EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, Î'J
Tous droits réserves
// a été tiré
quinze exemplaires numérotés, à la presse^
sur papier de Hollande;
sept exemplaires numérotés, à lapresse,
sur papier du Japon»
Pour la quatrième fois, Rémy Verres allait - célébrer la cérémonie qui, dans sa famille, rem- ,^ plaçait celle du mariage. Peut-être ne serait-ce pas encore la dernière : si Louise était la seule de ,îses quatre filles qu'il eût jusqu'alors gardée au foyer, l'aînée de ses petites-filles, Jeanne-Jeannette Pralie, atteignait ses dix-néuf ans; l'heure approchait donc sans doute où, selon la tradition fixée par ses grands-parents et ses trois —tantes, elle choisirait à son tour son compagnon " d'existence, — son « uni », selon le terme em.- ^^ ployé dans ces ménages, — et partirait avec lui
"^ sans demander ni la sanction de l'État, ni la bc-
nédiction de l'Église. Ses autres petits-enfants étant tous beaucoup plus jeunes, ce serait vraisemblablement par elle, bien qu'il portât sans fatigue ses soixante-quinze ans, qu'il terminerait sa carrière d'officiant; mais l'usage étant établi, la doctrine de l'union libre, telle qu'il l'avait prêchée dans ses écrits et pratiquée dans sa vie, se perpétuerait grâce à eux : et Fon verrait par leurs exemples, comme on l'avait vu par le sien, qu'elle n'est pas incompatible avec l'exercice des plus sévères vertus.
L'appartement de Verres se trouvait au cinquième étage d'une maison à deux paliers de la rue Froidevaux. Les fenêtres ouvraient sur un coin du cimetière de Montparnasse et sur la partie large de la rue, plantée de jeunes arbres, non loin du square où se dresse depuis peu d'années le monument de Ludovic Trarieux. Modeste, exigu, il était bien aéré et rempli de lumière; le voisinage du cimetière ne l'attristait pas : le regard, glissant sur les cyprès et les pierres funéraires du premier plan, embrassait un de ces vastes paysages parisiens où les toits, les clochers, les cheminées, les usines prennent souvent, dans leur voile de brume légère, une sorte de beauté. Verres l'avait choisi dès son retour à Paris, après l'amnistie, à cause de la proximité
de l'Observatoire où l'appelaient ses travaux; et il s'était attaché à ce quartier animé, où il y a des arbres, de l'espace, de larges avenues.
Si l'appartement était clair, les pièces étaient petites : aussi la gouvernante, Mme Monnetier, dut-elle déployer une extrême ingéniosité pour l'aménager en vue de la cérémonie. Cette bonne femme était la veuve d'un fédéré qui, pris pour Assy à cause de sa belle barbe, s'était laissé fusiller sans le moindre effort pour rétablir son identité, dans l'idée que sa mort sauverait un chef. Recueillie plus tard par Verres, elle lui avait voué, ainsi qu'à toute la famille, un culte passionné. On comptait sur elle en toutes choses, et on la traitait avec les plus grands égards. Ce fut elle qui disposa les pièces. Elle installa le vestiaire dans la chambre à coucher de Verres : une véritable cellule d'ascète, meublée d'un lit de fer, de deux chaises de paille, d'un lavabo. Elle transforma la salle à manger en buffet : des pâtisseries, des sandwiches, du thé, de l'orangeade garnissaient la table de noyer ciré, avec des tasses et des assiettes en porcelaine fine prêtées par les Rhèmes. Elle réunit le salon, avec son vague mobilier Henri II, sa cheminée blanche, ses estampes révolutionnaires, et le cabinet de travail aux parois garnies de livres brochés alignés sur des
rayons de sapin, sans autre décoration qu'un buste en plâtre de Blanqui; elle parvint ainsi à placer, devant le guéridon qui servirait de chaire à Verres, une cinquantaine de chaises de louage. Pierrine Pralie, qui voulait toujours que les *îhoses fussent bien faites, avait envoyé des fleurs pour garnir les tables et les cheminées : des lis, des roses blanches, des hortensias blancs, des œillets blancs, des boules-de-neige, les fleurs classiques du mariage bourgeois, celles qu'on dispose dans tous les salons où l'on convie un certain nombre de personnes à venir fêter la signature du contrat ou luncher au sortir de l'église. Elle avait aussi offert du Champagne; mais son père, membre de toutes les sociétés anti-alcooliques, et incapable de transiger sur quoi que ce soit, le refusa : ses invités, dévoués à la cause du peuple, se contenteraient de boissons plus hygiéniques.
Les Albrun, Denys et Hortense, arrivèrent les premiers. Par une inconséquence qu'explique la tyrannie des usages établis, on distinguait ces ménages par le nom de l'homme, et les enfants le portaient; cependant ils étaient reconnus par la mère, — et c'était là une deuxième inconséquence : Verres se déchargeait de l'une et de l'autre sur les exigences de ces époques de tran-
sition où l'avenir secoue avec effort les entraves du passé. Denys, dans sa redingote usée, avait une figure plutôt lourde de blond lymphatique, dont un regard inquiet démentait cependant la placidité. Les pointes de sa moustache blonde tombaient sur les côtés de sa bouche un peu triste; ses joues grasses étaient rasées avec soin; ses yeux bleus semblaient candides comme des yeux d'enfant. Il portait à sa boutonnière le ruban violet, récompense de modestes services rendus dans l'administration; et il y tenait, bien qu'autour de lui on raillât cet « emblème d'idées surannées ». Sur ce point il avait résisté même à son unie, qu'il écoutait, en toutes choses, comme un oracle. Celle-ci, la troisième fille de Verres, était grande, blanche, avec de magnifiques cheveux bruns, d'une souplesse extraordinaire; une expression de douceur et de bienveillance prêtait à sa figure irrégulière une sorte de beauté; elle avait de très belles mains : sa seule coquetterie consistait à les préserver, quand elle vaquait aux soins du ménage. Les Albrun n'amenaient que l'aîné de leurs deux garçons, Antoine, qui venait d'avoir quatre ans.
— Et Barthélémy? leur demanda Verres en les accueillant.
— Il est encore trop petit, expliqua Denys.
— Qui est-ce qui le garde? Je vous croyais sans bonne depuis quelques jours?
Hortense expliqua :
— Nous en avons une qui est entrée ce matin.
— Et vous lui confiez l'enfant pour ses débuts ? Hortense esquissa un geste de résignation.
— Il a bien fallu, papa.
Denys ajouta, avec une pointe d'amertume :
— Vous savez que nous ne pouvons pas avoir deux bonnes. Au surplus, l'enfant est faible, anémié par sa longue coqueluche. Il a encore des quintes de temps en temps. Il lui faudrait un séjour de campagne. Mais...
La réticence était assez claire.
— On arrangera ça, fit Verres.
Hortense remercia son père d'un regard tendre, et dit :
— Mon pauvre papa, je voudrais tant ne rien te demander!
— Quelle idée ! s'écria Verres. Peut-on souhaiter une meilleure joie que d'aider ses enfants?
La phrase était simple : elle fut prononcée avec un rien d'emphase. L'excellent homme, le père affectueux n'oubliait jamais complètement son rôle d'apôtre, qui prêche toujours un peu. Du reste, Mme Monnetier interrompit l'entretien pour demander quelques instructions :
KES UMS 7
comme elle devenait de plus en plus sourde, et que les explications se prolongeaient, les Albrun lui serrèrent la main amicalement, puis gagnèrent leurs places au premier rang, derrière les deux fauteuils réservés aux unis.
Les Rhèmes entrèrent un instant après. Avec ses yeux pâles, toujours meurtris, ses cheveux roux, sa peau criblée de grains de son, sa moustache rare dont il tordait constamment les pointes relevées d'un coup de fer, avec les tics qui tiraillaient les coins de ses lèvres, avec la recherche de sa rnJse et un je ne sais quoi d'efféminé qui émanait de son être mince et serpentin Charles-Jacques éveillait l'idée d'un bourgeois affmé, peut-être perverti, par l'hérédité du bienêtre, par des habitudes luxueuses, par les facilités d'une vie oisive. A côté de lui, vieillie à vingt-neuf ans par ses couches répétées, — • sept enfants, dont deux morts, en moins de dix ans, — Josèphe avait une figure dolente, lasse, fanée, qui trahissait un découragement résigné, une fatigue mélancolique. Leurs enfants se suivaient par rangs d'âge : Catherine, trop raisonnable pour ses huit ans, avec des gestes avisés de sœur aînée; Jacob, vif, turbulent, tournant de côté et d'autre sa tête en boule, son nez camus, ses gros yeux ronds, sa bouche toujours ouverte; Lau-
rent, moins agité, mais grognon, l'air rageur. Une bonne allemande, aux cheveux en étoupe, aux joues roses comme des pommes d'api, conduisait le petit Michel, — trois ans, — qu'elle assit à côté d'elle en lui tapotant sa jupe; puis elle prit sur ses genoux Marguerite, qui avait à peine dix-huit mois. Tous étaient soignés, avec des cheveux frisés, des collerettes anglaises, des bas bien tirés, des rubans, des fanfreluches. Leur père tenait à la toilette. Lui-même portait une redingote de coupe irréprochable, un gilet de soie pointillé de bleu, une cravate assortie que relevait une épingle de prix. Fils d'un riche industriel de l'Est, il s'était « uni » contre le gré de ses parents, qui n'admettaient aucune dérogation aux règles de la vie : c'était sa fantaisie, il ne les écouta pas. Les ayant perdus peu de temps après son entrée en ménage, il se trouva à la tête d'une grosse fortune dont il voulut jouir à sa guise. Verres essaya vainement de lui démontrer que cette richesse lui créait des devoirs de bienfaisance ou de solidarité : il vivait en oisif, prétextait de vagues travaux historiques, et depuis la naissance de Marguerite délaissait sa femme absorbée par ses soucis de couveuse. L'installation des enfants, même avec le concours de Mme Monnetier, donna beaucoup de mou-
vement à la mère, qu'on entendait répéter : — Voyons, Jacob, ne pourrais-tu pas me laisser tranquille un instant?... Bon, voilà Marguerite qui commence à pleurer!... Sont-ce tes dents, chérie? Tu verras, tu verras, ce ne sera rien!
Pendant ce temps, Charles-Jacques échangeait quelques paroles avec Verres, qu'il détestait, puis gagnait une chaise isolée, aussi loin que possible de sa nichée. Il croisa sa jambe droite sur son genou gauche, et se mit à remuer son pied libre- en même temps qu'il tiraillait, de ses doigts brunis par la cigarette, les pointes de sa mous- I tache, et que ses tics travaillaient furieusement ses joues.
En ce moment, Pierrine arrivait avec Pralie et leur fdle unique, Jeanne-Jeannette. Plus âgée que ses deux sœurs, elle semblait d'une autre race, beaucoup plus belle : ses quarante ans s'épanouissaient en splendeur; elle conservait la cambrure de sa taille admirable, l'éclat de ses grands yeux noirs, la pureté de son profil, l'opulence de sa souple chevelure sombre qui semblait frémir et vivre, et presque la fraîche matité de son teint. Sous la demi-transparence du corsage, on devinait un cou, des épaules, des bras pcomparables. Comme à son ordinaire, elle conciliait le soin minutieux de sa beauté et sa naturelle
iO LES UNIS
élégance avec l'extrême simplicité que lui imposait la jalousie de son uni, dont l'œil méfiant la cherchait sans cesse, la guettait, la flagellait de ses injurieux soupçons. — Léonce Pralie avait commandé, en 1871, la compagnie de Fédérés où servait Rémy Verres comme simple sergent; condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée, il avait, après une dramatique évasion, erré de pays en pays, de misère en misère. Rentré en France après l'amnistie, il trouva chez Verres le couvert quotidien : son dénuement ne fut point invoqué contre lui quand il rechercha Pierrine, qui atteignait à peine sa vingtième année, et se crut éprise du vaincu, martyr et beau parleur, que son père traitait encore de « commandant ». Après leur entrée en ménage, il essaya de plusieurs métiers, sans réussir dans aucun, et faillit se perdre dans la bohème des orateurs de brasserie. Il ne semblait bon à rien : au moment de la guerre, qu'il avait faite dans une compagnie de mobiles, il. allait achever ses études de médecine : étant sans fortune ni famille, il ne put les reprendre, après son évasion, dans quelque faculté de l'étranger. Il avait échoué à Londres : il y resta dénué et dévoyé, jusqu'à ce que, des compagnons d'exil l'ayant aidé, il eut l'idée de se mettre à bibeloter, au hasard de son flair. Ce fut
ainsi qu'il vécut, en acquérant peu à peu, au courant de ses achats et de ses ventes, une certaine expérience dans le commerce des objets d'art. A son retour au pays, il réussit, tout en cherchant autre chose, quelques opérations profitables. Son unie, qu'inquiétait son désœuvrement, crut reconnaître dans ces petits succès la marque d'une vocation. Elle le persuada donc de se faire anticjnaire. Non sans peine, certes : il eût mieux aimé rentrer dans la politique, faire du journalisme, briguer la députation; elle-même, avec sa distinction naturelle affinée au contact de la haute culture paternelle, avait peu de goût pour un commerce dont les conditions et les procédés sont parfois si déplaisants. Elle n'en aida pas moins au succès de la modeste boutique louée dans le haut de la rue des Martyrs, que fréquentèrent au début des rapins et des compagnons d'exil, habitués des tavernes voisines; et c'était un spectacle peu commun que celui de cette jeune femme, parfaitement élégante de mise, de manières, de paroles, qui recevait, sans rien sacrifier de sa gracieuse fierté, des client» ou des vendeurs trop souvent grossiers ou vulgaires. — Grâce à son ordre et au flair de Léonce, leur entreprise réussit assez bien; puis l'occasion s'offrit d'acquérir à bon'compte un fonds plus im-
portant, rue Laffitte, et Pierrine, avec l'aide de son père et de son oncle, le docteur Emmanuel Verres, réunit le capital nécessaire. A ce moment, Pralie, ayant deviné les impressionnistes, adjoignit à son commerce celui des tableaux, dans lequel il réalisa, plus tard, des bénéfices considérables. En sorte qu'à l'heure actuelle, le magasin, où s'étaient absorbés au fur et à mesure les gains de cette commune entreprise, représentait, en antiquités de prix et en tableaux modernes, une véritable fortune. Pierrine ne s'en occupait plus que pour en surveiller les comptes. De son côté, Léonce suivait les ventes, faisait les achats, dirigeait ses commis. — Quelque préoccupé qu'il fût de ses affaires, il l'était plus encore d'une passion qui, loin de tiédir avec les années, s'irritait à mesure que la vie lui devint plus facile : une jalousie morbide, cruelle, toujours prête à tourner à l'idée fixe. Jamais Pierrine ne lui avait fourni le plus léger prétexte : elle n'en devenait pas moins plus obsédante d'année en année, comme ces tumeurs malignes qui croissent en vous dévorant la chair. A peine si Hortense et Josèphe la soupçonnaient, plus disposées à en sourire qu'à s'en inquiéter; et elle couvait sous la cendre des habitudes, spns que Pierrine eût jamais fait à personne la confidence des tourments qu'elle lui valait. — Quant
LES UlNIS 13
à leur fille unique, Jeanne-Jeannette, elle était une enfant délicieuse, d'une grâce exquise, moins belle que sa mère et beaucoup plus jolie, avec ses grands yeux purs, ses cheveux d'un châtain clair où le moindre rayon de lumière éveillait des reflets dorés, la finesse de ses traits menus, la fleur de ses dix-neuf ans. Un peu capricieuse, parfois mélancolique, plus souvent gaie, elle était de celles qui marchent en semant la joie : seule, sa bienfaisante influence dissipait les redoutables chimères de l'imagination paternelle. Quand elle plaqua deux bons baisers sur les joues de son grand-père, la figure du vieux lutteur s'illumina toute.
Elle mit autant de gracieuse amabilité à courir au-devant des Nivollet, les arrière-grands-parents de ses tantes. Ils arrivaient trotte-menu, l'air effaré : le mari, très vieux, tout cassé dans son immuable redingote de petit rentier, les mains eraprisonnées dans des gants de filoselle aux doigts trop longs; la femme, plus droite, la peau ridée et brunâtre comme l'écorce d'un citron desséché, son petit corps ratatiné flottant dans une antique robe de faille noire, qui sentait le camphre. Depuis plusieurs années, ils avaient remis leur papeterie de la rue Myrrha, pour s'en aller vivre à la Garenne de Colombes, dans une
maisonnette avec un jardinet. Ils ne venaient guère en ville, mais Verres allait les voir, et leur envoyait ses filles le plus souvent possible : car ce révolutionnaire professait pour les vieillards le respect traditionnel, de même qu'il tenait pour sacrés les liens naturels. De leur côté, les Nivollet prêtaient la sanction de leur présence aux rites imaginés par celui qu'ils appelaient leur gendre, bien qu'au fond ils les désapprouvassent. Cette fois-ci surtout, ils arrivaient le cœur gros, en pensant que les visites de Louise seraient désormais plus rares, comme l'étaient celles de Josèphe ou d'Hortense. Des souvenirs atténués par les années surgissaient de leur mémoire, se ranimaient, voltigeaient autour d'eux : une fois de plus, ils revivaient la tragique soirée de mai où Verres, dans son uniforme ensanglanté, s'était jeté dans leur boutique, au moment même où ils se hasardaient à en entr 'ouvrir la porte, croyant 'a rue tranquille; ils se rappelaient leur envie de livrer cet « incendiaire, ce pétroléur, ce massacreur d'otages )>, — le crépitement éloigné d'un feu 4e peloton abattant quelques-uns de ses compagnons, — les supplications de leur Jacqueline à qui jamais ils ne refusaient rien : « On ne livre pas un vaincu, papa, c'est lâche... » La petite avait lu, jugèrent-ils, trop de ces romans cartonnés
LES UMS 15
de noir qu'ils tenaient en location. Pourtant, à cause d'elle, ils cachèrent le proscrit toute une semaine : jours de transe passés dans l'effroi de voir entrer les Versaillais ou les gendarmes. Lorsque enfin Verres, grâce à l'aide de son frère Emmanuel, qui servait comme médecin dans les troupes régulières, put les quitter pour gagner la Belgique, il emportait le cœur de Jacqueline. Des lettres s'échangèrent : elle voulut à tout prix le rejoindre. Que de combats pour accepter r « union! » Mais il les avait tous endoctrinés, pendant la semaine vécue à leur foyer, avec son éloquence, sa conviction, sa sincérité! Jacqueline dépérissait; ils cédèrent. La mort dans l'âme, ils la conduisirent à Bruxelles ; un vieux proscrit à barbe blanche mit sa main dans celle de Verres, et ils repartirent en pleurant, comme après un sacrifice. Voilà comment tous ces faux ménages étaient issus de leur régularité bourgeoise, pour propager par l'exemple les doctrines qu'ils détestaient... Ah! pourquoi donc avaient-ils entr 'ouvert la porte de leur boutique, ce sinistre soir de mai où l'on chassait à l'homme par les rues de Montmartre!
Les Nivollet amenaient avec eux leurs voisins de campagne, les Pic : un couple d'anciens herboristes de Belleville, retirés comme eux avec de
petites rentes, mais frondeurs, grandiloquents, mangeurs de prêtres, lecteurs des feuilles écarlates. Voir l'illustre Rémy Verres dans l'exercice de ses fonctions patriarcales, leur semblait la réalisation d'un rêve. Cette cérémonie, dont leurs voisins parlaient avec un mélange d'horreur et de respect, — sorte de messe noire du mariage civil, — les attirait comme des noces mondaines où chantera le ténor introuvable attirent les badauds. Pic, qui portait une barbe maçonnique pas tout à fait décolorée, avait préparé uncompliment approprié, qu'il débita d'un ton solennel, campé devant Verres, la voix coupée par l'émotion :
— ■ C'est un gr... très grand honneur pour de modestes gens comme nous. Maître, que de... que d'assister, dans la maison du sage, à cette ce... à cette imposante cérémonie, dont l'exemple ramènera nos fils... nos fds... aux temps fortunés du règne de la nature!...
Verres s'inclina sans trouver un mot à répondre : il détestait les « phrases », bien qu'il en fît à l'occasion; il voulait qu'on mît de la simplicité dans ses propos comme dans ses actes : on l'eût étonné en lui disant que les siens en manquaient quelquefois.
En même temps arrivaient pêle-mêle, la mine curieuse, un peu ironique ou fervente, des amis
politiques, des compagnons de parti, des journalistes, des confrères de l'Observatoire : M. Landeron, le célèbre astronome; Romanèche, le député socialiste, qui prendrait peut-être la parole, bien qu'il n'eût rien voulu promettre ; le caricaturiste Romain, épanoui dans son veston traditionnel, au col chevalière, avec son éternelle cravate rouge nouée à la Colin; Braccard, un des survivants de la Commune, qui s'était fait bravement marchand de parapluies sans demander aucune faveur en remboursement de ses années de « Nouvelle )>; Jérôme Clos, l'historien de la Révolution de 1848; deux professeurs du lycée Condorcet, où le petit Jacob Verres venait d'entrer; des collaborateurs de L'Égalité, le journal de Romanèche, et du Robespierre; tout le personnel, employés et rédacteurs, de La Semaine Démocratique, la petite revue de propagande fondée en 1886 par Verres, dont le concours des événements faisait maintenant une bonne affaire; M. Louson, chef de bureau du ministère de la Justice, avec son énorme ruban de la Légion d'honneur et ses deux filles, Céhne et Roberte, deux blondes plantureuses, amies de Louise et de Jeanne-Jeannette. Tout ce monde se pressait dans les deux petites pièces, en bourdonnant sur le thème du jour.
Mme Monnetier apporta une carte à Verres, en disant :
. — Ce monsieur demande s'il pourrait assister à l'union.
La bonne femme avait donné au mot « Monsieur » une intonation méprisante, marquant ainsi qu'il s'agissait d'un bourgeois. Elle était d'esprit simple, mais dévouée corps et âme aux idées comme aux gens de la maison. Verres lut sur la carte un nom inconnu, avec la mention : « rédacteur au Conservateur )).
— • Comment donc! s'écria-t-il, nous ne demandons qu'à être connus de nos adversaires!
Et il alla recevoir un petit jeune homme glabre, timide, qui balbutiait de vagues excuses : bien indiscret,... obligé par son directeur,... les exigences de la publicité...
— La publicité est une excellente chose, répondit Verres : elle nous oblige à vivre dans une maison de verre, comme cela doit être en démocratie. Écoutez et voyez! Peut-être reconnaitrez-vous que nous ne sommes pas aussi noirs qu'on l'imagine dans votre camp.
C'était un commencement d'interview. Le jeune homme, prenant la balle au bond, risqua deux ou trois questions dont une fît bondir Verres :
— Vous êtes résolument partisan de la polygamie, maître, n'est-ce pas?
— Mais non, mais non!... Ah! que voilà bien comme on écrit Fhistoii^e!... Faites des articles, des brochures, un volume pour démontrer la sainteté de l'amour unique dans la liberté, et l'on vous dira : « Vous êtes l'apôtre du dévergondage!... )) C'est le jour et la nuit, monsieur...
Il continua de la sorte, sans peser ses paroles, sans compter les « lignes » qu'il donnait au reporter; celui-ci l'écoutait bouche bée, heureux de l'aubaine inattendue. — L'entrée de son frère, qui se faisait attendre comme toujours, et qui arrivait tout essoufflé, interrompit Verres. Très différent de Rémy, le docteur Emmanuel avait une bonne figure haute en couleur à laquelle de grandes oreilles plates donnaient une expression un peu faunesque, une barbiche en étoupe, un toupet qui rappelait celui de Rochefort; ses petits yeux pétillaient d'ironie sous les sourcils en broussaille; sa bouche mobile, d'un joli dessin, prenait aisément une expression à la fois malicieuse et bienveillante; il avait le ventre assez fort et les jambes courtes. Médecin, il exerçait son art dans le quartier de Grenelle, avec un complet désintéressement. Par scepticisme sur l'efficacité des remèdes, il s'était spécialisé dans le
traitement des blessures et des plaies, qu'il ne soignait que par l'eau bouillie. Son appartement de la rue Frémicourt, installé jadis avec un certain goût, offrait maintenant l'aspect du plus humble des dispensaires : tous les bibelots en avaient disparu, sauf quelques tableaux oubliés aux parois; des loqueteux y stationnaient, les pieds, les jambes, les bras plongés dans des baquets ou enveloppés d'ouate ou de bandelettes; et il en venait tant qu'on ne savait plus où les mettre. Célibataire, conservateur, traditionaliste, mais gardant en toutes choses sa pleine liberté d'esprit; mélange singulier de scepticisme intellectuel et de foi dans l'action; toujours prêt à batailler pour des principes auxquels il ne croyait guère qu'en les défendant, et qu'il défendait plus peut-être pour se persuader de leur vérité que pour y convertir autrui, l'oncle Emmanuel condamnait cette « parodie du mariage » à laquelle il assistait cependant, par affection pour son frère et pour ses nièces. En s'épongeant, en soufflant comme un phoque, il dit à Rémy :
— Oui, je viens... encore cette fois!... Mais... ne te figure pas... que je suis converti!...
— Oh! je sais, tu es incorrigible!...
En soufflant toujours, le docteur plaça l'adage
qu'il arrangeait à sa façon pour~répondre]^à son frère :
— Arnica Veritas, sed magis... magis amicus Plato !
Verres voulut protester :
— Non, non, pas cela... La Vérité est la grande...
Mais le docteur lui coupa la parole en reprenant haleine :
— Au surplus, vos unions ne sont que des mariages... sans cérémonie... Et encore sans cérémonie, il faudra voir!... Enfin, chacun a ses idées!.... J'aurai toujours sur vous l'avantage de la tolérance !
L'assemblée étant au complet, Verres fit un signe à Pierrine et tous deux allèrent chercher les « unis », qu'ils installèrent sur deux chaises réservées devant le guéridon, comme il est d'usage dans les églises ou les mairies.
Dans sa robe de satin blanc, pareille à toutes celles des mariées, avec ses petits souliers assortis, son long voile, les fleurs d'oranger de sa coiffure, Louise était la plus délicieuse apparition qu'on pût voir : non pas belle comme Pierrine, mais jolie, gracieuse, toute fraîche, fine comme une précieuse porcelaine. Sa toilette était un événement, presque une révolution, ou
22 LES UMS
plutôt un coup d'État réactionnaire. Ses trois aînées avaient consenti à s'unir en robes de ville ; elle, pas. Au risque même d'affliger son père tant aimé, elle avait absolument voulu s'habiller « comme les autres fiancées». Il lui en coûtait peu de renoncer à la cérémonie religieuse, n'étant jamais entrée dans une église, à la cérémonie civile, la salle de la mairie étant laide, à tout l'appareil administratif qui représentait «le préjugé du mariage », comme on disait dans son milieu. Mais elle tenait à la robe de mariée, qui lui siérait, aux fleurs, au voile, à la couronne. En la voyant entrer, les demoiselles Louson, qui avaient approuvé ses luttes, esquissèrent le geste d'applaudir; Romanèche, au contraire, fronça les sourcils.
Quant à l'uni. Biaise Gagnery, sa souple personne féline, sa figure rasée, équivoque et lasse, ses minces lèvres trop rouges et ses cheveux fades, aplatis sur son front, éveillaient une sourde impression de malaise. Son œil dur, d'un bleu froid, fit rapidement le tour de l'assistance, devint presque insolent de raillerie en fixant un instant Verres, puis caressant, possessif avec une pointe de cruauté, en se posant sur Louise. Personne ne l'accompagnait. Il n'avait, disait-il, que des parents éloignés, des paysans basques très
catholiques, incapables de comprendre le principe de l'union. Il travaillait dans une maison de banque, le Sous- Comptoir des Métaux^ où il gagnait peu de chose, et publiait de temps en temps des articles financiers dans les journaux de second ordre. Louise, qui l'avait connu par les Rhèmes, s'était éprise de lui, en coup de foudre. Les renseignements sur son compte n'étant pas défavorables, et Charles-Jacques se portant garant de son honorabilité. Verres ne s'opposa pas aux projets des deux jeunes gens, et leur promit une petite rente en attendant que 1 avenir de Gagnery se dessinât : il estimait qu'il faut avoir confiance en la vie, marcher sans peur devant soi, dans la certitude que tout s'arrangera toujours. Il disait :
• — L'optimisme est une force !
Ou encore :
— On se tire toujours d'affaire! Avant tout, du courage et de la volonté !
Gagnery répondait par le sourire ambigu de ses lèvres rouges, qui découvraient jusqu'aux gencives ses dents pointues et donnaient à sa figure une expression sensuelle, sardonique et féroce.
Ayant installé Louise à côté de Gagnery, Rémy Verres passa derrière le guéridon sur lequel il appuya ses deux mains ouvertes, dans un geste de prédicateur. Il était en noir des pieds à la tête, avec une cravate blanche comme un clergyman. Il avait un beau front méditatif, modelé en vigueur, d'une imposante élévation, un visage à la fois grave et doux, aux traits calmes, plutôt lourds, la chevelure intacte, longue, blanche et floconneuse, la barbe longue et blanche aussi, un peu ondulée. La lenteur mesurée de ses mouvements accentuait l'impression de noblesse que dégageait l'ensemble de sa personne. Sa parole était lente comme son geste, sa voix sonore, dans les notes basses, sa phrase directe, parfois trop
chargée. Dans ses propos, on devinait une de ces convictions profondes qui gouvernent les moindres pensées et cristallisent, si l'on peut dire, les efforts de l'esprit comme ceux de la volonté. C'était d'ailleurs le caractère que dégageait l'ensemble de son œuvre, en partie scientifique et inaccessible au profane (De la limite supérieure deV âge du soleil, — Le mouvement d' ensemble de la voie lactée, — De la dispersion de la lumière dans les espaces célestes^ etc. )^ en partie sociale ou politique, et comprenant des articles ou des volumes, dont le fameux Essai sur la liberté des sexes : toute une littérature de combat, qui avait établi sa popularité. Sous les sourcils épais et droits, les yeux bleu clair gardaient une candeur pareille à celle qu'ont les yeux des enfants; leur expression achevait de lui gagner les cœurs : la vie entière, avec ses luttes, ses angoisses, ses drames, ses horreurs, les avait traversés sans en ternir l'eau pure. Pourtant, que de jours terribles il avait connus, que d'heures dont il semble qu'on doive à jamais conserver dans son oreille le son déchirant ! De l'année de sa naissance, — 1828, — à celle qui s'écoulait alors, — 1932, — quelle succession d'événements où sa vie personnelle s'était absorbée dans la large existence de la nation, dont il avait parfois accéléré la fièvre!
Coups de feu sur les barricades du 2 Décembre, premier exil en Angleterre où, privé des secours de sa famille, il dut se débattre avec la gêne et la faim, retour après le 4 Septembre, combats autour de Paris, adhésion à la Commune, fuite en Belgique, deuxième exil en Hollande, facilité cette fois par un patrimoine honorable, retour définitif, presque glorieux, après l'amnistie, et plus récemment, polémiques ardentes dans les tempêtes dont le pays restait frémissant. Le vieux lutteur bataillait toujours au premier rang de la mêlée. Il réclamait plus d'égalité, plus de justice, des mœurs plus républicaines, des droits nouveaux pour les travailleurs. En même temps qu'il soutenait ces revendications que tant de haines irritent, il prêchait la bonté, la douceur, et sur ce dernier point se trouvait presque seul de son avis, dans le monde dur et mauvais, cruellement positif, qui se formait autour de lui.
