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cœur que cette sympathie fraternelle qui avait fait naître l'amour du jeune garçon. Un peu de pitié se mêlait peutêtre à celte sympathie, lorsqu'elle songeait que l'apprenti souffrait les maux que lui faisait souffrir à elle-même sa passion méconnue ; puis, en se rappelant l'avenir nouveau qui allait prochainement se préparer pour Zéphyr, elle pensa que son amour, né de l'isolement, s'éteindrait dans les agitations d'une existence où toute chose deviendrait pour lui une distraction. C'était là tout ce qu'elle lui accordait, à cette heure même où l'apprenti était encore ému par le serrement de main d'Adeline. On sait#quelle inquiétude causait à la fille de Protat, la veille même, la crainte que l'artiste ne fût instruit des sentiments qu'elle éprouvait pour lui. L'intimité qui semblait exister entre le peintre et Papprenti ne lui permettait plus d'avoir de doute. En révélant son amour à Lazare, Zéphyr avait dû nécessairement révéler tout ce qu'il avait découvert de son secret à elle, qui d'heure en heure, depuis deux jours, devenait le secret de tout le monde. Cependant la crainte d'avoir été pépétrée par l'artiste alarmait déjà moins Âdeline. Cela lui faisait une situation plus nette vis-à-vis de lui. Les circonstances qui avaient fait connaître à tous ceux qui l'entouraient sa passion pour le pensionnaire la délivraient du pénible soin qu'elle prenait constamment de veiller sur elle-même, et de plus elle gagnait des confidents ; déjà même, elle trouvait des auxiliaires : n'était-ce point en suivant les avis de Ce* cile qu'elle avait amené l'artiste à manifester une mauvaise humeur qui, selon son amie, était un indice favorable pour sa passion?
Pendant qu'Adcline cherchait en vain le sommeil, Lazare éprouvait lui-même de la difficulté à trouver du repos. Quand il fermait les yeux, c'était pour recommencer le rêve qu'il avait fait le soir dans la prairie aux foins. Avec l'obstination particulière aux songes nés sous l'empire d'une idée qui vous préoccupe vivement, ces visions se reproduisaient fidèles et précises, évoquant les mêmes tableaux où se projetait toujours le doux visage d'Adeline. Lorsque Lazare se réveillait, malgré lui, son imagination ressaisissait les images qui avaient semblé lui échapper dans le sommeil. C'était comme un livre qui se rouvrait de luimême au chapitre interrompu. Il y eut dans cette nuit un instant où l'artiste confondit les impressions du rêve avec celles de ia réalité. Troublé par le chant d'un coq voisin, il se surprit à dire, en se dressant sur son lit : — Il faudra que je recommande à la Madelon de bien fermer le poulailler; ce maudit oiseau empêche mon Adeline de dormir. — Et s'apercevant alors qu'il était seul dans une chambre de la Maison-Blanche, il s'emporta violemment contre les lit3 d'auberge dans lesquels on ne peut pas dormir, et surtout contre les meules de foin qui vous font rêver de sottises.
Le lendemain, pour chasser toutes ces idées, qui commençaient à le dépiter contre lui-même, il sortit de la Mai* son-Blanche avec l'intentiez d& travailler toute la journée. Après son déjeuner, il se mit en route pour la forêt, un peu contrarié que Ton eût envoyé Zéphyr en commission à Fontainebleau, ce qui le mettait dans la nécessité de porter lui-même tous ses ustensiles. — Au moins, dit-il à la Madelon, quand il reviendra, envoyez-le me retrouver : je
testerai toute ta journée à la Mare>auœ-Fèe$ ou dans les environs,
Pendant tout le temps que le déjeuner avait duré, Lazare avait remarqué que madame de Livry était restée sérieuse, Àdeline pensive, et que le père Protat n'avait ni bu, ni tinangé, ni parlé autant qu'à son habitude. Au moment où il franchissait le seuil de la porte, il se trouva en face d'Àdelinô. Comme il lui avait peu parlé pendant le repas, et qu'il la Voyait toute triste, il pensa que son silence était la cause de sa tristesse. Il lui dit en passant un petit mot d'amitié, qu'il accompagna d'une caresse familière , mais la jeune fille parut l'écouter sans plaisir. Lazare remarqua quelle avait jeté un rapide regard sur son costume, et que cet examen t'avait davantage attristée. L'artiste eut sur-lechamp Pintnition de ce qui préoccupait Adeline. — Je n*ai pas oublié votre recommandation, mignonne, lui dit-il en frappant sur soft sac; mes grandes guêtres sont là-dedans, et je les mettrai dès que j*entrerai en forêt.
— Vous y avez songé? dit Adeline, rouge de plaisir.
*— Ma foi, répondit simplement Lazare, je pense beaucoup à vous depuis hier, mignonne. — Et il partit, la laissant toiit heureuse de ce mot, que son imagination commença à commenter, et à qui elle faisait dire tout ce qu'elle aurait souhaité entendre.
Lazare avait traversé rapidement le pays, sans remarquer que son passage dans la grande rue de Montigny faisait mettre sur leur porte tous les gens qui n'étaient pas aux champs, et qui, se le montrant les uns aux autres, se réunissaient en groupe pour causer à voix basse. 11 ne prit
point même attention à la façon singulière dont l'avait salué M. Julien, qu'il rencontra à la porte de la Maison-Blanche. Gomme il était arrivée la mare et traversait le plateau pour descendre dans, la Gorge-au-Loup, où la veille il avait remarqué un beau motif d'étude, l'un des paysagistes qu'il avait déjà vus la veille, le propriétaire de la chienne Lydie, salua Lazare, qui passait auprès de lui ; celui-ci s'arrêta, et ils échangèrent quelques mots. Tout en parlant, Lazare avait jeté un regard curieux sur l'étude du paysagiste. Son premier mouvement fut de se frotter les yeux et de regarder autour de lui. On comprendra en effet Pétonnement que dut lui causer la singulière métamorphose que le paysagiste, faisait subir au site qu'il avait choisi pour modèle. À l'exception des premiers plans, tout s'était modifié sous le pinceau de Y élève d'après nature. Là où croissaient les granda chênes du dormoir, il avait mis des pins d'Italie, ouvrant leur parasol ; les ronces du Buis son-aux -Vipères s'étaient métamorphosées en aloës et en cactus ; les vaches qui pâturaient dans le voisinage s'étaient transformées en buffles et en grands bœufs blancs hautement encornés, — comme on en trouve dans les provinces du midi. Les tranquilles horizons de la Brie champenoise s'étaient enrichis, dans ce tableau, d'une foule de monuments où l'architecture grecque découpait l'azur du ciel entre les colonnades de ses temples.
— Voilà un beau lieu et une grande nature, dit Lazare à son confrère. Et il étendit la main pour désigner le paysage au centre duquel ils se trouvaient.
— . Sans doute, répliqua le jeune homme très-sérieuse-
ment; mais cela manque d'élégance f les lignes se heurtent, se brisent, se confondent sans grâce, et puis les horizons sont pauvres. Aussi j'ai fait, comme vous voyez, quelques heureuses additions.
