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plusieurs dispositions la consacrent expressément (1).
Dans la seconde, faite le 22 novembre 1555, Dumoulin commenta la loi Falcidie et la loi Si Tilio aut Seio, de légat, 2 : il analysa les actions récursoires qui existent entre les créanciers ou débiteurs solidaires. La troisième, qui eut lieu dans le même mois, porta sur les substitutions; à propos de la loi Lucius Titius ff. de vulg. et pupill. substit., le jurisconsulte fit une rapide digression sur la filiation de Constantin et les principes de la légitimation romaine. Elle fut bientôt suivie d'une quatrième; le 9 janvier 1556, Dumoulin remontait en chaire pour commenter la loi ex parte ff. famil. ercisc, c'est-à-dire pour poser les règles relatives aux dépenses faites par l'un des héritiers dans l'intérêt commun.
Ces leçons n'étaient, pour ainsi dire, que la préface et lavant-goût de celles qu'il avait promis au conseil de ville de donner pendant trois mois. En effet des affiches apposées dans tous les carrefours annoncèrent bientôt que le professeur commencerait le lundi suivant l'interprétation du grand titre au Digeste, de verborum obligationibus.
Le comte de Montbéliard, dont les affaires embarrassées avaient besoin d'un bon conseiller (2), et qui prétendait avoir acqi par son hospitalité un droit exclusif sur Du moulin, apprit son engagement avec dépit. Il avait été longtemps de mode chez les princes allemands d'entretenir à leur cour les astrologues et des chercheurs de pierre philosophai . mais les plus ignares commençaient à s'apercevoir que cette prétendue science enrichissait moins que celle des
(1) Cette leçon est rappelée par un grand nombre de jurisconsultes modernes. Pothier, Oh . n° 280; Merlin, Rép. v» Subrogation, S. II, § 5; Toullier. Duranton, Ponsot, etc. V. l'Etude de M. Pialat sur le Professorat de Dumoulin A Dole, 1844, brochure in-18.
(2) 11 plaidait alors, à Dole, contre Girard de Rye, seigneur de Balançon, contre l'évèque de Bàle et contre les habitants mainmortables de Mon'héliard. (V. les Consultation* de Dumoulin, tome III de ses œuvres.)
légistes; un jurisconsulte qui avait soulevé la Sorbonne, ému l'Allemagne, battu Théodore de Bèze en champ clos, triomphé de l'Empereur dans la cause du landgrave de Hesse, réduit le pape à demander la paix au roi de France, un petit homme qui faisait, selon le mot d'Anne de Montmorency, avec un petit livre ce que trente mille lansquenets n'avaient pu faire, un docteur que les souverains et les peuples se disputaient à l'envi, valait à lui seul mieux que toute la cabale : c'était une conquête trop précieuse pour la laisser échapper. Le comte Georges était trop faible pour l'enlever de haute lutte; mais il n'était pas assez honnête pour dédaigner la trahison. Ses agents allèrent trouver le recteur, le procureur général du parlement, le magistrat, les principaux citoyens, et les supplièrent de céder Dumoulin à leur maître pendant huit jours, en jurant de le rendre avec livres et bagages à l'expiration de ce délai. Confiants dans la parole donnée, les Dolois consentirent : Dumoulin, moins candide, hésita beaucoup d'abord et néanmoins partit, dans l'espoir de rapporter une partie de ses manuscrits qu'il avait laissés à Montbéliard, mais bien résolu à refuser son assistance au comte dont il avait deviné les projets et dont il jugeait la cause mauvaise. Les hommes d'armes de son escorte dissimulèrent tant qu'ils furent sur le sol bourguignon; mais après deux jours de marche, lorsqu'on aperçut à l'horizon les hautes tours de Montbéliard, ils changèrent d'attitude et firent insolemment bondir leurs chevaux autour du paisible voyageur en signe de victoire. Celui-ci n'était plus en effet l'hôte de leur maître; il était son prisonnier.
Pour mieux dissiper toute méprise, l'irritable seigneur le fit à son arrivée jeter dans un cachot. Quelques heures après, il allait l'y trouver lui-même et le sommait d'entrer à son service. « Non, mille fois non, s'écria le jurisconsulte, j'ai toujours eu une bonne conscience, je n'ai jamais prostitué
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mon savoir et mon talent à de mauvais procès; c'est ce qui m'a valu en France une renommée d'intégrité telle qu'on m'y coosidérait comme l'avocat de la vérité, non comme celui des plaideurs. Je n'y ai jamais rencontré un seul prince qui exigeât de moi autre chose que le droit et la justice, et qui ne me remerciât de mes conseils, lors même qu'ils contrariaient ses désirs. — Mais au moins, dit le comte, demeurez à Montbéliard pendant quelque temps, trois ans, deux ans, dix-huit mois. » Dumoulin refuse encore, puis vaincu moins par l'intimidation que par la prière, il accepte à la condition toutefois que sa femme ou le roi ne le rappellera pas en France. Les portes s'ouvrent ; il est libre enfin, mais, comme par une dernière menace, des soldats venaient croiser sur sa poitrine le fer de leurs hallebardes : c Je ne crains pas la mort, dit-il en se tournant fièrement vers Georges, j'ai assez vécu pour moi, sinon pour d'autres; Dieu me vengerait d'ailleurs, comme il a vengé saint Jean-Baptiste et les autres martyrs. »
Ce simulacre de liberté dura peu : on l'enferma bientôt dans le donjon, de peur qu'il ne prit la fuite, et le donjon lui-même ne paraissant pas assez sûr, on l'en fit un jour sortir par un souterrain, à l'issue duquel se trouvait une litière fermée qui le conduisit au pied du mont Jura, dans la forteresse de lilamont, où le comte n'avait pas à redouter l'œil indiscret de l'Empereur.
Pendant ce temps, Louise de Beldon, sa femme, l'attendait anxieuse à Paris. Elle apprit au mois de mai seulement sa détention, et, malgré une lièvre aiguë, partit pour Montbéliard avec sa fille Anne, presque encore au berceau.
Là, 1rs officiers du comte eurent l'impudence de lui dire que son mari chassait avec leur maître dans la montagne, et qu'il ne songeait plus à retourner en France. Le mensonge était fort grossier ; elle y eût peut-être néanmoins ajouté foi
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sans un habitant de la ville qui lui apprit la vérité. Sans prendre haleine, elle remonte à cheval, court à Blamont, et y trouve non-seulement le pont levé, la porte close, mais la défense de séjourner dans le village et de descendre même dans une hôtellerie. Epuisée par la fièvre, à bout de forces et de larmes, la pauvre femme s'arrête une seconde devant les murs du château qui lui cachent son époux et reprend, malgré elle, le chemin de Montbéliard, où ses cris, son désespoir attendrissent tous les cœurs, et, franchissant l'espace, vont frapper les oreilles du consistoire impérial de Spire.
