‹ Les tyrans de villageChapitre 12 sur 14 · MS · texte numérisé non relu

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soin; il avait même essayé vainement un simulacre de nœud. De cette tentative, l'intention seule était restée apparente. Adeline ne lui en sut aucun gré. Elle devinait que toutes ces élégances avaient pour but de s'attirer les regards de Cécile, et elle se mit à les observer tous les deux avec une ténacité singulière. Lazare et son amie avaient échangé un salut muet et poli, et, debout auprès de la table, ils semblaient hésiter à s'asseoir. La fille du sabotier s'aperçut que le hasard avait, par les mains de Madelon, disposé la place des couverts de façon que Cécile allait se trouver la voisine de l'artiste. Cet arrangement déplut instinctivement à Adeline. Avec beaucoup d'adresse et sans être aperçue, elle changea rapidement de plaee sa serviette roulée dans un petit rond à son chiffre. Par snite de cette manœuvre, le placement primitif se trouvait modifié, et, quand tout le monde se fut assis, Adeline se trouva entre Lazare et son amie. Le repas fut très-animé. Adeline elle-même, qui était restée d'abord silencieuse, se mit à l'unisson de l'animation générale. Après quelques mots, Cécile et Lazare s'étaient sentis sympathiques l'un à l'autre. 11 avait suffi de quelques points de rapports dans des opinions naturellement émises de part et d'autre, dans le cours d'un de ces avant-propos pendant lesquels on semble chercher quelque terrain on donnera à parcourir à la conversation. On avait d'abord parlé de voyage; ensuite on parla d'art. Cécile, qui avait promené son mignon brodequin dans toutes les cités classiques, racontait les impressions recueillies sur sa route. Protêt écoutait sans trop comprendre les récits de la voyageuse, qui n'avait point emprunté son enthousiasme dans

— SUles amplifications tarifées des cicérone ou des guides-Ri-

chard, et de temps en temps le sabotier donnait par politesse un signe d'assentiment. Lazare prêtait à ses discours mieux que l'attention polie qu'un homme bien élevé accorde à la parole d'une femme. Dans les remarques de Cécile à propos de ses visites dans les principaux musées de l'Europe, elle avait parlé de certaines écoles et de certains maîtres, non point d'après le ouï-dire traditionnel, et son admiration s'exprimait autrement que par des formules empruntées au dictionnaire des lieux communs artistiques. Lazare trouvait dans ses jugements une conformité de goûts avec les siens propres; il s'étonnait de rencontrer une femme, qu'il supposait frivole et ne sachant que parler chiffons, porter dans ses discussions, devenues presque sérieuses, des jugements qu'il irouvait d'autant plus sensés, qu'ils s'appareillaient parfaitement avec ses propres idées. Pendant que Lazare causait ainsi avec son amie, Âdeline semblait un peu dépitée de se trouver mise à l'écart d'une conversation où l'on traitait de choses un peu trop abstraites pour qu'elle y pût prendre part. Cécile, qui l'observait, ramena habilement la causerie sur des sujets qui permettaient à sa compagne d'y prendre part.

La fille du sabotier prit alors une brillante revanche du silence qu'elle avait dû garder pendant la première partie du diner, et comme Cécile, qui connaissait le répertoire de ses connaissances, lui donnait complaisamment la réplique pour qu'elle. en pût faire montre, Adeline se révéla tout à coup à Lazare sous un aspect qui lui avait échappé jusqu'ici. Adeline n'était point, comme il l'avait supposé, une

rustique enfant frottée par hasard d'un vernis d'instruction; elle ne s'en était point tenue à la lettre de ce qu'on lui avait appris, son intelligence avide en avait pénétré l'esprit. Cette attention, qu'elle attirait à son tour, animait davantage la jeune fille, devenue rouge de plaisir en voyant l'étonnement qu'elle causait à l'artiste, qui se trouva tout à coup obligé, pour lui répondre, de modifier lui-même le langage qu'il avait l'habitude d'employer avec elle. En écoutant sa fille parler tour à tour avec Cécile et Lazare, répondant sans hésiter jamais, et sans affectation, sanspédanterie, ne se laissant point arrêter par les contradictions, paraissant les provoquer au contraire, et finissant par ranger les contradicteurs à son impression personnelle, le bonhomme nageait dans l'extase. Plus la discussion s'éloignait hors de la portée de son intelligence, plus le langage s'élevait à la hauteur des idées, moins il comprenait, plus il était fier de son ignorance et se glorifiait béatiquement, du triomphe de sa fille. Il n'y avait pas jusqu'à la Madelon qui , en faisant le service, s'arrêtait tout èbaubie, en écoutant les belles choses que disait sa maîtresse. Protat se renversait alors sur sa chaise , et , montrant Adeline du doigt à la servante immobile, il semblait lui dire 'm clignant les yeux : — C'est elle qui parle! c'est pourtant elle ! Il y eut un instant où Lazare, à propos d'une discussion historique relative à un monument voisin, commit une erreur de date qui fut relevée par Adeline. L'artiste avoua son erreur et applaudit à la rectification. Cet hommage rendu à la science de sa fille mit le comble à l'orgueil du sabotier. Il attira l'artiste auprès de lui et lui dit tout bas

à Foreilte : — Qu'est-ee quo vous voulez, nous ne sommes pas do force!

Comme on en était arrivé au dessert, et au moment où la Ifadelon dressait sur la table le beau gâteau doré qui avait été deviné par la friande convoitise de Zéphyr, l'apprenti, ayant terminé le déménagement de Lazare, parut lui-même sur le seuil de la salle à manger. Désignant le gâteau à l'artiste, qui était précisément occupé à le partager, Zéphyr par baissait lui rappeler sa promesse par un expressif coup d'ceil. Voyant que tout le monde était de bonne humeur, et le bonhomme Protat particulièrement, qui débouchait avec circonspection une vieille bouteille de vin réservée pour les grands jours, Lazare pensa que l'apprenti ne serait point mai accueilli, et lui fit signe de s'approcher :

— Père Protat, dit le peintre au sabotier x plccé de façon à ne point voir son apprenti, je me suis permis de faire espérera Zéphyr qu'il aurait du dessert, et le voici qui vient me sommer de tenir ma promesse. * .

Protat tourna brusquement la tète, fronça le sourcil, et regardant le jeune garçon avec une sévérité déjà voisine de la colère :

— Ah ! te voilà, petit gredin, nous avons un compte à régler depuis ce matin.

Et, s'étant levé précipitamment de table, il prit l'apprenti par le collet et Ventraina rapidement dans le jardin. Cécile, Adeline et Lazare, restés seuls, se regardèrent, profondément étonnés de cette brusque sortie.

— Qu'arrive-t-il encore? demanda Lazare.

— Qu'a donc fait ce pauvre garçon? ajouta Cécile.

— Je ne sais pas, répondit Adeline vaguement inquiète. Au même instant, la porte s'ouvrit, Zéphyr rentra, et

courut se réfugier auprès de Lazare. Derrière l'apprenti rentrait le sabotier... Tout le monde s'était levé.

— Monsieur Lazare i s'écria Zéphyr en prenant l'artiste par le bras.

— Eh bien I fit celui-ci, que me veux-tu?

Le jeune garçon paraissait en proie à-une grande agitation, tout son corps trembla U, ses lèvres étaient blanches et serrées, la sueur ruisselait de son front et de grosses larmes roulaient sur ses joues.

— Monsieur Lazare, reprit-il avec un accent où l'indignation se mêlait à la douleur, dites done que je ne suis pas up voleur.