— En effet, dit Lazare, vous avez mis la Madeleine dans le fond.
— Non, c'est le temple de Minerve. Ce portique ajoute
beaucoup de noblesse aupaysage.
— Oui ; mais, continua Lazare, cela nuit à l'exactitude,
qui est bien quelque chose, et, par exemple, cette carrière que l'on aperçoit d'ici est, telle qu'elle est, une belle chose
à copier. Voyez-vous ce prodigieux coup de soleil qui fait brèche dans le massif de chênes, et pénètre à toute vigueur dans ces éboulements de pavés que vomit la montagne éventrée. Les rayons qui tombent d'aplomb sur la pierre blanche ressemblent à une pluie de javelots lumineux qui se viendraient briser sur une cuirasse d'acier, et vont mettre le feu aux bruyères, roussies et roses; ma foi, c'est trèsbeau, et surtout c'est à sa place.
— J'ai remarqué l'effet, dit le paysagiste; mais des pavés, c'est bien vulgaire ; de la bruyère, c'est bien commun; aussi je compte remplacer cela par des ruines antiques avec des lauriers-roses.
Lazare salua rapidement son confrère, et continua sa route. Gomme il descendait , s'aidant de son bâton ferré, Tune des pentes ravineuses qui conduisent dans la gorge voisine, il aperçut un autre peintre qui émondait avec une serpe les bas rejetons d'un grand chêne posé en travers du chemin, au-dessus duquel son feuillage s'étendait comme
un pont de verdure. — Que diable fait donc ce monsieur avec sa serpe? se demanda Lazare. Est-ce qu'il échenille les arbres? — Au même instant, il entendit un craquement dans la membrure du chêne, et une branche détachée du tronc roula sur le sol avec fracas. — Est-ce assez comme cela? criait le peintre à la serpe en se tournant du côté où l'un de ses confrères, une main abaissée sur les yeux, semblait de loin examiner l'effet produit par cette taille.
— C'est assez, répondit-il.
Lazare, qui s'était approché de lui, demanda naïvement la raison de cette mutilation dont il ne comprenait pas le motif.
— Ce chêne est d'un très-beau style, comme vous pouvez le voir, répondit le paysagiste ; mais il y avait une branche d'un dessin malheureux. C'était comme un membre cassé qui pendait le long du corps. Nous l'avons amputé; aussi vous voyez comme il a gagné. On dirait un des hôtes majestueux de la forêt de Dodone.
— Mais, monsieur, lui dit Lazare, nous sommes dans la forêtde Fontainebleau et pas à Dodone. Si cette branche vous déplaisait, il fallait ne point la couper et la laisser pour les autres.— Une dernière surprise l'attendait à l'endroit même où il fut s'installer. Deux autres élèves de cette école grecque étaient occupés à faire la toilette d'une masse de rochers. L'un armé d'une petite raclette, enlevait les végétations moussues, si riches de couleur quand le soleil les a brûlées, et qui étincellent comme des écrins lorsque la pluie les arrose. Â l'aide d'un petit balai, le second paysagiste repoussait au loin les débris de cette tonte. Lorsque les deux ro-
chers apparurent aux regards, privés de leur épaisse et verte fourrure» avee leur couleur grise et leurs angles nus* les deux paysagistes se frottèrent les moins avec une satisfaction apparente. Lazare s'Informa auprès d'eux de la raison qui les avait fait agir ainsi. On lui répondit que c'était pour mieux apprécier le style des blocs qui disparaissait sous la mousse. Cette raison partait du même principe : c'était le dédain absolu de la variété et de la vérité dans la nature, sacrifiées à la recherche d'une forme exclusive»
— Mais, dit Lazare à ses deux voisins, tout à l'heure vous a vies des rochers? maintenant ce ne sont plus que des pierres de taille.
Cependant, ses deux voisins s'étaient mis à leur besogne en même temps qu'il se mettait à la sienne. À la brusque façon dont il attaqua son ébauché* ses confrères s'aperçu* rem bien vite qu'il n'appartenait pas à leur école ; et comme ils avaient prononcé le nom de leur maître, Lazare ne put s'empêcher de s'écrier :
-* Votre maitre a pourtant du talent et a produit de beaux ouvrages» Comment se fait-il?.»
Lazare s'aperçut qu'il avait une BOltise au bout de la langue, et la rentra.
Tout en travaillant* les deux paysagistes entamèrent une conversation à propos des peintres modernes» et, parlant avec cette sécurité convaincue qui n'appartient qu'à fsgno* rance, il n'était sorte de mépris dont ils n'accablassent tous les maîtres dont la manière s'éloignait de celle du leur.
— Dire que dans tous les arts c'est la même chose, pensait Lesare. Il arrive un homme avec un système à lui, nou-
veau ou renouvela, M possède tout ce qui fait l'artiste : t'ina* piratioa qui crée, le labeur qui fonde. Aussitôt se mettent en bande les impuissant et les désoeuvrés, eau* qui n'aperçoivent que ce que les autres ont découvert, et qui on* çore le voient tout de travers Au fur et à mesure que le maître marche en avant, allant du bien au mieux, les élèves ramassent les vieux procédés qu'il abandonne, et vont du mauvais au pire, insultant l'art, d'abord eu voulant en faire, et niant l'existence de tout oe qui n'est pas eux. Heureusement que l'art est grand, et que oea messieurs sont petits.
Mais cette boutade, échappée à un moment de colère sin-i cère que Lazare avait oubliée, il U regretta bientôt, quand il apprit par la conversation des doux autres paysagistes, qu'il n'avait point affaire à des artistes de profession, mais à des amateurs, pour qui Pétude d'après nature n'était qu'une occasion de promenade et un prétexte i s'habiller en gentilshommes artiste»,
Comme Lazare travaillait depuis environ doux heures, il entendit un de sea voisins qui s'écriait ; — Tiens I du
monde.
— Des dames! ajouta l'autre. Et il passa rapidement uno
main dan3 les boucles de ses cheveux, l'autre dans le nœud de sa cravate, et secoua avec son mouchoir la poussière qui couvrait sçs escarpins vernis ; son camarade l'imita entièrealtent.
— Gageons qu'ils vont mettre des gants, murmura Lazare, qui ne s'était point détourné du côté où ses voisins yenaienl de signaler l'arrivée des dafpc$. Mai» tout 9 coup
fl releva la tête en ^entendant appeler. Il aperçut alors en haut du ravin, qu'elles commençaient à descendre, deux femmes qu'il ne reconnut pas d'abord, car leur visage étati caché par leur ombrelle; mais devant elles, et paraissant les guider, marchait un petit personnage qui faisait des signaux et continuait à crier : — Monsieur Lazare, c'est nous, c'est moi.
— Parbleu ! fit Lazare quand Zéphyr fut à sa portée, tu fois bien de le dire, je ne m'en serais pas douté.
