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I.ES LMS

par de lég^ers brouillards. Les statues du Luxembourg grelottaient parmi les arbres poudrés à frimas ; une mince couche de glace s'étendait sur Feau des bassins; les promeneurs alertes et les jolies promeneuses se croisaient le long des allées. Ce gracieux coin de Paris semblait moins changé que les autres. Pourtant, M. Gressant dévisageait avec méfiance les nouvelles statues, haussait les épaules en lisant les noms sur les socles, ou plaignait les gens qui s'entassent dans les hautes maisons dont les toits apparaissaient parmi les arbres dépouillés, parce qu'on y manque d'air, d'espace et de lumière. Albin, lui, indifférent à ce qu'il voyait, tournait et retournait dans son esprit ce problème dont chaque minute avançait la solution : qu'allait-il se passer tout à l'heure entre ces deux hommes également sincères, munis d'égales certitudes en sens opposés, représentant avec une égale loyauté deux courants qu'aucune bonne volonté n'a jamais pu concilier?

Gomme on approchait de l'Observatoire, M. Gressant demanda :

— Dis-moi donc, l'as-tu jamais vu, ce Rémy Verres ?

Albin l'avait même entendu parler à la Salle des Sociétés savantes, un soir qu'il y tenait une

conférence contradictoire sur son sujet préféré. Il décrivit sa figure d'apôtre, ses gestes lents, graves, onctueux, la conviction rayonnante qui prêtait à ses propos une sorte de solennité religieuse :

— Un pasteur et un prêtre lui ont répondu, père. Eh bien! c'est lui qui semblait le missionnaire. Ses contradicteurs ergotaient, raisonnaient, faisaient de la dialectique; lui, puisait dans son âme toutes ses paroles. Elles témoignaient d'une telle confiance en la bonté des hommes, en la force progressive de l'humanité! Sans doute, elles ne pouvaient ébranler une conviction solide, fondée sur la foi; mais comme elles devaient agir sur les âmes perplexes qui cherchent le bien et se trompent de route !...

— C'est l'impression même que ses livres m'ont faite, dit pensivement M. Gressant. Car je les ai lus, mon ami! Je les ai lus pour l'amour de toi, et puis pour me rendre compte, sans parti pris ni colère. Ils sont remplis d'absurdités; mais j'avais peine à me garder d'une sorte de sympathie pour leur auteur, à cause de sa candeur magnifique... 11 faut dire aussi qu'ils sont très bien écrits, beaucoup mieux que ceux qui les réfutent... Et je me disais, en tournant les pages : « C'est l'esprit le plus faux qui soit au

monde, mais quel brave homme et quel bon écrivain!... »

Là-dessus, M. Gressant se remémora les arguments qu'il ressassait depuis plusieurs semaines pour convaincre l'utopiste, et garda le silence jusqu'à la rue Froidevaux. Albin le quitta devant la porte de Verres pour aller l'attendre dans un café du voisinage, où il se mit à feuilleter les journaux. Quelque peine qu'il eût à fixer son attention, un fait divers la retint un moment.

Le milieu : un faux ménage, dans un quartier populaire; le drame : un crime passionnel qu'aucun trait ne distingue de tant d'autres semblables. Quatre ans de vie commune, un enfant, des soucis. L'hqmme est un brave homme. La femme est jolie : elle se lasse de l'amant, de l'enfant, de la gêne. Un joli garçon, coq du quartier, se doute que la succession va s'ouvrir : il promet monts et merveilles; on ne le repousse pas... Reproches, discussions, scènes violentes... « Je suis libre, après tout, je pars!... » L'homme épris voit rouge. Les droits de la femme? ceux de l'enfant ? Il s'agit bien de cela, quand la rage vous mord le cœur! Et deux balles de revolver frappent à mort l'infidèle... Elle n'était pas sa femme : au nom de quel code plus cruel que la loi même, lui arrachait-il la vie parce qu'elle

repoussait ses caresses?... Par quelle aberration monstrueuse s'instituait-il juge, partie, et bourreau?... Et pourtant, il rentrait acquitté dans le monde où elle n'était plus, il buvait l'air et la lumière dont il l'avait privée, il renaîtrait à l'amour pendant que le corps, troué par ses balles, achèverait de se décomposer... Hélas! c'est que l'injure et la vengeance, la haine et la jalousie, la fureur et le crime promènent leurs ravages à travers l'existence, quels que soient les compromis qu'on leur accorde ou les digues qu'on leur oppose; c'est que ces passions sont éternelles comme la misère ou la faim, comme le désir, l'amour et la luxure, et qu'elles se déchaînent à leur heure dans les fonds tumultueux du cœur, comme ces forces de la nature dont les convulsions bouleversent le sol...