C'était surtout, nous l'avons déjà dit, ce que redoutait le seigneur de Montbéliard, qui, comme tous les petits tyranneaux relevant de l'Empire, n'avait nullement à se louer de cette juridiction suprême ; dès qu'il la crut saisie, il se rendit, en maugréant, mais en toute hâte, à Blamont, poussa lui-même le verrou du cachot de son captif, et y entra avec un Evangile et un notaire, pour lui demander à la fois l'oubli du passé et la promesse de résider pendant deux ans dans ses domaines. Dumoulin pardonna, mais refusa l'engagement. A la lin du mois de mai 1556, il rejoignit sa femme à Montbéliard et y séjourna douze jours, au bout desquels, trompant la surveillance de ses gardes, il prenait la fuite sous un déguisement de valet, avec Louise de Beldon, sa fille et un écuyer.
Les Dolois le reçurent comme un nouveau Lazare (1). C'était bien, en effet, une résurrection que cette liberté si inespérément reconquise après cinq mois de la plus déloyale et de la plus rigoureuse captivité (2). Son retour fut célébré à l'égal d'une fête publique.
(1) Jam vt redivivum a Dolanis exceptum.
(2) In ihtriorem Blacmontis translatif, spoliatus et omni rommercto mensibus quinque privatus, dit-il en téte de la cinquième leçon laite A Dole, et un peu plus haut : Ah injuît>< et harbariris cavreribm Dei ,/r,iti,t ttfid*U**imt* UXOTif ministerio liberatus.
Les Etats du comté de Bourgogne tenaient alors à Dole une de leurs sessions. Les députés réunis au collège Saint- Jérôme se joignirent au recteur et aux étudiants de l'université pour supplier l'illustre jurisconsulte de demeurer quelques jours parmi eux et d'y faire une dernière leçon, suivant la promesse qu'il avait donnée à la ville six mois auparavant, à la veille de son enlèvement par les gens de Montbéliard. Quelque hâte qu'il eût de revoir ses deux fils restés à Paris, Dumoulin n'osa résister aux sollicitations d une cité, on pourrait presque dire d'une province tout entière, qui pouvait lui faire restituer ses livres, abandonnés aux mains du châtelain de Blamont. Il remonta donc en chaire, le 12 juin 1556, devant les dépulés des trois ordres, le parlement, l'université et une foule immense de tout rang et de toute condition, qu'il n'a garde d'oublier dans la pompe de son exorde et dans les notes trop souvent emphatiques dont il charge le texte de ses commentaires. Celui-ci était, selon ses propres termes, un nouvel intellect de la loi quipro donato ff., sur l'usucapion de la liberté par l'esclave possédé de bonne foi et affranchi par son maître apparent (1).
En jurisconsulte pratique, — car Dumoulin est avant tout un praticien dans toute la force et la noblesse du terme, - le professeur rapproche cette loi de la coutume de Bourgogne, tout en s'excusant d'avoir choisi un sujet si peu important et d'une application aussi restreinte. Peut-être estce à cette leçon qu'il faut rattacher, sinon les courtes notes qu'il laissa sur cette coutume rédigée par Philippe le Bon en 1459, du moins le projet de l'interpréter et de l'éclair-
0) U a dédié plus tard cette leçon aux gouverneurs de Besançon. Les quatre précédentes, imprimées par ses soins à Lyon en 1557, furent dédiées à Claude de Twlknt, baron de Montfort, premier chevalier d'honneur au parlement de Dole, font il avait connu les enfants à Tubingue.
cir, qu'il conçut un jour à la demande du parlement de Dole et que les troubles de son existence l'empêchèrent de réaliser. C'est également à cette époque qu'il commença le fameux traité Des obligations divisibles et indivisibles auquel il donna le titre d'Extricalio labyrinthi dividui et individui, et qui ne fut publié qu'après son départ de la Franche-Comté.
L'enthousiasme, le délire excités par ce savant et profond commentaire, que ne recommandait pourtant ni l'élégance, ni l'aménité du langage, sont difficiles à comprendre aujourd'hui. Malgré leur ton dithyrambique, les documents contemporains ne nous en offrent qu'un écho très affaibli (1). 11 faut, non pour les ressentir, mais pour en mesurer la puissance, se rappeler l'impétueux élan qui poussa le xvie siècle vers l'étude de l'antiquité; il faut se souvenir que le droit romain, en particulier, était moins alors une science rajeunie qu'une science nouvelle, moins un enseignement qu'une prédication, moins une doctrine toute faite que Ton accepte ou que l'on subit par besoin, comme nos étudiants modernes, qu'une terre vierge, un vaste monde ignoré, dont le rivage jadis invisible venait de s'abaisser soudain à l'horizon, et s'ouvrait librement aux hardiesses des investigateurs. Gouvernement, religion, droits des princes et des peuples, science politique, histoire, littérature même, tout y était neuf, original, imprévu, tout y conspirait, y réagissait contre un régime en décadence, contre des lois secrètement désobéies, contre l'édifice déjà vermoulu de la féodalité. Aussi, bien loin de nous étonner de la fièvre généreuse allumée par l'âpre parole de Dumoulin dans l'âme de ses jeunes auditeurs, nous devrions être plutôt surpris que cette flamme passagère ne soit point devenue un incendie et que ce libre
(1) Epître de Dumoulin au roi de Navarre.
discuteur, cet impérieux esprit qui proclamait avec orgueil la moindre de ses interprétations juridiques comme une découverte sociale, n'ait point laissé à Dole, dans la rude mais laborieuse race franc-comtoise, plus d'héritiers directs de son génie téméraire et abrupte.
Ses élèves voulurent toutefois lui témoigner leur gratitude et leur amour. Au mois de juillet, pour le délasser de ses travaux, ils le conduisirent à leurs frais aux salines du comté, et lui firent, dit-il lui même, admirer les merveilles combi- 1 nées de l'art et de la nature : Omnia Ma mira naturœ et artis sécréta videre fecerunt. La ville et l'université firent mieux : elles chargèrent les députés des Etats qui se rendaient à Bruxelles de solliciter du roi la permission de s'attacher Dumoulin comme professeur ordinaire.
