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CHAPITRE II

La population américaine. — Ses origines.

L'immigration.

Le vaste territoire que nous venons de décrire h grandri traits se trouvait presque entièrement inoccupé quand les Européens y arrivèrent. Il n'était parcouru que par de faibles tribus d'Indiens tout à fait primitifs vivant de la chasse, de la pêche et de la cueillette. Dans le Sud- Ouest seulement, au Nouveau- Mexique, les Indiens Pueblos, plus avancés, connaissaient l'agriculture et pratiquaient même l'irrigation ; mais nulle part, n'existaient de véritables civilisations, de sociétés policées, de populations denses, comme il s'en était formé sur les hauts plateaux du Mexique et du Pérou. Aussi les indigènes, qui continuent de former aujourd'hui, à l'état pur ou métissé, la grande masse des habitants de l'Amérique centrale et de la région andine de l'Amérique du Sud, n'ont-ils joué aux États-Unis qu'un rôle presque insignifiant. Refoulés peu à peu vers les régions arides, voyant leurs territoires de parcours sans cesse réduits, inaptes à passer assez rapidement de l'état de peuple chasseur à celui de peuple agricole, offrant une proie facile à toutes les maladies que leur apportaient les blancs, victimes de guerres suivies de répressions souvent impitoyables, parfois de la transplantation de tribus entières, ils ont vu leur nombre décroître et ne

sont plus môme 300.000 aujourd'hui. Sans doute, aux premiers temps de la colonisation, de fréquentes unions ont eu lieu entre Européens et Indiennes; Thistoire de Pocahontas rappelle la légende de la Gauloise Gyptis et du Grec Euxène, fondateur de Marseille, et le nombre est certes grand des Américains dans les veines desquels coulent quelques gouttes de sang indien ; mais la proportion de Talliage est infime et tend à se réduire de plus en plus sous TafiBux des immigrants. Il semble bien qu'on ait le droit de négliger l'indigène comme facteur ethnique dans ce territoire, qui fut autrefois le sien, mais qu'il ne sut jamais mettre en valeur.

La population des Etats-Unis est donc presque entièrement venue du dehors, et les éléments qui ont concouru à la former ont été, dès le début, assez variés. Les Espagnols furent les premiers à s'établir, au milieu du xvi® siècle, sur le territoire actuel de l'Union, et le vieux fort de Saint-Augustin, en Floride, passe pour le plus ancien édifice qu'y aient construit les blancs; peutêtre cependant, l'installation de ces mêmes Espagnols à Santa-Fé du Nouveau-Mexique est-elle plus ancienne; mais aucun de ces établissements n'acquit jamais d'importance. C'est un peu plus tard, dans le dernier quart du xvP siècle et les premières années du xvii® que se fondèrent, sur la côte de l'Atlantique, en Virginie, en Maryland, en Pennsylvanie, en Nouvelle-Angleterre, les colonies anglaises : les discussions religieuses, jointes à la crise économique provoquée par la substitution du pâturage au labourage en Angleterre, déterminèrent dès l'abord un important courant d'émigration de la mère-patrie vers le Nouveau-Monde. La Couronne britannique fut assez sage pour favoriser l'établissement des groupes religieux dissidents dans ses possessions d'outre-mer au lieu d'y transporter

l'esprit de persécution qui sévissait dans la métropole. Aussi le peuplement fut-il rapide. Dès le milieu dii xvii° siècle, la population d'origine anglaise l'emportait de beaucoup sur toutes les autres populations européennes dans le territoire actuel des États-Unis. Sa prépondérance ne doit pas, cependant, faire oublier qu'il s'était établi au début du xvii® siècle, dans le New- Jersey et le Delaware, une petite colonie suédoise et h New-York, alors la Nouvelle-Amsterdam, une colonie hollandaise dont l'importance est attestée par le grand nombre de noms hollandais qu'on trouve à New-York, et dont les descendants ont fourni à l'Union deux présidents. Van Buren et Roosevelt, ainsi que sa plus riche famille, les Vanderbilt.