Cependant, M. Gressant montait les cinq étages de Verres. Il remarqua qu'une moquette à dessins, décolorée par l'usure, s'arrêtait au premier; un chemin en sparterie la remplaçait^ continuait jusqu'au quatrième, où l'escalier cessait d'être couvert. Des éraflures marquaient le faux acajou des boiseries; le papier des murs était usé ou déchiré en maint endroit; la cage "sonore, sur laquelle ouvraient deux paliers par étage, dégageait une impression d'exiguïté,

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d'étroitesse, de gêne, qui contrastait singulièrement avec la large aisance de VOlwette. Pourtant, ancien maire de sa commune au temps de l'opportunisme, délégué au Conseil général jusqu'à l'avènement des radicaux, M. Gressant comptait beaucoup moins dans la vie et dans l'histoire que le vieillard qui s'essoufflait chaque jour à gravir ces marches, en croisant des commis, des petits fonctionnaires, des trottins, des boutiquiers. Sa terre ancestrale était une belle propriété bien entretenue, dont le travail continu de plusieurs générations avait amélioré le sol fertile : il en sortait des vins, de l'huile, du lait, des fruits, du fourrage, — autant de produits excellents qui, malgré la dureté des temps, assuraient une vie agréable aux maîtres de VOlwette^ dont le bien-être allait pourtant diminuant sans cesse, dont la fortune, comme l'influence, se rétrécissait d'année en année, tandis que, du haut de cette inconfortable maison, descendaient des pensées qui couraient le monde, préparaient l'avenir. Quelque crainte qu'en eût M. Gressant, et bien qu'il les condamnât, un certain respect lui venait pour cette force de l'esprit, puissante comme les germes ou les ferments, qui se développe là où le vent l'a portée et fait partout craquer le moule du

vieux monde. Etant arrivé au cinquième étage, il attendit un moment sur le palier, afin de reprendre haleine : comme la rapidité de la montée avait accéléré les battements de son cœur, une angoisse physique le saisit, qu'aggrava cette sourde inquiétude, cette indéfinissable sensation d'angoisse et de terreur; et les questions qui tournent à l'heure présente dans tant d'esprits perplexes, se précisèrent dans le sien : « Où allons-nous ? où va le monde ? Vers quelles transformations qui détruisent ses assises morales? Vers quels lendemains pleins d'incertitude, qui verront peut-être disparaître d'anciennes formes de la vie, comme nous voyons disparaître les morceaux du globe que bouleversent dans leurs tressants les forces mystérieuses de la terre en travail?... »

Mme Monnetier l'introduisit sans lui demander son nom. Verres l'attendait seul, dansson cabinet, en face du buste de Blanqui posé sur la cheminée, parmi les livres rangés sur les rayons de bois blanc, dont chacun avait pour sa part descellé quelque pierre de l'antique édifice. Il se leva pour accueillir son visiteur. Tous deux croyaient se sentir hostiles, ennemis peut-être; voici au contraire qu'après s'être un instant regardés, ils se tendaient la main d'un même ges' e

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impulsif, surpris de se trouver si peu différents, de lire sous leurs fronts tant de pensées dont l'essence se ressemblait. Était-ce cette secrète fraternité qui subsiste malgré tout entre les fils d'une même terre? Ou n'étaient-ils plus que deux pères soucieux du bonheur de leurs enfants et du long avenir où leur accord allait les engager ?

L'essoufflement de M. Gressant facilita le& préliminaires : son hôte lui offrit le fauteuil « crapaud » qu'il réservait à ses visiteurs, et, tout en s'asseyant sur sa chaise de travail^ l'observa pendant qu'il achevait de reprendre haleine. M. Gressant était grand, corpulent, avec un visage sanguin tanné par le grand air^ dont le déjeuner venait d'échauffer les couleurs. Il portait en collier sa barbe drue qui grisonnait; il était chauve, avec la tête forte sur un col court, de larges épaules, un air de vigueur et, malgré son oppression, de santé. L'aisance de ses allures indiquait l'homme bien au clair avec soi-même, ferme dans ses desseins et envers les autres. Ce fut lui qui ouvrit l'entretien en haletant encore un peu :

— J'ai beaucoup entendu parler de vous, monsieur Verres... par le médecin de ma famille... ce brave docteur Valnontey... Il ne vous

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connaissait pas, mais il connaissait votre frère... et il ne manquait jamais d'en faire l'éloge... quand... quand nous tapions ensemble sur vos amis...

Il dit cela avec une bonhomie qui nettoyait ses propos de toute intention désobligeante, et sa bonne face haute en couleur parut s'épanouir. Verres s'attendait à un début plus so- Icnuf 1 : surpris de ce ton facile, que nuançait un léger accent du Midi, de cette figure aimable qui lui souriait, il sourit aussi en répondant :

— Que voulez-vous, monsieur? on n'est pas le maître de ses convictions. Elles se forment en nous sous l'action de facteurs que nous ne connaissons pas toujours; quand elles sont là, nous ne pouvons plus que leur obéir.

— Oui, oui, oui, fit M. Gressant qui avait achevé de retrouver son souffle, nos opinions individuelles dépendent de bien des choses, je sais!... Cependant il y a au-dessus d'elles... comra*mt dirai-je?... des vérités générales, — enfin, quoi! des principes!...

— Je n'en connais guère qu'un qui me semble indiscutable, le respect de la Vérité. Pour le reste, tant se transforme sans cesse. Les mœurs, les institutions, les lois varient d'un siècle ou

d'un pays à l'autre : si nous les revisons de période en période, c'est pour les mieux adapter à nos rapports du moment avec la société, ou parfois avec la nature. Ce travail inconscient nous livre la clé de nos variations. Notre devoir est d'en découvrir la loi secrète, afin de l'aider en marchant toujours vers le mieux.

M. Gressant suivait avec peine : dans cette dialectique, son partenaire gardait tous les avantages. Refaisant à peu près, sans s'en douter, une des paroles fameuses de l'histoire, il dit :

— Qu'est-ce que le mieux?... Je sais ce que c'est que le bien: l'Évangile et les lois humaines me l'ont appris. Mais le mieux?... Où le trouverat-on jamais?...

Verres répondit avec force :

— Du côté où il y a le plus de vérité, le plus de justice!

