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jour où elle avait senti glisser sur elle une haleine de meurtre...

Il ne se passa rien.

Pralie rentra tard. Elle n'avait pas osé se coucher, et l'attendait dans l'effroi. Il se coucha sans ouvrir la bouche. Il dormit. La journée du lendemain fut pareille aux autres. Il fallut dire à Jeanne qu'aucune résolution n'était encore prise. La bataille terminée, Léonce conservait une arme, l'inertie : il semblait décidé à s'en servir jusqu'au bout...

L'acte de société pour le rachat de la maison Vadret fut passé chez M^ Lancebranlette, notaire de Rhèmes, entre Charles-Jacques et Al^ brun, dont il réglait les attributions à la tête de la librairie, puis Hortense, Verres, Louise et l'oncle Emmanuel, associés à parts inégales. L'oncle Emmanuel en surveilla les termes avec un sens juridique surprenant chez un philanthrope, discutant l'esprit et la lettre de chaque article, ou proposant des clauses que son obstination finissait toujours par imposer. Sa compétence, dans ce milieu d'idéologues et d'ignorants, étonna le notaire : étant seul à connaître les mobiles qui avaient poussé Charles- Jacques dans la combinaison, M' Lancebranlette possé-

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dait seul aussi la clé de l'imbroglio qui réunissait dans son étude ces figures pittoresques, si différentes de son ordinaire clientèle. Aussi ne laissèrent-elles pas d'amuser sa curiosité un peu blasée. Leur candeur, surtout, l'enchanta : tandis que Verres, solennel et confiant, attribuait aux sentiments les plus généreux le « dévouement )) de Charles-Jacques et se reprochait de l'avoir méconnu, le notaire pensait à cette Jehanne d'Arboë, dont l'invisible main tena t les fils de l'intrigue, et sûrement les embroui lerait. Il la connaissait bien, l'ayant rencontrée sur quelques points du Tout-Paris aux temps où elle commençait sa carrière galante. C'était une de ces femmes prévoyantes qui, l'âge approchant, songent à profiter de leurs derniers charmes pour établir, par d'autres moyens, leur règne sur la sottise des hommes. Frottée de gens de lettres, de poètes, de journalistes, elle avait toujours pris des notes ou des croquis, a'gné des vers libres ou tourné des « proselettes » : l'ami du jour en retouchait le langage entortillé, les inversions baroques, les mots impropres, les phrases dévertébrées, avant de les porter dans quelque revue bourrée d'esthéticisme où des adolescents et des caillettes les lisaient avec effervescence. Charles Jacques, qui lui disait tout,

lui ayant un jour rapporté les projets d'Albrun, elle y entrevit un avenir pour ses ambitions littéraires, les fît siens, les soutint avec adresse; en sorte que ce brave Denys, si fidèle à son unie, si incapable de concevoir d'autres joies que celles du foyer, eut pour alliée inconnue cette fille blette, rusée et cupide, lui dut de réussir, — et de servir inconsciemment à désagréger le ménage voisin.

Depuis le début de leur direction, Albrun et Rhèmes travaillaient tous les jours ensemble dans leur bureau commun de la librairie : par un étroit couloir ouvert entre des rayons surchargés, on gagnait une première pièce creusée dans ces galeries de livres comme une caverne dans une mine; une autre, plus loin, servait de cabinet de réception; les visiteurs attendaient leur tour dans la galerie, forcés de se lever de leur chaise quand on passait, tant l'espace était mesuré. Dans le bureau, deux tables jumelles s'adossaient l'une à l'autre, garnies de beaux cuivres V et datant de la f-ondation de la maison, qui remontait aux dernières années de Louis XVI. Des fauteuils Empire, des cartonniers, une vitrine réservée aux diverses collections des Vadret, reliées en maroquin rouge, en complétaient l'ameublement. Tout cela avait un

air suranné, modeste, honnête et prudent, qui ne rappelait en rien les grandes maisons modernes, confortables parfois jusqu'à l'élégance, laborieuses comme des ruches en activité. Les commis, les comptables, les hommes de peine, dont plusieurs avaient blanchi là, travaillaient sans fièvre, avec la même lenteur, réguliers et taciturnes. Leurs jours s'écoulaient ainsi, tous pareils, depuis l'époque plus ou mo'ns éloignée de leurs commencements ; aussi ne se doutaientils guère qu'un caprice des nouveaux patrons pouvait bouleverser leur tranquille labeur; ceux-ci n'étaient-ils pas les « gendres » de Rémy Verres, un des piliers de la maison, qu'ils voyaient depuis tant d'années entrer dans les magasins, de son pas un peu lent, en leur disant bonjour comme à de vieux amis?...

Denys arrivait en même temps que le premier courrier, par l'autobus de l'Odéon : car il attendait avec patience la fm de son bail pour émigrer sur la rive gauche. Il travaillait toute la matinée, déjeunait dans un petit restaurant de la rue de Rennes, se remettait à l'ouvrage, partait après ses employés, et la journée suffisait à peine à son zèle. Marins Vadret, dans ses bons moments, venait l'aider. Ce concours valait peu : le pauvre homme se perdait dans le

fouillis des correspondances et des dossiers, où sa longue maladie avait semé le désordre; sa mémoire vacillait parmi les noms, les œuvres, les contrats ; la parole hésitait sur ses lèvres comme le son dans un instrument fêlé; d'impuissantes révoltes secouaient l'âme enfermée dans ce corps ravagé : après s'être épuisé en efforts stériles, il partait en traînant ses jambes raidies, les membres tiraillés par les spasmes comme ceux de quelque lugubre pantin. Du reste, il gardait l'amour de sa profession, tremblait de voir la maison déchoir, et vouait à ses successeurs un mélange de sollicitude et de rancune que seule l'intelligente bonté d'Hortense savait comprendre.

Souvent celle-ci, qui visitait tous les appartements du quartier, entrait, en passant, dans la librairie. Parfois, elle amenait le petit Antoine, dont les espiègleries rendaient un sourire aux lèvres du parrain. L'enfant adorait les images. Son père voulait toujours lui retirer les livres où il les cherchait, par crainte qu'il déchirât les feuilles. Vadret, qui le suivait de son regard éteint, ne manquait jamais de prendre sa défense :

— Va, va, mon gros! On voit que tu as déjà le goût de la librairie! Tu as raison, c'est un

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beau métier, on ne l'aime jamais trop tôt!...

Si frêle que fût le lien, c'était celui qui rattachait son effort interrompu au travail de l'avenir. Antoine n'était que son filleul, n'importe! il gouvernerait un jour la maison, retrouverait partout ses traces, et il faudrait bien qu'il évoquât de temps en temps l'image du parrain disparu...

D'autres fois c'étaient, dans le couloir ou le bureau, de rapides dialogues entre les deux unis, qu'abrégeaient un visiteur à recevoir, la sonnerie du téléphone, des lettres urgentes à signer. L'intimité du ménage s'affirmait à chaque parole : Denys s'inquiétait tendrement d'Hortense qui, pour monter des étages, oubliait de ménager la nouvelle grossesse qu'elle commençait ; Hortense le plaignait de son travail acharné. Il disait :

— Prends garde, tu en fais trop ! Nous avons six mois devant nous pour trouver cet appartement !

— C'est toi qui te surmènes, répondait-elle. Tu travailles tout le jour ici, et chez nous la moitié de la nuit.

— C'est que j'ai tout à apprendre du métier. Plus tard, quand les choses seront sur un bon pied, j'aurai du loisir.

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Lorsqu'elle partait, il l'accompagnait dans le couloir, l'embrassait sous les yeux des commis, et ceux-ci, derrière son dos, échangeaient leurs réflexions :

— Pourquoi ne se sont-ils pas mariés, comme tout le monde? demandait l'un d'entre eux, inconscient interprète de l'opinion moyenne, hostile aux singularités.

Un indépendant de répondre :

— Si ça leur plaît ainsi, c'est leur affaire!...

— Leur exemple montre que Verres a raison 1 affirmait quelque libre penseur. L'essentiel est de bien s'entendre : on n'a besoin pour cela ni du maire, ni du curé !

Il y avait là un vieux comptable, notoirement conservateur, qui avait toujours le dernier mot ; car il levait le nez de son registre et demanda t simplement :

— Ceux qui ont des filles, les donneraient-ils comme ça?

Alors, les pères de famille baissaient la tête et ne disaient plus rien.

Quant à Rhèmes, il arrivait vers onze heures, la cigarette aux lèvres, dans son auto qui l'attendait devant la porte. Il était toujours fringant, pimpant, pressé. Il posait pêle-mêle des questions sans suite, remuait des paperasses sans les

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regarder, recevait des visiteurs qui l'attendaient depuis longtemps, les écoutait avec distraction, filait sans avoir rien fait. N'étant pas, comme il aimait à le dire, « l'homme des détails », il abandonnait la besogne courante à son associé; en revanche, il croyait avoir des idées, et les apportait avec un air de suffisance qui faisait briller ses yeux pâles et s'agiter ses tics. Elles se ramenaient à ceci : moderniser la maison. Tantôt il fallait enjoliver la façade, tantôt quitter la vieile rue où personne ne passe jamais, ou pour le moins, louer une succursale sur les grands boulevards, et faire flamboyer la firme nouvelle sur des affiches lumineuses, entre deux scènes de cinématographe. Effrayé, Denys objectait le caractère général de la librairie. Charles- Jacques alors s'écriait :

— Eh bien! renouvelons tout, de fond en comble!...

Son geste de mépris rejetait au pilon le vieux fonds respectable et solide : les historiens que la méthode moderne a vieillis, mais dont les recherches ont marqué d'importantes étapes ou fixé les jugements de nos pères sur les grands faits qui gouvernent encore notre vie; les mémoires et les correspondances, qui offrent aux chercheurs l'inépuisable trésor de leurs rensci-

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gnements ; une collection des classiques français^ dont on appréciait encore, même après l'admirable collection Hachette, les textes soignés, les notes utiles, les beaux caractères; tant d'autres livres où s'absorbe le labeur d^écrivains patients, qui tracent leur sillage en affirniant sans bruit la sérieuse beauté du travail utile et modeste. Charles-Jacques ne témoignait quelque estime qu'à la collection des ouvrages de sociologie, en raison de leur diffusion et parce que les journaux les citaient souvent : encore eût-il voulu qu'au lieu d'en réserver l'accès à des penseurs désintéressés comme Verres, on l'ouvrît aux meneurs de la politique, aux orateurs, aux tribuns, aux parlementaires, aux ministrables ; mais 'a direction en appartenait à Verres, qui, ferme dans ses desseins, ne l'écoutait même pas. Surtout il réclamait la création d'un rayon nouveau, dont la publicité pût s'emparer. Il répétait :

— On ne s'occupe jamais de nous!

— Qu'importe, si nous vendons nos livres? répondait Denys; si notre fonds conserve sa valeur? si nos correspondants sont nombreux et solides? si la Semaine augmente son tirage?... L'affaire est bonne, nous faisons notre apprentissage, il s'agit avant tout de ne rien compro-^ mettre.

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Charles- Jacques pinçait les lèvres et répliquait :

— Votre ambition n'est pas bien haute!...

Lui, rêvait d'être un éditeur mondain, qui imposât au siècle ses idées et son nom. Après avoir proposé sans beaucoup de conviction, et abandonné sans insistance un certain nombre de projets incohérents, il risqua celui qui lui tenait à cœur. Le hasard lui fournit l'occasion d'en lancer l'idée avec un air de spontanéité qui le nettoyait de toute apparence de calcul ou de préméditation.

Depuis longtemps, la maison publiait les albums du caricaturiste Romain, vieil ami de Marins Vadret. Au moment où Albrun et Rhèmes la reprirent, il y en avait justement un nouveau à l'impression : un recueil où, sous le titre du Troisième sexe, l'artiste avait réuni une série de planches raillant lés récents triomphes de la femme. Cette fois, soit que le sujet le touchât davantage pour des raisons secrètes, soit qu'il eût subi l'influence du grand et terrible Forain et voulût mordre à son tour, il s'était départi de son habituel détachement : un défilé de figures grotesques, hargneuses, vulgaires ou stupides promenait le lecteur du cirque à l'atelier, de la réunion publique aux grands magasins, chez les

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couturiers, dans les coulisses des théâtres ou sur les scènes des music halls^ tandis que des légendes comiques ou féroces soulignaient comme autant de coups de griffes le sens de ces dessins déjà plus qu'éloquents. Un jour qu'on en feuilletait les épreuves en bavardant, Charles- Jacques s'écria, en se frappant le front :

— Voilà qui me donne une idée!...

Sans s'inquiéter du regard épouvanté de son associé, il continua :

— Pourquoi ne fonderions-nous pas une collection nouvelle, réservée aux œuvres des femmes?... qui s'appellerait, par exemple. Le Panthéon féminin ?... Le goût public est aux femmes : poétesses ou romancières, tout est pour elles, aujourd'hui!...

Inquiet, Albrun objecta :

— Ce n'est qu'un engouement passager...

Romain, au contraire, vint à la rescousse :

— Hélas! j'ai peur que non! C'est plutôt un signe d'universelle décadence. Voyez donc : un ouvrage signé d'un nom du théâtre, de la galanterie ou de la noblesse, est sûr de faire son chemin. Qu'il soit bon, médiocre ou mauvais, la presse le lance, l'opinion le porte, il s'impose, il réussit...

Encouragé, Rhèmes posa son doigt sur une

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planche où l'on voyait, devant un tribunal de femmes, une avocate plaidant devant des juges femmes, pour un pauvre diable assis au banc des accusés entre deux gendarmes femmes, avec cette légende : « Uâge de la femme. »

— Vous l'avez dit, cher maître, nous y sommes.

— C'est regrettable, dit Albrun.

— Parbleu! approuva Romain, mais qu'y peut-on?... Jamais leurs histoires, leurs vanités, leurs ambitions, leurs toilettes, leurs âmes, leurs crimes n'ont eu tant d'attrait pour la foule; jamais elles n'ont exercé un pouvoir plus despotique sur tous les compartiments de la société : grandes dames ou faubouriennes, héroïnes des faits divers ou de la charité, actrices, fondatrices d'œuvres utiles, doctoresses, avocates, cochères, ballerines, suffragettes ou clubistes, elles tiennent le haut du pavé et nous éclaboussent en passant. Moi, je proteste : c'est mon métier de vieil ironiste, d'amant grincheux du passé. Encore leur sais-je gré de me fournir des motifs, à ces coquines ! Mais vous, qui êtes jeunes, montez bravement dans leurs barques ! exploitez cette nouvelle mode, pendant qu'elle dure!...

— Elle durera toujours autant (jue nous, dit Rhèmes.

'Comme Albrun restait sceptique, Romain lui tapa sur l'épaule en disant :

— Allez-y comme les autres, mon cher! Il n'y a plus d'Hercule pour arrêter les Amazones...

Rhèmes voulut profiter de cet appui pour insister :

— Que dites-vous du titre, mon cher maître?

— Le Panthéon féminin ? Excellent! Tout à fait dans le goût du jour!

Albrun, soucieux, demanda :

— Mais qu'y mettrions-nous, dans ce Panthéon?

En guise de réponse, Romain poussa vers lui un autre de ses dessins : une armée de femmes, en pantalons, exécutaient tous les travaux du sexe fort, tandis que, dans un coin de la planche, un malheureux, barbu et enjuponné, donnait le biberon à un marmot chétif ; la légende disait :

« Statistique. ■ — Du 31 décembre 1925 au 31 décembre 1926, le nombre des femmes occupées à des travaux utiles^ pour la ville de Paris seulement^ a passé de 985.987 à 1.451.728. Dans cette même période^ le chiffre des naissances est descendu de 295.206 à 10.918. )>

— Allez! dit-il en riant, vous n'aurez que l'embarras du choix : elles n'ont jamais été si

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fécondes, que depuis qu'elles n'ont plus d'enfants :

Charles-Jacques risqua :

— Nous pourrions avoir quelque chose de très bien, pour le lancement : Dix ans d'amour^ par Jehanne d'Arboë.