Presque en même temps que les Anglais, les Français tentaient de s'établir sur la côte américaine de l'Atlantique, où le grand esprit de Coligny rêvait la fondation d'une colonie protestante. Les Carolines furent visitées à cet effet; si l'État français s'était montré aussi intelligent que l'État anglais, il aurait favorisé l'établissement outre-mer des dissidents religieux, soit sous les derniers Valois, soit plus tard sous Louis XIV, et permis à notre race de disputer à la race anglaise l'empire de l'Amérique du Nord. Mais bien peu d'hommes ont jamais compris chez nous qu'il faudrait au moins ne pas faire de l'intolérance un article d'exportation. Nos discordes religieuses n'en eurent pas moins pour effet de transplanter en Amérique, lors de la révocation de redit de Nantes, un certain nombre de huguenots français, dont on retrouve encore les traces ; l'on me montrait à Boston une grande salle, le Faneuil Hall, qui portait le nom de l'un d'eux. Quelques autres Français se fixèrent aux États-Unis à la suite de la guerre d'Indépendance, puis sous la Révolution ou l'Empire. C'est

H LE> ÉTATS-rXIS AC 3tX* SIÈCLE

ainsi que j'y ai rencontré un descendrînl de l'écono-. miste Dupont de Nemours. Mais le pîus fort contingent français aux Etats-Unis provient de la Louisiane qui comptait déjà en 1803, lors de sa cession, une vingtaine de mille habitants. Plus important que l'élément français était déjà il y a cent ans l'élément germanique. De nombreux sujets hanovriens des rois d'Angleterre et d'autres Allemands émisrèrent au xvni^ siècle dans les colonies américaines et surtout en Pennsylvanie.

Au commencement du xe^ siècle, c'est-à-dire dès le début de leur existence nationale, la population des États-Unis était donc loin d'être purement anglaise; mais si le sang britanique y avait subi un assez fort alliage, il n'est pas douteux pourtant qu'il prédominât, et de beaucoup, parmi les quatre millions d'habitants blancs que comptait l'Union en 1800. A cùté de ces blancs se trouvait dès lors un élément bien autrement hétérogène, un million de noirs amenés d'Afrique pour travailler comme esclaves sur les plantations des Etats du Sud. La présence de cette race inférieure, difficilement assimilable et qui nuit aux progrès d'une des plus belles parties de l'Union, soulève aujourd'hui les plus graves difficultés politiques et sociales, funestes châtiments de l'esclavage. Heureusement pour les Américains comme pour la dignité de la civilisation tout entière, l'importation des esclaves ne s'est guère continuée au delà des premières années du xix® siècle, en sorte que la proportion des noirs à l'ensemble de la population s'est sensiblement abaissée. Il est venu, au contraire, au cours du siècle dernier, depuis 1840 surtout, de tous les pays d'Europe et môme du monde, un énorme afflux d'immigrants qui a profondément modifié la composition et le caractère de la population américaine.

Les relevés de l'immigration, régulièrement faits aux

États-Unis depuis quatre-vingts ans, et les recensements décennaux permettent de se rendre un compte exact des changements qui se sont ainsi opérés, au cours du siècle dernier, dans la composition du peuple américain. Nous allons examiner d'abord quels sont les progrès de cette population et de ses deux grands éléments, les noirs et les blancs, et quelle a été Timmigration en bloc depuis le premier Census efTectué aux Etats-Unis, en 1790 :

DÉVELOPPEMENT DE LA POPULATION AMÉRICAINE DE 1790 A i900.

Blancs.

Gens do couloup.

Total.

Immicralion

durant la décade

précédente.

L environ.

L'accroissement de la population a donc été très rapide ; il s'est maintenu constamment au-dessus de 30 p. 100 par décade d'années jusqu'en 1860 et a atteint 36 p. 100 de 1840 à 1850 et de 1850 à 1860 ; il a fléchi à 23 p. 100 durant la période 1860-1870 par suite de la désastreuse guerre de Sécession, qui a causé la mort d'un demi-million d'hommes, ralenti le mouvement de la natalité et celui de l'immigration. Il s'est relevé encore à 30 p. 100 de 1870 à 1880, pour être enfin de 2o p. 100 durant la décade suivante et de 21 p. 100 pendant la dernière. Ce

i6 LES ETATS-UNIS AU XX* SIECLE

ralentissement des années récentes n'a rien de surprenant, car, la population s'accroissant, Timmigration lors môme qu'elle se maintiendrait à un niveau constant forme une proportion moindre de cette population; Taccroissemcnt proportionnel, qui lui est dû en grande partie, devient donc bien plus faible.