A ce degré de généralité, les divergences disparaissent comme les accidents du sol terrestre lorsqu'on s'élève dans l'éther : c'est seulement quand il s'agit d'adapter à ces vastes catégories mal définies les contingences précises de la vie, qu'elles commencent à se dessiner. Un peu déconcerté, gêné par la crainte de paraître trop tiède pour ces deux nobles abstractions, M. Gressant

resta un instant perplexe et silencieux, puis il finit par répondre :

— Il y a le but et les moyens... Sur le but, personne ne vous contredira: quant aux moyens, je crois que les plus sûrs nous sont indiqués par Celui dont la parole nous guide encore, après dix-huit siècles.

— Sans doute, il a ouvert la voie où nous marchons, concéda Verres. Mais lui qui possédait un sens si profond de l'humanité, a-t-il jamais cru que sa leçon en pût fixer pour l'éternité les institutions? Nullement! Je vous accorderai que leur essence varie moins qu'il ne semble; mais leurs formes se renouvellent sans cesse, selon les temps ou les lieux. Ceux de votre confession le savent bien, monsieur, puisqu'ils ont fait du libre examen le principe même de leur foi. Nous le savons aussi, nous qui ne comptons que sur les hommes pour épurer et ennoblir leur vie. C'est pourquoi nous cherchons, entre autres réformes, à régler plus normalement les rapports des sexes, persuadés que le^mariage, dans sa forme actuelle, ne suffit plus à en assurer l'ordre équitable. Vous savez la quantité de mensonges, d'adultères, de haines, qu'il recouvre de sa décence. Eh bien! nous réclamons la fm de ce régime hypocrite. Ce n'est pas pour

donner plus de champ aux passions ou aux vices, c'est pour mettre plus de vérité dans l'amour et dans la famille, que nous demandons l'union libre.

Le vieil apôtre parlait avec son ardeur toujours un peu grandiloquente, son inébranlable 'foi, sa passion de progrès et de loyauté. M. Gressant, dont l'esprit positif se trouvait gêné dans cette atmosphère, l'en fit tout à coup descendre en demandant :

— Franchement, monsieur, vous croyez cela possible?

Une ombre traversa le regard limpide de Verres, quelque chose comme un doute ou comme une crainte. M. Gressant la saisit au vol, dans le sentiment de gagner un point inespéré; il reprit :

— Si je vous comprends bien, c'est par goût de la vérité plus encore que par égard pour la liberté, que vous réclamez cette... réforme?

Verres acquiesça d'un rapide clignement d'yeux.

— ... C'est un beau rêve, j'en conviens. Mais

comment voulez-vous que la faiblesse humaine

se passe de la contrainte?... Dégagés des entraves

qui les retiennent, que sont les hommes? Les

pires sont des brutes : nous le voyons chaque

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jour en ouTrant notre journal du matin. Les meilleurs ne sont jamais sûrs d'eux-mêmes. Leurs sens les entraînent ; ils se gouvernent mal ; ils flottent à tous les vents; ils pèchent par faiblesse ou par inconscience...

— ■ Tout notre effort tend à leur apprendre à se mieux surveiller...

— Tâche ingrate!... La puissance du mal est grande, sa ruse infinie.

— Ce n'est qu'en soi-même qu'on trouve la force de lui résister : l'usage de la liberté la développe.

— Vous qui êtes un démocrate, vous prêchez la morale de l'élite.

— La société de demain sera tout entière une élite. En attendant, d'où viendrait le progrès, sinon des guides?

— La foule est-elle capable de les suivre?

— Elle le deviendra, grâce à leur exemple : autrement, ce serait à désespérer des hommes.

— Pour le moment, qu' arrive -t-il quand vous rendez la main à des indignes?

Cet argument s'était offert à M. Gressant sans qu'il en mesurât la portée. C'était l'argument personnel, le seul qui pût frapper juste, puisqu'en appuyant sur la blessure toute fraîche, il en avivait la douleur. Peut-être Verres le crut-

il calculé; mais, s'il en souffrit davantage, sa droiture n'en put méconnaître la force. Il inclina la tête, ses paupières battirent, il esquissa un geste d'impuissance ou de découragement :

— Hélas! dit-il, les faiblesses des hommes fourniront toujours des raisons pour serrer les écrous de leurs chaînes! Pourtant, comment deviendront-ils meilleurs, si personne ne les délivre?... Au surplus, monsieur, les faits ne sont que des faits : il faut avoir raison dans l'absolu.

Le geste catégorique dont il accompagna cet aphorisme n'en imposa point à M. Gressant, qui riposta :

— Cela est si facile!... De tout temps, il y a eu des penseurs généreux qui ont eu raison dans Tabsolu, et le relatif a de tout temps renversé leurs doctrines... Le fait est à la théorie ce que l'acte est à la pensée : seul, il lui donne sa force et son autorité. Nous ^-ivons parmi les faits : ce sont eux qui nous mènent, ce sont eux qui nous guident, ils sont nos éducateurs et nos maîtres...

Il avait haussé le ton, comme pour le porter au diapason de Verres; il le baissa tout à coup, pour reprendre son accent bonhomme :

— C'est pourquoi de simples gens comme moi, quand ils veulent établir leurs enfants, redou-

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tent de les faire servir à des démonstrations hasardeuses, et préfèrent les entourer des bonnes vieilles garanties, qui ont fait leurs preuves...

