avait trouvé dans la neige au milieu de la route. La beauté ou la grâce, chez les enfants comme chez les grandes personnes, es t. un aimant naturel qui attire la sympathie môme des étrangers, même des passants. La piteuse apparence de l'orphelin lui nuisit tout d'abord dans l'esprit de son père adoptif. Dès le premier jour où il l'avait confiée une paysanne qui nourrissait et gardait les enfants, le sabotier s'était senti mortifié par la mauvaise grâce avec laquelle cette femme avait consenti à prendre ce petit monstre. Son amour-propre était froissé de Pétoignement que Zéphyr paraissait causer aux autres enfants du pays, et dhnquc fois qu'il lui arrivait de faire une dépense pour l'entretien de l'orphelin, en lâchant ses écus il ne Manquait jamais de dire entre ses dents : — Voilà un marmot qui me coûte gros et qui ne me fait guère honneur*
La père Protêt était de cette nature d'honnêtes gens qui, à leur insu, résument tout dans un total ; qu'un premier mouvement généreux pousse à faire une bonne action, mais qui, l'action faite» considèrent ensuite quel profit ils en pourront tirer. Sans qu'il s'en aperçût lui-même» il arriva que Protat traita le petit Zéphyr comme l'enfant était traité par les gens du pays, sans dureté cepqpdant, mais aussi sans aucune attention qui pût faire établir dans les premières réflexions fie l'orphelin une différence entre la maison de son père adoptif et la rue. Doué nativement d'un grand fonds de sensibilité à laquelle s'unissait une grande timidité, Zépbyr éprouvait ce besoin de caresses et de soins naturel aux enfants. Si ignorant qu'il fût de sa position, un vague pressentiment lui disait que ce n'était point hit de la famille qu'il respirait dans celte maison. Les rares tentatives qu'iUvait faites pour quêter quelque cajolerie àe son père adoptif avaient été accueillies par celu»ci avec indifférence, pour ne pas dire repoussées. Aussi Zêphft s'était-il abstenu de toute démonstration caressante, et se tenait-il dans up coin, les yeux dans les cendres quBtid il était au logis, les yeux au ciel quand il était dehors. Sans comprendre que c'était sa froideur qui causait le silence du petit garçon, Protat l'accusait alors du soin qu'il prenait à chercher l'isolement. *
— C'est «n sournois, disait-il : tout petit qu'il est, il devrait déjà comprendre ce que je fais pour lui, et essayer de se
rendre utile dans lajnaison, selon son âge et sa force; mas
il aime mieux se vautrer dans les coins. Patience, patience 1
Enfin, sans qu'il eût un seul moment la pensée de »'o>
préoccuper et si peu loin que les événements fussent der* rière lui, le sabotier recommençait à être avec Zéphy* ee qu'il avait été avec Adeline. Dès que l'orphelin eut l'âge, Protat le mit à l'école. -* Apprenez-lui vite tout co qu'il faut pour n'être point un âne, avait dit le sabotier au magi$ter, et dare, dare! que je puisse lui mettre un outil à la main. S'il ne me fait pas honneur, au moins qu'il ma fasse profit; c'est bien le moins après tout ce que j'ai fait pour lui, •— Et il avait ajouté : — Je crains qu'il n'ait l'entend©* ment un peu dur; mais ne vous gênes pas, vous pouvei taper.
La recommandation allait d'autant mieui à son adresse» que le magister de Montigny ne pratiquait point la patience comme vertu scolaire. Quand il faisait une explication à 888 écoliers, si elle n'était pas comprise du premier coup, ce n'était pas lui qui la recommençait, c'était 1er palette, et il frappait comme un sourd qu'il était. Zéphyr, aussi bien doué du côté de intelligence qu'il l'était peu physiquement, ? aurait pu, sans doute, apprendre vite et bien ; mais le maître d'école, habitué à l'opacité têtue des marmots confiés à ses soins, confondit de confiance le nouvel écolier avec les autres, et ne remarqua point ou ne voulut pas remarquer les heureuses dispositions de Zéphyr; il le mit au régime commun : la brutalité et les coups. L'orphelin, s'apercevant qu'il ji'y avait dans le résultat aucune différence entre bien fj^jre et ne rien faire, prit le parti de suivre la pente naturelle qui le portait à l'indolence. Un vague sentiment da justice et de fierté froissées commença à développer en lui des instincts de rébellion. A l'active brutalité du mettre.
récolier opposait une obstination jUstve; maltraite en outre par ses petits camarade (p avaient repoussé ses avances, ses instincts d'expansion refoulés commencèrent à déposer en lui les germes d'iiae misanthropie qui lui donnèrent une apparence farouche. Quant à Protat, les renseignements du maître d'école ne firent, comme on le pense, qu'augmenter encore les fâcheuses dispositions qu'il avait à regard de Zéphyr, et cette fois elles se montrèrent d'autant plus agressives, qu'elles semblaient puiser dans les mauvaises notes du maître d'école une apparence de justification.
. — Mauvais écolier, mauvais ouvrier, avait dit Protat en retirant Zéphyr de Pécole pour le mettre à son établi de sabotier; mais nous allons voir! J'aurai Zéphyr, sous ma main, et ma main a son poids, ajoutait Protat avec un geste aignificatifrCependant Zéphyr, éclairé sur sa situation réelle dans la maison du sabotier, comprit que c'était chose juste qu'il aidât par son travail l'homme qui l'avait recueilli et 1 avait eu soin de lui pendant longtemps. N'ayant pu, quoi i qu'il eût fait, trouver un père véritable en lui, l'enfant le i reconuut pour maître et s'efforça de le contenter comme tel, moitié par reconnaissance et moitié par un sentiment d'honorable fierté.
Protat s'aperçut que son apprenti avait bonne envie de bien faire, il lui en sut gré, mais sans le lui témoigner, saps qu'une parole ou un geste d'encouragement vint dire m pauvre garçon : Je suis content, continue. Frolat pensait intérieurement, en veyant Zéphir actif au travail : « 11 ne ait que son devoir. » Ctf aveu mental fait, il croyait que
foui était dit. par exemple, s'il arrivait à Zéphir de ne pflâ comprendre du premier coup une explication, mal entendue ou mal donnée quelquefois ; s'il mettait un peu plus que le temps nécessaire à ébaucher un sabot; s'il enlevait un copeau de plus, qui obligeait Protat à jeter un morceau de frêne ou de châtaignier au rebut, il poussait alors des ÇjjpM qui retentissaient dans toute la maison : Zéphir le ruinait, Zéphyr était un ingrat, un fainéant, un bon à rien faire ! et si l'apprenti essayait de se justifier doucement, la colère du maître tonnail avec plus de violence : — C'est bien fait, s'écriait-il ; ça m'apprendra à recueillir dans ma maison des gueux, des mendiants I Pourquoi ne l'ai-je pas laissé ^u coin dç la borne?
Un jour, en entendant ces paroles, Zéphir s'était levé de son établi, avait regardé son maitfe en face, et lui avait dit tranquillement : — Monsieur Protat, je m'en vais. — Et où vas-tu? répliqua le maître exaspéré. — Où vous m'avez pris, dit l'apprenti. — Ah l tu crois ça, que je vais te laisser partir ! Ah ! tu crois que tu m'auras coûté plus d'écus que tu n'es gros, que je t'aurai élevé, instruit comme mon enfant, et^ue tu n'as qu'à t'en aller en me souhaitant le bonjour ! mais je suis ton maître, sais-tu ? La loi me donne tous les droits sur toi, et tu ne t'en iras que lorsque je voudrai, et je ne le voudrai que lorsque tu m'auras regagné tout ce que tu m'as dépensé député" que tu es entré dans ma maison pour mon malheur. — Zéphyr secoua la tête et se remit à la besogne.
