I. l'université de paris
Trois facteurs principaux ont concouru à sa fondation (1) : l'introduction d'une méthode nouvelle dans. les écoles de Notre- Dame; les privilèges accordés aux maîtres et aux élèves de ces écoles ; l'organisation de ces maîtres et de ces élèves en corporation.
Guillaume de Champeaux, représentant célèbre du réalisme rigoureux au début du xii^ siècle, a préludé à la transformation de l'enseignement ; mais le véritable auteur de ce renouveau
(l) C. JuLLiAN, Les premières universités françaises. L'école de Bordeaux au IV-= siècle dans la Reoue internationale de l'enseignement (1893), t. XIII, pp. 2l-j0, a vou'u rattaclier lus univdt'sitijs du in:)yeii âge à l'enseignement académique orgaaisé dans TR^npire romain. — Sur les antécédents des universités voir Fa. Pig.wet, L'/ii.^toire des écoles et de l'enseignement du VIII^ siècle au X II I^ siècle {pUm et introduction d'un travail sur ce sujet) dans la Reoue internationale de l'enseig n'ornent, t. XLd, pp. 339-548. Paris 1901.
scientifique, peut-être quelques-uns seront-ils surpris de l'entendre, fut un de ses disciples, devenu plus tard son contradicteur : ce fut un moine infamé pour ses mœurs, un conceptualiste en route vers le réalisme modéré des scolastiques et condamné pour son explication rationaliste du mystère de la Sainte-Trinité, mais néanmoins chéri des philosophes et des théologiens pour avoir fondé la méthode scolastique : j'ai nommé Abélard. — Quelle est la méthode d'Abélard (1)? Sur chaque question, il accumule tous les témoignages de l'Écriture Sainte et de la Tradition pour ou contre le problème posé ; ses élèves doivent exercer leur sagacité en foiirnissant eux-mêmes la solution, conformément aux règles de discussion que le maître a tracées dans la préface de son œuvre intitulée : Sic et Non. — Sans doute, Abélard n'a pas créé la méthode dialectique, mais il Ta fortifiée, il l'a renouvelée en quelque sorte, et ce qui est remarquable, c'est qu'il a exposé et appliqué, pour défendre ses doctrines ou combattre celles d'autrui, les mômes principes, que développe Aristote dans ses Analytica, ses Topica et ses Elenchi, alors que ces traités du philosophe grec étaient encore inconnus en Occident.
Or, nous figurons-nous le succès de cette innovation ? Paris connut bientôt une atïiuence considérable de maîtres et d'élèves de tous pays. Sans doute, alors déjà la Ville-Lumière était un séjour agréable. « Le snobisme mit le sceau à sa réputation. Avoir étudié dans l'île de la Seine, c'était alors un honneur dont les Anglais, les Allemands, les Scandinaves et les provinciaux de retour chez eux, se paraient avec complaisance (2) ». " Et pourtant, dit Philippe de Harvengt, ancien abbé de Bonne-Espérance, ce n'est pas d'être allé à Paris, c'est d'y avoir profité qui serait honorable (3) ». Toutefois il est incontestable que l'introduction d'une méthode fructueuse fut une puissante cause d'attraction à Paris et pour les élèves et pour les maîtres.
(1) H. Denifle, Die Universiiàten des Mittelalters bis 1400, t. ),pp. 45 et suiv. Cfr. H. Denifle et E. Châtelain, Chartularhim universitatis Parisiensis, t. I, Introduetio, pp. xxvii et suiv.
(2) Cfr. Ch.-V. Langloi?, Les universités du moyen âge dans la Revue de Paris, t. m (1896), pp. 807-808.
(3) H. Denifle et Châtelain, Chartulariwn universitatis Parisiensis, t. 1, pp. 53 et suiv. Lettre de Philippe de Harvengt à Engelbert, étudiant à Paris : « Non enim Parisius fuisse, sed Parisius honestam scientiam acquisisse honestum est ».
Ce succès, nous pouvons le dire en passant, est un encouragement aux cours pratiques où le professeur associe les élèves à ses travaux et les initie à la méthode des recherches personnelles ; ce qu'il faut marquer au point de vue de l'histoire des universités, c'est qu'il donna une importance telle aux écoles de Notre-Dame (l), que les pouvoirs publics s'empressèrent de leur accorder de précieux privilèges.