Sa voix se fit encore plus familière et plus chaude :

— Hé! cher monsieur, peut-être aurez-vous raison dans quelques siècles d'ici... Franchement, je ne le crois pas; mais qu'en savons-nous l'un et l'autre?... Supposez des Romains du temps de César discutant l'avenir de leurs institutions, comme nous deux aujourd'hui : prévoyaientils la révolution morale qui changea la marche du monde ?... Nous raisonnons sur les données du passé, et nous ignorons l'imprévu!... Je connais vos ouvrages et votre renommée : vous êtes un grand esprit. Je ne saurais vous tenir tête, moi qui ne sais rien. Mais il s'agit ici de deux jeunes gens qui s'aiment. Laissons de côté les doctrines! Cherchons simplement un terrain d'entente pratique, puisque sur la théorie..., ah! là, nous ne nous entendrions jamais!...

M. Gressant éprouva une satisfaction si vive d'avoir ainsi précisé la question, qu'il se prit à rire d'un bon rire clair, comme pour dire qu'entre braves gens on fmit toujours par se mettre d'accord, même quand on est séparé par un torrent de syllogismes ou par toute la philosophie de

l'histoire. Cette exubérance eût peut-être froissé son interlocuteur; mais il ne lui laissa pas le temps d'en être surpris, et ajouta avec plus de gravité :

— Vous ne sacrifierez rien de vos principes, monsieur Verres, i;ii moi des miens. Dans l'abstrait, nous conserverons chacun nos positions. Dans la pratique, puisque nous y sommes enfin, voyons ! n'y a-t-il pas moins de risques à se plier aux formes consacrées qu'à les braver?...

Verres remua les lèvres, comme s'il se répétait à soi-même cette question qu'il ne s'était jamais posée; puis il murmura très bas :

— Gela dépend!...

Il pensait à ses longs efforts pour reviser ce chapitre de la loi, à la lutte persévérante où sa dialectique avait été vaincue finalement par les faits ; il rapprochait ses bonnes raisons de la brutalité des leçons récentes; il récapitulait l'histoire de sa famille, depuis son union avec la mère de Pierrine jusqu'à celle de Louise avec Gagnery ; et il voyait bien que les siens sortaient meurtris de cette expérience. Sauf les Albrun, toutefois : mais ceux-ci commençaient à parler de « régulariser leur situation », — • démentant par cette seule intention toute sa doctrine, tout

son passé. Un scrupule lui vint alors, — le même qui avait poussé Jeanne-Jeannette à écrire à M. Gressant ; il commença :

— Vous ignorez sans doute, monsieur, qu'il y a eu parmi nous des troubles récents qui...

Son interlocuteur l'interrompit avec un bon geste familier :

— Non, non, je ne l'ignore pas!... Comment je suis renseigné?... Je vais vous le dire : tant pis si je suis indiscret!... C'est par votre petitefille elle-même, cher monsieur!... Elle m'a tout raconté!... Oui, oui, dans une brave lettre, que je vous montrerai!... Quand j'ai reçu cette lettre, j'ai compris qu'on pouvait compter sur cette enfant en toute chose, et je me suis dit : «Celle-ci ne mentira jamais!... » Elle a voulu que je sache toute votre histoire, par crainte de me tromper en me laissant dans l'ignorance... A-t-elle eu tort?...

Verres, les yeux attendris, secoua la tête pour marquer son approbation.

— ...Au surplus, elle est pleine de doute sur vos idées, savez-vous?... Elle est comme une enfant élevée chez des gens pieux, qui sent chanceler l'édifice de sa foi... Ces crises-là sont assez fréquentes dans notre monde. On en voit donc aussi dans le vôtre, — déjà?...

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— Il serait trop facile de vivre, si l'on ne doutait jamais! murmura Verres.

Il avait dans la voix, dans l'attitude, une hésitation bien éloignée de son habituel dogmatisme. M. Gressant le sentit ébranlé et le pressa davantage :

— Peut-être que mes arguments ne valent pas cher; vous vous mouvez dans le monde des idées, et moi, je reste à ras du sol, en pensant aux êtres que je connais, que j'aime, qui m'intéressent plus que tout! Pourtant, laissez-moi vous répéter ce que je disais tout à l'heure à mon fils... Je lui disais : « Il faut que les bons citoyens chassent de leurs cœurs les ferments de discorde et de haine civile qui les empoisonnent, car le pays a besoin des forces de tous ses enfants! Eh bien! je fais une concession, puisque je te permets d'épouser une jeune fille qui est légalement une enfant naturelle : que M. Verres en fasse une à son tour, en l'autorisant à se marier selon les formes consacrées. Et vous marcherez vers l'avenir, et vous montrerez qu'on peut faire de l'amour, de la joie, de la vie, sans être de la même foi, quand on est loyal et sincère!... )) N'est-ce pas un exemple aussi, cela?... un exemple de tolérance, de concorde et de paix, qui en vaut bien un autre, sapristi!...

En l'écoutant, Verres tenait son regard fixé sur le buste de Blanqui, comme s'il en attendait quelque oracle. Puis il le ramena sur M. Gressant, et répondit :

— Il y a quelque temps, monsieur, je ne vous aurais sans doute pas compris : je croyais alors posséder sur cette question la vérité intégrale... Mais, à tout âge, on profite des leçons de la vie : j'en ai reçu de cruelles... Certes, elles ne me feront renoncer ni à mes principes ni à mes espérances; mais elles ne montrent, comment dirais-je?...

Il chercha un instant une expression qui moulât exactement sa pensée, et dit :

— ■ ... l'importance du relatif...