Moins tourmentée que sa vie publique, sa vie privée avait pourtant traversé quelques orages : Pierrine était née d'une première union que la trahison avait brutalement dénouée, sans ébranler la foi de Verres en l'excellence de sa doctrine non plus qu'en la bonté des êtres. La mort de sa seconde unie, cette Jacqueline qui l'avait sauvé,
fut son second grand chagrin : auprès de cette gentille compagne, simple et tendre, il avait fini par oublier complètement la perfide; l'âme/fidèle de la morte, au contraire, continua de vivre en lui. Sans trop d'efforts, il avait pardonné à la première les mensonges d'un honteux dévergondage ; il pardonna de mêmeàla nature le meurtre injuste de la deuxième. Son tranquille idéalisme eût triomphé de toute douleur personnelle; son imagination d'utopiste doublé de mathématicien l'emportait dans une sphère où les blessures du cœur, même empoisonnées, se guérissent comme par la vertu propre de l'organe atteint. Et cette vertu n'était pas l'insensibilité, car Verres possédait une grande puissance d'aimer et de souffrir : c'était une résignation très élevée, un don singulier de noyer son « moi » dans le flot mouvant des êtres, une force réfléchie qui l'aidait à surmonter la douleur avant qu'elle eût atteint les parties vitales de son âme. En ce moment, par exemple, il sentait cruellement que cette heure, en sonnant le départ de sa dernière fille, marquerait le début de sa vieillesse solitaire ; pourtant ses traits restaient paisibles, ses yeux souriants, sa voix était aussi ferme, égale et douce que pour parler de choses étrangères ou de questions générales. Il fit du regard le tour de
l'assistance, nota rapidement l'expression moqueuse que prenait la bonne tête rouge d'Emmanuel dont le toupet se dressait comme une crête de coq, la surprise attentive du reporter réactionnaire, l'évidente préoccupation de Denys Albrun, l'impatience de Charles-Jacques; et il commença :
— ^Nous voici réunis une fois de plus, mes amis, pour célébrer une cérémonie à laquelle nous nous efforçons de restituer son véritable caractère. Des siècles de préjugés l'ont compromise, soit dans ses formes extérieures, qui ne sont plus que vain apparat, soit dans son sens le plus profond : le mariage, qui sanctionnait autrefois l'asservissement de la femme à l'homme, ne saurait plus être aujourd'hui qu'une association libre, librement conclue entre deux êtres égaux en responsabilité comme en droit; beaucoup en font encore une sorte de prison, où l'on n'entre qu'après des formalités inutiles ou surannées, d'où l'on ne s'échappe, si l'on y étouffe, qu'au prix de lourds sacrifices de dignité et d'argent, à travers les mensonges les plus humiliants, selon qu'il plaît aux magistrats d'interpréter d'une manière ou de l'autre les articles incohérents d'un code impartial... »
Le stylographe du reporter réactionnaire cou-
rait sur son calepin, tandis que les journalistes avancés écoutaient sans prendre de notes : ils connaissaient trop bien ces airs-là, mille fois répétés comme des refrains, et certes, ils auraient sans beaucoup d'efforts résumé d'avance, presque dans les mêmes termes, les pensées de l'orateur. L'oncle Emmanuel, qu'elles mettaient toujours en fureur, se tenait à quatre pour ne pas répliquer; Gagnery cachait ses yeux sous ses paupières à demi baissées; Louise souriait comme une rose s'épanouit.
« ...Nous sommes de ceux qui concevons le mariage autrement. Nous nous refusons d'admettre, dans un contrat si intime, l'intervention de ces deux forces extrinsèques et tyranniques, qui sont l'Église et l'État : éternels ennemis dont les armes se valent! Nous ne voulons pas plus du mariage civil que du mariage religieux, parce que le mariage, à nos yeux, n'est pas plus un acte civil qu'un sacrement. Il est un contrat privé, conclu entre des parties maîtresses de fixer à leur convenance la part de liberté qu'elles aliènent ou conservent. Il doit être cela ou le devenir, si vraiment, comme nous le croyons tous ici, la liberté est la condition première du progrès social. L'union de l'homme et de la femme aboutit à la
fondation de la famille, qui est, comme on l'a dit
souvent, et comme certains de nos adversaires se plaisent à le répéter, la cellule organique de la société. J'accepte l'image, mais j'ajoute que cette cellule ne se développe qu'à la condition d'être comme enveloppée de liberté! Libre à son origine, l'union doit demeurer libre jusqu'au bout, sans autre contrainte que le respect des engagements consentis. Ces engagements eux-mêmes devront être prudents, mesurés à la faiblesse humaine : qu'on ne promette rien de plus que ce qu'on peut tenir! Si les liens acceptés deviennent oppressifs, pour des raisons que le cours complexe de la vie ne permet pas toujours de calcu- •1er à l'avance, il importe qu'on puisse les rompre d'un commun accord, sans autre contrôle que celui de sa conscience... »
Un sourire équivoque glissa sur les lèvres de Gagnery : sans soulever les paupières, il coula un regard louche vers Louise ; le léger froncement de sourcils dont il accompagna ce regard, en accusant des plis inattendus dans sa figure, accentua l'expression cruelle qu'elle prenait volontiers. Louise ne s'aperçut de rien; elle était tout oreilles, très fière de jouer un rôle dans la marche progressive de l'humanité, heureuse de se donner sans génuflexions ni paperasses. Le père Pic écarquillait les yeux, redressait sa longue taille
cassée, ressemblait à un point d'exclamation qui s'est tordu sous la plume. Romanèche approuvait en abaissant le menton, tandis que sa barbe rêche se repliait sur sa cravate. Braccard murmura :
— Voilà qui est parlé !
Comme il se tournait vers M. Louson, serré contre lui, celui-ci fut obligé de répondre :
— Oui, très bien, très bien...
En réalité, le chef de bureau se trouvait fort mal à l'aise. Ayant reflété toutes les opinions des gouvernements successifs qui avaient aidé sa carrière administrative, il inclinait maintenant vers les radicaux socialistes, dont l'étoile montait. Mais, avancé dans ses propos, il l'était beaucoup moins dans ses actes. Ainsi, ses deux filles recevaient une éducation très bourgeoise, dans un pensionnat d'où les prêtres n'étaient pas encore exclus; il comptait leuj* faire épouser des bourgeois, ou, à défaut, des socialistes bien rentes; et il eût préféré qu'elles n'entendissent pas des propos aussi subversifs. N'ayant pas osé contrarier, en raison de la haute influence de Verres, leur amitié pour Louise et Jeanne- Jeannette, qui les avait amenées là, il avait maintenant quelque peine à boire sans grimaces le vin qu'il avait tiré.
(c ...Est-ce à dire cependant, mes amis, que
nous concevions les rapports de l'homme et de la femme pour la fondation et l'organisation de la famille, comme différant dans leur essence même de ce qu'on appelle aujourd'hui le mariage? Eh bien! non! La fidélité réciproque, qu'imposent comme un dû les lois actuelles, nous en paraît la condition première : car il semble bien que la monogamie soit une condition primordiale du progrès, et qu'elle contribue pour beaucoup à nous préserver de périlleux retours à la barbarie primitive ; de même qu'elle nous garantit un bonheur durable, plus élevé à la fois, plus sûr, plus conforme aux vrais besoins de notre humanité que les plaisirs fugitifs dont nous leurre la satisfaction de nos désirs. Sans doute, nos instincts peuvent se plaire à des changements qui flattent leur capricieuse légèreté; mais quelles joies plus profondes ne trouvons-nous pas dans la stabihté? Vieillir ensemble, en partageant tout ce qu'apporte la vie, la souffrance comme le bonheur, en se soutenant l'un l'autre jusque dans la pire adversité, imprégnés de ce sentiment qu'on n'est qu'un et que rien né peut rompre cette splendide unité, peut-on concevoir un plus beau destin, un lot meilleur?... »
Sur ces paroles, où il exprimait son rêve, atteint un instant, que seule avait interrompu la
méchanceté de la mort, Verres s'arrêta pour réprimer l'émotion qui l'envahissait. M. Louson profita de ce temps d'arrêt pour souffler à l'oreille de ses filles, après s'être assuré que Braccard, tourné d'un autre côté, ne l'entendait pas :
— Ici, Verres a tout à fait raison!
Quelques jours auparavant, Jeanne-Jeannette avait assisté, au temple de l'Oratoire, au mariage d'une de ses compagnes de lycée. Elle se pencha vers sa mère, en murmurant :
— C'est tout à fait ce que disait ce pasteur !
Hortense, l'ayant entendue, répliqua :
— Ce pasteur parlait au nom d'un Dieu supposé, tandis que ton grand-père parle au nom du bon sens et de la raison.
Le front de la jeune fille se plissa, comme si ses réflexions exigeaient une grande contention d'esprit; et elle conclut, pour elle-même :
— Je ne vois pas où est la différence. Pendant ce court dialogue, l'oncle Emmanuel
se retournait vers M. Landeron, dont la chaise se trouvait derrière la sienne, en demandant :
— Expliquez-moi pourquoi diable ils ne veulent pas se marier comme tout le monde, puisqu'ils pensent comme tout le monde?
M. Landeron leva les yeux et avança le men-
ton dans un geste d'ignorance : habitué à explorer les voûtes du ciel, il s'inquiétait peu des choses de la terre; les hommes n'étaient à ses yeux que d'imperceptibles atomes semés dans l'infmi; il n'avait jamais compris qu'un Verres, dont la pensée pouvait embrasser plusieurs mondes, perdit une part de son temps à traiter des questions si complètement étrangères à l'astronomie.
« ...Gomme l'ont répété les sages de toutes les époques, habiles à discerner les jeux des causes et des effets, l'homme est l'artisan de sa destinée. S'il tient à bien conduire sa vie jusqu'au terme, certains sacrifices s'imposent à lui; s'il ne sait pas les accepter et ne recherche que le plaisir, l'expérience enseigne qu'il récolte amertume et déception; si, au contraire, il dirige son désir vers des joies plus pures, il ne sera jamais déçu. En pensant à soi-même, on se trompe toujours; en pensant à l'avenir collectif dont on est l'artisan, au sort des enfants qui dépendent de nous, on marchera dans la vérité, vers le vrai bonheur : celui qu'on n'atteint pas, mais qu'on prépare... »
Le reporter réactionnaire ne put s'empêcher de murmurer :
— C'est un chrétien, cet homme-là!
Un des collaborateurs du Robespierre^ qui l'entendit, s'empressa de le corriger :
— Non, monsieur, c'est un stoïcien : ne confondons pas!
Cependant, Rémy Verres se penchait vers les unis, en levant la main dans un geste de bénédiction ; et il conclut :
« C'est pourquoi, chers enfants, je vous engage à vous aimer fidèlement, dans le respect réciproque de votre liberté. Bien des froissements, dans la vie commune, menacent peut-être votre tendresse et votre confiance. Sachez en vaincre les irritations, opposez-leur la solidité de votre amour! Du reste, vous appartiendrez bientôt à ceux qui naîtront de vous : aucun joug extérieur ne peut ajouter quelque obligation à celles que vous imposera le sentiment de l'immense devoir assumé par vous en donnant la vie. Pour être soutenus dans votre tâche, recevez les vœux de votre père, qui s'est toujours efforcé de la remplir de son mieux envers vous, ceux de tous les vôtres et ceux de cette assistance, où chacun participe à vos espoirs, à votre bonheur! »
Un murmure d'approbation courut parmi les auditeurs, qui cependant n'applaudirent pas, comme s'ils se fussent trouvés devant un prêtre. L'oncle Emmanuel, un peu moins rouge, se
tourna de nouveau vers M. Landeron, en grognant :
— Pourquoi diable n'a-t-il pas dit amen?
Et M. Landeron répéta son geste d'ignorance.
Personne ne bougeait : tous les yeux se tournèrent vers Romanèche, impassible, la main dans le revers de sa redingote. Les regards devinrent plus insistants; des voix murmurèrent son nom; Verres l'invita du geste à venir se poster devant le guéridon. M. Louson dut réprimer un mouvement d'inquiète contrariété : quelles choses incongrues ses filles allaient-elles encore entendre? Enfin, le député se leva, et, sans quitter sa place, parla de sa voix neutre, en phrases ternes dont la succession finissait par impressionner. Il félicita Verres de la belle tenue de sa vie : en un temps de volontés fléchissantes, quelle leçon que cette existence consacrée tout entière à l'idée, depuis l'époque des premières luttes de la démocratie opprimée jusqu'à ses plus récentes batailles, jusqu'à ses succès actuels, — « et espérons-le, jusqu'à son prochain triomphe! » — Quel exemple aussi que celui de cette famille dégagée de tout préjugé, vivante preuve de l'inutilité malfaisante d'une institution aveugle et surannée ! Où trouver un bourgeois, enfoncé dans
sa routine, confit dans sa dévotion, qui puisse s'enorgueillir plus justement de sa descendance, en montrant ainsi trois ménages parfaitement unis, parfaitement heureux, auxquels un quatrième va s'adjoindre, sans qu'aucun d'eux soit retenu par des chaînes artificielles?
« D'autres viendront bientôt... »
Il chercha des yeux la jolie Jeanne- Jeannette, qui esquissa en rougissant un imperceptible mouvement de protestation mutine :
« ...Et ce sera comme une colonie de libres esprits, résolus à maintenir envers et contre tous l'immuable solidité de leurs principes et de leurs vertus! «
Ainsi, dans le crépuscule de la société bourgeoise. Verres, le vieux combattant de 1852 et de 1870, Verres le proscrit, Verres l'exilé, aurait salué les premières lueurs d'une aurore magnifique! Lui et les siens, par la superbe audace de leur organisation familiale, auraient l'honneur de montrer à l'avenir ce que peuvent des êtres libres résolus à ne connaître d'autres règles de vie que celles qu'approuve leur raison, à établir par la force de l'exemple l'urgente nécessité d'exclure de nos codes les derniers vestiges de théologie qui les gâtent encore, afin de les adapter de mieux en mieux aux véritables besoins
de l'homme maître de ses instincts, mais qui n'entend pas se plier à des autorités irrationnelles, aussi menteuses que les anciennes idoles. Honneur donc à ces vaillants initiateurs, qui poursuivent d'un pied sûr leur noble chemin !
En finissant ainsi, Romanèche s'avança vers Verres, et lui donna l'accolade. Alors les rédacteurs de L'Égalité, qui connaissaient les faiblesses du « patron », commencèrent à applaudir. Les collaborateurs du Robespierre et de La Semaine démocratique suivirent, ainsi que la plupart des assistants. Le père Pic se fît remarquer par son enthousiasme bruyant; M. Landeron crut devoir applaudir du bout des doigts; M. Louson se démenait comme sur un gril, en mêlant à ses bravos des réticences qu'il soufflait à ses filles :
— C'est peut-être un peu excessif... Bravo, bravo!... Plus tard, oui, sans doute, plus tard... Bravo!... Mais au point où nous en sommes auj ourd ' hui ^ hem !.. . Enfin , bravo , bravo , bravo ! . . .
Céline, sans l'écouter, applaudissait de toutes ses forces, tandis que Roberte fronçait les sourcils et que son visage prenait une expression de blâme et de sévérité. Ces deux attitudes le mé-
contentèrent également, et il gourmanda les deux sœurs en"^baissant la voix :
— Voyons,- Cécile, un peu plus de modération!... Robert e, pourquoi cet air fâché?...
Enfin l'on se leva, pour se diriger, par petits groupes, vers les rafraîchissements.
L'oncle Emmanuel offrit le bras à l'aînée de ses nièces :
— Eh bien! Pierrine, lui demanda-t-il en l'emmenant, est-ce que ta fille suivra bientôt l'exemple de sa jeune tante?
Jeanne-Jeannette, qui suivait sa mère, rougit comme tout à l'heure; Pierrine, au lieu de répondre, échangea un regard d'intelligence avec elle; l'oncle insista :
— Elle approche de ses vingt ans : va-t-elle aussi fonder un ménage qui n'en soit pas un?... une famille en marge de l'état civil?... se mettre en révolte contre l'ordre établi, pour mieux pratiquer les vertus incompatibles avec l'état de mariage ?
LES UMS 44
— Jeanne-Jeannette ne pense pas à s'unir, répondit évasivement Pierrine.
Un collaborateur de La Semaine démocratique^ — joli garçon, monocle à l'œil, — vint offrir le bras à la jeune fille. Pierrine la regarda s'éloigner^ •et reprit, en baissant la voix :
— Entre nous, je crois qu'il y a quelque chose en train.
Le docteur désigna le journaliste, d'un clignement d'yeux qui fit frétiller ses larges oreilles :
— Avec un de ces gaillards?...
— Non, non... Vous savez que Léonce n'est plus guère dans leurs idées.
— Il passe la main après fortune faite.
— Ne soyez pas méchant!.... Tout le monde change, n'est-ce pas? Et puis, il y a le hasard. Jeanne- Jeannette a rencontré ce jeune homme chez les Louson, qui ne sont irréguliers qu'en paroles. Lui-même est d'une famille qui n'accepterait jamais l'union.
L'oncle s'épanouit; son toupet frissonna comme un panache.
— Comme ces gens me plaisent déjà! s'écriat-il. Ce sont d'affreux bourgeois?
Pierrine sourit :
— Propriétaires!
— Où ça?
— Du côté de Montpellier. Le jeune homme achève son droit.
— Il est épris?
— On dirait.
— Alors?... Omnia vincit Amor^ l'amour est plus fort que tout... Comme Charles- Jacques, il fera bon marché de la volonté paternelle.
— Je ne crois pas : il est d'une de ces vieilles familles protestantes, ancrées dans leur foi, comme il y en a là-bas... Il sera désolé d'apprendre que Jeanne-Jeannette a assisté à cette cérémonie. J'espérais un peu qu'il n'en saurait rien; mais les Louson sont là, et d'ailleurs, tous les journaux vont en parler.
— Il est pourtant au courant de votre situation?
— Sans doute. Qui est-ce qui l'ignore?
— Où voit-il la petite?
— Au tennis des Louson, deux fois par semaine. Il n'y marfque jamais. Elle non plus.
— S'est-il déclaré?
— Pas encore.
— Alors, où diable allez-vous?
— Je ne sais pas... Tout est si bizarre, chez nous!... Mais le temps arrange tant de choses!
— Il y en a qu'il n'arrange pas : celles que complique la sottise des hommes... Au surplus.
sait-on jamais à qui l'on a affaire, aujourd'hui?... Si le gaillard vous enlevait votre fille, sans plus de façons ? Rien ne la protège : elle est en quelque sorte hors la loi. Quelle jolie proie, pour un coureur que les scrupules n'étoufferaient pas!
— Albin est un honnête garçon; j'ai souvent causé avec lui, à ce tennis où je vais toutes les fois que je puis ; il est loyal, il a de beaux sentiments.
— Penh!...
— Quant à Jeannette, vous savez si elle est sérieuse.
— Les gens sérieux pèchent sérieusement : c'est beaucoup plus grave... Sans nul doute, ta fille croit avec ferveur au système que mon illustre frère vient d'exposer : si elle y convertissait son soupirant?... S'ils s'avisaient de le perfectionner?... Vous avez supprimé l'Église et la Mairie : s'ils trouvaient vieux jeu la bénédiction paternelle, la présentation aux amis, les simagrées de tout à l'heure? S'ils filaient sans tambour ni trompette, et sans vous demander votre avis? Pourquoi pas? ils seraient logiques, après tout!...
Le beau visage de Pierrine trahit un commencement d'inquiétude :
— Jeanne- Jeannette a des principes, objectat-elle.
44 LES UMS
— On lui répète sans cesse, qu'il n'y en a pas»
— On lui a pourtant enseigné le respect de la vérité.
— Eh bieni ils ne mentiraient à personne : ilspartiraient ensemble, à votre barbe.
— Non, non, cela n'arrivera pas.
— Espérons-le. Jusqu'à présent, vous autres, vous avez eu plus de chance que vous n'en méritiez.
A quelques pas d'eux, les Pic et les Nivollet formaient un groupe isolé. Hortense leur apporta des gâteaux. Jeanne-Jeannette, délivrée de son cavalier, leur servit du thé, qu'elle accompagna de gentils propos, puis les quitta pour chuchoter dans un coin avec Céline Louson, sa confidente. Avec leurs figures d'un autre âge, leurs vêtements surannés, leurs mines effarées, ces vieux détonnaient dans ce milieu déluré .et vivant, comme d'anciens portraits dans un salon « modern-style » : en sorte que Romain, dont l'œil éveillé furetait sans cesse, s'avisa de prendre leur croquis. C'était un artiste frondeur, dont le crayon malicieux sans amertume raillait en ce moment la prépotence radicale, comme il avait raillé jadis les autres partis au pinacle : progressistes, opportunistes, boulangistes. Ordre Moral. Quand il publia la semaine suivante sa jolie
planche intitulée « Idées nouvelles », Pic se reconnut devant un kiosque, et en tira vanité. En attendant, il se rengorgeait pour donner dignement la réplique à Verres, qui s'approchait de ses beaux-parents. Il s'attendait à la continuation de l'homélie, prêt à noter dans sa mémoire les mots historiques qui tomberaient de ces lèvres illustres. Mais Verres parla simplement de la chère compagne qui l'avait quitté depuis tant d'années; et si sincère était son émotion, qu'on eût pu croire que cette mort datait d'hier à peine. Des larmes montèrent aux yeux de la mère Nivollet, qui soupira :
— Ah! si elle était là!... Si elle nous voyait!... Son mari ajouta, en tâchant de redresser sa
taille cassée :
— Elle serait heureuse, elle verrait ses trois filles bien établies...
Il se hâta de se reprendre :
— Bien unies, je veux dire... Ah! oui!... Verres avait pris les mains de la vieille, tous
trois s'attendrirent ensemble. Alors, Pic leva les yeux au plafond, agita l'éventail de sa barbe, roula les yeux et s'écria :
— C'est sublime !
Justement l'oncle Emmanuel, ayant quitté Pierrine, manœuvrait pour se rapprocher de son
frère. Il releva vivement cette exclamation :
— Mon Dieu, non, monsieur, c'est tout simple!... Par delà les sottises que débitent ou commettent les hommes pour arranger ou déranger leur vie sociale, il y a les affections éternelles, toujours pareilles dans les coeurs bien faits. On change leurs formes, comme les coupes des vêtements : elles ne changent guère plus que le cœur humain. Le mariage, la séparation, le divorce, l'union libre, qu'est-ce donc, je vous erf supplie, sinon les modes passagères d'un contrat éternel? Ceci seul importe : la vie avec ses grandes joies et ses grandes peines, la mort avec les deuils qu'elle suscite en passant.
Rémy Verres avait écouté la tirade, en souriant comme un homme qui ne discutera pas :
— Cet Emmanuel, murmura-t-il, sera-t-il toujours le même?...
— Parbleu! riposta le docteur. Et te figurestu donc que tu ne l'es pas, toi?... Je te dis que rien d'essentiel ne change, ni en nous, ni autour de nous...
Il jeta un regard de travers sur Romanèche, qui dégustait un verre d'orangeade au milieu de son état-major; et il ajouta, en retenant sa voix rageuse :
— Celui-ci, par exemple, n'est-il pas le même
depuis cent dix ans? Sans parler de ses incarnations antérieures!... On a beau lui couper la tête, le fusiller, l'envoyer à la Nouvelle, l'en rappeler, l'habiller en forçat, en proscrit, en conspirateur, en pharmacien, en journaliste, en délégué, en sénateur, en ministre, — il est toujours lui, il le restera jusqu'à la fin des âges : éternellement il prendra les mots pour les choses, répétera les mêmes phrases, trouvera les mêmes jobards pour le croire et l'acclamer. Qu'il s'étale au pouvoir ou s'agite à l'opposition, nulle expérience ne lui profitera jamais. Il n'apprendra rien, il ne comprendra rien : tandis que tout change, il aura l'orgueil de rester immuable, comme un caillou qui serait capable de vanité. Voilà!...
Cette fois. Verres le désapprouva un peu sèchement :
— Tu ne connais pas Romanèche, mon frère, c'est un des hommes de l'avenir.
— Je ne le sais que trop, conclut Emmanuel. Cependant les Albrun, — le petit Antoine
cramponné aux jupes de sa mère, — cherchaient depuis un moment à s'emparer de Rhèmes. Ayant enfin réussi à l'isoler dans un coin, ils se mirent à l'entretenir de leur grand projet. La médiocrité leur pesait, surtout depuis que Prafe
s'enrichissait à larges tranches en débitant au poids de l'or ses Claude Monet, ses Cézanne, ses Sisley. Pourquoi ne tenteraient-ils pas quelque chose, eux aussi? Peut-on se résigner à vivre dans la gêne, quand on a deux enfants à qui l'on voudrait donner tout ce qu'on n'a pas eu?... Or, une superbe occasion s'offrait : dès les années d'études, Denys s'était lié av^c Marins Vadret, le seul chef et propriétaire de la grande maison d'édition de la rue INIazet, qui publiait les œuvres de Verres et La Semaine démocratique. C'était par cet ami qu'il avait été introduit rue Froidevaux; plus tard, Vadret avait été le parrain d'Antoine, dans la cérémonie calquée sur le baptême traditionnel où le grand-père présentait solennellement l'enfant à la famille et lui promettait l'appui des siens. Frappé depuis d'un commencement d'ataxie, Vadret cherchait à se retirer des affaires : étant sans parents proches, il eût volontiers passé la main à son ami, même à des conditions exceptionnellement favorables, pour préparer l'avenir de son fdleul. A vrai dire, la vieille maison avait un peu périclité, ses tentatives pour la moderniser ayant peu réussi : le fonds n'en était pas moins là, solide et durable. Vadret offrait de le céder contre une somme bien inférieure à sa valeur réelle, que compléterait le
paiement d'une rente en viager. Mais il fallait ajouter au capital un fonds de roulement, et, même aidé par Verres et l'oncle Emmanuel, Albrun restait loin de compte. Charles-Jacques, avec sa grosse fortune, pouvait sans aucun risque achever de le mettre en selle. Les deux unis tâchaient de lui expliquer tout cela en mêlant quelques flatteries à leurs arguments :
— • Pour vous, qui êtes si riche, c'est une bagatelle! répétait Hortense.
Rhèmes protestait, les joues tiraillées par ses tics : avec une queue de cinq zéros, un chiffre n'est jamais une bagatelle;... il était loin d'être aussi riche qu'on le croyait;... on n'aime pas à engager une forte somme dans un commerce qu'on ne connaît pas...
— L'affaire est de toute sécurité ! s'écria Denys, qui avait la foi. C'est un placement qui vous donnera du cinq pour cent, et au delà, je vous en réponds!
— Tandis qu'on a tant de peine à tirer parti de son argent! soupira Hortense. Le peu que nous avons nous rapporte à peine du quatre... N'est-ce pas, Denys?... Une fois, nous avons touché du sept, pendant deux ans. C'était dans une filature. La troisième année, il y a eu un krach, tout s'est effondré.
— C'est généralement ainsi que cela se passe, dit Charles-Jacques avec philosophie, Mieux vaut se contenter d'intérêts modiques : on a moins de chance de perdre tout...
— Dans notre affaire, il n'y a aucun danger, affirma Denys.
Il essaya de donner des précisions; mais il s'embrouillait, à cause de son incompétence.
— Je veux bien croire que la maison est excellente, concéda Rhémes; vous auriez pourtant contre vous que vous ignorez tout de la librairie.
Denys protesta : la librairie est un commerce facile, où l'on peut entrer sans apprentissage; d'ailleurs, Vadret resterait quelque temps avec lui, pour le mettre au courant. Hortense l'appuya :
— Denys a beaucoup lu. Il a le goût sûr. Il est très fort en comptabilité, ce qui est essentiel. Ajoutez qu'il sait l'anglais : cela aussi, compte pour quelque chose.
Charles-Jacques restait sur la réserve, mal convaincu :
— J'ai vu de près les affaires après la mort de mon père, expliqua-t-il ; vous ne savez^pas combien elles sont difficiles! Et j'entends répéter piartout qu'elles le deviennent de plus en plus. Aussi me suis-je promis de ne jamais mettre un
centime dans une entreprise industrielle ou commerciale : je m'en tiens aux fonds d'État, aux bonnes obligations bien gagées. Si j'avais un conseil à vous donner...
Albrun l'interrompit avec un peu d'humeur :
— Vous êtes bon! Vous qui roulez sur l'or, je comprends que vous vous contentiez de revenus de tout repos. Mais nous? Il nous faut bien essayer de sortir de notre gêne. Nous avons des enfants, que diable !... Si vous y tenez, c'est un service de famille que je vous demande, plus encore qu'une affaire que je vous propose...
Les muscles de Charles-Jacques semblaient danser dans sa chaii%tant ils lui tiraient les joues, les lèvres, le menton. Il jeta un coup d'oeil sur Verres, qui causait avec Jérôme Clos; puis il se tourna vers Hortense et lui dit d'un ton ironique :
— Votre père prétend que la fortune est une malédiction : si les miens ne m'avaient pas menacé de me déshériter, je crois qu'il ne m'aurait jamais confié sa fdle !
— Lui-même a pourtant quelque chose, riposta Denys : sans quoi, comment se fût-il tiré d'affaire? Ce n'est pas l'astronomie qui l'aurait fait vivre, n'est-ce pas? Et vous savez qu'il est très prudent dans ses affaires d'argent.
Il dit cela avec un peu de rancune : Verres refusait d'avantager Hortense ou Louise, dont les ressources étaient si précaires, au détriment de Pierrine ou de Josèphe, tellement mieux partagées; Denys voyait une contradiction dans cette façon bourgeoise de tenir la balance, sans le moindre effort pour atténuer les inégalités du sort. Toutefois, par égard pour Hortense, il s'abstint d'insister; et il reprit, en s'efforçant d'être plus persuasif :
— Vous comprenez que je ne veux commettre aucune imprudence... Si nous étions seuls, Hortense et moi, nous nous arrangerions très bien du peu que nous avons. Mais je pense aux enfants, je veux leur faire un avenir meilleur, et j'ai la certitude qu'il n'y a pas d'autres difficultés que de trouver le capital initial. Je vous fournirai des données plus positives : des chiffres, des bilans, des graphiques. Vous pourrez alors réfléchir.
Rhèmes se hâta de saisir l'échappatoire que lui offrait ce verbe imprudent :
— Oui, oui, c'est cela ; envoyez-moi une note précise. Je réfléchirai...
Puis, avec un rire malin et une pirouette ^ comme s'il sortait d'un piège :
^ — Au surplus, si vous tenez à risquer votre
argent, prenez plutôt des billets à la loterie!... Et il battit en retraite, tandis qu'Albrun le suivait d'un regard désenchanté, en disant à Hortense :
— Nous n'obtiendrons rien de ce gaillard-là 1 Elle ne désespérait jamais.
— Qui sait? fit-elle.
A ce moment, Josèphe et Pierrine survinrent, et les interrompirent. On parla un instant de Louise, si jolie dans sa robe de mariée. On s'amusa de cette concession arrachée à la rigidité des principes paternels :
— Ce que c'est que d'être la dernière ! dit Josèphe; jamais il ne nous aurait accordé cela!... Moi, je n'ai obtenu qu'une robe bleu pâle...
Puis, Denys et Pierrine, qui étaient bons camarades, s'approchèrent du buffet, prirent du café glacé, et allèrent s'asseoir sur deux chaises voisines, où on les vit bientôt causer et rire avec animation. Hortense et Josèphe ne les suivirent pas. Josèphe semblait plus dolente encore qu'à l'habitude : elle se plaignit de ses fatigues, de ses soucis, et comme sa sœur, l'air sceptique, la traitait d'enfant gâtée, finit par se proclamer tout à fait malheureuse. Cette fois, Hortense se récria :
— Malheureuse, toi?... Toi qui as tout ce qu'il te faut?... Toi qui es riche!
Josèphe secoua mélancoliquement sa tête fanée :
— C'est vrai, dit-elle, j'ai un hôtel confortable, des domestiques bien stylés, un grand train de maison, une auto, des toilettes, des bijoux : un tas de choses dont je me passerais très bien!... On a toujours dit que l'argent ne fait pas le bonheur...
— Le manque d'argent le fait encore moins : j'en sais quelque chose, moi!
La figure de Josèphe s'attrista davantage.
— Oui, tu as tes soucis, ma pauvre sœur, et j'y compatis... Mais, te iigures-tu donc que je n'ai pas les miens?.... Ah! si nous pouvions faire échange, je crois que tu n'y gagnerais pas! Tu as de la peine à nouer les deux bouts ; mais, au moins, ton uni t'aime, tu l'as bien à toi, tu ne sens pas que tu perds un peu de lui chaque jour, que bientôt peut-être il ne t'en restera plus rien...
Hortense écoutait, bouleversée : parmi ses jolies qualités, figurait ce pouvoir de sympathie qui nous fait oublier nos propres maux au contact de ceux d'autrui, quand ils sont plus cruels ; et perdre l'affection de son compagnon d'exâstence, c'était à coup sûr la pire des catastrophes, une éventualité qu'elle pouvait àpeine concevoir, tant elle comptait sur la fidélité de son Denys.
Elle crut que Josèphe exagérait son malheur, et se récria d'abord :
— Ton imagination t'égare, chérie, tu te crées des chimères...
Alors, moitié pour la convaincre, moitié pour se soulager, Josèphe céda peu à peu à l'impérieux besoin de confidences qui lui gonflait le cœur depuis longtemps : Charles-Jacques se dérangeait ; d'humeur assez égale autrefois, quoique toujours un peu despote, il devenait nerveux à l'excès, ombrageux, autoritaire. Il sortait beaucoup, lui qui avait été si casanier. Il rentrait tard, ou ne rentrait pas :
— Je l'ai attendu des nuits entières, comprends-tu?... Ce n'est pas de l'imagination, cela!... Je comptais les heures, je voyais poindre le petit jour, j'entendais les chars des maraîchers, les premiers bruits de la rue : il n'était pas là!... Il ne se cache même plus, d'ailleurs : les domestiques le voient rentrer à neuf ou dix heures... Il y a donc quelque chose ou quelqu'un, dans sa vie... Quoi? Qui? Comment saurais-je?... Puis-je le faire épier par un pohcier marron?... J'en ai eu l'idée hier, en recevant une carte d'un agent de renseignements : ces gaillards-là savent tout; ils doivent être déjà fixés... Mais j'aime mieux garder un doute...
Sentant sa sœur très pitoyable, prête à s'affliger avec elle et souffrant de sa peine, elle poursuivit en lui tenant la main :
— Il devient si méchant avec moi!... Pourtant, je ne le gêne guère, va! Je lui laisse toute sa liberté!... Il y a des choses que je ne veux pas dire, même à toi; mais je m'attends à tout, et au pire!... Ah! ces gens riches, qui n'ont jamais connu d'autres règles que leurs caprices! On ne se doute pas des idées qui peuvent germer en eux!... Comment donc serais-je tranquille?... Dans des situations comme la nôtre, il nous faut des hommes de toute sécurité, comme ton brave Denys! Sais-tu ce que je me demande, moi, la nuit, en guettant son retour?... Ceci, tout simplement : s'il m'abandonnait avec mes cinq enfants, qu'est-ce que je deviendrais ?