Un phénomène trop constant dans la vie académique pour ne pas constituer une loi de l'histoire, ce sont les rixes entre étudiants et bourgeois. Précisément, en 1200, avait éclaté une bagarre entre les citoyens et la gent estudiantine de Paris, et grâce aux encouragements du prévôt ou, si vous voulez, du maire de la ville, les citoyens avaient envoyé cinq étudiants présenter leur examen au Père éternel. Le gouvernement d'alors, Philippe-Auguste, comprenait l'intérêt public des grandes écoles : à la suite de cette échauâourée, il fit arrêter le prévôt et ses agents, mesure de satisfaction simplement transitoire ; et de plus, à titre de prévoyance, il garantit aux étudiants et aux maîtres l'important privilège de l'immunité judiciaire dans les causes criminelles : ils seraient dès lors soustraits à la juridiction de la justice séculière pour ne relever que du tribunal du chef de l'université (2). Un privilège de cette nature fait partie désormais du droit public des universités. A Louvain, par exemple, le pape Martin V mit comme condition sine qua non à la fondation de l'université, que les pouvoirs publics céderaient au Recteur leur juridiction sur la population escholière (3). Je ne m'arrête pas aux autres privilèges : il est bien clair que l'immunité en matière de juridiction entraîna une complète autonomie des écoles. Je dois cependant
(1) Abélard enseigna non pas à Notre-Dame, mais à Sainte-Geneviève. Toutefois c'est de l'école de Notre-Dame où sa méthode fut introduite et maintenue, qu'est sortie l'université de Paris. Cfr. H. Denifle et E. Châtelain, Chartularium universitatis Parisiensis, t. I, Iniroductio, pp. xv et suiv. ; H. Denifle, Die Universitâten des Mittelalters bis 1400, t. ! , pp. 655 et suiv.
(2) Voir le texte de ce privilège dans H. Denifle et E. Châtelain, Chartularium universitatis Parisiensis, t. I, pp. 39 et suiv. Cfr. H. Denifle. Die Vniversitâteyi des Mittelalters bis I iOO, t. I, pp. 60 et suiv.
(3) Bulle de Martin V du 9 décembre 1425, éd. E. Reusens, Analectes pour servir à l'histoire ecclésiastique de la Belgique, t. XXIV, p. 57.
ajouter que cette autonomie fut expressément consacrée par la plus puissante autorité de ce monde : la papauté fit reconnaître à l'université de Paris Je pouvoir d'employer les deux moyens pacifiques les plus extrêmes pour assurer la jouissance d'un droit : la grève et la sécession. En 1231, à la suite d'un conflit des étudiants avec le prévôt et de l'université avec la reine Blanche de Castille, fut promulguée l'inoubliable bulle de Grégoire IX Parens scientiarimi (1). Le Saint-Siège confirme l'autonomie de l'université et garantit aux maîtres les privilèges suivants : 1" ils ont le droit à la grève : en cas d'atteinte aux privilèges, ils peuvent suspendre les cours ; 2° ils ont le pouvoir législatif : ils peuvent faire des statuts et expulser les contrevenants.
Les privilèges ont été à Paris la conséquence de la rénovation de l'enseignement ; à leur tour, les privilèges ont amené la constitution d'une grande corporation scientifique : c'est ce caractère corporatif qu'il me reste à exposer pour achever la genèse de cette institution (2). Les documents les plus anciens ne parlent pas de l'université comme telle ; mais ils visent séparément les écoles, les maîtres, les élèves. C'est dans un document de 1221 qu'apparaît V association générale des maîtres et des étudiants, universitas magistrorum et scholarium Parisiensium (3). Tel est le titre ordinaire, jusqu'à ce que le recteur se montre en tête de la formule : " rector et universitas magistrorum et schola7''ium ^^. Ainsi s'achève l'organisation de l'illustre école dont nous venons de retracer les origines.
Avant de décrire cette organisation, il importe de définir le caractère d'un établissement imiversitaire, tel que nous
(1) Voir le texte dans H. DENiFLEot E. Châtelain, Chartulariuni universitatis Parisiensis, t. 1, pp. 136 et suiv.