Si l'on en croit Dumoulin, Philippe II, qui venait de succéder à Charles-Quint, n'aurait pas attendu cette requête pour tenter d'enlever l'auteur du Commentaire des petites dates au roi de France. Il aurait envoyé en Franche-Comté des agents secrets pour suivre les cours du professeur, le prier à dîner et lui offrir une chaire soit à Dole, soit à Lourcin. Ce récit peut être vrai; nous avouons pourtant qu'il semble peu vraisemblable. Que le sévère monarque ait voulu s'assurer de l'orthodoxie de son enseignement, qu'il ait même un jour songé à acheter sa plume et ses services, ceci est fort naturel ; mais qu'il ait jamais eu le dessein d'introduire un ennemi de la cour romaine, un proscrit de la Sorbonne, un docteur suspect d'hérésie; dans les universités si catholiques de Dole et de Louvain, c'est ce qui aurait répugné à sa politique et qui heurte le bon sens. On ne saurait d'ailleurs démentir plus énergiquement l'assertion de Dumoulin que ne' le fit le roi dans la lettre qu'il adressa au parlement de Dole et que l'on trouvera plus loin aux pièces justificatives.
Quoi qu'il en soit, l'expulsion de Dumoulin fut résolue
brusquement dans les conseils de la couronne et ne se fit pas attendre; le 13 décembre, un capitaine pénétrait avec* une troupe de soldats dans le logis du jurisconsulte et lui intimait Tordre de partir dans les trois jours. En vain invoqua-t-il sa qualité d'étranger, le traité de neutralité qui existait depuis 1522 entre le duché et le comté de Bourgogne, et demanda-t-il une semaine pour tout délai. On lui répondit que sa nationalité était précisément la cause de son expulsion et qu'on recourrait à la force s'il n'obéissait de bonne grâce.
La nouvelle de cet ordre brutal souleva l'université. Désertant leurs salles, les écoliers coururent chez les principaux membres du parlement et à l'hôtel du mayeur, afin de solliciter un sursis. Le recteur lui-même, en robe plissée et en bonnet carré, se rendit le lendemain au palais, pour implorer l'intervention de la cour. Mais la volonté royale était précise. Tout fut inutile. Désespérés, furieux, les étudiants se jetèrent alors dans leurs classes, brisèrent les bancs et les tables, saccagèrent les auditoires, grimpèrent sur les toits et auraient peut-être démoli l'édifice si Dumoulin, attiré par le désordre, n'avait calmé leur colère en leur promettant une dernière leçon pour le surlendemain.
Le 16, en effet, au matin, les portes de son . logement s'ouvraient devant une foule avide, mais encore frémissante et irritée. Le professeur la reçut botté et coiffé, calûjatuset petasatus, comme un voyageur. Il expliqua les lois commodissime et filins a pâtre, ff. de liberis et posthumis, en attaquant vivement, selon sa coutume, les commenta-! teursdont il ne partageait pas l'opinion, mais sans faire lal moindre allusion à son prochain départ. Tous les yeux pour-I tant étaient mouillés de larmes, toutes les mains se tendaient! à lui en signe d'adieu. Ses ennemis eux-mêmes, — il en! avait au sein de l'université, — s'associaient, en apparent e
du moins, au deuil public. Son collègue Stratius, que Ton accusait d'avoir provoqué l'expulsion d'un rival dont il était jaloux, authorem dejeclionis esse, crut prudent, pour dissiper les soupçons, de lui adresser une élégie en vers latins qu'il ût afficher le dimanche 15 per templa et compita Dolœ. Il s'écriait :
Flele, senes, plorate, viri. dolauaque pubes ;
Lugeat amisso uoa babitura parem.
Ta vero Molioœe graves toi volvere casus,
Quandoquidem te jam m mina la) va sinunt... Posterilas etenim cum fœnore cuncta rependet,
Invidia cineres non comilante tuos.
Enfin, l'université, par l'organe de son recteur, voulut lui donner un public témoignage de sa sympathique admiration en protestant contre la mesure dont elle était la principale victime. Le même jour, 16 décembre, elle lui remit, sous la signature de son bedeau général Dugoys, un certificat attestant que Charles Dumoulin, juris utriasque peritissimus et exercitatissimus professor, avait fait pendant quatre mois environ (1) des cours de droit civil, fréquentés non-seulement par les étudiants, mais par les docteurs, les magistrats du parlement et les citoyens de la ville, qu'il avait vécu très-chrétiennement, christianissime, selon les préceptes de l'Eglise catholique; qu'il n'avait lésé ni offensé personne, et que son départ, déploré de tous comme un malheur public, n'avait d'autre cause que la volonté impérative du prince (2).
Reconduit hors de la cité par un nombreux cortège, Dumoulin se rendit de Dole à Besançon, où le sénateur Humbert Jantet lui offrit l'hospitalité, et où, malgré le décès subit de
(1) Dumoulin dit ni dans son Epître au roi de Navarre. Ce dernier chiffre paraît plus exact.
(2) Œuvre* de Ch. Dumoulin, édition de 1658, tome IV, page 936.
sa femme, Louise de Beldon, morte d'ennui et d'isolement à Paris, dont la nouvelle vint le surprendre le 6 janvier 1557, il fît au collège de Granvelle des leçons gratuites que la douleur interrompit le troisième jour. Le seul prix qu'il avait mis à son érudition, c'est que les gouverneurs de la ville impériale lui feraient restituer ses manuscrits et ses livres demeurés jusque-là entre les mains du déloyal comte de Montbéliard (1).
Après Dumoulin, après Stratius, qui quitta définitivement Dole en 1566, nous rencontrons des noms moins considérables, bien qu'ils soient également dignes de mémoire. La ville ne dédaignait pas les maîtres flamands ou français, mais elle avouait hautement ses préférences pour les italiens. Ce fut encore Granvelle qui entreprit de la satisfaire. Lorsque Stratius fit son premier voyage de Flandre, il essaya de le remplacer par François Alciat qui professait à Pavie, puis par te docteur Plantio qui avait fait en courant quelques leçons à l'université doloise et y avait mérité les suffrages du président du parlement^). Cette fois, l'Alciatin se serait engagé sans peine, car le cardinal lui offrait sur sa propre cassette une haute paie de cent écus par an (3); mais le gouvernement milanais refusa de le céder aux Comtois. Plantio se fit
1) La ville de Besançon lui avait cependant offert 2.000 écus d'appointements nnnuels, s'il consentait à enseigner dans ses murs. Sa dernière leçon eut lieu le 9 janvier.
(2) V. Piïcet justif., p. 60. La correspondance de Granvelle à ce sujet est trèsvolumineuse. Elle se prolonge de 1559 à 1562 presque sons interruption. L» 2 juin 1560, il écrivait au conseil de ville : « Par le tesmoignage de M. le Président et ce qui se voit par les œuvres dudit Plantio. il est homme sçavant et qui pourra faire fruict à l'université. » (Arch. munie, de DoL\ cote 1575.)
