CHAPITRE XII
Le travail et les salaires dans l'industrie
américaine.
Nous avons eu maintes fois l'occasion, au cours des chapitres précédents, de faire allusion à la part de la main-d'œuvre dans la production, au montant et au mouvement des salaires. Il serait intéressant de pouvoir, à l'aide des renseignements fournis par le Censui de 1900, donner une vue d'ensemble des conditions du travail et de sa rémunération aux Etats-Unis. Malheureusement, s'il faut en croire le rapport sur le Censu$ lui-même, pareille tâche serait très complexe, et les statistiques, si minutieuses pourtant, réunies dans ces dix énormes volumes ne permettraient guère de l'accomplir avec quelque précision.
En effet, dit ce rapport, les bulletins de recensement posaient aux chefs d'industrie deux questions relatives aux salaires : la première demandait la somme totale payée en salaires, la seconde le nombre moyen des ouvriers occupés. Il n'y aurait donc qu'à diviser le premier chiffre par le second pour avoir le salaire annuel moyen ; mais ici deux difficultés se présentent. D'abord, en beaucoup d'industries le nombre des ouvriers varie fort, suivant les époques de l'année ; il en est ainsi, particulièrement, pour les industries de l'alimentation (fabrication du beurre, des fromages, des conserves, etc.)
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et pour rindustrie du bois; le Census obtient alors la moyenne des ouvriers occupés pendant Tannée en additionnant les moyennes de ceux qui sont occupés pendant chaque mois et en divisant le total par douze ; mais en réalité le montant d'ensemble des salaires a été réparti entre tous les ouvriers occupés, les uns pendant toute Tannée, les autres pendant quelques mois, d'autres peut-être les plus nombreux, pendant quelques semaines seulement ; certains de ces ouvriers trouveront pendant le reste de Tannée du travail ailleurs, d'autres chômeront ; il en résulte que ces moyennes sont assez incertaines, et pourtant dans un nombre important d'industries, il n'est guère possible d'opérer autrement.
En second lieu, le salaire moyen obtenu en divisant le montant total des salaires par le nombre d'ouvriers occupés, est un chiffre excessivement vague, car il confond la rémunération des catégories très diverses d'ouvriers qu'emploie une industrie donnée, depuis le chef d'équipe ou l'ouvrier d'élite très habile, dans l'œuvre duquel entre une part notable de travail intellectuel, jusqu'au manœuvre, qui ne fournit que sa force physique. En résumé, ce que Ton connaît avec assez de précision, avec autant d'exactitude que peut en comporter un recensement bien fait, c'est la somme totale payée en salaires par l'industrie américaine, c'est-à-dire le coût global de la main-d'œuvre ; mais le nombre réel d'ouvriers employés est moins exactement connu, et il est malaisé de les classer par catégories S en sorte qu'il est
1. Le Census de 1890 avait essayé un classement. On demandait à chaque établissement combien des ouvriers y occupés gagnaient: moins de 5 dollars par semaine, de 5 à 6 dollars, de 6 à 7 dollars, etc. Maltieureusement, les résultats furent si Incomplets et si sujets à caution, qu'on n'en put tirer de conclusions utiles et qu'on renonça à renouveler ces questions.
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difficile d'opérei* la répartition du montant total des salaires entre les ayants droit.
La moyenne brute de salaire obtenue en divisant le coût total de la main-d'œuvre par le nombre moyen des ouvriers occupés aurait néanmoins sa valeur, et pourrait servir, en particulier, à des comparaisons utile» qui permettraient de se rendre compte de la tendance générale h, la hausse ou à la baisse des salaires, si de nombre moyen d'ouvriers avait été calculé de la même manière aux divers Certsus qui se sont succédé de dil en dix ans aux États-Unis. Or, il n'en est pas ainsi. £n 1900, on a divisé, comme il convient, les personnes occupées dans ^industrie en trois classes : 1 ^ prôprié* talres et associés ; 2'* employés supérieurs des Sociétés (Salaried offlcers of ûorporationê), directeurs ou inspecteurs généraux {gênerai superintendents), directeurs (managers), employés aux écritures [ôlérks) et vendeurs (salesmên), toutes personnes généralement payées à l'année ou au mois ; 3° tous autres employés ou ouvriers y compris les ouvriers aux pièces ; les contremaîtres et chefs-ouvriers sont donc compris dans cette dernière catégorie. En outre, on demandait le nombre de personnes occupées au cours de chaque mois, d'où les statisticiens du Census déduisaient le nombre moyen des personnes occupées pour toute l'année. En 1890, ces divisions étaient moins nettes ; avec les employés supérieurs et directeurs se trouvaient confondus les propriétaires et associés, ce qui avait des inconvénients, car il est, en général, difficile d'indiquer la rémunération de ces personnes, qui se borne souvent à leur participation aux bénéfices de l'entreprise ; puis la rédaction était insuffisamment claire, de sorte qu'un assez grand nombre d'employés supérieurs, ingénieurs, directeurs même, et employés aux écritures ont été
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classés parmi les ouvriers, ce qui a dû tendre à relever en apparence le salaire moyen. Enfin on ne demandait pas le nombre de personnes occupées durant chaque mois, mais slniplemétit le nombre moyen de personnes occupées au cours de Tatinée, et il semble que, dans les réponses, on ait souvent indiqué, pour les industries saisonnières, le nombre de gens occupés durant la saison de travail. Ceci tend k augmenter le nombre des ouvriers recensés et, par suite, à diminuer le salaire moyen *. Il y a ainsi deux influences en sens contraire qui s'exercent lorsqu'on compare les chiffres de 1890 à ceui de 1900 et qui vicient la comparaison, en sorte qu*ll est fort malaisé d'en tirer des conclusions nettes.