(2) Cfr. H. Denifle, Die Universitdten des Mittelalters bis 1400, t. 1, pp. 67 et suiv.
(3) Donation de l'université aux Dominicains de Saint-Jacques, dans H. Denifle et R. Châtelain, ouvrage cité, t. 1, p. 1221.
l'avons entrevu au cours de cette première excursion, ou si l'on veut, de fixer la terminologie (1).
Dans les sources qui nous éclairent sur l'enfance de l'université de Paris, comme d'ailleurs sur celle des autres universités, le terme employé pour caractériser l'institution, l'expression propre et officielle n'est pas le mot universitas, mais bien plutôt la formule studium générale. Quel en est le sens ? Sludium, dans l'occurrence, signifie : établissement dinslruction ; générale est employé dans un sens, non pas objectif, mais subjectif: ce terme ne veut pas dire que toutes les sciences sont enseignées dans le studium, dans l'établissement d'instruction, mais il indique que cet établissement d'instruction est accessible à tous. Ce n'est donc que par corruption du sens primitif que plus tard le mot générale a désigné des études, un enseignement sur toutes les branches. Par le fait même qu'elle est accessible à tous, l'université s'appelle non seulement un studium générale, mais aussi un studium primlegiatum. Ce n'est pas là d'ailleurs toute la portée ni du terme générale, ni de l'expression prioilegiatum. Le studium s'intitule encore générale et privilegiatum à raison des titres que l'établissement confère : l'université peut donner des grades et ceux-ci doivent être reconnus partout dans la chrétienté : le licencié, le docteur, le maître reçoit la facultas ubique docendi.
En fait, bien des restrictions ont été apportées à ce droit ; mais le principe même que l'université délivre un diplôme valable dans tous les pays de la chrétienté, est une preuve manifeste de cet autre principe, formulé par saint Thomas d'Aquin : - Ordinare de studio perti net ad eum qui praeest reipublicae, et praecipue ad authoritatem apostolicae sedis qua universalis ecclesia gubernatw\ cui per générale studium providetur « (2).
Notre époque n'a guère retenu les termes studium générale et prioilegiatum, mais elle a adopté l'expression universitas.
(1) Cfr. H. Denifle, Die Vniversitàteji des Mittelallers bis UOO, t. I, pp. 1 et suiv. ; H. R.ASHDALL, The universities uf Europe in the middle âges, t. I, pp. 6 et suiv.
(2) Opuscula theologica sancti Thomae Aquixatis quorum sioecialem mentionem facit De-Tocco. Opasculum I. Contra impugnantes Dei cultum, etreligionem, c 3. éd. Fiaccadori, t. XV, p. 12. Parme 1864. CtV. H. Denifle Die Universitâtea des Mittelallers, t. I, pp. 778 et suiv.
Ce terme désigne, non pas un établissement d'instruction, non pas une école d'études supérieures, mais une corporation, un syndicat de maîtres et d'élèves : c'est un consortium, un collegium. — Parfois cette expression universitas s'applique simplement à l'association des professeurs, parfois à l'association des étudiants, et parfois même aux membres d'une faculté. Le sens propre d'universilas est cependant l'association, l'ensemble des maîtres et des élèves d'une école supérieure. Au cours du temps, universitas fut aussi un mot usité pour signifier l'ensemble des facultés.
En résumé, la formule officielle pour désigner l'université au moyen âge, vous la connaissez, c'est studium générale et parfois même simplement studium. Le mot academia n'est pas enco)e en usage ; le qualificatif Aima n'apparaît qu'au xvi^ siècle, et alors c'est la formule solennelle Aima universitas, laquelle engendre bientôt la tendre appellation Aima Mater.
Jusqu'ici je vous ai rappelé les origines de l'université de Paris, et précisé d'après la terminologie le caractère général d'un établissement de ce genre. Il est temps d'esquisser son organisation. Nous avons vu les maîtres et les écoliers se constituer en corporation. Eu quoi consiste cette corporation et quelles en furent les plus importantes transformations ? Pour répondre à cette question, nous examinerons les divers corps particuliers et les principales autorité^ui formaient la grande confrérie universitaire.