L'abandonner?... Charles-Jacques ?... Hortense se récria :
— ' Tu es folle, c'est impossible, il est honnête homme, tu lui fais tort !
— Je l'ai cru jusqu'ici. Mais il faut compter avec tant de choses!.... Charles-Jacques n'a aucun équilibre, aucun contrepoids : la richesse est un vrai poison pour lui. L'oisiveté le démoralise : il s'ennuie et ne sait qu'inventer pour se distraire.
Que veux-tu qu'on attende d'un homme qui ne fait rien?
Hortense ne pensait vraiment qu'au chagrin de sa sœur, qu'elle écoutait avec toute sa sympathie. Mais ce mot fut un trait de lumière, et tout à coup son esprit relia ses propres soucis à cette détresse dont la plainte l'émouvait : Denys cherchait le bien-être des siens dans la maison Vadret, pourquoi Charles- Jacques n'y trouverait-il pas un travail régulateur et sain? En sorte que chacun gagnerait à entrer dans la combinaison...
Elle hésitait pourtant à la proposer, par crainte d'être indiscrète ou de paraître calculatrice ; puis son grand désir d'aider son uni l'emporta. Elle dit :
— Si tu voulais, il y aurait peut-être un moyen de le mettre au travail... C'est une idée qui est dans l'air. Seulement je ne voudrais pas que tu crusses que je pense à moi plus qu'à toi... Du reste, Denys vient d'en parler à Rhèmes, qui n'a pas paru comprendre...
Josèphe demanda sans beaucoup d'entrain :
— De quoi s'agit -il?
Et Hortense lui répéta les explications que Denys venait de donner à Charles-Jacques. Toutefois, elle prit sur elle de les modifier : au lieu de
58 LES UiVIS
n'apporter que son argent dans l'entreprise, Rhèmes y prendrait une part plus active, en partagerait la direction avec Denys. Puis, craignant de s'avancer trop, ou de s'embrouiller dans son exposé, elle conclut :
— Denys t'expliquera cela mieux que moi, ma bonne Josèphe. Viens nous voir un de ces jours : nous causerons. Qui sait? Peut-être que chacune trouvera là son compte...
— Je n'ai aucune influence sur Charles-Jacques, et ne lui parle jamais d'affaires : sa fortune est à lui, tu comprends... Enfin, nous verrons!... J'ai tant besoin de quelqu'un qui me comprenne un peu!...
Elle allait repren(Jre ses doléances, quand leur attention fut attirée par une petite scène rapide, à quelques pas d'elles : depuis un moment, Pralie observait l'entretien gaiement intime de Pierrine et de Denys... Il ne les quittait pas des yeux; il tendait l'oreille dans un effort évident pour saisir au vol leurs paroles ; sa nervosité augmentait de minute en minute; sa figure se marbrait de taches livides qui trahissaient la violence de ses mouvements intérieurs; il résistait mal à la poussée de son terrible instinct. A plusieurs reprises, il se souleva sur sa chaise, puis se rassit, domptant ses muscles. A la fin, il se dressa comme
LES UiNlS 59
un ressort se détend; prenant brusquement son parti, il s'avança vers eux, posa la main sur l'épaule de son unie, qu'il meurtrit entre ses doigts crispés, et ordonna :
— Viens!
Voyant qu'il avait sa mine tragique des mauvais jours, Pierrine pâlit et se leva sans objection :
— Allons, mon ami!
Elle fit de la tête un léger signe d'adieu à Denys, qui ne comprenait pas, enleva Jeanne-Jeannette à Céline Louson, et le trio s'éclipsa sans saluer personne.
— Voilà Léon qui a sa crise, dit Hortense... A propos de ce pauvre Denys, c'est trop fort !... Denys serait indigné s'il se doutait de ça... C'est égal, notre sœur a bien ses chagrins, elle aussi!...
Denys cependant les rejoignait pour demander à son unie :
— Que peut avoir Pralie?.... L'as-tu vu partir?...
Hortense répondit :
— Il est sans doute un peu souffrant : il était tout pâle... Il fait si chaud ici, n'est-ce pas, Josèphe?...
Rémy Verres n'avait rien vu. Il causait avec le reporter réactionnaire. Souriant, serein, confiant, il expliquait les relations de sa famille, telles que
son optimisme les concevait : des ménages parfaits, simples, honnêtes, sans contrainte, heureux, offrant à tous l'exemple de leur fidélité, élevant leurs enfants en vue du bien commun et pour préparer un avenir meilleur, un avenir de justice, d'universelle bienveillance.
— Oserais-je vous demander une chose, maître?...
— Ce que vous voudrez; vous êtes ici dans une maison où personne n'a rien à cacher.
— Il n'y a jamais eu autour de vous... vous m'excusez, n'est-ce pas?... de ces troubles domestiques comme il en survient dans tant de ménages?... Jamais un de vos gendres...
Il avait hésité sur le mot pour lequel il semblait demander grâce.
— Nous sommes bien obligés d'employer quelquefois les termes d'usage, concéda Verres en souriant.
Encouragé, le journaliste posa nettement la question :
— Jamais un de vos gendres, donc, n'a songé à profiter de son indépendance?
Verres leva sur son interlocuteur ses bons yeux d'enfant :
— Jamais, monsieur, affirma-t-il. Mes « gendres » sont des «maris» irréprochables, justement
LES INIS 61
parce qu'ils ne sont pas des maris, en ce sens qu'aucune contrainte légale ne pèse sur eux. Pour la même raison, mes filles sont des femmes très fidèles, très heureuses. Chacun donne à l'autre tout ce qu'il peut, parce qu'aucun n'a de droits ni d'obligations, et que l'affection réciproque est leur seul régime. Sans parti pris d'aucune sorte, je puis vous affirmer que notre expérience a parfaitement réussi. Nous avons montré, en accordant la pratique avec la théorie, l'inutilité des diverses tyrannies dont les hommes ont tant souffert. C'était comme un difficile théorème, aux données complexes, tout à résoudre. Ma joie et mon orgueil, en arrivant au terme de ma vie, c'est de pouvoir conclure comme au tableau noir : C. Q. F. D.
— Ah! s'écria le reporter, jamais je n'oserais répéter intégralement ces propos dans mon journal : ils fâcheraient nos abonnés, qui n'admettent pas qu'on puisse avoir quelques apparences de raison si l'on pense autrement qu'eux.
— Telles sont les exigences de l'esprit de parti, dit Verres dont le regard se voila.
Il ajouta, avec un soupir :
— Au fond, presque personne n'est sincère...
En attendant les effets du bon vouloir incertain de Josèphe, Denys discutait longuement dans l'arrière-boutique de la librairie, avec Marins Vadret. Celui-ci le pressait, ballotté entre le soin de ses intérêts et le désir de paix qui montait de ses nerfs tordus, de son cerveau affolé, entre ses habitudes de commerçant attentif qui ne cède rien que pouce à pouce, et sa hâte de déposer son fardeau pour libérer du souci son corps labouré par la maladie. Mais Albrun n'arrivait pas à compléter le capital : Verres refusait d'augmenter sa mise, par crainte d'avantager Hortense aux dépens de ses autres sœurs, car, en attendant que l'argent fût remplacé par les «bons de travail », il tenait à partager le sien comme^à
la balance. Du reste, il persistait à compter sur Charles-Jacques. L'oncle Emmanuel, au contraire, doutait qu'on le décidât : Rhèmes, avec ses tics, ses yeux battus, ses allures de bourgeois trop riche, ne lui avait jamais inspiré ni confiance ni sympathie. L'occasion lui semblait bonne poui' comparer la dissociation réelle des ménages de ses nièces à la solidarité que créent les vrais liens conjugaux; aussi, quand Albrun se plaignait de l'égoïsme de ce Charles-Jacques qui ne savait que faire de son argent, répondait -il du ton d'un paysan quasi consolé de ce que va lui coûter l'orage par la pensée qu'il l'avait prévu : — Hé! mon cher, ne savez-vous pas encore que les hommes sont égoïstes? Pour qu'ils s'entr'aident au prix de certains sacrifices, il faut qu'un intérêt commun les rapproche : ainsi celui du nom... Oui, je sais, le nom, c'est une combinaison de lettres qui désignent des êtres souvent très divers. N'importe! c'est le lien qui retient ensemble les branches du faisceau, le bouchon qui empêche le liquide de s'évaporer. Les affaires de la famille ne prospèrent que si celles de chacun de ses membres vont bien : d'où l'aide commune qu'on se prête en rechignant, mais qu'on se prête... Rien de tel, dans vos unions. Les femmes? oui, parbleu, elles restent sœurs parce
qu'elles le sont, et que toutes vos sornettes ne peuvent faire qu'elles ne le soient pas. Mais les hommes? Qu'est-ce qui les rapprocherait? Quelles relations ont-ils entre eux? Celles d'une banale camaraderie, rien de plus. Le préjugé, comme vous dites, ne les frappe pas assez durement pour les forcer à faire face à l'ennemi commun; il n'atteint, au fond, que les femmes. Eux, savent bien qu'ils se tireront toujours d'affaires; elles, que c'est l'inverse. Mon grand homme de frère s'est conduit comme l'astrologue de la fable ; seulement, ce sont ses filles qu'il a laissées choir dans le puits. Nous verrons s'il les en sort !... De tels propos étonnaient Denys, qui ne comprenait pas qu'un homme n'appartint pas corps et âme à sa femme et à ses enfants.
— Moi, disait-il simplement, je n'aurais pas mieux demandé que d'épouser Hortense. Maintenant encore, elle n'aurait qu'un mot à dire...
De son bon regard de chien fidèle, il interrogeait son unie qui refusait d'un signe, sûre de lui, confiante en l'avenir :
— Nous ne faisons qu'un, Denys et moi : qu'est-ce que des formalités ajouteraient à notre union?
Cependant Albrun, voyant Charles-Jacques si lent à se décider, parlait de se rabattre sur Pralie ;
celui-ci, du moins, un self-made man^ savait ce qu'on obtient par l'effort, aurait confiance, donnerait un coup d'épaule, fût-ce par simple complaisance. Il fallait que chaque jour Hortense trouvât un nouveau prétexte pour l'arrêter. A la fm, ne sachant plus comment éviter une rencontre qui pouvait mal tourner, elle décida d'aller elle-même, en éclaireur, sonder le terrain.
Jamais les injurieux soupçons de son uni n'avaient tant humilié Pierrine, car ils atteignaient, cette fois, en même temps que sa dignité de femme, ce sentiment généreux, délicat, méconnu qu'elle vouait dès l'enfance à ses demisœurs. Hortense, un peu gênée, exposa l'objet de sa visite; Pierrine lui prit les deux mains, tout émue, balbutiant :
— Tu sais si je voudrais t 'aider, ma chérie... Mais... mais... comment le pourrais-je?... L'autre jour, le jour de l'union, tu as compris, pourtant... Oh! ne dis pas non : je l'ai vu dans tes yeux!
Hortense se mit à rire, d'un rire un peu forcé, pour marquer qu'elle prenait la chose en plaisanterie :
— Cela dure encore, cette lubie?... Non!... Pierrine s'était promis de peser ses paroles, si
jamais elle se trouvait amenée à parler de ses affaires à ses sœurs; mais tout à coup, elîe man-
qua du courage qui la cuirassait si bien : elle esquissa le geste d'arracher un voile et, comme si quelque force étrangère l'obligeait à parler dans une défaillance de sa volonté, elle étala la plaie secrète de son cœur :
— Non, non, ce n'est pas une de ces folles idées qui nous traversent ^comme au vol et se dissipent : c'est un mal terrible qui s'abat sur lui comme une crise de folie... On dirait qu'un nuage monte dans son esprit, s'épaissit très vite, l'obscurcit, le domine... Il souffre atrocement, et il me torture... Il y a des jours, des semaines entières où j'ai peur de lui!... Quand il est ainsi, j'observe ses moindres paroles, je guette dans ses yeux les ravages du mal, je tremble de l'aggraver, je n'ose ni parler, ni me taire, ni sortir, ni bouger. Je suis comme un innocent sur qui pèse un soupçon terrible qu'il ne peut écarter : chaque mot, chaque geste tournerait contre moi. Quant à lui, le peu de bon sens qui lui reste, il le détruit à coups de liqueurs fortes... Que de fois, quand je souffrais trop, j'ai songé à reprendre ma liberté !... Mais je le plains quand même, je n'aurai jamais le courage... Et puis, il y a Jeanne-Jeannette, pour qui je supporterai tout!...
— Je savais Léonce un peu singulier et morose, dit Hortense, froissée malgré elle de ce
LES IJNIS 67
soupçon qui frappait son fidèle Denys; mais je ne savais pas que tu souffrais de son humeur au point d'avoir eu de telles pensées.
Quelques secondes tombèrent dans le silence. Les lèvres de Pierrine frémissaient d'une émotion qu'elle eût craint de trahir en parlant. Gomme sa sœur lui prenait affectueusement la main, deux larmes roulèrent sur ses joues.
— Josèphe non plus n'est pas heureuse^ fit Hortense. Chacun a ses soucis ou ses peines...
— Ah ! si nous étions comme tout le monde ! dit Pierrine quand elle put assurer sa voix : nous aurions les recours habituels, la séparation, le divorce, ces tristes remèdes. Mais nous sommes rivées par une chaîne plus forte que toutes celles de la loi! Il nous faut à tout prix sauver la façade de la vie commune, du bon accord apparent. Jeanne-Jeannette porte le nom de son père : on l'appelle « Mademoiselle Pralie « : cela suffit à quelques-uns; les autres n'approfondissent pas, feignent d'ignorer, acceptent plus ou moins le nom de notre père nous protège; on sait bien que nous sommes d'honnêtes femmes, et l'on ne nous reproche guère, après tout, que d'être victimes de ses idées. Mais que, demain, je m'avise de rompre ce lien qui n'existe pas, de sortir de cette cage dont la porte est ouverte, que je quitte
la maison de Léonce sans plus de cérémonies que je n'en ai fait pour y entrer, qu'adviendra-t-il de ma fille?... Fini, ce semblant de sécurité qui lui permettra peut-être de faire sa vie ! Elle n'aura plus de nom, elle sera hors la loi, personne ne voudra d'elle
— Toi aussi, tu as des lubies ! s'écria Hortense en interrompant. De telles idées ne m'ont jamais effleuré l'esprit...
— Denys t'adore et tu n'as que des garçons !... Oh! l'union libre peut être une excellente chose, quand tout va bien. C'est comme les gens qui ne veulent pas de remèdes : tant que la santé est bonne, ils s'en passent, mais quand la fièvre les prend, ils courent chez le pharmacien... Rien du moins ne les en empêche... Nous, notre père a pu nous unir : il n'a pas le pouvoir de nous séparer. Son idéalisme a ignoré l'écueil.
— N'importe! il a raison, contre tous. Les inconvénients disparaîtront, quand nous serons la règle au lieu, d'être l'exception. Donc, il nous faut travailler à l'avènement du bonheur et de la justice : soyons-en fîères, si même nous en souffrons un peu...
— C'est que je souffre beaucoup, répliqua Pierrine en tâchant de sourire.
Ce sourire désabusé erra quelques secondes à
peine sur ses lèvres : il contrastait si douloureusement avec sa beauté rayonnante, épanouie, inutile, qui ne lui donnait aucune joie et passerait bientôt 1
— Vois-tu, reprit -elle, pour essayer de vivre dans la perfection, il faut attendre que la moyenne des hommes en soit un peu plus près...
— Aidons-les à s'en approcher!
Le même sourire triste reparut sur les lèvres de Pierrine. Soit qu'elle eût traversé de plus dures leçons, ou subi plus faiblement l'influence paternelle, ou peut-être encore parce que ce qu'elle savait du passé de sa mère aiguisait sa clairvoyance, elle mesurait mieux la distance qui sépare l'utopie de la réalité. Elle réfléchit un instant et dit :
— Qui veux-tu qui les aide ? L'exemple ? Sur trois d'entre nous, il y en a deux qui se plaignent ; nous verrons ce qu'il en sera pour Louise... La théorie?... Qu'est-ce que la théorie, quand l'exemple la contredit ? Tu connais quelques-uns de ces réformateurs qui entourent notre père, l'applaudissent et l'encouragent : combien y en a-t-il qui cherchent l'accord de leurs actes et de leurs doctrines! La plupart ne sont hardis que dans leurs propos : ils ne parlent que de détruire, et construisent à leur profit. En attendant de re-
faire le monde, ils s'y arrangent assez bien. Leur passion de réformes ne les empêche pas de s'enrichir, par les mêmes moyens qu'ils reprochent tant aux bourgeois. Beaucoup deviennent capitalistes; d'autres font de beaux mariages : presque tous finissent par s'installer confortablement dans cette société dont la pourriture a du bon, comme l'intérieur des bécasses quand elles sont a point. Pourquoi donc faut-il que notre bon père ait, presque seul, tenté de réaliser ses chimères ?
— Tu ne vas pas l'en blâmer; moi, j'en suis fière !
— Parce que tu n'en souffres pas, — ou pas encore...
Ce mot de mauvais augure avait échappé à Pierrine; pour tâcher de le rattraper, elle revint à l'affaire Vadret, promit d'en parler à Pralie quand il aurait recouvré la raison :
— Mais j'ai peu d'espoir, conclut-elle; j'obtiens si peu de lui!
Hortense n'eut garde tle révéler à Denys le vrai motif de son échec : elle préféra l'attribuer, en gros, à la bizarrerie de Pralie, de qui, dit-elle, on ne pouvait décidément rien attendre ;^et l'on n'espéra plus qu'en Charles- Jacques.
A vrai dire, Josèphe ne mettait aucun empres-
sèment à tenir ses vagues promesses : quand Hortense essaya de les lui rappeler, elle opposa de faibles objections, une inertie invincible et paresseuse, toutes sortes de propos évasifs. C'était à croire que, les Rhèmes se dérobant à leur tour, l'affaire allait avorter définitivement ; et les deux unis se désespéraient ensemble. Mais un jour Charles-Jacques, qu'on ne voyait pas souvent dans le modeste appartement des Albrun, bien qu'il habitât leur quartier, vint offrir ses services, avec tout le peu de bonhomie dont il était capable :
— Oui, c'est vrai, j 'hésite depuis une huitaine. Je voulais réfléchù\.. Comme je vous l'ai dit, j'ai la terreur des affaires, depuis^que j'ai dû liquider la maison de mon père... N'importe! me voici. Vous êtes résolu, vous, êtes actif; moi, j'ai besoin de m'occuper... Oh! pour me distraire, simplement !... Nous nous entendrons très bien!
Là-dessus, il accepta les projets que lui soumit Denys enchanté, sur la constitution de la société, l'apport de chacun, les; conditions générales^ les premières réformes à introduire dans la maison. Albrun, qui ne pensait qu'à cela depuis quelque temps, versait pêle-mêle les idées qui bouillonnaient dans sa tête ; Rhèmes approuva tout, n!in-
sistant que pour obtenir une part effective dans la direction :
— Oh! je ne vous gênerai guère, et vous serez le maître... Mais enfin, si par hasard il me venait quelques idées à moi aussi, je voudrais pouvoir les appliquer, n'est-ce pas?... D'accord avec vous, mon cher, bien entendu!
Des idées, il devait en avoir déjà, qu'il cachait: elles flottaient au fond de ses yeux vagues, qui par moment s'allumaient, fixes et volontaires; elles se trahissaient dans l'accélération de ses tics, dans la'^nervosité de ses gestes, dans son effort pour prendre un ton détaché. Hortense le trouva si différent de lui-même, qu'elle eut comme un pressentiment de menaces obscures et faillit avertir Denys. Mais celui-ci, tout à la joie d'aboutir enfin, ne l'aurait pas écoutée : et quand Charles-Jacques fut parti, elle fît chorus avec son uni, dont l'allégresse débordait en exclamations, qui arpentait les pièces trop petites pour ses espoirs ou jouait avec ses deux gamins comme avec des balles :
— Allons, Tonio, hop là!... Allons, mon gosse, réjouis-toi!... Vous serez heureux! vous serez riches!... Vive ce brave Rhèmes que nous ne connaissions pas!...
.Verres, informé toutde suite, se réjouit avec
LES UNIS . n
eux : croyant à l'action bienfaisante du travail, il ne doutait pas qu'un oisif pût être transformé comme un aveugle guéri par un miracle. Sa candide loyauté n'eût soupçonné chez personne une arrière-pensée, un dessein compliqué; que Rhèmes reconnût enfin la nécessité de consacrer ses forces à quelque œuvre utile, cela lui semblait naturel : l'évangile du travail n'était-il pas justement celui qu'il prêchait sans cesse? Admirant d'autre part la ténacité d'Albrun, qui triomphait après tant d'obstacles, il ne désespérait pas de perfectionner encore la combinaison en y entraînant Pralie. Quel beau spectacle on donnerait alors, quel exemple d'union, de concorde, de labeur utile et sain : la famille entière groupée autour de son chef, dans une œuvre commune dont sa pensée était la clé de voûte, puisque ses ouvrages de haute science honoraient la maison Vadret dont ses écrits sociaux, ses traités, sa revue augmentaient la force expansive! Pourquoi ne trouverait-on pas aussi, pour Gagnery, une situation meilleure que celle où il végétait, plus conforme surtout aux conditions d'une noble destinée humaine ? A l'inverse des autres, ce dernier venu ne pouvait apporter que son travail; mais il avait la jeunesse, et l'expérience de cette grande puissance moderne, la publicité, dont le con-
cours est indispensable à toutes les entreprises. On lui parlerait dès son retour : il accepterait sans doute, lâcherait son Sous-Comptoir des Métaux et ses bulletins financiers, et la vieille maison de la rue Mazet, rajeunie, restaurée, deviendrait ainsi le bien collectif de la famille...
— Un capital magnifique ! suggérait ironiquement l'oncle Emmanuel, qui ne manquait jamais de railler les contradictions où s'égarait son grand frère. Tu mourras millionnaire, mon brave, comme le père Rhèmes, ni plus ni moins. Vous exploiterez les travailleurs des imprimeries, des fabriques de papier, des ateliers de brochage, sans parler de vos commis, de vos comptables, de vos hommes de peine, de vos portefaix. Vous deviendrez une dynastie, comme il y en a dans la partie!...
Il fallait alors que le mathématicien se contredit encore en plaidant les exigences de la « période de transition »; ce qui valait à l'oncle Emmanuel un nouvel avantage :
— Oui, oui, la transition qui conduit d'un point à un autre, après avoir traversé le vaste royaume des phrases... On la connaît depuis longtemps!
Dans l'allégresse des siens, Josèphe restait inquiète : elle ne s'expliquait pas le revirement de Charles-Jacques. Quand Hortense, qui le lui
attribuait, l'en remercia, elle protesta vivement :
— Non, je n'y suis pour rien. Laisse-moi te l'avouer : je ne désirais pas cette affaire, j'en avais peur... Pourquoi? je ne sais pas! J'y pressens un danger, pour moi, pour nous tous, peutêtre... Charles-Jacques y mêle un projet que je ne puis deviner...
Hortense ne comprenait rien à ces inquiétudes, que développe une vie difficile; elle les repoussait de son robuste optimisme, de son inébranlable confiance en son Denys :
— Pourquoi te méfier ainsi?... Pourquoi prêter à ton uni des desseins ténébreux, dont il est incapable?... C'est un tour de ton imagination : t'en a-t-elle joué, depuis que je te connnais!
— Tu sais bien que ce n'est pas cela, ripostait Josèphe. Je ne suis pas romanesque. Je suis très simple, je n'invente jamais rien. Mais tu ne m'ôteras pas de l'esprit qu'il y a dans cette affaire des choses qui ne devraient pas être !
— Réflécnis : si Charles-Jacques conspirait contre toi, — avec qui, je t'en prie? — il ne viendrait pas à nous, il ne mêlerait pas ses intérêts aux nôtres : il ne se ferait pas notre associé...
— Pourquoi non?... Il est sûr de rester le maître, par la force de l'argent... Remarque aussi que l'affaire n'appartiendra qu'à Denys et à lui,
avec une part pour Pralie, s'il en veut : notre père n'est qu'un des auteurs de la maison, Biaise ne sera qu'un commis. Quant à moi, je n'y serai pour rien, ni toi non plus...
— Moi? Denys et moi nous ne faisons qu'un, tu sais bien.
— Tu le crois, parce que vos intérêts ne se sont jamais trouvés séparés. Mais ceux de nos unis ne sont pas les nôtres : légalement, il n'y a rien entre eux et nous...
Hortense eut un beau mouvement de cet orgueil de mère qui perdit l'antique Niobé : • — Et nos enfants?
— Pour Denys, oui, parce qu'il est père jusqu'aux moelles... Mais pour lui?...
— ■ Ne l'est-il pas aussi?...
— Pas avec le même cœur : ses enfants lui sont une charge, car il n'a jamais pensé qu'à ses plaisirs... Moi-même..., non, non, je ne veux pas te dire!... Ah! ma bonne sœur, tu n'imagines pas le terrible pouvoir qu'a l'argent! Il endurcit les hommes en flattant leurs caprices, il lève les obstacles, il supprime les scrupules, il fait de celui qui le possède une force aveugle, injuste, féroce au besoin!... Charles-Jacques est riche, c'est pourquoi je ne suis qu'une pauvre femme, bien plus pauvre que toi!
Pendant que ces événements se passaient, le jeune ménage faisait une excursion dans ^ les Vosges. La fantasque Louise avait tenu au voyage de noces comme à la toilette de mariée, à quinze jours de campagne et d'amour avant de s'installer rue Richepanse, dans la garçonnière de Biaise : trois pièces donnant sur une cour, dont on se contenterait pour commencer. Il était convenu qu'elle n'écrirait pas de longues lettres : aucune obligation, disait Verres, ne devant gêner ce premier essor; il avait ajouté :
— Je te dispense même des cartes illustrées!
Néanmoins, pendant les premiers jours, il en arriva par paquets pour les uns et les autres, en couleur, au carbure ou sur papier teinté : deux
signatures sous une formule quasiment télégraphique à côté de l'adresse, et au verso, des gorges, des torrents, des sous-bois, des hôtels, des châteaux, des lacs, des chapelles, — tous les motifs connus de la région. Puis vint une lettre à Verres, très tendre, de dimensions inattendues : huit pages, dont les deux dernières presque illisibles, tant les lignes s'entre-croisaient. C'était un gentil babillage, avec une pointe de mélancolie : Louise pensait à la maison, à son bon père qui peut-être l'appelait de temps en temps, oubliant qu'elle courait le monde, aux chères choses familières, à Mme Monnet ier, aux grands-parents Nivollet dans leur petit jardin, à sa vie de jeune fille, page charmante et tournée qu'elle ne relirait jamais. Verres s'attendrit : il retrouvait sa Louise, incapable d'égoïsme, qui l'aimait tant! Mais pourquoi ne disait-elle rien d'elle-même, de son compagnon, de leur bonheur?... Trois jours de silence suivirent. Hortense, qui n'avait pensé qu'à Denys pendant la lune de miel, ne put s'empêcher de plaisanter gentiment :
— Nous sommes toutes les mêmes, papa!
Quand l'amour nous tient, il n'y a plus que l'heure présente...
Verres répondait avec un bon sourire :
— Comme tu me connaîtrais mal si tu croyais
LES UNIS 79î
que je songe à me plaindre!... Va, nous ne de-' mandons qu'à être négligés, nous les vieux... Cela fait un peu mal au premier moment; mais quand l'avenir se dessine bien pour les êtres à qui nous avons donné la vie, — que nous faudrait-il de plus ? Notre couchant approche, nous le savons : nous sommes les feuilles jaunies, conscientes de leur chute prochaine. Si près de l'heure où l'on va dormir après la tâche remplie, qui donc pense encore à soimême?
Il souriait, paisible, doucement résigné aux grandes lois de la nature, lui le vieux révolté contre les lois humaines; il s'inclinait au vent du destin, lui qui s'était raidi contre la tyrannie. La bonne Hortense protesta, tout émue :
— Ne parle pas ainsi, père ! Tu es fort comme un roc, jeune comme un homme qui a bien vécu : nous te garderons longtemps encore avec nous, tu béniras l'union de nos enfants comme tu as béni la nôtre.
— Oh! je ne suis pas pressé de partir, sois-en sûre! Je me trouve bien dans ce vieux monde qu'on a tant calomnié! Il n'est pas parfait, sans doute; mais nous le laisserons un peu meilleur que nous l'avons trouvé, et vous ferez mieux que nous encore... Vous êtes heureuses toutes
les quatre : c'est le bonheur que je souhaitais à ma vieillesse.
(( Puisse-t-il conserver ses illusions! pensait Hortense en le voyant si confiant dans la bonté des êtres, dans la clémence des choses. Jamais il n'a souffert de mes soucis qu'il n'aurait pu comprendre à cause de leur médiocrité; puisset-il fermer les yeux sans rien savoir des chagrins plus lourds de mes sœurs! Et que Louise ait plus de chance qu'elles, moins de peine que moi!... »
Réduit à la compagnie de Mme Monnet ier, dont la surdité aigrissait l'humeur, Verres eût certainement souffert de sa solitude. Mais Pierrine, Hortense et Josèphe se relayaient auprès de lui, aux heures où le travail ne le distrayait pas. Pierrine, un soir, fut retenue, et lui manqua : ce fut justement ce jour-là qu'il reçut le télégramme où Louise annonçait son retour :
« Arriverai demain soir, seule, attends-moi. »
A peine remarqua-t-il au premier moment ce mot « seule, )) qui pourtant le frappa.
— Tenez ! dit-il à sa gouvernante en lui tendant le papier bleu, Louise revient seule : qu'est-ce que cela veut dire?
La bonne femme lui fit répéter sa question, qu'elle avait mal entendue, mais n'y trouva
pas de réponse. Elle estimait que les choses s'expliquent toujours assez tôt, et dit simplement :
— On verra bien quand elle sera là!
Alors Verres supposa qu'une affaire imprévue avait obligé Gagnery à quelque A'oyage où Louise ne pouvait l'accompagner, ou que peutêtre son Sous-Comptoir des Métaux l'avait brusquement rappelé, sans que la jeune femme un peu souffrante pût prendre le même train. En criant ces hypothèses dans l'oreille de sa gouvernante, il sentait bien qu'elles boitaient; mais Mme Monnetier les ayant approuvées, il se rassura et alla se coucher. Il ne s'endormit pas : le mot seule le poursuivait; il fmit par voir surgir alentour une foule d'hypothèses, plus inquiétantes à la fois et plus plausibles que celle qu'il avait acceptée d'emblée; en sorte qu'au matin, renonçant à son travail, il sauta dans un fiacre et, la feuille à la main, courut chez les Pralie, puis chez les Rhèmes et chez les Albrun, posant à tous la même question : que pouvait-il s'être passé entre Louise et Biaise? que signifiait ce retour soudain? — Pralie raconta l'histoire d'une jeune femme que son mari avait abandonnée après quinze jours :
— ... On découvrit plus tard qu'il était bigame 1
Charles-Jacques connaissait un cas pire : celui d'une épouse s'enfuyant le lendemain de ses noces, prise d'une insurmontable horreur pour son mari; et il accompagna son récit d'un sourire équivoque qui en disait long. Sans aller si loin, on pouvait songer à la jalousie d'une maitresse abandonnée, aux suites pénibles d'une liaison mal liquidée, à la revanche d'un passé qu'une femme très jeune, ignorante et éprise, n'accepte pas sans révolte. De tels accidents sont fréquents, peuvent surgir autour d'une union comme autour d'un mariage; ils alimentent la colonne des faits divers dans les journaux; tous en avaient connu Jdans leur milieu, sauf Verres, qui n'observait la vie que par larges ensembles, comme les mouvements de la voie lactée. On les remarque à peine quand ils sévissent loin de vous; quel autre sens ils prennent en frappant tout près de votre foyer !
— Pourquoi s'unir ou se marier pour se fuir aussitôt? demanda la bonne Hortense, dont l'optimisme ressemblait à celui de son père.
Josèphe dit :
— La vie a tant de surprises, et ne nous les ménage pas toujours.
Cette réflexion désabusée causa à Verres un
LES UMS 83
léger malaise, qui s'aggrava quand Pierrine di^ à son tour :
— On ne sait jamais à Tavance sur quels points on se heurtera.
Elle pensait aux violences de Léonce, qui n'avaient éclaté qu'après trois ans d'une existence à peine assombrie par la lente approche de la jalousie : elle aussi, avait voulu fuir; mais Jeanne-Jeannette était née, et la mère avait tout supporté. — Verres releva ces paroles trop résignées :
— Tu parles comme si, dans les ménages, l'état de guerre était l'état normal.
Pierrine s'empressa de se corriger pour le rassurer :
— Ce n'est pas ce que je veux dire, non!... Mais combien traversent au début des crises qui se résolvent plus tard!