Cependant, ces violentes scènes se reproduisant tous les jours, la colère du sabotier faisant explosion à propos du
— «Déplus petit prétexte qui (ni était fourni, Zéphyr commença à ae montrer indifférent. Les récriminations du sabotier étaient pour ainsi dire ponctuées de coups ; l'apprenti eatendait les unes sans les écouter, recevait les autres sans les sentir* Ne sachant plus distinguer, lui- même quand il faisait bien ou mal, ahuri par l'éternel ouragan qui grondait au-dessus de sa tête, Zéphyr tournait presque à l'idiotisme. Ce fut alors qu'Adeline revint è Montigny. Zéphyr, assez indifférent à ce retour, parut d'abord étonné lorsqu'il entendit parler Adeline. C'était chose si nouvelle pour Ini qu'une voix humaine qui ne fût ni aiguë, ni broyante, ai querelleuse, que ce frais et sonore organe le surprit comme le mouvemeut d'une montre surprenait ;adis les sauvages. 11 fallut même quelque temps à la jeune fiHe pour apprivoiser l'apprenti, que rhabflqde des mauvais traitements et de l'isolement avait rendu farouohe : mais peu à peu le charme de cette voix, les câlineries de ces gentilles façons, les harmonieux mouvements de ces gestes, cette distinction de manières qui avait d'abord éveillé la curiosité du jeune gar* çon, attirèrent sa sympathie. Adeline, se rappelant son enfance, effrayée par tes brutalités paternelles, et pensant que Zéphyr l'avait peut-être remplacée, sembla, comme noua l'avons dit, prendre à tâche de faire oublier le passé à ee frère adoptif. Recueilli pour accomplir un vœu fait à cause d'elle, elle ne fut pas longtemps à deviner de quel** feǰfl son père avait compris l'accomplissement de ce voeu, d c'est alors qu'elle avait essayé, dans les bons soins qu'elle témoignait à l'apprenti, de donner à son père une leçon de paternité adoptive. Quant à Zéphir, son besoin d'affection,
jusque-là refoulé, ayant trouvé une issue, s'y précipitait ares le violence d'un torrent qui a rompu sa digue. Sevré 4fe caresses, ou plutôt ne les ayant jamais connues, le premier baiser qu'Adeline lui mit au front lui causa une émo* lion telle cju'il faillit chanceler. Il aima Aveline, amour d'enfant sans doute, mais (Tentent plus vieux que son fige, et mûri parles méditations t sentiment étrange, si Ton veut, mais dont la précocité même avait sa cause dans des souffrances précoces qui avaient avancé moralement l'heure de la virilité ; amour qui faisait explosion comme un cri de reconnaissance, et dans lequel se résolvaient toutes les tendresses méconnues d'une enfance orpheline. Si Àdeline était revenue trois ans plus tôt, Zéphir, en recevant son baiser, l'aurait peut-être appelée : Ma mère ; mais elle venait déjà trop tard pour qu'il l'appelât : Ma tour. La fraternité lui semblait un sentiment trop étroit pour contenir tout ce qu'il sentait vaguement remuer dans son cœur.
Ce fut à compter de ce^notnent que s'opéra dans Zéphyr cette métamorphose que le bonhomme Protat avait remarquée dans son apprenti. Autant Zéphyr, avant l'arrivée d'Adeline, avait hôte de sortir de la maison, autant il était de* Tenu, après son retour, casanier, triste, quand on l'en* voyait en course, et prompt à revenir au logis. Puis tout à coup l'apprenti était retombé dans sa paresse, dabs sa len* teur, dans son insouciance des remontrances, si doucement qu'elles lui fussent adressées d'ailleurs. Ce changement coïncidait avec le deuxième séjaâr que Lazare était venu faire à Montigny. C'était alors que l'amour d' Adeline pour le peintre avait commencé. Avec le flair que donne la pas-
sion» r apprenti avait deviné celle qui commençait à tro* bler le cœur d'Àdelioe, avant que oelle-ci y songeât peutêtre. Il avait remarqué» ai doucement qu'elle lui parlât toujours» que la jeune fille trouvait à mettre une autre douceur dans ses paroles» quand elle s'adressait à Lazare. Ula voyait trembler sous l'innocent baiser du jeune homme, comme il avait lui-même pâli et tremblé sous le sien. Il s'aperçut en outre qu'Àdeline s'occupait moins de lui depais que le peintre résidait à Montigny, qu'habituée à dormir la grasse matinée» elle se levait avant tout le monde pour rencontrer Lazare avant qu'il ne partît pour f étude. Il la voyait dans le jardin, cueillant les plus beaux fruits pour les glisser dans le bissac de l'artiste. Enfin, quand celui-ci était parti pour Paris, la tristesse d'Àdeline n'avait point échappé à Zéphyr, qui, tout en haïssant Lazare, ne lui laissait rien voir de cette haine. Le jour du départ de ce dernier, l'apprenti ne Pavait pas quitté d'un instant. Après avoir mis le peintre en voilure à Bourron, Zéphyr était revenu plus joyeux à Montigny. Il pensait que, son rival parti, il allait, comme autrefois, avoir part entière aux bons soins et aux caresses de la jeune fille ; mais il l'avait, au contraire, trouvée plus triste et plus indifférente à son égard. Le jour, elle passait des heures entières dans sa chambre ; la nuit, à travers sa cloison, il l'entendait se relever et fouiller dans les meubles.
Ce fut alors qu'un soupçon traversa l'esprit de Zéphyr, rapide et brûlant comme une flèche de feu. H avait fait un trou dans la porte et avait espionné Adeline ; il l'avait surprise pressant sur son cœur et portant à ses lèvres des ob*
jets qu'elle j>renoit dans le tiroir do son petit meuble. Longtemps la jalousie Pavait porté à violer ee secret, longtemps aussi un sentiment d'honnêteté l'avait retenu ; puis était ar± rivée tout récemment l'annonce du retour de Lame. La joie qu'Adeline avait témoignée avait rendu Zéphyr fou de douleur et de jalousie. Pendant trois nuits, il n'avait pas dormi ; pendant trois jours, il était allé errer sur les bords du Loing; trois fois il s'était attaché des pierres aux jambes en regardant l'eau. EnBn, le matin du retour de l'artiste, et avant d'aller au-devant de lui, Zéphyr avait profité du voyage qu'Adeline avait fait à Moret; il avait forcé la porte condamnée qui séparait les deux chambres; il avait trouvé la clef du meuble; il avait ouvert le tiroir et emporté les objets
qu'il contenait.
— Quand j'ai été au-devant de vous, monsieur Lazare,
dit Zéphyr en terminant son récit, je m'étais condamné à mort; je ne pouvais plus vivre. Le père Prolat m'aurait battu avec des barres de fer rouge que je n'aurais rien senti; Oh ! tenez, quand je vous ai vu sur l'impériale de la voiture au père Orson, il y a eu un moment où le timonnier de droite a manqué de s'abattre pendant la descente, vous avez même fait un mouvement en arrière sous le cabriolet...
— C'est vrai, dit Lazare ; j'ai eu peur de verser. — Eh
bien ! Zéphyr ?
— Eh bien i monsieur Lazare, moi, j'ai fermé les yeux,
j'ai joint les mains, et j'ai prié le bon Dieu...
— Ta prière m'a porté bonheur, fit l'artiste ; nous n'avons pas versé.
— Ce n'est pas cette prière-là que j'avais faite, — dit Zé-
pbyr eo baissant les yeux. — Damel reprit-il, monsieur Lazare, vous m'avez dit de tout vous dire, je vous dis tout ; je n'ai pas besoin de vous dire le reste ; vous savez ce qui est arrivé.
— Et tu sais que, si Protat se doutait que tu songes â sa fclle, il te renverrait ?
— Aussi ne le lui apprendrez-vous pas, répliqua Zéphyr. Vous m'avez dit que vous étiez mon ami.
— Mais, après les bonnes intentions que vous aviez à mon égard, je ne sais pas si je dois vous conserver mon amitié, fit l'artiste en riant»
— Oh ! monsieur, dit Zéphyr, hier J'étais fou !.. fou, voyez-vous ! ajouta-t-il en frappant du pied.
— Et depuis hier, tu as donc laissé ta passion au fond de Teau?
— Non, monsieur, dit Zéphyr fermement, et il ëjouta en montrant son cœur : — Elte est là, toujours 1 Seulement, au lieu d'en mourir, j'en vivrai.
Par le récit qui venait de lui être fait et surtout dans des termes qui l'avaient souvent ému, Lazare s'était convaincu qu'il pouvait parler, avec la certitude d'être compris, ê l'apprenti du sabotier. Comme il l'avait présumé la veille, w n'était point à un enfant ni è une amourette qu'il avait affaire. Il raisonna donc l'apprenti comme il eût raisonné tin ami de son fige et de sa condition, se faisant à la fois persuasif ctaffectueux. Zéphyr lui répondit que toutes ses renlontiranceâ, il se les était lui-même cent fois adressées.