— Une fameuse peste, celle-là! grogna Romain, qui n'était au courant de rien.

Charles-Jacques ne broncha pas :

— Mais non, fit-il, je la connais un peu. Elle a de l'esprit...

— Possible! concéda Romain, mais quelle rosse!... J'en sais quelque chose, moi : je l'ai vue débuter... Ce n'était pas hier, par exemple !... Et depuis, je l'ai retrouvée un peu partout,... partout où il y a du mal à faire, s'entend!...

De sa voix grasse de Montmartrois qui soulignait les termes crus, il se mit à détailler une de ces biographies de coulisses, de trottoir, de maisons louches, que traversent des scandales où se côtoient des noms de financiers marrons, de jockeys, de politiciens compromis, de mondains tarés, en égrenant un chapelet d'anecdotes vraies ou fausses, enjolivées par la chronique, déformées par les racontars. La figure de Jehanne d'Arboë s'en détachait comme dans une de ces charges à la plume où il es,t resté sans

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rival, qui poussent les traits au grotesque sans perdre le fil de la ressemblance et font éclater sur les visages les écailles des lèpres intimes. Par moments, la figure de Rhèmes se crispait dans un effort d'impassibilité, ses yeux se chargeaient de haine ou de colère sous le voile des paupières à demi baissées. Mais Romain, bavard, continuait étourdiment, puisant à même dans ses inépuisables réserves de potins et de souvenirs, pétrissant ces ordures avec son bon rire de Parisien qui ne s'étonne ni ne s'indigne, et fait siffler l'ironie comme une fine cravache vigoureuse. Gomme il s'arrêtait pour reprendre haleine, la voix blanche de Rhèmes lança :

— Eh bien! mon maître, croyez-vous que le livre où Jehanne d'Arboë racontera tout cela, à sa manière, passerait inaperçu?

— Comment donc! s'écria Romain, il aurait cent éditions.

— Possible ! mais nous ne le publierions pas 1 déclara nettement Albrun qui s'agitait depuis un moment, gonflé d'indignation.

— Pourquoi donc? demanda Charles-Jacques. Denys éclata : plus qu'à la vente, il tenait

au bon renom de la maison. Que dirait Vadret, en voyant une telle marchandise passer sous le pavillon qu'il avait honoré? Est-ce qu'au lieu

de favoriser le succès de pareilles créatures, les honnêtes gens ne devraient pas se liguer pour leur barrer la route?

— Mon cher, nous en reparlerons, dit froidement Charles-Jacques.

Romain baissait l'oreille : il venait de comprendre, et s'apercevait que les mieux renseignés ignorent toujours quelque chose...

Vers la fin de septembre, les parties de tennis recommencèrent avec le retour des demoiselles Louson. Elles revenaient hâlées par le vent de mer, éclatantes de santé : Roberte, toujours correcte et froide, conservait ce regard insistant dont elle suivait les gestes d'autrui, cet air ennuyé qui déparait sa figure. Quant à Céline, ayant abondamment flirté dans la liberté des bains et des promenades, elle semblait plus ardente que jamais, toute chargée d'amour avec les yeux brûlants, la chair en fleur, un charme de rose épanouie qui s'offre au papillon. Et c'étaient de longues histoires chuchotées à l'oreille, où vibraient les baisers furtifs d'un bel

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Argentin aux yeux de flamme : parti à la fin de la saison pour sa lointaine patrie, il avait juré de revenir au printemps; Céline, de son côté, avait juré de l'attendre; mais ses noms compliqués amenaient une moue un peu dédaigneuse sur les lèvres de Roberte qui, prudente, se méfiait de ce double serment. Les parties, en petit comité, manquaient d'animation. Parfois Louise accompagnait sa nièce, parce que l'oncle Emmanuel lui recommandait de marcher et de prendre l'air : bonne joueuse autrefois, elle s'isolait maintenant dans sa mélancolie, suivant à peine de ses regards dolents les coups où s'illustraient ses compagnes. Céline l'observait à a dérobée, avec une sympathie attendrie et curieuse, comme pour surprendre dans ses attitudes et, derrière son front quelques-uns des secrets de l'amour. Roberte, au contraire, répr mait mal une sorte de répulsion; M. Louson, qui venait parfois chercher ses fdles, éprouvait dans son for intérieur un sentiment pareil : mais il n'aurait eu garde de l'avouer, même à Roberte, par terreur de compromettre sa renommée d'homme sans préjugés.

Ce fut donc au tennis qu'Albin et Jeanne- Jeannette se revirent, un des ^premiers jours d'octobre. Sans s'être prévenus, ils s'atten-

daient : Albin savait que Jeanne serait là; celleci, dès le matin, était certaine qu'il viendrait. Ils arrivèrent presque ensemble, doucement émus de la surprise pourtant escomptée, de cette joie anxieuse qui vous point comme une douleur quand sonnent les heures trop attendues. Jointe à la tiédeur du bel après-midi, cette émotion humectait leurs tempes, précipitait leurs haleines, détendait leurs muscles, leur enlevait toute envie de courir sur le terrain sablé. L'amour montait à leurs yeux, à leurs lèvres, sortait du fond d'eux-mêmes comme un effluve ou comme un parfum, chantait dans leurs moindres paroles, vibrait dans leur atmosphère, et ils s'avançaient l'un vers l'autre, poussés par la sourde force invincible qui prépare les générations. Mais Céline et Roberte étaient là, guettant toutes deux la minute où ce souffle d'amour passerait sur elles, l'une pour le cueillir comme une caresse, l'autre pour le repousser dans un frisson de révolte; il y avait aussi Louise, à qui Jeanne- Jeannette n'avait encore rien confié, et même un nouveau joueur, un gros garçon joufflu que les amoureux voyaient pour la première fois. Aussi se saluèrent -ils avec réserve, en échangeant, au lieu du cantique d'amour qui les exaltait, de banales paroles sur l'emploi des vacances ou

le temps qui restait au beau fixe. Albin dit :

— J'espère que nous jouerons presque tout l'hiver, comme l'an dernier!

— Oh! s'écria Céline, nous viendrons par tous les temps!... N'est-ce pas le seul moyen de se voir un peu?...

Son regard courut d'Albin à Jeannette, comme pour les unir; elle se mit à rire nerveusement; puis elle présenta le nouveau venu, M. Jean Liverogne. Il était trop lourd pour bien jouer, et allait paraître un peu ridicule. Ses mains molles maniaient la raquette avec gaucherie. Il manquait sans honte les coups les plus faciles. Il se moquait de sa propre maladresse, et regardait en riant ses balles s'en aller partout, sauf au but. En outre, il bavardait insupportablement, comme un ruisseau coule, à la manière de ces gens qui parlent d'autant plus qu'ils n'ont rien à dire, pour se régaler du son de leur propre voix; et il transpirait avec une regrettable abondance. Il appartenait à l'administration des finances : M. Louson venait de l'introduire chez lui en pensant que l'une ou l'autre de ses filles^ferait sa conquête, car il passait pour un parti avantageux. Mais à cette heure, à côté d'Albin si svelte, élégant et comme éclairé par une lumière intérieure, le pauvre garçon man-

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quait de toute espèce d'agrément, si bien que Céline, après l'avoir mesuré d'un regard sans complaisance, souffla dans l'oreille de sa sœur :

— A-t-il l'air assez bête, aujourd'hui?...

Celle-ci se réservait : le laisser-aller de ce joueur sans prétentions inquiétait ses goûts positifs d'ordre; mais elle n'était pas fllle à juger un jeune homme à marier sur sa première impression.

On « tira », en faisant tourner les raquettes. Leur augure fut malicieux : elles associèrent Céline et Albin contre Jeanne-Jeannette et Liverogne, en éliminant Roberte. Celle-ci, au lieu de se rapprocher de Louise, assise devant la cabane avec un livre qu'elle ne lisait pas, s'installa à côté du filet, sous prétexte de juger les coups, et la partie commença sans entrain. Livèrogne servait de travers, incapable de placer normalement ses balles : distrait d'ailleurs par la grâce de sa partenaire, il s'efforçait de nouer la conversation dans l'intervalle des jeux, et il fallait sans cesse le rappeler à l'ordre par d'impatients (( play ? )) De son côté, Céline, sans perdre un coup, posait adroitement à son compagnon mille petites questions à deux sens, avec des airs de sainte-nitouche très avertie qui la rendaient tout à fait piquante :

— Vous avez dû bien vous ennuyer cet été, monsieur Gressant?

— Mais non, mademoiselle. J'aime la campagne, ma famille, la maison de mon enfance.

— Ah! la maison de votre enfance!... On ne connaît guère ça, à Paris où l'on déménage tous les trois ans!... Mais le tennis?... Vous qui ne manquiez pas une de nos parties!... Comment avez-vous pu vous en passer?... Ou peut-être jouiez-vous avec vos sœurs?...

— Mes sœurs ne jouent pas : le tennis n'a pas encore pénétré jusqu'à VOlwette : c'est une invention trop moderne pour nous.

— Trop moderne?... Oh! monsieur Gressant, vous n'êtes plus dans le train!... Il passe déjà de mode en Angleterre... Oui, oui, je le sais par un jeune homme de la République Argentine, que nous avons rencontré à la mer, et qui venait de Londres...

— Où en sommes-nous, monsieur Gressant?

Avez-vous compté?

— Trois-deux, je crois, mademoiselle.

— Comment, trois-deux? Nous avons au moins quatre jeux !... Dieu ! comme vous êtes distrait , auj ourd'hui ! . . . Vous êtes encore à VOlwette. . . Dites-moi, depuis quand êtes-vous rentré?...

— Depuis ce matin, mademoiselle.

— A la bonne heure ! Vous avez pensé à nous dès le premier jour... Gentil, ça!

— Cinq-deux, monsieur Gressant, nous allons gagner!... Jeanne- Jeannette a fait des merveilles, là-bas; mais Liverogne est par trop maladroit. C'est une vraie panne, ce garçon; il va nous gâter nos parties!... A propos, vous savez que cette pauvre Jeanne n'a pas quitté Paris de tout l'été?...

— Oui... c'est-à-dire... je crois bien qu'elle me l'a dit tout à l'heure.

Céline, la raquette sous le bras, riait en dedans de le voir s'embarrasser ainsi.

-^ Elle aussi a dû s'ennuyer, la pauvre fille !... Paris l'été, il parait que c'est abominable!... Plus d'eau pour arroser les boulevards, des odeurs horribles partout, une chaleur de Sénégal!... Brrrr!... Ne trouvez-vous pas que son père est un barbare, de ne pas l'avoir envoyée à la mer comme tout le monde?... Notez que nous l'avions invitée avec nous, et qu'il ne lui a pas permis de venir... Il est d'une sévérité, ce M. Pralie!... Si notre père lui ressemblait, je ne sais pas ce que je ferais, moi!... Aussi je la plains de tout mon cœur!...

— Vous avez la pitié facile, mademoiselle.

— Oh! je suis une très bonne amie, monsieur Gressant!... Je vous assure!... Très fidèle... Complaisante, quand j 'ai l'occasion de rendre service...Onpeutcomptersurmoientouteschoses!...

En parlant ainsi, elle plantait dans les yeux du jeune homme ses jolis yeux gris, un peu moqueurs, encore plus tendres, qui précisaient : « Si vous avez besoin d'une confidente ou d'une messagère, eh bien! ne cherchez pas plus loin, j'C suis là! Et ne craignez pas de trahir un secret, cher monsieur! Je connais le vôtre, vous ne m'apprendrez rien!... » Mais cette complaisance le gênait : timide, d'une réserve un peu ombrageuse, très discret, il tenait à garder pour soi seul sa peine ou son espoir. Il répondit :

— Oh! j'en suis sûr, mademoiselle! et s'empressa de ramasser les balles, en criant son « ready! »

Deul nouveaux joueurs survinrent, les équipes se succédèrent : les raquettes, consultées chaque fois selon l'usage, s'obstinaient à séparer les amoureux, malgré les manèges de Céline impuissants contre le mauvais sort. Albin passa deux longues parties à côté de Louise : elle l'intéressait par son malheur, et il aurait voulu la connaître, attirer sa confiance ou sa sympathie;

mais il s'efforçait en vain de la gagner par la déférence de sa voix et de ses manières : Louise lui répondait à peine, sans un sourire, impuissante à fuir l'obsession qui l'isolait dans sa tristesse. Du reste, Albin ne parvenait pas à lui consacrer toute son attention, que les péripéties du jeu rappelaient sans cesse. Elles devenaient inquiétantes : comme par un fait exprès, c'était toujours Liverogne que les tours de la raquette associaient à Jeanne-Jeannette; et ce mauvais joueur s'en réjouissait avec indiscrétion. Bavard, empressé, il papillonnait avec des grâces de bombyx autour de sa compagne, dominait sa paresse pour lui ramasser ses balles, en suant à grosses gouttes, en sorte que la jalousie d'Albin s'éveilla : qu'était-ce que cet inconnu? depuis quand venait-il au tennis? qu'y faisait-il, avec sa maladresse ? Il essaya d'interroger Louise : elle ne le connaissait pas. Alors il recourut à Céline, dans une pause entre deux parties :

— Mademoiselle, pouvez-vous me dire qui est ce nouveau venu?

L'espiègle, qui se baissait pour ramasser une balle, se releva vivement, en lui plantant ses yeux dans les yeux :

— Un jeune homme qui voudrait se marier, monsieur!...

Il eut un tel regard d'angoisse qu'elle regretta sa malice, et tâcha de la corriger :

— Rassurez-vous, c'est papa qui l'a amené, — pour Roberte!...

Mais le mal était fait : au lieu de la joie du revoir et de la chère espérance, les vrilles de la jalousie lui lancinaient le cœur...

Vers la chute du jour, M. Louson survint. Le jeu cessa, on ramassa les balles, on s'habilla dans la cabane; puis le groupe habituel, augmenté de LiA^erogne, se dirigea vers la gare d'Auteuil. Albin et Jeanne-Jeannette, sans s'être concertés, comptaient mettre à profit le trajet le long du viaduc, où l'on peut aisément s'isoler à deux, en accélérant ou ralentissant le pas. Céline, complice adroite, s'empara de Louise, qui aurait sans cela cheminé à côté de sa nièce ; mais elle ne put attirer Liverogne. Celui-ci, tenace, ne lâchait pas sa partenaire, et s'obstinait à l'encadrer avec Albin de l'autre côté. Inexorable, inextinguible, il l'étourdissait de son babil, riant de son indiscrétion comme tout à l'heure de sa m.aladresse, sans s'apercevoir de la froideur de la jeune fille, ni de l'hostilité de leur compagnon qu'assiégeait la tentation de lui sauter à la gorge. Il fallut une nouvelle manœuvre de Céline pour écarter le fâcheux. Par

malheur, on approchait du but, Albin s'était énervé, le temps manquait pour les explications : à peine les amoureux purent-ils échanger quelques paroles, dont aucune n'exprima ce qu'ils sentaient.

— Nous n'avons même pas pu jouer ensemble! fit Albin, rempli d'amertume.

Jeanne répondit mélancoliquement :

— Non, nous n'avons pas pu!

Il la trouva trop résignée et dit, les lèvres amères :

— Vous aviez M. Liverogne...

Un simple regard lui répondit, si franc, si doux, si pur, que toutes ses pensées s'enfuirent. Il murmura :

— Pardon!...

Puis il reprit :

— Il n'y a rien de changé, n'est-ce pas?...