M. Gressant se contenta de l'approuver d'un signe de la tête, en attendant la suite.

— Que chacun vive donc sa vie selon sa règle à soi! continua Verres...

Dans un autre moment, une telle proposition eût effaré M. Gressant; à cette heure, dans ce cabinet où régnait le buste du vieux révolutionnaire, après avoir entendu tant de choses qui contredisaient toutes ses opinions, elle lui parut plutôt conciliante, et il n'eut garde de la relever. Verres, suivant ses habitudes d'esprit, en tira doucement la conclusion :

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— Par conséquent, je ne m'opposerai plus au mariage régulier de ma petite-fille...

Il inclina la tête, et son visage exprima une douleur si sincère que M. Gressànt en éprouva une émotion dont il fut le premier surpris : il lui semblait que la longue opération dont Louise, Pierrine, Josèphe et leurs enfants avaient été la matière douloureuse, avortait misérablement sous les yeux de Verres ; et il pensait à ces chercheurs qui, au terme de l'expérience manquée, restent en présence des mêmes problèmes et des mêmes mystères, sans rien tirer de leur travail que la certitude d'une pesante erreur. Peut-être, devant ce désastre, l'utopiste se demandait-il seulement par quelle fissure l'erreur s'était glissée; mais l'homme simple, témoin de la banqueroute, sentait frémir dans son être cette pitié qu'on a pour les rêves qui tombent, les efforts perdus, les mirages évanouis.

M. Gressant ne voulait pas quitter Paris sans avoir rencontré l'oncle Emmanuel, avec lequel il se flattait d'avoir beaucoup d'idées communes. Mais le docteur, prié avec lui au modeste dîner de famille où Verres réunit les siens autour des fiancés, fut retenu au dernier moment par l'agonie d'un de ses malades. On fit son éloge pendant une bonne partie du repas. Verres seul y mit une réserve : son excellent frère restait à ses yeux l'esprit le plus paradoxal qu'il y eût au monde ! Personne ne releva cette restriction; toutefois, le silence qui l'accueillit, les regards qui s'échangèrent entre Pierrine et Albrun, entre Louise et Josèphe, montrèrent qu'après les évé-

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nements récents, elle causait une certaine surprise.

— J'ai peur, avoua M. Gressant, d'être aussi paradoxal que lui, pour lé moins 1

— Non, non, répliqua Verres. Vos opinions reposent sur votre foi : elles ont donc une base solide, du moins pour le moment. Les siennes ne s'appuient que sur son idée de l'intérêt social : c'est pourquoi j'affirme qu'il est dans le faux. S'il était là ce soir, vous ne vous entendriez pas mieux avec lui qu'avec moi...

Ces propos ne firent qu'augmenter le désir de M, Gressant ; et malgré les descriptions décourageantes qu'on lui fit de la vie du vieux médecin, il se dirigea le lendemain vers le dispensaire de la rue Frémicourt, après avoir annoncé sa visite par un petit bleu. Obéissant à l'avis collé sur la porte, il entra sans frapper, et s'arrêta sur le seuil, saisi par l'étrangeté du spectacle, pris à la gorge par l'odeur écœurante qui se dégageait des linges et des baquets. Le docteur accourut en s'essuyant les mains et les poignets à son tablier blanc.

— Monsieur Gressant?... Ahl que je suis content de vous voir! Jamais je n'aurais cru qu'il y eût au monde un bourgeois pour faire ee que vous faites!...

Il l'examina un instant, comme pour se bien persuader qu'il l'avait devant lui en chair et en os, lui prit la main, et dit en la secouant :

— Oui, oui, vous avez du courage, comme père; mais vous ne regretterez jamais d'en avoir eu! J'en suis sûr, moi qui connais Jeanne-Jeannette et sa mère !

Là-dessus, il le guida à travers la salle encombrée, parmi les patients qu'étonnait cette brusque apparition d'un élégant pardessus et d'un chapeau à reflets, jusque dans son cabinet, où régnait le portrait de la morte. Tout de suite les deux hommes se sentirent en sympathie, comme il arrive entre gens que l'indépendance de leur esprit et des aspirations voisines isolent au milieu d'une majorité différente et tyrannique. Ils rappelèrent le souvenir de Valnontey, cet ami commun grâce auquel ils se trouvaient d'emblée en confiance ; et très vite ils arrivèrent au cœur du sujet. M. Gressant raconta ses hésitations après les aveux d'Albin, puis, après la lettre de Jeanne, sa décision, dans un élan de cœur conforme à sa nature, les demi-regrets qu'il en avait eus ensuite, sa surprise en découcouvrant tant de sagesse en ces jeunes femmes dont l'effort tendait à corriger le désordre de leurs « unions » et qui, par leurs caractères

comme par leurs expériences, opposaient un démenti journalier aux théories paternelles. En évoquant ainsi, dans une sorte de synthèse, les spectacles qui se déroulaient depuis quelques jours sous ses yeux, il eut ce cri :

— Comme on se trompe, quand on s'en tient aux apparences!

