LE PAYS ET LA POPULATION
La puissance et la richesse d'un pays sont le fruit de la collaboration de l'homme et de la nature. Le concours des dons de l'une, de l'intelligence et de l'énergie de l'autre peuvent seuls amener une nation à un haut degré de force et de prospérité. La nature fournit les matières premières brutes; elle fournit aussi, mais à l'état inconscient, indiscipliné, les forces qui serviront à agir sur ces matières premières : le vent, l'eau, la vapeur, l'électricité. L'homme vient mettre ces forces en mouvement et transformer ces richesses au moyen de son travail et de son capital, c'est-à-dire des approvisionnements, des installations, des outils qu'il possède et qui ont été créés par un travail antérieur. Des hommes très énergiques et très habiles ont pu, quelquefois, tirer, de territoires médiocrement dotés de ressources naturelles, un meilleur parti que ne l'ont fait,
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de contrées beaucoup plus riches, des peuples mous, peu intelligents ou dénués de capitaux; mais, s'il est vrai (jiie les pays les plus avantagés par la nature restent souvent pauvres et inexploités par la faute de Thomme, il ne l'est pas moins que les territoires trop médiocrement dotés ne peuvent acquérir, malgré toute la valeur de leurs habitants, qu'un développement médiocre ; il est certain aussi que là où se rencontrent les grandes richesses de la nature et les grandes qualités de rhomme un magnifique essor doit avoir lieu. Avant de parler des hommes qui ont peuplé l'Amérique du Nord il est donc indispensable pour comprendre son développement et les perspectives qui l'attendent de se rendre compte des conditions que la nature lui a faites et du milieu où se déploie l'activité de ses habitants.
Les Etats-Unis occupent, d'un Océan à l'autre, toute la partie moyenne de l'Amérique du Nord. Par leurs extrémités méridionales, au sud du Texas et de la Floride, ils descendent presque jusqu'au tropique, au-dessous du 26® degré : c'est la latitude du Touat, de la Haute-Egypte, de la moyenne vallée du Gange, de l'île de Formose ; c'est beaucoup plus près de l'Equateur qu'aucun point du continent européen, qui ne s'étend pas au-dessous du 36° degré. Au nord, les États-Unis no dépassent pas le 49% qui sur 2.000 kilomètres de long les sépare du Canada, c'est-à-dire la latitude de Paris: mais les grandes plaines de l'Amérique septentrionale, soustraites aux influences adoucissantes de la mer et du GjJ^lf Slream, étant beaucoup plus froides que l'Europe à latitude égale, il n'existe plus au nord de la frontière américaine qu'une zone assez étroite de terres propres à la culture et à l'habitation de l'homme. L'Union englobe donc la grande masse des contrées
tempérées du continent dont elle occupe le milieu et ses 7.700.000 kilomètres carrés ont bien plus de valeur que la surface légèrement supérieure que couvre le Canada.
La structure géographique des États-Unis se caractérise assez simplement. Parallèlement h chacune des deux côtes Atlantique et Pacifique, on trouve une zone montagneuse. Les montagnes voisines de l'Atlantique, les Appalaches ou Alleghanys, s'approchent vers le Nord à quelques dizaines de kilomètres des côtes, dont les sépare un pays rocheux, granitique, peu fertile, puis s'en éloignent au sud du 41° degré et laissent alors entre leur pied et le littoral une plaine de 300 h 400 kilomètres de large, divisée en deux ou trois terrasses, dont chacune est à peu près horizontale et dont la plus basse, souvent marécageuse, se couvre d'immenses forêts de pins aux approches de la côte. Réparties le plus souvent en plusieurs chaînons parallèles, les Appalaches ne sont pas très élevées; elles n'ont qu'un seul sommet qui dépasse, et très légèrement, 2.000 mètres. Elles ne forment pas d'obstacle sérieux aux communications entre les régions côtières et l'intérieur; leur partie centrale surtout, qui est la moins élevée, oifre, à hauteur de New-York, de Philadelphie, de Baltimore, de nombreux et faciles passages par les vallées de l'Hudson, de la Susquehana, du Potomac et de leurs affluents. Au Sud, les dernières croupes des Appalaches viennent mourir à 400 kilomètres du golfe du Mexique. De toutes parts on peut facilement traverser ou tourner ces montagnes bien boisées, et les colons ont passé, presque sans s'en apercevoir, d'un de leurs versants à l'autre.