— Qu'est-ce qui pourrait changer? fit-elle avec un beau sourire.

— Mon père a promis de venir en novembre, pour... ce que vous savez... Puis-je avoir un peu d'espoir?...

Déjà troublée, Jeanne- Jeannette acheva de perdre contenance et balbutia :

— Je ne peux pas savoir encore...

— Pourtant, vous m'avez écrit que votre mère...

— Oui, ma mère s'occupe de nous... Mais c'est très lent; il y a tant de difficultés !,.. Je lui dirai que vous êtes de retour, et peut-être que la prochaine fois...

Elle laissa sa phrase en suspens.

— La prochaine fois?... dit Albin... quand?... S'il fait mauvais temps, par exemple?...

Ils s'aperçurent tout à coup que l'insupportable Liverogne s'était arrêté pour les attendre, l'air aimable, la bouche en cœur! Jeanne-Jeannette ne put répondre que par un geste vague : si le temps leur était hostile, comme les raquettes aujourd'hui, ils se re verraient Dieu sait quand, la semaine suivante, ou plus tard !... Le tramway de la Madeleine cornait pour le départ; Louise, debout sur la plate-forme, faisait des gestes inquiets : ils se séparèrent sans adieu, avec le sentiment d'une immense incertitude qui les enveloppait. En serrant la main d'Albin, qui montait avec Liverogne dans le petit tramway de Saint-Sulpice, Céline lui jeta un long regard compatissant, en murmurant tout bas :

— Pauvre monsieur Gressant!...

Il eut l'idée de redescendre, de se confier à cette amie un peu frivole, mais si charitable et si tendre, d'invoquer son aide, de la charger peutêtre de quelque message. Mais déjà la voiture

s'ébranlait au trot régulier de son unique cheval, Liverogne l'étourdissait de questions sur Jeanne- Jeannette, et M. Louson emmenait ses deux filles dont les fines silhouettes encadraient son large dos noir, un peu arrondi.

Il n'était pas content, M. Louson, Liverogne ne s'étant occupé ni de Roberte ni de Céline ; et il mordait rageusement ses moustaches grises, en cherchant à s'expliquer cet échec sans humilier son orgueil paternel. Il n'eut pas besoin de chercher longtemps pour l'imputer à Jeanne- Jeannette. Un moment, il garda pour lui cette mauvaise pensée ; puis il céda à la tentation de se soulager en l'exprimant :

^- Cette petite Pralie est décidément une effrontée coquette! dit-il. Dès qu'un jeune homme surgit, elle s'en empare et ne le lâche plus. L'an dernier, c'était ce pauvre Gressant; cette année, ce sera Liverogne. Du reste, elle perdra ses frais : ces jeunes gens sont de bonnes familles bourgeoises; jamais ils n'accepteraient... les idées de Rémy Verres !

Céline l'écoutait avec un imperceptible sourire gourmand et gouailleur; Roberte semblait prête à l'approuver. Il continua :

— - Vous savez ce que je pense des préjugés bourgeois : le temps en est passé, c'est convenu!

Mais nous n'entendons pas défendre le dévergondage, ah! non!... Et l'histoire de cette Louise, par exemple, est vraiment scandaleuse... Rentrée à la maison après dix jours de... Je ne sais que dire, car ce n'est pas de l'union libre... Comment voulez-vous qu'on appelle cela?...

La voix flûtée de Céline murmura :

— Une passade, papa!...

M. Louson leva les bras au ciel :

— Des mots pareils!... C'est sûrement cette petite Pralie qui vous les apprend!... Encore une qui finira mal, j'en suis sûr!...

Mais Céline lui prit le bras, d'un geste câlin, et tâcha de le rassurer :

- — Sois tranquille, père!... Jeanne-Jeannette est sérieuse, sérieuse, sérieuse!... Oh! beaucoup plus sérieuse que nous!*

— Parle pour toi, je t'en prie! dit sèchement Roberte.

Après avoir observé Liverogne tout l'aprèsmidi, elle jugeait qu'il ferait décidément un mari très sortable. Froissée de l'avoir laissé si évidemment indifférent, elle commençait à soupçonner Jeanne-Jeannette de l'accaparer à tout hasard, comme une poire pour la soif au cas où Gressant abandonnerait la partie; et cette combinaison l'offusquait. Roberte, comme sa sœur lui di-

2ûi LES UNIS

sait, serait un jour une petite femme très adroite, mais qui ne comprendrait jamais rien à l'amour !

Cependant, Jeanne-Jeannette était presque heureuse. Ce premier revoir, certes, ne répondait guère à son attente; mais elle se sentait si sûre d'être aimée, avec tant de ferveur! Cette jalousie même, si peu justifiée, si sincère, quel gage précieux et certain! N'était -elle pas plus éloquente que les plus tendres paroles? Et son cœur s'ouvrait comme un calice, débordant d'une compassion infinie pour la peine qu'elle avait faite sans le vouloir, tout épanoui dans la tendresse. Le nom du bien-aimé voltigeait sur ses lèvres : « Albin, Albin, Albin... » Bientôt, la tentation de le prononcer la saisit avec tant de force, qu'elle n'y put résister; et elle interrompit la mélancolique rêverie de sa jeune tante :

— Dis, comment trouves-tu ce M. Liverogne ? Louise eut un geste d'indifférence :

— Oh! quelconque!

Jeanne-Jeannette battit des paupières, sa voix

trembla légèrement :

— Et M. Gressant?... Tu ne l'avais jamais vu, je crois?

Louise la regarda au fond des yeux, et répon-

dit de sa voix grave, où vibrait la douleur de sa récente expérience :

— Oh! très bien, mais prends garde! Dans notre situation, il ne faut se fier à personne...

Toute la joie de Jeanne- Jeannette s'évanouit.

Il y a des violents qui perdent leur force et leur action en cessant d'efîrayer. Tel Pralie : détendu comme un ressort cassé par la révélation de son état véritable, il n'essaya pas de prolonger la résistance. En cessant de se prendre pour un maître, il tombait au rang d'esclave : sans transition, son despotisme brutal se réduisit au désir craintif de conserver une part de l'enfant qui n'était plus sienne, des biens dont un arrêt de justice risquait de le dépouiller. Seule, sa jalousie restait aussi passionnée ; mais il s'appliquait à la contenir, il la cachait, il la couvait, dans ses longs silences moroses, qu'on n'osait troubler. Jamais Pierrine n'aurait prévu une victoire si peu disputée : même, elle n'y croyait pas assez pour en

LES UiNlS 257

jouir, ayant tremblé trop longtemps devant ce vaincu. Du reste, à peine écarté cet obstacle, elle en voyait surgir d'autres, plus irréductibles peut-être : il fallait parler à Verres, et avec lui, les choses se passeraient autrement qu'avec cet impulsif! Elle ne l'avait jamais craint, dans le sens où elle craignait encore Léonce; mais elle avait une peur extrême de l'affliger ou de lui déplaire. Ce sentiment l'arrêta jusqu'à ce que le retour d'Albin et l'approche de la visite de M. Gressant l'obligeassent à s'expliquer enfin.

On trouvait souvent Verres inoccupé après le repas du soir, qui était toujours d'une extrême frugalité : un potage, un légume, un fruit. C'était l'heure où il laissait volontiers sa pensée errer à l'aventure ou se dissiper en rêverie ; c'était celle aussi qu'il consacrait à Louise, si déprimée depuis son triste retour au foyer. Pour tâcher de la réconforter, il semait devant elle les pensées qui l'avaient aidé lui-même dans ses luttes ou consolé dans ses détresses. Il lui parlait des ressources de l'âme habile à tirer d'elle-même les baumes qui guérissent ses propres blessures, des caprices du destin prompt à restaurer la joie de vivre dans les cœurs que le désespoir a frôlés, de la vitalité des jeunes êtres qui se renouvellent comme ces rosiers dont les tiges coupées repous-

25S LES UiNIS

sent et refleurissent de mois en mois, tant que la tiédeur de l'année permet à la sève de remonter dans le tronc, de la noblesse qu'il y a pour l'homme à dominer sa souffrance et de la force qu'il puise dans sa volonté de la braver. A ces propos d'une généralité un peu brumeuse, il mêlait parfois des. anecdotes de son passé que la fuite du temps avait embellies, et qui montraient, comme de vivantes enluminures, sa sérénité devant la douleur, sa confiance en la vie réparatrice, son joyeux courage, sa tranquille vaillance. La jeune femme l'écoutait en tâchant de sourire, d'un pauvre sourire désabusé qui semblait le muet démenti de cette sagesse où le naturalisme du savant moderne se mêlait au stoïcisme des vieux penseurs : hélas! toutes les vies pouvaient refleurir, — non la sienne; il y a des renouveaux de bonheur pour tous les êtres, — non pour elle; toutes les âmes blessées conservent un peu de foi, — elle pas; si le courage est facile aux forts, où sa faiblesse en puiseraitelle la provision nécessaire à son long avenir? Elle regardait son père de ses yeux tendres, elle se serrait contre lui la main dans la sienne, et elle songeait : « Quand cette chère voix se sera tue, quand ces yeux candides se seront fermés sans avoir aperçu le mal, quand je n'aurai plus

cette poitrine bien-aimée où me réfugier, je resterai seule avec le petit être qu'il me faudra nourrir, élever, soutenir, avec ce petit être dénué qui n'aura que moi dans le vaste univers ! Au lieu d'être protégée, il me faudra protéger; au lieu d'emprunter de la force, il m'en faudra donner : où la prendrai-je?... Comment répandre la chaleur et la lumière, quand on n'a pas eu son rayon?... Cependant, d'autres épelleront jusqu'au bout le livre d'amour dont je n'aurai connu qu'une page souillée. Malheureuses ou blessées, elles pourront du moins compter sur le respect qui entoure les douleurs des épouses délaissées, des tristes veuves; moi, je ne suis ni épouse ni veuve, je suis... » Au terme de ces monologues, le mot cruel de l'oncle Emmanuel revenait lui tirer des larmes de honte : « Je suis une fille-mère... »

Cette soirée d'octobre était douce comme un soir de printemps. Louise et son père respiraient sur le balcon, où Mme Monnetier venaient de leur apporter des chaises, derrière les pots de géranium-lierre dont les dernières fleurs se fanaient. Silencieux, ils rêvaient dans la nuit que piquaient au loin, à des hauteurs inégales, par delà l'espace noir du cimetière, des points lumineux, dont les

uns restaient fixes comme des étoiles, dont les autres couraient çà et là comme des feux follets. Louise pensait à un jeu de son enfance, sur ce même balcon, devant ce même paysage nocturne d'où montait une même clameur confuse et sourde : elle jouait à demander ce que c'était que ces lumières allumées à tous les points de l'horizon. L'une ou l'autre de ses sœurs les lui expliquait : ici, rayonnant, l'Opéra; là, les réverbères espacés des longues avenues droites qui entourent les Livalides; puis, montant en gradins, ceux de la butte Montmartre, ou du Trocadéro éclairé pour quelque fête. Son père, quand elle l'interrogeait aussi, ne savait jamais répondre : depuis vingt ans qu'il laissait ses regards planer sur cette immensité, il ne distinguait ni les collines, ni les églises, ni les palais, ni les théâtres. Paris, étendu à ses pieds, c'était la Ville : une masse presque abstraite, un amoncellement presque idéal de maisons, d'édifices, de monuments qu'il distinguait mal les uns des autres, un obscur enchevêtrement de rues, de squares, de boulevards, de places, d'avenues où il se perdait aussitôt qu'il dépassait les limites de son quartier, et qui, d'en haut, se confondaient à ses yeux comme les vagues de la mer. Il est vrai qu'en revanche, il savait les noms des moindres

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étoiles, de celles mêmes qui ne brillent pas plus que des étincelles ou des vers luisants; mais l'enfant n'y prenait pas plus d'intérêt que luimême à ces scintillements terrestres : ces mondes trop lointains ne l'attiraient que par leurs noms symboliques; tout ce qu'elle souhaitait, c'eût été de savoir s'ils étaient habités par des êtres pareils aux hommes; or, son père, qui mesurait les étapes de leur marche séculaire, savait la place où ils seraient le lendemain et celle qu'ils occupaient la veille, et pouvait dessiner le tracé de leur route, son père ignorait cela comme elle!... A cette heure pensive où justement le ciel semblait vide et muet, Louise découvrait un sens singulier à ces souvenirs : ce pauvre illustre père connaissait une foule de choses qui n'aident pas à vivre, tandis qu'il ignorait celles qui guident nos pas; il marchait comme un voyant par les chemins du ciel, et buttait comme un aveugle aux pierres de nossentiers; souveraine lorsqu'elle se mouvait dans l'espace, sa pensée perdait tout pouvoir dès qu'elle redescendait sur la terre. En réfléchissant aux maux que cette ignorance avait attirés sur elle, la crainte la saisit qu'il s'en aperçût quelque jour. « Ah! se dit-elle, qu'il reste parmi ses étoiles ! que son esprit s'y répande et s'y réjouisse! qu'elles suffisent à ses rêves!

qu'elles lui cachent nos vérités!... » Et doucement, pour l'y ramener, si par hasard il songeait en ce moment aux choses de la terre, elle lui demanda :

— Papa, qu'est-ce que cette étoile qui vient de s'allumer là-bas... juste au-dessus du Trocadéro?

C'était Vénus. Elle brillait presque seule dans le ciel enténébré. Une randonnée de nuages l'emporta bientôt. Puis elle reparut. Louise murmura :

— Comme elle est belle, ce soir!... Oh! comme elle est belle!...

L'arrivée de Pierrine fit diversion : allait-on rester dehors ou rentrer? Pierrme dit :

— Il fait si bon...

Et l'on resta. D'abord, ce fut un bavardage amical, à bâtons rompus : on échangeait des nouvelles les uns des autres. Verres fit l'éloge d'Albrun, qui se mettait sans peine au courant de la librairie, et travaillait avec un zèle admirable.

— Et Charles- Jacques? demanda Pierrine.

Verres dut reconnaître que Rhèmes était un

peu paresseux; il l'en excusa :

— Rien de plus difficile que l'apprentissage du travail, quand on a pris le pli de l'oisiveté. Du moins, il fait ce qu'il peut, il est plein de bon vouloir.

LES UMS 263

Un temps d'arrêt suivit ; sauf Verres, personne n'était convaincu du bon vouloir de Rhèmes. Pierrine dit, dans le silence :

— Écoute, père!... J'aurais quelque chose de grave à te dire.

Aussitôt Louise se leva :

— • Je suis de trop, je pense.

Pierrine la retint : Louise n'était-elle pas, elle aussi, une victime du sytème? et donc, sans doute, une alliée?...

— Non, reste! Tu diras ton avis!

Et elle recommença le récit qu'elle avait déjà fait à Pralie, puis à l'oncle Emmanuel : l'idylle du tennis, la lettre d'Albin, les conditions de M. Gressant. C'étaient souvent les mêmes mots, presque les mêmes phrases; mais elle parlait sans assurance, comme quand on s'adresse à un auditeur mal disposé. Sans la nuit trop dense, elle aurait vu la figure de son père, toujours si bienveillante, changer d'expression, se tendre et devenir sévère, presque dure. Quand elle se tut, il ne répondit pas tout de suite. Il avait les jambes croisées, les mains jointes sur son genou, dans une attitude recueillie qui lui était familière. Son visage se rasséréna peu à peu ; il dit avec son habituelle douceur énergique et tranquille :

— Tu sais, mon enfant^ si je respecte la

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liberté de chacun. Léonce et toi, certes, vous pouvez faire ce que vous croyez le meilleur : je n'aurai garde de vous gêner. Mais ne me demandez pas mon assentiment, c'est plus que je ne puis donner. J'arrive au terme d'une longue carrière : j'en ai consacré une part à défendre la liberté de l'union, qui sera, j'en ai la conviction profonde, une des assises de l'Humanité nouvelle. Gomment changerais-je d'avis, sur une question pareille, en raison d'un fait personnel? Louise saisit la main de sa sœur, qui se trouvait assise entre son père et elle, et la serra pour l'encourager. Une bouffée de musique apporta, de très 'loin peut-être, des notes disjointes. Pierrine, avec un léger frémissement, répondit :

— Ce n'est pas cela, père! Il ne s'agit pas d'une décision solennelle, d'une sorte de manifeste qui s'adresserait à tout le monde. Non, non! Il s'agit d'un cas particulier, d'une concession, si tu veux..., d'une concession sur le principe. Tu la ferais sans bruit, pour assurer le bonheur d'une de tes petites-filles. Voilà tout!...