En effet, Zéphyr était devenu méconnaissable, et voici pourquoi. Envoyé le matin en commission à Fontainebleau, il avait mis à exécution une idée qui depuis la veille au soir lui trottait dans la cervelle. Rentré en possession des quatre-vingts francs que le bonhomme Protat lui avait restitués quand la source en avait été expliquée, Zéphyr avait employé cet argent à l'achat d'un habillement de monsieur. Ses mauvais habits d'apprenti sabotier lui avaient paru incompatibles avec sa profession future. Traité, la veille au soir, favorablement par Adeline, il avait songé qu'elle prendrait encore mieux garde à lui, s'il apportait dans le soin de. sa personne une recherche à laquelle il n'avait jamais songé jusque-là. Vidant sur le comptoir d'une friperie de Fontainebleau ses économies entières, on l'avait équipé, de pied en cap, d'un costume citadin qui lui allait tant bien que mal, — plutôt mal que bien. — Il avait même acheté des gants ; mais n'ayant, jamais pu parvenir à les entrer dans ses mains, et ne voulant point, d'un autre côté, que ce détail de toilette fût perdu, il avait passé ses gants dans le cordon de son chapeau. II était certaine-
ment emtarf 8ssé' dans celte élégance improvisée , mais il aurait pu paraître encore plus ridicule. Enfin, les gens qui ne le connaissaient pas ne se seraient point retournés pour le voir. U avait même éprouvé un certain dépit de celte indifférence en traversant les rues de Fontainebleau. Mais il fut bien récompensé par la curiosité et l'admiration qu'il excita sur son passage en revenant à Montigny. On l'arrêtait à chaque porte.
— Est-ce cfue c'est le père Protat qui l'habille comme ça, pour faire 'des sabots ? lui demandait-on.
— C'est moi tout seul, avec mon argent, répondit Zéphyr en relevant négligemment le bas de son pantalon pour que l'on pût apercevoir la tige rouge de sa botte vernie.
— Et où prends tu de l'argent? continuaient les curieux.
— Ah ! voilà le secret. Et il ajoutait en clignant les yeux : Il y a bien du nouveau depuis deux jours.
Chacune de ses réponses était longuement commentée. La malignité publique, qui avait mis la maison Protat sous la surveillance d'une police habilement déguisée, tirait une induction de tous les faits qui arrivaient à sa connaissance; Zéphyr, ayant été' rencontré par M. Julien, avait été soumis à un véritable interrogatoire. Il avait, entre autres choses, déclaré au clerc qu'il allait s'en aller à Paris, avec son ami M. Lazare.
L'entrée de Zéphyr dans la maison du sabotier fut un coup de théâtre véritable : la Madelon l'avait appelé mon» sieur. Heureusement pour l'apprenti, le sabotier était absent ; dans le premier moment, il aurait peut-être mis en lambeaux ce fringant costume. Cécile avait ri comme une
folle ; Adeline avait seulement souri. Lés ItyffP habits de Zéphyr semblaient au reste arriver à propos. Adeline ellemême, pour complaire à une fantaisie de soq amie, avait revêtu les vêtements qu'elle portait jadis dans la ipai^pn d* Bellerie, et, du brodequin au chapeau» dans son gentil équipage de demoiselle châtelaine, défiait la critique d'une femme même. Le retour de Zéphyr arrivait à point pour mettre fin à l'incertitude des deux jeunes femmes. Adeline, sachant que Cécile ne connaissait point les «parties de la forêt qui avoisinent Montigny, lui avait proposé èelui servir de guide. Cécile n'avait pas eu l'air de comprendre le véritable motif de cette insinuation» Ce qui les embarrassait, c'était de sortir seules.
— Qui sait 1 avait dit Cécile, nous rencontrerons peut être M. Lazare ; il nous accompagnera pour revenir.
— Oui, ajouta Adeline en rougissant, mais pour aller.et puis nous ne savons où trouver M. Lazare.
— Je sais bien où il est, moi, intervint Zéphyr» Il 9 chargé Madelon de m'envoyer à lui à la mare.
— Si vous allez si loin, dit à son tour la servante, faut louer des ânes; vous pourrez faire un bon tour sans vous fatiguer, et Zéphyr vous conduira.
La proposition agréa à tout le monde, et particulièrement à l'apprenti, qui se voyait pour le retour débarrassé des ustensiles du peintre. On s'était mis en route pour la promenade que la fille du sabotier avait dirigée tout droit au véritable but qui la lui avait fait désirer.
C'est ainsi que ces trois personnes étaient arrivées à la mare, où Zéphyr avait attaché à un arbre les rustiques mou-
Cures, qu'on ne pouvait aventurer dans les ravins de la Gorge-au-Loup.
En reconnaissant Àdelineet son amie, Lazare s'était levé, accueillant les deux femmes avec une politesse également cérémonieuse. Quant à ses voisins, ils avaient sur-lerchamp offert leur siège de campagne pour que les deux dames pus* sent s'asseoir, et épuisaient dans leur attitude le vocabulaire des salutations. Sans qu'il se rendit compte de ce sentiment, Lazare sut gré à ces jeunes gens, qui, dans leur politesse indiscrète, téogoignaient une déférence égale à ses deux visiteuses; eux-mêmes semblèrent avoir pour lui une apparence de considération lestée jusque-là anonyme, et l'un d'eux lui fit tout haut le plus vif éloge à propos de son étude. De ces louanges Lazare se souciait peu; mais comme son confrère les lut adressait en parlant à Adeline, et entrecoupait chaque phrase d'une respectueuse inclination, il éprouvait du plaisir à voir la fille du sabotier prise pour une demoiselle du monde par des gens du monde. Quant à Zéptyr, les artistes gentilshommes ne s'étaient point mépris et avalent échangé un sourire; ils avaient même essayé une plaisanterie, qui fut entendue par Lazare. Il en prit habilement texte, pour présenter l'appr?nti comme un confrère. En deux mots il leur raconta l'histoire de Zéphyr.
— C'est un garçon naïf, leur dit-il, que Part est venu trouver dans la solitude,* il n'a de science aucune et de maître aucun : il est devenu sculpteur comme Giotto devint peintre, et c'est moi que le hasard a fait son Cimabuë. Je l'emmène à Paris. S'il travaille et persévère dans la voie oh la nature Ta mis, il acquierra un talent plus qu'ordinaire, et
peut-être un jour aura l'honneur de mêler son nom au* vôtres dans le livret du salon.
Cette apologie de l'apprenti avait été faite au milieu d'un groupe formé par tous les artistes dispersés dans les environs, qui s'étaient rapprochés des deux voisins de Lazare, leurs amis, afin d'avoir une occasion de se rapprocher des dames.
Parmi les nouveaux venus, il s'en trouvait deux ou trois qui avaient acheté à Fontainebleau des .ouvrages de l'artiste rustique. Ils exagérèrent encore sur ce que Lazare venait de dire à propos de son talent. Ils l'invitèrent à venir les voir quand il serait à Paris. Ils le présenteraient dans les salons et le mettraient en rapport avec la société qui consacre les réputations, et dont l'influence abrège les lenteurs qui retiennent souvent le mérite dans l'obscurité , et ils remirent à Zéphyr leurs cartes, dont la plupart étaient ti-
trées. -
— Remercie- ces messieurs de lqprs bon^ps intentions, dit Lazare à Zéphyr, devenu cramoisi d'orgueil en voyant que des marquis et des vicomtes lui offraient leur amitié; mais quand tu seras à Paris, souviens-toi de ceci, c'est que dans les arts il y a deux choses qui, mal employées, sont plus nuisibles que salutaires : c'est trop de chance et trop de louanges. Quand on commence, trop de facilités émoussent le talent.