— Mais, mon pauvre ami, lui dit Lazare, songe donc qu'Adeline est la fllte la plus riche du pays, et que son père
ne la donnera qu'à un homme au moins aussi richô qu'elle.
— Et vous, monsieur Lattre, êtes-vous riche?
— A peu près comme toi, répondit le peintre en allant au-devant de la crainte que l'apprenti semblait manifester dans celte interrogation. Sois tranquille, je n'épouserai pas Adeline, et toi ou moi nous sommes des gendres trop gueux pour le père Protat. Et puis je n'aime pas Adeline. — * Mais ce n'est pas tout, reprit Lazare, il te reste encere quelque chose à réapprendre. Tu me disais en venant que tu connaissais ton état de sabotier depuis longtemps ; sais-tu que ce n'est pas honnête de ta part de ne pas avoir fait profiter ton maître de ce qu'il t'avait appris, et que ta paresse était eomme un vol, puisque ton travail était un moyen de t'acquitter envers lui?
— Je m'acquitterai pliîs tard, dit Zéphyr avec fierté.
— Temps passé, temps perdu, dit Lazare : tu as été bien longtemps paresseux pour devenir laborieux!
— Mais, dit Zéphyr, parce que je ne faisais pas de sabots, je ne restais pas à rien faite. J'ai fait comme vous, monsieur Lazare, quand vous avez quitté un état qui vous déplaisait pour en apprendre un autre. Moi aussi, j'en ai appris un tout seul, parce qu'il me plaisait, et qu'on apprend bien quand on a du goût, et qu'on a envie de réussir, comme vous me le disiez tantôt. Si je faisais semblant de ne pas savoir mon métier, c'est que ça fatiguait M. Protat, et qu'il aimait encore mieux me savoir loin de son établi qu'occupé à lui gâcher du bois. Je recevais des coups et je mangeais du pain sco, c'est trai, mais j'étais libre deux ou trois
heures par jour, et pendant ce temps-là je travaillais en cachette de tout le Inonde.
— Mais à quoi? à quoi ? demanda Lazare.
Au moment où Zéphyr allait répondre, des abois se firent entendre auprès d'eux, et au même instant un chien, qui venait déjà de passer devant eux, se dirigeait de nouveau vers l'un des paysagistes, qui était venu, sans que Lazare et son compagnon s'en fussent aperçus, piquer son parasol à une vingtaine de pas de l'arbre sous lequel ils avaient déjeuné. Un de ses compagnons, qui se trouvait è une égale distance, mais du côté opposé, lui cria : Théodore, donne
les allumettes à Lydie.
— Voilà 1 cria le paysagiste. — Et Lazare s'aperçut que
son confrère mettait un objet dans la gueule du chien qui
se disposait à rejoindre son maître.
— Parbleu I dit Lazare, voilà uni jolie bête, et commode I
Et pour voir le chien de plus près, au moment où il passait devant eux, l'artiste lui montra l'os du gigot. Lydie parut hésiter un moment, puis se rapprocha de Lazare ; mais, pour prendre l'os, la chienne fut obligée de lâcher l'objet qu'elle tenait dans la gueule. Lazare fit un geste d'amiration en ramassant le porte-allumettes que la bête avait laissé échapper.
— Ah ! la charmante chose ! fit-il en tournant et retournant dans ses mains ce petit meuble de bois de houx sculpté» ciselé, fouillé avec une grâce à la fois naïve et élégante. Gela vient peut-être de la Forêt-Noire.
— Ça vient de la forêt de Fontainebleau, dit Zéphyr en se levant. Si vous en voulez un pareil, venez à ma bouti*
que ....vous n'aurez qu'à choisir... Vous en verrez bien d'autres, monsieur Lazare l. .
Et voyant que Lazare demeurait tout interdit comme un homme qui ne comprend pas, Zéphyr ajouta avec une petite pointe d'orgueil : — C'est moi qui ai Tait ça !
— Avec quoi?... demanda machinalement Lazare.
— Avec un couteau, du bois et de la patience... Mais ce n'est qu'un chélit échantillon ; allons un peu à mon atelier, vous en verrez bien d'autres 1
— Attends, dit Lazare, que j'aille reporter ceci au voisin. Celui-ci accepta très-gracieusegaent les excuses que lui
présenta Lazare en lui remettant son porte allumettes : — Vous avez là une bien jolie chose, monsieur, lui dit l'artiste.
— Oui, reprit te paysagiste ; j'ai trouvé cela à Fontaine* -eau, chez un marchand de curiosités.
— • Ça coûte cher? demanda Zéphyr.
— Assez, répondit le jeune homme: il faut faire venir cela d'Allemagne; j'ai payé cette boîte-là vingt francs.
— Eh bien ! moi, monsieur Lazare, dit tout bas Zéphyr à son compagnon, je l'ai vendue vingt sous.
Comme Lazare et l'apprenti traversaient le plateau, ils aperçurent de nouveau, au milieu de ses élèves, le professeur décore; d'une main il tenait sa montre, et de l'autre main il indiquait autour de lui le paysage rendu incandes cent par l'ardeur du soleil.
r- Messieurs, dit-il, il est midi; c'est l'heure où le jaune de chrome règne dans la nature.
Au bout de trois quarts d'heure, Zéphyr amenait Lazaro
devant une grolte située dans ia partie la plus solitaire des Longs-Rochers, et y faisait pénétrer l'artiste. Dans te creux d'une excavation masquée par une pierre étaient cachés une vingtaine d'objets de fantaisie en bois sculpté applicables è plusieurs usages. Lame les examina les uns après les autres très-soigneusement et très-silencieusement ; quand il eut achevé, il prit Zéphyr par ia main et lui dit ; — A l'avenir, je le défends de faire une seule paire de sabots.
— Qu'est-ce que vous voulez donc que je fasse, puisque M* Protat...
*~ Il faut acheter des oitfils, ** et faire ta fortune*
Mtfeltor île *4pbrr.