-nfi ce mot, tout le monde se regarda.

— Eh bien! dit Protat, justifie-toi. Et le sabotier versa dans son assiette une poignée d'argent qu'il avait tirée (te sa poche. Explique- moi la possession de cet argent; où l'astu pris?

— Je ne l'ai pas pris, répondit Zéphyr.

— Non, père Protat, ajouta Lazare d'une voix ferme, cet argent appartient à votre apprenti : c'est le fruit de son travail.

— De son travail ! répliqua le sabotier avec étonnement; quel travail, s'*il vous plaît? Entendons-nous, monsieur Lazare, continua le père d'Adeline avec gravité... vous vous intéressiez à ce drôle, et je vous ai laissé faire; mais, cette fois, c'est sérieux?

— Très-sérieux, plus que vous ne pensez, répondit le

peintre. Zéphyr a gagné cet argent, et Ta gagné honorablement.

— Ah! pardi, s'éerk le sabotier, je sois curieux d'apprendre comment. — Et Protat se rassit à sa place.

Lazare raconta à son hôte comment il avait découvert le talent de l'apprenti, et expliqua ainsi la possession de l'argent trouvé dans sa chambre : *— Cest le prix des ouvrages qu'il vend au marchand de Fontainebleau, dit-il.

Celte révélation n'eut point le résultat que paraissaient eu attendre l'accusé et celui qui se constituait son- défenseur. Protat commença par nier le talent de son apprenti ; il prétendit que Lazare était victime d'un mensonge, et que Zéphyr était incapable de rien faire de ses deux mains.

— Il vous en donnera la preuve I dit Lazare.

— Eh bien! s'écria Protat, s'il est vrai qu'il sache travailler, et qu'il tire un gain de son travail, c'est un gredin ; son argent ne lui appartient pas davantage.

— Aussi votre apprenti avait-il l'intention de vous le restituer quand la somme aurait été plus forte, répondit l'artiste, qui commençait à se passionner un peu.

Protat revint alors à sa première idée : il maintint que Zéphyr était hors d'état de faire usage d'un outil ; mais au même instant un démenti lui arriva sous forme de preuve. Pendant le débat qui s'était prolongé entre Lazare et Protat, qui avait longuement, pour justifier sa colère, raconté à Cécile l'histoire de son adoption et des bienfaits dont il avait comblé l'apprenti, celui-ci s'était brusquement isolé dans un coin ; ayant pris d'une main un gros bâton qui étail dans a salle, il eu tailla le manche avec son couteau ; au bout

d'une demi-heure de travail, et comme son maître l'accusait d'ignorance, l'apprenti lui présentait par le manche le bâton de houx, qui faisait depuis longtemps sur ses épaules l'office d'exécuteur des hautes colères de Protat.

— Si j'ai menti, monsieur Protat, dit Zéphyr en tendant le dos, tuez-moi tout de suite avec ça, et que ça finisse.

Les yeux du sabotier s'étaient portés sur le manche du gourdin. La poignée, largement ébauchée, représentait deux serpents enroulés. Si rapidement que cette ébauche eût été exécutée, le résultat atteint n'était pas ordinaire; l'enlacement des deux reptiles avait un aspect effrayant d'abord, et d'une vérité inquiétante.

— Eh bien ! oui, dit Protat, c'est gentil. Et il se retourna du côté de Zéphyr, auquel il parlait d'un ton déjà radouci.

— Ce tfest pas seulement gentil, répondit Cécile, qui avait examiné ce travail improvisé, c'est un petit chef-d'œuvre, et pour avoir pu faire cela en aussi peu de temps, il faut que votre apprenti soit un artiste véritable.

— Bah ! répliqua le sabotier, à quoi ça peut-il être utile? Et Adeline, qui à son tour admirait l'œuvre de Zéphyr

avec une admiration naïve, interrompit son père : — Tout ce qui est beau est utile d'une certaine façon ; mais bien des choses utiles ne sont belles d'aucune, dit la jeune fille.

Complimenté par tout le monde, et même par son maître que sa fille avait forcé à se rendre à l'évidence; flatté par Cécile qui mêlait à ses louanges ces câlineries féminines qui exercent une si grande influence sur l'amour-propre, Zéphyr subissait pour la seconde fois dans cette journée .'assaut de l'orgueil. Pendant que Lazare expliquait au sa-

■s 880 ■« betier qu'il était nécessaire dans l'intérêt futur du jeune garçon qu'il vint à Paria, ayant soin d'observer à Protat qu'il n'aurait aucune dépense à faire, l'apprenti, dont l'imagination allait en avant en attendant qu'il pût jouir des réalités, s'enivrait au son des paroles qui lui promettaient un avenir de gloire et de fortune. Pendant que Lazare causait avec le sabotier, Adeline regardait l'artiste dont le geste et la parole s'animaient toutes les fois qu'il parlait de sa profession; et dans cette attention de sa jeune amie, Cécile, qui l'observait, crut bien remarquer que ce n'était pas seulement la curiosité qui rendait Adeline aussi attentive ; la jeune fille, en effet, était sous le charme de la voix de Partiale.

Un fait puéril vint fixer les doutes que Géeile avait pu concevoir. Dans un moment où Adeline pensait n'être pas aperçue, elle jeta par-dessus son épaule le pelage (Fun fruit resté dans son assiette, et presque en même temps se pencha avec vivacité vers le parquet, regardant avec une visible inquiétude l'espèce d'arabesque que cette pelure avait fermée dans sa chute. Cet acte en apparence insignifiant avait un sens pour Cécile, instruite de cette superstition amoureuse que les jeunes filles emploient en province pour savoir si elles seront aimées de celui qu'ailes aiment* L'oracfe est favorable lorsque la pelure, en tombant, fac-siffiite par un certain arrangement de lignes, la première lettre au nom de la personne qui l'interroge. Alors tfest quVm est aimé ou près de l'être. Si la configuration forme un autre caractère, il doit au contraire être considéré comme la première lettre du nom de celle qui occupe la pensée de celui

auquel on a songé en consultant l'oracle; qui par ce moyen vous indique une rivale. En se livrant à ce jeu innocent, Adeline n'avait pas été heureuse à son désir. A sa question . l'oracle n'avait pas répondu par un À, et toute pensive elle regardait machinalement la pelure de sa poire qui était retombée arrondie en forme de G. Cécile, qui avait observé toutce petit manège d'Adeline sans paraître y prendre garde, surprit le double regard dont celle-ci l'ehveloppa ainsi que Lazare* Elle ne dit rien, mais elle sourit. Adeline aperçut ce sourire et pâlit de nouveau. En ce moment Protat regardait sa fille, qui regardait fixement Lazare. Cécile marcha sur le pied d' Adeline par-dessous la table et posa en même temps un doigt sur sa bouche. La fille du sabotier pencha la léle, se sentit devinée, et murmura on elle-même : —

— Allons 1 tout le monde sait inon secret... il n'y a que lui qui ne le devine pas. — Pendant toutes ces petites scènes muettes, Zéphyr se berçait dans ses espérances ambitieuses, alternant ses regards entre Adeline et le gâteau, ce fameux gâteau qui le préoccupait aussi vivement depuis qu'il l'avait vu mettre au four* Protat le tira brusquement de sa muette extase.

— Eh bien, mon garçon, lui dit-il, c'est Convenu: puisque M. Lazare prétend que tu pourras y devenir quelque chose, tu iras à Paris. Tâche de faire un jour fortune avec tes petits talents, et si tu deviens plus tard un grand homme, rappelle-toi ton père adoptif qui t'aura appris un bon état.