Ainsi, chacune raiscvnnait selon son caractère ou son expérience ; mais, au vu de la dépêche, les trois sœurs avaient pressenti un malheur ou un péril, et la spontanéité même d'un tel soupçon inquiétait leur père, l'éclairait presque, comme s'il voyait ramper vers eux l'ombre du mal, — cette ombre dont il avait subi jadis la douloureuse emprise, jusqu'à ce que la tendresse de Jacqueline la dissipât.
8i LES UNIS
Louise arriva le soir, épuisée de fatigue, sa jolie figure toute défaite, bouffie par les larmes. Hortense et Josèphe l'attendaient avec Verres. On ne put rien tirer d'elle : à chaque parole elle se remettait à pleurer; ou bien, avec des mouvements d'enfant malade, elle se pelotonnait dans les bras de son père, en répétant :
— Si j'avais su!... Ah! papa, si j'avais su! Quand il essaya, doucement, de l'interroger^
elle gémit :
— Non, non, père, je ne peux rien dire!... Plus tard, peut-être... Ah! mon pauvre papa,, qu'est-ce que j'ai donc fait pour être si malheureuse ?
Il pleurait avec elle, de confiance, en cherchant les paroles tendres, les petites caresses paternelles dont il consolait jadis les chagrins de la fillette, quand il tâchait de remplacer la mère qu'elle n'avait plus. Et puis, malgré lui,, il revenait à la charge :
— Il faudra pourtant que je sache ce qui s'est passé, chérie. Je ne puis t'abandonner ainsi, sans te défendre... Tu auras confiance en moi, n'est-ce pas?... quand tu seras un peu calmée... Je te protégerai, j'irai voir Biaise...
A ce nom, un long frisson la secoua toute, elle
LES UiNIS 85
étendit les mains comme pour repousser un con tact odieux :
— Non, non, père, ne le revois jamais!... Je ne le connais plus, je ne veux plus rien savoir de lui... Ah! si seulement je ne l'avais jamais rencontré !
Ses sœurs la couchèrent comme un enfant. Tard dans la nuit, quand elles furent parties, Verres s'en fut écouter à sa porte, et l'entendit pleurer. Plus tard encore, les gémissements ayant cessé, il entra sur la pointe des pieds dans la chambre, — dans cette chambre de jeune fille d'où l'on avait emporté les menus objets, les bibelots familiers. Il vit qu'elle dormait, d'un sommeil mauvais, où défilaient sans doute la théorie des cauchemars angoissants de la vie. Il la contempla longtemps, fiévreuse, parcourue de frissons convulsifs, et, soufflant la bougie qu'elle avait laissée brûler, s'en alla, tourmenté d'angoisse...
Deux jours plus tard, Hortense obtint avec effort quelques demi-confidences : on put alors reconstruire le drame, autant du moins que le permirent les réticences et la honte de cette enfant blessée dans sa pudeur et dans sa chair.
Il y a des hommes pervers à qui rien ne coûte pour satisfaire aux caprices de leurs sens trou-
blés : ceux dont l'égoïsme et la férocité sèment le désespoir, ruinent ou dévorent les êtres malheureux attirés dans leur tourbillon, ou perpètrent de tels inexplicables forfaits que les gens normaux ne les peuvent attribuer qu'à des formes sinistres de la folie. Biaise Gagnery était un de ces dégénérés. Ayant vu Louise, il l'avait voulue, poursuivie et conquise avec l'hypocrite acharnement que ceux de sa sorte mettent à leurs desseins. Quels obstacles l'eussent arrêté? Aucun lieu légal ne sanctionnerait sa prise : aucune contrainte ne gênerait ses allures; on n'exigeait de lui que de vagues promesses, dont on s'engageait à le délier à la première requête : en vérité, on lui livrait sans conditions cette jolie enfant ignorante, candide, prête à tout croire. Il joua donc la comédie de l'union comme il eût au besoin joué celle du mariage, avec plus de facilité, souriant en dedans aux solennelles formules de Verres,, raillant en pensée cet optimisme béat dont sa malice mesurait d'avance l'enfantine déception. Que le père-philosophe, debout devant son guéridon, ergotât tout à l'aise sur l'avenir de la race, les progrès de l'espèce, la dignité de l'union libre, les vertus de la liberté : il savait, lui, ce qu'il voulait prendre, vers quelles fins il marchait, qu'il ferait bientôt
pleurer ces beaux yeux rayonnants de tendresse après avoir souillé cette jolie âme en fleur, et déchanter ce doux rêveur qui prenait ses chimères pour des faits, ses vaines paroles pour des réalités. Il savait cela, et préparait son crime en scélérat réfléchi qui ne livre rien au hasard, frappe à coup sûr en comptant pour sa fuite sur une chance qui ne le trahit pas. La révolte trop prompte de la jeune femme hâta les événements : elle s'enfuit en le laissant inapaisé, furieux, gonflé de haine, méditant des reprises traîtresses, un drame obscur où elle souffrirait jusqu'au sang. Certes, Verres savait qu'il existe de tels monstres : même en vivant dans le commerce des astres, parmi des songes qui se prolongent dans l'infini comme les cheveux des comètes, on n'atteint pas son âge sans rien pressentir de ces êtres fangeux et terribles; mais jamais il n'eût soupçonné que la conjonction des événements pût en placer un sur sa route; jamais il ne se fût attendu à se mesurer un jour avec un tel adversaire. Quand Hortense lui rapporta ce qu'elle put des aveux de Louise, il ne comprit encore qu'à moitié, garda ses doutes, tenta de se soustraire à l'évidence; en sorte qu'il se reprit à sermonner la victime comme l'eût pu faire un père un peu yH^ plus
soucieux de sauver la façade lézardée que l'édifice compromis, ou l'un de ces « bourgeois corrompus )) qu'il tançait dans ses articles, et ■dont il avait écrit que, pour eux, le « mariage est une arche sainte qui vaut par son couvercle plus que par ses reliques » : peut-être qu'avec plus de douceur elle eût dompté ce brutal, peut-être qu'avec plus de patience...
L'enfant instruite bondit à ces reproches du vieillard trop pur :
— 0 père! tu n'as pas compris, tu ne sais pas ce que tu me dis là!
Hélas! elle savait des choses qu'il ignorait encore, lui qui vivait depuis tant d'années ! elle plongeait dans la boue humaine un regard qu'il n'aurait pu suivre, lui dont la pensée fuyait le mal comme la lumière fuit le fond des abîmes! Et dans sa surprise, dans son effroi, il se sentait aussi impuissant à la persuader qu'à la consoler.
D'ailleurs, une autre face de la question, d'abord inaperçue, aggrava bientôt son souci personnel : ce désastre du ménage à peine formé de sa quatrième fille, c'était aussi le premier accroc à son système; le même coup qui déchirait le fragile tissu de ce bonheur dont il croyait que son couchant serait embelli, ouvrait une large brèche dans l'édifice social qu'il était si
LES UiNIS 8i^
fier de léguer en exemple aux descendants. Une inquiétante correspondance apparaissait ainsi entre la doctrine, les personnes et les faits : un fait, sans doute, ne dément pas une doctrine; les défaillances des êtres ne prouvent rien contre une vérité générale; n'était-ce pas pourtant sur la force de l'exemple qu'il avait fondé sa meilleure espérance? n'avait-il pas compté sur Louise pour achever victorieusement sa démonstration? Plus que ses aînées, elle était proche de la pensée et du cœur paternels. L'ayant eue seule auprès de lui, dans ce joli moment où toutes les facultés de l'âme et de l'intelligence s'épanouissent à la fois, comme la floraison d'un jardin printanier, il l'avait imprégnée de sa substance, pétrie à sa guise, jusqu'à faire d'elle un reflet juvénile et charmant de sa propre personnalité. C'est ainsi qu'elle avait accepté l'union avec une entière confiance, sûre que son père voyait juste en ces matières comme en toutes choses, deux fois heureuse, puisqu'elle l'était pour elle-même et pour l'amour de la vérité. Quel bouleversement dans son être entier, que cette catastrophe où tout sombrait à la fois ! Ses yeux s'ouvraient en même temps sur elle et sur le monde, sa clairvoyance éveillée revisait un procès qu'elle
croyait jugé. Confusément encore, mais avec force, elle pressentait qu'à l'origine de son malheur, il y avait une autre cause que l'indignité de Gagnery : une erreur acceptée, aimée par elle, qu'elle aimait encore, dont son cœur blessé ne parvenait pas à dégager son esprit. En sorte que les fils compliqués de sa destinée s'arrêtaient dans un même nœud, comme il arrive dans ces drames bien charpentés où chaque détail pousse au dénouement, selon la volonté d'une force invisible. Au lieu de neutraliser cette amère impression, les propos de son père l'aggravaient parfois. Il lui dit un jour :
— Vois comme tes sœurs ont construit leur bonheur : elles sont un vivant témoignage de la justesse de nos idées. Faudra-t-il donc que tu sois la seule à les démentir, toi qui les comprends si bien, toi qui as été ma plus chère confidente, toi qui m'as si souvent soutenu de ta foi limpide?
— Oh! père, s'écria-t-elle-, vas-tu me le reprocher?
— Non, chérie, pas à toi : à la vie, à ces forces inconnues dont le jeu déroute nos calculs, menace nos convictions...
Elle le caressa d'un regard angoissé :
— Les miennes n'ont pas changé, père : je les garde telles que tu me les as faites...
— Pourtant, c'est toi qui vas t'enfuir des liens librement acceptés, c'est toi qui vas rompre le contrat que nous tâchons de rétablir dans sa vérité, sur ses bases éternelles!
Louise avait entrevu quelques-uns des secrets de ses sœurs : instruite par son expérience, elle devinait presque la réalité que voilait la fiction de leur bonheur. Mais comme elles, dans sa pitié, elle ne songeait qu'à préserver l'illusion paternelle, le mirage où elle avait grandi. Rusant énergiquement avec elle-même, elle tâcha de le rassurer :
— Mais, père, mon exemple aussi montrera combien nous avons raison... Il le montre autrement, voilà toute la différence!... S'il fallait recourir à des procès pour divorcer, quelle pénible chose!... Te figures-tu cela?... Tandis qu'ainsi, c'est tout simple : je sors de l'enfer où j'étais tombée, simplement, sans bruit, sans efforts... Ma liberté est intacte : je vais reprendre auprès de toi ma vie de jeune fille, j'oublierai tout cela comme on oublie un mauvais rêve....
Elle parlait avec son ignorance : l'utopiste était juste assez éclairé pour savoir qu'il n'en serait pas ainsi. Nos actes les plus frivoles ouvrent une incalculable série de conséquences :
à plus forte raison, l'acte instinctif et pourtant solennel qui joint deux êtres dans l'amour pour préparer la suite des destinées. Verres écoutait, plein d'effroi, cette voix qui n'avait plus le même timbre d'innocence; presque malgré lui, il demanda : ■
— Mais ensuite?...
Louise leva vers lui son beau regard limpide, dont la pureté triomphait déjà des hideuses images qui l'avaient souillé; et elle tâcha de sourire pour le rassurer :
— Ensuite?... Ce sera comme avant, père!... Je resterai ta fille bien-aimée, je serai ta fleur, comme tu m'appelais, ta dernière fleur!... Oh! père, je ne demande rien de plus!
Hélas! si sincère qu'elle fût, Verres ne pouvait la croire : que ferait-elle de ses vingt ans? L'amour est aussi nécessaire que l'air ou la lumière : s'en passerait-elle à jamais?... Le fantôme honteux qu'elle en avait aperçu chasserait-il d'elle tout désir et toute espérance?... Ou bien, se dissiperait-il comme tant d'autres fantômes, et reprendrait-elle alors la course éternelle, en renouvelant l'expérience dont les décevants résultats ne convainquent jamais?... Et si la seconde était malheureuse aussi?... Verrait-on cette enfant, créée pour les pures
LES mis 93
joies, passer de celui-ci à celui-là, chercheuse toujours déçue qui ne se rebute pas, jouet de ses caprices et de ceux des hommes, jusqu'au jour où plus rien ne resterait de sa réserve et de sa pudeur?... Au lieu des Unis, des passants... Un autre lit à la première déception des sens, au premier appel du désir... Et tandis que ces craintes flottaient dans un avenir incertain, une autre se précisait, plus immédiate, qu'il lui échappa d'exprimer, au terme de l'angoissant entretien :
— Pourtant, Louise, si... si... situ étais mère? Elle avait cette idée, elle aussi : elle bandait
son effort pour la repousser... Que ce doux espoir pût devenir une angoisse! Que la joie de sentir tressaillir ses entrailles devint le pire des tourments!... Elle crut que l'horreur du père rejaillirait sur l'enfant, elle se révolta contre la parole fatale, elle cria :
— Ah! père, non, ne pensons pas à cela : il n'est pas digne d'avoir un fils ; ce serait affreux !...
En raison de la différence des âges et peutêtre aussi de celle des mères, les demi-sœurs de Pierrine ne lui vouaient pas toute l'affection qu'elle eût méritée. Enfants, elles se révoltaient dès que son rôle d'ainée l'obligeait à quelque acte sévère; plus tard, elles se liguèrent contre son autorité; ou bien, interprétant à mal ses moindres paroles, elles lui reprochaient de manquer de justice, d'accaparer leur père, de négliger ou d'abuser de son aînesse. Leurs sentiments ressemblaient à ceux que les filles d'un père remarié nourrissent pour une belle-mère qui, même irréprochable, ne réussit pas à gagner "leurs cœurs. Aimante, courageuse, d'esprit juste, Pierrine souffrit cruellement de
ces partis-pris, qu'elle ne réussit jamais à désarmer : peut-être même la hâte d'en fuir les froissements la poussa-t-elle à répondre trop vite aux avances de Pralie. Hors de la maison paternelle, cependant, elle continua d'en souffrir : bonne, elle eût souhaité d'aider ses sœurs dans leurs embarras; malheureuse, de trouver auprès d'elles le réconfort qu'elle n'osait demander à son père. Leur ingratitude ne la décourageait pas : elle restait prête à les servir au risque d'exciter les colères de Pralie, qui lui reprochait de trop tenii^ à sa famille, — comme si l'union ne rompait pas ces liens qui, disait-il, n'ont plus aucune raison d'être quand un nouveau foyer s'est formé. En vérité, elle avait peu d'espoir de l'intéresser à l'affaire Vadret, — surtout après la crise provoquée par son aparté avec Albrun, — et ne savait comment tenir l'espèce d'engagement pris envers Hortense. L'intervention de Verres brusqua les choses : ayant revu Pralie peu de jours après le triste retour de Louise, l'excellent homme se mit à lui exposer le projet, les avantages qu'on en attendait pour la famille et surtout pour les Albrun, plus mal partagés que les autres, et son désir de voir chacun des siens s'y intéresser :
, — Quand ce ne serait que pour resserrer les
liens de libre solidarité d'autant plus nécessaires entre nous qUe nous avons repoussé tous les autres.
Pralie écouta sans rien dire, ni oui ni non, l'air hésitant ou soucieux; puis il rentra chez lui en repassant ses griefs imaginaires contre Denys, et en irritant sa manie. Pierrine s'habillait pour sortir, dans la chambre à coucher de leur entresol au-dessus de la boutique; tout de suite, il l'accabla :
— ■ Tu ne devinerais pas ce que ton père me demande, à présent?... Je te le donne en mille!... Il veut que j'avance des fonds à Denys.... à Denys!... pour je ne sais quelle sotte entreprise qui achèvera de le mettre sur la paille 1
Pierrine, incapable de dissimuler, ne lui cacha pas qu'elle était au courant du projet; elle osa même avancer les arguments qu'elle tenait en réserve : l'affaire semblait bonne en soi; tous les membres de la famille s'y intéressaient, jusqu'à l'oncle Emmanuel, si prudent quand iî s'agissait de ses nièces; on la regardait déjà comme une entreprise commune...
Léonce bondit :
— Je n'ai rien de commun avec ce gaillard-là, rien, rien, rien. Nous ne sommes pas une famille, je te l'ai dit cent fois : nous sommes des
ménages dont chacun suit sa propre voie... A quoi bon vos comédies d'indépendance, s'il faut être esclave de tous ces faux devoirs?... Nous nous suffisons à nous-mêmes, que chacun en fasse autant!
Pierrine répliqiia doucement qu'elle ne pouvait se désintéresser des siens. Il s'échauffa :
— Que de fois pourtant tu t'es plainte de tessœurs!... Que de fois tu m'as dit qu'elles ne t'aimaient pas!
Touchée à l'endroit sensible, elle les défendit, avec son bon sens équitable et tranquille : les quelques froissements qu'elles avaient eus ensemble auraient-ils pu nuire à leur affection?... Au surplus, c'était toujours avec Hortense qu'elle s'était le mieux entendue : elle désirait donc tout particulièrement l'aider... Peut-être avait-elle quelque droit d'insister pour cela auprès de son uni, puisque leur bien-être actuel résultait de leur effort commun...
De telles illusions exaspéraient Pralie : jamais il ne s'était soucié du régime que fixait le contrat de leur association commerciale, tandis qu'il se trouvait bien de vivre sous celui qu'imposait sa prépotence. Il gronda :
— Je te vois venir : tu vas me dire que la fortune est à toi...
— Non pas, corrigea Pierrine; je te dis seulement que j'ai peut-être le droit...
Il acheva brutalement, en ébranlant d'un coup de poing l'attirail des flacons et des menus objets disposés sur la table de toilette :
— De me la prendre pour Denys Albrun.
Elle essaya de rester calme, de sourire, et
corrigea encore :
— Non, mon ami, de te demander ton appui pour Hortense.
La limpide pureté du regard qui souligna cette rectification aurait dû rassurer Léonce: mais, comme en tous les jaloux, sa passion se fortifiait de sa propre substance. Peut-être essaya -t-il d'en repousser les suggestions despotiques : il fit le tour de la pièce, les mains au dos, luttant contre elle; une fois de plus, elle l'aveugla : il vint se camper devant Pierrine, et dit:
— Eh bien! je le lui refuse!
Comme si cette déclaration n'était pas assez péremptoire, il ajouta :
— Et je te défends d'insister .
Si pacifique qu'elle fût, Pierrine eut un sursaut de révolte; mais elle vit s'allumer dans les prunelles de Léonce cet éclair précurseur des orages qui la brisaient, elle le vit pâlir, soudain livide et terreux : elle céda.
— C'est bien, mon ami, dit-elle. N'en parlons plus!
Cette rapide retraite, au lieu de rassurer Pralie, aggrava ses soupçons. Il ne comprit pas que Pierrine avait peur, et crut qu'elle se sentait coupable :
— Voyons! ricana-t-il méchamment, tu le lâches ainsi, tout de suite?... Défends-Ze, plaide sa cause!
Elle avait ouvert la porte de l'armoire à glace, cherchant sa voilette ou ses gants, et fouillait parmi ses objets de toilette. Elle répondit, sans se retourner :
— A quoi bon? tu ne veux rien écouter! Alors il lui saisit le poignet, par derrière, la
fit tourner sur elle-même, et gronda :
— Dis-moi donc pourquoi tu veux à tout prix me pousser dans cette affaire?... Dis-lemoi!...
Pierrine comprit qu'elle n'éviterait pas la scène, et tâcha d'expliquer, troublée, presque tremblante :
— Parce que ma sœur a besoin qu'on l'aide, tout simplement... Je te l'ai déjà dit...
Il répliqua, très sombre, la voix rauque de colère :
— Non... C'est pour Albrun... C'est pour
lui!... Ta sœur n'est pas en cause : il s'agit d'Albrun seul... Et il ne t'est rien... C'est un étranger...
— Un étranger?... ce pauvre Denys, qui a un tel esprit de famille!
Il insista, furieusement, comme on piétine :
— Oui, un étranger, je te dis!... un étranger comme les autres!... un étranger, comme Rhèmes, comme moi, comme Gagnery... C'est dans les homélies de ton père, que nous sommes les unis, plus mariés que si nous l'étions, exemples de concorde et de toutes les vertus domestiques... Mais quand il s'agit d'argent, ah! là, c'est une autre affaire!... L'argent, vois-tu, -c'est la pierre de touche, la vraie... Si j'en prête à cet écervelé d'Albrun, je ne le prête pas à Hortense, puisqu'il n'y a aucun lien légal entre eux, je ne le prête qu'à lui seul... C'est un service que je lui rends,... un service d'ami... Et tu comprends, dans les termes où nous sommes...
Jamais Pierrine n'avait réfléchi à ces conséquences pratiques de leur situation : elle croyait tout commun, dans leurs ménages, à peu près comme au temps des patriarches, les biens de l'un étant ceux de l'autre. Sans doute, l'oncle Emmanuel, en leur avançant des fonds, avait exigé un contrat minutieux : c'étaient là des
précautions dignes d'un régime suranné dont ils avaient secoué la tyrannie ; et dès longtemps, elle ne savait plus ce qu'elle avait signé. .
— Tu es le maître, dit-elle; je ne discute pas.
Elle venait d'attacher sa voilette, et boutonnait ses gants. Pralie, mécontent de sa trop facile victoire, l'épiait d'un regard mauvais :
— Ainsi, dit-il, tu vas chez ton père? Pierrine eut une seconde hésitation avant de
répondre :
— Je passerai d'abord chez Hortense, pour lui dire de ne pas compter sur toi. Puisque tu ne veux rien entendre, mieux vaut en finir, n'est-ce pas?
L'ayant vue hésiter, il la crut troublée, et gronda :
— Chez Hortense, c'est chez Albrun.
— Sans doute, comme ici, c'est chez toi.
— Tu n'iras pas!
Elle tenait le bouton de la porte. Elle se retourna, stupéfaite, les yeux brillants sous la voilette, dans une attitude inattendue de résistance ou de combat.
— Tu veux m'interdire d'aller chez ma soeur?... Par exemple!
— Je te défends d'aller chez Albrun.
Le regard était dur, la voix mauvaise, le teint devenait couleur de cendre. Partagée entre la crainte et l'indignation, Pierrine acheva de perdre son sang-froid.
— Pourquoi? osa-t-elle demander.
— Tu le sais.
Il la regardait avec des yeux fous. Elle eut un cri de révolte :
— Oh!!!
Il ricana :
— Tu m'entends à demi-mot : c'est un signe. Maintenant, elle lui faisait face, trouvant
dans son innocence la force de le braver :
— C'est que je commence à te connaître, fit-elle... Tu m'as appris à te deviner. Voilà vingt ans que tu m'outrages de tes soupçons... Mais celui-là,... une telle infamie,... ah! c'est plus que je n'en peux supporter!
Son attitude, ses paroles, les inflexions de sa voix, enfonçaient dans l'esprit de Pralie l'idée funeste dont elles augmentaient la force délétère. Le jaloux crut calculés tous les détails de cette scène qu'il venait de provoquer à l'improviste : le calme innocent du début, le ton détaché, les jolis mouvements coquets de la femme attentive à sa toilette, puis cet éclat d'indignation, joué comme par une bonne actrice, sûre
de ses moyens. Il ne se doutait pas qu'après tant d'années de patience, la révolte éclatait à ce dernier choc. Pierrine avait pu supporter les soupçons de l'injuste manie aussi longtemps qu'ils restaient imprécis ou se portaient sur des indifférents dont elle se rappelait à peine les visages; cette fois, ils la frappaient dans ce qu'elle avait de plus sacré, ils atteignaient ce sentiment de la famille d'autant plus ombrageux chez elle qu'elle avait dû le défendre plus souvent; ils humiliaient sa fine délicatesse à respecter jusqu'aux plus extrêmes scrupules les droits de ses demi-sœurs. A son tour, elle éleva la voix :
— Ta jalousie a-t-elle assez empoisonné ma vie, — et la tienne!... Quel homme m'a jamais approchée, que tu n'aies aussitôt vu en lui un rival ou un traître?... Et rien, rien, rien ne justifiait jamais tes soupçons : pas une inconséquence, pas une parole imprudente, pas une coquetterie!... Je me suis cloîtrée pour te rassurer : je n'ai vu personne, j'ai vécu dans cette maison comme dans un couvent... N'importe! ta jalousie inventait des prétextes, les tirait d'elle-même, de sa violence, de ta folie... Ce serait à te haïr, s'il ne fallait plutôt te plaindre comme un malade!
40 i LES UNIS
Surpris un instant par eette soudaine énergie, Léonce se reprit et ricana :
— Oh! oh! l'offensive, à cette heure!... Bien, cela!... Le grand jeu après les petits moyens... Va, va, continue!...
Continuer?... Elle avait clamé son innocence : quelles preuves en donner?... Comment se défendre?... Est-ce qu'on repousse des accusations ^ui ne reposent sur rien?...
Elle se tordit les mains dans un geste de désespoir :
— Que puis-je te dire encore?... Que puis-je te dire que tu ne saches aussi bien que moi?... Tu me soupçonneras jusqu'à ce que je sois assez vieille et laide pour que tu sois sûr que personne ne voudrait plus de moi... Hélas! et je vieillis à peine!... Je garde cette beauté que je voudrais jeter loin de moi comme on arrache un masque qui vous déchire!... Qui donc me prêteras-tu demain pour amant?...
— Pour l'instant, je m'en tiens au plus récent, à celui d'aujourd'hui... Cette fois, je n'ai plus seulement des soupçons : j'ai des preuves...
Menaçant, il lança :
— Oui, des preuves... Et je veux t'entendre avouer!
Toute l'honnêteté de Pierrine se cabra sous l'injure. Elle secoua l'oppression de sa longue servitude, la rancune accumulée des outrages subis, l'humiliation de cette jalousie avilissante qui la ravalait au rang des filles ; elle se redressa dans la fierté de son innocence, et, marchant à lui, les yeux dans les yeux, pâle aussi, elle siffla :
— Tu es un misérable... ou un fou!
Elle le touchait presque : il leva le poing...
Jamais encore il ne l'avait frappée : le geste de menace, esquissé souvent dans ces scènes dont sa violence faisait tous les frais, s'achevait dans le vide. Cette fois-ci, le poing fermé s'abattit lourdement sur le dos de Pierrine, dont tout le corps résonna. Plus encore que la douleur, la surprise et la honte lui arrachèrent un cri qui s'étouffa dans sa gorge : elle recula devant l'homme dont les yeux s'injectaient, dont les lèvres se crispaient dans la face convulsée, en levant les deux bras pour garer s'on visage. Ily eut un instant d'hésitation, comme après la violence d'un premier corps-à-corps. Au lieu de soulager la fureur de Pralie, ce coup frappé l'exaspérait plutôt, comme la saveur du sang léché réveille l'instinct des fauves : sa pâleur terreuse se marbra de taches verdâtres, les flammes de ses yeux vacillèrent; il marcha sur
106 LES UiNlS
Pierrine, qui reculait, l'accula contre l'armoire à glace, dont la porte entr'ouverte se referma avec fracas sous la poussée du corps ; et le poing se leva et s'abattit encore, comme un marteau, plus lourd à chaque coup. La malheureuse bandait son effort pour arrêter dans sa gorge des cris d'épouvante. Si Jeanne-Jeannette entendait de sa chambre, accourait, assistait à l'horrible scène! Elle eut la vision de sa fille apparaissant sur le seuil, elle retint ses râles et ses hoquets, tendant en vain les bras, balbutiant dans son effroi :
— Léonce!... Léonce!... Que fais-tu?
Les forces du furieux croissaient avec sa démence. Comme les mains tendues de Pierrine le gênaient, il la saisit par les d^eux poignets, la fît tourner sur elle-même, la terrassa et s'acharna,, mêlant les injures aux coups, crachant des mots ^ orduriers qui sortaient de ses lèvres comme une écume. La face à terre, elle ne poussait plus que de sourds gémissements; elle râla :
— Je vais crier... Jeanne-Jeannette entendra...
Ce nom arrêta Pralie : croisant les bras, il contempla un instant la malheureuse effondrée à ses pieds, sanglotante, les cheveux défaits, la toilette en désordre. Dans la bagarre, la légère
blouse d'été s'était déchirée : un morceau d'épaule nue apparaissait. Il gronda, haletant :
— Voilà vingt ans que je les retiens, ces coups-là! Gare à toi! Il en viendra d'autres!
Et il sortit avec un dernier geste de menace.
La pauvre femme resta longtemps comme écrasée sur le parquet, le corps secoué de sanglots qu'elle tâchait d'étouffer, l'âme emportée dans une tempête de honte, de douleur, d'épouvante. Qui retiendrait désormais la brute lâchée? Et dans un tel désastre, à qui recourir, à qui demander aide ou conseil? Son père, incorrigible théoricien, ramènerait le cas aux principes : l'égalité des époux, les droits de chacun, le respect de la dignité personnelle. Consulté, il répondrait sans nul doute : « Reviens à la maison, — après vingt ans, comme Louise après dix jours! — reviens prendre ta place, avec ta fille qui n'appartient qu'à toi... » — Or, c'était précisément là ce que Pierrine ne voulait à aucun prix : l'avenir de Jeanne lui importait plus que les « principes », et ce souci la liait à Pralie par une chaîne plus solide qu'aucun contrat. Son père, cependant, répondrait à cette objection : « Ta fdle serait la première à souffrir de ta faiblesse; c'est à elle qu'il appartient de faire sa vie : le soin même de son bonheur ne
l'excuserait pas de t'avilir. » Et ce seraient des « phrases », dont elle ne pourrait rétorquer la logique apparente qu'en dessillant les yeux de ce doux rêveur qui vivait peut-être de son rêve, qu'en lui découvrant les faits dont l'ignorance seule entretenait ses illusions...
Ayant entendu quelque bruit dans l'appartement, Pierrine craignit d'être surprise dans sa posture et son désordre. Elle se releva, ôta ses gants pour bassiner ses yeux, son front, son visage, enleva son corsage pour chercher sur ses épaules les meurtrissures des coups : elles marbraient sa chair, qui gardait la fermeté de la jeunesse, sa fine peau satinée sous laquelle courait le réseau des veines généreuses, elles flétrissaient comme des tares la splendeur de son buste puissant et délicat. Le sang coulait d'une lèvre fendue, gouttant sur la gorge et sur la chemise. Elle l'étancha. Des frissons la parcouraient, jusqu'à la faire claquer des dents. Ses mains tremblaient. Elle changea son linge, maculé de sang, en se calmant peu à peu, à mesure qu'elle effaçait les traces de la scène brutale. Était-ce bien elle qui, tout à l'heure, se tordait sous les coups?... Elle revêtit une robe de maison pour s'étendre sur sa chaise longue... La lèvre lui faisait mal. Elle avait une sensation de froid
qu'elle rie songeait pas à combattre. Elle se posait cent fois la même question : « Que vais-je faire? » sans trouver un commencement de réponse. Chacun de ses mouvements éveillait quelque douleur dans ses membres : elle resta immobile, dans une lassitude épuisée, comme après une marche trop longue à travers des obstacles. Peu à peu elle cessa de penser, sinon de souffrir : sa tête se vida, ses nerfs se détendirent, une sorte de torpeur l'envahit, elle perdit une part de sa conscience, elle tomba dans un demi-sommeil accablé et fiévreux.
Deux coups légers, frappés à la porte, l'en tirèrent en sursaut; toutes ses angoisses se réveillèrent.
— Qui est là?...
C'était Jeanne-Jeannette, rose, fraîche, animée, avec un rayon de tendresse au fond de ses jolis yeux clairs.
— • Maman, maman, imagine-toi...
Elle s'arrêta deux secondes, confuse et souriante :
— Imagine-toi que M. Gressant est au salon! Quoiqu'elle fût toute à cet événement, elle
remarqua l'air défait de sa mère, la lèvre meurtrie.
— Mais qu'as-tu, maman? qu'as-tu donc?
MO LES UiNIS
Pierrine balbutia :
— Rien, chérie, ce n'est rien!...
— Comment, rien?... Ta lèvre saigne!...
— Oui, je... je me suis heurtée à la porte de l'armoire à glace : elle restait entr' ou verte... et alors...
— Mais maman, comment as-tu fait?... Tu as mal, dis?...
Elle s'était assise à côté de sa mère et l'enlaçait, tout attendrie.
— Je me suis trouvée... un peu étourdie... C'est passé, maintenant.
— Pauvre petite mère!... Alors... je fais dire à M. Gressant que nous ne pouvons pas le recevoir?...
— Garde-t'en bien!...
— Je ne puis pas le recevoir seule, maman^ c'est impossible!... Et toi...
— Je suis déjà remise... Qu'il attende un instant : nous le recevrons ensemble.
— Oh! maman!...
Et Jeanne-Jeannette, prête à pleurer d'émotion, se serra contre sa mère, qui couvrit de baisers son front et ses cheveux.
Le salon des Pralie, comme d'ailleurs le reste de l'appartement, devait aux hasards des achats
l.ES UNIS m
et des ventes un aspect impersonnel de succursale. Dès longtemps, le goût du commerce avait détruit chez Léonce tout besoin de confort ou d'élégance durables. C'était un tourment pour Pierrine et sa fille, qui eussent souhaité de vivre parmi ces objets familiers que les yeux retrouvent aux places accoutumées, les tableaux qu'on aime, bons ou mauvais, parce qu'on les a toujours vus, les bibelots qu'à force de précautions on a sauvés des maladresses mercenaires, les vieux meubles qui prêtent à tout ce qu'ils vous rappellent de vous-même le charme mystérieux de leur histoire inconnue. Justement, le mobilier venait d'être rapporté d'un château de province : c'était un salon Empire assez complet, garni de soie groseille, dont les pièces trop nombreuses encombraient la chambre trop exiguë. Les couleurs vives, l'art exaspéré, le modernisme intense d'une série de toiles impressionnistes, appendues aux murailles, détonnaient avec les formes graves des fauteuils, avec les tons amortis des tentures.