Et tout d'abord, par respect pour les patrons, parlons des Facultés (1). Les professeurs de chacune des quatre branches de renseignement universitaire, les arts, la théologie, le droit et la médecine, se constituent naturellement très vite en société pour régler ce qui concerne les matières et les élèves. A cet efïet, ils tiennent des assemblées, élaborent des statuts sur les études, règlent les examens et les réunions, excluent de leur sein les membres indignes. Le terme Facultas qui désigne
(1) H. DENiFLEetE. Châtelain, Chartulariwn universitatis Pcœisiensis, t. I, Introductio, pp. x et suiv. ; H. Deniple, Die Universitâten des Mittelallers bis 1400, 1. 1, pp. 71 et suiv.
cette association apparaît pour la première fois en 1219, mais avec le sens général de matière scientifique, branche d'enseignement. Au sens spécial, pour désigner un corps particulier correspondant à chacun des quatre enseignements, ce mot ne fait son entrée en scène que dans un acte de 1255.
Les trois facultés de théologie, de droit et de médecine avaient chacune à sa tête un doyen : c'était le maître le plus ancien de la faculté. La faculté des arts avait, elle, pour chef un recteur. C'est ce personnage qui devint bientôt le chef de toute l'université, comme nous l'expliquerons tout à l'heure.
Je ne puis me dispenser de quelques indications sur le programme et les examens de ces quatre facultés (1).
La faculté des arts, embryon de nos facultés modernes de philosophie et lettres et des sciences, avait pour mission d'initier la jeunesse aux matières du trivium et du quadrivium (2). Nul ne l'ignore, le trivium comporte la grammaire, la rhétorique et la dialectique ; le quadrivium comprend l'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astronomie. La dialectique obtient bientôt une telle vogue, qu'elle arrête la renaissance de l'humanisme à la fin du xii^ siècle, elle ruine l'étude des anciens et fait mépriser l'art de bien dire. La raison, la philosophie est elle-même compromise par le raffinement de syllogismes pompeux autant que misérablement vides. « A quoi servent, s'écrie Absalon de Saint-Victor, à quoi servent ces sophismes inextricables qui sont de mode, cette fureur de subtilités où beaucoup se sont perdus ? « — « La logique, dit Gauthier de Saint- Victor, est l'art du diable. « — « Il y a maintenant, écrit Etienne de Tournai, autant d'erreurs que de docteurs » (3).
Malgré ces récriminations, les grades sont avidement recherchés. Je me borne à les énumérer. Après une étude
(1) Cfr. H. Rashdall, Tlie universities of Europe in the middle âges, t. I, pp. 426 et suiv. ; Ch. Thurot, De Vorganisation de l'enseignement dans l'iin/versité de Paris au moyen âge. Paris 1850. Cfr. R. Délègue, Uioiiversité de Paris 1:224-1.244, pp. 8 et suiv.
(•2) Cfr. H. Rashd.\i,l, The universities of Europe in the middle âges. t. 1, pp. 33 et suiv.
(3) Ch.V. Langlois, La Civilisation occidentale au XI I^ et au XI il' siècle, dans Lavisse et Ra.mbaud, Histoire générale du IV^ siècle d nos jours, t. II, pp. 557 et suiv.
suffisante du trivium, les élèves s'exercent à la discussion sur les différentes matières qu'il comprend. C'est ce qu'on appelle déterminer : celui qui détermine avec succès, en présence des maîtres et aux époques fixées, est proclamé bachelier es arts. Lorsqu'il est arrivé à l'âge de 21 ans au moins et qu'il a fait six ans d'études au minimum, le bachelier se présente devant le chancelier de Notre-Dame, pour obtenir la licence. Une fois licencié, le candidat se fait agréer des maîtres : il reçoit alors, avec le titre de maître, un bonnet, insigne du magisterium ; s'il se voue ensuite à l'enseignement, s'il est chargé d'un cours, il s'appelle régent. Les maîtres cependant n'enseignent pas toujours. Un grand nombre d'universitaires, sans avoir l'intention de se consacrer définitivement à l'enseignement, sollicitent la licentia docendik titre honorifique : ainsi s'est considérablement accru le nombre de maîtres ; il s'est également élevé, pour la raison qu'on prit la décision de n'admettre aux études supérieures que les écoliers pourvus de la licence ou maîtrise es arts. Aussi la faculté des arts donnaitelle naissance à une quantité innombrable de maîtres.