Bien différentes sont les montagnes. Rocheuses. Tout près de la Côte du Pacifique se dresse une première
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chaîne, interrompue par la baie de San Francisco, la Coastal Range, dont maints sommets s'élèvent au-dessus de 2.0<XJ mètres ; puis, en arrière des larges vallées du San Joaquin au Sud, du Sacramento au centre, de la Willamette au Nord, vallées qui sont presque des plaines intérieures, la première surtout, s'élèvent les masses formidables d'une deuxième chaîne, qu'on appelle Sierrra Nevada au Sud, ou monts des Cascades au Nord. Celle-ci a des sommets de plus de 4.000 mètres et ne présente que deux brèches. Tune au Nord où passe la rivière Columbia, l'autre à l'extrême Sud où débouche le Colorado. Elle forme le rebord o/iental Ij d'un immense plateau, large de 1.200 à 1.300 kilomètres dans sa partie centrale, et dont le rebord occidental jj est occupé par les puissants massifs des 3iôntagnes Rocheuses. Barrière moins continue que la Sierra Nevada et les Monts Cascades, ces dernières dépassent trèsf réquemment 3.000 et parfois, au Centre et au Sud, 4.000 mètres. Le grand plateau lui-même, coupé de chaîncssecondairesetdontlesdéprcssionssont occupées par des lacs et des terrains salés, a une altitude de Î.200 à 2.000 mètres. Il se rétrécit au Sud en laissant entre lui et le golfe de Californie des déserts. Au Nord il disparaît presque, remplacé par les vallées s'élargissant en plaines de la Columbia et de son affluent la Snake River, et par un chaos de montagnes qui se prolonge dans la Colombie Britannique. De la frontière du Mexique à celle du Canada un puissant écran de hautes montagnes isole donc la côte du Pacifique des plaines centrales.
Ces plaines immenses s'étendent sur 1.800 à 2.003 kilomètres de l'Est à l'Ouest entre les Rocheuses et les Appalaches, et autant du Nord au Sud entre le golfe du Mexique et la frontière canadienne. Elles descendent
insensiblement vers la côte du Golfe, basse et bordée de lagunes; au Nord-Est, les régions granitiques et boisées, où le Mississipi prend sa source et qui bordent les Grands Lacs Américains, font à peine saillie sur les plaines, sauf en quelques points où de faibles rangées de collines atteignent 400 mètres d'altitude, soit 200 mètres de plus que le pays environnant ; au Nord- Ouest les plaines se poursuivent, au delà des limites de rUnion, jusqu'à celles du continent américain luimême. Entre les eaux qui descendent au golfe du Mexique par le Mississipi, celles qui vont à l'Atlantique par les Grands Lacs et le Saint-Laurent, celles qui se dirigent vers la Baie d'Hudson et l'Océan Arctique par la Rivière Rouge du Nord, l'Assiniboine et les lacs du Manitoka, aucune ligne de partage sensible. La rivière Desplaines, sous-affluent du Mississipi se trouve aux environs de Chicago h moins de dix kilomètres du Lac Michigan, et par les crues ou les inondations les deux nappes d'eau se confondent. De la cuvette du Mississipi au centre, les plaines se relèvent lentement vers leurs bords est et ouest, par légères ondulations à l'est du Mississipi, parfois par ressauts, faiblement marqués dans les prairies, à l'Ouest. Complètement dénudées, leurs horizons sont sans limites; mais leur sol est fertile et il n'est besoin, pour le défricher, que d'enlever d'insignifiantes broussailles. C'est la terre bénie de la colonisation.