(3) « Je me suis advancé d'ouffrir audit Alciatin, écrit Granvelle le 10 décem bre 1559 au conseil de ville, poutre ses bonnes qualitez et wjavoir. la mémoire de feu son oncle lui accroist le renom et réputation), pour deux ans advenir, oultre ce que >nus luy avez jà faict ouffrir. cent écuz d'avantage pour chacun desdits an*, lesquelz, s'il vient, je seray content payer du mien pour ces dites deux années, et j'espère qu'avec cest exemple quelque aultre prélat du pays, studieulx de l'utilité publicque. pourra aussy faire quelque chose. «
prier davantage ; après avoir promis de venir, il hésita, il y mit des façons : « le sénat de Milan Ta bien attendu quatorze mois entiers sans impatience ; d'ailleurs le duc de Savoie le sollicite de concourir à la fondation d'une nouvelle université en Piémont. » Bref il recule et rompt un jour brusquement le marché (1). Enfin, en 1566, le cardinal découvre à Fribourg en Brisgaw un docteur padouan, Jérôme Olziniani, qu'il enlève aux Allemands et expédie à ses bons amis de Dole (2). Mais ces jurisconsultes étrangers sont insatiables : à peine celui-ci s'est-il installé dans sa nouvelle chaire qu'il supplie Granvelle de « Padvancer en quelque charge en Italie, et y aspire jà dois sa première et seconde année, alléguant l'exemple du feu docteur Belon, sénateur de Milan. » C'était peut-être un moyen déguisé d'obtenir une augmentation de gages, que la ville lui accorde sur le conseil du cardinal, puisqu'on trouve en lui < des qualilez telles que l'université en recoipt fruict » (3). N'importe : l'élévation du traitement ne retient pas longtemps Olziniani, dont le successeur Barthélémy Cynus, eques pius, qui faisait chaque jour à 6 heures du matin une lecture d'une heure more italico, ne reste lui-même que deux années à Dole, et se fait remplacer en 1572 par Michel Velpach. Avait-il déplu au conseil de ville, comme le laissent entendre les lettres du cardinal, ou avaitil reçu des offres plus avantageuses de l'Académie romaine où il alla enseigner en quittant Dole? C'est ce qu'il nous semble assez inutile de résoudre. Il serait d'ailleurs trop long d'analyser cette volumineuse correspondance, jusqu'ici
'1) Lettres des 2 février et 18 août 1560. W. du 20 février 1562.
\i) » Je sui«* très-ayse que M. Olzignanus donne si bon commencement pour satisfaire au sien, veu que l'on m'avoit tant dict de sa bonne soufBsance et que j'entendovs que vous estiez après pour en recouvrer quelqu'un que fut à propoz, fut cause que je le vous annunçay. » Lettre de Granvelle au mayeur de Dole, de Rome le 10 juin 1566.
(3| Lettre de GranveUe au même, du 19 août 1569.
demeurée inédite et qui fait autant d'honneur au zèle patriotique de Granvelle qu'à la sollicitude éclairée des échevins dolois. Qu'il nous suffise d'ajouter que, grâce à eux, la faculté de droit soutint sa réputation jusqu'à la fin du x\ r siècle, et qu'à part une vacance de 1578 à 1585, plus imputable au désordre des finances et aux troubles politiques qu'au refroidissement de l'amitié du bon cardinal, la chaire extraordinaire fut presque aussi dignement occupée au temps de Scipion Giardini qu'à ceux de Marenches, de Stratius et de Dumoulin.
Mais celle-ci devait peu survivre à son dévoué protecteur : fermée en 1593, elle ne fut rouverte qu'en 1619 pour Bernardin Tornielli, et lorsque la terrible peste de 1637 emporta le dernier professeur étranger, personne ne s'avisa de lui donner un successeur. L'institution périt avec un de ces légistes italiens que l'Europe avait naguère en si grande estime, mais dont la vieille renommée commençait à pâlir, depuis que la législation justinienne, vulgarisée par eux, avait livré tous ses secrets. Alors reparaît dans nos écoles un enseignement dédaigné par les romanistes du xvie siècle, mais que viennent rajeunir de savants commentaires; c'est l'enseignement du droit coutumier, qui s'appellera bientôt le droit français, la loi moderne.
Un mot enfin sur la durée des études juridiques. Les statuts primitifs avaient décidé qu'aucun écolier ne pourrait, à moins de dispense, se présenter aux épreuves du baccalauréat ou de la licence sans avoir suivi les cours pendant quarante mois pour chacune d'elles. Mais les professeurs ne tardèrent pas à prodiguer si scandaleusement les dispenses que le recteur et le collège furent obligés d'intervenir. La candidature d'un certain Guyot, simple varlet, attaché au service d'un docteur de l'université, leur en fournit l'occasion. Ce varlet, qui n'avait c oneques leu livres de droict, »
prétendit en 1432 se faire recevoir bachelier. Le collège lui défendit de se présenter, mais il passa outre et appela de cette défense au parlement qui accueillit son appel. De son côté, le recteur « après avoir fait faire certaines cédules contenant les statuz et icelles attacher publiquement aux portes tant de l'église comme des escholes, » se pourvut devant le duc. Une tempête s'en suivit : les régents prirent fait et cause pour le varlet de leur confrère et lacérèrent les affiches du recteur. Indigné de ces excès , Philippe le Bon ordonna une enquête, lit sévèrement poursuivre les professeurs et publier par Etienne Basan un édit qui maintenait les statuts en défendant d'accorder des dispenses sans l'assentiment du collège (4). Depuis, il n'y eut plus de résistance, mais lorsqu'on rédigea de nouveaux règlements après 1490, on réduisit à deux années et demie la durée des études pour chaque grade, avec une tolérance de six mois, si l'instruction du candidat paraissait suffisante au collège et à l'assemblée générale de l'université. Les étudiants des autres universités étaient admis sans difficulté, si alias idonei extiterint, pourvu qu'ils attestassent par un certificat et leur propre serment qu'ils avaient suivi les cours pendant un laps de temps égal (2). Les licenciés de l'une des facultés de droit pouvaient enfin se présenter à la licence dans l'autre après dix-huit mois d'études seulement, parce que leur grade, disent les statuts, suppose en eux une somme de connaissances suffisante (3). On trouve une disposition à peu près semblable dans la plupart des autres universités. A Padoue, où le civiliste devait étudier pendant six ans le droit romain, trois ou quatre années d'étude du droit canon
(1) Lettres patentes du 10 février 1432/3, aux Pièces justif., p.18.
(2) Statuts, ch. xxx.