La faculté de médecine n'eut guère d'importance, du moins au début. Je ne m'y attarderai donc pas. Les futurs disciples d'Hippocrate se rendaient de préférence à Montpellier ou à Salerne. Ce fait nous remet en mémoire que trois universités étaient alors célèbres chacune dans sa spécialité. Paris était réputée pour la théologie, Bologne pour le droit et Salerne pour la médecine. 11 n'y a guère lieu non plus de nous arrêter à la faculté de droit. Elle devait en principe se contenter de l'étude du droit canon, dont le Décret de Gratien et plus tard les Décrétales constituèrent la matière. Quant à l'enseignement du droit civil, c'était à Bologne, à Orléans, à Toulouse, à Montpellier qu'il était le plus en honneur (1). A Paris, une bulle d'Honorius III qui a fait verser des flots d'encre contre l'Église, la bulle Super spécula, avait interdit, en 1219, l'enseignement de ce droit. Le but de cette défense était de fortifier les études théologiques et d'entraver la diffusion d'une science, celle
(1) V. M. FouRNiËR, Histoire de la science du droit en France, t. III. Les universités françaises et renseignement du droit en France au moyenâge. Paris, 1892. Cfr. la notice de M. A. Darestk, d'après l'ouvrage précédent, dans le Journal des savants, 1892. pp. 501-510.
du droit romain, qui menaçait les intérêts de l'Église en favorisant l'absolutisme gouvernemental. M. Péries a récemment vengé Honorius III des attaques qu'a provoquées sa bulle, comme il a aussi établi que le droit romain n'a jamais été complètement négligé dans l'enseignement à Paris, ni avant ni après l'interdiction portée par ce pape (1).
Au sommet de la hiérarchie universitaire trône majestueusement la faculté de théologie. La forme de son enseignement est naturellemeni la dialectique, le s^^llogisme. Elle explique les Livres Saints et surtout les Livres des setiiences de Pierre
(1) Cfr. G. PÉRIES. La Faculté de droit dans l'ancienne université de Paris (1160-1793). Paris 1890. Cfr. M. Fournier, L'Église et le Droit romaiyi au XIIP siècle, à propos de l'interprétation de la Bulle " Super spécula y d' Honorius 111 qui interdit l'enseignement du droit romain à Paris, dans la Nouvelle Revue historique de droit français et étranger, 1890, t. XIV, pp. 80-119; G. Digard, La papauté et l'étude dii droit romain au XlIIe siècle, à propos de la fausse bielle d'Linocent IV. » Dolentes », dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, t. LI, 1890, pp. ,S81-419. M. Luchaire a résumé les discussions et formulé son opinion en ces termes : - Que voulait donc la papauté ? Arrêter le mouvement scientifique, substituer le droit canonique au droit romain, déclarer l'infériorité des législations séculières, empêcher les pouvoirs civils de s'organiser et trouver ainsi le moyen définitif de faire prévaloir l'Église sur l'État? Cette thèse a été soutenue avec passion et par des savants de premier ordre, mais il ne paraît pas qu'elle corresponde à la réalité des faits et aux expressions mêmes des textes^. Elle attribue gratuitement à l'Église romaine des desseins profonds et un plan machiavélique de destruction de la loi civile qui n'étaient pas dans sa pensée. Ni Honorius III, ni son successeur Innocent IV, qui renouvela la bulle Super spécula n'ont été hostiles, de parti pris, au droit romain. S'ils l'ont prohibé, c'est à Paris seulement : ils en ont laissé se développer l'étude dans les autres universités françaises créées après la mort de Philippe- Auguste. Ils avaient, en réalité, un double but. Fortifier d'abord la science théologique en donnant à l'université de Paris une sorte de monopole de cette branche du haut enseignement, en faisant de cette université l'école de théologie par excellence, chargée de subvenir aux besoins du monde chrétien tout entier. Interdire ensuite aux clercs et aux moines l'abandon de leurs devoirs professionnels et les empêcher de poursuivre à Paris, par l'étude du droit civil, les carrières lucratives d'officiers de justice, d'administrateurs et d'avocats. La prohibition de 1219 n'est pas dirigée contre la science, ni contre la liberté du professorat. Elle s'a()plique au clergé qui menaçait de désorganiser l'Église en délaissant le sacerdoce. C'est un acte de réforme ecclésiastique dont le sens a été mal compris. Quelle qu'en soit d'ailleurs la signification, il atteste d'une façon péromptoire le fait qui ressoi't en pleine lumière de l'histoire primitive des maîtres et des étudiants parisiens. Ce n'est pas le roi de Fi-ance, ce n'est pas l'évéque de Paris, c'est le pape qui règne sur l'universiié. " A. Luchaire, L'université de Paris sous Philippje- Auguste, pp. 57 et suiv.