L'étônnement manifesté par Lazare en voyant l'apprenti sabotier se révéler tout à coup sou» un aspect aussi nouveau qu'imprévu, et la curiosité admirative qu'il avait laissé voir en examinant les productions de Zéphyr n'avaient point échappé à celui-ci, Gomme la visible aurore d'un orgueil naissant, son visage s'était coloré d'une rougeur subite en écoutant les éloges donnés à ses ouvrages. L'apprenti éprouvait en ce moment le sentiment du bien-être que le témoignage d'autrui, quand il est favorable, procura à tous ceux qui ont connu les défaillances du travail ignoré, à tous ceux qui ont poursuivi l'accomplissement d'un œuvre si humble qu'elle fût d'ailleurs» ayant à vaincre non-seulement les obstacles étrangers, mais encore à triompher des incertitudes
qui les font douter de leur propre force; on comprendra facilement quelle valeur l'opinion de Lazare avait aux yeux de l'apprenti, et de quelle joie vinrent le remplir les marques de sympathie que la vue de ses petits ouvrages avait arrachées é la franchise du jeune peintre, qui avait l'enthousiasme aussi prompt et aussi facile que la sympathie. Aidé par une intuition spontanée, Zéphyr comprenait combien il avait grandi dans l'esprit de Lazare, et devinait peut-être qu'à la bienveillance et à la protection de celui-ci s'ajoutait, à compter de cet instant même, un sentiment qui pour Pavenir donnerait un caractère plus sérieux à cette bienveillance et à cette protection dont la pitié avait sans doute été la source primitive. En effet il y avait déjà un changement qui à l'insu de Lazare s'était opéré dans ses façons d'être et de parler avec Zéphyr, et si peu apparentes qu'elles fussent, ces nuances avaient été appréciées par l'apprenti. Interrogé par Lazare, qui était curieux de savoir comment la vocation de l'art s'était révélée dans cette âme rustique, le jeune garçon lui raconta naïvement l'origine de ses premiers essais. Machinalement, et pour occuper ses heures de paresse, il s'était amusé à tailler des morceaux de bois avec un mauvais couteau. Cette distraction était plutôt, si cela pouvait se dire, une rêverie de ses mains qu'une occupation. Lentement, sans étude, sans prendre aucun souci de ces gT°s" sières ébauches, il avait acquis* une certaine facilite qui attira un jour son attention. En examinant un de ces rustiques caprices, il s'était étonné sincèrement d'en être l'auteur ; ce fut alors que l'idée lui était venue de reproduire les objets qui l'entouraient. Il copia avec servilité lès feuilles
des arbres et les plantes; mais pénétré du sentiment de Part, et sans qu'il eût conscience du mot et de la chose, les modèles qui attiraient plus particulièrement ses regards étaient précisément ceux qui se distinguaient par l'originalité ou l'élégance de leur forme. Peu à peu il avait introduit delà variété dans ses sujets; outre les feuilles.» les fleurs, les fruits et les plantes, il s'appliqua à reproduire les oiseaux, les insectes, le lézard ermite des pierres, la couleuvre furtive, la grenouille habitante des marécages. Au bout d'un an de pratique quotidienne, sans autre guide que la nature, sans autre étude que l'observation, sans autre outil que son couteau, il possédait une habileté véritable; mais cette habileté même, qui avait par toutes les transitions du progrès succédé à la barbarie de l'exécution primitive, n'avait rien altéré de sa naïveté. Ce qui n'avait d'abord été qu'une distraction et un amusement lui devint bientôt une nécessité impérieuse, un besoin véritable. Quand il avait un sujet en tête, il éprouvait cette fièvre connue des artistes, et qui ne se calme que dans les ardeurs du travail même. Ce fut alors qu'au prix d'une rude correction ou de la suppression d'un repas il achetait chaque jour quelques heures de liberté. Ces fréquentes disparitions, que le bonhomme Protat attribuait à la paresse, étaient méfiées par ces soudains accès de création. Pendant longtemps, il avait travaillé en. plein air, au milieu de la prairie qui de l'autre côté du Loing s'étendait devant la maison du sabotier; mais dans la crainte d'être découvert, il avait imaginé de chercher un lieu où il pût en toute sécurité se livrer au travail; c'était cette grotte où nous l'avons vu pénétrer avec Lazare. C'est $
cette même époque qu'il exaspérait particulièrement son maître par sa lenteur et l'assiduité de ses absences. En effet, quand on renvoyait faire une course, que h message fût pressé ou non, que l'endroit où on l'adressait fût proche ou lointain, à deux pas ou à deux lieues, Zéphyr ne reparaissait pas de quatre heures au moins. Tous les chemins, et même ceux qui leur étaient le plus opposés, le conduisaient aux Longs-Rochers , où était son atelier. Il arriva cependant un moment où Zéphyr, comparant la plus délicate et la mieux réussie de ces récentes productions à une paire de sabots, ne put se dissimuler que son dernier état était bien plus amusant et bien plus comme il faut que celui de son maître. Ce jour-là, pour la première fois, il avait eu vaguement le sentiment de sa supériorité. Demeuré naïvement en extase devant son œuvre, il s'était félicité intérieurement d'avoir abandonné l'établi de Protat. 6i encore le bonhomme lui avait permis d'ajouter quelque ornement aux grossières productions de son art grossier! Mais pour une fois qu'il s'était avisé de faire courir un feston autour d'un sabot, son maître avait failli le lui casser sur la tête, et lui avait dit brutalement qu'il ne lui confiait point des outils et du bois pour qu'il jouât avec.
Cette tentative n'avait pas encouragé l'apprenti à prendre Protat pour confident, et il avait au contraire redoublé de précautions pour rendre plus impénétrable le mystère de ses stations quotidiennes aux Longs-Rochers. Cependant u s'était demandé un jour si cette industrie de son choix était susceptible de nourrir son maître; et comme cette appréhension l'inquiétait, il résolut d'en avoir le cœur neU U *•
rendit donc un matin à la foire de Nemours, emportant avec lui une douzaine de ses petits ouvrages qu'il étala sur le pavé, et il attendit gravement la pratique. Les curieux vinrent, mais point les chalands. Vers la fin du jour, et comme Zéphyr commençait à -se désespérer, un homme g'était brusquement arrêté devant son étalage, avait examiné les uns après les autres les objets composant sa pacotille, et, sans même lui en demander le prix, lui avait proposé d'acheter tout l'étalage en bloc pour une somme de dix francs. Zéphyr n'avait point réfléchi qu'il allait livrer presque pour rien le résultat de six mois de travaux : il était demeuré ébloui par réclair des deux écus qu'on faisait briller à ses yeux, et il avait consenti an marché. Son acquéreur, qui était un marchand de curiosités de Fontainebleau, lui avait en partant laissé son adresse, en l'informant qu'il était tout disposé à lui acheter tous ses ouvrages aux mêmes conditions. Zéphyr était revenu à Montigny quasiment fou de joie. Il embrassait son petit couteau qui lui avait fait gagner cet argent qu'il faisait sonner dans sa poche. 11 regardait les passants avec hauteur : il avait un état qui pouvait nourrir son maître. Depuis sa rencontre avec le marchand de curiosités, Zéphyr avait été à Fontainebleau plusieurs fois et lui avait vendu d'autres ouvrages. Cet homme lui avait même dit qu'il lui en prendrait autant qu'il pourrait lui en fournir.
— Je le crois bien! avait interrompu Lazare; au prix oh il te les paie, il ne se ruinera pas. Mais, demanda-t-il à •Èéphyr, qu'est-ce que tu fais de ton argent?
Zéphyr lui avait alors expliqué quelles avaient d'abosd
été ses espérances. Il voulait travailler beaucoup, amasser un gros sac d'écus, et l'offrir au bonhomme Protêt pour s'acquitter envers lui des dépenses que son adoption lui avait occasionnées, et que celui-ci lui reprochait tous les jours. Dans cette intention, il avait déjà mis de côté près de quatre-vingts francs. Mais son amour pour Àdeline et les derniers événements qui en avaient été la, conséquence avaient ensuite modifié le programme de son ambition; aussi, depuis la veille, il était bien décidé à faire toutes les volontés de son maître, tant il craignait de quitter la maison.
— Ainsi, lui avait demandé Lazare, pour rester auprès de mademoiselle Adeline, tu consentiras à faire une besogne qui te répugne?
— Oui dit Zéphyr.
— Et tu renonceras à un travail qui te plaît?
— Oui, continua l'apprenti avec un accent qui indiquait suffisamment combien cette renonciation lui était pénible, surtout depuis que Lazare, dans la fougue d'un premier mouvement d'enthousiasme, avait élargi et pour ainsi dire doré l'horizon de ses ambitions.
Ce qui avait surtout frappé l'artiste dans les compositions de Zéphyr, c'était leur cachet véritablement naïf, non point la naïveté uniforme et un peu commune qu'on remarque, par exemple, dans la bimbeloterie de Nuremberg, non point la naïveté niaise que les pâtres de la Suisse donnent aux fantaisies sculptées qui garnissent les cheminées d'un salon bourgeois; ce n'était pas, en un mot, de l'art d'étagère, et parmi ces groupes rustiques que Lazare venait d'examiné
il en était plus d'un qui n'aurait point été déplacé dans la vitrine d'un musée. Il y avait plus et mieux que de la patience dans ce travail conçu et exécuté en dehors de toute notion d'art et de toute règle d'esthétique. L'originalité s'y montrait sans recherche et la grâce sans effort. L'adresse d'une main expérimentée et rompue à toutes les roueries de l'instrument aurait pu sans doute trouver à reprendre dans l'exécution, mais ces défauts étaient le plus souvent d'heureuses gaucheries ; ils n'attiraient point l'œil tout d'abord par une de ces brutales saillies qui, à la vue d'uri chefd'œuvre même, font parler la critique avant l'admiration. On avait déjà été séduit par le charme de l'ensemble quand l'examen venait signaler une de ces imperfections de détail qui peuvent choquer un puriste en matière de forme, mais que l'on hésite cependant à corriger, si l'on se préoccupe avant tout de l'expression fet du sentiment. Le caractère du talent de Zéphyr le rattachait à cette famille d'artistes pour la plupart anonymes qui, à Pèpoque de la renaissance, créèrent ces meubles merveilleux que la spéculation sut d'abord rechercher au fond des vieilles provinces, et dont la reproduction fut ensuite livrée au ciseau banal d'une foule d'artisans malhabiles. En disant à l'apprenti de son hôte qu'il avait une fortune entre les mains, Lazare n'avait rien exagéré, pour l'avenir du moins. Ce débouché que Zéphyr avait trouvé pour ses productions dans la boutique du bricà-brac de Fontainebleau, il le trouverait de même à Paris, plus facile encore et plus avantageux. Du gain de ce travail il pourrait vivre, en même temps qu'il demanderait à l'étude le complément et le développement de ces facultés
naturelle», et, au bout de quelques années, grftpeàPoriginalité de son talent et surtout grâce à sa rareté, il pouvait prendre dans Part moderne une place honorable. Dans des termes qu'il s'efforça de mettre à la portée de l'intelligence de Zéphyr, Lasare lui fit comprendre à quel avenir il pouvait prétendre.