Si rapide qu'ait été l'augmentation du nombre des habitants aux États-Unis, il a été relativement moindre qu'en certains autres pays neufs, qu'en Australie par exemple, où la population avait triplé de 1831 à 1841, doublé de 1841 à 1851, triplé de nouveau de 1851 à 1861 à la suite de la découverte des mines d'or, et augmenté encore de moitié de 1861 à 1871. La proportion des immigrants arrivés durant une décade à la population à la fin de cette décade n'a jamais été aux États-Unis de plus de 8 p. 100 (taux atteint en 1860 et en 1890), tandis qu'en Australie elle était presque exactement de moitié en 1861 et n'a pas cessé de dépasser 10 p. 100 jusqu'en 1891. Encore faut-il noter que les chiffres de l'immigration aux États-Unis sont bruts, qu'il n'est rien de défalqué pour les départs, tandis qu'en Australie ces chiffres s'entendent émigration déduite. De cette moindre rapidité de l'immigration aux États-Unis résulte en grande partie, à nos yeux, la supériorité incontestable de la société américaine sur la société australienne. La première a eu beaucoup mieux le temps de digérer, de s'assimiler les éléments qu'elle a reçus du dehors. La grande immigration n'a d'ailleurs commencé aux États- Unis qu'à partir de 1830, et à ce moment il s'était constitué déjà un substratum solide d'une dizaine de millions de blancs, ayant des institutions, des traditions, un esprit propre et capables d'en imprégner les nouveaux venus. Ceux-ci étaient, en outre, d'une qualité généralement supérieure à l'avalanche de chercheurs

d'or, à laquelle manquait une proportion suffisante d'éléments ruraux, et qui a submergé à partir de 1850 la jeune société australienne, trop faible pour réagir K Les traits essentiels du caractère américain étaient au contraire marqués dos 1830 et, bien qu'un peu modifiés, subsistent aujourd'hui.

Le sang du peuple américain n'en a pas moins subi un très fort alliage. Pour permettre de s'en rendre compte nous donnons ci-dessous, d'après les documents officiels de Washington, le nombre des immigrants arrivés aux Etats-Unis des principaux pays d'émigration. Nous distinguons quatre grandes catégories : les immigrants des pays du Nord et du Nord-Ouest de l'Europe, auxquels nous joignons le Canada : ce sont ceux que les Américains considèrent comme « désirables », parce que facilement assimilables; puis ceux du raidi de l'Europe, venant de pays plus arriérés et plus difficiles à assimiler ; les Asiatiques, principalement Chinois, les moins assimilables de tous; enfin les gens venus de pays divers, où l'émigration est peu active. Nous négligeons la décade 1820-1830 où le mouvement d'immigration commençait a peine.

Le tableau que nous dressons rend compte des grands changements qui se sont produits dans l'immigration à diverses époques. Ce sont les Irlandais qui sont d'abord venus en grand nombre, puis les Allemands ont été les plus nombreux de 1850 à 1890; les Scandinaves ont afïïué surtout de 1880 à 1890 et continuent d'arriver nombreux; d'Angleterre et d'Ecosse n'a cessé de venir un courant actif qui s'est cependant

4 . Sur les différences du peuplement do l'Auslralic et de celui de rAinérique du Nord et les conséquences sociales qui en résultent, voir notre ouvrage, les Nouvelles Sociélés Anglo-iîaoconneSy p. 57 et suivantes, 2« édition, Paris, 1901. Librairie Armand Colin.

ralenti dans la dernière décade. Somme toute les immigrants des pays du Nord, c'est-à-dire les plus facilement assimilables, ont dominé exclusivement jusqu'en 1880, et très fortement encore de 1880 à 1890.

IMMIGRATION AUX ÉTATS-UNIS DE i830 A 1900.

(Par milliers de personnes).

Pays de provcaanco : 1830-50 1S50-S0 18(0-70 1870-80 1880-90 1893-1900

Canada* .... 55 59 154 383 392 ?

Allemagne. ... 587 952 787 718 4.453 544

Grande-Bretagne . 342 424 607 548 807 342

Irlande 988 914 441 437 655 403

Pays Scandinaves. 17 25 126 243 656 379

Total .... 1.989 2.374 2.115 2.329 3.963 1.668

Autriche-Hongrie . » » 8 73 354 597

Italie 4 9 12 56 307 656 .