— Nierez-vous, monsieur, que, dans les arts comme dans tout, un peu d'aide ne fasse grand bien?
— Ce n'est pas un peu qui peut nuire, c'est trop, -répliqua l'artiste ; et il vaut mieux, en tous cas, arriver par soi*
même, sans autre secours que ceux qu'on emprunte à son propre fonds. Le requérir ailleurs, c'est constater sa faiblesse.
— Mais c'est la théorie de l'orgueil que vous faîtes-là» reprit un autre.
— Orgueil sain, qui préserve de la vanité, continua Lazare, le veux mettre ce jeune garçon en garde ccfotre les précoces séductions de la vogue, — une maladie du talent qui menace tous les débutants. — ■ S'il a de la patience et de la volonté, il pourra faire venir à lui comme à un artiste, sans aller aux autres comme une curiosité. Mais sera-t-il patient?
— J'en doute, murmura Cécile à l'oreille de Lazare; voyez comme il se gonfle.
— Et voyez comme Adeline le regarde, ajouta Lazare avec dépit.
— C'est bien naturel, répliqua la jeune femme ; elle est fière de son fiancé, en attendant qu'elle* soit glorieuse de son mari. .
— Us seront bien ensemble alors, aussi orgueilleux l'un que l'autre.
En écoutant tout ce qui venait d'être dit à propos de Zéphyr, et en voyant cinq ou six jeunes gens confirmer ce qu'elle avait déjà entendu dire du talent de l'apprenti, Adeline en effet le regardait avec des yeux étonnés, et ne dissimulait pas la joie qu'elle éprouvait du soudain changement de fortune de celui à qui elle portait l'intérêt d'une bonne sœur.
— Venez donc nous montrei* la Gorge-au-Loup dans tous
•es détails» dit Cécile à Lazare, dont elle prit le bras avant même qu'il eût osé le lui offrir.
Et elle se mit à marcher devant, fendis qu'Adeline, avertie par un regard de soa amie* prenait de feoh côté le bras de Zéphyr.
Dans cette promenade, où ils suivaient* à travers ronces et broussailles, les sinueux détours du chemin dit de famëieHtt tracé de façon à mettre tour à tour le promeneur devant tous les aspects du paysage, Laaare avait continué à donner à sa compagne des preuves visibles d'un dépit <}ui perçait dans tous ses propos, k chaque instant* il se retournait pour regarder derrière lui Àdeline, qui semblait en* gagée avec Zéphyr dans un entretien trôè-lntime ; mais cette causerie n'avait cependant qUe les apparences de l'intimité, et Zéphyr ne comprenait pas tin mot des propos interrompus que lui tenait la jeune fille, en réalité tort préoccupée du couple qui marchait devant elle. Laaare. croyant que la fille du sabotier causait très-sérieusement avec Zéphyr, s'était mis lui-même à causer de très-près avec sa compagne. Devinant sans doute le motif qui portait Laeare, jusque-là si réservé avec elle, à agir ainsi, madame de Livry donnait assez franchement la réplique à un marivaudage qui l'amusait. L'artiste» eo dix minutes de promenade* fit avec elle plus de frais de galanterie qu'il n'en avait jusquelà dépensé avec aucune femme* il la soutenait pour franchir les crevasses du sol, il se portait au-devant d'elle, courbant les branches qui faisaient obstacle à son passage, il l'avait débarrassée de son ombrelle, de son châle et de son chapeau, qu'il portait gveo une maladresse incroyable»
et, tout en cheminant, allaient de part et d'autre les petits mots et leB peti termines, de telle sorte que Lazare commençait à se dire : — - Voilà une petite dame qui est bien légère ! — Tout ce manège n'échappait point à Adeline, qui était de la part de Zéphyr l'objet de soins absolument pareils à ceux que l'artiste semblait avoir pour son amie, car l'apprenti copiait servilement Lazare dans ses moindres mouvements, et il écartait machinalement des branches qui n'existaient pas, et forçait la jeune fille à lui donner la main pour franchir des crevasses absentes. Tout à coup Lazare se retourna, et aperçuf Zéphyr qui prenait sa compagne par la taille : elle avait glissé sur un amas d'aiguilles de pin, et l'apprenti l'avait retenue.
— Zéphyr , lui cria Lazare , descends un peu là-bas ranger%es affaires, et file à Montigny; nous te rattraperons. ~
— Mais, répondit l'apprenti, je n'ai pas besoin de me charger, puisqu'il y a des ânes qui nous attendent.
— Alors, répliqua l'artiste, va charger les unes, et amèàeles sous le dormoir.
Zéphyr descendit dans la gorge visiblement contrarié. Quant à Lazare, il feignit de ne plus songer à Adeline restée toute seule, et, sans l'attendre, continua sa route avec Cécile, un peu embarrassée des assiduités de son compagnon.
Le même accident qui venait d'arriver à Adeline se renouvela pour Cécile. Elle rencontra les aiguilles de pin qui rendent les chutes si fréquentes dans ces chemins, et elle s'inclinait déjà pour tomber, lorsque Lazare, qui cette fois
copiait Zéphyr, l'entoura vivement dans son bras, et, dans le mouvement qu'il fit pour lui rendre llftjuilibre, la serra contre lui peut-élre un peu plus qu'il n'était nécessaire. Cécile rougit, Lazare allait peut-être en faire autant; mais au même instant arrivait Adeline toute pâle, elle, et si tremblante, qu'elle s'appuya un moment contre un rocher.
— Vous me laissez seule, dit-elle avec un sourire qui était tout un reproche adressé aux deux jeunes gens qui ne purent s'empêcher de le partager d'an regard.
— Je pensais que vous aviez accompagné Zéphgrr, répondit Lazare froidement. -
— Vous ne m'aviez pas dit de le suivre, murmura doucement Adeline.
Lazare fut ému ; il quitta le bras de Cécile, qui le remercia par un signe de tête, en même temps que Lazare lui demandait du regard pardon du rôle qu'il avait exigé de sa complaisance. Ce muet et rapide échange de pensées fut coupé par un cri terrible que venail de pousser Adeline. Voici ce qui était arrivé : distraite par d'autresv idées, la fille du sabotier venait seulement de s'apercevoir que Lazare n'avait pas tenu le promesse qu'il lui avait faite en partant pour la forêt. En effet, quoiqu'il eût débouclé son sac pour se mettre au travail, iL n'avait point pensé à mettre ses grandes guêtres. Dans la même seconde, où elle constatait cet oubli, Adeline aperçut sur le grès du sentier, à deux pas de Lazare et dans la direction qu'elle suivait, quelque chose de noir qui se mouvait en rampant.