— Moi qui te parle, lui dit-il, voici déjà plus de dix ans que j'étudie; quand j'aurai encore étudié pendant dix autres années, peut-être aurai-je du talent. Toi qui n'as jamais étudié, tu en as déjà. Je te parle sérieusement, écoute-moi de même. Dès aujourd'hui tu es le maître de ta destinée. Ce que tu pensais n'être qu'un état plus amusant que celui de sabotier, c'est un art. Tu n'es pas ouvrier, tu es un artiste. Si tu veux te confier à moi et te laisser guider par mes conseils, il arrivera un moment où, si tu aimes encore Àdeline, tu pourras songera elle autrement que comme à une sœur, et où Àdeline songera peut-être à toi autrement que comme à un frère.
Les brillantes promesses contenues dans ce pronostic semblaient produire un grand effet sur l'esprit de Zéphyr. Son compagnon lui parlait avec trop de gravité pour qu'il pût soupçonner dans ses paroles l'intention d'abuser de son ignorance ou de sa crédulité. De même que lés fumées d'un vin capiteux, les éloges montaient au cerveau de l'apprenti et commentaient à f enivrer visiblement. Cependant il de* meurait silencieux et paraissait hésiter avant de répondre aux propositions qui venaient de lui être faites.
— Eh bien 1 lui demanda Lazare, ne t'en ai-je pas dit assez, et que veux-tu savoir de plus?
— Monsieur Lazare, répondit l'apprenti, je me ûe à vou s et je ferai absolument tout ce que vous me conseillerez mais c'est à la condition que je n'aurai pas besoin de me séparer de mademoiselle Adeline.
— C'est pourtant par là qu'il faudra commencer, dit Lazare, et c'est précisément pour te rapprocher d'elle qu'il est nécessaire de t'en éloigner. Tel que tu es, ou plutôt tel qu'elle te voit, Adeline ne pourra jamais penser à toi.
— Surtout tant que vous serez là, dit Zéphyr.
— Je n'y serais point qu'elle n'y ferait pas attention davantage. Les goûts que lui ont donnés l'éducation qu'elle a reçue, la fortune qu'elle possédera un jour, sont autant d'obstacles qui la séparent de toi. Puisque tu possèdes un moyen de faire disparaître ces obstacles, il faut le mettre en usage. Adeline a bon cœur et s'est intéressée à toi comme à un être chétif, pauvre et souffrant. Pour que cette pitié se change en un autre sentiment, il faut que toi-même tu te métamorphoses. Lorsque tu auras passé quelque temps à Paris, quand les habitudes d'une existence nouvelle t'auront dégourdi, et qu'à l'intelligence que tu possèdes l'instruction aura ajouté tout ce que tu ignores, quand tu reparaîtras à Montîgny avec un nom que tu te seras fait par ton talent, quand tu seras riche ou en train de le devenir, si tu n'as point oublié Adeline, tu pourras peut-être espérer quelque chose. II n'y aura plus entre vous d'autre inégalité que celle de l'âge. Si Adeline t'aime, et que cette raison-là soit la seule qui puisse vous séparer, Adeline sautera par-dessus et fera sauter son père avec elle.
— Mais, dit Zéphyr, qui commençait par se laisser con-
vaincre et trouvait, en écoutant les raisonnements de Lazare, que cela allait tout seul, qu'est-ce que M. Protat va penser do tout ça?
— Ne t'inquiète de rien, laisse-moi agir et parler. Ton maître t'a confié à moi pour tout le temps que je dois demeurer ici : c'est donc à peu près trois mois de liberté que tu as devant toi ; tu pourras travailler a ton aise et commencer à prendre des leçons de dessin avec moi. Quand je retournerai à Paris, je t'emmènerai.
— Et si M. Protat ne veut pas me laisser partir?
— Encore une fois, c'est mon affaire. Je me suis chargé de mener ta barque, tu n'as qu'à te laisser conduire. Et maintenant, ferme boutique, mets le sac au dos, et en route ! Voilà presque une journée que je perds à cause de toi ; mais je ne la regrette pas.
Lazare avec son compagnon reprit à travers les gorges des Longs-Rochers la route sablonneuse qui les devait ramener à la maison de Protat, où le trouble régnait depuis l'absence du peintre et du jeune apprenti.
Le matin, environ dix minutes après le départ de ceux-ci, Àdelinc s'était réveillée. Après s'être habillée en toute hâte, elle appliqua l'oreille à la cloison qui la séparait de Lazare, et n'ayant entendu aucun bruit, elle supposa que le pensionnaire dormait encore. Elle sortit alors de sa chambre, et, s'approchant de la porte de Zéphyr, après avoir frappé deux petits coups, elle l'appela à voix basse. N'ayant pas entendu de réponse, elle frappa plus fort et appela plus haut. Comnrê on ne lui répondait pas davantage, elle commença à s'inquiéter et descendit dans le jardin, pensant que l'apprenti
était peut-être allé l'attendre. Ce fut alors qu'elle aperçut la fenêtre de Zéphyr ouverte, et l'échelle appliquée au mur à la hauteur de cette fenêtre. Son inquiétude se changea en une crainte véritable. Elle appela son père, et lui raconta en deux mots la fuite de l'apprenti et ses soupçons.
— Ce n'est pas possible, dit Protat pour se rassurer luimême autant que pour rassurer sa fille, Zéphyr est là-haut; il ne t'aura pas entendue l'appeler. Il dort comme une souche, tu sais bien ! Mais l'échelle est aussi bien là pour monter que pour descendre. Viens me la tenir; je vais aller réveiller Zéphyr.
Protat monta à l'échelle, et sauta par la fenêtre dans le cabinet Tle l'apprenti.
— Eh biqp? s'écria la jeune fille.
Son père ne lui répondit pas. Une chose l'avait frappé d'abord à son entrée dans la chambre ; c'était le nom de sa fille! formé très-lisiblement sur la table par un assemblage de petits cailloux de différentes couleurs. Au-dessous du nom d'Adeline, celui de Zéphyr était écrit de la même façon, seulement avec des cailloux beaucoup plus communs que les autres.
— Ah ! fit le sabotier ; mais ce qui l'étouna plus que tout le reste, ce fut la découverte qu'il fit d'un fond de vieux bas qui contenait quatre-vingts francs en menue monnaie. — Ah I ah ! continua-t-il sur deux tons différents.
— Eh bien, mon père ! s'écriait Adeline du jardin, et Zéphyr ?
Protat brouilla d'un revers de main les noms formés par les cailloux, qu'il dispersa dans la chambre, puis il se monts.
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Ira à la fenêtre, ^ Zépbfr n'eal pas là, dit-il; attends un peu, je vais voir si M. Lazare ne pourrait pas m'en donner des nouvelles. Et d'un coup de genou violemment appliqué à le porte du cabinet de son apprenti, Protat fit céder le pêne; la porte s'ouvrit, et le sabotier fut dans le corridor. Il allait frapper à la porte de l'artiste, quand il se rappela que celui-ci l'avait prévenu qu'il avait l'intention d'emmener l'apprenti de grand matin en forêt : — Eh ! pardi, fit-il & sa Aile, qui était venue la rejoindre, il est en route avec M, Lwaçs.
— Mais, — dit la jeune fille, qui, venant, pour se convaincre, d'entrer dans la chambre du peintre, avqjt aperçu le chevalet et la boîte de couleurs, — ils n'ont pas emporté es affaires. Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle tout à coup, Lazare n'a pas ses guêtres I
— Eh bien ? dit Protat qui ne comprenait pas.
— Et les vipères? dit Adeline, devenue toute pâle et se tenant au mur.