(3) Qui in uno compétent ius extiterit imbutu* juris alterius prorsus fore nequit ignarus. (Statuts, ch. xxxi,)
comptaient pour deux ou trois in jure civili (1). A Paris, les candidats à la licence en décrets étaient obligés de suivre un cours pendant quarante-huit mois dans l'espace de six années, et de professer eux-mêmes quarante mois en cinq ans. Mais s'ils avaient joint l'étude des lois à celle des décrets, c'est-à-dire le droit civil au droit canon, on se contentait d'un professorat de seize mois dans l'espace de deux années (2). 11 est bon de remarquer qu'à Dole, au moins, cette parité du droit civil et du droit canon démontre une fois de plus que l'on y enseignait dès l'origine la législation de l'ancienne Rome, et spécialement celle de Théodose et de Justinien. Comment concevoir en effet que Ton puisse étudier les décrétales sans avoir une notion du Code? Comment supposer enfin que l'étude des coutumes générales ou locales ait pu dispenser un canoniste de suivre les cours de sa faculté, avec laquelle ce droit spécial n'avait aucun rapport? Cela n'eût pas été moins absurde que d'imposer l'étude de l'arabe à ceux qui veulent passer un examen sur les mathématiques.
Faculté de médecine.
L'université de Dole, comme celle de Louvain, n'eut pendant longtemps que deux chaires de médecine. Lorsque les souverains des Pays-Bas en créèrent deux autres dans cette dernière ville en 1617, l'école franc-comtoise sollicita la même faveur par l'intermédiaire d'André Trevis, premier médecin des archiducs, et ceux-ci consentirent en 1619 à lui en donner une troisième, destinée à l'enseignement de lanatomie (3).
(1) Savigny, Histoire du droit romain, t. LU, p. 210.
(2) Statuts de la faculté de droit canon, rédiges en 1370. |3) V. lettres patentes, aux Pièces jiutif., p. 173.
Ces leçons rétribuées n'excluaient pas les cours libres, que l'université encourageait, et qui portaient le plus souvent sur les sciences accessoires, comme la botanique et la thérapeutique (1). Certains docteurs faisaient même avant la création de la chaire d'anatomie, des dissections publiques qui attiraient un grand nombre d'élèves, et ne furent pas sans doute étrangères aux progrès de l'enseignement médical dont le développement nécessita la construction d'un amphithéâtre en 1631.
On sait que cet art qui, déjà chez les anciens, avait été de temps immémorial exercé dans le voisinage des temples, fut pendant de longues années en France l'apanage exclusif du clergé. L'université de Paris n'admit qu'en 1452 les hommes mariés au titre de régent. Jusque là il fallait être clerc et, comme tel, faire vœu de célibat pour se livrer, sinon à la pratique, du moins à l'enseignement de la médecine, bien que les chapitres monastiques, n'osant l'interdire tout à fait aux religieux, aient plusieurs fois essayé d'en réprimer l'abus. A Dole au contraire, les magistri in physica furent presque toujours laïques, et à de rares exceptions près choisis parmi les plus habiles praticiens de la ville, où leur dévouement ne manqua point d'occasions de s'illustrer. Dole fut en effet désolée par de fréquentes épidémies qui n'épargnèrent pas le corps médical, ce docte corps, dit un de ses naïfs admirateurs au moyen âge, « préposé à la garde de notre santé, à la guérison de nos maladies, et que le sage nous ordonne d'honorer comme créé par le Très-Haut pour nos besoins. » Ainsi, dans la peste de 1637 qui emporta sept professeurs sur douze, les deux régents de médecine, Jacques Dornet et Claude Laurent périrent victimes de leur zèle, malgré le préservatif que le premier
(1) V. lettres du roi, du 9 novembre 1650, aux Pièces jtutif.,p. 180.
d'entre eux croyait avoir découvert contre la contagion.
Charles le Téméraire avait enjoint aux professeurs de médecine de Louvain de faire un cours pendant les vacances, afin, disait-il, que les élèves demeurés dans la ville ne fussent pas privés de tout exercice. Cette prescription, vraisemblablement éludée ou désobéie dans les Pays-Bas, ne s'étendait pas à l'école franc-comtoise : néanmoins, dans ses beaux jours au moins, les leçons y étaient quotidiennes pendant toute l'année scolaire, et il semble que les maîtres aient alors voulu racheter leur faiblesse numérique par leur activité (1).
Le premier était chargé de la théorie et le second de la pratique. L'un expliquait la première partie d'Avicenne, YArs parva de Galien, les aphorismes d'Hippocrate ; l'autre décrivait les maladies de l'homme, a capite ad pedes, selon l'ordre de Rhasès dans son neuvième livre à Àlmanzor (2), et les principaux moyens curatifs, la saignée, les purgations, les électuaires et les élixirs. Si insuffisante que fût cette instruction scientifique, même avec l'aide des cours libres, elle ne se prolongeait guère au-delà de trois ans pour les licenciés, comme à Louvain, car le chapitre des statuts généraux relatif à la durée des études et 1 edit du 10 février 1432 ne s'appliquaient qu'aux deux facultés de droit. Les étudiants subissaient à la fin de chaque année un examen dont le dernier portait sur toutes les matières qui leur avaient été enseignées dans le cours de la triennalité ; puis, après une soutenance de trois heures, ils étaient admis au baccalauréat. Trois mois plus tard, ils soutenaient un nouvel acte à l'issue
(1) Dépositions d'anciens écoliers dans l'enquête faite en juin 1579 sur l'état de l'université. (Arch. munie, de Dole.)
(2) Le médecin arabe Rhazès était fort estimé au moyen âge. Louis XI ne put obtenir le prêt de la version latine de ses œuvres, en 1471, que moyennant douze marcs de vaisselle d'argent mis en gage et une caution de cent écus d'or.
duquel on leur conférait la licence. Pour parvenir enfin au doctorat, ils étaient soumis, sur toute la science médicale, à une dernière épreuve publique , qui durait cinq heures. Après la conquête de la Franche-Comté par Louis XIV, une délibération de l'université approuvée par le conseil d'Etat le il ma; 1680 décida que les professeurs de la faculté de médecine « se conformeroient à l'ancien usage tant pour le temps des études que pour l'ordre des leçons, à moins que Sa Majesté ne trouve bon de faire observer son ordonnance pour les mesmes facultés des autres universités. » Le changement ainsi annoncé ne tarda pas à se réaliser : un édit de mars 1707 plaça l'école franc-comtoise sous la discipline commune pour renseignement de la médecine, qui n'y gagna rien, car les cours furent de moins en moins fréquentés malgré le zèle des professeurs distingués comme Billerez, Athalin, Charles, France, dont le nom n'est pas encore oublié.