Albin Gressant s'était planté devant un Cézanne, qu'il regardait sans le voir.
Blond, fm, svelte, avec une légère moustache qui ne cachait pas encore le joli dessin de ses èvres, des traits juvéniles dont l'énergie com-
mençait seulement à se dessiner, un regard limpide et droit, ce jeune homme plaisait au premier coup d'œil. Cette sympathie ne trompait pas : il était de ces adolescents ardemment épris de bien faire, comme les troubles du temps présent en produisent quelques-uns, par constraste et parce que les spectacles d'une vie agitée, ambitieuse et jouisseuse, développent dans des âmes de choix un plus grand besoin d'ordre, de sagesse, de loyauté. Au lieu de dresser le bilan des objets que le monde offre aux convoitises humaines, il désirait avant tout que sa vie fût belle, saine, utile et pure. Sans en avoir encore marqué le but précis, il savait que ce but serait digne de son bon vouloir, et qu'il le poursuivrait avec vaillance. Sa fraîche sensibilité, que servait une imagination passionnée, devait s'émouvoir aisément, car aucune concession aux tentations faciles ne l'avait émoussée. Sans doute, les gracieuses figures de quelques compagnes de jeux l'avaient parfois impressionnée; Jeanne- Jeannette, la première, la retint et la fixa.
Appartenant à des groupes sociaux si différents, ces deux jeunes êtres ne semblaient pas destinés à se rapprocher. Mais il n'y a plus de cloisons, dans le mélange de la société actuelle : ils se rencontrèrent au bal annuel de
l'École Centrale, où Jeanne-Jeannette vint avec sa mère et les Louson, et Albin avec un de ses camarades, flirt momentané de Céline. Ils bostonnèrent dans les salons criards, empanachés de plantes exotiques, d'un grand hôtel doré, morne et clinquant. Ils dansèrent ensemble le cotillon, favorable aux longues causeries, dont M. Louson, trouvant la soirée trop longue, ne voulut pas attendre la fin; en sorte que leurs adieux furent écourtés. Quand le départ de Jeanne-Jeannette eut vidé pour lui les salles où sonnaient les rires des jeunes couples, Albin s'aperçut que, bien qu'ils eussent parlé de beaucoup de choses, il ne savait d'elle que son petit nom, et ignorait où il pourrait la revoir. Il interrogea son camarade, en s'efîorçant de prendre un ton détaché :
— Qui est cette jeune fille avec qui j'ai dansé?... cette blonde, qui était avec les Louson?
Il reçut cette réponse, qui le terrassa :
— La petite-fille de Rémy Verres... Tu sais
bien? Le vieil astronome dont toutes les filles
vivent en union libre?... Le père de celle-ci est
un nommé Pralie, qui vend des tableaux, rue
Laffitte...
Ennemi par conviction personnelle et tra-
ditions de famille de tout ce qui fleurait la libre pensée, Albin pensa que rien ne resterait de cette furtive rencontre, dont le souvenir s'effacerait bientôt. Mais le lendemain, les jours, les semaines qui suivirent, Jeanne-Jeannette hanta sa mémoire. En vain s'efïorça-t-il de l'en chasser : elle revenait, elle s'y installait avec une obstination tranquille, comme une amie qui se sent chez soi. En même temps, des voix spécieuses plaidaient pour elle : pourquoi cette innocente porterait -elle le poids de fautes qui n'étaient après tout que des délits d'opinion? Ces opinions, les partageait-elle seulement, les prenait-elle à son compte? Ses moindres propos révélaient un si sincère amour du bien, une telle blancheur d'âme, une si parfaite candeurl Peut-être ignorait-elle tout, du fanatisme à rebours qui avait disposé d'elle avant qu'elle pût penser ou consentir. Quel bonheur il y aurait alors à la tirer de ce cercle d'erreurs, à lui révéler l'ensemble des vérités auxquelles ses yeux, non sa conscience, étaient fermés par des artifices étrangers, et qu'elle aimerait dès qu'elle en connaîtrait la vertu!... Le hasard, si souvent complice des mouvements de nos âmes, la lui fit rencontrer, à longs intervalles, — à une matinée des Français, à un concert du di-
manche, — toujours avec le même frémissement et sans qu'il osât lui adresser la parole. Puis, vers la fm de la saison, il se trouva face à face avec elle au Salon, qu'elle visitait en compagnie des demoiselles Louson. Cette fois, ils échangèrent quelques phrases gênées et banales, [sous l'œil malicieux de Céline, fme mouche à [qui rien n'échappait...
Là-dessus vinrent les vacances, — saison cruelle, où se rompent les fils des sentiments naissants et fragiles : en décembre, Albin n'avait ►as revu Jeanne-Jeannette, sans réussir à l'oublier. Ce fut alors que Céline Louson lui apprit un jour, d'un air négligent, qu'elle fréquentait les cours d'un professeur américain, — « pour entendre parler l'anglais »; il y courut, — et y retourna. Mais Jeanne-Jeannette restait très réservée, selon les conseils de sa mère, qui la mettait en garde contre la mauvaise opinion que donneraient d'elle, dans leur position délicate, les moindres libertés. Elle n'y mettait, certes, ni calcul ni coquetterie : le sentiment d'Albin n'en grandit pas moins, et il ne manqua pas une de ces leçons où, s'il n'osait lui parler, il voyait et sentait sa présence. Enfin, au commencement du printemps, par l'intermédiaire de ce camarade qui flirtait avec Céline, les demoiselles
Louson l'invitèrent à leur tennis. Il revit alors Jeanne-Jeannette deux fois par semaine, sans contrainte. Il la revit dans un charmant décor de verdure et de soleil, dans un coin d'Auteuil presque champêtre, planté de vieux arbres, où s'ébattent, sur les gazons, des jupes blanches, des vestons de flanelle, toute une jeunesse animée et joyeuse. Après avoir joué, — ■ presque toujours ensemble, grâce à Céline qui s'amusait à les réunir, — et bavardé entre les parties, ils ne se quittaient plus, liés l'un à l'autre par l'invincible chaîne que consolidait le vol des semaines, sans que jamais une seule parole, un seul regard eût exprimé plus qu'ils ne devaient dire : en sorte qu'Albin dut reconnaître que cette enfant de l'union libre avait plus de retenue, de tact, de naturelle pudeur que mainte jeune fille régulièrement inscrite à l'état civil : à commencer par leur amie Céline, dont le flirt battait son plein...
La veille du jour où il s'aventura rue Laffitte, peu avant l'entrée en vacances, Jeanne-Jeannette avait oublié dans la « cabane )> un petit éventail-réclame qu'une voix impérieuse le força de lui rapporter. L'objet ne valait pas la course, le prétexte était détestable; mais, forcé d'avancer son départ, il voulait obtenir qu'elle
vînt sûrement à la réunion suivante, ayant résolu qu'il lui parlerait ce jour-là. Leur entretien, sous les yeuxdePierrine, fut gêné, la visite écourtée. Quand il partit avec la promesse que la jeune fille ne manquerait pas au jeu, celle-ci se jeta dans les bras de sa mère en éclatant :
— Maman, maman, ne crois-tu pas qu'il m'aime, dis?
Hélas! quelles difficultés s'ouvraient!
Bien qu'elle atteignît à peine ses dix-neuf ans, Jeanne-Jeannette sortait souvent seule. Cette indépendance d'allures, qui rentrait dans le système éducatif de Verres, ne^aissait pas d'inquiéter Pierrine; mais comment la refuser aux jeunes filles, dans ces ménages où toutes les libertés devenaient en quelque sorte obligatoires? Seule, elle avait suivi des cours de peinture, de lettres, de langues, à la Sorbonne ou dans des ateliers, mêlée à de jeunes hommes dont certains ne savent pas toujours réprimer leurs instincts de chasseurs; elle allait seule chez sa couturière; elle se rendait seule au tennis, par cet honnête tramway de Madeleine-Boulogne que fréquentent les paisibles bourgeois des quartiers excentriques. Sa grâce attirait les
LES UMS 119
regards : une jolie fille ne passe jamais inaperçue. Sa fraîcheur tourmentait les vieux employés taciturnes, qui rapportent dans les poches de leur redingote élimée les reliefs du déjeuner pris sur le rond de cuir; pourtant elle était si modeste, qu'on la molestait rarement. Dans ces cas-là, elle savait se détourner et se taire avec la juste dose de mépris qu'il faut pour en imposer aux insolents; et ceux-ci, pour cacher leur honte, dépliaient leur journal ou s'intéressaient au paysage. De la gare d'Auteuil, fourmillante de bookmakers, de parieurs, d'agents, elle suivait le boulevard Exelmans, le long du viaduc bordé de terrains vagues, de jardins, de guinguettes à tonnelles, de carcasses de maisons en construction, jusqu'à la champêtre rue de Givry, où les tennis allongent leurs carrés en grisailles parmi les vieux arbres, au pied des dunes vertes des fortifications propices aux rendez-vous des bonnes et des militaires. Et c'étaient, chaque semaine, des bouffées d'air frais dans la poitrine, de la verdure dans les yeux, de belles couleurs sur les joues...
En refaisant, très émue, ce trajet familier
taux jours après la visite d'Albin, elle redoutait
le vagues et délicieux dangers dont l'approche
ivisible la forçait à respirer plus fort, à presser
le pas. Son cœur battait quand elle passa sous le portail rustique et fouilla des yeux les équipes de joueurs. Dans leur carré, le jeune homme l'attendait, seul, les manches de sa chemise à rayures bleues relevées sur ses avant-bras musclés, le bas de son pantalon de coutil retroussé sur ses souliers de toile aux semelles de caoutchouc. Aucun de leurs partenaires habituels n'était encore là, pas même Céline Louson, qui d'habitude arrivait avant les autres : la veille, Jeanne-Jeannette l'avait priée d'être exacte, par crainte du tête-à-tête avec Albin qu'elle appelait de tous ses vœux; mais la petite masque était capable d'avoir manœuvré tout exprès pour le lui procurer : car elle était un être d'amour qui ne pensait qu'à l'amour, pour ses amies comme pour elle, pénétrait les ruses qu'on se cache à soi-même, en ourdissait de plus savantes, et laissait son imagination vagabonder parmi des rêves et des caprices tout peuplés de princes charmants. Jeanne-Jeannette, qui la connaissait, ne fut guère surprise d'une défection qu'elle prévoyait un peu, souhaitait beaucoup, redoutait presque autant, mais elle s'en trouva toute gênée :
— Nos amis sont en retard, fit-elle en affectant un ton d'insouciance...
Albin répéta, comme un écho :
— En effet, ils sont en retard.
Quelques secondes tombèrent lentement; une fanfare sonna dans le lointain.
— Pourtant, reprit-elle, il est au moins quatre heures et demie...
Il corrigea en regardant sa montre :
— ^ Quatre heures vingt.
Et il éprouva le besoin d'excuser les retardataires :
— On a toujours tant à faire, à la veille des vacances !
Nouveau silence. Des autos ronflaient, en déposant des joueurs au bout de l'avenue. Pour dire quelque chose, Jeanne-Jeannette demanda :
— Savez-vous où vont les Louson, cette année?
-— Quelque part en Bretagne, je crois. Et vous ?
— Nous?... Oh! nous ne quittons guère Paris!... Peut-être irons-nous quinze jours à la mer, au plus près.
Sur ces mots, la jeune fille entra dans la cabane. Elle s'y attarda quelques instants, puis reparut en souliers blancs, sa raquette à la main. Ils s'assirent sur le banc de bois pour attendre. Dans les tennis voisins, les balles
122 LES UiMS
bondissaient aux sons des formules anglaises :
— Play?... Ready /... Adçantage/... Game/... Des rires ou des acclamations saluaient les
coups maladroits ou réussis : c'était, sous les ramures, le gai fourmillement de jupes blanches, de vestons rayés, l'habituel chassé-croisé de beaux jeunes gens vigoureux et de jolies filles saines, bras nus jusqu'aux coudes, tailles sveltes dans les légères blouses transparentes. Albin et Jeannette causèrent d'abord de choses indifférentes : du jeu de leurs voisins, de la chaleur qui commençait à s'alourdir dans les journées plus longues, des courses qui encombrent le quartier, des conférences de l'Odéon où l'on avait fait tout l'hiver un tapage du diable. Peu à peu, ils glissèrent à des propos plus intimes : Albin parla de ses études, de ses enthousiasmes, de son avenir, de ses rêves, même de son désir de vivre une belle vie, vouée à un seul sentiment, utile aux autres, généreuse et fidèle. Jeanne- Jeannette l'écoutait dans un émoi si rempli d'enchantement que, par crainte de s'y abandonner, elle voulut changer de propos au risque de lui déplaire :
— Peut-être que personne ne viendra, fit-elle en regardant vers la rue. Pourtant Céline est si régulière et demeure si près!
Interrompu dans son essor par cette remarque terre à terre, Albin suggéra :
— Êtes-vous sûre que les demoiselles Louson sont encore à Paris?
Jeanne-Jeannette ouvrit la bouche pour répondre qu'elle les avait vues la veille; mais elle n'osa pas le dire, à cause deJa demi-confidence faite à Céline.
— Je crois qu'elles ne partent qu'à la fin du mois, balbutia-t-elle.
Pour échapper à la honte de sa petite dissimulation, elle ajouta précipitamment :
— Si nous faisions un single, en attendant?
Albin, certes, eût préféré leur gentil bavardage. Mais le moyen de refuser une si juste proposition? Il acquiesça sans entrain :
— Certainement, mademoiselle.
Il restait assis, l'air paresseux, les bras ballants. Elle dit, un peu coquette :
— Si cela vous ennuie?...
— Pouvez-vous croire !
Il se leva, lui offrit le filet des balles :
— C'est vous qui servez, mademoiselle?
— Si vous voulez...
Ils se mirent à jouer. De temps en temps, les hasards de la partie les rapprochant, ils échan-
geaient quelques paroles des deux côtés du filet :
— Décidément personne ne viendra...
— Est-ce pour cela que vous jouez si mal, monsieur Gressant ?
— Oh! vous savez que je suis irrégulier, mademoiselle!... Mais vous, comme vous êtes en forme !
Pour rien au monde, Jeanne-Jeannette n'aurait voulu qu'il la crût préoccupée ou distraite : elle s'appliquait donc, comme si elle n'eût eu d'autre souci que de renvoyer la balle. Elle gagna sans peine, par six contre deux. Elle mourait d'envie de reprendre la causerie, dans l'air qui fraîchissait; pourtant elle proposa :
— Revanche?
Il fallut bien accepter encore.
— Les autres ne viendront plus, dit Albin. .
— Alors, nous ferions peut-être mieux de nous en aller?
— Oh! non, je vous en prie, j'ai trop mal joué! Il ajouta, d'une voix dont il contint à peine la
passion :
— • Je voudrais tant vous laisser un bon souvenir en partant!
— Eh bien, fit-elle, donnez-vous un peu plus de peine !
Il ne réussit guère mieux : sa pensée n'était
pas au jeu : il aurait voulu que les balles se perdissent ou que l'orage éclatât.
Elle gagna de nouveau, par six contre trois. Il eut un geste d'humeur quand elle annonça :
— Jeu et partie!
— Je ne fais rien qui vaille aujourd'hui!... Dans une inconsciente impulsion de coquetterie, elle lança :
— On dirait que je vous intimide !
Il répondit en s'avançant vers elle :
— Oh! plus que vous ne croyez!
Jeanne-Jeannette sentit que les paroles attendues allaient jaillir, rougit et les arrêta :
— Qu'y puis-je si vous n'avez pas de meilleure partenaire?... Il faut bien jouer, puisque nous sommes ici pour cela!... Allons, tâchez de gagner la troisième !
Il la gagna faiblement; mais il perdit la suivante, après un interminable «avantage de jeux». L'heure avançait, le ciel rougeoyait au couchant, les champions des tennis voisins s'en allaient par groupes. Ils avaient joué sans un temps d'arrêt, comme à la tâche. Elle dit :
— Je suis un peu fatiguée.
Et ils se rassirent sur leur banc, pour reprendre
haleine. Ils n'essayaient plus de parler, quoique
le silence les gênât. Des minutes passèrent ainsi,
i2a LES UMS
lentes, délicieuses, lourdes comme les abeilles qui rentrent avec leur butin. Elle soupira, comme à regret :
— Maintenant, il faut que je parte!...
Mais elle ne bougea pas.
Albin se penchait en avant, les yeux au sol, balançant sa raquette.
Il commença, sans la regarder :
— Avant de vous en aller, mademoiselle...
Il dut s'arrêter pour assurer sa voix: le rapide regard qu'il osa jeter sur Jeanne-Jeannette la lui montra troublée aussi, pressentant ce qu'il allait dire et détournant les yeux. Il se reprit :
— Peut-être vais -je mal faire en vous parlant?... Je ne sais plus!... Tout est si singulier, dans notre rencontre!... Jusqu'à ce hasard qui veut que nous soyons seuls!... Que voulez-vous donc que je fasse?... Il faut bien que je m'adresse à vous d'abord..., contre les usages..., pour savoir... pour savoir...
Il s'interrompit de nouveau, la gorge sèche :
— Mon Dieu! que c'est difficile à dire!...
Tel était leur trouble qu'ils ne virent pas un voisin, entré dans leur enclos pour chercher une balle égarée, la ramasser presque à leurs pieds. Leurs regards voulaient se fuir, et pourtant ils lisaient l'un dans l'autre comme dans des livres
ouverts : elle devinait les paroles qu'il n'osait prononcer, il savait qu'elle les attendait dans son cœur. Un moment, il chercha une autre forme à ses explications, n'en trouva pas, hésita encore, finit par tout dire en une seule phrase.
— Enfin, il faut que je sache si vous consentiriez à partager ma vie?...
Il respira comme un homme qui s'est déchargé d'un aveu trop lourd. Elle leva sur lui des yeux très tendres, mouillés de larmes, des yeux d'amour, qui répondaient. Ce regard, en exaltant Albin, lui rappela qu'il n'avait pas dit le plus difficile ; il continua avec une émotion croissante :
— Hélas! ce n'est pas tout, mademoiselle!... Il faut encore que je vous demande si... si vous accepteriez... des conditions d'existence... qui ne ressemblent pas à celles de votre famille..., des conditions que les miens aussi pourraient accepter..., celles que m'imposent ma foi..., et aussi... mon sentiment..., mon respect pour vous...
De nouveau, il regarda la jeune fille, vit ses sourcils froncés dans un effort inquiet d'attention, craignit de l'avoir froissée; il poursuivit pourtant, en lui prenant la main sans qu'elle songeât à la défendre :
— J'ai peur de vous blesser..., ou de vous faire
de la peine?... Oh! pardonnez-moi d'avance, je vous en supplie!... Vous comprenez, il faut que tout soit clair entre nous!... Je ne puis vous cacher la moindre parcelle de ma pensée... Comprenez-moi bien : je ne jette aucun blâme sur les vôtres, je vous jure... Je sais qu'ils ont agi selon leur conscience, je ne me permets pas de les juger... Mais ma conscience, à moi, parle aussi; elle m'interdit de les imiter... J'ai le plus ardent désir de vous obtenir : pourrais-je vous emmener sous un toit que mon père maudirait ?... Ah I je sentirais trop durement qu'il y manque quelque chose : la bénédiction dont mon âme a besoin!... C'est pourquoi je vous demande... d'être ma femme... devant tous... et devant Dieu!
Si troublée qu'elle fût dans la partie de l'être qu'ébranle ou bouleverse le premier contact avec l'amour, ces paroles soulevaient dans l'esprit de la jeune fille un monde de réflexions confuses et de rapprochements. Peu de jours auparavant, Roberte Louson, petite personne aussi régulière que Céline était fantasque, lui racontait avec horreur les hésitations d'une de leurs anciennes compagnes de lycée, à qui un galant empressé osait parler d'amour sans dire un mot de mariage. C'était ici la contre-partie : il était aussi
difficile à la petite-fille de Rémy Verres d'accepter cet hommage correct, qu'à la jeune bourgeoise, tourmentée par ses vingt ans et encline à s'émanciper, de sortir délibérément des chemins battus. Dans un éclair, Jeanne-Jeannette eut l'intuition que, tandis qu'elle et les siens se croyaient à l'extrême opposé des autres, ils n'en étaient vraiment séparés que par une différence d'optique ou d'illusion. Ainsi, selon qu'on voit un paysage immuable se réfléchir dans une glace ou dans une rivière, les toits des maisons et les cimes des arbres sont en haut ou en bas, — et ce sont toujours les mêmes arbres et les mêmes toits. De même, les règles de leurs existences n'étaient que des partis pris retournés, qu'un état civil à rebours ; et donc, partout dans ce domaine où des forces adverses se combattent autour de l'amour, des obstacles identiques arrêtent nos désirs : que nos esprits les contemplent dans un miroir ou dans l'eau, ils sont là, comme les paysages dont nous pouvons changer la perspective, non la réalité. Ce fut un vaste problème qui se dressa soudain devant elle : elle eût voulu l'épuiser ou le résoudre avant de répondre, et ne faisait qu'en pressentir les termes obscurs. Gomme elle restait silencieuse, avec un petit remuement de ses lèvres muettes. Albin de-
manda, en serrant plus fort la main qu'il tenait dans la sienne :
— Dites, est-ce que je vous aurais fâchée?... Oh! j'en aurais tant de chagrin!...
Sans entendre le son de sa propre voix, Jeanne- Jeannette balbutia :
" — Non, non, monsieur... Seulement..., je suis... si surprise!... Je m'attendais si peu... Oh! monsieur Gressant, pourquoi me dites-vous tout cela?...
Il prit ces mots pour un reproche, et se défendit avec animation : il allait partir... maudites vacances!... Pendant trois longs mois, plus de tennis, plus de rencontres chez les Louson, plus de cours, de conférences, de concerts où l'on se voit de loin... Que faire donc, puisqu'elle tenait sa vie entre ses mains?... Il fallait bien s'expliquer, s'entendre... Pouvait-il demander l'assentiment de son père, sans être sûr qu'elle était d'accord avec lui, du moins sur ce point essentiel ? Et tout en cherchant à la rassurer, en s'excusant, en plaidant, il trahissait le désarroi de son esprit, sa crainte sourde devant la bataille où il allait s'engager, devant les obstacles qui barraient leur route...
— Si vous saviez quel bouleversement dans les idées des miens! Songez qu'ils ont vécu de
génération en génération sur leurs terres, parmi des paysans dont ils sont les guides, qui les consultent pour toutes leurs affaires, qui les écoutent et les respectent, auxquels ils doivent l'exemple d'une vie droite et saine!... Songez qu'ils sont attachés de toute leur âme aux usages courants, aux croyances établies, aux lois que le temps a consacrées!... Songez qu'ils sont conservateurs et pieux", fils de vieux huguenots qui surent mourir pour leur conscience!... Dieu, la foi, le bien, le mal, ce sont pour eux des choses d'une réalité éternelle et terrible!... Ils ne supposent même pas la possibilité de liens comme ceux de votre famille... Je suis leur fils unique : ils m'ont élevé pour perpétuer leur foi, pour lutter contre l'invasion des mœurs qu'ils condamnent, des opinions qu'ils haïssent, pour défendre l'héritage moral de la race et de la patrie... Moimême, je partage leurs croyances. En dehors de vous et des vôtres, ceux qui professent ces doctrines sont à mes yeux les pires ennemis... Pensez, oh! pensez combien il faut que je vous aime, pour me contredire de la sorte, et pour les braver!... Je ne suis pas lâche, mademoiselle, mais j'ai peur du moment où je leur parlerai!... Il me semble que j'entends leurs voix, que je vois leur surprise!... Et vous comprenez bien : ce
n'est pas contre vous qu'ils s'élèveront; c'est contre un monde qu'ils jugeraient peut-être autrement s'ils le connaissaient, mais qu'ils ignorent, qu'ils ne peuvent comprendre, qui leur échappe et leur fait horreur... Que leur dirai-je, mon Dieu!... Il me faudra défendre ce que moimême...
Il s'arrêta pour reprendre aussitôt, d'une autre voix, où vibra la confiance de la jeunesse et de l'amour :
— Pourtant, si je suis sûr que vous êtes avec moi..., que vos vœux m'accompagnent..., qu'après la victoire, vous mettrez votre main dans la mienne..., avec cet espoir, je me sentirai fort!... Dites, dites, voulez-vous me le donner?...
Contre son gré, parce que cette tendresse était contagieuse, parce qu'à cette voix l'amour grandissait en elle, parce qu'elle sentait fléchir sa volonté, mollir ses membres, vaciller ses pensées, Jeanne-Jeannette murmura, du ton presque d'une fiancée qui répond devant l'autel :
— Oui.
Aussitôt Albin s'exalta. Ce seul mot renversa tous les obstacles, il ne douta plus de rien, l'avenir rayonna devant lui :
— Oh merci!... Maintenant que craindrais-je? Vous êtes avec moi!,..
Elle se reprenait déjà, avec cette fermeté tranquille qu'elle tenait de Pierrine, et qui mêlait une si jolie nuance grave à sa sensibilité :
— • C'est un souhait plutôt qu'une promesse... Tout ce que vous me dites de votre famille, je le pense de la mienne : pas plus que vous, je ne ferai rien que mes parents ne puissent approuver... J'espère qu'ils comprendront : c'est tout ce que je puis vous dire...
Ainsi, l'obstacle subsistait de part et d'autre, immatériel, partant insaisissable : un bastion de croyances ou préjugés, d'idées plus solides que les faits ou plus inconsistantes que des nuées, construit par de lointains architectes pour repousser nos désirs, briser nos volontés. Jeanne- Jeannette le voyait de ses yeux moins éblouis que ceux d'Albin, dont cependant elle partageait l'ivresse : elle le voyait debout devant eux, barrant leur route, si solide que leur jeunesse et leur amour l'assiégeraient peut-être en vain, que ses canons les pulvériseraient comme une cohorte imprudente. Elle voulut du moins avertir son ami, en évoquant le vieux lutteur qui l'avait faite ce qu'elle était, dont l'esprit gouvernait son âme, dont la volonté douce et implacable pou- Ivait briser son rêve :
— Sans doute, ce sera mon grand-père qui
134 LES UiMS
décidera. Il est la bonté même ; mais ce qu'il croit juste, il le défend de toute son âme!... Et je ne sais pas, je ne puis pas savoir ce qu'il pensera de nous!...
Albin voulut répliquer : elle se leva sans l'écouter, comme pour mieux marquer que leur sort dépendait, non des paroles ou des promesses qu'ils pouvaient échanger encore, mais de ce vieillard qui ne savait plus rien de l'amour et ne pensait qu'à l'humanité.
— Maintenant, il est tard, il faut que je parte... Ils étaient encore en costumes de jeu. Pendant
qu'elle changeait de chaussures dans la cabane^ Albin chercha les balles oubliées parmi le gazon. Lorsqu'elle reparut, il dit, en balançant le filet où il venait de les recueillir :
— Les voici toutes! nous n'en avons pas perdu une seule, aujourd'hui!
Elle voulait partir seule, tout de suite.. Il obtint qu'elle lui permit, comme les autres fois, de l'accompagner jusqu'au tramway, et alla s'habiller à son tour. J-eanne-Jeannette l'attendit, debout sous le platane qui leur prêtait son ombrage entre les parties : était-ce toujours le même platane ? était-ce le même soleil qui descendait à l'horizon ? Une horloge sonna au loin : les heures avaient un autre son...
LES LINIS las
... Ils suivirent sans parler le boulevard Exelmans. Comme ils approchaient de la gare, Albin demanda la permission d'écrire après l'explication qu'il aurait avec sa famille. Jeanne- Jeannette répondit :
— Oui, mais vous me permettrez de montrer votre lettre à ma mère.
Il n'osa demander s'il pouvait espérer une réponse, sentant qu'elle ferait ce qui conviendrait le mieux, tant cette droiture simple lui inspirait de confiance...
En ce moment, les demoiselles Louson, qui couraient le quartier, surgirent devant eux. On s'expliqua :
— Pourquoi n'êtes-vous pas venues?...
— Nous aA^ons eu des visites qui nous ont retenues, dit Roberte.
Céline ajouta, — et ses yeux bleus pétillaient de malice, et ses belles lè\i:'es fraîches avaient un sourire gourmand :
— Qui est-ce qui était là?
Jeanne-Jeannette répondit simplement :
— Personne.
— Vous avez donc fait des ^mgZe^.^ demanda Roberte.
Céline, plus curieuse :
— Combien?
133 LES ILMS
— Quatre, dit Albin, avec un « avantage de jeu » à la fin, qui n'en finissait plus.
Les deux sœurs demandèrent ensemble :
— Qui est-ce qui a gagné ?
— Pas moi! fît Albin, en riant.
— Alors, vous vous êtes laissé battre?
— Non, non, Mlle Pralie jouait magnifiquement!
Leur petit groupe arrivait à la gare, le tramway allait partir. Jeanne-Jeannette sauta légèrement sur la plate-forme, et ils se firent des signes amicaux. Puis la lourde machine disparut dans la rue Poussin. Profitant d'un moment où Roberte semblait distraite, Céline souffla dans l'oreille d'Albin :
— Vous ne vous êtes pas trop ennuyé, avec notre amie?...
Et comme il rougissait jusqu'aux oreilles, elle éclata de rire, d'un rire clair, insouciant qui sonnait l'allégresse.
Les filles de Rémy Verres regardaient l'oncle Emmanuel comme un homme excellent, fort habile dans son art, précieux dans le besoin, généreux dans tout ce qu'il pouvait donner, mais fantaisiste à l'excès, et dont les idées manquaient de sérieux. Il représentait à leurs yeux ce que leur père appelait « le paradoxe du passé » : c'està-dire la survivance obstinée, dans des « esprits faux », des dogmes, des traditions, des préjugés surannés, dont l'édifice craque sous le ferment des temps nouveaux. Au lieu d'entendre ces craquements avertisseurs, il se cramponnait aux murs ébréchés, aux pierres branlantes, aux poutres disjointes, avec l'inutile courage d'un vaincu
prêt à mourir dans les ruines. Du reste, la perle
des oncles. Chacune de ses nièces lui devait des services qu'on n'oublie pas : services d'argent à Pierrine dans les temps difficiles, à Hortense dans ses fréquents embarras, services de médecin à toutes, pour elles-mêmes ou pour leurs familles : quand Jeanne-Jeannette, à sept ans, faillit mourir d'une pneumonie ou quand la diphtérie s'abattit chez les Rhèmes. Aussi l'aimaient-elles très tendrement : un peu comme un second père, un peu comme un grand enfant qui ne se laisse plus soigner. Depuis le malheur de Louise, cependant, qui venait d'illustrer leurs propres expériences, Pierrine et Josèphe commençaient à le juger autrement : Pierrine surtout, qui avait le goût de réfléchir à ces choses, et mesurait depuis longtemps l'abîme qui sépare de la réalité pratique l'idéal de justice, de vérité et de liberté sur lequel l'arbitraire paternel avait réglé leur vie. Quand elle eut besoin d'un conseiller, ce fut donc à lui qu'elle pensa.
Il vivait seul, parmi ses éclopés, soigné par la concierge qui faisait son ménage, très chétivement, parce qu'il aimait à donner, avec tout son superflu, le plus possible de son nécessaire. Sur la porte, à côté du gland usé de la sonnette qui ne marchait plus, un écriteau recommandait d'entrer sans frapper : car, n'ayant ni groom ni
soubrette pour recevoir ses humbles clients, l'oncle Emmanuel n'entendait par qu'on le dérangeât, non plus que son infirmière, pendant les pansements. Depuis beaucoup d'années, il n'avait plus d'heure fixe pour les repas, plus un lit fait chaque soir, plus de rideaux à ses fenêtres, plus un meuble élégant dans ses quatre pièces, encombrées de baquets et de malades, qu'emplissait l'odeur fade de l'eau tiède et des linges humides. De même, il n'avait plus de vie intime, lui qui savait pourtant ce que c'est que de donner toute son âme. Les souvenirs de son douloureux passé s'étaient amortis peu à peu dans sa lutte quotidienne contre la douleur physique et la noire misère. Ses nièces ignoraient son roman, sauf Pierrine, qui en avait saisi quelques échos : par une de ces contradictions dont la vie est tissée, ce régulier, cet apologiste de l'ordre établi, ce défenseur sincère des vieilles traditions familiales, s'était dépensé pendant dix ans dans un adultère triste et passionné, dénoué par une tragique catastrophe. De cet unique amour, emporté dans la mort sans s'être jamais épanoui librement, il gardait de très beaux souvenirs, gâtés par ce goût de cendres que les baisers coupables laissent aux lèvres honnêtes. Posé sur sa table parmi le désordre des papiers, dans un
cadre en vieil argent, un élégant portrait de femme, miniature sur vélin, semblait le suivre d'un regard vivant encore, très doux, très tendre, d'une tristesse infinie. Lui, le regardait souvent : jamais sans revoir, sous l'abondance des cheveux relevés, dans ce beau front tranquille, le trou noir de la balle vengeresse.