Lombard. Refaire l'histoire de la faculté de théologie, connue dans la suite sous le nom de Sorbonne, ce serait refaire en quelque sorte toute l'histoire de la théologie spéculative ; mais nous devons bien, en passant, saluer de notre admiration et de notre reconnaissance la première école de la chrétienté. Si parfois elle a donné dans certains travers, n'est-il pas incontestable qu'elle a été, à côté du magistère infaillible de l'Église, le plus brillant fanal de la foi catholique ? Où trouver plus d'illustrations (1) ? Il suffirait, pour consacrer sa gloire, d'avoir compté parmi ses professeurs un des génies les plus puissants de l'humanité, génie dont il serait puéril d'adopter servilement toutes les idées, mais génie dont les œuvres resteront à jamais le plus imposant monument de la théologie spéculative. Honneur à l'université de Paris d'avoir été illustrée par saint Thomas d'Aquin !
Le cjcle des études ihéologiques était des plus étendus. N'était admis aux cours que celui qui avait 21 ans au moins et qui était pourvu de la maîtrise es arts. Après cinq ans, les élèves étaient autorisés à subir les épreuves du baccalauréat. Pour se présenter à la licence, il fallait attendre trois nouvelles années, et encore le candidat devait avoir au moins 35 ans d'âge. Enfin, pour arriver à la maîtrise ou au doctorat, le licencié avait à se faire agréer de la corporation des maîtres par une soutenance des plus solennelles. Inutile de nous arrêter aux pompes de cette cérémonie.
Il faudrait mal connaître l'humaine nature pour croire que les examens n'ont donné lieu à aucun abus par suite des complaisances intéressées de l'université et de ses protecteurs ou que les grades aient toujours été recherchés dans des vues très élevées ; mais ce n'est pas le moment d'exhumer ces souvenirs peu agréables. Je me hâte de passer des Facultés à l'un des organismes les plus originaux de l'ancienne université : les Nations (2).
(1) Ctr. P. Féret. La Faculté de théologie de Paris et ses Docteurs les plus célèbres, 4 vol. Paris 1894-97.
(2) H. Denifle, Die Universitâten des Mittelalters bis 1400, 1. 1, pp. 8t et suiv.; H. Denifle at K Châtelain, Chartularium universitatis Parisiensis, t. 1. lntro(iuctio, pp. x\ et !<uiv.
Nous l'avons déjà dit, des étudiants des diverses contrées de TEuropese rendaient en foule aux écoles de Paris dès le xii® siècle, et ce concours grandit après la formation de l'université. Au début du xiir siècle, par un phénomène bien naturel, les élèves se constituèrent en diverses sociétés d'après leur nationalité respective : ces sociétés prirent le nom de Nations. Elles furent au nombre de quatre : les Français, les Anglais, les Picards et les Normands. A l'origine, elles formaient des corps spéciaux, indépendants des facultés, ayant toutefois des attaches particulières avec la faculté des arts. En efïet, un stage à cette faculté était nécessaire à quiconque voulait aborder les études supérieures : les nations ne comptaient donc comme membres que des élèves anciens ou actuels de cette faculté. Il se fit ainsi que ces nations et la faculté des arts furent assimilées et que les premières furent regardées comme autant de sections de la seconde.
Chaque nation avait à sa tète un procureur, élu parmi les maîtres es arts. Les quatre nations réunies étaient soumises à un recteur qui était en même temps le chef de la faculté des arts et qui, à la fin du xiii® siècle, devint aussi celui de toute l'université.