Toutes choses égales d'ailleurs, le climat de la plus grande partie des Etats-Unis devrait être, de par la latitude, beaucoup plus chaud que le nôtre. Il l'est en effet durant l'été. Dans presque toute l'étendue de l'Union, sauf à l'extrôme Nord-Est et à l'extrême Nord - Ouest, aux deux bouts de la frontière canadienne, sauf aussi sur quelques très hauts plateaux des Mon-
tagnes Rocheuses, la température moyenne de juillet dépasse 20 degrés centigrades, alors qu'elle atteint à peine 19 degrés à Paris ; h New-York et à Chicago, elle est à peu près la môme qu'à Marseille, ce qui n'a rien de surprenant, puisque ces deux villes sont h une latitude plus méridionale que notre grand port méditerranéen. Pour plus d'un tiers du pays, pour une vaste zone qui, sur le versant atlantique et dans le bassin du Mississipi, s'étend jusqu'au 40® degré, englobant Baltimore et Saint-Louis du Missouri, la moyenne du mois le plus chaud de l'année dépasse 25 degrés, moyenne inconnue en France; elle atteint 30 degrés à la Nouvelle-Orléans et sur le littoral du golfe du Mexique. C'est dire que l'été est brûlant dans la majeure partie des Etats-Unis.
Par contre l'hiver est glacial, presque partout. Déjà sur la côte de l'Atlantique, qui n'est pas réchauffée, comme en Europe, par les eaux chaudes du Gulf Stream, New- York, h la latitude de Naples, a des hivers plus froids que Berlin : ceux de Boston rappellent ceux de Stockholm. Dans le centre, dans la vaste plaine du Mississipi, qui est ouverte à tous les vents du Nord, et dont les écrans des Alleghanys et surtout des Montagnes Rocheuses écartent l'influence adoucissante des souffles marins, c'est bien pis. A Saint-Paul-Minneapolis, sous le 45° degré, la latitude de Bordeaux, la température moyenne de janvier descend à 12 degrés au-dessous de zéro, tandis qu'elle est de 2 degrés audessus à Paris; à Saint-Louis, sous le 38% à la latitude de Palerme, elle est sensiblement inférieure à zéro. D'une manière générale, la température d'hiver décroît rapidement, non seulement quand on remonte du Nord vers le Sud, mais encore quand on s'avance de l'Est vers l'Ouest, jusqu'à proximité du pied des Montagnes Ro-
LE MILIEU NATUREL^ LE SOL Eï LE CLIMAT 7
cheuses. Elle s'adoucit sans doute beaucoup sur les bords du golfe du Mexique, en Floride, même en Géorgie etdanslesCarolines : à la Nouvelle-Orléans, la moyenne de janvier dépasse 40**, c'est-à-dire la moyenne de l'année entière b Paris; mais ces régions de l'extrômemidi elles-mêmes, à l'exception des points les plus méridionaux de la Floride et du Texas, ne sont pas h l'abri des cold waves « vagues froides », qui, après avoir provoqué dans le bassin de Mississipi d'effroyables blizzards, ou tempêtes de neige, viennent causer jusquelà de courts, mais violents, refroidissements de l'atmosphère. J'ai vu les orangers gelés à Jacksonville en Floride sous le 30® degré, comme il ne leur arrive pas de l'être à Nice sous le 43®. La Côte du Pacifique, baignée par les eaux chaudes du Kouro-Sivo ou courant du Japon, est seule à l'abri de ces terribles hivers; les étés y sont aussi moins brûlants, môme jusqu'au sud du littoral californien ; au Nord, une grande partie de l'Etat de Washington, limitrophe du Canada, et de l'état d'Orégon a un climat tout comparable à celui de l'Ile de France; mais ces régions favorisées sont relativement peu étendues. Les plateaux des Rocheuses, qui se dressent en arrière d'elles, ont des étés torrides et des hivers très froids, d'une rigueur cependant moins extrême, malgré leur altitude, que les plaines centrales.