— Ah! Lazare, retirez-vous, vile»., une vipère! Lazare, effrayé par ce cri et ne Rehaut dans quel sens
venait le reptile, se porta, au contraire» en avant. Hais au même instant Adeline, plus prompte que lui, mettait son pied sur l'animal avant qu'il ait pu y poser le sien. Soudain, Cécile la vit pâlir et mettre la main sur sa poitrine comme pour contenir un cri de douleur. C'était sur la queue de la bête qu'elle avait marché ; et celle-ci, ayant redressé sa tête, avait roulé la partie supérieure de son corps autour- de la jambe de la jeune fille, qui s'était sentie légèrement piquée. Un double cri de terreur sortit en même temps de la bouche de Cécile et de Lazare. Et celui-ci, s'étant rapidement baissé, avait pris le reptile par te milieji du corps, et, avant qu'il eût pu être pifbé à son tour, lui avait brisé la tête entre sa botte et la terre.
— Mon Dieu! mon Dieu) que faire + Pauvre enfant, s'écriait Cécile en regardant Adeline que l'effroi rendait immobile.
— Ne perdons ni la tête ni le temps, dit Lazare qui était calme, mais pâle comme sa chemise. Et tirant de sa poche un couteau de ^campagne, qui renfermait une petite paire de ciseaux, il les donna à Cécite, qui faisait respirer des sels à son amie.
— Laissez-la évanouie, continua l'artiste; cela vaut mieux pour l'opération que je vais faire. Prenez mes ciseaux et coupez son bas. Moi, je vais examiner l'animal. Je ne sais si c'est réellement une vipère ou une couleuvre, disait l'artiste en baissant la tête.
— Mais Adeline est piquée! voyez... dit Cécile en montrant sur la jambe de son amie un petit point rouge d'où sortait une goutte de sang.
* Aussi VaiS»Je prendre des précautions, terril Lettre en Ufônt de Si poche un petit flacon fermé à Pémeri» Il le remit à Cécile. Quand je vous dirai ! verses, vous répudiez cela sur la blessure que je vais foire» (Test 4e Pateali» Mous en avons toujours etir ftoqs, et Vous voyes que n'est utile. Et Lasare, a'egenftuillant auprès d'Adeline, lui maintint id jambe d'une main, tandis q»e de l'autre il ouvrait le bistouri contenu dans son eôUtetu.
— C'est pourtant etogulier* dit*iL Le point laissé par te piqûre ne s'élargit pas ; il b'y a point le cercle bleuâtre par où commence l'extavaseiûeut du sang ; il n'y fe aucune i&fiatnmation.
— Vous hésitez, fit Cécile agenouillée auprès de lui, le flacon à la taafm
— Oui, j'hésite à la faire souffrir*
Mais tout à coup une contraction troubla la figure d'Ado» Une, jusque-là immobile, maiscataee* et Laiare crut remarquer que sa pâleur augmentait*
— A h I s'écria-t-îl, le poison l • ..
Et en deux coupe de bistouri il ouvrit une légère incision cruciale sur la jambe de la jeune fille. Comme le sang e'é» chappait, Cécile laissait tomber l'alcali que Lasare faisait pénétrer dans la blessure. Le froid de l'acier et la douleur que lui avait causée l'incision rendirent à Adeline l'usage de ses sens.
— Tu es sauvée ! lui dit Cécile.
Adeline, revenue entièrement au sentiment de sa situation, jela son premier regard sur l'artiste* occupé à lui bander la jambe avec son mouchoir.
•- le Réprouve aucun mal, dit-rtie.
— Vous avez souffert, pauvre mignonne, et pourtant ft va falloir souffrir encore.
— Comment? demanda Cécile.
— Ceci n'est qu'une précaution, dit Lazare» Il faut gagner une maison où nous pourrons cautériser la plaie.
Comme tout ceci s'était passé en moins de trois ml» mites, le vacher qui était encore au dormoir, ayant entendu des cris, était accouru,
— Qu'esMe qu'il y a donc? demanda-t-il en voyant le groupe formé par Lazare et les deux femmes.
L'artiste l'instruisit de l'événement»
— Si vous avez tué la vipère, faites-m'en cadeau ; je dirai à l'adjoint que c'est moi qui l'ai détruite, il me donnera cinq sous.
Lazare lui indiqua l'animal.
— Àh bien ) oui, mais il y a un malheur, fit le vacher en examinant l'animal, c'est que ce n'est pas une vipère.
— C'est une couleuvre, s'écria joyeusement Lazare.
— Si c'était encore une couleuvre, ça vaudrait deux sous, dit le vacher en secouant la tôte.
*— Qu'est-ce donc ? demanda Cécile.
— C'est un lanveau; ça ne vaut rien, ces bètes-là.
— C'est donc venimeux ?
•- Hélas! non, monsieur; aussi la mairie ne paie poial pour qu'on les détruise.
Un sourire de joie courut en même temps sur les lèvres d'Àdeline, de Lazare et de Cécile.
— Gomment donc que vous n'aves pas vu que c'était une
bête innocente? continua le vacher, qui retournait t'animât au bout de son bàion.
— Mais mademoiselle a été piquéç, et nous avons en peur.
— C'est pourtant bien facile à reconnaître, ces animauxlà; et quoique la tête de celui-ci soit broyée, on voit bien qu'il n'a pas d'yeux. — Et il jeta le reptile dans un buisson.
— Quelle peur vous m'aviez faite, mignonne! dit Lazare à voix basse, en se rapprochant d'Adeiine.
— Vous me disiez que vous pensiez à moi, -répondit de même la jeune fille. Vous voyez bien que non : si vous y aviez pensé, vous auriez mis vos guêtres, et si vous les aviez eues, je n'aurais pas eu peur, et si je n'avais pas eu peur, je n'aurais pas crié en voyant l'aspic.
— Mais puisque vous t'aviez aperçu, pourquoi avez-vous
marché?...
— Tiens ! répondit Adeliae, vous alliez mettre le pied dessus... vous !...
En entendant ce mot dit d'une manière si simple, et qui révélait tant de dévouement et d'amour, Lazare tomba aux genoux d'Adeline, et, les voyant ainsi, Cécile se détourna comme pour observer l'effet du soleil couchant.
Un quart d'heure après, la caravane était en route. Zéphyr avait voulu reprendre ses fonctions de cavalier servant auprès d'Adeline; mais il trouva la place prise : Lazare menait par la bride l'àne qui portait la fille du sabotier et le dirigeait dans sa marche. L'apprenti s.e consola par ruban-
don que Cccile lui fit de la seconde monture, sur laquelle il fît à Monligny une nouvelle entrée triomphale. Ce retour en commun, avec le pensionnaire du bonhomme Protat, excita encore de nouveaux murmures parmi tous les habitants, qui prenaient le frais sur leur porto*
fte cbarivArl.1
Comme les promeneurs entraient dans la maison da sabotier, Madelon s'avança au-devant d'eux. La vieille servante paraissait affligée.
— Tu ne sais pas, Madelon, lui dit Adeline, j'ai cru que j'avais été piquée par une vipère dans la forêt. — Et elle lui fit le récit de l'aventure.