— Comment donc ça ? fit Zéphyr ?

— Dame ! sang doute... n'es-tu pas mon élève.

, Comme le dinar était achevé depuis longtemps, toute la

compagnie sortit pour prendre l'air dans le jardin. C'était la fin de l'un des jours les plus brûlants de l'année. L'air, attiédi par les haleines du soir et le voisinage de la rivière, s'imprégnait des arômes de certaines fleurs qui semblent conserver leur parfunupour la nuit, comme le rossignol qui réserve ses plus beaux chants pour l'heure des étoiles. Sur les eaux du Loing, claires, rapides et murmurantes, flottait une vapeur blanche et légère, diaphanisée par la naissante clarté du croissant de la lune. Dans les roseaux qui bordaient la rivière, les rainettes commençaient leur concert nocturne et monotone, et préludaient comme des musiciens qui se donnent l'accord. Les buissons qui clôturaient le jardin et les herbes qui bordaient les allées se constellaient de tremblottantes illuminations de vers luisants: Protat, appelé chez le notaire du pays pour un rendez vous, était sorti à la fin du repas, laissant Lazare avec les deux femmes. L'artiste et ses compagnes demeurèrent pendant quelques minutes sous l'impression que leur causait le calme de cette soirée pacifique. Par discrétion, et pensant que les deux amies pouvaient avoir à causer, Lazare s'était retiré et fumait sur un banc éloigné. La voix de Cécile le rappela bientôt..

— Monsieur, lui dit-elle, il nous arrive de l'autre côté de l'eau une délicieuse odeur de foin. On a fauché la prairie qui est en face. Adeline et moi nous avons envie d'aller nous asseoir sur les meules. Auriez-vous la complaisance de nous passer de l'autre côté?

Lazare fit entrer les deux femmes dans le bachot, le détacha du pieu où il était amarré et commença à ramer. — »

Je vous proposerais bien de faire une promenade, leur dit-il, mais la navigation est très-difficile, surtout dans celte partie, où la rivière est tellement obstruée par les herbes, que M. Protat assure qu'une anguille pourrait s'y noyer. — Et, comme pour justifier son dire, au même instant le bachot s'arrêta au milieu des herbages flottants, et Lazare éprouva quelque difficulté à dégager ses avirons embarrassés. — C'est là que Zéphyr a manqué se noyer, hier, et moi avec lui, dit-il.

Cécile sentit Adeline tressaillir auprès d'elle. — Quoi ! dit-elle après que Lazare, qu'elle avait interrogé à propos de cet accident, lui eut raconté la tentative de l'apprenti, si jeune, uti enfant presque, il songeait à mourir ! Sait-on quelle raison a pu le pousser à cet acte de désespoir ?

— Zéphyr est un être très-singulier et très-mystérieux, répondit l'artiste : il ne dit pas ses secrets, même à ses amis.

— AhJ s'écria Cécile en aidant Adeline à descendre sur le sable fin et blanc où le bachot venait d'aborder, pour un personnage aussi mystérieux, ce monsieur Zéphyr est bien étourdi, et s'il ne dit pas son secret, il aide au moins à le deviner.

— Comment cela? demanda Lazare étonné.

— Sans doute, continua Cécile, puisqu'il l'écrit. Et, au vif rayon de la lune, elle indiqua, au bout de son petit pied, des caractères formés par des cailloux rapprochés les uns des autres, de manière à composer très-visiblement deux noms : celui de Zéphir et celui ff Adeline.

Pour la seconde fois de cette journée, celte étrange manie venait de trahir le secret de l'apprenti.

— Ma foi, mignonne Adeline, dit Lazare à celle-ci de. tncurée toute pensive devant cette révélation soudaine, c'est la vérité, Zéphyr...

— - Zéphyr est amoureux de toi, continua Cécile en ser- | rant le bras de son amie. *

— Quelle folie ! balbutia-t-elle pour dire quelque chose.

— Mais, ajouta la jeune femme, c'est à cause de cela qu'il voulait mourir sans doute; et c'est avant d'accomplir son projet, qu'il écrivait ton nom sur le sable, à côté du sien, au bord de cette rivière où il aurait pu rester sans le dévouement de M. Lazare, qui a été à son secours, Et cela ne te touche pas un peu ?

— Ah! dit Adeline naïvement, quand j'ai vu M. Lazare tomber au milieu de ces herbes dangereuses, ça m'a fait » un bruit autour de la tête, comme si je m'étais noyée moi- | même ; aussi, quand je l'ai vu reparaître... je lui ai .été bien j reconnaissante. , '

~ De ce qu'il n'était pas mort en sauvant Zéphyr, lui

glissa Cécile à l'oreille.

— Mademoiselle Adeline, interrompit l'artiste, vous savez le secret de cet enfant, mais feignez de l'ignorer et n'en parlez pas à votre père. J'ai quelque influence sur voire apprenti, j'essaierai de le guérir de cette folie; d'ailleurs il va me suivre à Paris, et quand il ne vous verra plu» auprès de lui tous les jours, il reviendra à des sentiments plus raisonnables : l'absence est un bon remède.

Mais intervint Cécile, qui se plut à taquiner un pen 80fl amie, en môme temps qu'elle voulait aussi pénétrer dans a pensée du jeune homme. — Qui sait, •dit-elle, si AdcM

spubpita être oubliée? Zéphyr eit bien jeune, mais il cessera d$ r$trç ; il possède déjà un talent qui pourra grandit éga« legient* Le soin de son avenir va vous être confié, monsieur Lazare. Si Adelifie, qui ne dit rien parée qu'elle n'ose pas parler peut-être, vous disait : « Au lieu de me faire QUblier, faites au contraire qu'il pense à moi; entretenez dans le cœur de Zéphyr cet amour, dont il m'a déjà donné une si grande preuve ; faites qu'il devienne le mobile de son ambition, et, quand il sera un homme, qu'il vienne me demander à mon père. *

«•» Quant à moi, je ne m'y refuserai pas, madame, répondit Lazare avec une grande franchise, ceci est entre nous. Mais si mademoiselle Adeline veut endosser les paroles que vous venez de dire, j'aurai le plus grand plaisirà m'y conformer, d'autant plus, ajouta-t-il en riant, que j'avais la même intention, et qu'en découvrant ce matin le talent de ce garçon, en même temps que je découvrais son amour, — car c'est une vraie passion qu'il éprouve, —je m'étais intéressé doublement à,lai, et je m'étais proposé de le servir dans ces deux ambitions. Mignonne Adeline, consultez votre petit cœur : vous êtes une adorable enfant, toute remplie d'excellentes qualités ; personne ne vous aimera mieux que cet être, pour qui vous ayez été une révélation de la bonté humaine, pour qui vous avez été une raison de vivre et une raison de mourir. Voulez-vous que je travaille et le fasse travailler à faire disparaître toutes les inégalités qui vous séparent, et voulez-vous que je le rapproche de vous par l'intelligence, comme il s'est déjà rapproché lui-même par le cœur? Enfin voulez- vous me répéter ce que madame

disait à l'instant : — Rendez-le digne de moi? — Je vous jure que f aarai pour Zéphyr les soins et l'amitié qu'on a pour un frère, ne serait-ce que pour acquérir un jour le droit de vous aimer vous-même comme une sœur.

