II. L UNIVERSITE DE BOLOGNE
Je ne puis examiner ses origines, analogues d'ailleurs à celles de l'université de Paris : une nouvelle méthode introduite au xii^ siècle dans l'étude du droit romain et du droit canon par Irnerius et par Gratien, l'obtention de privilèges et notamment du célèbre privilège Habita octroyé par l'empereur Frédéric Barberousse en 1158, l'organisation en corporation, donnent naissance à cette institution (l). Il me suffira d'indiquer les deux caractères fondamentaux qui la ditïérencient de l'université de Paris. Ici, c'est avant tout la théologie ; à Bologne, c'est presque uniquement le droit et encore le droit romain qui est en honneur : la jeune université devient la principale école do droit et le modèle des écoles juridiques (2). D'autre part, à Paris, l'autorité appartient, aux maîtres; à Bologne, elle est entre les mains des étudiants : c'est une organisation démocratique, et cette organisation se ramène, pour ainsi dire, à la faculté de droit (3).
Les juristes, presque tous de riches étrangers, se groupent au xii® siècle en corporations indépendantes d'après leur pays d'origine et ces corporations se répartissent en deux grandes associations : les UUramontains qui en comptent dix-huit et les Cismontains qui en comptent dix-sept. A leur
(1) Cfp H. Denifle, Die Univers itâten des Mittelalters bis 1400, t. I, pp. 40 et suiv. et pp. 132 et suiv. ; H. Rasdall, The universities of Europe in the middle o.ges, t. I, pp. 89 et suiv.
(2) D'après H. Brunner (Der Antheil des Deutschen Redits an der Entwicklung der Universitàten. Berlin 1896), le droit germanique a joué dans les universités du moyen âge un rôle beaucoup plus considérable qu'on ne l'admet ordinairement, notamment dans l'organisation et les cérémonies universitaires.
(3) A l'université d'Avignon, la faculté de droit prédominait également sur les autres facultés et, pendant près de trois siècles, elle composa à peu près toute l'université; mais l'autorité appartenait aux maîtres; depuis son origine jusqu'à sa disparition à l'époque révolutionnaire, elle fut et resta une corporation de maîtres, gouvernée par les maîtres et à leur profit. V.J. M \KCH\:>io, L' université d'Avignon aux XVII^ et XVIII^ siècles. Paris 1900 (Cfr. la notice de J. Theissen, d'après ce travail, dans la Revue d'histoire ecclésiastique, t. Il, pp. 135-1.39. Louvain 1901); A. Deloume, Aperçu historique sur la faculté de droit de Vuniversité de Toulouse de 1228 à 1900. Toulouse 1900. (Cfr. la notice do L. Delisle, d'après ce travail, dans le Journal des Savants, p. 125. Paris 1901.)
tête se trouve un recteur nommé par les étudiants et choisi parmi eux : c'est un élève de cinquième année, ayant au moins vingt-quatre ans. Son prestige est tel, que dans les cérémonies il a la préséance sur les cardinaux et les archevêques aussi bien que sur les professeurs. Cest à lui que revient l'autorité et notamment la juridiction sur les étudiants et jusqu'à un certain point sur les professeurs (1). La ville de Bologne se résigne à lui reconnaître ce droit, car une sécession léserait ses intérêts ; les professeurs se soumettent également à la domination estudiantine pour des motifs analogues : ils se consolent de leur sujétion, parce qu'ils ont le droit de conférer les grades, avec le concours de l'archidiacre, et qu'ils peuvent se recruter par cooptation : ils forment ainsi une caste héréditaire et fermée ! Leur sujétion est cependant bien étroite et humiliante ! M. Langlois en trace un tableau piquant (2). « Les docteurs étaient tenus de prêter serment d'obéissance aux recteurs des étudiants ; les bedeaux des recteurs avaient le droit de les interrompre en plein cours pour les citer à comparaître. Défense leur était faite de manquer un seul cours sans l'assentiment des élèves corroboré par celui des officiers de 1' « université » : pas de congés sans permission fnec festa pro libito faciant....) ; défense de commencer après que la cloche de Saint-Pierre a sonné pour la messe et de continuer après qu'elle a sonné tierce, sous peine d'amende ; ordre aux étudiants, sous peine d'amende, de dénoncer chaque infraction et de quitter la salle en masse, au premier coup de tierce. Il est clair que les étudiants de Bologne en voulaient avoir ponctuellement pour leur argent : dabord, ils se réservaient le droit d'assister gratuitement, pendant quinze jours, aux leçons de chaque maître, afin de choisir le meilleur (experientiam facere de doctrina cujuslibei doctoris) ; puis ils surveillaient de fort près les professeurs de leur choix. Si le docteur saute un paragraphe du livre qu'il doit commenter, à l'amende ; s'il se dispense d'éclaircir une difficulté qui se présente, sous prétexte qu'il la résoudra plus tard, à l'amende ; s'il insiste trop sur le commencement du texte, qu'il " lit » de sorte qu'il n'ait pas le temps d'en expliquer congrûment la fin,
(1) Cfr. H. Rashdall, The universities of Europe in the middle âges, t. I, pp. 168 et suiv.
(2) Cfr. Ch. V. l-ANGLOis, Les universités du moyen âge dans la Revue de Paris, t. III (1896), pp. 800 et suiv.