Faculté des arts.
Enfin, après la théologie, le droit civil, le droit canon et la médecine, venait la philosophie, c'est-à-dire « l'ensemble des connaissances propres à développer la raison et à étendre les limites de l'esprit humain. »
\jï définition n'est pas modeste : elle a en outre, à l'égard de l'enseignement universitaire, le grave défaut d'être inexacte. Du « trive et du cadruve, » comme on disait au moyen âge, des sept arts qui ont donné leur nom à cette faculté, deux seulement sont professés dans les chaires publiques, ce sont la dialectique et la géométrie; les autres, comme l'arithmétique, la grammaire, la rhétorique, sont relégués dans l'ombre des écoles particulières (1). La dialec-
(l)Cec't n'est exact que pour Dole, car à Louvain on enseignait en outre l'arithmétique et la musique.
tique embrasse, il est vrai, le vaste champ de la philosophie tout entière, car, selon Aristote, Tune discute tout ce que l'autre connaît : elle réunit ainsi la logique à la physique ou à l'étude de la nature, à la métaphysique ou à celle des idées universelles, à l'éthique ou à la morale. Mais comme la philosophie ne connaît encore que peu de choses, la science du pour et du contre est souvent réduite à argumenter dans le vide, et d'ailleurs n'est-elle pas plus propre à développer le raisonnement que la raison, à obscurcir l'esprit qu'à l'étendre, à le charger de mots barbares, de vaines et étroites formules qu'à rompre ses terrestres entraves et à lui faire pousser ce noble cri : Excelsior! Toujours plus haut?
Telle qu'on l'entendait alors, la philosophie méritait donc la dernière place dans la hiérarchie universitaire, quoiqu'elle occupât la première dans l'enseignement. C'était par elle, en effet, que commençait d'ordinaire l'instruction académique, dont elle formait la base presque obligée. Elle l'était au moins à Dole pour les étudiants en médecine, et si leurs condisciples en théologie et en droits s'affranchirent parfois de suivre les cours de la faculté des arts, comme nous l'apprennent deux requêtes présentées à l'Empereur en 1545 et 1554 par la ville de Dole, ce fut un abus contre lequel protestait une tradition respectable, à défaut d'un texte précis que nous n'avons pas rencontré dans les statuts (i). Estce à leur défection qu'il faut attribuer la mince considération dont jouissaient à Dole les études philosophiques au moment même où elles jetaient un vif éclat à Louvain? Il est difficile de le croire, lorsqu'on voit les « artiens » placés au dernier rang dans les statuts primitifs, et leurs professeurs
(1) Il fallait cependant être maître aux art» pour se présenter aux examens de
théologie.
rétribués comme de simples pédagogues. Aussi, à quelquesuns près, comme Juste Lipse, qui ne fit qu'une rapide apparition à Dole, comme Babel, Gollut, qui y enseigna l'histoire et la littérature latines, Antoine Lui le surtout, l'ami d'Erasme, de Ramus et de Gilbert Cousin, qui y conquit une grande renommée en publiant ses trois traités d'éloquence et de rhétorique (1), la faculté des arts n'eut que de médiocres régents, dont les jésuites eurent facilement raison, quand ils vinrent fonder leur collège, et que l'on finit même par supprimer comme inutiles en 1617, en attribuant aux deux professeurs de médecine le droit de conférer les grades à leur place (2),
A ce moment elle se composait de quatre lecteurs titulaires, qui existaient depuis la fondation de l'université, d'un professeur de littérature latine ou d'humanités et d'un professeur de littérature grecque, dont les chaires avaient été créées en 1570-1571. Le cours complet durait deux ans et demi. Il embrassait, comme nous l'avons dit plus haut, la logique, la physique, la métaphysique et la morale. Les écoliers de la première année, novi logici, devaient étudier omîtes libros logicales, tam veteres quam novos et aliquid de pkilosophia naturali; ils ne pouvaient être admis au baccalauréat qu'après avoir suivi régulièrement les leçons publiques pendant un an, à moins d'une dispense spéciale que le collège ne leur accordait que sur l'avis de la faculté et leur solennelle promesse de suivre postérieurement les cours dont ils étaient exemptés avant l'examen (3).
(1) Progymnasmaia rhttorka, Bâle, 1550 1551; Basilii mugni de exercitatione çrammatica, Bâle, 1553; de Oratione libri Vil, Bâle, 1558.
(2| V. Piices justif., p. 161. — L'université elle-même recourut quelquefois aux jésuites pour faire ses cours. En août 1589. l'évêque de Nieopolis tut chargé par les distributeurs de s'informer prés de9 PP. Jésuites s'ils n'auraient pas un religieux gradué ès-arts. cum effectu, pour faire une lecture à la prochaine rentrée, parce qu'on ne trouvait personne en ville. {Registre des distributeurs.)
(3) Statuts, ch. lvi. C'était même plus qu'une promease, c'était un cautionnement, de hoc fide dignam prastabunt cautionem.
En temps ordinaire, c'est-à-dire quand les professeurs ne se relâchaient point de leurs devoirs, ces leçons avaient lieu deux fois par jour. Elles étaient suivies, comme dans les autres facultés, de disputes publiques entre le maître et les élèves, ou entre ces derniers seuls qui luttaient de baroco et de baralipton tout en reconduisant leur régent à sa demeure (1). Rien ne favorisait plus, il faut en convenir, ce goût de la discussion, celte manie de voir partout des objections à faire, des problèmes à résoudre, que la dialectique aristotélienne, grossie de la glose, qui entasse les abstractions au lieu d en déblayer le sol, et heurte ses graves chimères, heccéités, quiddités, polycarpéités dans d'épaisses ténèbres.
Le baccalauréat n était pas la première épreuve. Il y en avait une autre préparatoire, nommée délaminancc, que les nouveaux écoliers devaient subir dans les premiers mois de leur inscription, et qui consistait à discuter publiquement et en robe un certain nombre de questions choisies d'avance par un professeur (2), en présence du recteur, des docteurs, des régents, du procureur général, du procureur de la faculté et du bedeau, à chacun desquels le déterminant remettait une paire de gants en cuir (3). Une fois reçus bacheliers, les élèves prenaient le nom de physici et suivaient pendant dix-huit mois des cours d'histoire et de philosophie naturelle, de métaphysique, de cosmographie, de géométrie et de morale (4). Ils étaient tenus en outre de disputer trois
(1) Ces questions roulaient sur le commentaire des catégories d'Aristote par Porphyre, sur l'Herméneutique et sur la grammaire d'Alexandre.