Pendant que Lazare parlait ainsi, Cécile, qui tenait la main d'Adeline dans la sienne, s'aperçut que cette main devenait glacée.

— Taisez-vous, monsieur, dit Cécile à voix basse, elle va se trouver mal. — Et la jeune femme entraîna avec elle son amie toute chancelante.

— Brute, double brute que je suis ! murmura Lazare quand il se trouva seul; j'avais oublié que cette petite m'aime; chacune de mes paroles a dû lui faire une blessure au cœur. Allons, décidément, — ajouta-t-il en se laissant tomber paresseusement sur une meule de foin, — je commence à craindre que le mariage de Zéphyr ne reste à Pétat d'utopie.

Lazare était doué d'une organisation nerveuse ; mais, possédant une grande puissance de volonté, il était parvenu à dominer ses émotions. Toute sensation vive, pensait-il, est un amoindrissement de l'intelligence, et un artiste doit commander à ses impressions, ou ne s'abandonner qu'à celles qui peuvent servir à l'étude. — Ce système qu'il n'avait pas inventé, Lazare l'avait au moins exagéré en vivant réfugié dans l'égoïsme de l'art, passion unique, seule préoccupation qu'il ait eue, et qui lui avait fait sacrifier, non pas sans peine d'abord, les plaisirs et les jouissances de la jeunesse. Par suite de cette habitude, il refoulait sans effort toutes les aspirations étrangères p cet art, clans lequel }

savait, par conpensation, trouver un dédommagement aux privations volontaires qu'il s'imposait. La vue d'un beau site, la contemplation d'un chef-d'œuvre le jetaient dans des ravissements qui se prolongeaient pendant des jours entiers ; la sensation qu'il avait éprouvée se répercutait comme un .son reproduit par les mille bouches de l'écho. S'il avait pu dompter la nature, il lui avait été impossible de la vaincre entièrement, et quand ces rébellions se produisaient, selon le hasard de quelque influence imprévue, il devenait d'autant plus accessible à l'émotion, qu'il ne s'y abandonnait point familièrement. Quelle que fût la nature de ses impressions, elles étaient d'autant plus vives, qu'elles avaient été contenues. Ces accidents, qu'il ne regrettait pas, renouvelaient pour ainsi dire l'atmosphère de sa pensée ; c'est pourquoi sans doute il appelait cela « donner de l'air à son cœur, qui sentait le renfermé. » Déjà, depuis quelques instants, il avait ressenti des symptômes avant-coureurs d'une de ces sortes de crises ; cela lui était facile à remarquer par la brusque séparation qui s'établissait alors entre l'homme et l'artiste. Ainsi, en admirant ce coin de paysage baigné dans une ombre transparente, il ne lui était pas venu à l'idée de chercher dans cet effet un point de rapport avec tel ou tel tableau, telle ou telle école; il s'était livré simplement au charme de l'heure et du lieu. À cette disposition .sentimentale, vint se mêler ensuite un long enivrement, causé par les pénétrantes odeurs qui se dégagent du foin nouvellement fauché, et, selon les natures, provoquent des irritations soudaines, ou causent un état de langueur qui, sans que l'on sache pourquoi, amène les larmes aux yeux.

Cet enivrement, Lazare commença à en sentir tes effets. Gomme il était déjà trop tard pour qu'il pût s'y soustraire, il s'en allait malgré lui sur la pente d'une rêverie douce, pleine de tableaux Confus, peupléô d'apparitions rapides, — vieux souvenirs, jeunes espérances; — mais dans tous ces tableaux, dans toutes ces apparitions, qui se succédaient, un tableau se reproduisait obstinément, une figure reparaissait sans cesse. Lazare se voyait dans son atelier, auprès de son chevalet; par sa fenêtre ouverte, il apercevait ce paysage des bords du Loing, tel qu'on le* voyait deâ fenêtres du père Protat. Dans cette même prairie où il faisait ce rêve, il voyait Àdeline comme il pouvait la voir en réalité dans ce même instant, assise auprès de cette meule ; elle lui faisait signe de loin, et lui montrait un petit enfant qui se roulait dans le foin en poussant des cris joyeux.

— C'est extraordinaire î s'écria Lazare en se levant tout à coup ; mais il ne m'en arrive jamais d'autres ave^ces diables de meules. Je ne peux pas respirer deux minutes une poignée de ces herbes sans que cela me donne sur les nerfs.

Comme il faisait cette remarque, il aperçut Adeline qui s'avançait d'un autre côté au bras de Cécile. -* Parbleu I pensa Lazare, Zéphyr a décidément bon goût. Adeline est gentille au soleil, charmante à la lampe, mais elle est ravissante au clair de lune.

La fille du sabotier, pressée par son amie et prise d'ufl soudain besjln d'épanchoment, venait de lui faire ses confidences à propos de Lazare. En écoutant ce récit, Cécile s'était intéressée à cet amour et semblait s'étonner que

Lazare, qui avait dû s'en apercevoir, s'y montrât aussi ind fférent. — Après cela, pensait-elle intérieurement, c'est •un honnête homme, et ne voulant pas d' Adeline pour femme, il ne veut pas, heureusement pour elle, y songer autrement.

— Et ton père sait ton inclination ! avait repris Cécile: mais alors c'est très-imprudent à lui de conserver ce pensionnaire, il aurait dû trouver un prétexte pour l'éloigner.

— Ton arrivée lui a fourni ce prétexte, répondit Adeline tristement. Voilà déjà M. Lazare hors de la maison.

— Ce n'est point être dehors que de pouvoir y venir tous les jours, comme il va continuer à le frire, et d'ailleurs, quand je serai partie, il reprendra sa chambre. Il faudra que Je parle à ton père à ce propos.

— Oh! non, je t'en prie, fit Adeline avec supplication. Quel danger y a-t-il à ce que M. Lazare reste chez nous, puisqu'il ne m'aime pas et ne pense à moi que pour me souhaiter la femme d'un autre ?

— Mais, reprit Cécile, à propos de cet autre, tu aurais dû tout à l'heure faire une expérience sur M. Lazare. Qui èait ? Il ne t'aime pas peut-être parce qu'il ignore que tu frimes !

— Quelle expérience? demanda Adeline.

«*- Écoute, lui dit Cécile, il n'est pas trop tard pour tenter cette épreuve. M. Lazare te demandait tout à l'heure si tu Voulais qu'il se chargeât de rendre un jour Zéphyr digne d'être ton mari : va-t'en lui dire que oui^ et fais-lui comprendre que, si tu n'as pas répondu tout de suite, c'est que tu étais gênée par moi. Va, je t'attendrai. Observe l'effet que

tes paroles produiront sur M. Lazare; tu m'en rendra compte. Tu ne comprends rien à cette manœuvre, innocent* que tu es ! C'est ce qu'on appelle de la coquetterie. Oi M. Lazare sait que tu l'aimes...

— Comment le saurait-il? demanda Adeline. Je ne le lui ai jamais dit.

— Eh! ma chère! s'écria Cécile, tu embaumes l'amour. Et elle poussa son amie dans la direction où elle avait aperçu Lazare. Adeline était partie, résolue à suivre ce conseil ; mais, arrivée devant Lazare, elle manqua de courage.

— Tiens ! c'est vous, mignonne Adeline J lui dit l'artiste, assez étonné de la voir toute seule. Où donc est voire amie?

— Je l'ai quittée un instant exprès pour venir vous parler, dit la jeune fille.

— A moi ? fit l'artiste.