à l'amende. Chaque docteur était tenu de déposer une somme, s'il quittait la ville, comme caution de son retour, et à l'ouverture de l'année académique, dix livres bolonaises chez un banquier, à titre de provision pour les amendes que les recteurs lui infligeraient. Il y avait un comité de « dénonciateurs des docteurs » (denunciatoi^es docto7mm), qui les empêchait d'être « arrogants » et qui vérifiait leur travail ". En résumé, il existait donc une inspection du travail des maîtres dirigée par les ouvriers.
Cette organisation heurte toutes nos idées, et cependant elle devait bien être appropriée aux tendances et aux moeurs de l'époque et du pays, puisqu'elle n'a pas empêché Bologne d'être pendant des siècles la première école de droit en Europe.
Avec Paris, Bologne a servi de modèle aux autres universités qui se sont multipliées sur le sol de la chrétienté. Pour justifier le titre général de cette conférence, j'aurais à énumérer ces diverses institutions, à dire dans quelles circonstances elles sont nées, jusqu'à quel point leur organisation a imité le type parisien ou bolonais. Evidemment le temps me lait défaut, et puis j'ai déjà soumis votre patience à une bien rude épreuve. Et cependant, ce n'est pas sans peine que je me tais, car il m'est un cuisant regret de n'avoir pu vous parler spécialement de l'antique université de Louvain (1). Permettez moi du moins de vous rappeler que, fondée en 1425 par une bulle de Martin V et modelée en grande partie sur le Siudium de Paris, elle a joui d'une retentissante célébrité en Europe et qu'elle a été, en même temps qu'un des facteurs les plus puissants de notre unité nationale, le plus solide rempart de l'Église aux Pays-Bas. Tombée en martyre de la foi sous les coups des barbares révolutionnaires, elle s'est relevée au soulïie de la liberté. Est-ce trop m'aventurer de dire que l'université actuelle est la digne fille de l'antique Aima Mater ?
Si l'État n'est pas persécuteur, si nos religieux ne prennent
(1) Voir une efcjuibse rapide et une littf^rature sommaire iians[V. Bkants|, L'université de Louvain. Coup d'ceil sur scu histoire et ses institutions, 14SS-i900. Bruxelles 1900.
pas la route de l'exil, si notre épiscopat n'est pas vinculé et amoindri par un gouvernement sectaire et despotique, si l'enseignement moyen catholique fleurit, si les écoles chrétiennes maintiennent la foi du peuple, si les œuvres sociales se multiplient pour conserver ou ramener à Jésus-Christ les masses ouvrières, si nos missionnaires portent au loin la lumière de l'Évangile, si la Belgique joue un rôle important au profit de la vraie science et de la foi dans la lutte internationale des idées, à qui le devons-nous ? Sans doute au dévouement et à l'union des catholiques, à l'activité éclairée de nos chefs temporels et spirituels ; mais n'est-ce pas aussi que ÏAlma Mater de Louvain garde, propage et développe, dans notre pays et même au dehors, les grandes idées directrices de Tordre naturel et surnaturel qui doivent présider à la conduite des peuples et des gouvernements ?
Aux catholiques belges de maintenir et d'atïermir cette consolante situation ! C'est un service à rendre à l'Église que de concourir à grandir l'éclat que lui ont donné les universités médiévales, aujourd'hui surtout que la science jouit d'un prestige incomparable. C'est aussi un service à rendre à la patrie. Nous nous occupons beaucoup et avec raison des intérêts religieux des écoles primaires. Mais si l'enseignement moyen n'est pas chrétien, l'enseignement primaire le sera-t-il? Et si l'enseignement supérieur n'est pas chrétien, l'enseignement moyen le sera-t-il? Car c'est d'en haut que viennent les idées qui gouvernent le monde.
Heureuse la Belgique contemporaine, si elle mérite toujours l'éloge que Mgr de Ram, l'illustre organisateur de l'université catholique, a justement décerné à nos pères : " La charité, dit-il, et les sympathies de toutes les classes de la société étaient acquises à Louvain, à tel point même que peut-être aucun autre pays du monde n'otïre l'exemple d'une plus grande libéralité en faveur de l'enseignement académique (1) ".
Heureuse la Belgique contemporaine, si tous les catholiques comprennent la nécessité de choisir Louvain comme centre d'études pour les jeunes gens qui désirent aborder les cours universitaires 1 Malheureusement les défaillances ne sont ni rares ni nouvelles Combien plus sage il serait de profiter
(1) i.V. Brants], ouvrage cité, p. 11.
de l'université de Louvain pour augmenter la grande armée catholique dans les fonctions publiques, dans les carrières techniques, dans les professions libérales, comme aussi pour multiplier dans notre enseignement les maîtres diplômés, soit de la faculté de théologie, soit des autres facultés !
A cet égard c'est un devoir de justice de rendre hommage au diocèse de Tournai et tout spécialement à Bonne-Espérance. Bonne-Espérance, à qui nous devons tant, à qui je dois tant, Bonne-Espérance s'est toujours fait un titre de gloire de favoriser l'Université de Louvain où tlle compte tant d'anciens élèves dans le personnel académique et qui lui a envoyé tant de professeurs distingués.
Puisse ce bienveillant appui se fortifier et se développer encore s'il est possible ! Et grâce à ce généreux concours, grâce au concours de tous les catholiques du pays, puisse se continuer en Belgique l'action des grandes puissances médiévales que j'évoquais tantôt !
Puissent la science et les œuvres chrétiennes des maîtres et des anciens étudiants du studium gcne^^ale de Louvain assurer à jamais aux catholiques belges Yimperium, la suprématie gouvernementale, maintenir et propager ici et partout la fidélité des peuples au sacerdotnwi, la fidélité à l'immortelle Papauté !