[2) Enquête faite en 1579 sur l'état de l'université de Dole.
l3| Ces gants étaient dus a tous les invités. Mais le candidat d'une pauvreté connue était dispensé d'en donner A d'autres personnes qu'au recteur, au procureur général et aux professeurs ès-arts. [Statuts, ch. IX.) A Louvain, on en donnait de quatre à sept douzaines. (Statuts primitifs delà faculté des arts de Louvain, publiés par M. Reusens.)
(4) Voici la liste des ouvrages qu'ils devaient étudier pour arriver à la licence : Omnes libros logicaleB, octo libros physicorum, très de cœlo et mundo, duos de
fois par semaine pendant le carême ou à une autre époque fixée par les professeurs.
Les promotions à la licence, que Ton confondit longtemps avec la maîtrise, gradus magisterii, avaient ordinairement lieu au mois de mars. Pour être admis à l'examen, les candidats présentaient au recteur un certificat des régents de la faculté constatant leur assiduité aux leçons données dans l'auditoire des arts, car il y avait aussi en ville des cours particuliers dont on ne tenait aucun compte, à moins qu'ils n'eussent été faits dans l'un des collèges agrégés à l'université. Puis ils payaient un écu à chacun des quatre professeurs pensionnés de la faculté, tant pour leur peine, disent les statuts, que pour le loyer des livres dont ils avaient fait usage. Ce dioit était réduit à un florin monnayé, si le candidat avait apporté au cours ses propres volumes (1). Enfin uYdevaient après leur réception un salut d'or au vice-chancelier qui leur conférait le grade, s'ils étaient plusieurs, et dix gros par tête, s'ils étaient reçus isolément. Nous avons décrit plus haut la forme des examens, qui ne présentaient pas à l'origine les difficultés dont on les entoura daus la suite, quoique le concours des lignes n'ait jamais existé à Dole comme à Louvain (2). Nous avons également retracé les fêtes et les cérémonies par lesquelles on célébrait les promotions : il suffira d'ajouter ici que les € artiens » qui appartenaient d'ordinaire à la classe la moins riche, étaient autorisés à se réunir deux ou trois pour donner le repas
générât ione, très de anima, Ire* Mathaeorum parva naturalia, très libros metaphynca, tractatum de sphera, primum Euclidis et sex Eticoruni. {Statut!, ch Util )
(l'i Le droit de location de chaque volume de philosophie et de logique était fixé à trois blancs. {Statuts, ch. LXiu.)
(2) On appelait ainsi le classement des candidats de chaque pédagogie en trois lignes dont le rang était déterminé par un concours. Les trois premiers formaient la première ligne ; le» trois suivants la seconde, et les trois derniers la troisième. y> M. Reusen*.)
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d'usage, et pouvaient même se dispenser de cette cérémonie coûteuse en versant trois francs à la caisse universitaire.
La maîtrise ou le grade de docteur ès-arts était conférée sans grand apparat. L'examen qui précédait la prise du bonnet, actus biretalionis, avait lieu sous la présidence d'un régent, en présence des autres professeurs et du procureur général, et se réduisait pour ainsi dire à une simple formalité. C'est peut-être la raison pour laquelle les licenciés étaient indifféremment appelés magistri ou licentiati. Pour la réception, le promoteur dénouait la ceinture du récipiendaire et lui disait en latin : c Je détache votre ceinture, afin que vous sachiez que vous êtes désormais libre des écoles et des études d'humanités. » Il lui remettait ensuite un livre fermé qu'il ouvrait aussitôt, en ajoutant : a Ce livre que je vous remets d'abord fermé, puis ouvert, indique que vous êtes maintenant libre d'enseigner ici et partout ailleurs les secrets de la philosophie. » Enfin, en lui plaçant sur la tête le bonnet doctoral : « Recevez ce bonnet, disait-il, et qu'il brille sur votre tête comme une couronne ! Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. »
L'étude de la haute littérature grecque et latine ne s'introduisit officiellement à l'université de Dole qu'en 1571. Il serait injuste néanmoins de supposer que ces deux langues y aient été proscrites ou négligées jusqu'à cette époque, car on sait que tous les cours se faisaient en latin et que l'épreuve préparatoire de la déterminance portait en partie sur la grammaire grecque. Quiconque ignorait les parties du discours était averti qu'il s'interdisait les arts :
Qui nescit partes, in vanum tendit ad artes.
Mais soit qu'elle ait partagé à l'égard de ces langues les
scrupules d'Erasme (1 ) , soit plutôt qu'elle ait été trop pauvre pour augmenter le nombre de ses chaires, l'université se contenta, pendant cent cinquante ans, des notions élémentaires que ses élèves apportaient des pédagogies et des écoles privées. Ces notions étaient fort incomplètes, même pour la langue de l'enseignement : il s'était établi depuis plusieurs siècles une distinction entre deux latinités, l'une savante et correcte, l'autre usuelle', barbare, abandonnée à tous les caprices populaires. C'était malheureusement cette dernière qui avait, autrefois, passé de la rue dans les monastères et était restée dans les écoles.
Elle ne se purifia guère qu'après la Renaissance, sous l'influente des « maîtres muets, » comme parle Gui Patin, c'est-à-dire des chefs-d'œuvre de l'antiquité qu'un culte pieux exhuma pendant un siècle des ruines de l'empire hysantin et de la poussière des cloîtres. Mais la passion que l'on ressentit alors pour les anciens fut telle que l'on pilla leurs pensées au lieu de les choisir, que l'on gâta même quelquefois leur langage, sous prétexte de se l'approprier. xNotre université ne fut pas à l'abri de ce mauvais goût : pleine d'ardeur et d'inexpérience, elle transportait dans son étroit domaine tout de l'antiquité, l'arbre et les racines; elle n'apprit qu'au siècle suivant l'art de greffer l'élégance et la clarté des latins sur le naïf bon sens du vieux français.
Moins dégénéré, le grec était aussi moins répandu : on ne rencontrait guère de bons hellénistes que parmi les dominicains, et malgré la grande réputation de Guillaume Fillastre, il faut descendre jusqu'en 1458 pour trouver un Grec réfugié, nommé Grégoire Tifernas, pourvu d'une chaire permanente à l'université de Paris. Les premiers professeurs
(1) Uni» adhuc scrupulus habet animum m eu m, écrivait Erasme à Capiton le 25 février 1517, ne sub obtentu prise* littérature renascentis cnput ériger.* ronetur Pagankmus. (Herminjard, Correspondance des Réformateurs.)
de littérature ancienne à celle de Dole furent contemporains de Danès, de Turnèbe et de Valable au collège de France ; ils précédèrent Casaubon, mais ne tardèrent pas, malgré l'éclat jeté par l'un d'eux, Hugues Babel (1), dont le nom est aujourd'hui fort oublié, à céder presque sans résistance la place aux jésuites qui tentaient une révolution pédagogique et avaient fait des études littéraires l'objet de leurs principales réformes.