— Monsieur Lazare, continua Adeline très-vite, vous êtes parti ce matin sans mettre vos guêtres de cuir pour aller en forêt ; c'est bien imprudent. Comme il a fait trèschaud cette année, il y a beaucoup de vipères. La semaine passée, il y a encore eu un fendeur de lattes piqué ; il a failli en mourir. Prenez donc bien garde. Songez donc I s'il vous arrivait un malheur...

Et il y avait tant d'inquiétude dans cette recommandation faite d'une voix tremblante eu pour révéler

le sentiment qui la dictait, si Lazare n'en avait point été instruit.

— Merci, chère filfe, dit-il à Adeline en la prenant familièrement par la taille, comme il avait l'habitude de le faira.

Il allait l'embrasser sur le front, mais il s'arrêta tout à coup, et, portant doucement à ses lèvres la main de la jeune fille, il lui dit : — Je ne veux point que vous soyez inquiète à cause de moi, Àdeline, et je prendrai des précautions... Merci.

Adeline s'échappa et retourna auprès de Cécile.

— Eh bien! lui demanda celle-ci, et notre épreuve?

— Ah ! ftWAdeline, qui n'y songeait déjà plus ; puis, affectant un air triste, elle répondit: Eh bien! il n'a pas eu l'air étonné du tout.

— Mais il m'a semblé qu'il te baisait la main ; est-ce une habitude entre vous ?

— Non, fit Adeline ; quand il m'embrasse, c'est devant mon père, et sur le front, comme les enfants.

— Eh bien ! ma chère, en te baisant la main, il t'a traitée comme une femme ; c'est déjà un changement. Fais semblant de t'occuper de Zéphyr, tu en verras sans doute bien

d'autres.

En parlant ainsi, elles allèrent ensemble rejoindre l'artiste,

qui était debout sur le rivage, regardant l'eau couler, occupé machinalement à compter les étoiles qui s'y reflétaient, tandis que sa pensée retournait en souvenir à ce rêve singulier qu'il avait fait dans le foin.

— Nous allons rentrer, dit Cécile en se dirigeant vers le bateau, dans lequel elle fut s'asseoir avec sa compagne.

Un brusque mouvement de Lazare fit un instant incliner l'embarcation; c'était justement près de l'endroit qu'il avait désigné en parlant du sauvetage de l'apprenti.

— Prenez garde, vous allez nous noyer, fit Cécile. Et,

aprcs avoir sauvé lé futur, vous ne pourrez peut-être paà sauver la fiancée!

— Pardon, dit Lazare, je ne éôfflpfends pas.

— Mais, continua Cécile, Adèline ne vous a donc rien dit tout à l'heure? Elle m'avait cependant quittée pour aller vous annoncer qu*elie acceptait vos propositions relativement au je, ne sculpteur.

— Hein? fit l'artiste étonné; c'est vrai, mignonne, vous consentez ?

— Mais parle donc! dit Cécile tout bas & Adelinô.

— Dame! reprit celle-ci, si ce pauvre garçon m'aime tant que ça I

— Tu as raison, ma fille, il faut aimer qui nous aime, dit son amie.

Comme Adeline allait répondre. Lazare imprima une si brusque impulsion à son aviron, que le taquet se brisa* et la rame lui échappa des mains pour s'en aller à la dérivô.

— Au diable! s'écria l'artiste avec un accent d'humeur.

— Tu vois, tu vois, murmura Cécile à l'oreille de son amie, ii est fâché de la nouvelle.

— Est-ce que nous allon? rester au milieu de l'eau ? Je vais appeler le gamin, dit Lazare avec impatience; il viendra nous rejoindre dans le bachot du voisin.

— Quel gamin ? demanda Cécile.

— Eh ! parbleu, Zéphyr.

— C'est juste, continua l'amie d'Adeline ; c'est bien le moins qu'il se dérange pour sa femme.

— Ce n'est pas la peine, fit Adeîine rendue joyeuse par la mauvaise humeur de Lazare. La gaffe est dans lo bateau.

— Nous voilà tout à l'heure dans le courant, reprit Io jeune homme, du même ton bourru ; nous n'en sortirons qu'à la rame.

— Ah ! fit Àdeline en riant, je suis un peu marinière, moi — Et, s'emparant de la gaffe, elle repoussa doucement Lazare en lui disant : — Allez vous asseoir, je vais vous ramener au port, et en deux minutes.

En effet, elle avait fait atlérir le bachot au pied du jardin de son père. L'apprenti se trouvait précisément au débarcadère

— Donne-moi la main, lui dit Adeline, que je descende, — Et elle serra doucement et visiblement la main que Zéphyr lui avait tendue.

— Monsieur Lazare, dit le jeune garçon à l'oreille de Parliste en l'arrêtant au passage, vous ne savez pas une chose? mademoiselle Adefine vient de me caresser!

— Va-t-en au diable 1 répondit le peintre. — Après avoir rapidement souhaité le bonsoir au sabotier, revenu de son rendez-vous, Lazare se retira sans adresser une seule parole à Adeline, que ce brusque départ, en dehors des habitudes du pensionnaire, rendit à la fois heureuse et fâchée.

— Parbleu! murmurait l'artiste en regagnant son nouveau domicile, on a bien raison de dire que le cœur des femmes est le royaume du caprice. Cette girouette aux yeux noirs a-t-elle assez vite tourné du non au oui? Bah! qu'elle épouse ou non Zéphyr, le principal était qu'elle ne songeât plus à moi ; elle commence à m'oublier, il faut raideràfinir

!«• pr«*«* «le village^

Comme il entrait à la Maison-Blanche, auberge qui sert en même temps de café, la salle était encore pleine de monde, et Lazare remarqua qu'en le voyant paraître, les groupes rassemblés autour des tables chargées de pichets arrêtaient leur conversation, qui semblait très-animée. Cette interruption fut de courte durée. Lazare ayant pris sa clef et son flambeau, quitta la salle pour monter à sa chambre. Dès qu'il eut disparu, les buveurs recommencèrent à arroser d'une aigre piquette les aigres propos que faisait naître la chronique scandaleuse du village.

L'intérieur de la maison Protat était particulièrement sur le tapis. Malgré les précautions prises pour assurer le mystère des événements dont cette maison, la veille, avait été le

théâtre, la malignité publique, ayant trouvé un texte à glose dans la tentative de Zéphyr, n'avait point voulu croire entièrement aux rapports des parties intéressées à réduire cet événement aux simples proportions d'un accident. C'est chose rare, du reste, qu'on puisse dépister les soupçons d'une meute de curieux et d'oisifs qui flairent la prochaine curée d'un scandale. On avait donc secoué la tête dans le village, lorsque Madelon avait essayé de donner le change à ceux qui l'interrogeaient. Un détail rapporté par le garçon de la mairie, qui avait porté chez M. Protat la boîte de secours pour les asphyxiés, vint d'ailleurs combattre les dénégations de la servante du sabotier. L'employé avait remarqué autour des jambes de l'apprenti le cercle tracé par les cordes auxquelles Zéphyr avait attaché les deux grosses pierres qui avaient rendu son sauvetage aussi difficile. Ce témoin avait en outre ajoutéqu'en arrivant sur les lieux, il avait trouvé tous les gens qui entouraient le noyé, — et particulièrement le père Protat et le désigneux — très-bouleversés. Quant à la demoiselle (c'est le nom que les gens de Montigny donnaient à Adeline), elle était quasiment comme morte. Cette inquiétude si naturelle que le danger couru par l'apprenti avait fait naître, les méchantes langues la détournaient du sens naturel. Le suicide prémédité ne fut plus même contesté, et les conjectures commencèrent à se grouper autour de cet événement.