— Ma fille ! dit Protat, quj reçut dans le coeur le contrecoup de ce cri d'effroi ; Adeline ! silence ! Les plus mauvaises vipères ne sont pas dans le bois, — Et, par une fenêtre du corridor qui donnait sur la rue, le sabotier désigna à son enfant, qui devina sa pensée, le village de Montigny* qui commençait à s'éveiller.
— EU! Monsieur! s'écria tout à coup la Madelon qui montait l'escalier; voilà des nouvelles !
*- Quoi? fit Protat.
.-* Une lettre. Ahl fit Madelon appereevant Adeline, te
voilà levée* ma fille; c'est pour toi les nouvelles. Et elle tendit à sa jeune maîtresse une lettre que celle-ci décacheta avec curiosité*
— - La poste à cette heure-ci, fit Protat étonné ; il n'est pas six heures I
— C'est le facteur qui s'est attardé aux houles hier soir, répondit la Madelon, et que j'ai rencontré en route ; il vous fait ses excuses et vous prie de ne rien dire.
— Mon père, mon père! s'écria Adeline, joyeuse, en agitant la lettre; c'est Cécile qui m'écrit ; elle vient passer huit ours avec moi!
— Et elle arrive? demanda Protat.
— Par le convoi de trois heures; elle sera ici à sept* Où allons-nous la loger? Tu lui donneras ta chambre.
— Non, répondit le sabotier en montrant la pièce occupée par Lazare, nous lui donnerons celle-ci.
—Voilà un prétexte pour l'éloigner, pensa Protat, devenu silencieux pendant qu' Adeline devenait triste.
— Qu'est-ce que vous avez donc, notre maître? demanda la Madelon, étoenée de rembarras du sabotier.
«— J'ai ce que j'ai, dit le sabotier.
— Bt tôt, ma fille?
Adeline ne répondit pas.
— Ah ben, fit la servante en descendant l'escalier, en u'14 du nouveau, sans compter la clef de l'armoire qui est revenue.
La double découverte que venait de faire le bonhomme Protat Pavait rendu singulièrement soucieux» Les événements 4e la veille étaient restés pour lui connue une phrase
dans laquelle la suppression d'un mot répand la confusion et égare l'esprit du lecteur dans le labyrinthe de mille suppositions qui ne font que l'éloigner davantage du sens véritable; une fois ce mot remis à sa place, la lumière se fait, et l'énigme s'explique d'elle-même. Tel fût à peu près le résultat de cette découverte; pour le sabotier, sans avoir besoin de guide, il pouvait aller droit devant lui, marchant de déductions en déductions, rappelant ses souvenirs, rapprochant les faits, et par un chemin de preuves atteignant la vérité ; c'était pour lui maintenant besogne facile, et ce fut aussi besogne prompte. Gomme les gens aveuglés devenus subitement clairvoyants, il finit par se dire à luimême : — Gomment n'ai-je rien vu de tout cela ? — Relativement à Zéphyr, qui se permettait de se jeter à l'eau à cause de sa fiUe, la première pensée de Protat avait été de se débarrasser purement de son apprenti ; puis, en se rappelant l'antipathie que le jeune garçon témoignait à Lazare avant même que celui-ci fût de retour, Protat, devenu tout à coup très-subtil, flaira une jalousie dans l'éioignement de Zéphyr, pour le peintre; s'il était jaloux, c'était donc qu'il avait découvert l'inclination d'Adeline pour son pensionnaire; renvoyer Zéphyr serait imprudence, pensa Protat, il pourrait jaser dans le pays, et ma fille en souffrirait. Ge qui l'intriguait le plus, et ce qu'il se promit bien de rechercher, c'était la source de cet argent trouvé dans la chambre de son apprenti; revenu tout à coup à ses mauvaises dispositions, Protat n'eût point été fâché d'acquérir une preuve que cet argent avait une origine coupable; il se fût emparé delà découverte pour chasser Zéphyr et fermer la bouche i ses
récriminations par une accusation de vol. Relativement à Adeline et Lazare, son embarras était plus grand. Le cri échappé à sa fille avait été pour lui toute une révélation; mais il ignorait si celte inclination était réciproque. En se rappelant la querelle qui la veille avait eu lieu entre Àdeline et la Madelon, au souvenir des larmes qu'il avait surprises dans les yeux de son enfant, il imagina que son pensionnaire avait pu n'être pas étranger à cette querelle et à ces pleurs. — Qui sait, se demandait-il, npn pas sans être sérieusement alarmé par cette pensée, Madelon était peut-être leur confidente. Ce fut sous répression de cette idée de corn* pticité qu'il aborda la vieille femme; aussi cette démarche, entamée brutalement, n'eut-elle aucun résultat. Si Madelon avait pu voir son maitre venir à elle ému par un sentiment d'inquiétude paternelle, elle l'eût peut-être rassuré en lui donnant le» renseignements qu'elle avait en sa connaissaace; mais Protat lui avait mis l'interrogation sous la gorge avec toute l'impétuosité de l'impatience. Fidèle à son caractère, qui était d'opposer instinctivement la rébellion à toute chose imposée, et intérieurement effrayée par l'agitation peinte sur le visage du sabotier et par les menaces de son accent, Madelon se lit muette, d'abord par la charitable intention de ne point trahir le secret de sa maîtresse, et ensuite pour le plaisir qu'elle éprouvait à contrarier son maître. Elle le mit presque à la porte de sa cuisine, en lui disant que les affaires de sa fille ne le regardaient pas, qu'il était fou, et que c'était une vilaine chose d'avoir seulement de semblables pen- , sées à propos d'une jeune personne qui avait été si bien élevée.
Dans la bouche de Madeion, ee mot avait toujours l'air <Fun reproche, et cette fois, bien qu'elle l'eût prononcé sans intention ironique, il excita la colère de Protat, déjà dépité par celte réserve de la servante, qui semblait lui prouver qu'elle ne voulait point parler, précisément parce qu'elle aurait trop à dire. Une querelle était devenue imminente, si Adeline n'était point descendue attirée par le bruit. Prottt prit sa fille par le bras et l'emmena au fond du jardin. Egaré par le délire de son inquiétude, irrité par les obstacles que rencontrait son investigation, pour la première fois depuis le retour de sa fille à Monffgny, le sabotier se montra dur avec elle. Comme il venait de faire avec Madelon dans celte interrogation qui exigeait les précautions les plus délicates, les termes les plus' mesurés, il procéda avec empor^ tement, maladresse et grossièreté. Quelles que fussent ses craintes, il laissa échapper des paroles qui les outrepassaient, et que sa fille ne put entendre sans que le rouge lui en montât au visage. Il lui semblait, en se retrouvant en face de cette violence inaccoutumée, qu'elle entendait gronder l'écho des ouragans qui jadis avaient fait trembler le berceau de son enfance. Elle fut surprise d'autant plus douloureusement, que venant <f elle-même au-devant de cet interrogatoire, elle était descendue avec l'intention de tout raconter à son père, comme si elle avait deviné l'inquiétude qui devait l'agiter, en même temps qu'elle venait chercher auprès de lui des consolations pour les premières souffrances que lui causait cet innocent et discret amour. Mais cet aveu avait été brusquement arrêté sur ses lèvres. Protat Pavait accueillie non point comme une enfant troublée qui choisit
aen père peur confident, mais comme une fille coupable qui vient demander pardon. Altérée par le doute offensant que semblaient exprimer les paroles de son père et la douleur qu'il témoignait, Adeline demeura un instant immobile et silencieuse. Protat ne savait point qu'il y a de ees accusations tellement ianattendues qu'elles foudroient eeux qui en sont frappés et paralysent même l'instinet de défense.