Russie et Pologne. 1 2 5 52 265 586

Deuxième total. 5 lî 25 181 926 1.842

Pays divers ... 318 172 95 178 290 247

Asie » 41 65 124 68 87

Depuis 1890 et surtout depuis 1895, l'énorme accroissement des immigrants venus du Midi et de l'Orient de l'Europe tend au contraire à introduire des éléments beaucoup plus hétérogènes, plus difficiles à assimiler, plus pauvres, moins instruits, plus arriérés à tous points de vue ; nombre de ces nouveaux venus ont peine à soutenir la lutte pour l'existence dans ce pays où elle est rude. Aussi les Américains les voient-ils d'un mauvais œil et multiplient-ils les lois restrictives de l'immigration. Néanmoins, sous l'influence d'une très grande prospérité économique aux États-Unis, coïncidant avec une période de crise en Europe, le nombre des immi-

1. A partir de 1885, il n'a plus clé fait do slalistiquc des immigrants venus par terre du Canada et du Mexique, ces relevés présentant trop peu de garanties dCxacliludc.

grants a été plus élevé que jamais en ces derniers temps, et les gens de l'Est et du Midi de l'Europe y ont une prépondérance de plus en plus forte. C'est ainsi qu'en 1903, les immigrants d'Italie, de Russie et d'Autriche-Hongrie réunis se sont trouvés 572.000, tandis que ceux du Royaume-Uni, d'Allemagne et des Pays Scandinaves n'étaient que 18G.000 en tout. En tenant compte des pays secondaires, Roumanie, Grèce, Espagne, Portugal, etc., sur 814.000 immigrants arrivés d'Europe, 609.000 venaient de l'Est et du Midi, 205.000 seulement du Nord et de l'Ouest K

1. Immigration aux États-Unis en 1901, 1902, 1903 et depuis l'origine, par nationalités :

Pays de provenance : 1901 1902 1903 1821-1903

Angleterre 12.915 13.338 27.494 2.7G7.431

Ecosse 2.070 2.5G0 6.153 394.659

Irlande 30.5G1 29.138 35.300 3.979.569

Allemagne 21.651 28.304 40.086 5.138.091

Pavs Scandinaves 39.234 54.038 77.647 1.617.080

Hollande 2.349 2.287 3.998 141.321

Belgique'. 1.579 2.577 3.460 71.671

France 3.150 3.117 5.478 414.197

Suisse 2.201 2.344 3.983 212.946

Autriche-Hongrie H3.39Û 171.989 206.011 1.522.9^5

Italie 135.996 178.375 230.622 1.589.219

Espagne 592 975 2.080 ) „- -««

Portugal 4.165 5.307 9.370 j "^''^^

Russie et Pologne .... 85.257 107.347 136.093 1.242.455

Roumanie 7.155 7.196 9.310 )

Grèce 5.910 8.104 14.099 [ 107.255

Divers 405 224 1.634 )

Total de l'Europe. . . . 4G9.i87 619.008 814.507 19.20G.348

a I ^^^^^ ■ ^ fc ■■ ■

Chine 2.459 - 1.649 2.209 320.138

Japon 5.269 14.270 19.968 68.8'»3

Turquie d'Asie et divers. . 5.865 6.352 7.719 62.025

Total de l'Asie 13.593 22.271 29.9fi6 4.Sl.or)6

Canada 540 036 1.028 1.051.210

Mexique 347 709 528 29.561

Antilles et Am. cciilr. . . 3.326 5.016 8.846 147.077

Amérique du Sud 203 337 589 15.006

Total de l'Amérique . . 4.416 6.698 10.991 1.243.354

Afrique 173 37 176 2.B68

Océanie 499 669 1.406 236.291

Total général 487.918 648.743 857.046 21.265.723

La proportion est ainsi exactement inverse aujourd'hui de ce qu'elle était durant la décade 1880-1890. C'est là un fait grave; toutefois, les éléments nouveaux qui arrivent ainsi depuis un petit nombre d'années n'ont pas encore eu le temps d'exercer une influence sensible sur le peuple américain et la masse de celuici est maintenant si considérable qu'il n'en sera peutôtre pas modifié bien profondément h l'avenir.

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