Si généreux qu'il fût pour ses nièces et ses malades, l'oncle Emmanuel réglait ses dépenses avec beaucoup d'ordre : le philanthrope, toujours prêt à faire largesse de ses honoraires quand il en recevait, redevenait le plus économe des bourgeois pour conserver son patrimoine. Jamais il ne touchait à son capital, placé en fonds de tout repos; il s'imposait de ne jamais dépenser plus de la moitié de son revenu; et il capitalisait le reste, comme un avare : « car, pensait-il, et disait-il aussi parfois, Dieu sait l'avenir que les folies paternelles réservent à mes nièces! » Ce qu'il savait ou pressentait de leur existence entretenait d'ailleurs cette inquiétude : très perspicace, avec ses airs de n'y pas voir, il devinait bien des lézardes dans le bâtiment, sous les façades; logicien comme son frère, bien qu'autrement, il concluait « que tout cela finirait mal », et qu'une fois ou l'autre, son argent préviendrait quelque catastrophe; observateur sagace, il
s'était fait de ses pseudo-neveux une idée assez juste, en sorte qu'il connaissait leurs caractères, prévoyait leurs lendemains. Un soir de Saint- Sylvestre, qu'on égayait chez Verres la traditionnelle réunion de famille par des expériences de chiromancie, — l'astronome avait un goût marqué pour ces à-côté de la science, — il prit la main de Charles-Jacques, l'examina avec attention, comme s'il déchiffrait tout de bon le sens des lignes entre-croisées, et dit brusquement, en lui plantant son regard dans les yeux :
— Vous, mon cher, méfiez-vous des femmes, elles vous ruineront !
Rhèmes haussa les épaules, en riant jaune, tandis que ses tics lui tiraillaient furieusement les joues; comme Josèphe rougissait jusqu'à la racine des cheveux, l'oncle aggrava son cas en ajoutant :
— Et ce ne sera pas la vôtre !
Mais Rémy Verres, ayant à son tour étudié la main révélatrice avec le plus grand sérieux^ déclara qu'il n'y voyait rien de semblable.
Des quatre sœurs, Pierrine était la préférée de l'oncle Emmanuel : il l'aimait pour la faute maternelle dont son innocence avait pâti, pour son enfance sans rayon, pour ses qualités, — le bon
sens, le courage, la droiture, — qu'il prisait entre toutes, parce que son dévouement à ses sœurs plus jeunes n'avait jamais été récompensé, et aussi pour la couleur de ses cheveux et la noblesse de ses allures, qui lui rappelaient celle qu'il avait tant aimée, et encore parce qu'il soupçonnait que la vie, aux côtés de l'inquiétant Pralie, lui prodiguerait les plus dures leçons. Sur ce dernier point, au surplus, il en était réduit aux conjectures, Pierrine ayant toujours dédaigné de se plaindre : et si parfois il eût souhaité qu'elle lui témoignât plus de confiance, il l'admirait pour cette fierté qui la drapait superbement. Quand il la vit entrer comme un rayon dans son hôpital, il crut à l'une de ces brèves visites qu'elle aimait à lui faire entre deux courses ou en sortant du Bon-Marché, le plus souvent avec Jeanne- Jeannette : un bon baiser sur chaque joue, quelques phrases affectueuses, des nouvelles des uns et des autres, de rapides questions sur sa santé ou ses malades, puis le refrain final : « Maintenant, il faut que je me sauve I )) — et le froufrou des jupes fuyant dans l'escalier. Gracieuse diversion à la tâche monotone, souffle printanier glissant sur les estropiés qui sortaient à demi leurs jambes ou leurs bras des baquets, frais parfum subtil qui flottait un
instant dans cette atmosphère de buanderie..,
— ...Ah! c'est toi, ma bonne Pierrine!... Gentil, de penser à ton vieil oncle !...
Ils circulèrent parmi les malades, qui se redressaient en suivant de leurs yeux tristes cette élégance, cette beauté; et ils gagnèrent la petite pièce où l'oncle donnait ses consultations.
— Gomment va Louise? demanda-t-il en s'asseyant. Sais-tu?
— Pas trop bien : elle dort mal, elle a des cauchemars.
— Pauvre petite ! il lui faudra du temps...
Il allait s'attendrir; brusquement, il changea de ton :
— C'est le premier accroc au fameux système, j'entends le premier qui se voie. Peut-être n'est-ce pas le seul?
Pierrine inclina la tête, et murmura :
— Non, certainement, ce n'est pas le seul. Son accent contenu prêtait à ses paroles une
vibration douloureuse, que l'oncle entendit. Il la regarda un instant, devina qu'elle avait quelque chose à dire, et, suivant sa méthode, lui posa une question nette et impérative :
— Voyons, qu'as-tu, toi?..
Elle essaya de sourire.
— Ce serait long.
— J'ai du temps : parle !...
Alors, avec une émotion contenue que trahissait à peine un léger tremblement des lèvres, Pierrine raconta les secrètes tristesses de sa vie r le terrible caractère de Léonce, réprimé dans les années d'adversité, éclatant au moment où les soucis d'affaires devenaient moins cuisants; son humeur s'irritant à mesure que la jalousie l'aveuglait; plus récemment, l'alcool mêlant son poison à ce virus intérieur pour lui brûler le sang. Elle s'exprimait avec efforts, par petites phrases hésitantes qu'elle arrachait une à une à son orgueil, et tout en livrant avec honte ces secrets jusqu'alors si bien gardés, refoulait les aveux par trop humiliants qui montaient à ses lèvres. C'est ainsi qu'elle tut le dernier épisode, dont sa chair et son âme gardaient les meurtrissures. Elle sentait bien qu'en confessant cette injure, elle changerait la couleur de son récit ; mais son honneur lui commandait de se taire, et fut le plus fort. L'oncle Emmanuel soupçonna-t-il qu'elle lui cachait le pire, comme il devinait parfois des symptômes que ses clients n'avouaient pas? Il l'écoutait, prenant malgré lui l'air fermé qu'il imposait à son visage quand un patient, assis sur la même chaise, lui décrivait un mal dont le traitement exigeait t.oute son énergie et
son autorité. Par moments, il poussait de petites exclamations professionnelles, qui ponctuaient à l'habitude ces récits, souvent confus ou interminables :
— Je sais! je sais!... Ah! vraiment?... Bon, bon!
Lorsque enfin Pierrine s'arrêta, il leva les deux mains, les laissa retomber sur la table, et s'écria :
— Je me doutais un peu de tout cela, ma pauvre petite!...
Puis il se mit à réfléchir, en dessinant des bras et des jambes sur un papier, comme s'il hésitait devant les formules d'une ordonnance compliquée. Enfin, il releva les yeux sur sa nièce, et dit :
— Que veux-tu? Il faut plus de pajience aux unis qu'aux époux!... Votre union libre n'est libre que si tout va bien : au moindre grincement, elle devient le pire des esclavages... Les difficultés grossissent, vous vous débattez sous votre liberté comme sous un poids de plusieurs atmosphères... Ainsi, toi, je suppose que tu sois mariée comme tout le monde... L'hypothèse ne t'ofîense pas?... Eh bien! tu pourrais demander la séparation : ce qui est une solution digne ; ou
le divorce, à la rigueur, dont tu sais ce que je
pense... Damel quand on ne peut décidément plus vivre ensemble! Il en va comme de ces opérations qu'on accepte dans les cas désespérés, parce qu'elles vous offrent une dernière chance de salut... Mais il faut être certain que l'imagination ni la sensiblerie n'y sont pour rien!
Il regarda Pierrine avec sévérité, comme pour s'assurer qu'elle n'exagérait pas ses griefs; voyant de grosses larmes éloquentes et silencieuses trembler au bord de ses cils, il murmura :
— Ah! diable!...
Et il se remit à dessiner des pièces anatomiques. Il en couvrit toute une feuille, qu'il froissa et jeta au panier. Puis, conrnie il arrive souvent aux gens dans l'embarras^ il conclut ses réflexions intérieures par une sottise :
— S'il «l'y avait pas ta fille, je te dirais peutêtre : « Eh bien, c'est le cas d'éprouver le système : reprends ta liberté ! » Ce serait à mon corps défendant, mais...
— S'il n'y avait pas ma fille, interrompit Pierrine, croyez-vous que je vous consulterais?...
Il était mécontent de lui-même; il murmura :
— Je vous l'ai toujours dit, parbleu! Ce n'est pas la loi, c'est l'enfant, c'est-à-dire la nature même, qui fait l'union indissoluble!...
C'est ainsi parce que c'est ainsi, et personne n'y peut rien!...
Le silence recommença. Pierrine voyait bien que son oncle pensait à quelque chose qu'il hésitait à dire, par crainte sans doute de regretter plus tard les lourdes conséquences de pai'oles légères. Il ouvrit la bouche pour parler, et s'arrêta. Sa fîgui'e s'agitait. Il tapota son toupet. Enfin, il se décida :
— Il faut pourtant que je te dise tout, commença-t-il. Tu n'as pas l'air de te douter que tu es maîtresse de la situation?...
Pierrine se récria :
— Moi!...
— Oui, toi!... Tu ne te souviens pas de ce qui s'est passé quand vous avez fondé votre commerce ?
— Non... C'est-à-dire, nous sommes allés chez un notaire, nous avons signé des papiers...
— Qu'est-ce qu'il y avait, sur ces papiers?
— Je ne sais plus : il y a si longtemps de cela!
L'oncle Emmanuel prit son air le plus malin, et se mit à fouiller dans ses tiroirs, tout en disant :
— Heureusement que je me rappelle, moi!... Ton brave homme de père était prêt à donner
tout ce qu'il avait à son « commandant », sans conditions, sans garanties, en étourneau qu'il sera jusqu'à la fin!... Il disait déjà, comme il répétait l'autre jour à propos de ce gredin de Gagnery : « Quand on Confie sa fdle à un homme, c'est qu'on l'estime, et sa parole suffit en toute chose! » Ah! l'incorrigible idéologue!... Heureusement qu'on avait besoin de moi : j'ai bataillé, j'ai tenu bon, je n'ai rien livré que contre un contrat bien en règle!...
Il venait de retrouver le papier, serré dans une enveloppe jaune; il en résuma les clauses essentielles :
— Très bien fait, ce contrat!... Ton père et moi, nous consentons à commanditer M. Pralie et Mme Pierrine Bleu, dite Verres... Remarque que, sans la bêtise de ton père, tu porterais tout simplement son nom!... Tu t'associes avec M. Pralie pour l'exploitation d'un commerce dont nous sommes les commanditaires... Comme cette association commerciale est à base de vie commune, tu es en réalité Mme Pierrine Bleu, dite Verres, dite Pralie : c'est plus long, mais cela n'a rien à voir avec les affaires, et c'est toujours toi... Maintenant, écoute bien!... « Les commanditaires stipulent un intérêt commercial... » Ton père n'en voulait pas entendre parler. Il
avait tort. Au surplus, vous l'avez toujours payé!... « Ils réclameront, pour tenir lieu de leur part dans les bénéfices, l'attribution du fonds de commerce et de ses accessoires à Mme Bleu, qu'ils veulent ainsi gratifier... » Voilà où j'ai été malin!... Mais voici qui est mieux encore!... Chacun de vous peut demander la liquidation quand il le veut... Seulement... seulement... « En cas de liquidation, le fonds de commerce avec les objets qui le constituent et se trouvent déposés dans la boutique, dans l'appartement, dans les magasins et succursales, restera la propriété de Mme. Bleu, sans que celle-ci soit tenue à aucun dédommagement, pour satisfaire à l'obligation prise envers les commanditaires!... )> Comprends-tu?
— Pas très bien.
— C'est pourtant clair!... J'avais étudié ton Pralie; je le savais imprévoyant, passionné de son commerce comme je peux l'être de mon art; j'ai supposé qu'il s'occuperait de le développer plutôt que d'acheter des valeurs avec les bénéfices... Me suis-je trompé?
— Non. Presque tout ce que nous avons gagné a passé dans notre fonds : il est le plus clair de notre fortune.
- — Eh bien! ma petite, il est à toi!... Sauf
l'argent déposé dans les banques, que vous partageriez par moitié...
— Mais... C'est Léonce qui a travaillé! protesta Pierrine. Depuis des années je ne m'occupe presque plus des affaires... Pour tenir les comptes, tout au plus!...
L'oncle Emmanuel brandit le papier timbré.
— N'importe! c'est votre contrat!
— Il est injuste!
Un instant agressive et malicieuse, la figure de l'oncle Emmanuel avait repris son expression coutumière de bonhomie un peu narquoise :
— Ton anarchiste de père aime à dire que le droit est la codification de l'iniquité, reprit-il. C'est parfois vrai. Remarque pourtant que, dans votre cas, cette injustice nous permet du moins d'en, prévenir une autre. Ainsi s'arrangent, cahin-caha, les choses humaines : le mal corrige le mal, et la vie passe... Qu'adviendrait-il de votre fille, en effet, si vous vous sépariez?... C'est toi qui l'as reconnue : ainsi l'a encore voulu ton père, qui en usa de même pour tes sœurs et pour toi... La première fois qu'il me parla de ces folies, quelque temps avant ta naissance, je ne le pris pas au sérieux... Je me trompais : il l'était, comme il l'est toujours...
Je lui dis en enrageant : « Sois du moins conséquent, énergumène! Fais inscrire tes enfants père et mère inconnus ! » Il m'expliqua ,: « Nous sommes dans une période de transition; )> — c'est toujours ce qu'ils disent! — « en attendant l'âge d'or où toute chose sera ce qu'elle devrait être, il faut bien transiger avec l'Absolu! Or, un enfant doit avoir un nom, dans le monde stupide où nous vivons : eh bien! la mère est là, car c'est d'elle qu'il dépend le plus, c'est à elle qu'il appartient selon la véritable loi naturelle... )) Il a fait pour vous autres tout ce qu'il a voulu : ta mère, ma pauvre petite, ne s'occupait guère de ces choses-là! Quant à celle de tes sœurs, il l'aurait fait passer par le trou d'une aiguille... Seuls, tes grands-parents maternels ont protesté : ce sont de simples braves gens, qui ne comprennent rien aux théories sociales; personne ne les a écoutés... Ainsi se sont créées vos traditions : quand des enfants vous sont nés, vous les avez traités de même : il n'y a qu'Albrun qui ait tenu à reconnaître les siens, parce qu'il a la bosse de la légitimité, celuilà!... Résultats?... Jeanne-Jeannette n'a pas plus de droits aux biens qu'au nom de son père : elle n'a' légalement d'autre famille que toi...
Pierrine, qui suivait avec la plus grande attention, interrompit :
— Et mon père?...
— Mais non!... Ton père n'est pas son grandpère... Elle n'a que toi, comme toi, tu n'as jamais eu que ta mère... Que ton père meure demain sans testament, c'est moi qui serai son héritier... Que ce soit Léonce, ce seront ses collatéraux ou, à défaut, l'État, qui est rapace... Il fallait prévoir tout cela : je l'ai prévu, moi; c'est pourquoi j'ai imposé ce contrat, en avançant mon argent...
Il s'arrêta, pris d'un scrupule, et conclut, d'une voix moins sûre :
— Est-il juste? est-il injuste?... Il est ce qu'il devait être pour assurer ton avenir et celui de ta fille... Voilà!
Pierrine restait pensive, tâchant en vain de découvrir quels principes, quels soucis d'intérêts éloignés et collectifs, quel plan savant d'architecture sociale avaient élaboré ces prescriptions, qui choquaient à la fois son sens rudimentaire de l'équité et ses idées sur l'égalité des naissances. Peu rompue à de telles réflexions, elle ne parvenait pas à concevoir la raison d'être du vaste édifice, dont elle ne percevait que le pan de mur où elle s'abritait; mais elle en près-
sentait l'implacable logique, et devinait obscurément que la sagesse du docteur n'avait pu parer à toutes les conséquences de leur organisation extra-légale.
— Hélas! fit-elle après un long silence, ce n'est pas seulement d'argent qu'il s'agit, mon cher oncle!... Que serait Jeanne-Jeannette, son père parti?... Il emporterait le nom qu'il lui prête!... Or, ce n'est rien et c'est tout : c'est l'ombre qu'un homme a vendue au diable, la croyant inutile, et sans laquelle il ne peut vivre... Que serais-je moi-même, fût-ce en restant propriétaire de tous ces biens qui ne sont à moi que par un artifice légal?... Léonce garde le pouvoir de nous enlever, en s'en allant, la respectabilité qui nous couvre, la tolérance dont nous profitons, l'espèce d'estime à laquelle nous devons de n'être pas traitées comme des filles... Tout cela, c'est une fiction qui dépend de lui, — et dont Jeannette et moi nous avons cent fois plus besoin que lui... Vous le voyez, je n'ai qu'à supporter, du moins jusqu'à ce que ma fille soit à son tour...
Comme elle s'arrêtait devant le mot, l'oncle Emmanuel corrigea :
— Unie?...
• — Mariée, j'espère...
iU LES UNIS
Il se leva de son fauteuil, lui mit les main& sur les épaules et deux gros baisers sur les joues.
— J'étais sûr que tu y viendrais la première l s'écria-t-il. D'abord, tu es la plus sage. Et puis, l'expérience, il n'y a encore qu'elle dont les leçons profitent, — sauf à ces tiiéoriciens du diable qui ne se meuvent que dans l'abstrait!... Elle est comme ces preuves d'arithmétique qui ne font pas l'opération, mais qui montrent si elle est juste ou fausse... Les aiitres comprendront comme toi... Par malheur, il est plus facile de voir l'erreur que de la réparer. Comment sortirez-vous de votre cercle vicieux?.,. En arrangeant sa vie selon sa formule, votre père a engagé la vôtre, puis celle de vos enfants et des enfants de vos enfants. Il a voulu devancer les temps : il n'a réussi qu'à vous mettre hors la loi, — et peut-être s'apercevra-t-il bientôt que cela n'est pas drôle!... Dès maintenant, ma pauvre Pierrine, trouveras-tu quelque bon jeune homme pour épouser ta fille, — car elle est à toi, la pauvre, et n'est qu'à toi, comme la boutique?
— Peut-être.
L'oncle Emmanuel exulta :
— Ah! s'il y en a un, prends-le vite!... Ne laisse pas échapper l'oiseau rare!... Les anciens disaient que l'occasion...
Pierrine dut remettre les choses au point :
— Nous n'en sommes pas encore là, dit-elle... Non, non, pas tout à fait... J'ai un peu d'espoir, voilà tout !... Seulement, il y a tant d'obstacles !... Il me semble que notre maison craque de tous les côtés... Songez! nous avons déjà l'affaire de Louise... Peut-être y aura-t-il demain quelque malheur chez les Rhèmes... Moi-même, — où prendrai-je la force de supporter encore?...
Toutes ses rancunes lui montèrent aux lèvres; elle cacha sa figure dans ses mains, et laissa échapper l'aveu qu'elle avait héroïquement refoulé au début de l'entretien :
— Il me bat, maintenant!...
Le docteur tendit le poing en criant :
— Le gredin!...
Gomme elle s'écrasait, honteuse d'avoir parlé, il se tut un moment, domptant sa colère et son indignation. Puis il reprit, avec un geste énergique :
— Eh bien! supporte!... Supporte en pensant à ta fille 1... Vous autres, qui possédez la joie des enfants, même avec tant de soucis, pouvez-vous vivre encore pour vous-mêmes?... Nous, les célibataires, les isolés, nous ne sommes rien; nous disparaîtrons demain tout entiers^ sans laisser la moindre trace derrière nous.
156 LES UlNIS
comme la plus vaine des ombres éphémères... Vous, vous avez en eux une part de durée, vous avez comme une étincelle d'éternité... Vous leur devez tout votre être, vous ne leur sacrifierez jamais assez complètement vos désirs, vos joies, votre cœur, votre vie!... Qu'ils aient ce qui vous a manqué, voilà ce que vous pouvez souhaiter de meilleur!... Quel triomphe pour toi, si par ta patience, ta vertu, ton courage, tu prépares à ta fille un sort plus digne, une vie meilleure, si tu la fais rentrer dans l'harmonie où les rêveries de ton père vous ont jetées comme des notes dissonantes!... Nous ne savons jamais ce qui sortira du bien que nous pouvons faire : c'est pourquoi il nous faut y tendre de toute notre âme... Supporte tout, Pierrine, et tu la sauveras!
Il avait grandi, comme grandit celui qui, dans une heure grave, parle la langue du sacrifice et de la vérité. En l'écoutant, Pierrine sentait renaître sa vaillance : subies pour sa fille, ses souffrances, ses humiliations mêmes deviendraient une source de fierté. Depuis quelque temps, sans doute, la lumière intérieure lui montrait son chemin. Mais à la voix de ce vieillard, il s'éclairait d'un jour plus pur^ elle le voyait plus droit, moins difficile; son
courage augmentait, comme sa volonté de le suivre jusqu'au bout; et ce fut d'un pas plus léger qu'elle retraversa le dispensaire où de nouveaux malades apportaient de nouvelles souffrances.
Peu de jours après son retour au foyer, Louise s'aperçut qu'elle était enceinte. Elle douta, elle cacha ses craintes, elle raidit sa volonté pour vaincre ses malaises, elle réussit par moment à se persuader qu'ils tenaient à d'autres causes et seraient passagers. Ils devinrent plus impérieux; elle résista. Tant qu'elle était seule à savoir, tout en épiant le changement de son visage que tirait, tachait, marbrait le travail de l'organisme bouleversé, elle gardait un reste d'espoir, un semblant d'illusion. Son père, aveugle comme en tant de choses, s'inquiétait à peine de sa « mauvaise mine »; ses sœurs, absorbées par leurs propres
soucis, l'attribuaient aux émotions. Mme Monnetier, bonne femme un peu simple, ne pensait jamais qu'aux petites choses du ménage, où elle s'absorbait. Une rencontre avec l'oncle Emmanuel, plusieurs fois évitée, déchira le voile.
Il vint un soir dîner, à l'improviste, comme il faisait à longs intervalles. Tout de suite, Louise sentit qu'il ne la quittait pas des yeux; et ces petits yeux clairs, embusqués sous la broussaille des sourcils, semblaient ouvrir le corps avec une sûreté de scalpel, pénétrer jusqu'au fond des organes, y saisir les germes du mal ou de la vie. Elle se sentit misérable sous leur regard qui notait ses couleurs plombeuses, ses traits déformés, la perte si rapide de sa fraîcheur, de sa joliesse. Des vapeurs lui montaient au cerveau : comme le docteur se lançait dans des explications sur l'état de plus en plus grave de Marius Vadret, elle le crut distrait, se leva de table et sortit avant la fin du repas. Mais l'oncle Emmanuel ne l'avait pas perdue de vue : d-ès que la porte se fut fermée derrière elle, il s'interrompit et demanda tout net, en interrogeant des yeux son frère d'abord, puis Mme Monnetier :
— Qu'a donc Louise?
Mme Monnetier entendit de travers, et lui
Î60 LES UiNiS
apporta du pain. Verres expliqua tranquillement :
— Elle est un peu nerveuse. Quoi d'étrange, après de telles émotions?... Du reste, je la trouve mieux depuis deux ou trois jours : elle reprendra peu à peu l'équilibre.
— Tu crois?... L'as-tu bien regardée?... Si c'était...?
— Que veux-tu que ce soit?
Le docteur brandit sa fourchette, en soufflant comme un furieux, et son toupet frémit de colère :
— Mais... voyons!...
Cette fois, Verres comprit. D'un petit geste furtif de la main gauche il écarta l'hypothèse; et il dit :
— J'espère que non... Pourtant il faudra prendre garde...
Puis il s'adressa à la gouvernante, en élevant la voix :
— Avez-vous remarqué des symptômes inquiétants chez Louise, Madame Monnetier?
Il fallut répéter trois fois la question, d'ailleurs inutile; ahurie par son infirmité, la bonne femme se rendait peu compte de ce qui se passait autour d'elle :
— Louise? fit-elle... des symptômes?... non, non, rien...
Louise rentrait, toute pâle, tâchant de sourire. Comme elle voulait regagner sa place, l'oncle l'arrêta au passage, lui prit les poignets, la tint debout devant lui en la regardant au fond des yeux, comme autrefois quand elle avait des malaises de croissance :
— Voyons, Louise, qu'est-ce que tu as?
Elle essaya de se dérober encore, la gorge
pleine de sanglots :
— Rien... rien... Il fait si chaud, ici!... C'est passé...
Son visage la démentait : un éclair d'affreuse angoisse traversa ses yeux, un frisson la secoua toute. L'oncle brusqua les choses :
— Tu as le masque, ma pauvre petite!...
Et il se mit à l'interroger, de cette voix autoritaire qu'il savait prendre avec les malades récalcitrants. Elle serrait les dents pour se contenir; elle voulait mentir et n'osait pas; telle une accusée, voyant se rétrécir autour d'elle le cercle accablant des preuves, se débat sous l'étreinte de la vérité. L'oncle Emmanuel, qui avait vu tant de maux de toute espèce, savait quand il faut être sévère ou s'adoucir; abandonnant sa voix de juge, il se fit compatissant, très tendre :
— Tu voudrais te tromper toi-même, mon
enfant; à quoi bon? Empêche-t-on le malheur d'entrer quand il est sur le seuil?... C'est un hôte à qui l'on ne peut pas fermer la porte; mais en le regardant en face, on se sent plus fort contre lui!
Alors le désespoir, si longtemps comprimé par des efforts qu'appuyait un semblant d'illusion, éclata, les sanglots lâchés secouèrent le pauvre corps de la malheureuse, qui s'abattit aux pieds du docteur. Mme Monnetier, ayant écouté avec ses yeux, comprit enfin, et courut chercher son flacon de fleur d'oranger : le remède infaillible, dont une cuillerée, dans un verre d'eau...
Verres s'empressait gauchement auprès de sa fille, à qui le docteur bassinait les tempes avec une serviette d'eau mouillée. Elle n'était pas évanouie : elle se remit assez vite, elle se releva; et Verres balbutiait, en regardant l'oncle Emmanuel :
— Es-tu sûr de ne pas te tromper?
Gomme Mme Monnetier, ayant installé Louise
dans un fauteuil, lui offrait le breuvage magique, le docteur se tourna vers son frère, le poussa dans un angle de la pièce, se mit à l'apostropher avec véhémence, en contenant sa voix pour que Louise ne l'entendît pas :
— Quand donc ouvriras-tu les yeux sur la
réalité?... Quand reconnaîtras-tu, éternel illusionniste, l'infrangible lien qui rattache les effets à leurs causes?... Tu donnes ta fille, qui est bien bâtie, à un gaillard construit comme tout le monde. Ils passent quinze jours ensemble. C'est peu, j'en conviens, pour une union qui devait durer toute la vie. Mais, astronome du diable, tu sais pourtant que cela suffit!... Et quand il arrive ce qui devait arriver, tu t'étonnes comme si la lune tombait dans ton télescope!... N'est-ce donc pas la nature?... Et la logique même, la vraie, celle qui ne dépend pas de vos paradoxes, mais des lois élémentaires de la vie, de l'ordre même des choses!...
Verres n'osait pas contredire, forcé et confus de reconnaître que son optimisme se trouvait en défaut. Pour interrompre l'algarade, il fut embrasser sa fille qui l'attira contre elle, toute frissonnante, pleurant toujours; et il lui caressait les cheveux en cherchant des paroles consolantes, de ces paroles qu'on adresse à toutes les douleurs et qui les calment à peu près comme l'eau tiède de Mme Monnetier •: il faut être courageuse;... on souffre moins quand on résiste;... beaucoup d'affections l'entouraient, l'aideraient dans sa peine... Puis il revint à son frère, pour reprendre à voix basse la discussion
i6i LES UNIS
et la pousser dans une voie nouvelle qu'ouvrait son incurable optimisme :
— Oui, sans doute, cette chose qui remplit de joie le couple qui s'aime est un malheur dans les circonstances où nous sommes... Qui sait pourtant si elle ne ramènera pas l'infidèle?... Il nous reste la chance que Gagnery, informé, comprenne son devoir...
L'oncle Emmanuel l'écoutait avec stupéfaction :
— Son devoir! s'écria-t-il, son devoir?... Est-ce qu'il y a encore un devoir?... Vous en avez chassé jusqu'à l'idée, tes amis et toi! Vous l'expulsez des consciences, où les gens -raisonnables ont tant de peine à le maintenir! Vous vous en déchargez comme d'un lest embarrassant!... Son devoir! Ce gaillard -là s'en fiche comme de colin-tampon. Je parierais qu'il a déjà recommencé avec une autre!
Un instant décontenancé, le vieil illusionniste retrouvait sa foi dans l'humanité progressive, sa confiance dans les vertus des hommes. Il eut un de ces regards de croyants qui invoquent leur Dieu, un geste de prédicant qui puise un argument nouveau dans ses inépuisables magasins :
— Les hommes sont souvent capricieux et
faibles, dit-il. C'est vrai. Souvent aussi, ils valent mieux que leurs actes, et pèchent sans méchanceté. Les conséquences de leurs fautes les remettent dans le bon chemin : on les voit alors revenir de très loin, ou s'élever bien audessus d'eux-mêmes. Gagnery n'est peut-être qu'un garçon léger : quand il comprendra l'étendue de sa responsabilité, peu^-être qu'il tiendra à honneur...
Le docteur l'interrompit :
— Incorrigible!...
Verres avait déjà retrouvé son sourire confiant, cette assurance qui ne le quittait jamais :
— Incorrigible? Soit! Il y a une grande force, dans une foi qui ne fléchit pas! Rien de ce que j'ai vu ne saurait ébranler la mienne : ma carrière est déjà longue, et mes expériences, en somme, ne m'ont pas démenti. Le mal est une ombre qui se rétrécit lentement : avertis, éclairés, les hommes s'efforcent d'en quitter les sentiers. Je verrai Biaise. Je lui expliquerai les torts qu'il a eus. Pourquoi ne nous reviendrait-il pas?
En s'animant, il oubliait de surveiller sa voix. Louise entendit ces paroles, et se dressa sur son fauteuil en protestant :
— Non, père!... Non, jamais!... Non, non!
Les yeux agrandis par l'épouvante, les mains tendues, elle se raidissait contre l'ennemi évoqué de la sorte, comme s'il approchait déjà pour la reprendre, avec cette étincelle d'enfer qu'il avait dans les yeux, le mauvais sourire de ses minces lèvres cruelles; et elle parla, de sa voix entrecoupée de sanglots, qui s'affermit peu à peu : plus rien de commun avec lui, plus rien!... surtout pas cet enfant, dont il n'était pas digne!... Elle relèverait seule. Elle serait une bonne mère. Elle l'aimait déjà... Mais qu'on ne lui parlât plus de l'être odieux qu'il lui fallait oublier pour retrouver le goût de vivre!
Les forces lui revenaient avec le courage : elle ne pleurait plus; elle se redressait, prête à la lutte. Verres voulut répondre : sans s'apercevoir des contradictions où il s'enlizait, il avança des arguments qu'il eût désavoués la veille : l'enfant a besoin d'un père;... pour le lui conserver, la mère doit user d'indulgence, imposer silence à des ressentiments légitimes, se montrer grande dans le pardon... Louise interrompit :
— Si le père est indigne!...
Et, la voix ferme, l'œil ardent, elle se mit à rétorquer Verres par les raisons mêmes qu'il . invoquait d'habitude, quand on discutait dans
l'abstrait : la femme est-elle une esclave, dont la dignité ne compte pour rien?... n'a-t-elle pas des droits, des devoirs envers elle-même?... Qu'est-ce que l'enfant peut gagner à l'avilissement de la mère?... qu'est-ce qu'il peut attendre d'un foyer où sévit la discorde?...
Puis, quittant ces généralités, elle invoqua leur cas, leurs arrangements de famille, leurs opinions connues de tout le monde :
— A quoi donc nous servirait-il d'être plus libres que les autres, s'il faut nous incliner plus bas, obéir aux mêmes préjugés, plier sous la même servitude?... Tu nous as toujours dit, père : « Quand deux êtres ne s'accordent plus, aucun joug ne saurait les asservir à la vie commune. » Eh bien, je ne marcherai jamais avec cet homme, je ne peux pas!...
Pour une fois, l'oncle Emmanuel allait plaider dans le même sens que son frère, — si différents que fussent leurs motifs :
— Je vous l'ai souvent répété, s'écria-t-il, vos arrangements ne servent qu'à compliquer les difficultés de la vie commune. La preuve en est faite, à présent! Après un tel désastre, une femme légitime garderait le respect de tous : on la plaindrait; les plus intransigeants l'excuseraient peut-être de recourir au triste remède du
divorce... Mais toi, ma pauvre petite, que seras-tu, si tu restes seule?.,. Une « unie »?... L'expression n'existe que dans votre vocabulaire... Tu seras une délaissée, une victime...
Il hésitait devant le mot; puis, avec sa brutalité de praticien qui sait quand il faut tailler dans le vif, il le lâcha :
— Une fille-mère!...