Verres secoua doucement sa tête obstinée :

— On ne peut pas faire de concession sur les principes, dit-il. Nous moins que d'autres, puisque nous sommes des combattants, et à certains égards des chefs. Songez à la campagne que

nous avons menée! Et bien d'accord, n'est-ce pas? puisque dès que vous avez pu réfléchir par vous-mêmes, toi et tes sœurs, je vous ai exposé les données du problème, et que vous l'avez résolu en pleine liberté, selon votre raison et votre conscience. Le mariage régulier d'une de mes petites-filles, sanctionné/ par mon aveu ou seulement par ma présence, ce serait le démenti de toute ma conduite : je ne puis me l'infliger à moi-même !

Il réprimait de son mieux l'émotion qui l'avait saisi dès les premières paroles de Pierrine ; pourtant, sa voix s'échauffa quand il poursuivit :

— Suppose que la fille ou la petite-fille d'un des piliers de l'ordre établi veuille s'unir selon nos principes : crois-tu qu'il lui viendrait à l'esprit de demander l'autorisation de son père? Non, n'est-ce pas? Elle saurait trop bien à l'avance la réponse qui l'attendrait! Devant le fait accompli, le père pardonnerait par faiblesse, amour ou bonté : les pères pardonnent toujours. Mais son autorisation ou son approbation, — comment voudrais-tu qu'il les accordât?

Un silence suivit cette déclaration. Les lèvres de Verres s'agitèrent comme s'il en répétait mentalement les termes, en les pesant. I . conclut :

— Vous êtes libres, je vous le répète; mais

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l'exercice de votre liberté serait pour mes vieux jours quelque chose de plus qu'un grand chagrin.

Nul reproche n'eût ému Pierrine autant que cette fermeté qui voilait à peine une douleur si sincère. Elle ne répondit pas tout de suite : quelques paroles, — elle en était certaine, — dessilleraient les yeux de cet aveugle. Qu'elle racontât sa vie, ou ce qu'elle savait de celle de Josèphe, et l'utopie s'écroulerait. Mais quelle chute pour le croyant! quelle stupeur devant ces ruines ! Et le courage lui manquait.

— Tu sais si nous t'aimons, père, dit-elle enfin, tu sais s'il nous en coûterait de t'affliger!... Tu connais le cœur de Jeanne- Jeannette : blâmée par toi, qu'elle vénère comme un Dieu, crois-tu qu'elle pourrait jamais être heureuse?... C'est pourquoi je voudrais tant obtenir une meilleure réponse!... Écoute! N'as-tu jamais pensé que ce qui convient à certains ne saurait convenir à tous?... Jeanne, vois-tu, a un immense besoin d'ordre, de régularité... Elle est une bourgeoise, — rien de plus ! — une bonne petite bourgeoise toute simple... Est-ce son caractère ou son éducation qui l'a faite ainsi? Je ne sais pas... Je crois pourtant que c'est là sa vraie nature : elle est née fourmi, comme d'autres naissent cigales... N'en faut-il tenir aucun compte?... Faut-

il l'obliger à régler sa vie sur des idées et des opinions qu'elle ne partage pas?... Mais alors, où est la liberté?... Et puis, il n'y a pas seulement cela, il y a aussi les circonstances : ce jeune homme à qui je la donnerais avec tant de confiance, ce sentiment si beau, si pur qu'elle a inspiré, — et qu'elle partage, père ! Car, je le vois, son cœur est pris tout entier... Faut -il donc l'empêcher d'être heureuse à sa guise, selon l'idée qu'elle a du bonheur?... Faut -il l'opprimer?... Ne serait-ce pas du fanatisme à rebours?...

Verres avait gardé jusqu'alors la même attitude immobile, presque hiératique, écoutant de toute son attention, sans que son expression changeât; il se déplaça légèrement, remua son buste, inclina la tête et la releva; et il se mit à parler, lentement d'abord, puis avec plus de certitude et d'élan :

— Les bonnes raisons abondent : il y en a toujours. Le diable n'est -il pas logicien?... Mais, Pierrine, t'es-tu demandé ce que signifient les conditions imposées ou proposées par M. Gressant ?

— Elles m'ont paru très simples, père.

— Moi, il me semble que, derrière leur sens propre, elles en ont un autre qui m'inquiéterait pour l'avenir de Jeanne...

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Pierrine, surprise, chercha un instant sans trouver :

— Je ne le vois pas, dit-elle.

— Le voici : ta fille et son fils appartiennent à deux mondes différents, si irréductibles, qu'ils sont destinés à se heurter plutôt qu'à s'unir. M. Gressant, gentilhomme sans titre, descend d'une lignée presque féodale de propriétaires terriens : il a hérité ses principes de ses ancêtres, comme ses biens, comme sa maison. Il a une foi religieuse qui n'est pas la foi catholique, c'est vrai, mais qui peut être aussi oppressive, quand elle renonce au libre exam^en, son principe et sa raison d'être. Or, il y a renoncé, puisque, comme tant d'autres, il s'est soumis aux absolus de la morale chrétienne, et accepte sans les remettre en question les décrets de la morale sociale. Tout cela est respectable, je ne le nie pas, et forme un hloc, puisque ce mot s'applique à toutes les doctrines homogènes... Mais quoi! serais-je moins convaincu que lui? ou moins fervent? ou devrais-je admettre que mes opinions, parce qu'elles datent de moi, sont moins respectables que les siennes, parce qu'elles viennent de ses pères?... Non, non, j'y tiens d'autant plus que je les ai passées au crible de ma raison et de mon expérience. J'y tiens par tout ce

que j'ai de vigueur intellectuelle et de force morale ! J'y tiens comme le paysan à son champ, comme le marin à sa barque, comme le prêtre à son crucifix!... Et tu veux que je les abandonne, pour répondre à cet homme à peu près en ces termes : « Vous êtes un adversaire, peut-être un ennemi; vos ancêtres, s'ils revenaient, me condamneraient pour ma liberté d'esprit; ils condamneraient mes enfants et petits-enfants au nom de toutes les lois qu'ils avaient forgées, dont nous avons eu tant de peine à briser le carcan. Vous-même, si vous le pouviez, vous rétabliriez pour nous les peines infamantes dont on frappait jadis ceux qui ne s'unissaient que dans l'amour, comme si l'amour, source de vie et de joie, était en soi-même quelque chose de coupable et de honteux. Eh bien! oublions ces luttes passées, ces persécutions où nous avons été, vous les bourreaux, nous les victimes : autorisez seulement votre fils à épouser ma petite-fille, selon vos rites, non selon les miens, et je proclame à la face du monde, de toute la force qui me reste, que vous êtes dans la vérité, moi dans l'erreur!... » Non, mon enfant, c'est trop attendre de moi!

Les ondes de sa voix, qui avaient monté peu à peu, s'en allaient à travers l'espace; sa pensée, ainsi que sa voix, tombait sur la ville allongée à

ses pieds; comme pour lui répondre, une sourde clameur s'élevait de cette étendue, un bourdonnement de ruche sonore, dont le labeur ne s'arrête jamais. Il se tut un instant, sans que Pierrine essayât de lui répondre; et il reprit, d'un ton plus apaisé :

— Si donc, M. Gressant vient me demander l'entretien que tu m'annonces, je lui dirai à peu près ceci : « Je n'entends vous imposer aucune condition, mais je n'en puis accepter moi-même. Discuter, à quoi bon? Il y a trop de choses entre nous : trop de temps, trop d'injustices, trop de cruautés!... Mes enfants sont libres : je n'exercerai nulle pression sur eux. Toutefois, ils ne peuvent vous suivre qu'en s'éloignant de moi; c'est sur mes conseils sans doute, mais librement, qu'ils ont choisi leur voie; l'ayant suivie jusqu'au point où nous sommes, j'estime qu'ils se doivent à eux-mêmes d'y persévérer. )> Voilà tout ce que je pourrai lui dire.

A l'entendre parler ainsi, un immense découragement envahissait Pierrine : que pouvaient ses raisons contre cette raison qui s'en allait de déduction en déduction, comme un marcheur s'en va d'étape enétape,jusqu'auterme fixé àsacourse?... Elle essaya pourtant de se débattre encore :

— Mais, père, que répondra M. Gressant?...

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Nous-mêmes, comment veux-tu que nous acceptions la situation qui nous serait ainsi faite?... Tu n'es pas un homme ordinaire : nous te regardons comme un guide sûr, nous te vénérons, nous t'admirons, l'idée d'entrer en conflit avec toi nous serait intolérable.... Jeanne-Jeannette aimera mieux souffrir!

La main de Verres se leva lentement, pour retomber sur ses genoux. Il resta pensif un moment, les yeux au ciel où de nouvelles étoiles s'allumaient de place en place, écoutant peutêtre la secrète harmonie de la ville pleine de murmures et de l'infini silencieux; il dit :

— De tels conflits sont fréquents et féconds en douleur : il n'est pas en mon pouvoir de vous les épargner, puisqu'ils tiennent aux conditions mêmes de la vie sociale. J'ai tâché de vous armer pour les affronter : que pouvais-je de plus?... Quant à moi, je ne puis changer : aujourd'hui comme hier, dans l'ordre intellectuel, je crois raisonner juste ; et dans l'ordre de l'expérience, aucun fait ne s'est produit autour de moi qui puisse ébranler mes convictions.

A son tour, Pierrine serra la main de Louise, qu'elle sentit fiévreuse et toute moite, et qui répondit faiblement à sa pression. La même tentation que tout à l'heure l'assaillit avec plus de

force : des paroles irrévocables tremblèrent sur ses lèvres, elle réussit à les refouler encore :

— Vraiment, père? demanda-t-elle en détachant ses mots... Vraiment?... Tu n'as rien vu qui puisse t 'inspirer quelques doutes?...

Verres secoua la tête avec confiance :

— Non, rien...

Au moment où ces deux mots tombèrent dans la nuit, il régnait un de ces silences soudains comme il s'en creuse parfois dans le brouhaha de Paris, un de ces silences passagers qui vous donnent pour trois secondes l'idée que la vie est arrêtée, ou pourrait cesser : c'est pourquoi Verres entendit le bruit imperceptible des larmes que Louise se mit à verser.

— Tu penses peut-être à cette chérie? repritil. Oui, son malheur est le chagrin de ma vieillesse... A première vue, en effet, on croirait qu'il tient à notre système par quelque fragile lien. Mais regardes-y de plus près, Pierrine, et raisonne! La pauvre enfant s'est trompée dans son choix : nous avons partagé son erreur, ou nous avons été trompés comme elle. Qu'y a-t-il là qui ne se fût produit dans la plus stricte légalité? Cet homme eût-il été meilleur pour avoir pris devant le maire des engagements solennels? Et voici,. Louise a du moins recouvré spontanément

sa liberté : les humiliations de la procédure n'ont pas aggravé sa douleur. Elle se rattachera donc plus aisément à la vie ; il y aura du bonheur et du soleil pour elle, comme il y en a pour tous ceux qui cherchent la justice en pensant au bien de tous plutôt qu'à des joies personnelles...

Il attira sa fille contre lui, très tendrement, en lui caressant les cheveux, ces fins cheveux d'un blond charmant qui ne l'avaient pas fait aimer; et Louise sanglota plus fort. Elle pressentait à peine les vérités que comprenait déjà l'esprit plus mûri de Pierrine : jamais elle n'aurait trouvé de mots pour exprimer ce qui se passait en elle, mais sa douleur s'aggravait de l'aveuglement paternel; ses sanglots se mêlèrent un instant au bourdonnement de Paris, qui montait de nouveau de l'espace autour d'eux; puis ils s'apaisèrent, et leur léger murmure cessa de se mêler à la clameur lointaine.

— Pauvre petite! reprit Verres, c'est donc toi qui as tiré le mauvais lot!... Une sur quatre, serait-ce la moyenne du malheur?... Mais Pierrine est heureuse, Hortense est heureuse, Josèphe aussi.... Quand je ne serai plus là pour t'aimer, chacune d'elles te donnera une part de son bonheur... Vois, Pierrine, vous êtes trois ménages unis où règne la concorde, avec des

27i LES UNIS

enfants bien venus et prospères. On vous honore. Vos affaires réussissent. Si cruel qu'il soit, le malheur de cette enfant ne parle pas plus haut que vos trois bonheurs réunis.

...Ouvrirait-il jamais les yeux? Ah! quel réveil, s'il sortait un jour de ce sommeil peuplé de rêves!...

— 0 père, père ! gémit Louise.

Elle n'expliqua pas ce cri où elle mit toute son obscure détresse de femme abandonnée, qui sent frémir dans ses entrailles l'angoisse des obscurs lendemains. Pierrine la devina, et frissonna d'impuissante pitié. Verres dit encore :

— Puisque M. Gressant doit venir, attendons ! Qui sait si nous ne le convaincrons pas? Il ne faut jamais désespérer des gens sincères...

Les événements allaient bientôt parler le langage même que la piété de Pierrine épargnait à son père.

Sans conviction, Albrun avait fini par accepter l'idée du Panthéon féminin^ en spécifiant que la collection resterait limitée à dix volumes, signés de noms connus. Et certes, le choix abondait dans la légion des femmes de lettres, qu'on s'adressât aux excentriques qui jonglent avec les secrets de leurs alcôves, ou aux laborieuses dont une renommée plus digne couronne l'effort efficace. Denys aurait préféré celles-ci; il en indiqua plusieurs dont les noms assureraient au Panthéon un succès durable. Charles-Jacques promit de faire les démarches nécessaires. Il n'obtint que

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de vagues promesses, et n'en apporta pas moins quelques jours plus tard, en même temps qu'un long roman signé d'un nom de seconde marque, les Dix ans d'amour de Jehanne d'Arboë. C'était un beau manuscrit, où se mélangeaient des encres de toutes les couleurs, assorties aux nuances de la pensée ou de la passion; des faveurs bleues en reliaient les feuilles de papier à la forme; familière avec tous les arts, l'auteur avait décoré les marges de fantaisistes enluminures; l'écriture était belle, ordonnée, régulière, fortement accentuée; le papier exhalait un parfum savant que le bon Denys eût été incapable d'identifier. Il le huma pourtant, en curieux qui se sert de tous ses sens pour se renseigner; les petits mouvements de ses narines donnèrent a son honnête figure une expression de gourmandise et de méfiance, telle que la pourrait prendre le visage d'un enfant à qui l'on offre un bonbon suspect.

— Ah! c'est le livre de cette dame, dit-il. Déjà!...

Il le soupesa dans sa main, et ajouta :

— C'est long!

— C'est très remarquable, affirma Charles- Jacques. J'en réponds!

Denys gardait son air dubitatif; comme il tournait les pages, certaines expressions, trans-

crites en rouge ou saupoudrées d'or, lui sautèrent aux yeux : Les trilles de nos vertèbres frémissantes... Les cœurs sp as modiques... La fureur blême des étreintes...