— Oh ! ma pauvre fille, dit la Madelon, tu ne t'es trompée que dans le nombre : ce n'est pas une vipère qui t'a mordue, c'est vingt, c'est cent. — Et elle entraîna dans sa chambre sa jeune maîtresse, tout effaayée de ces étranges paroles.
Au moment où Lazare, qui entrait le dernier, pénétrait dans la salle à manger, il aperçut Protat qui se tenait ap-
puyé sur la table* te front dans tes moins. Quand il releva la tète, ayant reconnu le pas de son pensionnaire, celui-ci s'aperçut que le visage du sabotier était baigné de larmes et qu'il semblait vieilli d'une année.
— Qu'y a*t-il, père Prêtai ? t'écris Usere, vraiment inquiet.
— Il y a, s'écria la Madelon, qui venait d'entrer soudai* nement, qu'on dit dans le pays..* que vous êtes..»
— Mais quoi dono encore? s'écria Lasare impatienté.
— L'amant de ma pauvre fille ! dit le bonhomme ttrôtat. Après le premier mouvement de surprise indignée que lui
causa cette révélation, Lazare demanda des explications» Résumant dans sa pensée sa conduite antérieure avec Ade- Une, depui&qu'ii connaissait cette jeune fille, il ne pouvait y trouver aucun fait dont la malyeillanoe la plus audacieuse pût s'armer.
— G'est impossible, s'écria-t-il, on n'a point dit cela, ce n'est point cela qtfqp a voulu dire ! Vous vous alarnfez trop vite, c'est un malentendu* un propos isolé d'une jalousie anonyme, excitée par un ruban de plus ou un bout de dentelle. Vos gens de village sont envieux ; un coup de langue est vite donné. Gela n'est pas plus dangereux que la piqûre du lanveau qui nous a tant alarmés dans la forêt, et dont il ne reste plus de trace maintenant.
Mais, en écoutant le récit de l'accident arrivé à sa fille, Protat , qui avait laissé paraître une certaine émotion, répondit avec un accent dont la conviction effraya Lazare :
— Mieux vaudrait peut-être que le lanveau eût été uaô véritable vipère.
— Oh! murmura la Madelon, que cette réponse avait fait frissonner, pensez-vous qu'il souffre, le pauvre homme, p0ur dire des choses pareilles I Et, s'il Ta dit, c'est qu'il les pense, allez!
— Eh quoi ! monsieur Protêt, s'écria Lazare, véritablement épouvanté par ce vœu, mais votre fille serait morte à l'heure qu'il est !
L'attitude, le regard et le silence du père d'Adeline semblèrent confirmer que ce terrible souhait était bien l'expression de sa pensée.
— * Mais, ireprit Lazare, on pourra découvrir celui ou celle qui ont répandu cette abominable calomnie ; on les démasquera, l'innocence de votre fille sera reconnue, proclamée.
— Malheureusement, ce n'est ni à un ni à une que nous avons affaire, c'est à tous, interrompit la servante.
Madelon raconta à Lazare comment elle avait appris les propos qui couraient sur le compte d* & jeune maîtresse. C'était au lavoir, pendant qu'Adeiine et Cécile étaient en promenade. Les mêmes discours qui s'étaient tenus la veille dans le cabaret de la Maison Blanche avaient trouvé un écho parmi les commères qui venaient toatlre leur linge, et toutes ces perfides insinuations s'étaient encore envenimées en passant dans la bouche des femmes. Madelon avait voulu défendre son maître, et surtout sa jeune maîtresse. Elle avait rappelé sa vie isolée, on lui avait répondu: orgueil ; elle avait rappelé sa piété , on lui avait répondu : hypocrisie; elle avait cité son amour pour son père, on lui avait répondu : mensonge, et plus elle avait essayé
do protester contre ces accusations, plus elles étaient devenues irritées et menaçantes. C'est alors qu'elle était rentrée pour avertir Protat de ce qui se passait dans le village. — Ça sent mauvais pour nous dans l'air, ajouta Madelon en achevant son récit. Avec ça que j'ai vu trois pies se poser sur la cheminée de ta maison !
— Superstition! dit Lazare.
La servante secoua la tête. — Si un danger menaçait ma maîtresse, qui donc pourrait la défendre, continua-t-elle, maintenant que son père est abîmé par le chagrin et qu'on ne peut rien tirer de lui, sinon des larmes ?
— Et moi ! s'écria Lazare, ne suis- je pas là ?
— Vous, monsieur Lazare, dit Protat en se levant, il faut que vous quittiez le pays, et tout de suite ! ajouta le sabotier avec colère.
Puis, voyant le mouvement qui était échappé à l'artiste, il ajouta d'une voix suppliante :
— Pardonnez-moi, je n'ai rien à vous dire. Ce n'est pas votre faute, tout.ee qui arrive. Vous êtes venu dans notre pays pour faire votre état. Pourvu que vous trouviez des arbres et des rochers, vous ne pensez pas à autre chose. Eb bien ! alors, ça ne fait rien, n'est-ce pas? d'aller d'un autre côté, — à Ghailly ou à Barbizon. — Les arbres sont bien plus beaux là que chez nous. Il y a là le Bas-Bréau. Si vous n'y allez pas cet été, vous ne le trouverez plus debout Tan prochain. Vous vous logerez chez le père Ganne; tous ces messieurs y vont. Vous rencontrerez des amis. Ce sera bien plus amusant que Montigny. Et puis, le vin est meilleur chez le père Ganne. C'est du bourgogne; moi je ne vous
donne que du gfttinais... mauvaise récolte..., et la pension eal moins chère que chez moi.
Lazare 8e sentait profondément ému en voyant ce pauvre homme qui, au milieu de §a douleur, cherchait encore des subterfuges pour l'éloigner. Il apprécia ses précautions, mais il en fut blessé. Protat le traitait comme un étranger qu'un hôte éloigne de sa maison» menacée d'un désastre domestique.
— Mais, s'écria-t-il, vous croyez donc que je partirais tranquillement? Vous pensez donc que tout ce que j'entends dire ne me révolte pas autant que vous? Vous ne juges donc pas que je puisse vous être utile?
— Utile ! fit le sabotier avec amertume.
— - Oui, reprit Lazare, de cette accusation, la moitié pèse sur moi : j'ai à me défendre.
— Oh ! dit Protat, les jeuûes gens n*ônt jamais à souffrir de ces choses-là. Quand le mal est fait,ils n'ont qu'à en rire, s'ils sont méchants,... ou à plaindre celle qui reste victime, quand ils sont honnêtes comme vous.
— Railler ou plaindre, c'est là tout ce que vous voyez à faire? dit Lazare.
Protat n'entra point dans le courant d'idées que cette réponse semblait lui ouvrir, et de nouveau il supplia Lazare de quitter Montigny. Sa parole était bien une prière ; mais l'accent impératif qui l'accompagnait en faisait pour ainsi dire un ordre. Lazare demeura un moment irrésolu, vit Madelon qui levait les bras, et le père d'Àdeline qui, retombé dans son immobilité désolée, semblait exprimer, aiosi
qu'il avait dit, son dernier mot. L'artiste se rettifc brusquement.