Toutes ces réserves étant faites — et il eàt essentiel qu'elles restent toujours présentes à l'esprit — les résultats généraux du Census relatifs aux salaires conservent cependant, à nos yeux, un réel intérêt. C'est assurément une indication utile de savoir que, durant Tannée qui a précédé le CenSUs de 1900, l'industrie
1. Prenons, par exemple, un établissement qui ne travaille que six mois par an et qui occupe pendant tout ce temps 300 ouvriers ; la moyenne des ouvriers occupés, si l'on entend par là la moyenne occupée pendant la période de travail sera de 300 ; c'est ce qu'on a indiqué souvent en 1890. La moyenne des ouvriers occupés pondant l'année, déterminée selon la méthode du Census de 1900, sera 300 X 6 : 12 = 180. Si le montant total des salaires payés est de 30.000 francs par exemple, le premier procédé fera ressortir un salaire moyen de 1.000 francs, le second un salaire moyen de 2.000 francs. La première méthode serait plus exacte, si les ouvriers ne IràTaillaient que dans cet établissement et chômaient le reste du temps ; la seconde l'est davantage, s'ils trouvent à se procurer du travail ailleurs pendant la période de chômage, ce qui doit être généralement le cas, sauf pour les ouvriers très spécialisés et hautement payés ; eUe permet, entons cas, de mieux se* rendre compte du salaire moyen par jour do travail dans une industrie donnée et évite les doubles emplois.
américaine a payé 2 milliards 322 millions de dollars de salaires, soit, à raison de 5 fr. 18 le dollar, un peu plus de 12 milliards de francs, qui se sont répartis entre 5.308.406 ouvriers et représentent une moyenne de 438 dollars, ou 2.278 francs par tête. Si l'on distingue d'après l'âge et le sexe ces 5.308.406 ouvriers, qui comprennent 4.110.527 hommes, 1.029.296 femmes et 168.583 enfants âgés de moins de seize ans, et si l'on recherche les salaires payés à chacune de ces classes, on constate que la moyenne individuelle s'élève à 491 dollars, soit 2.553 francs pour les hommes, à 273 dollars ou 1.419 francs pour les femmes, à 152 dollars ou 790 francs pour les enfants. Si grossièrement approchées que puissent être ces moyennes, elles n'en révèlent pas moins un fait indéniable : c'est que les salaires sont sensiblement plus élevés aux États-Unis qu'en France, et môme qu'en Angleterre. Les chiffres ci-dessus représentent une moyenne de plus de 8 francs par jour ouvrable pour un homme, de près de 5 francs pour une femme, et il est bien certain qu'on n'en est là ni de l'un, ni de l'autre côté de la Manche.
Voilà donc un premier résultat acquis ; les résultats du Census confirment l'opinion générale que les salaires des États-Unis sont, en moyenne, les plus élevés du monde. Incontestable en ce qui concerne les salaires nominaux, cette supériorité s'étend aussi, pensonsnous, aux salaires réels. Des trois grands besoins de l'homme : nourriture, vêtement et logement, le premier est assurément moins cher à satisfaire aux États- Unis, où la viande surtout est meilleur marché qu'en Europe ; le second ne doit pas être plus dispendieux, car les vêtements communs et, plus encore, les chaussures faites à la machine se vendent à très bas prix ; seul le logement est certainement plus cher; les charges
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supplémentaires qui en résultent peuvent compenser peut-être les économies que permettent les autres chapitres. Tout pesé, les salaires réels demeurent encore, à peu près au môme degré que les salaires nominaux, supérieurs aux États-Unis à ce qu'ils sont en Europe.
Ces salaires continuent-ils à s'élever ? Il est, ici, plus difficile de tirer une réponse des renseignements fournis par les Census successifs, d'abord parce que la définition officielle de l'ouvrier et du nombre moyen de personnes occupées n'a pas toujours été la même, puis parce que ces divers i'ecensements ont été effectués è des moments où les conditions économiques étaient très différentes. En 1890, par exemple, les affaires étaient actives et paraissaient stables ; il n'y avait pas eu, depuis longtemps, de fortes secousses; les salaires étaient plus hauts que jamais auparavant. En 1900, la situation était prospère aussi ; mais on sortait depuis peu d'une période de dépression prolongée, suite d'une crise des plus intenses, qui avait obligea d'importantes diminutions de salaires, et à des chômages partiels ; or^ on sait que le taux des salaires est toujours relativement lent à se relever dans les périodes de reprise économique, comme il est lent à baisser dans celles de dépression ; durant l'exercice de 1899-1900 auquel s'appliquent, en général, les statistiques industrielles du Census, il subissait encore un peu l'influence des mauvaises années antérieures. Ces considérations peuvent expliquer, dans une certaine mesure, pourquoi, de 1890 à 1900, le montant total des salaires distribués aurait augmenté moins vite que le nombre des ouvriers occupés, et pourquoi, par conséquent, le salaire moyen aurait un peu fléchi, ainsi qu'il résulte du tableau suivant :
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