L'oncle Emmanuel, dont le champ d'observations avait été beaucoup plus vaste, le tint un instant sous son regard clairvoyant et triste, et répondit :

— • On se trompe toujours, cher monsieur!... Les uns par hasard, et ils ont des chances de reconnaître un jour leur erreur; les autres avec méthode, et ils sont incorrigibles!... Mon grand homme de frère est de ceux-ci : aussi mourra-t-il dans l'impénitence finale. Il a opéré avec ses enfants, à peu près comme nous opérons avec des cobayes. Figurez-vous ce qu'il adviendrait, si nos cobayes s'avisaient de réfléchir! Tout en se prêtant à l'expérience, parce qu'ils n'auraient aucun moyen de s'y soustraire, ils nous jugeraient. Ils sauraient quand nous nous égarons. Ils se diraient : « Cet animal fait fausse route! C'est pour rien qu'il nous ingurgite des poisons, qu'il taillade nos viscères ou notre peau, qu'il

nous tord les muscles ou nous coupe les nerfs!

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Il ne sait pas où il va, et c'est nous qui souffrons! » Eh bien! mes nièces ont raisonné comme des cobayes intelligents : elles ont pâti de l'expérience, et ce sont elles qui en tirent les conclusion vraies. Tandis que leur père ne croira jamais tout à fait que la réalité a démenti ses déductions!... Ou, si vous aimez mieux, il ressemble à ces astronomes qui calculent qu'à telle date la queue d'un astre errant va balayer notre planète. Le temps approche, le jour arrive, la catastrophe ne se produit pas : c'est la comète qui c'est trompée de route!... Je l'aime de tout mon cœur, mais il y a des moments où je voudrais le mettre en pièces !

— Pas moi! pas moi, s'écria M. Gressant en riant de cette vivacité. Il est si parfaitement sincère qu'on ne peut le contredire sans s'attacher à luil

— Hélas! s'il l'était moins, il aurait fait moins de mal aux siens! Comme tant d'autres, il aurait pris dans l'action le contre-pied de ses doctrines : en prêchant l'union libre, — puisqu'il y tient, — pour les temps futurs, il aurait bourgeoisement marié ses filles dans le siècle présent, et elles s'en fussent bien trouvées. Au lieu de cela, il a eu le noble scrupule d'être eonséquent : c'est pourquoi elles pataugent

aujourd'hui dans d'inextricables difficultés... Comme le vice, la vertu a ses dangers!

Très rassuré sur le caractère de Jeanne- Jeannette, M. Gressant l'était moins sur l'équilibre de la famille. Il dressa l'oreille au mot de « difficultés », et demanda :

— Je croyais ces difficultés arrangées?

— C'est que la vie et la mort se chargent parfois de débrouiller les nœuds insolubles que tisse la sottise des hommes, expliqua le docteur. Vous connaissez les événements qui se sont produits dans notre petit cercle : ne trouvez-vous pas stupéfiant que nous leur ayons résisté?

M. Gressant abonda dans ce sens :

— Mais, ajouta-t-il, peut-être votre salut est-il la récompense de cette bonne foi qui honore votre frère. Il y a une justice, n'est-ce pas?...

Le docteur fit une moue expressive, à laquelle M. Gressant ne s'attendait pas :

— Heuh! dit-il, je n'en suis pas sûr!... La Justice divine? Ah! cher monsieur, il serait imprudent de ne compter que sur elle... L'autre? C'est simplement la logique des choses. Or, quand cette logique se dérange, ce n'est pas toujours au profit des plus dignes. Donc, que croire?...Récapitulons, voulez-vous? Il n'y arien

de tel pour fixer ses jugements que de bien résumer les faits.

— Allez! fit M. Gressant.

Sa surprise augmentait : en venant chez le docteur, il croyait se trouver d'accord avec lui sur toutes choses; et il commençait à s'apercevoir que l'avertissement de Verres était fondé, et que, si leurs conclusions se ressemblaient, ils y arrivaient par de bien autres voies. Ainsi, deux voyageurs se rencontrent dans un même lieu : mais tandis que l'un y est parvenu sans peine, par des chemins battus, pourvus de poteaux à chaque carrefour, l'autre s'est fourvoyé le long de sentiers incertains, égaré dans les bois, déchiré aux ronces des taillis...

— Prenons d'abord l'histoire de la librairie. C'est une simple affaire d'intérêts : elle eût fort bien marché entre des associés ordinaires. Pourquoi s'est-elle gâtée ? A la suite d'un conflit entre Rhèmes et Albrun. Or, ce conflit n'aurait jamais éclaté, si cet excellent Denys, qui a l'esprit de famille comme un patriarche des temps bibliques, n'avait pas voulu soutenir sa « bellesœur », désarmée par l'imprudence paternelle. La retraite de Rhèmes faisait tout crouler. Savez-vous ce qui nous a sauvés?

— Non...

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— Eh bien! c'est la mort de Vadret. Notez qu'il aurait fort bien pu traîner son ataxie encore une année ou deux! Cet excellent homme était le parrain du petit Antoine Albrun : parrain, bien entendu, comme Hortense est la femme de Denys, car c'était mon pontife de frère qui avait célébré le baptême. Il n'en prenait pas moins son parrainage au sérieux; et il a fait un legs important à son filleul, en spécifiant que les fonds seraient placés dans la librairie, dont il n'avait jamais pu se détacher tout à fait. Voilà comment nous marchons! Si Vadret avait vécu quelques mois de plus, s'il avait eu des héritiers directs ou quelque maîtresse intéressée, que fûtil arrivé? Ou nous disparaissions, ou nous ne parvenions à réunir les fonds nécessaires que par des moyens onéreux. Dans ce cas, la bonne affaire devenait médiocre, ou nous échappait, tandis qu'elle va faire vivre les éclopés de la famille : les femmes délaissées, les enfants abandonnés, Louise, Josèphe et leurs petits!... Si vous percevez un lien de causalité quelconque entre le drame et son dénouement, je vous serais reconnaissant de me l'indiquer.