— Emmanuel! s'écria Verres.
Le docteur se retourna contre lui :
— Il est temps de rentrer dans la vérité des choses, en les appelant par leur nom! dit-il. Voyons le mal tel qu'il est : nous pourrons mieux chercher le remède.
Louise n'avait pas eu le même recul que son père : elle souffrait trop des faits pour que le son des paroles pût ajouter à sa peine. L'oncle Emmanuel, quittant Verres, s'approcha d'elle, lui prit les mains, lui parla tendrement, en la suppliant presque.
— C'est à toi que je veux m'adresser, Louise!... Pour une fois, ton père a raison : laisse-moi te le dire!... Le vilain homme qui t'a fait tant de mal... eh bien! il faut malgré tout composer avec lui... Ce n'est pas une faiblesse : c'est une nécessité... Il faut donc que ton
LES UNIS \m
père le voie, discute, trouve une solution^ l'oblige à l'accepter...
Le docteur n'osa pas risquer d'emblée celle qu'il tenait en réserve, le retour à la loi commune : il serait temps de la proposer si Gagnery se laissait ramener-. Verres, cependant, retrouvait sa capacité d'illusion, rêvait tout haut :
— J'en suis sûr, j'obtiendrai de Biaise qu'il accepte cet enfant avec courage... Pourquoi, serait-il un être dénaturé?... Nous avions tous bonne opinion de lui... Il voudra restaurer le foyer qu'il n'a pas su fonder... Je te le ramènerai, Louise, amendé, corrigé, ayant reconquis le sentiment de l'honneur et de ses devoirs d'homme...
Louise protestait encore, plus faiblement. Il insista, avec ce ton de tendre autorité qu'il savait si bien prendre dans les moments graves :
— Laisse-moi tenter cet effort!... Oh! si tu étais seule, je te parlerais autrement! Tu pourrais alors n'écouter que ta fierté... Que ce soit donc pour ton enfant!... As-tu le droit de le priver de son père sans avoir tout essayé?... Laisse-moi te ramener Biaise... Et promets-moi de n'être pas inflexible, s'il te jure qu'il se repent!...
— Il mentirait, gémit Louise... Il ment toujours!
— Tant de revirements sont possibles!... Crois-tu que je te demanderais un sacrifice qui pourrait t'avilir?... La solution la plus difficile est toujours la meilleure... Sois-en sûre, je ne veux que ton bien...
La pauvre enfant ne répondit plus que par des regards de détresse. Elle adorait son père, et ne le comprenait plus : il lui parlait autrement que toujours; il s'évadait du cercle de son système : était-ce par amour d'elle?... parce qu'elle était plus près de son cœur? et qu'il souffrait trop de la voir souffrir?... Eût-il donné le même conseil à Josèphe, à Hortense, à Pierrine?... Si oui, que penser de ses doctrines?... Sinon, que penser de sa justice?... Une lassitude afïreuse la gagnait; elle doutait de tout; elle ne pouvait ni consentir, ni se révolter; toute pleurante, elle se réfugia dans les bras de Verres, en suppliant :
— Papa!... Mon pauvre papa!... Qu'est-ce que j'ai donc fait?...
Plainte suprême des innocents que terrasse la douleur, cri désolé de l'âme en peine invoquant la justice, à qui répond seule la cruauté du destin!...
Mme Monnetier revint avec sa fleur d'oranger; la crise se calma; brisée, Louise voulut se retirer dans sa chambre ; en embrassant Verres, elle capitula :
— Fais ce que tu voudras, père!... Mais il me semble que je mourrai, si je le revois jamais!...
Dès le lendemain, Verres se rendit chez Biaise Gagnery, dans la garçonnière de la rue Richepanse qui devait être le premier asile du jeune ménage.
Il quittait rarement son quartier populeux, aéré, laborieux : vingt ans de son existence y avaient coulé; les aspects en suffisaient à sa fantaisie, plus curieuse des paysages célestes que des forêts et des eaux, comme les larges avenues à ses promenades, qui ne le conduisaient jamais bien loin. Il ne dépassait guère le Luxembourg que pour aller chez Marins Vadret; il ne traversait la Seine que pour aller voir ses filles : toujours avec cette sourde appréhension qu'on éprouve à franchir la frontière d'un pays incomiu, plutôt hostile. Ce Paris de cinq heures et des boulevards où se mêlent, sortant des bureaux ou des boutiques, courant à leurs affaires, à leurs tea-rooms^ des gens occupés, des oisifs, des étrangers, des filles, il ne l'avait pas revu depuis
plusieurs années; et, tout préoccupé pourtant de l'explication imminente dont il tâchait de préparer la matière, il en notait les rapides métamorphoses : les affiches étaient plus effrontées, la foule plus dense roulait plus de figures interlopes ou louches, la chaussée était plus encombrée, un bruit plus intense vous assourdissait, partout des chantiers obstruaient le passage. Gomme il tournait en '^ face des Trois-Qudrtiers^ sans hâte, en promenant ses yeux limpides sur tout ce qui l'entourait, une fille le prit pour quelque vieillard en chasse, et lui sourit. Il la regarda, l'air si surpris, si candide, qu'elle éclata de rire. Une file de voitures et d'autos le retint longtemps sur le bord du trottoir. Il put enfin traverser, protégé par le bâton blanc d'un agent, et chercher la maison de Gagnery.
C'était une grande maison grise, d'aspect morne, avec des plaques de toutes sortes autour -de la porte cochère. Sur l'indication d'une concierge loquace, il traversa la cour où s'amassait de l'ombre humide, prit à main droite un petit escalier, monta jusqu'à l'entresol. Il sonna. Gagnery vint ouvrir lui-même, et resta cloué sur le seuil, avec un geste de recul, lin cri de surprise. Ce ne fut qu'un éclair : le geste devint un salut, le jeune homme s'effaça pour introduire
son visiteur. Verres remarqua les médiocres japonneries qui décoraient l'entrée, les meubles anglais du cabinet de travail, parmi lesquels une chaise à porteurs Louis XV, posée sur une peau de tigre, faisait une étrange mine, les gravures lascives des parois, l'odeur mêlée de musc et de hird's eye dont l'atmosphère était imprégnée : tout cela ayant un aspect et un relent de mauvais lieu. Gagnery lui avança un vaste fauteuil en cuir et, comme il refusait du geste, prit les devants en balbutiant de vagues excuses : l'humeur difficile de Louise... une fâcheuse mésentente... une espèce d'incompatibilité qui s'était manifestée dès les premiers jours... Désolé, sans doute... Pourtant, ne valaitil pas mieux, en somme, que la crise inévitable eût éclaté tout de suite?... Jamais il n'aurait pu faire le bonheur de Louise : c'est dans ces sentiments qu'il l'avait laissée partir.
En s'expliquant ainsi, de sa voix en fausset, avec un mélange d'embarras, de cynisme, de légèreté, Gagnery gardait dans les yeux cette petite flamme infernale qui faisait sa séduction. Chacune de ses paroles mentait, et Verres en entendait le mensonge, debout devant la chaise à porteurs où venaient se poser les petites
femmes qu'amusaient les peintures du bois, les
174 LES UiMS
tons fauves de la fourrure. Il le fixa de ses yeux limpides, et dit simplement :
— Vous n'avez donc jamais songé que ma fille pût être enceinte?
Gagnery balbutia :
— Cela n'est guère probable.
— Pourtant, cela est.
— Ah!...
La figure du jeune homme se tendit dans une expression de contrariété très vive, ses yeux lancèrent un mauvais regard avant de se cacher prudemment sous les paupières baissées; puis il fit claquer ses doigts, d'un geste gavroche, et attendit.
— Vous sentez bien que cela change votre situation respective? reprit Verres.
Comme l'autre se taisait, indéchiffrable, il expliqua :
— L'homme et la femme sont maîtres d'euxmêmes tant qu'ils sont seuls, c'est évident; mais quand l'enfant survient, ils cessent de s'appartenir. Il est leur avenir, leur raison d'exister, le véritable anneau qui les unit l'un à l'autre, indissolublement.
Gagnery répéta l'adverbe, avec une pointe d'ironie, et resta pensif : il aurait volontiers repris quelque t^mps Louise, dont il n'avait
pas eu le loisir de se lasser, et sa première idée avait été qu'elle envoyait son père; en amoureuse, pour le ramener. Mais l'annonce de cette grossesse changeait tout : ce n'étaient pas des plaisirs qu'on lui apportait, c'étaient des devoirs; Louise ne revenait pas en amante, mais en mère. Il répliqua :
— Vous ne m'aviez pas dit cela...
Il faillit sourire du regard stupéfait quiaccueillit cette exclamation : beau regard, qui depuis tant d'années glissait sans se tenir sur les turpitudes humaines, et s'y arrêtait peut-être pour la première fois. II ajouta, hypocritement :
— L'union libre ne serait donc bonne qu'à la condition d'être stérile?
— Vous le savez, monsieur; telle que nous la concevons dans nos familles, l'union libre ne sanctionne ni l'infidélité, ni la débauche. Elle supprime, il est vrai, l** intervention de l'État comme celle de l'Église; au contraire, elle laisse subsister dans toute leur force les obligations morales et sociales dont les lois ne sont que l'expression rudiment aire...
Verres parlait d'habitude d'un ton péremptoire, avec l'autorité que lui conféraient son âge, ses vertus, son caractère; à cette heure, l'assurance lui manquait; il se sentait presque
troublé, devant cet être différent, qui ne pouvait le comprendre. Des doutes l'assaillaient : il craignit de s'exprimer mal; peut-être même, dans son tréfonds, se sentait-il moins sûr d'être dans le vrai. Il ajouta :
— J'ai toujours été convaincu qu'un honnête homme n'en saurait juger autrement.
Gagnery s'assit à califourchon sur une chaise à dossier bas, qui ressemblait à un prie-Dieu, roula une cigarette et dit, l'allumette à la main :
— Je crains un peu, cher maître, que nous nous soyons mal compris, dès l'origine... En bonne foi, je vous assure!... Moi qui suis, au fond, un naïf, j'avais pris vos doctrines au pied de la lettre... Positivement!... J'ai cru qu'elles s'appliquaient à tous les cas, et que ceux qui les acceptaient en pouvaient tirer les conséquences pratiques, — sans se gêner!... \'os fdles aînées sont restées avec leurs unis : j'imagine que c'est parce que l'expérience a réussi, et qu'ils sont contents les uns des autres... du moins pour l'heure...
Cette insinuation fut lancée et soulignée avec une insigne perfidie.
— ...Louise et moi, au contraire, nous avons reconnu d'emblée que nous ne nous convenions pas... Oh! je suis le premier à le déplorer; mais
que voulez-vous que j'y fasse?... Est-ce sa faute ou la mienne? Je n'en sais rien, et il n'importe guère... Nous ne nous entendons pas, voilà le fait... Alors?... Chacun s'en retourne chez soi sans plus recourir aux tribunaux qu'on n'a passé par l'état civil... C'est le vrai sens de l'union libre.
Et il alluma sa cigarette.
Les bons arguments se pressaient dans l'esprit de \"errès : toute sa doctrine se trouvait ainsi mise en cause, telle qu'il la soutenait depuis si longtemps par ses écrits, ses discours, ses exemples. Mais il eut l'intuition qu'aucun ne [produirait ici son effet : c'étaient des arguments [loyaux, déduits par un esprit logique de principes qui reposaient tous sur le postulat de la bonté des hommes ou de leur perfectibilité; c'étaient des arguments pour honnêtes gens, désireux de calculer leurs actes en vue du bien commun, du triomphe de la justice, de l'avènement de la liberté : quelle prise auraient-ils sur ce jouisseur, froidement égoïste, dont l'attention s'absorbait dans les ronds de sa fumée à l'instant même où il venait d'apprendre qu'il avait lancé dans l'être une frêle destinée incertaine?...
— Je le répète, argua-t-il, quelle que soit la
forme du contrat, elle ne diminue en rien la responsabilité engagée. Vous allez être père : que ferez-vous pour votre enfant?
Les ronds s'accélérèrent, plus petits, disloqués plus vite; Gagnery répondit en gouaillant :
— Si j'étais riche, je lui ferais une belle pension. Mais je n'ai rien, vous le savez. Alors, quoi?... Voulez-vous que je le reconnaisse?...
En un clin d^œil, il calculait les avantages de cette concession : c'était un droit acquis sur la jeune femme et sur l'enfant qu'elle aimerait, la possibilité, pour plus tard, du chantage classique au sentiment paternel, un pied aussi dans cette drôle de famille de capitalistes révolutionnaires, où l'on ne se mariait pas, mais où l'on achetait des librairies, où l'on restait en' marge de la loi, mais avec la bourse garnie. Il ajouta :
— Moi, vous savez, je ne demanderais pas mieux!... On n'est peut-être pas aussi noir que vous Fa dit votre fdle!... Et savez-vous? J'en ai déjà eu un comm.e ça!... Mais il n'a pas vécu, le pauvre gosse... Ce fut un gros chagrin!... Ma parole!...
Verres vit-il le piège? ou fut-ce une simple révolte instinctive de sa pureté contre tant d'ignominie?... Il toisa Gagnery, comme pour
LES UiNIS 179
prendre la mesure de sa vilaine âme ; et il dit :
— Je crois décidément, monsieur, que vous n'en seriez pas digne... Ma fille vous avait bien jugé : il n'y a rien de commun entre elle et vous.
Et il sortit, en laissant à l'autre le peu de honte dont il restait susceptible...
A la maison, Verres trouva les Nivollet qui pleuraient avec Louise. La veille, elle s'était enfin décidée à les mettre au courant, par un billet laconique. Ils étaient accourus, bouleversés, gémissants, terrifiés devant une telle catastrophe. C'était la cor^firmation soudaine de leurs obscurs pressentiments d'autrefois, des craintes que l'éloquence de Verres avait jadis apaisées, des doutes qu'elle avait levés; c'était la suite fatale du consentement arraché à leur faiblesse, après la terrible soirée de mai où leur porte s'était ouverte au proscrit: c'était un danger inexorable qui planait sur leurs petitesfilles, sur leurs arrière-petits-enfants, sur toute la génération qui naîtrait de cette fatale rencontre entre leur Jacqueline et le révolté, de cet amour éclos aux crépitements de la fusillade et des paradoxes. La femme répétait, plaintivement :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! on aurait dû penser à ça!...
Elle serrait contre sa vieille poitrine ce jeune corps si frais et rempli de douleur, que le vice et la félonie avaient fécondé.
— Ah! pourquoi n'y a-t-on pas pensé!... Le mari tira Verres dans un coin du salon,
là même où, peu de jours auparavant, bien attentif sur sa chaise cannée, il écoutait la traditionnelle homélie, qui arrachait à son voisin Pic des cris d'extase ; et il osa lui dire :
— Voyez-vous, Verres, il faut que je vous dise ça : vous êtes un grand savant, et vous connaissez la marche des étoiles et l'histoire du soleil et tout... Et moi, je n'ai jamais rien su... Mais voilà, j'ai toujours senti que quelque chose clochait dans vos idées..., et qu'elles sont peut-être justes,... seulement qu'on ne peut pas les mettre en pratique!... Alors, écoutez!... Quand les petites seront grandes, celles qui restent, nous ne serons plus de ce monde, ma femme et moi... Mais si nous pouvions espérer que la leçon leur profitera..., et qu'elles se marieront comme les autres femmes..., eh bien! nous mourrions plus tranquilles!...
Albin Gressant à Jeanne- Jeannette.
« Mademoiselle,
« La singularité de notre position respective \i la gravité des obstacles qui se dressent entre tous m'excuseront à vos yeux, j'ose y compter, |i je me permets de vous écrire. J'espère aussi
Le vos parents me pardonneront cette démarche
li, pour être insolite, n'a rien d'irrespectueux : jar vous voudrez bien leur communiquer ma lettre, et si vous croyez pouvoir y répondre, ce pie sera qu'après leur assentiment.
« Trois jours après notre dernière rencontre
au tennis, je suis rentré dans cette vieille maison
de famille qui porte l'empreinte du passé, où les personnes et les objets mêmes semblent imprégnés d'anciennes idées, et comme attachés au sol par les liens invisibles que le temps a tissés. Si vous la voyiez, notre chère Olivette^ mi-ferme, mi-château, dans son bouquet d'arbres au milieu des vignes, avec les grisailles et les lézardes de ses murs, la gravité de ses toits, l'abondance de son potager et celle de sa basse-cour, vous sentiriez aussitôt qu'elle se dresse comme une espèce d'anachronisme dans le temps présent! Au premier coup d'oeil, on devine qu'elle a été construite, aménagée, réparée, maintenue par une famille prospère et simple, plus désireuse de bien faire que d'augmenter son avoir, accoutumée à vivre de sa vie propre en recourant le moins possible au concours du prochain. Rien de plus différent, n'est-il pas vrai? qu'une telle conception de l'existence, de celle qui, mélangeant les intérêts, les idées, les croyances en un amalgame inconsistant, place aujourd'hui chacun de nous dans la dépendance d'une foule disparate avec laquelle il faut compter pour toute chose, et dont l'intervention constante nous préserve seule de la misère ou du besoin. Mes ancêtres faisaient leur pain avec leur blé, leur vin avec leurs raisins, leur toile avec leur chanvre,
leur laine avec celle de leurs moutons; ils chassaient sur leurs terres; ils produisaient euxmêmes leur nécessaire et leur surplus; tout ce qui remplissait leur maison, avec ses caves et ses greniers, était leur œuvre ou celle de leurs serviteurs ; c'étaient leurs produits qu'ils distribuaient en largesses aux pauvres dont les chaumières avoisinaient leurs toits d'où descendaient les bienfaits; et s'ils n'ont jamais porté les titres d'où vient l'orgueil, ils ont toujours accepté et rempli les charges de la noblesse. Mon père, qui était fils unique, mon grand-père étant mort très jeune après quelques mois de mariage, vécut comme eux, autant du moins que l'a permis le changement des mœurs ambiantes. Mes deux sœurs n'ont jamais eu d'autre institutrice que ma mère, qui est Toulousaine. et compte dans sa lignée cette Clémence Isaure dont vous savez l'histoire; mais mon excellente mère n'a pas hérité des talents de cette lointaine aïeule, et mes sœurs, qui savent peu de chose, ne sont guère préparées qu'à devenir de bonnes ménagères. L'aînée joue un peu du piano, ayant pris des leçons d'une maîtresse de musique de Montpellier qui venait deux fois par semaine dans notre voisinage : elle s'en tient aux sonatines de Clementi, à quelques morceaux classiques, aux
184 LES UiMS
airs d'opéra qu'elle a retenus pour les avoir entendus de musiciens de passage. C'est tout pour les arts d'agrément. Je ne vous dirai rien du reste, à vous qui parlez trois langues et suivez les cours du Collège de France. Je suis le premier de la lignée qui ait rompu ces traditions, qui se soit émancipé de ce nid patriarcal, qui ait pris ses grades à Paris et osé parler d'y poursuivre une carrière. C'est grâce à l'influence d'un frère de ma mère, mort aujourd'hui, que mes parents se sont décidés à m'élever de la sorte; encore conservent-ils le secret espoir que je me dégoûterai bien vite du « monde », c'est-à-dire de tout ce qui s'agite en dehors de VOlwette^ et leur plus cher souhait serait que j'y revinsse vivre comme eux, dans la foi huguenote, à laquelle les ancêtres ont fait tant de sacrifices, et qui leur reste sacrée et chère.
« Il me fallait d'abord, mademoiselle, vous donner ces détails^ pour que vous connussiez un peu cette bonne vieille famille où mon plus doux rêve serait de vous introduire, et aussi pour vous faire mieux comprendre comment je conçois mes rapports avec elle. Nous avons causé souvent bien intimement, nous avons traité de bien des sujets graves, autour du tennis ou le long du boulevard Exelmans; pourtant nous ne
nous sommes pas tout dit : il y a encore de grandes parties de nos cœurs qui nous restent inexplorées.
« A coup sûr, je suis très différent de mon père, puisqu'il y a entre ma jeunesse et la sienne les trente années les plus actives peut-être de notre histoire. Je juge autrement que lui les événements de la vie publique, les tendances du siècle, les actes ou les opinions du prochain; je rencontre avec intérêt, parfois avec sympathie, des gens dont il aurait horreur; mon esprit s'est ouvert à des idées qui n'eussent jamais effleuré le sien. J'ai de la vie, des relations humaines, de la marche et de l'avenir de la sociétéy une conception très éloignée de la sienne : ainsi, je comprends mieux que lui que le monde a changé dans ses conditions essentielles, que la France a plus changé que le reste du monde, que les fidèles du passé sont un radeau de naufragés dont les cris se perdent dans l'espace, qu'aucun effort ne pourra ressusciter ce qui n'est plus. J'accepte de bon gré ces données contre lesquelles il se révolte encore : non qu'il soit, certes, un réactionnaire effaré, mais parce qu'il trouve qu'on va beaucoup trop vite. Ouvert à bien des choses, il voudrait seulement qu'on laissât au temps le loisir^de cimenter ou de polir l'œuvre
accomplie. Républicain de vieille roche, il reste fidèle à la formule de Thiers : il a peur de la République rouge. Il craint de me voir m'y rallier : aussi nous abstenons-nous, par un accord tacite, de certaines questions. Je sens qu'il observe mon développement avec une sorte de méfiance, en regrettant peut-être d'avoir trop écouté les conseils de l'oncle libéral à qui je dois mon premier essor. Cependant, si loin que je sois de lui, les attaches ne sont pas rompues avec les ancêtres, tant s'en faut! Je ne songe ni à les renier, ni à les méconnaître : leur passé me remplit de fierté; je reste de leur souche; je n'ai plus leurs idées, leurs mœurs, leurs opinions, pas plus que je ne porte l'habit à la française, ou ces gilets à fleurs et ces jabots de dentelles que ma mère conserve avec piété dans ses coffrets parfumés de lavande; mais j'ose dire que j'ai gardé leur idéal. Les formes seules ont changé dans mon esprit : l'essence en est la même. C'est avec une ardeur égale, bien qu'avec d'autres armes, que je voudrais défendre la foi qui les a soutenus dans leurs luttes, la patrie dont ils ont contribué pour leur modeste part à faire la grandeur, et, si jamais les circonstances le rendaient nécessaire, la cause républicaine à laquelle ils se sont depuis longtemps ralliés. Tel est, mademoiselle,
h tableau succinct de mon état d'esprit, dont rien ne doit vous être caché : vous voyez qu'il n'est pas celui d'un « fossile )>.
« Vous comprendrez maintenant que je n'aie pas abordé, sans appréhension, mon excellent père. Je craignais que les nuances qui me séparent de lui ne prissent tout à coup des accents exaspérés; pourtant, son affection pour moi, son humanité, son esprit de justice, que je connais si bien, auraient dû suffire à me rassurer! Vous raconter notre entretien dans ses détails, je ne le puis : d'abord parce qu'il fut très long, interrompu, abandonné, repris; ensuite, parce que des paroles pénibles le traversèrent, dont je ne veux déposer aucune trace dans votre mémoire. Je me bornerai donc à vous en indiquer la marche générale et les résultats.
« Une circonstance assez particulière a servi ma cause, — je voudrais tant pouvoir dire « notre cause! « C'est peut-être à elle que je dois de n'avoir pas vu se creuser, dès les premiers mots, un fossé plus profond entre mon père et moi. Notre médecin de famille, mort il y a trois ou quatre ans, s'est trouvé jadis en relations avec votre grand-oncle, ce docteur Emmanuel dont vous m'avez quelquefois parlé. Tous deux ont servi dans les mêmes ambulances pendant la
Commune. Le docteur Valnontey aimait à raconter ses souvenirs de la tragique époque : je n'ai pas besoin de vous dire dans quel esprit il les évoquait. J'ai moi-même entendu dans mon enfance quelques-uns de ces récits : il m'en est resté peu de chose, car les noms de leurs héros, sur qui l'oubli s'amasse, m'étaient presque tous inconnus. Valnontey, d'ailleurs, ne manquait jamais d'accabler durement les hommes qui, disait-il, avaient fomenté l'émeute sous les canons des Prussiens. Eh bien, quand il les exécutait en bloc, comme dans cette répression dont la sanglante histoire, plus tard, m'a fait frémir, il manquait rarement de faire une exception. « Ces communards et ces pétroleurs, disait-il, étaient du gibier de potence; mais il y avait un juste parmi eux : Rémy Verres, le frère de mon collègue, le plus brave homme qu'ait jamais éclairé la lumière du soleil ! » Là-dessus, il louait le courage tranquille de votre grand-père, son désintéressement, ses vertus; et mon père de soupirer : « Quel dommage que cet homme se soit fourvoyé dans une telle compagnie!... »
« En ce temps-là, ce nom de Rémy Verres ne me disait rien : comment me serais-je douté qu'il prendrait un jour, dans ma vie, une pareille importance, et sonnerait pour moi comme un
cor magique dans le péril? J'avais donc oublié les propos du vieux médecin, tandis que mon père, pour qui tout ce qui touche à cette époque reste chose vivante, s'en souvenait fort bien. Pendant le début de mon récit enveloppé de précautions oratoires, je vis son front se plisser, sa figure prendre son expression la plus sévère; et des larmes montaient déjà aux yeux de ma mère. Ces larmes me causèrent une telle émotion que je perdis pied : oubliant les phrases graduées que je tenais en préparation, je brusquai les choses; je dis : « La jeune fille dont je vous parle est la petite-fille de Rémy Verres. » Je m'attendais à voir éclater l'orage. Au lieu de cela, il y eut une détente immédiate, comme si ce nom respecté,, même des adversaires, adoucissait ou changeait les dispositions de mon père. C'est que mon père est un homme juste : il lui serait odieux de faire tort à qui que ce fût, même d'une pensée. Il me rappela les propos du docteur Valnontey, et ajouta :
« — S'il se fût agi d'un autre homme appartenant à ce parti, je ne t'aurais pas permis de continuer. Mais celui-ci n'est pas comme les autres. Valnontey l'appelait « un saint laïque ». Je ne sais trop ce que cela veut dire : un saint laïque n'est rien de plus qu'un honnête homme.
190 LES UMS
C'est assez pour que je ne me sente pas le droit de te répondre sans examiner tes raisons. »
« Je voulus profiter de cet avantage inespéré pour expliquer à mon père les arrangements de votre famille. Son front se rembrunit, tandis que ma mère joignait les mains dans un geste instinctif de prière. Il eut une exclamation de révolte, que vous comprendrez : « Décidément, c'est impossible! » ou quelque chose d'approchant. Puis il se mit à réfléchir longtemps, le menton dans les mains, accoudé sur un bureau américain dont il a récemment fait l'emplette, et qui détonne parmi nos vieux meubles comme les choses que je venais de dire détonnaient parmi nos idées. Ma mère l'observait, guettant ses pensées, prête à se régler sur lui comme toujours. « Pourtant, reprit-il enfin, Valnontey savait cela et lui gardait son estime I » C'étaient évidemment les deux termes du problème qui tourmentait sa conscience. J'osai lui rappeler que les hommes de tous les partis rendent justice à Rémy Verres et à sa famille. J'ajoutai que jamais rien d'anormal ne s'était produit dans les ménages de ses filles, qu'on cite au contraire comme des modèles d'union, de concorde, de fidélité... »
Ce fut à la seconde lecture que Jeanne-Jeannette comprit le sens inquiétant de cette phrase : cet argument de fait, .hélas! que valait-il à cette heure? depuis l'abandon de Gagnery, le retour de Louise, l'inutile et humiliante démarche de Verres? Albin raisonnait, dans l'ignorance de ces événements, sur une base fausse : il faudrait qu'il les apprît; sa confiance n'en serait-elle pas ébranlée à jamais?... Et ce fut une sourde angoisse, comme si la jeune fille voyait soudain vaciller leur édifice prêt à crouler sur cette brèche : car, si Albin continuait, contre toute vraisemblance, à ignorer la vérité, leur bonheur se fonderait sur un mensonge; s'il l'apprenait, à supposer même qu'il l'acceptât, que diraient ses parents? que penseraient-ils d'une famille que secouent de pareils orages? des doctrines qui en favorisent l'éclat ?
La lettre poursuivait :
« Mon père ne m'a répondu que par une phrase un peu inquiétante sur l'ordre dans le désordre. Je lui dis encore : « J'ai parfois entendu parler de Verres dans les maisons que vous m'autorisez à fréquenter : toujours dans le même sentiment de respect. » Et j'ajoutai quelques autres paroles.
« Il suivait le cours de ses pensées plus qu'il
ne m'écoutait. Quand je cessai de parler, il me dit qu'il me connaissait assez pour apprécier le sérieux de mes sentiments, la gravité de ma démarche; que donc, il ne trancherait pas la question par un coup d'autorité, comme il se sentait porté à le faire par un ensemble de convictions auxquelles, si tolérant qu'il fût pour les autres, il n'avait pas permis jusqu'ici qu'aucun des siens portât la moindre- atteinte ; que plutôt il désirait réfléchir, sans préventions ni colère, à ce qu'il venait d'entendre. Il ajouta qu'il en discuterait avec ma mère, et m'en reparlerait sitôt sa décision fixée.
(( Vous imaginez, mademoiselle, dans quelle angoisse j'attendais la reprise de l'entretien. Les jours passaient; nous vivions comme d'habitude, allant, venant, causant comme toujours; mais moi, il me semblait agir ou parler derrière un voile ou dans un rêve. Nous restions amicaux les uns avec les autres; pourtant, il y avait au fond de nos cœurs comme un germe d'hostilité, qui pouvait croître en un instant jusqu'à y étouffer la bienveillance et la tendresse. Ma mère était affectueuse et triste, mon père restait préoccupé. Mes sœurs ne se doutaient de rien, et continuaient dans nos promenades à me poser mille questions sur toutes choses : elles ont une infinie
curiosité du vaste monde, qui est pour elles comme un soleil éloigné dont quelques rayons atténués leur parviennent à peine, et dont je suis parfois le messager. Quant à mo^, d'injustes soupçons me hantaient. Je connaissais la rigoureuse loyauté de mon père : eh bien! je l'ai soupçonné de spéculer sur notre séparation, de vouloir l'exploiter pour me détacher de vous. Gomme on devient méfiant, quand on souffre! Gomme on prête à- d'autres des pensées dont on rougirait! Maintenant, je me reproche de l'avoir cru capable de tels calculs, qui l'eussent humilié à ses propres yeux.
« Un soir enfin, à l'heure où l'on se sépare pour la nuit, mon père me retint et me dit :
c( — Albin, nous avons réfléchi, ta mère et moi, aux questions que tu as soulevées. Nous en avons beaucoup parlé. Voici ce que nous pouvons te répondre. ,
« Il s'exprimait avec une douceur résolue, qui m'inquiéta, car je connais sa fermeté et le sais inébranlable dans ses décisions :
« — ... On est bien forcé de reconnaître qu'il y a aujourd'hui des gredins et des honnêtes gens dans tous les mondes : tel est le résultat de la confusion des choses, que l'ivraie et le froment croissent partout mélangés. Gela ne signifie pas,
à mon sens, que toutes les opinions soient en elles-mêmes respectables; mais cela signifie qu'on peut jusqu'à un certain point distinguer entre les idées des hommes et leurs actes, et tolérer de regrettables écarts de pensée quand la conduite est irréprochable. Pour des raisons du même ordre, il devient difficile d'étendre la responsabilité de chacun au delà de ses actes personnels. Ces principes vont jusqu'aux extrêmes limites de la tolérance, et j'ai eu certes de la peine à m'y rallier. Mais, comme nous sommes entrés dans la voie des concessions quand nous avons accepté les idées de feu ton oncle sur ton éducation, il y aurait une sorte d'injustice à nous arrêter dans cette voie trop près de notre point de départ. C'est pourquoi, ta mère et moi, nous avons adopté, sur tes projets d'établissement, la conduite que voici. Nous sommes persuadés que la personne que tu as choisie est digne de toi. D'autre part, les renseignements que nous avons obtenus sur sa famille confirment ce que tu nous en as dit... »
Cette phrase causa à Jeanne-Jeannette le même malaise que celle où Albin disait plus haut la même chose : il lui sembla qu'un voile tissé d'erreurs et d'involontaire dissimulation l'enve-
loppait avec les siens, cachant aux yeux étrangers les troubles secrets de leurs fragiles ménages, et que, si jamais il se dissipait, rien ne subsisterait de ce respect, de ces jugements favorables.
« — ...En conséquence, si tu persistes dans tes projets après avoir revu cette jeune fille, je suis prêt à demander sa main pour toi... )>
« Les difficultés allaient-elles s'aplanir comme dans les romans? Mon père me semblait si différent de moi dans tant de choses! Aussi, je n'aurais jamais supposé que l'accord fût si facile entre rlous.