Nous avons à parler de ce haut personnage ; mais pour bien connaître la genèse de sa puissance, il est utile de dire d'abord quelques mots d'une autre autorité : le Chancelier (1).
Est-il besoin de rappeler qu'au moyen âge, l'Église avait la direction exclusive de l'enseignement l Dans chaque diocèse la licentia docendi, l'autorisation d'enseigner, était accordée primitivement par l'évêque, plus tard par son délégué : à Paris, cette mission était réservée au chancelier de l'évêque et du chapitre de Notre-Dame.
L'organisation des professeurs et des étudiants en un corps universitaire avait donné à ce personnage un rôle plus considérable. Bientôt les choses changent de face. Fier de sa puissance, il outrepasse ses droits, des conflits s'élèvent qui ont pour résultat de diminuer juridiquement ses pouvoirs ; d'autre
(l) H. Deniple et E. Châtelain, Chariularium universitatis Parisien,' sis, t. I, Introductio, pp. xi et suiv.
part, la gent universitaire se transporte de l'île sur la rive gauche de la Seine, appelée bientôt le Quartier Latin et, l'importance de l'université augmentant, on crée un second directeur intellectuel sous le titre de chancelier de Sainte-Geneviève, ce qui amoindrit notablement la puissance de celui de Notre- Dame ; enfin, le recteur des nations et de la faculté des arts, profitant de cette situation, travaille directement à supplanter l'ancien chef de l'université : à la fin du xiii* siècle, celui-ci est vaincu et subordonné à son heureux rival.
Pour s'élever au faîie de la hiérarchie académique, le Recteur (1) eut d'ailleurs à lutter non seulement contre le chancelier de Notre-Dame, mais aussi contre les doyens des facultés de médecine, de droit et de théologie. Comme chef des nations, il avait à traiter des affaires intéressant tous les étudiants et conséquemment tous les professeurs. Aussi convoquait-il des assemblées générales où devaient paraître les doyens des facultés précitées et les procureurs des nations. Les doyens résistèrent : l'opposition fut âpre de la part surtout de celui de la faculté de théologie ; mais le crédit que donnait au recteur sa qualité de chef des nations et de la faculté des arts, lui assura la victoire. Sa situation d'ailleurs fut encore affermie par ce fait qu'au xiii® siècle l'université était en lutte contre les ordres mendiants et que cette lutte fut centralisée en la personne du recteur. Bref, en 1289, il est incontestablement le chef de l'université. Telle était la considération attachée à cette dignité, que le recteur avaii, dans les cérémonies, le pas sur les prélats, sur les ambassadeurs et sur les pairs de France.
Ainsi constituée, l'université s'est ornée d'une double couronne : les Collèges et les Ordres religieux (2). Au cours du xiif siècle, les Dominicains, les Franciscains, les Prémontrés, les Bernardins, les Carmes, les Augustins et les Clunisiens prennent part à la vie universitaire et obtiennent l'autorisation d'établir eux-mêmes un certain nombre de chaires de théologie. Il est vrai que ces ordres religieux <mt souvent paru au reste
(1) Ibidem, pp. xxil et suiv. ; H. Denifle, Die Universitàten des Mittelalters bis 1400, 1. 1, pp. 106 et suiv.
(2) Voir les documents relatifs à ces ordres religieux dans H. Deniple et E. Châtelain, Chartularium universiiatis Parisiensis, 1. 1. Cfr. H. Rash- DALL, The universities of Europe in the middle âges, t. 1, pp. 369 et suiv. ; R. Délègue, Luniversité de Paris, 4i2i-1244, pp. 21 et suiv.
de l'université une couronne d'épines (1) ; mais cependant la présence des maîtres et des élèves des diverses congrégations a largement contribué à la prospérité matérielle, intellectuelle et morale de l'université ; en même temps elle a vivifié et préservé de la momification des institutions exposées, par piété filiale, à la dangereuse illusion que le progrès s'est arrêté à la mort de leur fondateur. Le rôle et l'activité universitaires de ces associations seraient un sujet très intéressant à traiter ; mais je dois sj'^stématiquement le laisser dans l'ombre.