M. Gressant fut obligé de convenir qu'il n'en voyait aucun.

— ...Peut-être parce que nous avons la vue

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courte, ajouta-t-il. Au surplus, si la question d'argent s'est arrangée, la situation de la femme et des enfants conserve sa gravité...

— C'est vrt^i, concéda l'oncle Emmanuel. Mais prenons le cas des Pralie. Ils se trouvaient dans un gâchis pire encore, dont leur fille semblait la victime désignée. La liquidation de leurs intérêts communs s'imposait : elle présentait des difficultés énormes, à cause de cette enfant que sa mère seule avait reconnue. La recherche de votre fils est venue compliquer ces difficultés, qu'aggravait encore le caractère de Léonce. Cet homme était un effroyable égoïste, un jaloux, un violent : il aurait refusé toute concession, par entêtement d'abord, et ensuite pour garder sa fille auprès de lui, car le gaillard n'a jamais pu penser qu'à son « moi ». Ainsi, pour que l'accord se fasse, il a fallu que M. Pralie ce soit fâché plus fort que d'habitude, un jour de mauvaise digestion : en sorte qu'un coup d'apoplexie a fait de lui une pauvre loque aux trois quarts inconsciente, qui ne nuira plus à personne. Remarquez que nous ne sommes pas au terme de nos misères ; il a des parents, c'està-dire des héritiers, à l'exclusion de sa fille avec laquelle il n'a légalement rien de commun, et des protecteurs naturels, à l'exclusion de sa

femme qu'ils ont le droit de traiter oomme une concubine. Ils vont intervenir : quels tracas en perspective, que la simple formalité du mariage ou, à défaut, de la reconnaissance nous eût épargnés! Sans doute, cela finira par s'arranger, comme le reste, mais à quel prix!... Enfin, s'il ne guérit pas, sa fille sera heureuse, sa femme indépendante; lui, finira comme il pourra : ça h regarde! Il est donc certain que, si M. Pralie n'avait pas mangé avec excès d'un plat trop, lourd, votre brave garçon de fils et cette bonne petite Jeanne pleureraient à cette heure toutes leurs larmes. J'affirmerai même que, sans cet accident, la famille ne serait pas rentrée dans le cadre : car Jeanne-Jeannette n'eût vraisemblablement pas rencontré un second amoureux dont le père ait votre tolérance et votre équité... Là encore, cher monsieur, voyez-vous un lien de cause à effet?

— Non, concéda M. Gressant, mais j'en vois un dans le cas de la plus jeune de vos nièces.

— Un accident, au contraire, un simple accident, comme il s'en peut produire dans l'état de mariage!... Pour Hortense, on n avait pas pris plus de précautions que pour Louise; seulement, elle a eu plus de chance. Gagnery

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n'était qu'un gredin; Albrun est un mari, un père admirables!

— Aussi va-t-il régulariser sa situation : il me l'a confié entre la poire et le fromage. C'est un homme de bon sens, celui-là!

— Oui, c'est un garçon solide, — le seul qui supporterait sans dommage le régime de l'union libre. Comme il ignore le vertige, il n'a pas besoin de garde-fou : aussi s'empresse-t-il d'en' prendre un... Voyez-vous, cher monsieur, les institutions et les lois n'ont pas l'influence qu'on croit sur notre destinée : elles nous avertissent plus encore qu'elles ne nous protègent, et changent, en somme, assez peu de chose aux conditions de la lutte que nous soutenons contre nos passions. Celles-ci sont individuelles, et notre existence est collective : comment voulezvous concilier cela? Jamais les pauvres hommes ne résoudront cette contradiction!... Les lois existantes, certes, ne la corrigent pas; mais peut-être qu'elles en atténuent les effets. Surtout, elles sont là depuis des siècles, elles ont mûri lentement, on a eu le temps de s'y habituer : c'est pourquoi il faut les respecter et les défendre... Quant à les retoucher à tout propos ou hors de propos pour les adapter à des besoins passagers, mauvaise affaire! On les amoindrit,

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on les gâte, on les dénature, et l'on s'aperçoit après coup qu'on a passé à côté du but. Qu'on remanie comme on voudra les chapitres du Code matrimonial : on ne pourra rien contre le mal que l'homme et la femme se font l'un à l'autre et que leurs dissensions font à leurs enfants. Sans cesse, il y aura autour de leurs amours les mêmes mensonges, les mêmes trahisons, les mêmes souffrances : parce que l'homme n'est pas un animal qui sache aimer dans la tranquillité. Aucune réforme ne réduira sensiblement la somme de leurs hontes et de leurs douleurs : aussi est-il bien inutile d'en chercher. Voilà mon point de vue de vieux philosophe, qui craint beaucoup de passer du mal au pire, et n'espère pas qu'on marche vers le mieux...

M. Gressant écoutait de toute son attention : sa vie paisible ne l'avait pas accoutumé à remuer de telles questions qui ne se posaient guère dans le champ restreint de ses expériences. L'idée l'effleura qu'il était aussi loin de ce conservateur sceptique que de l'anarchiste plein de foi qu'était Verres.

— Moi qui suis un chrétien, répondit-ii, je ne puis raisonner comme vous : je sais d'où vient la lumière; tout est simple et clair à' mes yeux.

Le mariage est en même temps une institution divine, et la clé de voûte de notre édifice social : ne sont-ce pas là des raisons suffisantes de le défendre?... Gomme elles me satisfont, je ne me tourmente pas l'esprit pour en trouver d'autres : vous comprenez donc à quel point les doctrines et les exemples de votre frère me semblent dangereux!...