Pendant toute la journée, on n'avait parlé que de cela dans le village, les hommes aux champs, les femmes au lavoir. Protat n'était pas aimé dans le pays, peut-être parce

qu'il était de tous les habitants celui qui possédait le plus de bien, et qu'il s'en montrait un peu vain. Sa fierté paternelle n'était pas non plus étrangère à cet oloigneraen.t qui j ne laissait point passer une occasion pour se manifester par une petite hostilité.

Quant à Adeline, c'était véritablement de la haine que la pauvre enfant avait fait naître, sans s'en douter, depuis son retour dans le village. Toutes les commères du village savaient aussi bien qu'elle-même le compte des robes de soie qu'elle avait dans sa commode. On connaissait le nombre de ses bijoux, on citait la finesse de son linge, qui excitait à la bis l'admiration et l'envie, quand Madelon venait le battre au lavoir; et il n'y avait point de railleries dont elle ne fût l'objet, à cause de la dentelle qui bordait ses oreillers» Plus que tout le reste, ce luxe innocent amenait sourdement sur sa tête une haine envieuse, absurde et brutale, qui n'attendait qu'un prétexte pour éclater.

La tentative de l'apprenti fît luire le premier éclair de cet orage qui menaçait Protat et sa fille. Au moment où Lazare venait de rentrer, les gens rassemblés à la Maison-Blanche devisaient bruyamment, comme nous l'avons dit, à propos de cet événement. Zéphyr, comme on l'a pu voir ailleurs, n'avait jamais excité grande sympathie dans le village. A l'époque où Protat l'avait adopté, au lieu de lui savoir gré de cette action charitable, on l'avait quasiment raillé; un plaisant avait même dit, en faisant allusion au vilain museau de l'orphelin, que Protat l'avait sans doute recueilli pour aller le montrer dan3 les foires, comme un animal curieux. Aussi, le brutal système d'éducation employé par le

sabotier avec son apprenti, n'avait jamais encouru le blâme;

On trouvait cela ftmt naturel qu'il le battît pour le faire

travailler. Seulement, quand on entendait Zéphyr pous3er

des cris sous une correction un peu vive, les femmes du

village disaient à leurs enfants : Si tu n'es pas sage, on va

Renvoyer chez le père Protat ; ausâi le sabotier avait-il,

parmi les marmots, une réputation de croquemi'aine. Un

enfant ne l'eût pas approché à vingt pas dans la rue, eût-il

eu d'ailleurs les mains pleines de morceaux de sucre.

Mais, dans les circonstances actuelles, une réaction s'opérait

en faveur de l'apprenti, que son suicide rendait intéressant.*

Les craintes manifestées la veille par le pèrejl'Àdeline

commençaient à se réaliser. Ceux qui s'étaient commis les

juges instructeurs de l'accident tombèrent d*accord que les

mauvais traitements qu'il endurait dans cette maison avaient

poussé Zéphyr au désespoir, et pour appuyer cette opinion,

mille révélations mensongères vinrent l'une après l'autre

transformer en persécution préméditée, en tortures de tous

les jours et de toutes les heures, l'existence de ce pauvre

infortuné. L'un assurait que l'apprenti couchait dans une

cave, sur de la paille qu'on ne lui changeait que tous les

ans. Un autre disait qu'on ne lui donnait pas à manger tous

les jours, et que sa nourriture était tellement immonde,

que le cochon du père Protat tf en aurait pas voulu. Un autre

affirmait avoir entendu le sabotier menacer son apprenti de le

tuer; c'était le môme que Protat avait failli étrangler quinze

ans auparavant, pour avoir dit qu'il n'aimait passa fille. Tous

ces mensonges étaient d'autant plus dangereux, qu'ils étaient

présentés avec une perfidie qui avait des apparences de vé*

rite, et qu'au nombre de ces témoignages, la malveillance évoquait des faits dont quelques-uns, gtagérés avec art* avaient cependant en eux-mêmes un principe d'exactitude. Au milieu de la soirée, l'enquête villageoise avait idéalisé Zéphyr en victime. On le comparait à Gasprvd Hauser, dont la complainte était collée sur l'un -des murs de la Maison-Blanche. Quant à Protat, parmi les termes que sa conduite inspira au chorus d'indignation, plus feinte que sincère, cette qualification de bourreau d'enfants, qu'il avait redoutée, ne lui fut point ménagée. Une%version encore «plus malveillante que tout ce qui avait été dit jusque-là, fut Introduite, dans le groupe irrité, par un jeune homme qui venait d'achever une partie de billard et vint se mêler aux buveurs. C'était un clerc du notaire de Monligny, que son patron avait renvoyé tout récemment. Ce garçon, espèce de beau fils campagnard, était le point de mire de toutes les coquetteries villageoises. Il avait remarqué Adeline à l'église, où il allait le dimanche exprès pour elle, aux fétçs des villages des environs où le sabotier conduisait sa fille, et il avait essayé assez grossièrement de faire comprendre à celle-ci qu'il la remarquait. Adeline n'avait pas compris ou n'avait pas voulu comprendre. Cependant le clerc, qui s'appelait M. Julien, — on disait le beau M. Julien dans tout le pays, — ne s'était point désespéré. Adeline était dans le village la seule fille qui eut l'air d'une demoiselle; il était, lui, le seul homme ayant apparence d'un monsieur. Dans l'imagination du clerc, son castor blanc et son habit noir devaient être une irrésistible attraction pour le chapeau de paille et la robe de soie d' Adeline.

Plusieurs fois il s'était présenté chez Protat, dont son patron faisait les affaires, pour demander un renseignement ou une signature. Mais, comme il avait soin de choisir pour faire ces visites le moment où le sabotier était hors de sa maison, il avait rencontré Adeline seule et avait essayé vainement de la captiver par quelques madrigaux à l'instar des bals de Paris. Un jour, c'était à la fête de Montigny, M. Julien vint inviter Adeline à danser. Malgré la répugnance que le clerc lui inspirait, la jeune fille avait accepté; mais, comme le beau clerc s'était permis de lui serrer la taille et de lui presser les mains plus qu'il n'était besoin pour les nécessités de la figure, elle l'avait laissé au milieu du bal achevant parmi les quolibets du quadrille les fioritures un peu aventurées de son pas de cavalier seul. En outre, comme ses attentions pour la fille du sabotier avaient blessé les autres jeunes filles auxquelles il ne prenait plus garde, le beau M. Julien ne put trouver une seuje danseuse. Cette mortification publique avait fort irrité son amour- * propre, et il avait conservé rancune à Adeline. Tel était le personnage qui vint subitement se mêler aux récriminations que le sabotier était en train de soulever.

— Hé! dit M. Julien en s'asseyant familièrement parmi les buveurs, il y a bien d'autres choses' qui se passent dans la maison du bord de l'eau { et il paraît que l'aventure de V abruti (on désignai} quelquefois Zéphyr sous ce nom) se rattache à celle de la demoiselle.