— Jehanne d'Arboë, objecta-t-il, c'est un nom qui n'a cours que dans la galanterie : Romain nous l'a dit. Pourquoi ces filles ont-elles la rage d'écrire ?

Charles- Jacques rit jaune, et dit :

— Ce ne sont pas leurs éditeurs qui s'en plaignent.

— Peuh! fit Denys, il faudrait voir!

Et il conclut, comme à regret :

— Enfin, je lirai cela pour vous faire plaisir!

Sa méfiance, son air fermé, son dédain irritèrent l'humeur de Charles-Jacques, qui répliqua d'un ton cassant :

— Permettez! c'est moi seul que regarde la question littéraire. Vous n'avez donc nul besoin de lire ce manuscrit : acceptez-vous de le faire imprimer?

Jusqu'alors, Denys avait traité la chose avec une certaine légèreté; et tout en causant, il remuait dis.raitement les papiers posés sur la table. Il se redressa pour répondre :

— Ma responsabilité est engagée comme la

vôtre : j'examinerai ce livre.

— Eh Lien, faites vite! J'ai promis une prompte réponse à Mme d'Arboë.

Sur ces mots, Charles-Jacques fourra dans sa serviette . un paquet de lettres qu'il n'avait pas ouvertes, et partit comme s'il était fort pressé.

En déjeunant chez son traiteur habituel, Denys rumina cet entretien où il s'inquiéta de reconnaître le germe d'un conflit : son associé était irritable, autoritaire, impulsif; avec lui, un désaccord pouvait aisément dégénérer en querelle ; tout était à craindre des soubresauts de sa volonté. Verres étant venu vers quatre heures à la librairie, il voulut le retenir pour le consulter. Mais le vieil utopiste ne jugeait des gens et des choses que par rapport à ses théories. Il souhaitait que toutes les carrières fussent ouvertes aux femmes, tout en ignorant leurs récents succès dans les lettres : seuls, les livres d'Ellen Keylui étaient familiers, et il les admirait sans réserve. Il eût été plutôt favorable à l'idée du Panthéon; toutefois il se demandait si le fait de mettre à part les ouvrages féminins ne porterait pas atteinte au principe de l'égalité des sexes? Au surplus, il ne savait rien de Jehanne d'Arboë, dont il entendait pour la première fois le nom, qui lui déplut par sa consonance prétentieuse :

— Prenez l'avis d'Hortense, conclut -il; elle sera meilleur juge que moi.

Le conseil était superflu : Denys consultait son unie en toutes choses. Il emporta donc le manuscrit pour le lire avec elle le soir même. Il rentra fort tard, ayant prolongé son travail après le départ de ses employés. Les cris du petit Barthélémy, qui souffrait des dents, troublèrent le dîner : il fallut calmer l'enfant, le bercer, lui chanter des ritournelles. On ne fut tranquille que vers dix heures, et Denys était fatigué de sa longue journée.

— N'importe! dit-il, demain il y aurait autre chose. Je ne veux pas que cette affaire traîne. Au surplus, nous verrons bien vite ce que cela peut valoir.

Les deux unis se mirent à lire ensemble, sous la suspension de la salle à manger, où ils aimaient à veiller. Parfois, l'un ou l'autre soulignait de l'ongle une phrase contournée ou bizarre, ou la détaillait à haute voix et demandait : « Qu'est-ce que cela signifie, sais-tu? — Ma foi, non! mais il me semble que cela ne veut rien dire, » Les premières pages racontaient des souvenirs d'enfance : c'était insignifiant et maniéré, avec de petits tableautins simplifiés, en couleurs crues, des portraits d'une espièglerie assez drôle, des

réflexions alambiquées. Tout cela rapide, furtif, d'un certain agrément. Mais, très vite, on entrait au cœur du sujet. Ce fut alors la révélation soudaine d'un monde fermé aux gens paisibles qui voient à peine, de loin, s'en projeter les ombres falotes à la fausse lueur des journaux, des romans, du théâtre ou du Palais. Ils ne comprenaient pas tout, l'auteur multipliant les allusions à des « histoires « qui avaient couru Paris, mais qu'ils ignoraient. Pourtant, ils reconnurent par ci par-là des noms à peine déguisés, dont plusieurs compromis avec éclat dans les scandales des derniers lustres : ceux d'un ancien ministre, bouc expiatoire dans l'affaire des mines de Madagascar, d'un peintre qu'enveloppait une légende de pratiques occultes et de mœurs suspectes, d'un sculpteur dont l'indiscrétion célèbre attirait des modèles empressés à exposer leurs formes, d'un duelliste, membre accoutumé des jurys d'honneur, qui plastronnait avec tant d'audace sur son passé que nul n'en osait parler à voix haute. Des mondains dont la gloire restait confinée dans les cercles ou les grands bars, des femmes cotées comme des pouliches dont elles prenaient les surnoms, des parvenus vaniteux et grotesques, des rastaquouères affublés de grades et de titres, complé-

taient une galerie dont les hontes, les travers, les passions et les vices étaient pris sur le vif avec une espèce de talent précieux, gavroche, inculte et raffiné. Les phrases dévertébrées, aux membres amputés, tordus ou convulsés, tantôt allongées en d'inextricables enchevêtrements d'incidentes, tantôt raccourcies et comme tailladées à brusques coups de plume, exhalaient un relent d'eau de toilette et de pâtes de beauté, et se bousculaient entre elles avec des allures de culsde-jatte en dispute. En somme, c'était banal et prétentieux, misérable et frelaté, clinquant, malpropre, pailleté. Denys, la tête dans ses mains, s'écriait de temps en temps :

— Mais qui, qui cela peut -il intéresser?... Hortense, la première, pressentit la vérité.

— Cette femme tient Charles-Jacques, c'est certain! murmura-t-elle.

Denys se récria :

— Serait-ce possible?...

Craignant de soupçonner à tort, il chercha des explications plus favorables :

— Tu sais à quel point ce pauvre Rhèmes est snob!... Son idée fixe, c'est que nous devenions une librairie à la mode, une maison bien parisienne : peut-être se figure-t-il sincèrement que des livres pareils mèneraient à ce but.

En parlant ainsi, il se rappelait l'insistance de son associé; et comme Hortense semblait surprise de ce doute où il se cantonnait, il convint :

— J'aurais dû en avoir l'idée!

Ils reprirent leur lecture : les mêmes anecdotes recommençaient dans le même style, avec de nouveaux personnages si pareils aux précédents, qu'on les eût dits tous calqués sur un même type, presque identiques, comme leurs habits, leurs cravates, leurs boissons, leur argot. Mais ils n'avaient plus envie de rire, ni de la langue ridicule, ni des histoires saugrenues, sentant bien que si Charles-Jacques défendait un tel livre, ce ne pouvait être que sous l'emprise de l'auteur ; et une crainte sourde leur venait de ces pages perfides.

— Pauvre Josèphe! fit Hortense, que la richesse lui coûte cher!

Denys ne la contredit pas : il se rappelait certains propos de Rhèmes, certaines réticences de Josèphe, commençait à pressentir le lien qui rattachait la formation de leur* société à cette inquiétante aventure, et le péril qui planait sur eux.

— En tout cas, reprit-elle, ce livre ne peut paraître chez nous!

— Sois tranquille! s'écria Denys. Je ne le publierai jamais, quoi qu'il en coûte!...

Et ils refirent le paquet, avec les mêmes plis, dans un même sentiment de méfiance et de peur, sûrs tous deux que des surprises en sortiraient...

L'orage éclata dès le lendemain. Charles- Jacques vint à la librairie un peu plus tôt que d'habitude, avec sa serviette en peau de truie, à serrure d'argent, sa boutonnière fleurie, son air affairé. Le manuscrit, empaqueté comme la veille, l'attendait sur son bureau. Denys le lui montra du geste, et dit :

— Nous ne pouvons publier ce livre, c'est impossible.

Bien qu'il se fût promis de garder son sangfroid, il avait pris, malgré lui, un ton cassant, presque agressif. Rhèmes changea de visage, posa la main sur le manuscrit comme pour le défendre, et répondit :

— Vous figurez-vous que je n'aie rien à dire ici?

— Vous avez votre part dans la direction, je le sais; mais, pas plus que moi, vous n'êtes maître absolu : d'autres intérêts que les nôtres sont engagés ; il nous est interdit de les compromettre.

Rhèmes, debout, riposta :

— Je m'occupe de les assurer.

— Pour les assurer, nous devons, avant tout,

rester une maison honorable. Nous ne pouvons éditer n'importe quoi, — n'importe qui.

— Nous devons être de notre temps, nous mettre au pas, chercher le succès où il se trouve.

— Quel succès cherchez-vous donc, si vous comptez pour l'attirer sur de telles œuvres, sur de tels noms?... Voyons, Rhèmes, s'agit-il de faire autour de notre firme un bruit de mauvais aloi, ou de restaurer une honnête maison et d'en faire quelque chose de solide et de sain?

Rhèmes ricana :

— Solide?... Sain?... Est-ce qu'il y a encore quelque chose de sain? est-ce qu'on fonde quelque chose de solide, aujourd'hui?... On ne construit plus qu'en stuc et qu'en papier mâché!... Nos architectes ne connaissent que le faux marbre et le faux bois, nos peintres usent de couleurs qui ne durent pas dix ans; quant aux livres que nous publions, autant en emporte le vent!...

— Si vous croyez cela, — pourquoi faitesvous de la librairie?

— Parce que cela me plaît.

, — Pour faire ce qu'il vous plaît, il faudrait que vous fussiez seul en cause.

— Je suis ici chez moi : n'ai-je pas fourni la moitié du fonds social?

— L'autre moitié compte aussi : je la représente. La maison n'est pas là pour aider à vos plaisirs : elle est un bien commun, l'avenir de nos enfants...

Charles-Jacques saisit le mot comme au vol, en raillant :

— Nos enfants?... Mais ils ne sont pas à nous» mon cher, ils sont à nos femmes, — je veux dire à nos unies...

— Les miens sont à moi !

— Auriez-vous triché pour les reconnaître clandestinement?...

— Vous le dites : je les ai reconnus...

— Je m'en doutais : cela vous ressemble... Quelle comédie, si Verres le savait! Il vous maudirait comme les pères classiques maudissent les amants de leurs filles!... Ah! Love lace à rebours que vous êtes... Don Juan de la régularité!... Moi, j'ai suivi la consigne point à point : aussi suis-je libre comme l'air, vis-à-vis de ce mondelà!... Pas le plus petit lien légal! Pas la moindre attache avec l'état civil! Verres est le père de ma maîtresse, ni plus ni moins.

— Rhèmes!...

— Vous et moi, nous sommes des associés, non des beaux-frères. Depuis quelques semaines, nous avons par hasard des intérêts communs.

286 LES TNIS

Encore est-ce bien sûr? Je me le demande, en voyant combien nos idées diffèrent!... Vous pensez à des lendemains dont je n'ai cure; vous voulez fonder je ne sais quoi pour je ne sais qui. Qu'est-ce qu'un modèle d'époux et de père comme vous est venu faire dans ce monde d'anarchistes, où les filles seules ont du bon? Moi, j'y ai trouvé quelque plaisir; je l'ai pris, c'est parfait. Je commence à m'en fatiguer!

Charles-Jacques parlait avec une agitation singulière : tiraillée par ses tics, sa figure devenait affreuse, comme si elle reflétait les ravages d'une âme démontée; et ce flux de paroles, que saccadait sa voix, trahissait à demi quelque décision déjà prise, qu'il cachait encore.

— Ce que je retiens de tout cela, fit Denys après une pause, c'est que l'auteur de ce livre vous touche de près.

— J'admire votre clairvoyance.

— Moi, votre cynisme.

Charles-Jacques corrigea :

— Ma franchise!

— Tranchons! S'il en est ainsi, je céderai moins que jamais. Ce n'est plus seulement la bonne renommée de la maison que je défends contre vous, c'est la dignité de la famille...

LES UMS 287

Au mot de famille, Charles-Jacques éclata :

— Laissez-moi donc tranquille, avec votre famille!... Où diable avez-vous vu que nous soyons une « famille » ? Nous sommes un pullulement d'individus, une basse-cour, une nichée, une garenne! Il n'y a rien qui nous retienne ensemble. Nous avons rencontré des jeunes filles aimables, qui furent jolies. Elles nous ont plu. Leur père naturel tenait absolument à les livrer sans garantie. C'était sa religion, à ce bonhomme. Eh bien, nous avons communié, — voilà tout !

Denys, indigné, se leva à son tour :

— Comment, voilà tout... Vous oubliez que des enfants sont nés!

— Dame ! ainsi le veut la nature.

— Leur présence suffit à sanctionner nos unions.

— Il y a pas de sanction sans lien légal.

— Nous sommes responsables de leur existence. Nous leur devons...

— Leur entretien? j'y pourvoirai.

— Ce n'est pas assez. Nous sommes engagés envers leurs mères.

— On n'est jamais engagé avec les femmes!

— C'est un système : ce n'est pas le mien.

— Souffrez que je m'en accommode.

— J'ai le droit de juger... Et puis, il y a Verres, ce grand honnête homme! Nous avons fréquenté sa maison, écouté ses leçons : nous sommes ses disciples.

— Je fais mes réserves.

— Il est trop tard. En nous prêtant à la cérémonie qu'il a instituée...

— ...Nous avons flatté sa douce manie.

— Non! Nous avons assumé le devoir de lutter pour ses pensées, d'en montrer par nos actes la grandeur et la pureté. Nous en avons pris l'engagement solennel...

La voix ironique de Rhèmes lança :

— Vous avez vu comment Gagnery l'a tenu.

— Prendrez-vous modèle sur ce misérable?... Pour moi, je tiens toujours ce que j'ai promis.

— Gomment donc? Mais vous-même, vous avez triché !

Denys resta un instant démonté, jusqu'à ce qu'il eût compris l'allusion :

— Parce que j'ai reconnu mes enfants?

s'écria-t-il. Oh! c'est pour des raisons pratiques qui ne touchent pas au principe!... Sommesnous donc hors de la nature parce que nous vivons en dehors de la loi?... Mais ce n'est pas la loi, c'est la nature même qui nous ordonne d'être fidèles à nos femmes, dévoués à nos en-

fants!... Nous sommes des pères : ces petits êtres sont issus de nous...

Rhèmes interrompit, gouailleur :

— On n'est jamais sûr!

Denys le foudroya d'un regard qui le fit presque rougir :

— Taisez-vous!... Nos femmes ne sont pas des épouses, mais vous savez bien qu'elles ne sont pas des filles!... Vous savez ce qu'elles valent et ce que nous leur devons. Elles nous ont donné leur jeunesse, leur beauté, tout ce qui fait la douceur et la dignité de la vie. Elles sont bonnes, dévouées, fidèles. Ce sont de vraie femmes, au meilleur sens du mot, d'admirable compagnes, des mères parfaites. N'est-ce pas tout cela qui rend nos unions sacrées? Les formules, les signatures, la cérémonie, les engagements solennels, que c'est peu de chose! La commune volonté de deux êtres joignant leurs corps et leurs âmes, voilà ce qui fait l'union : quand les enfants sont venus, la sanction est complète, l'union scellée indissolublement.

Il avait parlé avec une émotion croissante, comme s'il défendait, en même temps que les idées de Verres, une conviction chère et passionnée.

— Ce n'est pas très nouveau, ce que vous

dites là, répliqua Rhèmes en baissant le ton. J'ai déjà entendu quelquefois ces propos, et d'autres pareils, autour de Verres... Mais moi, j'ai besoin du lien légal pour me croii^e marié! La cérémonie de Verres ne m'a jamais impressionné autrement que celle du Bourgeois gentilhomme. Quant à ses idées, elles sont si ridicules, que... Au surplus, ne les discutons pas! Je ne vois aucun lien entre cette question philosophique et la petite affaire littéraire qui nous divise.