— A moi de même, pour des raisons d'un autre ordre, — d'un ordre social... En vérité, nous partons de deux pôles extrêmes, et nous nous rencontrons pourtant. Faut-il que nous ayons raison contre lui!...

Le docteur s'était accoudé sur son bureau, et son regard fixait le portrait qui lui souriait toujours. De lointains souvenirs, d'obscurs regrets se levèrent dans sa pensée. Il poussa un long soupir, et reprit :

— Sa seuls excuse, c'est de penser dans l'Absolu. Absurde, n'est-ce pas? puisque nous vivons dans le relatif! Pourtant, qui sait si les hommes comme lui ne remplissent pas, après tout, une tâche utile? De toute la ferveur de leurs illusions, ils croient qu'on peut atteindre la Vérité, la Liberté, la Justice : peut-être empêchent-ils ainsi le troupeau de renoncer à les poursuivre...

M. Gressant sourit avec une sereine confiance :

— Nous avons des moyens plus sûrs de guider sa marche vers ces phares, dit-il. Nous savons où est le but, nous connaissons la route. Une. par oie résume tout cela : « Je suis la voie, la vérité et la vie!...))

— Oh! sans doute, accorda l'oncle Emmanuel. Mais...

Il s'interrompit, comme on enraye à un tourment dangereux; et cette réticence indiquait qu'il ne voyait aucune issue à leur entretien et n'entendait pas suivre M. Gressant sur un terrain où leurs divergences eussent éclaté.

— En tout cas, reprit-il d'un ton mesuré, nous sommes au moins d'accord sur ce point : c'est qu'il est sage d'utiliser l'expérience des siècles, d'en accepter les leçons, d'en reviser les lois avec une extrême prudence, puisqu'elles ont fait leurs preuves, et de respecter surtout celles qui règlent tant bien que mal l'éternel conflit des sexes, source de tant de souffrances... Mon frère, qui a du génie, n'a jamais pu comprendre ces vérités de bon sens. Que voulezvous? On n'est pas impunément logicien, puisque la vie est un empirisme. En revanche, les faits, dont il a méconnu l'éloquence, ont instruit ses filles : celles-ci savent ce qu'il ignorera tou-

jours. Lui seul persistera dans son erreur, parce qu'il trouvera toujours de bonnes raisons pour s'y maintenir; mais, si l'expérience se prolongeait encore deux ou trois générations, nos descendants verraient sortir de sa lignée les plus enragés des réactionnaires, tant ses audaces leur auraient coûté cher!...

Les deux hommes s'arrêtèrent là; et M. Gressant reprit à petits pas le chemin de son hôtel.

. En traversant l'une après l'autre les longues avenues qui sillonnent le quartier, il réfléchissait, non sans trouble,, à tout ce qu'il avait surpris depuis quelques jours d'un mouvement d'idées qu'on soupçonnait à peine à VOlwette, Les propos qu'il venait d'entendre jetaient comme une autre lumière sur ce tourbillon. Certes, les croyances de Verres étaient périlleuses; mais elles restaient affirmatives et ferventes. L'immobilisme de l'oncle Emmanuel était-il plus rassurant?... Celui-ci inquiétait par son manque d'espoir, celui-là par son orgueil subversif. Avec l'un, on s'enfermait dans une obscure prison, où l'air manquerait bientôt; avec l'autre, on sautait par la fenêtre dans un abîme sans fond. N'y avait-il donc plus rien entre ces deux extrêmes?... Seule, la foi simple et féconde étendait parmi ces déserts son oasis de

sécurité. Mais la source vive y tarissait-elle sQus les palmiers desséchés? ou les voyageurs trop pressés négligeraient-ils d'y remplir leurs outres avant de s'engager dans les sables?... Fallait-il désespérer des hommes?... compter sur l'imprévu de leur marche enveloppée de mystère?... attendre un nouveau sauveur?... Ou le règne commençait-il de ces faux prophètes dont l'Écriture annonce la puissance éphémère, la ruine finale?... Ces questions générales le tourmentèrent un Instant; puis, suivant la pente naturelle de son esprit, il les abandonna pour descendre aux contingences de l'heure présente. Pour être plus concrets, les problèmes qu'elles posaient n'étaient pas moins angoissants : que ferait à V Olivette une jeune fille, si aimable et loyale fût-elle, élevée à ces deux écoles, entre ce conservateur au scepticisme corrosif et ce croyant dont la foi dissolvait ses objets mêmes ?... comment se comporterait-elle dans leur milieu trop différent?... y serait-elle jamais comprise? saurait-elle le comprendre un jour?... Le rêve de conciliation qu'il caressait en l'accueillant serait-il donc aussi chimérique que les plans libertaires de Rémy Verres?... N'était-ce qu'un leurre dont ses descendants seraient victimes? Puis son optimisme reprit l'avantage : il songea

qu'aucune différence n'est irréductible à l'amour, dont la force a réalisé tant de miracles... Un instant, l'idée que la fusion s'accomplirait peutêtre aux dépens de son fils et de ses petits-enfants le bouleversa comme le pressentiment de tragiques destinées... Il se raidit contre elle et la repoussa : Albin serait le plus fort; la belle vie simple de VOlwette achèverait d'amener cette enfant, préparée par tant de spectacles orageux, à sentir la douceur d'un tel asile... Dans sa conception des choses, la foi finissait toujours par l'emporter...

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