Je serai également bref sur la question des Collèges (2). Est-il nécessaire de rappeler qu'en aucun temps les étudiants n'ont été des modèles? Mais combien nos mœurs sont douces et louables en comparaison de celles des universitaires parisiens du moyen âge ! Les bejauni, c'est-à-dire « les bleus » ou les nouveaux, sont, au quartier latin, en butte aux brimades ; les nations se livrent des combats mortels, des rixes sanglantes entre étudiants et bourgeois terrorisent la bonne ville de Paris. « L'étudiant es arts, dit le chancelier Prévostin, court la nuit tout armé dans les rues, brise la porte des maisons, remplit les tribunaux du bruit de ses esclandres. « — « H y a, gémit un prédicateur, des étudiants qui passent leur temps à boire dans les tavernes, à fabriquer des châteaux en Espagne et qui changent les classes en dortoirs. » A l'origine, les écoliers, si jeunes qu'ils fussent, et les maîtres vivaient absolument à leur guise dans des garnis. On connaît la boutade déclamatoire, mais effrayante de Jacques de Vitri : « Scholae erant super ius, prostibula in fer ius r>.
Pour réagir contre ce mal, des collèges se fondèrent, institutions destinées à sauvegarder la discipline et à favoriser les études des élèves pauvres. En général, ils furent dotés par des ecclésiastiques. Au début, ils ne reçoivent que des étudiants peu fortunés, des boursiers, mais dans la suite ils acceptent des
(1) Cfr. M. Perrod, Maître Guillaume de Saint-Amour. Lhmiversité de Paris et les Ordres mendiants au XIII« siècle. Paris 1896.
{H) Sur les Collèges, v. les textes publiés par H. Deniflb et E. Châtelain, Charlularium universitatis Parisiensis. Cfr. H. Rashdall, The universities of Europe in the middle âges, 1. 1, pp. 478 et suiv. ; Ch V. Langluis, Les universités du moyen âge dans la Revue de Paris, t. III (1896), pp. 8U et suiv. ; Le même, La Civilisation occidentale au Xll" et au XIII" siècle, dans La VISSE et Rambaud, Histoire générale du /V» siècle à nos jours, t. Il, pp. 555 et suiv.
élèves payants : les uns et les autres se rendent au dehors pour suivre les cours : le collège est un simple hôtel, administré par un proviso7^ ou magister domus ou, si l'on veut, un hôtelier.
Ces institutions ne tardent pas à s'enrichir de belles bibliothèques et puis à engager des maîtres, chargés de donner aux pensionnaires des répétitions et des conseils pour compléter et suppléer les leçons des facultés. C'est encore le régime en vigueur aujourd'hui en Angleterre. La conséquence, c'est que les écoliers libres, ceux qui refusent de profiter des avantages du collège, deviennent de plus en plus rares. En signe de mépris, on les appelle des " martinets r> ; au xv^ siècle, leur race disparaît ; car, en 1463, il fut enjoint aux derniers de ces martinets d'habiter dans un collège ou dans une pédagogie.
Le plus ancien collège est celui des Dix-huit, fondé en 1180 ; le plus célèbre est la Sorbonne, créé en 1257 par Robert de Sorbon, chanoine de Cambrai. Une discipline si forte y fut établie, l'enseignement théologique y fut organisé avec tant de sagesse, qu'à partir du xv® siècle, la Sorbonne exerça une espèce d'hégémonie à l'université et obtint, pour ainsi dire, la direction de l'opinion publique de l'Europe en matière théologique.
Dans la pensée du moyen âge, trois grands pouvoirs assurent la marche du monde chrétien et leur répartition maintient l'équilibre entre les nations. A l'Italie, Dieu a donné le Sacerdotium ou la Papauté ; à l'Allemagne, Yimperium ou le pouvoir impérial ; à la France, le Studium ou l'université de Paris (1).
Telle est en miniature, bien incomplète et bien imparfaite, l'image antique de la plus célèbre université du monde catholique.
Après cet aperçu, à la fois trop long et trop bref, le temps nous fait défaut pour inspecter à l'aise
(1) Cfr H. Rashdall, The universities of Europe in the middle âges, t. I, pp. 518 et suiv. ; Ch. Gross, The political influence of the university of Paris in the middle âges dans Y American historical Revieto, t. VI, pp. 440-445. New-York 1901.