Sans qu'il eût soupçonné sa fille véritablement coupable, le sabotier avait parlé eomme sous l'impression d'une co%vietion réelle, espérant qu'Àdetine allait protester, se défendre, et qu'en plaidant, comme en dit, le faux, il pourrait découvrir le vrai; mais le silence gardé pat Adehne changea brusquement en certitude les soupçons qu'il venait de simuler. Ne pas répondre aune telle accusation, c'est avouer, pensa Protat. 11 éokta alors en reproches dont l'amertume atteignait tout le monde : la Madeton, qu'il accusait d'avoir prêté les mains à une telle intrigue scandaleuse, et lui-même qui n'avait rien au voir, rien deviner, quand tout le monde autour de lui s'unissait pour le tromper. Il s'accusait de sa bonté coupable envers sa fille, de la confiance qu'il lui témoignait, de ta liberté dont il la laissait jouit. On lui avait dit bien souvent que c'était imprudent d'abandonner, comme il le faisait, une jeune fille à ses caprice», de la laisser, nonseulement maîtresse d'elle-même, mais encore de tous ceux qui l'efttouraieat. Au lieu de l'encourager dans des goûts qui ne devaient pas être ceux d'une personne de sa condition, il aurait dû combattre ses penchants à la tyrannie, à l'oisiveté. Il regrettait de ne l'avoir point mise aux durs travaux de la maison ou de la terre. Il avait, disait-il, mérité
— Mi —
par son aveugle tendresse l'ingratitude qui en était le paiement; pui£ las de frapper sur Madelon, sur Adeline et sur lui même, la colère du sabotier se tourna avec encore plus de fureur vers Lazare, ce misérable séducteur, qui était venu apporter la honte sous le toit où on Pavait reçu mieux qu'en étranger, en ami, mieux qu'en ami, presque en enfant de la maison. Dans la confusion de ces propos 'inspirés par une indignation qui n'avait plus rien de factice, lorsque |Ldeline entendit à l'injure succéder la menace, et que ces menaces semblaient s'adresser à Lazare, la pauvre fille, qui jusque-là avait préféré douter du bon sens de son père, l'arrêta tout à coup au milieu de son irritation, effrayée subitement, non pour elle-même, mais pour l'artiste. Ce fut moins une justification qu'elle entreprit qu'une accusation qu'elle fit entendre à son tour. Sans pleurs et sans cris, cette véhémente révolte de l'innocence outragée par le soupçon paternel courba Protat aux pieds de sa fille. Il devinait quelle profonde blessure il venait de faire au cœur de son enfant Dans la manière dont Adeline le regardait, il croyait voir renaître un ressouvenir des jours du passé. Sa fille eût-elle été véritablement coupable, se fût-elle accusée, qu'il ne l'aurait point crue maintenant; aurait-elle même fourni les preuvesde sa faute, qu'il les aurait niées. Il ne voulait plus même entendre les explications qu'elle tenait à lui donner à propos de son inclination pour l'artiste pensionnaire; mais Adeline l'obligea à l'écouter. Quand elle eut achevé cette révélation ingénue, Protat s'emporta de nouveau contre lui-même : — Et c'est pour ça que j'ai fait tant de bruit, s'écriait-il; c'est pour ça que je t'ai si durement
traitée! Et il se mettait à genoux devant Adeline» et lui demandait pardon.
Gomme tous les gens qui subissent l'impression du moment, rassuré par les aveux de sa fille qui établissaient l'ignorance dans laquelle était Lazare des sentiments dont il était l'objet, Protat était passé de l'extrême inquiétude à la sécurité extrême, exagérant l'une comme il venait d'exagérer l'autre. Dans tous les détails que sa fille lui avait fait connaître, il ne voyait plus qu'un badinage, le caprice éphémère d'une enfant un peu sentimentale* Il ne trouvait dans ce penchant aucune matière à s'alarmer, et craignant même d'offenser son pensionnaire par une précaution, malgré l'embarras que l'arrivée de Cécile allait apporter dans la distribution des logements, il avait presque renoncé à l'idée de s'emparer de ce prétexte pour inviter l'artiste à prendre provisoirement gite ailleurs. Ce fut Adeline qui le força à maintenir cette décision.
— Non pas à cause de moi, dit-elle, mais à cause de Cécile. M. Lazare comprendra bien cela.
— Ma foi, dit Protat, tu te chargeras mieux que moi de le lui faire 'comprendre. La négociation m'embarrasse, et je ne sais pas comment j'ai pu avoir un moment l'idée de renvoyer ce jeune homme, quoiqu'il eût cependant mieux valu qu'il ne mît pas les pieds chez nous.
Adeline l'interrompit pour le prier de ne plus faire aucune attention à ce qu'elle lui avait raconté. Elle lui avait fait cet aveu pour n'avoir plus à y songer elle-même. Elle avait réfléchi ; elle ne voulait plus songer à ce jeune homme autrement que comme à un étranger, Elle éviterait de le
voir, ce qui lui serait d'autant plus facile que Lazare était plus souvent absent qu'à la maison ; elle ne lui parlerait plus que pour lui répondre. À quoi le bonhomme répondit sagement que ce changement dans ses habitudes pourrait surprendre Lazare, qu'il en chercherait peut-être le motif, et que cela pouvait être dangereux. Il était donc préférable qu'Adeline restât avec lui ce qu'elle était habituellement. Cette détermination soudaine d'indifférence n'avait, comme on le pense, rien de sérieux. Adeline, inquiétée instinctivement, et à qui la passion ne s'était révélée jusqu'à présent que par des sensations douces qui agitaient son cœur sans le troubler, s'effrayait aux premiers symptômes douloureux. En adorant Lazare, elle lui en voulait de ce que lui faisait déjà souffrir son amour pour lui. Elle avait regretté le calme des jours qu'elle avait passés sans le connaître; elle avait désiré reconquérir cette paix du cœur et de l'esprit. Bile s'était promis d'oublier, ne sachant pas combien tes sortes de promesses sont elles- mêmes faciles à oublier, ignorant combien sont fatigantes les luttes du devoir avec la passion, comme l'un est faible, prompt à céder, comme l'autre est puissante, hgj)ile à vaincre par sa force et même par ses faiblesses. Cette résolution, qui datait de deux heures à peine, elle la sentait déjà fléchir à la seule pensée qu'elle allait revoir l'artiste, qu'elle allait lui parler. Pendant quelques minutes elle tira à moitié de sa poche, pour les rendre à son père, les souvenirs de Lazare; mais au moment où le bonhomme, qu'elle avait instruit de ce larcin, lui demandait ce qu'elle avait fait de ces objets, au lieu de les lui remettre, comme elle en avait eu l'intention, elle répondit qu'elle le»
avait brûlés. Protat ne douta point un seul instant du fait. Une minute il eut l'idée d'instruire Âdeline de la passion qu'elle avait, elle aussi, sans le savoir, inspirée à Zéphyr; mais il pensa que ce n'était point utile et se tint bouche close à ce sujet.
Cécile.
Peu d'instants après cette scène, dont le dénouement pins pacifique avait laissé le bonhomme Protat rassuré et sa fille tranquillisée au moins en apparence, une élégante voiture descendait Cécile à la porte du sabotier. Àdeline entraîna la fille de madame de Bellerie dans sa chambre. On avait au moins deux grandes heures avant le souper; deux heures d'intimité, ce n'était pas trop pour échanger le premier root du revoir après trois années d'absence. Ce n'était point un caprice de belle dame qui amenait Cécile à Montigny, c'était une sympathie réelle que ni le temps, ni les plaisir» d une vie brillante, ni les préoccupations d'une condition nouvelle, n'avaient effacée de son cœur; c'était donc plus qu'une distraction qu'elle venait chercher au milieu de cette vi«*'
giature villageoise, c'était une amie. Telle elle avait quitté Adeline, telle elle la retrouvait; il n'en était pas de même pour la fille de Protat, qui trouvait son ancienne amie bien changée, et qui ne put s'empêcher de le lui dire naïvement. Quoiqu'elle fût du même âge qu'Adèline, Cécile en effet paraissait plus vieille que sou amie ; ce n'était pas seulement le hèle parisien qui avait pâli et fatigué son jeune visage; c'était le souci, le regret, la douleur peut-être. Mariée cependant suivant son penchant, elle n'avait point tardé à s'apercevoir qu'elle ne trouverait pas dans cette union le bonheur qu'elle avait espéré. Le comte de Livry, qu'elle avait épousé, était un homme dont la jeunesse avait déjà dit son dernier mot quand il avait donné sa main à Cécile. Dans les premiers temps de son mariage, il avait fait ostensiblement à sa femme les honneurs d'une apparence de grande passion, mais ce n'avait été de sa part qu'une convenance polie dictée par les classiques traditions de la lune de miel. Cécile avait beaucoup souffert de ce désenchantement. Pour se distraire elle avait {enté de courir le monde; mais dans ce monde parisien où aa fortune et son rang la mettaient aux premières places, elle apportait des goûts, une sincérité de caractère et de langage qui la firent remarquer comme une personne singulière ; elle n'inspira aucune sympathie aux femmes, non-seulement parce qu'elle en imposait trop aux hommes, mais surtout à cause du profond dédain qu'elle parut manifester tout d'abord à propos de certaines conventions sociales qui érigent l'hypocrisie en nécessité. Cette allure indépendante alliée à une conduite irréprochable lui donnèrent bientôt pour ennemies
toutes les femmes dé sa société ; elle avait donc vécu à près dans l'isolement jusqu'à l'époque où elle était restée veuve, car M. de Livry avait péri victime, disait-on dans le monde, d'un duel déguisé en accident de chasse, un peu moins d'un an après son mariage. Son mari était mort comme Cécile commençait à ne plus l'aimer, peut-être à Finstant où elle allait commencer à le haïr ; elle porta son deuil sans douleur hypocrite, et ce (lit en chaise de poste qu'elle étrenna sa première robe noire. Pendant dix-huit mois elle avait voyagé en compagnie d'une gouvernante anglaise, une de ces femmes créées pour le cosmopolitisme, qui parlent toutes les langues en venant au monde, connaissent d'avance les mœurs de tous les pays, mangent de toutes les cuisines, font dix lieues à pied sans se fatiguer, et gravissent tranquillement les pics les plus élevés des quatre parties du monde, en portant l'ombrelle de leur maîtresse d'une main et tenant un roman de l'autre. Depuis environ six mois, Cécile était revenue de voyage; restée seule à Paris par suite du départ de sa mère qui avait accompagné le marquis de Bellerie «nvoyé lointainement en mission diplomatique, Cécile avait décidé qu'elle irait passer sa campagne d'été au château de Moret qui était devenu sa propriété, et c'est alors qu'elle avait pensé à revoir son amie d'enfance ; comme elle l'avait annoncé par sa lettre, elle lui donnerait huit jours entiers.