Cette simple préface avait resserré le groupe des auditeurs autour de M. Julien, qui se mit à narrer, avec toutes sortes de restrictions encore plus compromettantes que des affir-

mations, une de ces fables dans lesquelles celui qui parle met dans la bouche d'un on anonyme tous les propos dont il ne veut point endosser la responsabilité. Cette fable, habilement tissée, donnait à entendre que le petit Zéphyr avait découvert une intrigue entre la demoiselle et le désigneux qui. depuis deux ans, venait passer les étés à Montigny, et que, pour se venger de la fille du sabotier, qui était aussi dure qu'elle était arrogante et méprisante pour tout le monde, V abruti avait dénoncé au sabotier le secret qu'il avait découvert. Mais Protat, au lieu de s'en prendre aux deux coupables, avait fait éclater toute sa colère sur leur dénonciateur. Pour empêcher l'abruti d'aller jaser, il lui avait fait de telles menaces que celui-ci, croyant que son maître voulait le tuer, s'était sauvé dans le jardin, où Protat l'avait poursuivi, et c'était alors qu'il était tombé dans l'eau.

— Mais, interrompit quelqu'un, on prétend qu'il avait des pierres aux jambes quand on l'a tiré de Peau, ce qui indique que c'est par exprès qu'il s'est noyé.

Ce détail semblait faire avorter l'anecdote racontée par le clerc, mais il tourna la difficulté. — Puisque le petit s'est jeté dans l'eau pour échapper aux coups de bâton, c'est bien comme Un suicide. Et d'ailleurs, ajouta-t-il, je répète ce qu'on dit. N'ai-je pas entendu répéter tout à l'heure que le sabotier, que son pensionnaire et la Madelon elle-même étaient comme des fous quand ils ont cru que le petit gar çon était mort? La demoiselle n'était-elle point sans connaissance? Eh bien ! est-ce que tout cela ne se rapporte pas avec ce qu'on dit, et n'est-ce pas une confirmation de l'a-

vcntnro que ce brusque changement de logis du désigneux, qui arrive d'hier seulement dans sa maison du bord de l'eau, plie bagage et s'en vient demeurer à Taubergc.

— Mais ce monsieur n'est pas en pension ici, dit le propriétaire de la Maison- Blanche ; il ne doit qu'y coucher. 11 a cédé sa- chambre île là-bas à une dame qui est descendue chez Prolat.

— Parbleu! continua le clerc, c'est un prétexte; il y a bien assez de logement chez le sabotier ; mais il a pensé que le départ de son pensionnaire ferait taire les propos, au cas où l'aventure s'ébruiterait, ce qui ne peut pas manquer d'arriver, ajouta-t-il avec conviction en regardant ses auditeurs qui n'en étaient déjà plusà discuter la vraisemblance de ces insinuations.

— Tout ça, dit l'un, tout ça pourrait bien devenir du vilain.

— Eh! fit le clerc, tel que ça est, ce n'est déjà pas beau.

— Toutes ces mijaurées-là, ajouta un autre en parlant d'Àdeline, finissent mal. Avec ses manières et ses toilettes de princesse, on devait bien se douter que le premier qui lui en conterait...

— Oui, — reprit un troisième, père d'une fille idiote et difforme,— l'esprit qu'on donne aux filles ne sert qu'à leur faire faire des bêtises.

— Ah ça, il ne voyait donc pas clair, le père Prolal ?

— Eh! fit le clerc, il n'y a, comme dit le proverbe, de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, d'ailleurs c'est un homme dur au gain. H n'est déjà pas trop chrétien, mais

il se ferait juif pour un écu de cent sous. Jô l'ai vu à l'étude se disputer comme un chien avec mon patron pour le prix des actes ; il trouvait le moyen de faire réduire le tarif. Il gagnait gros chaque année avec le désigneriez ; car vous pensez bien que celui-ci ne marchandait pas.

— Parbleu 1 interrompit l'un des buveurs avec un rire cynique, on lui donnait de bons morceaux. C'est qu'elle est bien tournée, la demoiselle, quoiqu'elle soit pâle et mignonne comme un Jésus de cire.

— ' Et d'ailleurs, reprit le clerc en continuant à souffler sur sa mèche, en supposant que le bonhomme ait. voulu se fâcher, la demoiselle, qui le fait tourner comme un tonton, aurait bien su l'en empêcher.

— Ça, c'est vrai, dit une voix; c'est honteux qu'une fille fasse aller son père comme celle-là fait aller le sien. Ma foi, elle lui dirait d'aller chercher la lune, je crois bien qu'il se mettrait en route.

— Elle ne lui aura pas demandé tant hier, poursuivit M. Julien; Protat voulait que le pensionnaire quittât la maison tout à fait, mais elle exigea que son amant continuai à venir y prendre ses repas.

— Elle ne craint donc pas de se compromettre ?

— Elle sait qu'elle est riche, et trouvera toujours un mari pour son argent.

— C'est vrai; elle doit avoir de quoi : le sabotier est bien dans ses affaires et s'agrandit tous les jours.

— Dame, reprit M. Julien en portant le dernier coup, Protat est d'autant mieux dans ses affaires que vous êtes mal dans les vôtres, et qu'il s'agrandit au fur et à mesure

que tous vous amoindrissez. Ainsi, sans que vous vous en " doutiez, il y aura plus d'un de vos écus, dans la dot de ' sa fille ; c'est pour pela qu'elle est si insolente avec les vô- "" très. — Et M. Julien révéla aux paysans les mystères de k ] l'étude de son patron ; il leur expliqua que tels emprunts contractés par eux dans des instants de gêne avaient été IT*: fournis par des prête-noms du sabotier, qui employait des ;:: tiers pour se montrer plus dur à l'intérêt, et plus impitoya- ;~ ble quand le défaut de remboursement autorisait des poursuites qui amenaient des expropriations.

,n —Vous vous étonniez, continua le clerc, que c'était tou- !I jours Prolat qui rachetait vos terres; cela n'était pas surr- prenant, il les rachetait à lui-même, puisque Vos prêteurs, Mortelct, de Nemours, et Campiaigne, de Fontainebleau, 11 étaient ses- prête-noms. Et vous savez combien de temps ces *•• messieurs mettaient entre un non remboursement et un £ protêt...

— Pas cinq minutes de plus que la loi accorde, dit un * paysan dans les vignes duquel le sabotier récoltait son rai* : sin. Et comme il faisait monter l'intérêt, quand il consen- ' tait un renouvellement !

— Ah l oui, reprit un autre, la rente aurait pu manger-le capital.

: Ces révélations, mensongères comme tout le reste, con- - tenaient cependant une certaine dose de vérité. Protat, tourmenté, par le besoin de s'agrandir, comme tous les paysans qui trouvent toujours que la récolte est meilleure dans le champ du voisin que dans le leur, avait deux ou trois fois, pour mettre que borne à sa marque à quelque

vigne d'un ban rapport, fait prêter des sommes à son propriétaire, sachant que l'hypothèque deviendrait plus tard son bien. L'hostilité dès gens de Montigny contre le sabotier n'svsit guère jusque-là d'autre cause que la jalousie que lçur inspirait sa prospérité, comparée à leur gêne. Mais les récits de M* Julien transformèrent ces mauvaises disposa lions demeurées passives en une haine qui se trouva justifiée à leurs yeux en apprenant que la fortune du sabotier était faite de leur ruine, te clerc devina que eette malveillance, habilement envenimée, ne demanderait pas mieux, si l'occasion était offerte, de devenir active. Après avoir irrité les bas instincts de la jalousie, mêlant avec beaucoup d'adresse la médisance à la calomnie, il poursuivit en irritant la passion la plus vive et la plus brutale de ces hommes qu'il méditait de faire les instruments de sa rancune contre Adeline, il éveilla leur intérêt. ~~ Parbleu I dit-il en ^adressant à deux ou trois de ceux qui se croyaient plus particulièrement victimes des spéculations du sabotier, c'est malheureux pour vous, que vos terres soient devenues ia propriété de Protat : d'ici à quelque temps, il y aura un beau coup à faire. — Il leur expliqua alors qu'il était question, secrètement encore, d'un embranchement de chemin de fer, qui devait traverser la vallée du Loing, et, exagérant les prix que la compagnie concessionnaire accorderait pour les terrains compris dans lç tracé, il redoubla leurs regrets de n'être plus possesseurs de ces terrains, et leur haine pour Protat qui allait profiter de ce bénéfice. — Vous devriez essayer de racheter au sabotier, leur dit-il : il ne se doute de rien et voudrait se débarrasser de ces pièces du Petit-Str*