Somme toute, on exprime assez bien les traits distinctifs du climat des États-Unis en disant, avec certains Américains, qu'il est tropical- arctique : tropical en été, arctique en hiver; le printemps n'existe presque pas; l'automne, par contre, est très beau, doux et agréable. Le même caractère extrême se retrouve, jusqu'à un certain point, dans la distribution des pluies. Presque partout elles sont moins également réparties que dans l'Europe occidentale, tombent avec plus de violence,
mais un moindre nombre de jours par an. Dans toute la région à l'est du Mississipi, et même dans une bonne partie des Etats qui bordent le fleuve à l'Ouest, jusque dans une portion du Texas, il tombe, en moyenne, plus d'un mètre d'eau par an, près du double de ce qui tombe à Paris; cependant, le ciel de ces contrées est généralement plus clair que le nôtre, et elles sont, plus souvent que notre pays, sujettes à de fâcheuses sécheresses, surtout dans la moitié nord ; la moitié sud se rapproche du régime tropical, avec des précipitations annuelles atteignant jusqu'à 2 mètres sur les côtes du golfe du Mexique et une chaleur humide et déprimante en été. Lorsqu'on marche vers l'Ouest, après avoir passé le Mississipi, l'abondance des pluies diminue rapidement. A 600 ou 800 kilomètres au delà du fleuve, à partir d'une ligne qui suit à peu près le 100® degré ouest de Greenwich, elle devient inférieure à 600 millimètres par an; l'irrégularité de la distribution des pluies au cours de l'année et les longues sécheresses qui en sont la conséquence, ne permettent plus alors la culture du sol, sauf en quelques points privilégiés et dans les vallées susceptibles d'irrigation : c'est la zone « semi-aride », qui embrasse les plateaux des Rocheuses et la portion ouest des Prairies, sur une longueur de 2.000 kilomètres du Nord au Sud, et une largeur de 1.200 à 1.300 kilomètres de l'Est à l'Ouest. Elle occupe ainsi largement 2 millions et demi de kilomètres carrés, le tiers de la surface des Etats-Unis, cinq fois celle de la France. Près de la moitié est aride tout à fait et se compose de véritables déserts, qui couvrent presque en entier les plateaux de l'Utah, du Nevada et de l'Arizona, le sud-est de la Californie, une forte portion du Nouveau-Mexique, et des lambeaux des Etats voisins. Enfin, après avoir franchi la Sierra Nevada et les monts des Cascades, on retrouve une zone suffîsam-
ment arrosée, propre h Tagriculturc, mais large de 200 kilomètres seulement et fort accidentée, entre ces montagnes et le Pacifique.
Avec ses plaines immenses du Centre et ses énormes massifs montagneux de TOuest, avec son climat extrême et toute sa nature violente, le territoire actuel des Etats- Unis était peu propre au développement d'une civilisation autochtone. La nature y était trop forte pour être domptée par des hommes encore faibles, qui se plaisent mieux et arrivent plus aisément à progresser dans des pays divisés par des obstacles naturels, des chaînes de montagnes, des bras de mer, en compartiments étanches, où les peuples sont à Tabri les uns des autres, peuvent se constituer et se développer en paix et sous des climats plus doux, où les fléaux naturels, inondations, sécheresses, froids et chaleurs extrêmes n'acquièrent pas la violence subite et décourageante pour le primitif qu'ils possèdent dans le Nouveau-Monde ou dans la zone tropicale. Mais, au contraire, pour une civilisation importée du dehors par des hommes qui savent déjà se soustraire aux violences du climat et discipliner les forces d'une nature exubérante, pour la civilisation moderne surtout, quel merveilleux terrain que les Etats-Unis! Leurs plaines immenses et sans obstacles se prêtent admirablement à la culture en grand et à l'établissement économique des chemins de fer, complétant un superbe réseau de voies navigables pour faciliter l'exportation des produits du sol et du sous-sol. La diversité des altitudes et des latitudes permet de joindre aux cultures de la zone tempérée celle des plantes semi-tropicales comme le coton. Enfin les richesses minérales, si importantes dans la phase actuelle de la civilisation sont immenses : le fer et le charbon surtout, qui sont comme les muscles et le sang
de l'industrie moderne, surabondent, dans les meilleures conditions, pour être exploités. La prospérité industrielle qu'ont favorisée les gisements de combustibles minéraux promet d'ailleurs de n'être pas sans lendemain, car les forces hydrauliques, dont le règne s'annonce pour un prochain avenir, se trouvent en quantités énormes. De tous les pays qui s'offraient à la colonisation de la vieille Europe, les Etats-Unis sont assurément le mieux doué par la nature.