— Quel bonheur ! s'écria Àdeline en frappant dans ses mains.
— Si ma présence dans la maison devait causer le moindre dérangement, dit Cécile, il faudrait me prévenir ; J>
continuerais ma routé vers Moret, où miss m'attend.
Miss, c'était la gouvernante anglaise.
Au même instant, les deux jeunes femmes furent interrompues par la Madelon qui venait demander où elle devait déposer les affaires de la dame.
— Pourquoi nous interrompre? dit Àdeline avec impatience.
— Ne te fâche pas, mademoiselle, répondit la servante mêlant à la fois la familiarité au respect, c'est M. Protat qui m'a dit de venir te demander ça.
— Mettez les malles et les paquets de madame, reprit Adeline, dans la chambre du pensionnaire.
— Bon, dit Madelon, on y, va. A propos, ma petite, le souper sera prêt dans dix minutes. Faut compter que M. Lazare sera peut-être bien revenu.
— S'il n'est pas de retour, on ne l'attendra pas, fit Adeline.
— On n'attendra pas M. Lazare, exclama Madelon d'un air profondément surpris. Mais sur un rapide coup d'oeil que lui lança sa jeune n^itresse, elle se retira, sans ajouter d'autre commentaire.
Demeurée seule avec Adeline, son amie lui reprocha doucement son petit mensonge. — Voici déjà quelqu'un qui va se trouver gêné à cause de moi.
— Qui donc? fit Adeline.
— Mais, cette personne dont tu parlais.
— Ah! le pensionnaire?
— Oui, ce... monsieur, qu'on appelle... comment un nom assez joli.
— Tu trouves? dit Adeline.
— Et toi, tu ne trouves pas ? continua Cécile en souriant. Gomme la causerie reprenait une autre direction, elle fut
interrompue par un bruit de pas et de voix, qu'on entendit au bas de l'escalier : c'était Lazare qui rentrait accompagné de Zépbyr. Protat s'était décidé à expliquer à l'artiste l'embarras où il se trouvait à propos des logements. Lazare n'avait manifesté aucune contrariété.
— C'est bon, répondait-il aux excuses que lui adressait le sabotier, j'irai coucher à la Maison-Blanche, et même, si cela vous accommode mieux, j'y prendrai aussi mes repas.
— Ah ! pour ça ce n'est pas utile, dit Protat. Je vous remercie bien de votre complaisance, monsieur Lazare. Et il redescendit l'escalier enchanté de l'issue de sa négociation.
L'artiste, en entrant dans sa chambre, y trouva les objets appartenant à Cécile, que Madelon était venue y apporter. — Ah! dit-il, cette dame a pris possession. Zéphyr, mon ami, tu vas me déménager et transporter tous mes ustensiles à la Maison-Blanche.
— Dites donc, monsieur Lazare, fit l'apprenti en faisant les paquets, la Madelon assure qu'elle est belle comme lajpur la dame qui va demeurer ici. Ça n'est pas étonnant; au fait. . puisqu'elle vient de Paris.
— En voilà une raison ! murmura Lazare.
— Avez-vous vu son châle, dans la salle à manger$<#niinua l'apprenti. Cristi! quelle belle pièce: c'est plus brillant que la chasuble à M. le curé. Et la plume qui est sur son chapeau donc! Ah! oui, ma foi, ce doit être une bien belle dame.
— Àh ça! interrompit Lazare, est-ce que tu vas en devenir amoureux aussi, et oublierais-tu déjà Àdeline pour un châle brodé et un brin de marabout?
— Il faudra bien deux voyages pour porter toutes vos affaires à ia Maison-Blanche, dit l'apprenti.
— Eh bien, tu les feras. Cette dame peut avoir besoin de la chambre, il faut qu'elle la trouve libre ; dépêche-toi. Puisqu'il y a du monde à dîner, je vais me donner un coup de rasoir. Je suis bien fâché de n'avoir pas apporté un habit noir, acheva l'artiste en se parlant à lui-même.
— Dites donc, monsieur Lazare, reprit l'apprenti, elle doit aimer les bonnes choses, la dame qui vient d'arriver... J'ai vu la Madelon qui décrochait le four de campagne. Il se pourrait bien qu'il y eût du gâteau.
*— Il se pourrait, dit Lazare.
— Dans ce cas-là, dit Zéphyr, vous, qui serez-là, tâchez donc qu'on m'en garde un peu; j'ai peur que M. Protat n'y pense pas.
L'artiste lui promit dé ne pas oublier la recommandation, et Zéphyr descendit pour opérer le déménagement. Gomme nous l'avons dit, la mince cloison qui séparait la chambre où se trouvait Adeline et son amie de celle occupée par Lazare, permettait de l'une à l'autre d'entendre tout ce qui se disait dans les deux pièces.
— Qu'est-ce que c'est donc que ce M. Zéphyr, qui est amoureux de toi et de mon châle? avait demandé Cécile à son amie.
— L'apprenti de mon père, répondit Adeline, un enfant abandonné que mon père a recueilli,
— Et il est amoureux de toi? continua Cécile.
— C'est une plaisanterie sans doute» répondit la fille du sabotier. Zéphyr est un enfant; d'ailleurs tu le verras.
Cependant Adeline fut un peu préoccupée par les paroles qu'elle avait entendu Lazare adresser à l'apprenti.
— Ces dames sont servies, vint dire la Madelon avec une certaine majesté d'attitude et d'accent.
— Nous descendons, répondit Adeline» Moins cérémonieuse avec le pensionnaire, la servante fut lui Sonner le dîner à coups de poing dans sa porte, et lui cria simplement: Monsieur Lazare, la soupe est sur la table.
— On y va, répondit l'artiste. — Tiens, munnura-t-il, il y avait du monde à côté.
Avant de descendre, Cécile s'était placée devant la glace du meuble qu'elle avait autrefois donné è son amie, et réparait avec un petit peigne le léger désordre qui s'était introduit dans les boucles de 6a chevelure*
— Puisque le voisin se fait la barbe à cause de moi, ditelle à voix basse à son amie, c'est bien le moins que je me coiffe un peu*
Mais Cécile parut très-étonnée en s'apercevant que celte simple plaisanterie avait fait pâlir Adeline. Ce détail, ajouté à quelques remarques qu'elle avait déjà eu le temps défaite, rendirent Cécile rêveuse. On descendit dans la salle à ma*1* ger. Derrière les deux femmes arriva Lazare, qui avait donné à sa toilette plu3 de soin que de coutume. Il avait quitté la blouse et le pantalon de travail pour des vêtements de simple toile, mais plus frais ; sa cravate, ordinairement roulée en corde à puits autour de son cou, était mise avec plus *