■ — Il existe pourtant, dit Albrun; je vous le montrerai. L'occasion s'est offerte d'entreprendre une œuvre commune : aussitôt, tous les membres de la garenne que nous sommes se sont empressés d'y apporter leur concours...

— Pas tous : il y en a qui se sont défilés.

-- Vous-même, en tout cas, n'avez-vous pas donné l'exemple, et largement?

— J'avais mes raisons pour cela!

— Les autres les ignorent. Cependant, ils sont accourus à l'appel... Leurs parts sont moindres?... N'oubliez pas que les sommes qu'ils ont fournies représentent, pour eux, davantage, parce qu'ils n'ont pas votre fortune... Allez! leur participation a témoigné d'un bel esprit de

solidarité!... Je pense au docteur, avec qui nous n'avons pas le moindre lien de parenté légale, et qui s'est montré si généreux... Vous êtes le grand capitaliste de l'affaire, c'est entendu! Mais vous n'y courez aucun risque : une catastrophe ne compromettrait pas votre bien-être; la bonne marche de la maison n'y ajouterait pas beaucoup. C'est pour cela, sans doute, que vous parlez avec une telle légèreté. Voyez comme il en est autrement pour vos associés! Pour moi, c'est le pain quotidien de mon ménage, c'est l'avenir de mes enfants qui est en jeu, puisque j'ai quitté mon emploi et versé le peu que j'ai dans l'entreprise. De même pour cette pauvre Louise, puisque son père et son oncle nous ont confié le petit capital qu'ils comptaient lui laisser. Et pour ces deux vieillards, c'est une sorte d'assurance prise pour leurs vieux jours. Ne sentez-vous pas que la maison n'est pas à nous, qu'elle est un bien commun dont on nous a remis l'administration, qui doit nous être d'autant plus sacré que nous savons combien d'existences en dépendent?

Que pouvaient ces arguments de brave homme contre un égoïste, esclave de ses caprices? Charles- Jacques répliqua froidement :

— Raison de plus pour la renouveler!

Le doigt accusateur de Denys se leva contre le manuscrit :

— Vous savez que ce mauvais livre ne pourrait que la discréditer.

— Si je savais cela, je l'aurais refusé.

— Vous n'êtes pas impartial : voulez-vous que nous le fassions juger par un tiers?

— Non. J'ai des raisons personnelles pour le publier; donc il paraîtra!

— Je vous répète que je n'y consentirai jamais!

— Il le faudra pourtant : j'ai reçu le livre, ma parole est engagée.

— Si même il était bon, je tiendrais à honneur de l'écarter après ce que vous m'avez fait entendre. A plus forte raison puisqu'il est détestable!

— Gela ne vous regarde pas. Suis-je ou non directeur littéraire de la maison?

— Vous n'avez pas pour cela le droit de la compromettre.

Ils étaient debout, tendant leurs bustes l'un contre l'autre, par-dessus les tables qui les séparaient. Un commis, ayant heurté sans qu'ils l'entendissent, entr'ouvrit la porte, les vit ainsi, rouges, excités, prêts à la violence, et se hâta de disparaître.

— Je vous forcerai de respecter notre contrat ! cria Charles-Jacques.

— Par arrêt de justice?

— S'il le faut!

— Essayez! Assignez-moi! Plaidez cette mauvaise cause! Soutenez que Mme d'Arboë a du talent et que vous la défendez par amour des lettres! Je vous attends!

Les éclats de leurs voix remplissaient la pièce.

— Je trouverai d'autres moyens! affirma Rhèmes.

— Lesquels?

— Je tuerai la maison... J'exigerai sa liquidation...

Albrun pâlit : son associé était en mesure d'exécuter cette menace. Il se contint, et dit d'un ton soudain plus mesuré :

— Croyez-moi, Rhèmes, ne vous obstinez pas! Vous demandez une chose impossible : vous le comprendrez quand vous serez de sangfroid. Nous ne pouvons pas recevoir ce manuscrit... Nous ne pouvons pas!... S'il vous est trop pénible de le refuser, laissez-m'en le soin : j'y mettrai de la politesse...

Rhèmes, d'un geste violent, prit sous son bras l'objet du litige :

— Non, je l'emporte, conclut-il. Je veux que

vous me le redemandiez. Vous avez quarantehuit heures pour en prendre votre parti!

Et il sortit, en bousculant le commis qui stationnait derrière la porte.

Jeanne- Jeannette à Monsieur Gressant,

« Monsieur,

« Vous serez peut-être surpris de la liberté que je prends de vous écrire. C'est que je n'ai pas le courage de dire moi-même à M. Albin ce qu'il doit savoir, parce que je sens que c'est la fm du rêve que nous avions fait ensemble ; et je pense qu'il souffrira moins de ces tristes choses si c'est par vous qu'il les apprend. Comme vous le verrez, rien de ce qui est arrivé n'est de ma faute; pourtant cela retombe aussi sur moi; et je vois bien qu'il n'en pourrait être autrement.

« Dans la lettre que M. Albin m'a écrite au

mois d'août dernier, il m'expliquait que la bonne réputation de notre famille vous avait rendu plus favorable à nos projets, quoique vous soyez l'adversaire des idées dô mon cher grand-père sur l'union libre. J'avais d'abord à peine remarqué ce passage; mais en le relisant, je m'étais mise à me tourmenter, à cause de ma tante Louise qui venait justement d'être abandonnée après quelques jours d'union. Vous comprenez, monsieur, je pensais que si vous saviez cela, vous auriez peut-être une autre opinion, à cause toujours de cette différence d'idées qu'il y a entre vous et mon grand-père. C'est pourquoi j'en ai parlé dans ma réponse à M. Albin, pour que vous n'ignoriez rien! Malgré cela, M. Albin a continué à m'envoyer des cartes illustrées, et je me suis tranquillisée. Et puis, à la rentrée, il est revenu au tennis, il a rencontré ma tante Louise, il a causé avec elle, il a pu voir comment elle est, et que si elle est dans la peine, elle n'a pourtant rien à se reprocher! Alors je n'y pensais plus, ou je me disais : Tous nos ménages marchent bien, et il ne faut rien conclure de ce malheur, que ma pauvre tante ne méritait pas! Quoique je connaisse peu le monde, j'ai entendu dire qu'il en arrive de pareils, même entre gens mariés : peut-être pas en province, monsieur,

LES l'MS 507

mais à Paris, qui est si grand et où il se passe tant de choses!

« Mais voici qu'il survient dans notre famille une nouvelle catastrophe, beaucoup plus pénible encore et plus grave ! Je n'en connais pas les détails, monsieur, parce qu'on ne m'a pas tout raconté, et puis parce que cela touche à des questions d'intérêt compliquées que je ne puis comprendre; mais je pense que, quand vous saurez ce qui est arrivé, vous estimerez qu'il ne faut pas que M. Albin me revoie, et que luimême, peut-être, ne voudra plus me revoir. Et j'aime mieux qu'il apprenne ces choses de moi, par votre intermédiaire, que par les propos des gens qui vont tout déformer. De cette façon, du moins, il saura que je tiens par-dessus tout à la vérité, et me gardera son estime.

« Peut-être vous avait-il raconté qu'une autre de mes tantes, la seconde, est unie à un M. Rhèmes, qui est très riche. Ils ont cinq enfants, monsieur! et ma tante Josèphe est une bonne mère et une bonne femme, je vous assure! Jamais personne n'a rien pu dire contre elle, et si vous la connaissiez, vous sauriez comme elle est dévouée aux siens, laborieuse, économe, attentive à son ménage! Quant à M. Rhèmes, je croyais qu'il l'aimait beaucoup : sans cela, pour-

quoi l'aurait-il demandée à mon grand-père? Il n'aurait pas eu de peine à trouver une femme aussi riche que lui ! Par malheur, il s'est associé avec d'autres membres de la famille, entre autres M. Albrun, l'uni de ma tante Hortense, pour racheter une librairie dont vous avez peut-être entendu parler : la librairie Vadret, dont le chef était un ami intime de M. Albrun.

« Il y a mis plus d'argent que les autres, qui ne sont pas riches comme lui, tant s'en faut, et c'est de là qu'est venu tout le mal! Il partageait la direction de la maison avec M. Albrun, et il parait qu'ils ne se trouvaient pas d'accord. Et voilà qu'un jour, il a voulu forcer M. Albrun à publier un livre d'une vilaine femme dont il avait fait la connaissance. M. Albrun a refusé, parce que le livre était mauvais (à ce qu'il dit), et aussi à cause de cette femme, et parce qu'il prenait, naturellement, le parti de ma tante Josèphe. C'est ainsi que la dispute a éclaté. Alors, monsieur, je ne sais pas bien ce qui s'est passé, parce que ce sont des affaires et je n'y connais rien. Mais ce qu'il y a de terrible, c'est que M. Rhèmes est parti, en abandonnant sa famille comme s'il ne l'avait jamais connue, comme si ses enfants n'étaient pour lui que des étrangers! Les voilà donc sans ressources, à la

charge de mon grand-père, et ma pauvre tante est si malheureuse !

« Vous comprenez, monsieur, dans quel désarroi nous sommes maintenant! D'abord à cause de ma tante Josèphe et de ses enfants, dont la situation est d'autant plus affreuse qu'ils étaient accoutumés au bien-être et à la richesse, mais aussi parce que nous ne savons plus que penser ni croire! Oui, c'est comme si un grand brouillard nous enveloppait tous! Mon pauvre grand-père, surtout, fait pitié : il ne parle pas, mais on voit bien que toutes ses idées sont bouleversées! Il va convoquer un conseil de famille, pour chercher les moyens d'aider ma tante Josèphe et de nous défendre contre M. Rhèmes, qui veut encore nous ruiner tous en nous forçant à vendre la librairie. Et j'ai bien peur d'ajouter un nouveau chagrin à ceux de mon grand-père : maman lui avait annoncé votre visite, qu'il attendait pour prendre une résolution définitive. Quand il verra que vous ne venez pas, il comprendra que c'est à cause de cette espèce de scandale, et maman croit que ce sera pour lui le dernier coup : car mon grandpère est si bon, que s'il tient par-dessus tout à ses idées, il désire aussi que nous soyons heureuses ! Maman ne m'avait pas raconté toute sa conver-

sation avec lui, et je me doutais un peu que cela n'allait pas très bien. Quand elle a appris le départ de M. Rhèmes et tout ce qui s'ensuit, elle m'a dit : « Ton cher grand-père ne semblait pas disposé à entrer dans nos vues, et je ne sais vraiment pas ce qui serait sorti de son entretien avec M. Gressant ; mais, après une banqueroute comme celle-là, je ne vois pas comment il pourrait s'obstiner encore! Seulement, c'est trop tard, et il n'y a plus qu'une chose à faire : avertir M. Albin de ce qui s'est passé, pour qu'il reprenne sa liberté ! » — Vous le voyez, monsieur, nous ayons eu ensemble la même pensée, maman et moi! Nous sommes toujours d'accord, toutes deux : c'est une grande consolation pour moi, quoi qu'il puisse nous arriver dans l'avenir! C'est aussi en causant avec elle que j'ai eu l'idée de vous écrire plutôt qu'à M. Albin : peut-être M. Albin pourrait-il croire que nous avons encore de l'espoir, ou que nous serions disposées à nous passer de votre assentiment : et après de pareilles choses, monsieur, une telle idée nous viendrait moins que jamais ! Je vous prie donc de lui expliquer tout cela, comme vous le jugerez bon, de manière qu'il en souffre le moins possible. Je n'irai plus au tennis, ni chez les demoiselles Louson où je le rencontrais quelquefois, ni au

cours du professeur américain s'il y en a un cette année! Et je voudrais qu'il sût pourquoi il ne me verra plus nulle part, et que ce n'est pas parce que j'ai changé de sentiment : s'il avait ce soupçon, je crois que je ne pourrais pas le supporter! Je comprends que c'est fmi, voilà tout! Si je le revoyais, monsieur, cela me ferait trop de peine de le lui dire, et peut-être à lui aussi de l'entendre ! Donc, mieux vaut avoir du courage tous les deux, et renoncer sans se plaindre à ce qui ne peut pas être. Maman me dit que c'est souvent ainsi, dans la vie : on se figure qu'on touche au bonheur ou qu'on va réaliser son rêve, on fait toutes sortes de beaux projets, on a toutes sortes de belles espérances ; quand on pense aux obstacles, on se dit : « Eh bien! nous serons les plus forts! » Et voici qu'il arrive quelque chose qui vous arrête, qui vous brise ! On n'a fait aucun mal, on n'a aucun reproche à s'adresser, n'importe! le bonheur s'enfuit, on n'a plus rien à espérer! Ah! si mon pauvre grand-père avait su comment tout cela finirait ! Maman dit que c'est peut-être lui qui est le plus malheureux, parce qu'il perd son idéal, l'idéal de toute sa vie !

« Je vous prie de me croire, monsieur, votre bien respectueuse

« Jeannette Pralie. »

Impulsion soudaine ou trahison préméditée, le coup de tête de Rhèmes renversait l'équilibre de la famille. Il fut exécuté sans ménagements, avec cette grossièreté brutale dont usent volontiers, dans leurs caprices, les favoris de la fortune : le même j our, en même temps qu'il intimait à Josèphe l'ordre de quitter l'hôtel, sans un mot des enfants qu'il effaçait ainsi de sa vie, Charles- Jacques signifiait à Denys qu'il demandait la liquidation de leur société. Sans doute, l'acte social assurait aux associés la faculté de racheter les droits du partant; mais cette clause se trouvait ici presque illusoire, Charles-Jacques ayant fourni la moitié du capital qui n'aurait pu se constituer sans lui. D'autre part, une liquidation

survenant si peu de temps après le changement de la raison sociale, serait nécessairement désastreuse. Tous en souffriraient : Albrun plus que les autres, puisqu'il s'était démis de son emploi et resterait en détresse, comme Josèphe avec ses cinq enfants.

Ce fut pour examiner cette situation que le conseil de famille se réunit dans le petit salon de la rue Froidevaux! Quelques semaines auparavant, Verres y célébrait, selon ses rites, l'union funeste de Louise et de Gagnery. Comme il était tranquille, alors, et sûr de lui! Avec quelle abondance les paroles coulaient de ses lèvres, dispensant la félicité à la race des hommes à venir! Maintenant, il s'apercevait qu'il est plus facile d'unir que de séparer : dans la dissolution générale des intérêts de tout ordre qui se trouvaient menacés, les promesses utopiques n'étaient d'aucun secours, et l'entretien qu'il avait eu la veille avec M' Lancebranlette, en lui découvrant les inextricables complexités de la tâche, ne lui avait pas suggéré la moindre solution.

Josèphe arriva la première. Deux jours avant le désastre, un froid prématuré l'avait obligée à sortir ses fourrures : la richesse de ces petites bêtes, qui balançaient autour de sa taille leurs têtes et leurs queues, contrastait avec le dénué-

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ment dont le danger pesait sur elle. Les projets les plus contradictoires se bousculaient dans son esprit un peu puéril, qui s'égarait dans le labyrinthe des détails, grossissant des obstacles minuscules et négligeant les plus urgentes mesures. Elletardaitàrenvoyerses domestiques, et courait de quartier en quartier, en quête d'un appartement; des fournisseurs, ayant eu vent du départ de Rhèmes, commençaient à la harceler, et elle se préoccupait d'organiser les cours de Catherine; elle vaguait ainsi d'une chose à l'autre, au gré de son incohérence. Elle embrassa son père en énumérant les inconvénients des divers logements qu'elle venait de visiter, comme si rien n'eût été plus essentiel; puis elle cria dans les oreilles de Mme Monnetier qu'elle était bien malheureuse :

— Qu'est-ce que vous voulez que je devienne?... Jacob qui est si difficile!... Ce pauvre Michel qui n'a point de santé!... Mon Dieu! mon Dieu! quel quartier nous faut-il choisir?...