Gomme il regagnait la Moison-Blattchê en suivant le couri du Loing, il rencontra devant le presbytère le ouré de Montigny, qui fermait la porte de son jardin. Laaare avait eu souvent occasion de voir le prêtre dans la maison de son hôte. En passant auprès du curé» l'artiste le salua; mais il remarqua que l'abbé lui rendait son salut avec la stricte mesure de civilité. Cette raideur n'était point dans les ha* bitudes de l'abbé» qui ne refusait pas un bout de conversa* lion ; mais, comme s'il eût paru se repentir de sa réserve* le prêtre fit un mouvement pour se rapprocher de l'artiste. Lazare sembla deviner sa pensée et marcha au-devant de lui.
— Monsieur l'abbé, lui dit-il respectueusement, j'ai à vous parler.
— Et moi aussi, monsieur* répondit le prêtre comme un écho.
Puis, rouvrant îa porte de son jardin, il fit entrer Lazare derrière lui. Sans préambule, l'artiste raconta tout ce qui se passait dans la maison du bord de Peau.
— Je le savais, répondit le prêtre. Tantôt, de mon jardin qui donne sur la rivière, j'ai entendu la conversation du* lavoir.
Aux premiers mots de justification qu'il avait tentés, le prêtre avait arrêté Lazare.
— Je n'ai pas à vous juger, ni vous, ni cette enfant qui pleure sans doule, que j'allais consoler quand vous m'avez rencontré, et que j'absoudrais d'avance au tribunal de la péhilence. Votre présence dans cette maison y a répandu
le deuil ; mais vous êtes étranger au mal que voiu ave* causé : ceux qui en souffrent n'ont aucun reproche à vous faire, et vous-même ne pouvez que les plaindre.
Cette répétition des paroles du père d'Àdeline, qu'il retrouva dans la bouche de l'abbé, frappa Lazare.
— Quoi ! se dit-il, j'ai interrogé le cœur d'un pore, j'ai interrogé le cœur d'un prêtre, et l'un dans sa douleur, l'autre dans sa charité, ne trouvent à me conseiller que la plainte, ce vœu stérile de l'égoïsme ! Derrière moi, je laisse une enfant perdue à cause de l'amour qu'elle a pour moi. Tous les deux connaissent cet amour. Protai l'a deviné j'en suis sûr; le curé en est instruit comme confesseur, je le sens, et tous les deux me disent : Partez ! — Mais monsieur, s'écria Lazare, partir l faire oublier ! cela est tôt dit : oublierai-je moi-môme cette pauvre fille calomniée, menacée par un péril que je sens instinctivement se mouvoir autour d'elle ? Dois-je abandonner Adeline, dont le nom passe à cette heure d'une bouche à l'autre, attaché à une injure, quand c'est à cause de moi que ces injures se répètent, quand c'est à cause de moi que ce danger la menace ? Est* ce mon rôle de fuir comme si j'étais coupable? Mon innocence devient-elle une raison de lâcheté ? Je vous le demande à vous, parole de Dieu ! voix d'honnête homme !
— irotre présence l'accuserait davantage, et vous n'avez aucun droit pour protéger cette jeune fille, répondit le prêtre, un peu ébranlé et cherchant à lire dans les yeux du jeune homme de quel nom il devait appeler l'émotion à laquelle Lazare était en proie. La réponse de celui-ci lui ou leva tous ses doutes.
*— l'aime Adeline, monsieur ! s'écria LàfcâM.
— Vous Paimez, dit le prêtre, dont le visage reflété tihô joi* contenue, et vous me demandez conseil ! ajouta-il en joignant les mains ; mais, pour faire taire toutes ces mauvaises rumeurs qui mettent une tache à son nom, voua n'avez qu'un mot à dire à son père, qui vous enverra tous les deux le répéter devant moi, à l'autel de ma pauvre église.
— Puis, quand il vit que Lazare devenaitsilencieux, la physionomie du curé redevint grave. — Vous ne répondez pas ? lui demanda-t-il.
— Il faut d'aborcKÇue vous m'écoutiez, — fit l'artiste. Et , dans un récit rapide, empreint de cette franche vérité qui va au-devant de toutes les questions et de tous les doutes, il racontra sa vie tout entière, ce qu'il avait été, ce qu'il souhaitait devenir. Le passé, c'était le courage uni à beaucoup de travail; le présent, c'était le travail encore et l'espérance déjà; l'avenir, c'était le travail toujours et un peu de fortune peut-être. — J'ai vécu la vie des jeunes gens de mon fige et de ma profession, dit Lazare ; mais depuis dix ans je me suis gardé le cœur vide, comme si j'avais la prévision de cet amour qui le remplit aujourd'hui. J'aime Adeline, et si j'hésite à la demander pour femme, vous le comprenez, c'est que l'avenir est encore loin, — qu'aujourd'hui il est pauvre, — et qu'Àdeline est riche.
— Eh bien ? demanda naïvement le prêtre.
— Eh bien ! si peu qu'il vaille, en offrant mon nom à la fille de M. Prolat et dans les circonstances actuelles, je n'aurais pas l'air de le lui donner, mais de le lui vendre, et quand
on nous verrait arriver au contrat elle avec 89 dot et moi la pain vide, Dieu sait ce qu'on dirait !
— Laissez dire en bas, mon enfant, reprit le prêtre ; c'est là haut qu'on écoute,— Et, prenant son chapeau, ii se dis* posa à sortir.— Je vais voir Protat, dit-il ensuite, et d'abord sa fille.
— Dites-lui.,., s'écria J,M&re, puis il s'arrêta tout à coup. %
— Si vous ne le lui avez pas cpcore dit, répliqua le curé, je lui ferai connaître que vous l'aimez : si étonné qu'il serti de se trouver sur mes lèvres, c'est #vec joie qqe je me charge de ce message, parti d'un cœur honnête pour être redit à une oreille chaste.
En sortant du jardin od cet entretien avait eu lieu, l'abbé se dirigea vers la maison du sabotier, tandis que Lazara allait l'attendre dans cette mêrpe prairie aux foins, où le veille il avait fait ce rêve dont lp curé allait h$tçr la réalisation.
Comme Lazare traversait le petit pont auspendu qui joint les deux rives du koing, il fut arrêté brusquement par un bruit singulier au milieu duquel il distinguait d'étranges sonorités métalliques que dominaient de grossissantes clameurs, déchirées de temps en temps par des sifflets aigus* S'étant rapproché du lieu od mugissait cet épouvantable concert, l'artiste crut deviner que les exécutants étaient réunis sous les fenêtres de la maison de Protat. Alarmé, et sans rien comprendre à ce qui se passait, Lazare revint sur ses pas. Au fur et à mesure qu'il se rapprqcnait, le bruit redoublait, et après un vigoureux ensemble de clameurs où
les voix et les instruments se réunissaient dans un désaccord prémédité, — comme des choristes qui sont restés en retard, des bouches avinées vomissaient une injure solitaire.