rat*, qui sont d'un pauvre rapport. Depuis quelque temps, les capitaux abandonnent le sol pour retourner dans l'industrie,^d'où les événement politiques les avaient éloignés, Il est vrai que Protat, qui n'est pas pressé, tiendra la dragée haute : je sais qu'il a déjà refusé de vendre, ne trou-* vant pas ua bon prix : c'est un obstiné qui ne se déciderait à perdre que s'il était pressé par quelque circonstance,

— Gomment ça? dit un des paysans en «'accoudant sur la table.

— Oui, demanda un autre, qu'est-ce qui pourrait, lui qui est si dur, le rendre coulant au contrat?

— Dame, continua négligemment M* Julien, je ne sais pas au juste, moi : une circonstance majeure qui lui force* rait la main, un événement imprévu, qui l'obligerait à quit» ter le pays.

— Pourquoi s'en irait-il? tout son bien est par ici.

— Il y a des cas où l'intérêt est obligé de céder devant la nécessité.

— Supposons, par exemple, — je prends celui-là, parce que nous l'avons sur la main, que l'aventure de la demoiselle avec le désigneux...

— Mais est-elle bien sûre cette histoire-là? interrompit l'un des paysans pris soudainement d'un doute.

— Laisse donc aller M. Julien, reprit l'autre qui, plus rusé que son compagnon, voyait sans doute venir \ô clerc.

— Je ne m'engage pas à prouver l'histoire, moi, reprit M. Julien. Les affaires de la demoiselle ne me regardent pas, vraie ou fausse ; j'envisage seulement le résultat qu'un éclat pourrait avoir. Si mademoiselle Protat se trouvait

compromise, c'est une personne trop fière pour rester dans le pays, et elle forcerait sans doute son père à le quitter. Dans ce cas-là, le sabotier, qui ne pourrait pas emporter sa maison et ses terres avec sa honte, serait obligé de vendre, et, se trouvant pressé de réaliser, il pourrait, comme vous disiez tout à l'heure, se montrer plus coulant au contrat.

— Et vous dites, monsieur Julien , reprit l'un des paysans, que l'embranchement doit passer dans mes pom mes de terre?

— Dans vos anciennes pommes de terre, répondit le clerc. — Mais, ajouta-t-il, vous* comprenez que si Protat est forcé de vendre mal, au moins ne vendra-t-il qu'au comptant.

— J'entends bien. Voilà précisément le guignon; je n'ai pas le sou.

— Pourquoi n'emprunteriez-vous pas à votre cousin le maréchal-ferraut de Sorques? Vous pourriez lui promettre une part dans le bénéfice de l'affaire du Petit-Barau.

— Eh 1 répondit le paysan, vous savez bien que mon cousin a été forcé de quitter Sorques à cause d'un charivari que les jeunes gens ont donné à sa fille qui s'était laissée séduire par un militaire.

— C'est vrai, répliqua tranquillement M. Julien en frisant sa moustache, je l'avais oublié.

— Eh mais ! s'écria tout à coup le cousin du maréchal, il en pend autant au nez du père Protat quand on saura dans le pays le déshonneur de sa fille. Avec ça qu'elle n'est pas aimée, la demoiselle. Je vais vendre mes seigles du

chemin de Larcbant pour être prêt à racheter mes trois arpents du Petit-Barau quand le sabotier prendra ses cli ques et ses claques.

Les deux autres villageois trouvèrent une autre combinaison pour arriver au même but.

— Permettez, permettez, reprit alors M. Julien, sachant que sa meute était trop bien lancée pour revenir sur ses pas. Vous allez vite en besogne. Les malins propos qu'on fait courir sur le compte de la demoiselle n'ont peut-être aucun fondement.

— Ah bath ! reprit l'un des paysans, c'est une bégueule finie, qui met des dentelles à ses oreillers et même à ses tor chons, quand nos filles vont en loques.

— On peut être coquette et être honnête, continua le clerc, la demoiselle a le moyen de paraître.

— Tiens, avec nos écus. Son père est un gredin qui nous a ruinés ; vous-même, vous en êtes convenu.

— Halte-là, fit M. Julien avec une certaine hauteur, j'ai dit que Protat vous prêtait sur hypothèque, comme tous les prêteurs, et que, son argent ne lui revenant pas, il avait retenu les garanties ; c'est parfaitement légal.

Comme un trait qui s'échappe sans bruit de l'arc qui l'a lancé, tout ce qui avait précédé avait été dit de cette demivoix basse doucereusement sifflante et persuasive qui est l'organe de la calomnie. Chacune de ces paroles, enveloppées de restrictions sournoises, M. Julien les avait déta chées lentement, une à une, sans que rien dans son attitude pût inspirer le soupçon d'un ressentiment personnel, fin entreprenant la justification des personnes contre les-

quelles il venait dtoctter l'jrritatiop, |q colère eUa haiae, U changea brusquement de façons et parla haut, ostensible*ment; comme pour se préparer des témoignages auxquels il en appellerait pour s'isoler de toute participation maiveiljante aux projets de vengeance qu'il venait d'indiquer. Une fois la mine chargée, et sûr de l'explosion qu'elle ferait un jour ou l'autre, le clerc prenait ses précautions pour se mettre à l'abri des résultats. Si grossière que fût cette manœuvre, elle avait été opérée avec assez de subtilité pour échapper «ux remarques des hôles de la Maison-Blanche, qui oublièrent le rôle de dénonciateur que' M. Julien venait déjouer auprès d'eux, pour ne plus voir en lui qu'un défenseur de Protat et de sa fille. Aussi le clerc se retira~t-il de l'assemblée en mordant sa moustache avec satisfaction, et jetant avant de sortir un regard sur la nombreuse batterie de cuisine de la Maison Blanche, il murmura à voix basse : — Voilà des instruments qui ne se doutent pas que je leur ai préparé de la besogne pour un de ces jours.

La vipère*

fendant que cette conspiration se tramait contre eux sans qu'ils s'en doutassent, Lazare et Adeline, qui ne dormaient ni l'un ni l'autre, voyaient obstinément passer et repasser dans leur pensée tous les détails des petites scènes dont la prairie aux foins avait été le théâtre pendant ta soirée. La découverte de son nom tracé sur le sable auprès de celui de Zéphyr n'aurait peut-être point suffi, en d'autres circonstances pour faire croire à la jeune fille que l'apprenti était amoureux d'elle; mais la révélation de Lazare ne lui laissait aucune incertitude. Elle s'expliquait ainsi le suicide de l'apprenti et la visite domiciliaire qu'un pressentiment jaloux l'avait poflssé à faire dans, ses tiroirs. Cependant sa pensée, trop pressée d'aller en avant, s'arrêta à peine sur cet amour de Zéphyr. Elle ne trouvait pour lui dans son

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