Pendant ces lamentations, les Nivollet firent leur entrée, ratatinés, trotte-menu, épeurés comme des souris hors de leur trou. La convocation de Verres les avait surpris dans leur retraite, où on les négligeait depuis les complications récentes.Comme ils ignoraient tout, il

fallut leur raconter l'histoire de la librairie, puis l'indignité de Rhèmes, et les malheurs qui en résultaient, lis voulaient des détails, comprenaient mal, redemandaient dix fois la même chose, se renvoyaient les réponses avec de petits cris plaintifs, des exclamations stupéfaites ou désespérées, des (( nous pensions bien,... nous en étions" sûrs,... cela devait finir ainsi!... ))Plus encore que le malheur de Louise, ces douloureux événements justifiaient leurs pires craintes; et, une fois de plus, ils revivaient la sinistre soirée de mai où le malheur était entré chez eux, derrière le fédéré poursuivi, par leur porte entr'ouverte. Un vigoureux coup de sonnette retentit.

Louise fît signe à Mme Monnetier d'aller ouvrir. C'étaient les Albrun. Le souci labourait le bon visage placide de Denys, si bien fait pour exprimer la sécurité d'une existence à l'abri des hasards. Hortense, au contraire, gardait son inaltérable sérénité. Elle était de ces natures heureuses qui ne désespèrent jamais; son tranquille optimisme eût bravé les pires déceptions; nul accident ne pouvait ébranler sa confiance en son mari, sa foi en son père. Depuis plusieurs jours, tout le monde, autour d'elle, même Denys, attaquait Verres, son imprévoyance, son aveuglement, son ignorance des réalités. Elle leur te-

nait tête sans colère, avec une énergie calme qui les déconcertait : « Père a raison : ce sont les hommes qui sont mauvais! » Cet argument lui semblait rétorquer tous les autres; et elle le répétait, comme un refrain, sans se laisser ébranler. Elle vit Verres anxieux, tourmenté, doutant peut-être de tout ce qu'il avait cru; elle ne pensa qu'à lui et courut l'embrasser, en lui soufflant avec un beau sourire rassuré :

— Ils perdent la tête, père ! Toi, ne t'inquiète pas! Tu verras, il arrivera quelque chose, nous ne savons quoi, quelque chose d'imprévu, et l'on verra bien que tu ne t'es pas trompé !,..

Puis, se retournant vers sa sœur, avec le même sourire confiant :

— Quelle bourrasque, ma pauvre Josèphe!... Mais tu sais, la tempête finit toujours par s'apaiser, le soleil par reparaître!...

L'oncle Emmanuel vint avec les Pralie. Léonce apportait un journal, où un écho annonçait en termes très clairs, bien qu'entortillés, « le prochain mariage d'un homme du monde qui s'était récemment lancé dans la librairie », avec une femme fort connue du Paris élégant. L'écho disait encore :

« Ce qu'il y a de piquant dans l'aventure, c'est que le fiancé était jusqu'à ce jour partisan

déclaré de l'union libre, que même il l'avait pratiquée avec solennité, selon les rites établis dans un certain milieu dont la chronique s'est occupée à maintes reprises. Comment la belle demi-mondaine a-t-elle réussi à le convertir à des idées plus régulières? C'est son secret! Un sceptique de nos amis, à qui nous posions la question, a répondu : « Les voies du diable ne sont pas les nôtres! »

Ce fut une stupeur. Albrun, les bras en l'air, répéta plusieurs fois de suite :

— Quand on a cinq enfants!...

Hortense, qui avait tant de peine à croire au

mal, allégua que les journaux étaient remplis de fausses nouvelles, surtout dans ces afîaires-là, que donc il fallait attendre. Mais Josèphe ne gardait pas un doute, et sanglotait :

— Ainsi... cette femme... sera mariée... Elle!.. Et moi!... moi!... moi!...

Tout le monde parlait à la fois. Mme Monnetier roulait des uns aux autres ses yeux quêteurs de sourde qui tend ses facultés pour surprendre quelques syllabes sur des lèvres trop rapides. Pralie, à la fm, lui mit le journal sous le nez, en criant : « Rhèmes! Rhèmes! » Et elle se joignit au chœur où se croisaient les exclamations : « Affreux!... Abominable!... Ah! cette

femme !... Qui aurait pu croire !... » A la première accalmie, Albrun s'écria :

— On ne peut pas empêcher M. Rhèmes de faire ce qu'il veut; mais il faut aller au plus pressé, et mettre la librairie à l'abri de ses caprices !

Aussitôt, Josèphe protesta : le plus pressé, c'étaient ses enfants, qui allaient se trouver à la rue; c'était elle-même, qui ne pouvait plus seulement leur acheter des bottines :

— Et l'automne est là... Leurs vêtements sont usés... Je ne pourrai pas profiter des occasions, tout me coûtera deux fois plus cher!...

L'oncle Emmanuel tâcha de l'apaiser :

— Ne vois-tu pas que nos intérêts marchent ensemble?... Tu seras bien avancée, si la liquidation nous ruine tous!... Ah! c'est une jolie pot-bouille, mes enfants! Si vous vous en tirez, vous aurez plus de chance que de mérite !

Il regarda son frère, et le vit si abattu, qu'il craignit de l'affliger davantage par ce blâme; pris entre sa sévérité pour les idées et son indulgence pour l'homme, il marmonna :

— Non, non, je ne dis rien... Quand on fait de son mieux,... quand on est de bonne foi,... advienne que pourra!...

Mais le regard plaintif de Verres le suivait,

comme pour dire : « Je suis vaincu, je suis malheureux, pourquoi ajoutes-tu des reproches à la cruauté des faits?... »

On s'était assis au hasard : les Nivollet, dans un angle où ils tâchaient de se faire oublier, serrés l'un contre l'autre comme des oiseaux dans l'orage; Louise et Hortense, des deux côtés de leur père dont elles encadraient ainsi la figure pensive ; Pierrine, entre Albrun et l'oncle Emmanuel; Pralie, à l'écart, guettant d'un œil caché par la paupière à demi baissée les moindres mouvements de son unie et les regards d'Albrun. Verres s'accouda sur le guéridon qui lui avait servi de chaire. Tous les regards se fixaient sur lui. Il sentit qu'on attendait quelque chose, et ne put que murmurer :

— J'ai cru à la bonté des hommes, j'ai eu foi en eux!...

Dans ces simples paroles, il y avait une émotion si poignante, un si triste découragement, que tous furent remués jusqu'au fond d'euxmêmes. Louise, oublieuse du prix que lui coûtait cette illusion, saisit la main de son père et la porta à ses lèvres, dans un geste de tendresse infinie. Mais Pralie, sardonique, lança :

— La bonté des hommes?... Et celle des femmes, ah! parlons-en!...

Pierrine seule remarqua l'interruption :

— A quoi bon gémir? fit-elle. Le passé est passé. Maintenant, il s'agit de réparer le mal.

— Hé, comment? s'écria Josèphe. Je connais Charles-Jacques, il épousera cette femme. Rien ni personne ne l'arrêtera.

Albrun, presque en même temps :

— La lettre de son homme d'afîaires est catégorique : il faut le rembourser ou liquider... Et peut-être serait-ce lui qui reprendrait la maison ! . . .

L'oncle Emmanuel intervint à son tour :

— Nous sommes résolus à nous défendre : c'est pour chercher par quelles armes que nous sommes réunis ici. Sans nul doute, nous serons forcés de recourir aux moyens légaux...

Pralie, de nouveau, ricana :

— Nous sommes en dehors des lois, nous autres !

— Mais non, répliqua l'oncle Emmanuel, qui avait compulsé le code et ses commentaires. Les lois reconnaissent les états de fait : voilà le terrain où nous pouvons nous placer pour défendre Josèphe. Quant à la librairie, la question soulève d'autres difficultés; nous y viendrons ensuite.

Albrun laissa échapper un geste d'impatience, et commença :

— Mais...

LES UiNIS 311

Un regard de Pierrine l'arrêta :

— Notre oncle a raison, dit-elle; c'est à Josèphe qu'il faut penser d'abord!

— Eh bien ! reprit le docteur, en vivant avec elle, en la rendant mère, en lui confiant le soin de son ménage, Rhèmes a contracté d'incontestables obligations. D*autant plus qu'il n'a rien à lui reprocher. Il ne peut pas la jeter impunément à la rue : il a créé une famille qui n'est pas régulière, c'est vrai, mais qui existe, et qu'il n'a pas légalement le droit d'abandonner.

Il souligna le mot légalement^ en regardant son frère, qui l'accepta en baissant la tête.

— Hélas! fit Josèphe, les hommes ont tous les droits! Qui peut les leur contester, puisqu'ils sont les plus forts?...

— Il y a des femmes très rusées... commença Pralie.

L'oncle Emmanuel lui coupa la parole en répondant à Josèphe :

— Ne crois donc pas cela! Le Code est plus humain que vous ne le pensez : il protège les faibles, les mineurs, ceux qui seraient d'éternelles victimes dans le monde anarchique que vous rêvez; parfois même il protège les gens contre leur propre folie. Personne ne saurait forcer Charles- Jacques à rester avec toi, Jo-

sèphe, puisqu'il t'a plu de le suivre sans garanties; mais il ne peut te laisser sans ressources avec tes enfants : aucun tribunal ne sanctionnerait un tel abandon. Il y a donc là une question à régler, à l'amiable si l'on peut, sinon par voie judiciaire...

Un lourd silence accueillit cette proposition. Josèphe le rompit en demandant :

— • Qu'obtiendrons-nous?... de l'argent?...

— Ne t'en faut-il pas pour élever tes enfants ?

Elle répéta, des sanglots dans la voix :

— De l'argent... de l'argent!...

Tous se sentaient gagnés par le même malaise humiliant : le résidu de leurs vieilles idées bourgeoises, héritage inconscient des ancêtres, remuait au fond d'eux, plus impénétrable à cette force mystérieuse qui pervertit les hommes et souille leurs mains qu'aux tentations plus sourdes de l'esprit; et leurs consciences se cabraient devant ce signe maudit de toutes les bassesses. Quant à Josèphe, un dégoût plus impérieux lui défendait d'accepter cet appui, qui imposerait à ses neuf années de vie commune, où il y avait eu de l'amour, comme une apparence de vénalité sournoise. Elle fit du regard le tour de l'assemblée : tous, l'oncle Emmanuel

comme les autres, détournaient les yeux. Gomme aucun ne se décidait à parler, elle dit :

— Il ne me doit rien : pourquoi lui demanderais-je de l'argent? Ce n'est pas comme si j'étais sa femme!... Nous avons d'un commun accord réservé notre liberté : il use de la sienne; c'est abominable, mais c'est son droit!

Ainsi, elle restait prise entre la dignité qui l'emportait à cette heure, et le besoin dont la voix, demain, sonnerait plus haut. Verres traversait les mêmes combats. Son cœur et sa fierté le poussaient à revendiquer pour soi seul la charge de ces abandonnés, victimes de son utopie. Mais avec le peu de temps qui lui restait à vivre, avec l'exiguïté de ses ressources que la nécessité de trouver des fonds pour la librairie allait réduire encore, comment assurer l'avenir de ces cinq petits que tant d'années séparaient de leur essor, celui de Louise, celui de l'enfant qui naîtrait d'elle? Autant de problèmes pratiques où s'égarait son esprit abstrait. Bien qu'il sentit qu'à cette heure leur urgence les imposait, telle est la force de l'habitude qu'il se réfugia instinctivement dans les généralités :

— Je n'ai jamais soutenu qu'un homme puisse abandonner sa compagne et ses enfants, dit-il; ce n'est pas le sens de l'union libre.

— Les mots ont le sens qu'on leur donne, répliqua l'oncle Emmanuel : c'est pourquoi celui de liberté, avec ses nobles promesses, est un mot si dangereux, un de ceux qu'on devrait retenir longtemps sur sa langue avant de les lancer à travers le monde!... Au surplus, nous ne sommes pas dans la théorie : il s'agit de Josèphe, de Louise, de tes petits-enfants. Ah! si tes filles étaient seules, nous nous chargerions tant bien que mal, toi et moi, de leurs lendemains! Mais il y a cette bande de gosses à nourrir, à vêtir, à élever ! Leurs besoins passent avant notre amour-pr@pre : c'est donc à eux qu'il faut penser, c'est pour eux que nous devons agir... Avec Gagnery, rien à faire, c'est certain. Heureusement que Rhèmes, s'il ne vaut pas mieux, a plus de surface. Pourquoi ne le forcerions-nous pas à reconnaître ses enfants?.,.

— Quel service on lui rendrait ! s'écria Pralie. Il aurait barre sur eux, son mot à dire dans leurs affaires, son autorité garantie.

Pierrine et l'oncle Emmanuel comprirent seuls le sens de cette nouvelle boutade, que personne ne releva.

— Ce serait plus digne que de chercher une transaction pécuniaire, dit Albrun : on mettrait Charles-Jacques en demeure de remplir son

devoir. Il n'y aurait rien là d'humiliant pour personne.

Il hésita une seconde, et se tourna vers Verres, en ajoutant :

— A ce propos, père, je tiens à vous faire un aveu : j'ai reconnu mes enfants dès leur naissance. Gela n'est pas dans vos idées, je le sais; aussi Hortense a-t-elle beaucoup résisté, par crainte de vous affliger. Enfin, c'est la seule chose que nous vous ayons jamais cachée. Peutêtre, à présent, trouverez-vous que je n'ai pas eu tort; et puisque vous le savez, je n'aurai plus rien sur le cœur !

Hortense rougit comme une coupable, prête à demander pardon; mais Verres ne songeait pas à leur adresser des reproches.

— Nous sommes si loin de ce qui devrait être! murmura-t-il. Dans ces périodes où l'on tâtonne, il est si difficile de choisir son chemin! Qu'on marche seulement de bonne foi vers le mieux; tout est là!...

L'incident vidé, on revint au projet de reconnaissance forcée. Les Nivollet l'approuvaient dans leur coin, à mouvements précipités de leurs vieilles têtes de marionnettes. Le docteur en expliqua le mécanisme. D'accord avecAlbrun, Josèphe préférait cette solution, où l'intérêt

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seul des enfants semblait en jeu. Pierrine souleva une objection :

— Je connais assez Charles-Jacques pour être sûre qu'il se défendra, dit-elle. Nous l'avons vu à l'œuvre, ces jours-ci : c'est un de ces obstinés qui n'écoutent rien, ne cèdent qu'à la contrainte. De plus, il est tortueux, perfide, sans scrupules sur les moyens. Qu'est-ce donc qui nous attend? Des procès prolongés, d'humiliantes chicanes, des fouillis de calomnies à débrouiller. Tout cela sans être sûrs de réussir, n'est-ce pas?

Elle interrogeait du regard l'oncle Emmanuel, qui ne put répondre que par un geste évasif. Chacun pensait, à part soi, aux pièges de la procédure, aux inventions qui pulluleraient par génération spontanée autour de l'affaire, courraient la ville, défrayeraient les conversations, s'infiltreraient dans la presse, au martyre judiciaire d'où Josèphe sortirait pantelante et souillée, aux infamies dont la mauvaise foi de Rhèmes éclabousserait la famille, sans se soucier qu'elles atteignissent, en même temps que Louise abandonnée, et Verres lui-même, ses propres enfants, à l'arsenal d'armes empoisonnées où viendraient puiser les adversaires, les ennemis, les indifférents, les gouailleurs.

— Que d'angoisses, que de hontes! murmura Josèphe.