C'était l'explosion de la mine préparée la veille par M. Ju« lien à la Maison*Blanche. Les trois paysans dont il avait fait des meneurs en excitant leur convfljtise, avaient embauché tous les mauvais sujets du pays, et, au nom de la morale, en avaient fait les auxiliaires de leur projet de vengeance,
On donnait un charivari à Atjeline. Comme tons les chefs, M* Julien se, tenait par derrière, -r- Des chaudrons et 0s cris tant que vous voudrez, disaiHlf mais pas de voies dp fait, et tenez-vous dans la rue/
— Soyons légaux !
Mais la bande, irritée par le silence dédaigneux qui régnait dans la maison du safootiety méconnaissait les ordres prudents de son chef, et déjà les pierres commençaient à voler dans les vitres. Au milieu do ce tumulte, les vitres s'éclairèrent dans la chambre de Protat, et fa fenêtre s'ouvrit aussitôt. Les chaudrons recommencèrent leur épouvantable charivari, accompagnant une bordée d'injures. Tout $ coup* dans la partie éclairée de la croisée et pomme au penlre d'un cadre-lumineux, parut le curé de Montigny tenant Ad** Une entre ses bras, le visage penché sur sa poitrine,
~- Ne jetez plus de pierres, dit le prêtre k voix haute f vous avez failli tuer une mourante.
Les assaillants reculèrent, terrifiés par eette apparition,
— ■ Jfon enfant, continua l'abbé en s'adresssnt à Adeline et en lui désignant la foule, Dieu a commandé l'oubli des
injures : pardonnez à ces malheureux cotome tooi-méme je vous bénis.
Et pendant que la jeune fille se prosternait, comme pour demander grâce à ses ennemis, le euré étendait ses mains sur son front.
Un grand silence s'était fait, et beaucoup de ceux qui s'étaient montrés les pi* furieux tombèrent à genoux. Ce fut alors que la fenêtre inférieure s'ouvrit brusquement, donnant passage au sabotier, qui venait de sauter dans la rûe.rProtat était terrible, et faisait tournoyer au-dessus de sa-téte un merlin dont il était armé. Cent cris de terreur accueillirent cette apparition.
— Criez, dit Protat, criez", mais j'en tuerai un, je l'ai dit!
Et au même instant où il empoignait au collet !c premier assaillant qui lui-était tombé sous la main, il sentit son bras
arr&é par un poignet vigoureux.
— Pas avant moi, lui dit une voix.
— Monsieur Lazare, s'écria le sabolier, allez- vous-en! J'ai un malheur dans la main , il pourrait tomber sur vous. Je suis père, il faut que je venge ma 611e 1
— Un mari, dit Lazare, est le premier protecteur de sa femme. %
Pendant ce colloque, le paysan que Protat venait de menacer s'était échappé, et la rue était restée vide. En voyant le sabotier paraître, le curé avait deviné «on dessein, et était descendu pour empêcher une scène sanglante.
— M. Lazare, dit-il au jeune homme, montez l^-haut donner à cette pauvre enfant le courage de son bonheur.
*~ Et vous, Prolat, ajouta le prêtre, qui n'avait pas encore eu le temps de révéler au sabotier le but de sa visite, écoutez-moi. — El il lui raconta tout ce qui s'était passé entre lui et l'artiste dans le jardin du presbytère.
ConelntSon.
Quatre ou cinq jours après les événements que nous venons de raconter, tous les personnages de ce récit, moins Zéphyr, étaient présents dans la salle à manger. C'était à la fin du repas. Tout à coup parut sur te seuil l'apprenti, que depuis quatre jours on n'avait pas vu. Zéphyr s'était facilement laissé accaparer par les jeunes paysagistes gentilshommes de l'académie de Marlotte. L'un d'eux, qui connaissait le propriétaire du château de Bourron, j avait présenté l'apprenti, venu là chargé de tous les ouvrages qu'il avait montrés à Lazare dans la grotte des Longs- Rochers. Tous ces objets avaient été vendus par lui des prix feus. -Retenu comme une curiosité au milieu de l'élégante société parisienne qui habitait alors le château de Bourron, abusé par les éloges qu'il entendait à chaque instant mur-
fWW 4 m oreille, wes*é par <le jolie; dapi$s pou» VpiT siveté desquelles il ptflHun amu?entënt. Zéphyr était so^i de cette maison le cqpur plein d'orgueil et les poches plejr 'PW 4'or, Vendant quatre joqrp, jl n'pvait pensé ni à Adelina, îîi ^ MWPj ni à J'arpouri ni à la reeonnais^nce : la vanité Tétouffait. II ne voulait plus attendre l'artiste pour plier 9 f*W< Qpint à m teçQPf, pn lui *vait dit au chWean qu'il D'fWit PN 4d lafiPPS P Ppceyoir , paai* Qu'il pouvait déjà çq
4nnncr. Béphy» en pv^it conclu qqo sa, fortune n'était p?§ à foire/comme artiste (9 lui ftvait dit, ipais qu'elle étajf
M fut te récit qu'il vint foire aux bote* de Montjgny. Çq te voyant ptraitrp, U}§®*§ avait éprouvé ' un mouveme^ d'embarras-; mais dans le disepur», danç l'attitude de l'apr prenji t ta^re gyait yu la prefa.ce d'un égoïste et d'un ingrat.
■»» Alors, dit le père Protat à son apprenti, nous n'auront B*g l'honneur de Savoir au mariage dodeline ?
CQKnmp l'artiste lui confirmait cette nouvelle, Zéphyr devint très-pâle; il ne répondit rien et parut écouter un bruit qui s'avançait dans la rue : c'était la cornemuse du vacher ramenant i# troupeau aux étables.
— Est-ce Magister ou Cadet qui revient des herbes? demanda négligemment l'apprenti. ' '
— Tu ne reconnais pas l$g «on» de Magister? C'est lui qui relaie Cadet, dit la Madelon.
L'apprenti s'approcha de la fenêtre qui donnait sur la rue et regarda un instant en murmurant : — C'est lui, je le reconnais... — Puis, après une brusque salutation qui étonna
tout le monde, il disparut en emportant sous sa redingote tin petit châle rouge qu'Àdellne avait accrochée l'espagnolette de la croisée. Comme on s'étonnait de la brusque sortie de l'apprenti, des cris se firent entendre sous la croisée.*
— Prends donc garde 1 disait une voix, tu sais qu'il est méchant!
Lazare et Cécile, Adeline et son père coururent à la fenêtre. Au moment où ils paraissaient, ils aperçurent Zéphyr, qui s'avançait au-devant du taureau qui précédait le troupeau, en agitant le petit châle rouge qu'il avait emporté. L'animal, cité dans le pays pour sa méchanceté et excité p8r la couleur du châle, se rua sur l'apprenti, qui roula à qualre pas, l'épaule fracassée par un coup de corne. En tombant, il avait regardé Âdeline. *.
Cet événement, qui excita de nouveaux commentaires, obligea Lazare à reculer son mariage. Étant venu plus tard à Paris pour une affaire, il rencontra Zéphyr dans l'atelier d'un sculpteur de ses amis. Après quelques questions sur son travail, Lazare lui demanda amicalement s'il ne se ressentait plus de sa blessure.
— Guéri de l'épaule, dit laconiquement Zéphyr, — mais pas de là, ajouta-t-il en montrant son cœur.