« — Je ne mettrai qu'une seule condition à mon consentement définitif, poursuivit-il : votre mariage sera régulier, tant au point de vue religieux qu'au point de vue civil; et il le sera du consentement de la famille. Tu sais si je respecte les convictions de chacun : comme cette jeune fille et les siens appartiennent à la libre pensée, il m'en coûte de demander cela. Mais toi, tu partages mes croyances : je compte que tu leur resteras fidèle et les transmettras- à tes enfants ; j'ai peut-être l'espoir que, sans attenter à la conscience de ta femme ni faille aucun prosélytisme, tu réussiras à l'en rapprocher. C'est pour-
quoi je désire que la situation soit très franche : nous accueillerons celle que tu as choisie ; mais elle entrera chez nous, sans que notre accueil puisse ressembler à une apostasie. »
« Je répondis aussitôt à mon père que j'étais entièrement d'accord avec lui pour ce qui nous concerne, vous et moi, que je vous avais déjà expliqué mon point de vue et répondais de votre assentiment, mais qu'en revanche j'ignorais les dispositions de vos parents. Pourquoi, lui demandai-je, exiger d'eux un consentement explicite, qui pourrait aussi leur paraître un désaveu de leur passé, une sorte d'adhésion à des croyances qu'ils détestent? Il fut inflexible : aujourd'hui, dit-il, la force est de leur côté; ils disposent de la toute-puissance de l'État; ils font les lois qu'ils veulent, ils les appliquent comme ils l'entendent; ils sont nos maîtres. Ce n'est donc pas nous qui pouvons, sans faiblesse, nous montrer par trop conciliants. J'ai alors insisté pour qu'il m'autorise à vous informer la première de ces conditions, afin d'éviter une démarche officielle qui, si elle doit être vaine, offenserait peut-être en pure perte ceux que vous respectez. Tels sont donc, mademoiselle, l'objet et l'excuse de cette lettre.
« C'est avec bien de Fangoisse que je vous
l'envoie. J'ai la sourde crainte de vous y blesser, malgré tout mon désir de ne rien dire qui puisse vous faire douter de mes sentiments. Si vos dispositions n'ont pas changé, si vous me conservez votre sympathie, je vous demanderai de faire auprès des vôtres ce que j'ai fait auprès des miens, de lelir exposer nos communes espérances, de plaider notre cause. C'est le seul moyen de savoir s'il nous reste quelque chose à attendre de l'avenir, ou si nous serons cruellement séparés comme il est arrivé à tant de pauvres êtres entre lesquels se sont dressés, comme une muraille infranchissable, les préjugés ou les croyances des hommes, et qui ont dû sacrifier leur cœur à des idées dont la vérité ou la justice ne leur semblaient pas toujours certaines. Selon la réponse que j'ose espérer que vous voudrez bien me faire, je rentrerai à Paris, après les vacances, rempli d'espoir ou l'âme en détresse.
« Je vous prie, mademoiselle, de recevoir l'expression de mon profond et respectueux dévouement.
(( Albin Gressant. m
La lettre partie, Albin craignit d'avoir trop caché, sous la correction guindée d'une forme
si mesurée, l'intensité de son sentiment que l'absence exaltait. Cette crainte s'aiguisa dans l'attente passionnée de la réponse, qui tardait. Il commençait à désespérer quand elle arriva :
« Monsieur,
« Je suis allée relire votre lettre au tennis, à notre jour habituel. J'étais seule : tous les associés sont en vacances; dans les tennis voisins, il n'y avait personne, sauf dans celui où vient ce gros monsieur un peu ridicule, vous savez? En lisant ce que vous me dites de votre maison, de vos parents, de votre famille, je croyais entrer dans un monde inconnu. Je suis sûre que vous comprendrez cela, monsieur, puisque vous avez lu les livres de mon grand-père. Songez dans quelles idées différentes j'ai grandi! Vous l'avez bien vu, quand vous avez voulu les expliquer à monsieur votre père : c'est comme si l'on parlait deux langues qui ne se ressemblent pas! Ne trouvez-vous pas qu'iLy a quelque chose de bien singulier dans notre rencontre ? Quand j'y pense, il me semble que c'est un peu comme si un jeune homme du Klondyke rencontrait une jeune fille de la Terre de Feu, dans une ville d'Europe où chacun serait venu par hasard passer trois ou quatre jours!
« Il y a pourtant un point où nous sommes près l'un de l'autre, monsieur! Comme vous en monsieur votre père, j'ai sous les yeux, en mon cher et vénéré grand-père, un magnifique exemple de toutes les vertus. Aussi, jusqu'à présent, je n'ai jamais douté de l'excellence des principes qui ont guidé une telle vie; non, monsieur, je ne soupçonnais pas qu'on y pût trouver rien à redire, puisqu'ils sont ceux de l'homme le meilleur et le plus digne de respect qu'il y ait au monde! J'étais très fière de penser que je contribuerais un jour à les répandre par l'exemple, comme mes tantes : cela me semblait une tâche très belle ; je n'aurais jamais supposé que je pusse avoir seulement la tentation de m'y soustraire.
« Je pensais ainsi jusqu'à ces derniers temps. Mais voici qu'un grand malheur vient d'arriver dans notre famille. Vous vous rappelez qu'on a récemment parlé dans les journaux de l'union de ma tante Louise, qui n'a qu'une année de plus que moi? Eh bien! elle a été lâchement abandonnée par le misérable à qui elle s'était confiée!... Il faut que vous sachiez cela, monsieur, parce qu'il me semble que, depuis, certains doutes nous sont venus à toutes. Une conversation que j'ai eue avec ma mère à ce propos, m'en a donné la première idée. Je me demande
même si j'aurais eu le courage de lui parler de votre lettre sans cette conversation qui m'a fait beaucoup réfléchir. Elle-même, qu'aurait-elle dit, avant toutes ces émotions? Je crois qu'elle aurait eu trop peur de faire de la peine à grand père, parce que grand-père... Ah! monsieur, si vous le connaissiez! Si monsieur votre père le connaissait! Le médecin dont vous me parlez n'a rien exagéré, je vous assure : on ne peut pas exagérer quand on parle de mon grand-père!
« Ma mère a lu votre lettre devant moi, monsieur! Je la regardais pendant sa lecture : je voyais bien qu'elle ne se fâchait pas, et qu'au contraire elle approuvait des passages, et cela me faisait plaisir. J'étais un peu surprise, parce qu'enfin ce ne sont pas nos idées; mais je sais que maman a les siennes sur tout cela. A la fin, elle me dit :
« — Ce jeune homme a de très nobles sentiments : je crois que tu serais heureuse avec lui, et moi, j'aurais pleine confiance en lui!
« Peut-être ai-je tort de vous répéter ces paroles; mais ce sont ses propres paroles, monsieur! Je m'en suis sentie heureuse et très fière! Et puis, elle a réfléchi un moment, et je la voyais s'attrister; enfin elle m'a dit ceci :
« — Nous aurons beaucoup d'obstacles à
LES UiNIS 201
surmonter. N'importe, il faut avoir bon espoir! ))
« Gela aussi, monsieur, c'est exactement ce qu'elle a dit! Comme vous, jamais je n'aurais cru que tout se passerait aussi simplement, et j'avais un grand poids de moins sur le cœur! II est vrai que je me suis toujours entendue avec maman, qui est la meilleure des mamans. Et puis, les femmes n'ont pas des principes à quoi elles tiennent plus qu'à tout, comme les hommes. Je le vois bien chez mes tantes : ma tante Josèphe, par exemple, ne demanderait pas mieux que de se marier comme les autres femmes !
« Voyant maman si bien disposée, je lui ai demandé ce que papa dirait de ce projet, et surtout grand-père, et puis tous ces gens, les amis de grand-père, ces journaux où ils écrivent et qui racontent tout ce qu'on fait, tout ce monde, enfin, parce que pour eux, vous comprenez, c'est encore pire de se marier à l'église que pour vous et les vôtres de n'y pas aller : c'est une espèce de trahison!
« Maman m'a dit que papa ne ferait probablement pas d'objections, mais qu'avec grandpère, il y aurait plus de difficultés. Elle ne m'a pas expliqué d'où vient cette différence, qui m'a plus étonnée que tout le reste : car papa n'est
pas toujours commode, tandis que grand-père est si bon !
« Il y a encore une autre chose que je voulais savoir. Je ne sais trop comment dire, parce que j'ai peur que vous ne compreniez pas très bien. Enfm, voici : Je voudrais savoir si, indépendamment de ce que diraient grand-père ou papa, ce serait vraiment bien de ma part, de faire ce que je souhaite en pensant à mon bonheur personnel plutôt qu'à l'exemple à donner et aux progrès de l'humanité; parce que je ne voudrais pas, même pour être heureuse, faire une chose qui ne serait pas hien^ et je connais si peu la vie, que je ne parvenais pas à décider cela par moi-même. Et maman m'a dit :
« — Sois tranquille! le véritable exemple utile à donner, c'est d'apprendre que la sagesse de tous les temps et de tous les pays est toujours la meilleure...
« Et puis, elle m'a promis qu'elle parlerait à papa, à grand-père, enfin qu'elle mènerait la campagne !
« C'est aussi avec sa permission que je vous réponds, monsieur; seulement, elle dit qu'il lui faudra quelque temps pour arranger tout, si elle réussit, et elle désire que vous ne m'écriviez pas avant votre retour à Paris... Sauf une ou deux
LES UiNIS 203
petites cartes postales illustrées, si vous avez le temps !... Et quand vous reviendrez cet automne, elle aura fait tout ce qu'elle peut faire!...
« Maintenant,... maintenant il faut que je vous l'avoue, monsieur, j'ai moins de confiance que maman! Je ne le lui dis pas, parce que je craindrais de la décourager; mais j'ai un peu peur. Je ne sais ni de qui, ni de quoi : d'un ennemi invisible, de l'imprévu, des idées des gens, enfin de tout! Il me semble qu'il y a entre nous deux comme une énorme pyramide, et qu'il s'agit de la déplacer, et qu'elle est trop lourde pour nos forces! Nous n'aurons guère avec nous, maman et moi, que l'oncle Emmanuel : c'est la perle des oncles, et il n'a pas du tout les idées de grandpère, au contraire. Mais voilà, on le trouve arriéré, dans la famille, et on ne l'écoute guère !
(( Connaissez-vous, monsieur, des histoires où il y a un jeune homme qui veut épouser une jeune fille d'une famille ennemie ou d'un autre parti? Roméo et Juliette^ par exemple? Je trouve que cela nous ressemble! Enfin, j'aurai du courage et de la patience! Et vous aussi, monsieur, j'espère!
« Votre dévouée,
Quand Pierrine voulut aborder avec Pralie la question que soulevait la lettre d'Albin Gressant, elle s'aperçut que la crainte lui fermait la bouche : une crainte physique, puérile, d'être faible et battu, la chair encore meurtrie des coups qui l'ont fouaillée. Léonce n'avait pas renouvelé ses violences : pourtant, elle ne pouvait plus le revoir, sans revivre l'horreur de cette heure dont le souvenir évoquait dans son esprit de sinistres histoires de crimes. L'involontaire aveu de cet effroi lui échappa un jour devant sa fille :
— Je n'ai pas encore osé parler à ton père, lui dit-elle.
Le frémissement de la voix, l'inquiétude du
regard soulignaient involontairement le sens de ces paroles...
Il est rare que les enfants soient renseignés sur la véritable existence de leurs parents : des dissentiments extrêmes, des haines tragiques, des soupçons empoisonnés peuvent s'amasser autour de leur candeur sans qu'ils en pressentent les violences. Ainsi Jeanne -Jeannette n'avait jamais rien deviné des scènes jalouses dont Pierrine avait tant souffert. L'imprudente parole éveilla son attention. Hé quoi! sa mère n'osait pas interroger son père sur des projets la concernant, qui pouvaient lui déplaire, non l'offenser? Elle avouait cela en hésitant, avec de l'angoisse dans la voix. Pourquoi? Il lui faisait donc peur? Peur? et que craignait-elle? Autant de questions qui s'enchaînaient, sans que la jeune fille pût remonter jusqu'au premier anneau. Mais dans l'effort même qu'elle accomplissait pour les résoudre, elle se rappelait des paroles surprises au vol, qui lui revenaient avec un autre sens, des impressions qui s'étaient effacées sans se préciser, et ces ombres, ces nuances, ces fantômes s'expliquaient les uns par les autres : en sorte que, peu à peu, cette idée s'empara d'elle, qu'il y avait entre son père et sa mère des
choses qu'elle ignorait, qui ne devraient pas
être, et qui, connues, contribueraient peut-être, comme le malheur de sa tante Louise, à dénoncer les vices ou les périls de leurs arraijgements. Dès lors, sa clairvoyance éveillée guetta les plus légers disparates, s'étonna de l'indifférence qui séparait ses parents, plus encore de n'en avoir jamais été frappée, la surveilla, tâcha de l'interpréter. Partie sur cette piste, son imagination s'égara, en même temps que l'attente et l'incertitude Fénervaient : sa pâleur, ses yeux battus, ses traits tirés, tous ces signes qui transparaissent si vite sur le miroir délicat qu'est un visage de jeune fille, décelèrent bientôt son trouble intérieur. Jamais Pierrine n'eût supposé qu'une parole emportée aux souffles de l'air pût ouvrir un champ si vaste aux hypothèses d'un cerveau de vingt ans. Sans plus y penser, elle en aggrava la portée en disant, quelques jours plus tard :
— Décidément, il faudra recourir à l'oncle Emmanuel pour arranger cela !
N'avouait-elle pas ainsi que sa crainte, tout autre que la simple appréhension d'une explication délicate, persistait, et que la réflexion l'aiguisait au lieu de la dissiper?
L'oncle Emmanuel souffrait d'une crise de rhumatismes : l'imagination de sa petite-nièce
LESUiMS 207
avait déjà battu bien des buissons lorsqu'il put enfin se prêter à la comédie réglée d'avance pour justifier son intervention.
Un jour que Jeanne-Jeannette devait partir de bonne heure pour joindre les Louson à quelque matinée, il tomba rue Laffitte, à l'heure du déjeuner, comme à l'improviste. Sa verve dérida Léonce, qui s'anima pendant le repas. Par crainte de réveiller les papillons noirs, on évita de parler d'Albrun, quopque l'affaire Vadret, enfin conclue, défrayât depuis plusieurs jours les conversations de la famille. Le vieux médecin était un causeur agréable, quand il le voulait bien : il tira de sa mémoire des historiettes; il fit des mots, voire des calembours; ce fut un de ces bavardages à bâtons rompus, où l'on rit ensemble, qui disposent à la bienveillance. On servit le café, on alluma les cigares sans quitter la table. Jeanne- Jeannette, ayant vidé sa tasse bouillante, sortit un instant, revint en chapeau rose, animée, gentille à croquer. Elle embrassa son oncle sur les deux joues, et disparut en laissant comme une fraîche odeur de violette des bois.
Quand elle eut refermé la porte, l'oncle Emmanuel, qui l'avait suivie des yeux, se retourna vers Léonce et s'écria :
— Dieu! que cette petite est jolie!... Je sup-
pose que vous n'allez pas la garder longtemps...
Impossible de débuter plus maladroitement : la jalousie de Pralie s'étendait sur tous les êtres qui dépendaient de lui. Les objets en changeaient, non l'essence : toujours elle restait inquiète, morbide, prête à s'exaspérer. Il était jaloux de sa femme avec colère et violence, par âpreté possessive, par imagination sensuelle; il l'était de sa fille avec tristesse, parce qu'il souffrait de penser qu'un étranger l'emmènerait un jour, et qu'au lieu de l'avoir à toute heure sous les yeux, il vieillirait loin de ce printemps; surtout, il était jaloux de l'une et de l'autre parce qu'il avait la jalousie dans le sang. Donc, il s'assombrit en répondant :
— Rien ne presse : voyez ce qui est arrivé à Louise 1
Pierrine murmura :
— Pauvre Louise !
— Il ne fallait pas la livrer au premier venu, fit le docteur. Ce n'est pas qu'on se soit trop pressé, c'est qu'on a mal choisi. Ce Gagnery porte pourtant sa AÙlaine âme sur son visage. Que diable voulez-vous que fasse un gaillard pareil, quand on lui offre sans conditions un si fin morceau? Il le croque et va son chemin. Des parents
LES UiNlS 209
doivent se renseigner, surtout avec un système comme le vôtre.
— Sans doute, approuva Pralie. On ne regrette jamais d'avoir pris son temps...
Il y eut une pause : l'oncle Emmanuel et Pierrine, mauvais comédiens, échangèrent un regard qu'intercepta Pralie, et qui suffit à le mettre en garde. L'oncle reprit :
— Pour cet animal de Gagnery, on ne peut pas dire que l'occasion s'imposait, non, certes! Mais il y a des cas où il serait imprudent de la laisser passer : c'est quand elle est bonne!...
Il jeta de nouveau sur sa nièce un regard qui l'invitait à parler et qui fut surpris comme l'autre.
— Eh bien ! commença Pierrine en rassemblant son courage, puisque nous parlons de cela...
Et elle s'embrouilla, en expliquant que justement une occasion s'offrait d'établir Jeanne- Jeannette, une bonne occasion dont elle se proposait depuis plusieurs jours d'entretenir Léonce. Gelui-ci fronçait les sourcils, en jetant au docteur des regards méfiants. Pierrine se hâta d'ajouter que leur excellent oncle n'était pas de trop, d'autant qu'il devait avoir des renseignements sur la famille. Et elle se mit en devoir de
210 LES ums
raconter l'idylle de sa fille au tennis d'Auteuil. Léonce interrompit d'un ton sec :
— C'est un étudiant qui veut une maîtresse : qu'il aille la chercher dans les brasseries du quartier!...
Pierrine se récria :
— Comme tu te trompes, mon ami! Je t'assure que ce jeune homme est très sérieux!
Comme preuve, elle voulut raconter la timide visite d'Albin; Léonce ébranla la table d'un coup de poing :
— Pourquoi ne l'ai-je pas vu?
A cette question, Pierrine revécut toute la scène de ce jour-là. Elle devint très rouge, et répondit en le regardant en face :
— Tu venais de sortir. C'était peu après l'union de Louise : un jour que tu n'as certainement pas oublié...
Il comprit l'allusion et détourna les yeux ; elle poursuivit, étonnée d'avoir tant osé :
— Au surplus, qu'aurais-je eu à te dire? Tout restait dans le vague. Moi-même, je ne savais que penser : les vacances pouvaient changer les intentions de ce jeune homme, n'est-ce pas? Maintenant, les choses se précisent; il a écrit...
— Atoi?...
— A Jeanne-Jeannette... Oh! sa lettre est
parfaitement honnête : elle s'adresse à nous plutôt qu'à notre fille... Jeanne me l'a remise : la voici... Tu verras que s'il y a des obstacles, ils ne sont pas irréductibles...
Léonce prit la lettre, en parcourut les premières pages, et la repoussa. Pierrine la tendit à l'oncle Emmanuel, qui se mit à la lire avec attention, comme s'il l'ignorait. Pralie avait esquissé le geste de l'intercepter au passage, puis s'était ravisé, avec un haussement d'épaules. Il se versa un verre de cognac, le vida, s'accouda sur la table, la tête dans ses mains ; son visage prenait ce ton de cendre, se marbrait de ces taches livides qui annonçaient les éclats de ses terribles colères; il gronda sourdement, en se tournant vers Pierrine :
— Tout cela s'est passé derrière moil... Est-ce qu'on ne me compte plus pour rien?
Ses regards s'égaraient ; il continua :
— Pourquoi me tenir à l'écart?... Suis-je ou non le chef de famille?... Réponds-moi donc!...
A ce moment, l'oncle l'interrompit avec bonhomie, comme s'il n'avait rien entendu et ne pensait qu'à la lettre, qu'il replia soigneusement tout en parlant.
— Hé! hé! l'histoire est assez commune. Un jeune homme rencor^re une jolie fille qui lui
212 LES UlNIS
plaît. C'est un brave garçon, comme on en trouve encore quelques-uns par-ci, par-là. Il a une foi, un idéal, de l'honnêteté : il pense que l'amour conduit naturellement au mariage. Un peu vieux jeu pour vous, mais pas mal raisonné! Après tout, je ne vois pas là ce qui pourrait vous offusquer.
La diversion réussit ; Pralie se retourna contre l'oncle, en prenant au vol le prétexte :
— Mais, sacrebleu! quand ce ne sçrait que cette idée du mariage?... Gomment ose-t-il nous en parler, à nous?... A nous!... Et avec ces façons, comme s'il nous faisait beaucoup d'honneur!... Ignore-t-il nos arrangements de famille? nos idées?... est-ce que tout le monde ne connaît pas les filles de Verres?...
Pierrine lui tendit de nouveau la lettre :
— Tu n'as pas tout lu, mon ami... Lis avec attention, je t'en prie !
— C'est trop long : mon siège est fait !
— Non, lis tout, tu le dois !...
A son tour, le docteur insista :
— Vous ne pouvez repousser ce jeune homme sans connaître au moins ses raisons, Pralie!
Pendant que Pralie obéissait en rechignant, il disait à demi-voix :
— Gressant, VOlwette^ Montpellier?... Il me
semble que je connais cela!... Valnontey?... le docteur Valnontey?... Oui, oui, nous étions ensemble au second siège... Par exemple, je ne savais pas ce qu'il était devenu, celui-là... Drôle de chose que la vie, hein, Pierrine?... On se rencontre, on se lie, on se quitte, on se retrouve, on est comme des feuilles au fil de Feau!... C'est égal, lorsque nous raccommodions ensemble les peaux trouées de tant de braves gens, je n'aurais jamais supposé que ce collègue pourrait aider à marier ma petite-nièce... qui n'existait pas encore!... Car j'espère bien que vous serez raisonnables, tous!... A commencer par mon frère, dont ce bon jeune homme parait avoir une peur sacrée...
Un bruit de papier qu'on froisse l'interrompit,
— Elle est bonne! s'écriait Pralie. A le lire, on croirait que nous devrions être très flattés!... Un roi, qui voudrait épouser une bergère, ne s'y prendrait pas autrement... Et il veut que nous consentions à ses simagrées!... Il lui faut un consentement formel... Pourquoi pas sur papier timbré?... Se doute-t-il que ce serait démentir toute notre vie?... Ce garçon est fou à lier, ma parole!...
— Si vous voulez le faire interner, dit posément l'oncle Emmanuel, ce n'est pas à moi que
vous demanderez un certificat : je le trouve tout à fait raisonnable !
— Moi aussi, dit Pierrine, surtout après le malheur de Louise.
Pralie se leva vivement, les regarda l'un après l'autre, comme des coupables, et s'écria en croisant les bras :
— Vous êtes d'accord tous les deux?... Ah çà! quelle comédie jouons-nous donc ici?
L'oncle Emmanuel ne se laissa pas effrayer par ces éclats de' voix :
— En effet, avoua-t-il, c'est une comédie... Innocente, d'ailleurs : vos violences habituelles nous ont poussés à l'inventer... Elle était mal réglée : tant mieux, j'oublie mon rôle... Jouons franc jeu!... Avec un peu de sang-froid, si possible; car vous n'avez aucune raison pour vous mettre en colère, et personne ne songe à menacer vos droits paternels, encore que vous n'ayez rien fait pour les assurer. Donc, ne vous échauffez pas pour rien!... Mon grand homme de frère n'a jamais compris que les étoiles; mais vous, qui êtes mêlé à la vie du commun des êtres, n'avezvous pas encore vu où conduisent vos idéologies?... Pierrine est dans le vrai, en invoquant l'exemple de Louise : quel avertissement pour vous tous!... Et Rhèmes? vous ne sentez rien de
louche, autour de lui?... Je crois Josèphe très malheureuse... Il n'y a que le ménage des Albrun qui se tienne... et le vôtre!
En disant cela, le docteur regarda Pralie de telle sorte, que celui-ci détourna les yeux.
— Au surplus, mon cher, reprit-il, si vous avez été révolutionnaire dans votre jeunesse^ vous êtes aujourd'hui un bourgeois... Votre femme est une bourgeoise, elle aussi : elle a les vertus de la caste, — peut-être aussi les préjugés... Et votre fille?... Ah! celle-là, elle est plus bourgeoise que vous deux, plus bourgeoise que moi, qui ne le suis pas mal, aussi bourgeoise qu'on peut l'être... Alors, pourquoi vous obstiner à paraître ce que vous n'êtes plus?... Vous n'avez aucune velléité de vous insurger contre la société, avouez-le! Vous vous y êtes fait votre place, elle est" bonne, vous le savez, et vous n'y renonceriez pas pour des prunes!... L'occasion s'offre pour votre fille de rentrer dans les cadres : elle ne se présentera pas deux fois. Si j'étais à votre place, Pralie, j'en serais enchanté.
— Moi, je ne le suis pas, riposta Pralie... Je n'ai pas changé d'avis, sur rien! Je ne suis pas de ceux qui changent... D'ailleurs, je ne connais pas ce garçon : je n'admettrai jamais qu'il ait
2i6 LES UNIS
pu se glisser auprès de ma fille, sans que personne me l'ait seulement présenté :
L'oncle Emmanuel éclata de rire :
— Présenté?... Quelle simagrée!... Ah! mon bon ami, vous êtes encore plus bourgeois que je ne l'aurais cru!... Vous êtes presque... un père noble!...
— Mettons!... Jamais je ne donnerai ma fille à ce jeune homme, parce qu'il ne me convient pas... C'est dit, je ne discute plus!
Là-dessus, s'étant versé un nouveau verre de cognac, il le vida d'un trait, et fit mine de s'en aller. Pierrine le rappela du geste :
— Jeanne souffrirait beaucoup, dit-elle d'un ton presque suppliant. La pauvre petite est très éprise...
— • Tu ne veux pas que je prenne cette amourette au tragique?
— Je désire que tu la prennes au sérieux.
— Je ne reviens jamais sur une chose dite. Comme il se dirigeait vers la porte, il y eut
deux secondes d'hésitation : un de ces instants où se préparent les paroles décisives, celles qu'il faudrait mûrir longuement et qui tombent si souvent sans calcul, pour changer le cours de la vie. Pierrine regarda l'oncle Emmanuel, qui l'encouragea d'un clignement d'yeux : au mo-
ment où Pralie posait la main sur le bouton de la porte, elle lança bravement :
— Tu n'es pas seul à pouvoir disposer de Jeanne : après elle, qu'il faudrait entendre, j'ai mon mot à dire, moi aussi...
Il n'en fallut pas davantage pour déchjiîner la tempête. Pralie se retourna violemment, l'afflux du sang gonflant les veines de son cou, de ses tempes; les yeux injectés, la figure bouleversée, il marcha sur Pierrine, si menaçant que le docteur vint se placer à côté d'elle, prêt à la défendre. Le furieux, à qui les mots manquaient, balbutia :
— Je... ne... suis... pas.... Je.... ne...
Il râlait presque. L'oncle Emmanuel lui saisit le bras :
— Vous êtes un homme, lui dit-il avec autorité, dominez-vous! Les explications sont nécessaires : inutile de les rendre plus pénibles par de stériles violences. Pierrine a raison : sa fdle est à elle!
Pralie cria :
-^ Non!
L'homme accoutumé à se posséder a sur les impulsifs l'avantage d'un sang-froid qui l'aide à braver leurs colères. Le docteur ajouta, de sa voix calme :
— Et même, légalement, à elle seule... Dame!
on ne vit pas impunément hors la loi!... Sa mère seule l'a reconnue, et vous n'êtes pas mariés : donc, votre fille ne vous appartient pas.
Comme Pralie le regardait avec des yeux fous, il répéta :
— C'est bien simple : Jeanne n'est qu'à sa mère, parce que sa mère seule l'a reconnue... Comprenez-vous?... C'est la loi!...
Pralie se mit à arpenter la pièce à grands pas irrités. Ses rancunes imaginaires, ses soupçons injustes, sa jalousie réveillée bouillonnaient au feu de sa colère. Il leva les poings dans le vide, prit sa tête dans les mains, et siffla :
— Alors, je vais la jeter à la rue avec sa garce de mère!...
Pierrine pâlit sous l'injure. L'oncle Emmanuel, indigné, mais toujours maître de lui, étendit le bras vers elle comme pour la protéger; et il répliqua, de sa voix paisible, qui pourtant commençait à s'échauiîer :
— Vous vous faites d'étranges illusions!... Ce serait plutôt Pierrine qui pourrait vous chasser...
Pralie s'arrêta net dans sa course de fauve enfermé. L'oncle poursuivit :
— Rétablissons les faits, voulez-vous? Le commerce est à elle, les meubles aussi... Quant à l'appartement, le bail est à son nom, — n'est-
ce pas, Pierrine?... Je me demande donc ce que vous êtes ici, à quoi se réduit votre seigneurie d'homme, dont vous êtes si fier?... J'ai relu votre contrat d'association, Pralie : je vous assure que rien n'est à vous, sauf la moitié des fonds déposés chez vos banquiers, si vous en avez...
Depuis des années, Pralie exerçait sa prépotence sans s'être une fois demandé sur quels droits elle s'appuyait : jamais il n'eût supposé qu'on la contestât; aussi reçut-il ce coup inattendu avec une sorte de stupeur. Il balbutia :
— Rien... n'est... à moi?...
L'oncle conclut :
— On vous prend par où l'on peut, mon cher!...
Un instant, on put redouter un de ces flux intérieurs qui terrassent un homme bouleversé, ou l'une de ces impulsions qui le jettent sur son ennemi. Mais le vieux docteur tenait l'adversaire sous son regard; Léonce reprit sa marche agitée, que scandaient maintenant de petits cris rauques, un souffle haletant, le bruit amorti des talons sur le tapis; enfin, s'arrêtant devant la table, il saisit une coupe à dessert, l'éleva dans ses deux mains, et la brisa sur le sol.
— Voilà qui est bien! dit tranquillement le
220 LES UMS
docteur. Rien n'apaise la colère comme de casser quelque chose...
En effet, Pralie se calma presque subitement : sa marche s'interrompit; il parut réfléchir; puis il se frappa le front, du geste de celui qui trouve une idée :
— Mais cet homme, fit-il, ce Gressant,... il veut mon consentement... Irez-vous lui dire que je ne suis pas le père de ma fille?... Vous voyez qu'il me reste une arme... Je répondrai : Je ne veux pas! Alors, que ferez-vous?...
— Je vais vous le dire, répondit le docteur.
Si indulgent qu'il fût à ces déformations morales dont sa science pressentait les tyranniques origines, il commençait à s'indigner contre un tel égoïsme. Il ajouta donc, de sa voix résolue, en pesant chacune de ses paroles :
— Si Pierrine ne peut pas donner à sa fille le bonheur et la dignité qu'elle désire, s'il vous plaît de vous comporter comme un enfant capricieux, pourquoi voudriez-vous qu'elle supportât plus longtemps vos fureurs, vos soupçons, vos outrages?... Elle est ici chez elle, puisque seule elle possède le peu de force légale que vous avez irltroduit dans vos existences... Sa fille lui appartient, le reste aussi... Concluez!...
Léonce écoutait avec la stupeur du malheu-
reux qu'un accident soudain précipite à la ruine, qui le comprend et ne sent que son impuissance. Pierrine eut pitié de sa détresse, et s'avança vers lui, la main tendue dans un geste de paix :
— Rassure-toi, dit-elle, nous ne serons jamais injustes! Ta part...
L'oncle l'empêcha d'achever :
— Tais-toi! Ne promets rien!... On ne jette pas ses armes en pleine bataille!... S'il s'agissait de toi seule, tu pourrais être chevaleresque. Mais tu défends ta fille! Donc, la victoire d'abord; après, nous verrons!
Puis, se tournant vers Pralie :
— Croyez-moi, ne vous emportez pas!... Vous êtes le plus faible, — et le seul qui songiez à nuire... Nous ne voulons que le bien de Jeannette — et le vôtre!...
Léonce les regardait tour à tour et les menaçait des mêmes yeux hagards, des mêmes gestes furieux. Comme le docteur haussait les épaules, il s'enfuit : la porte de la chambre, puis presque aussitôt après celle de l'appartement, résonnèrent violemment derrière lui. Pierrine et le docteur se regardèrent un instant en silence. Pierrine murmura :
* — Comme vous avez été dur!...
. — Bah! répondit l'oncle Emmanuel, il n'y
a rien de tel que la douche pour calmer les furieux. Il en a reçu une bonne. Elle produira l'effet habituel : un peu d'air là-dessus, une petite promenade, ce sera parfait!...
Pierrine restait pensive et pleine de doutes :
— Injuste aussi, reprit-elle plus bas. Il a beaucoup travaillé : notre aisance est son œuvre ; jamais je ne le dépouillerai de ce qui est sien.
L'oncle Emmanuel sentit la vérité de ces paroles : son ardeur à vaincre l'avait entraîné trop loin de la justice, comme il arrive aux meilleurs dans le combat. Mais il n'en convint pas encore :
— Nous verrons cela plus tard, conclut-il. Pour le moment, nous le tenons, serrons l'écrou! Quand il sera tout à fait inofîensif, nous aurons le temps d'être généreux !
Pierrine gardait une autre crainte, qu'elle n'avouait pas : elle pensait aux réveils soudains de la brute dans l'homme, à ces impulsions qui résolvent tragiquement les conflits des passions ; elle se figurait le retour de Pralie au logis, le repas en commun, la soirée, la nuit, tout ce qui pouvait survenir quand elle se trouverait entre les mains de ce forcené, dans la chambre où elle avait déjà subi ses coups, sans personne pour la protéger; et elle frissonnait comme en ce