Albrun l'appuya :

— Nous avons affaire à forte partie! Cette femme est terrible. Elle remuera ciel .et terre pour se venger. Excité par elle, Charles-Jacques est capable de tout !

— Et puis, recourir aux coercitions légales pour obtenir ce que la nature devrait donner avec joie ! dit Verres. Poursuivre le père au nom des enfants, semer la haine entre ceux que l'amour devrait unir!... Quels germes de rancune! Quel exemple, au lieu de ceux que nous avions rêvé d'offrir!...

— Mon cher, répliqua l'oncle Emmanuel, qu'agaçaient ces retours de l'habitue^ie phraséologie, il est toujours imprudent de vouloir donner des exemples à l'humanité : elle s'en passe, à la rigueur; tandis qu'elle a besoin de nourrir et de conserver tous ses... exemplaires !

Il fut le seul à rire de son mauvais jeu de mots, qu'il s'empressa d'ailleurs de corriger en ajoutant :

— Je veux dire par là que les hommes importent plus que l'humanité... L'humanité vit au jour le jour, comme elle peut; elle s'arrange tant bien que mal avec ses besoins et ses misères ;

elle marche en boitant vers des destinées incertaines; elle tâtonne dans les ténèbres ou butte dans l'obscurité. Mais, en somme, elle finit toujours par se tirer d'afîaire : du moins il faut le croire, puisqu'elle est encore là... Tandis que les hommes, ah ! grand Dieu ! quelle pire chose !... Prenez votre cas : vous vous débattez dans un embarras qui n'est pas aussi rare que vous le croyez; s'il vous parait singulièrement grave, c'est que vos erreurs initiales Font compliqué. Sans doute, la question morale est insoluble : elle l'est chaque fois qu'une famille se dissout. Mais la question d'intérêts serait assez simple, si vous aviez accepté la loi commune. Tout le mal vient de ce que vous l'avez repoussée. D'où je conclus qu'il faut y revenir : et je ne crois pas qu'on vous offre un moyen meilleur que celui que je vous propose...

Verres inclina la tête avec résignation, tandis que Josèphe se détournait en essuyant une larme.

— Quant à la librairie, reprit le docteur, c'est un problème d'arithmétique : les difficultés viennent de ce que le chiffre est un peu gros.

— Pourtant, il faut absolument le résoudre! dit Albrun : si la librairie s'effondre, nous sommes tous perdus... Et nous avions si bien

commencé ! ... si bien ! ... Je puis vous montrer nos livres, vous verrez que c'est une magnifique affaire, une affaire sûre, une affaire d'or!

Verres se tourna vers son frère, et proposa d'emblée, avec sa candeur coutumière :

" — Si c'est une affaire sûre, pourquoi n'y mettrions-nous pas, toi et moi, les fonds qui nous restent?... Nou n'aurions qu'à racheter la part de Rhèmes.

Le docteur restait prudent jusque dans ses générosités. Il allongea les lèvres, abattit son toupet d'un petit coup résolu, et répondit :

— Denys a la foi : il a raison. Moi, j'ai confiance : j'espère que je n'ai pas tort. Mais les meilleures affaires comportent une part de risque, et nous avons trop de responsabilités pour mettre ainsi tous nos œufs dans un seul panier. Cherchons plutôt des concours nouveaux.

Ses petits yeux vifs atteignirent, dans son angle, le père Nivollet. Le vieillard s'empressa de se détourner pour éviter leur regard, en serrant les épaules comme un homme qui va recevoir des coups. Puis il consulta des yeux sa femme, qui tâchait aussi de se faire toute petite; et il finit par balbutier :

— Quand nous ne serons plus là,... le peu que

nous avons,... tout sera. pour les petites!... Oh! oui, elles peuvent y compter!...

La vieille femme, de son côté, joignit les mains pour demander grâce, remua lamentablement la tête sur son cou décharné, et supplia :

— Il faut comprendre, monsieur le docteur!... On ne demanderait pas mieux!... Mais voilà!... On voudrait tant rester tranquilles dans ses vieux jours, jusqu'à la fm!... Ah! ça ne peut pas tarder longtemps!...

Que faire contre cet attachement aux biens acquis sou par sou? contre cette peur de la vieillesse misérable, de l'incertitude et des privations? contre cette méfiance des proches que l'égoïsme ambiant et les dures leçons de la vie développent dans les cœurs des vieillards?...

— Tout ce que nous avons, Hortense et moi, est déjà dans l'affaire, dit Albrun en passant la main sur son front moite d'inquiétude. Tout, jusqu'à notre dernier centime ! Peut-être auraisje obtenu un arrangement avec Vadret, pour la somme que nous ne lui avons pas encore payée; mais il est à l'agonie, je ne puis rien lui demander; dans quelques jours, nous aurons à nous débattre avec ses héritiers!

Un vent de détresse passa sur l'assistance. Comme Albrun s'effondrait, la tête dans ses

mains, Hortense se rapprocha de lui et le serra contre elle, en le plaignant de toute sa tendresse :

' — Mon pauvre ami!... Mon pauvre ami!... Et je ne puis rien pour toi!...

Depuis un moment, Pierrine luttait contre son grand désir d'offrir son aide : la terreur d'éveiller la bête endormie la retenait pourtant, car elle avait senti Pralie frémir à deux ou trois reprises, et il guettait les moindres regards qu'elle échangeait avec Denys; peut-être aussi escomptait -elle encore un retour généreux des Nivollet ou quelque salutaire idée qui traverserait l'esprit ingénieux de l'oncle Emmanuel. Quand elle comprit qu'il n'y avait rien à attendre de personne, sa bonté triompha de sa crainte :

— Léonce a refusé jusqu'à présent de s'occuper de la librairie, suggéra-t-elle ; s'il changeait d'avis, nous pourrions peut-être...

Sa voix s'arrêta dans sa gorge. Pralie, qui n'était intervenu dans la conversation que pour lancer quelques boutades amères, se leva d'un bond, en criant :

— Moi?... moi?... Ah! mais non, par exemple!... Jamais!... Non, non, non!

Il tremblait de la tête aux pieds, le visage sou-

dain bouleversé, étouffé par un flux de sang qui bondissait dans ses artères. Tous les yeux se fixèrent sur lui. Les Nivollet pâlirent dans leur coin. Mme Monnetier contemplait avec stupeur cet homme dont les cris venaient d'ébranler son tympan, et qui, debout, agitait les bras dans un mutisme tragique, lâchait des syllabes dépaïieillées, crispait ses mains dans le vide comme un naufragé qu'emporte une vague de fond. Pierrine, plus effrayée qu'inquiète, ne redoutant rien de pire qu'un de ces accès qui n'avaient jamais eu de témoin, jeta un regard angoissé vers son père. Surpris d'abord. Verres pressentit soudain le drame qu'il n'avait pas su deviner; puis, comme si les péripéties s'en déroulaient, confuses, devant lui, il le lut tout entier, en un seul instant, dans l'attitude du furieux, dans celle de sa ûUe qui trahissait une longue habitude de l'effroi, dans celle même de l'oncle Emmanuel, qui ne s'étonnait pas assez. Alors, s'approchant de Pierrine et la serrant contre lui comme pour la défendre, il la baisa au front en murmurant :

— Ma pauvre enfant!... Toi aussi, tu as donc eu ta part de souffrance!...

Ce fut une seconde de tendresse très douce, de réconfort délicieux, mais qui eut à peine la durée

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d'un éclair : Léonce venait de retomber sur sa chaise, violet, les yeux révulsés, en portant instinctivement la main à son col, et tous s'empressaient autour de lui...

Paris impressionne étrangement ceux qui ne l'ont pas vu depuis beaucoup d'années. Ils conservent le souvenir d'une grande ville d'élégance et de beauté, où de nobles vestiges dupasse arrêtaient partout les regards, où des jardins dressaient entre les vieux hôtels leurs arbres poussés en hauteur, où de pittoresques enchevêtrements de ruelles coupaient les artères neuves dont les tronçons commençaient à peine à charrier la vie, où les boulevards roulaient une foule proportionnée à leur largeur, qui les emplissait d'un mouvement rapide et gai, sans vulgarité ni bousculade. Ils retrouvent une métropole hérissée de chantiers de travail, de statues

insolentes, de maisons démesurées dont les dimensions rapetissent les églises et les palais, tapissée d'affiches criardes, ébranlée par le fracas des trains et des autobus, qui déborde de son ancien centre où circule en tumulte un flot composite de véhicules multiformes et de piétons effarés. Le Paris de leur jeunesse n'existe plus qu'au fond de leur mémoire, image incertaine que déforme le temps : l'esprit perdu, les yeux offusqués, ils errent dans cette ville immense, où des surprises et des regrets les guettent à chaque carrefour.

Tel se trouva M. Gressant, dont les derniers souvenirs parisiens remontaient à la présidence de M. Grévy, c'est-à-dire aux feux mourants du crépuscule de la bourgeoisie. La maladie de Pralie, qui se remettait difficilement de son attaque, ayant retardé de quelques semaines son voyage, il arriva vers la fm de l'année, au moment où la vie redouble d'intensité. Il descendit dans un hôtel de la rive gauche : un des derniers qui conservent leur ancien style, leur air « province », leurs habitués septuagénaires, leur personnel courtois et familier. Il y retint deux pièces, dont une lui servit de salon : le mauvais goût des meubles d'acajou, et les estampes représentant le retour des Gendres, des épisodes de la guerre

d'Afrique, la famille royale groupée autour de son chef, fixaient la date de son installation au temps de Louis-Philippe; les fenêtres s'ouvraient avec étonnement sur la façade blanche, trouée d'innombrables fenêtres et décorée d'ornements contournés, d'une maison inachevée dont la carcasse encore vide résonnait sous les marteaux. Ce bruit, joint à celui de la rue, tourmentait les oreilles de M. Gressant, accoutu^ mées au bienveillant silence de VOlivette; il ne l'empêcha pourtant pas de prendre fidèlement ses repas en compagnie d'Albin, dans une salle à manger où un garçon prompt à la causerie leur servait des mets honnêtes et un petit vin rosé à goût de terroir. De très vieilles gens, ecclésiastiques, gentilshommes, militaires, occupaient les tables voisines. Tous semblaient se connaître entre eux, échangeaient de rares propos en ôtant le rond de leur serviette, observaient en dessous le nouvel hôte, dont ils n'avaient pas manqué de s'enquérir au bureau. Quelques-uns étaient entourés d'un respect particulier : tels, un vieux sénateur de la Bretagne, fidèle à la maison depuis le retour du Parlement à Paris, un général en retraite, un évêque in partibus, et deux dames, toutes blanches dans leurs robes surannées, derniers vestiges d'une famille dont

le nom vibre à toutes les pages de l'histoire de l'ancienne monarchie.

Dès son arrivée, M. Gressant avait écrit à Verres pour lui demander un rendez-vous, et reçu la réponse qui le fixait; maintenant, voici qu'en attendant l'heure, il déjeunait avec Albin, sous les regards des clients ordinaires. Tranquillement, il discutait les péripéties probables del'entretien. Il en attendait beaucoup, ayaM pleine confiance en la sincérité de son partenaire, et s'amusait de la nervosité d'Albin, qui laissa remporter presque intacte sa sole au vin blanc, — recommandée par le garçon! — puis sa côtelette aux pommes; donc, tout en mangeant de son bel appétit de campagnard aiguisé par le changement d'air, il expliquait une fois de plus son point de vue dans la question :

— Si nous vivions en d'autres temps, disait-il avec une pointe de regret, je n'aurais pas été si coulant. Ah! non, par exemple! Mais il faut bien marcher avec son époque. Non du même pas, certes, ce serait trop demander : prudemment, en retenant un peu, comme on conduit à la descente, sans se buter avec entêtement. Le monde se transforme jusque dans ses assises, on sent cela dans notre province; ici, comment en douter? On est au centre du cyclone. Tout change

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avec une effroyable rapidité. Oh! je né m'en réjouis pas! Je n'ai pas la moindre envie de hurler avec les loups, non, non! Seulement je voudrais sauver quelque chose, le plus possible, de ce que nous aimons ; et vois-tu, cela même est difficile. Ta mère en a jugé comme moi ; nous devions, t'avertir, nous l'avons fait; ensuite il ne nous restait qu'à te laisser libre, sous certaines conditions que tu as comprises, que j'espère bien que M. Verres acceptera!...

Albin l'interrompit pour rappeler ses propres hésitations, sa méfiance du monde différent où l'appelait le sourire de Jeanne-Jeannette, sa crainte d'affliger ses parents en leur parlant d'elle, puis sa reconnaissance, sa surprise attendrie de les trouver si bienveillants à son cœur. Il n'osa pas ajouter que ses souvenirs d'enfance lui montraient un père exigeant qui l'effrayait, et dont il mesurait pour la première fois le bon sens, la sagesse, la tolérance.

— Ne te figure pas que j'aurais capitulé sur tous les points, répliqua M. Gressant. Ah! non! Il y a des choses que je n'aurais jamais acceptées: mon fils vivant en union libre, mes petits-enfants naissant comme des chats ou des souriceaux, sans nom, sans baptême, comment aurais-je admis ces nouveautés? Tout mon vieux moi se

fût cabré !... Au contraire, un compromis avec de braves gens qui sont d'un autre bord, qui se trompent assurément, mais que tout le monde estime ; un compromis dont tu as le premier senti la nécessité, et qui nous garantit que tu nous resteras fidèle... Que peut-on demander de plus, au temps d'aujourd'hui?

Il ne se doutait pas que c'était beaucoup, dans le monde intolérant ou sectaire de la libre pensée officielle auquel Verres se rattachait par certains traits.

■ — ... Et puis, vois-toi, j'ai mon idée : la France est divisée plus que jamais en deux tronçons qui se dévorent : si elle veut vivre, il faut qu'elle les réconcilie dans l'amour commun du sol, de son histoire, de ses destinées. Que chacun donc pousse par ses actes à cette réconciliation, voilà ce que je voudrais, voilà ce que je tente en ce moment en accueillant sous mon vieux toit cette petite-fille de révolté... Qu'aurais-je fait, si j'avais appris par d'autres les catastrophes de sa famille? Je n'en sais rien!... Mais comment résister à sa lettre, franche comme l'or, si vaillante, si délicate?... Je l'ai lue, je l'ai relue... Ta mère m'a dit : « Décidément, c'est une brave enfant ! » Et nous avons senti que tu ne risquerais rien avec elle... Peut-être même n'auras-tu pas

beaucoup de peine à la rapprocher de nous. Elle verra notre intérieur, elle pourra comparer; comment douterais-je de ses préférences?... Elle est sincère, elle est loyale, elle est pleine de bonnes intentions : elle reconnaîtra de quel côté il y a le plus de sécurité, de paix, de bonheur. Des orages comme ceux qui ont renversé les foyers de ses tantes l'ont avertie : elle comprendra qu'il n'en peut pas éclater de pareils dan"s nos demeures...

L'heure avançait : Albin n'écoutait plus que d'une oreille distraite, et tirait sa montre à chaque instant. M. Gressant, qui avait achevé de savourer son café, le regarda malicieusement, consulta sa montre à son tour, et dit :

— Nous pouvons nous mettre en chemin, si tu veux. En allant lentement, nous n'arriverons pas trop longtemps avant l'heure.

Il but encore, sans se presser, son petit verre d'eau-de-vie de marc, en observant qu'elle ne valait pas celle qu'on distille à V Olivette; et ils partirent, suivis des regards de l'évêque, du général et des deux vieilles dames, en qui la fraîche jeunesse d'Albin réveillait peut-être de lointains souvenirs endormis...

Il faisait une de ces jolies journées d'hiver où le froid pique malgré le soleil pâle, tamisé

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