Faut-il placer dans la faculté de théologie ou dans celle des arts l'enseignement de la langue hébraïque? L'ordonnance du 18 mai 1571 qui créa la chaire d'hébreu à Dole l'avait attachée à la première, et, de fait, la plupart des docteurs qui l'occupèrent étaient des théologiens. On peut même ajouter que l'interprétation des Saintes Ecritures et des Pères fut la cause principale de l'admirable développement qu'a pris depuis trois siècles la philologie, car presque tous les fondateurs des écoles orientales contemporaines de la réforme avaient appartenu ou appartenaient encore à l'Eglise. Néanmoins il convient de ne point séparer l'étude de cette langue de celle du grec et du latin dont elle se rapprochait et dont elle partagea le sort.
Ce serait une erreur de croire qu'elle ait été systématiquement proscrite par l'orthodoxie catholique. Le pape Clément V avait en 1312, après le concile de Vienne, décrété la fondation de chaires d'hébreu, d'arabe et de chaldéen dans plusieurs grandes universités. Certains ordres religieux, surtout les dominicains, tenaient à honneur de posséder les langues orientales dont la connaissance était nécessaire aux catéchistes des infidèles. Ceux de Dijon s'intitulaient massorii dans un acte de 1 439, comme s'ils avaient
(1) Hugues Babel conduisit ses élève» en Angleterre et aux célèbres universités •l'Italie. 11 laissa sa riche bibliothèque et ses manuscrits à son savant compatriote Jacques Boinsard, mais le tout périt dans un incendie.
été les dépositaires de la tradition des docteurs juifs. En i 455, les écoliers parisiens faisaient venir à frais communs un professeur de langue hébraïque dont ils suivaient le cours sur une grammaire en latin composée par les ordres de Pévêque deDurham. II est vrai toutefois que les hébraïsants inspiraient quelque défiance parce qu'on redoutait qu'ils n'altérassent le respect attribué à la leçon consacrée des Evangiles. Cette suspicion expliquerait peut-être pourquoi l'université doloise fut si longtemps privée de cet enseignement spécial, si le maigre budget de l'école n'était un motif plus vraisemblable encore. Sans cela en effet, il serait étrange qu'elle en fût redevable au protecteur de l'Inquisition, à Philippe II lui-même, et que celui-ci le lui ait accordé, comme il l'affirme, afin de fortifier dans son sein les doctrines du Concile de Trente. On sait d'ailleurs qu'à peine établie la nouvelle chaire demeura vide, moins par faute d'auditeurs, dont le nombre était cependant fort restreint en i 589 (l),que parla difficulté qu'éprouvèrent les distributeurs à se procurer un bon professeur pour cent misérables francs (2). Aussi les jésuites eurent moins de peine à s'en emparer que des lectures de théologie, et sa suppression était déjà consommée en fait, lorsque l'ordonnance de 1616-1617, qui leur confiait le cours d'hébreu, vint la sanctionner.
Là s'arrêtait l'enseignement supérieur dans l'université de Dole. Il nous eût été possible d'ajouter bien des traits à cette légère ébauche. Mais n'aurions-nous pas abusé de la patience de nos lecteurs? Si incomplète qu'elle soit, elle suffit d'ailleurs, ce semble, à mettre en lumière l'économie des études qui nourrirent six ou sept générations d'hommes non-seule-
H) Registre des distributeurs.
(2} Requête de l'université au Roi, sans date, mais de la fin du xvi« siècle. Elle demande que l'on unisse la chaire d'hébreu a une chaire de théologie. Le conseil privé fut d'avis d'autoriser cette fusion, à la condition que le professeur de théologie serah » obligé de lire quelque leçon en hébreu. »
ment dans le comté de Bourgogne, mais dans une partie de l'Allemagne et des Pays-Bas. C'est une justice devenue banale que de reconnaître à la science moderne une lucidité et une ampleur quil'élèvent tellement au-dessus de ses devancières que toute comparaison serait impertinente, sinon impossible. Mais si les sources sont plus abondantes et plus limpides, si nous pouvons apprendre mille fois mieux et davantage, est-il bien certain que nous étudions autant? Le sillon s'est à coup sûr élargi, s'est-il creusé en proportion? Préoccupés presque tous que nous sommes de posséder vite et de jouir au plus tôt, n'aurions-nous pas pour l'étude libre et désintéressée un mépris presque égal à celui qu'inspire la lâche et stérile oisiveté ? L'Etat lui-même, qui veut sincèrement encourager le talent, mais qui a surtout besoin d'hommes pratiques, ne serait-il pas entraîné malgré lui à négliger la haute culture de l'intelligence, qui semble le privilège des aristocraties, pour ces notions plus concises et plus familières qui s'approprient mieux au tempérament et aux intérêts du peuple? Est-ce un progrès ou un recul ? L'avenir seul nous le dira. Quant à l'esprit impartial qui se tient à égale distance des dénigrements injustes et des admirations passionnées, et ne se retourne vers le passé que pour découvrir le berceau du présent, il lui est interdit de méconnaître que nos vieilles écoles, si limitées dans leur enseignement, recélaient pourtant de libres et généreuses ardeurs, dont le chaos scientifique des premiers âges semble avoir attisé la flamme, au lieu de l'étouffer et de l'éteindre. Pour nous, derrière ces écoliers bouffons et tapageurs, ces clercs ribauds, ces truands, ces pères-fols, ces « goliards » aux tensons burlesques et aux soutenances ridicules, qui représentent aux yeux d'une certaine histoire toute l'ancienne université, nous distinguons nettement l'énergique labeur de l'étudiant pauvre qui, sans souci des gémissements du corps, employait
le quart de sa vie à développer son intelligence, à tremper son âme, et qui, aux clameurs bachiques de ses condisciples avinés, répondait sans relâche par le noble cri de Marc- Aurèle : Laborcmus !
Altéré de savoir, dévoré du besoin de sonder l'inconnu, il ignore la vie dont les passions vulgaires n'effleurent pas son visage; si ses ressources intellectuelles sont médiocres, quelle virilité dans le caractère, quelle hauteur dans le sentiment, que de naïveté, que de foi! On croirait voir en lui la pensée humaine s'ébauchant, se corrigeant, se perfectionnant sans cesse, et ne suspendant parfois sa marche que pour se rejeter encore haletante, mais plus fière et plus vigoureuse, à travers les ardus problèmes de l'esprit et de la nature. Celui-là est le véritable ancêtre de notre société laïque, le précurseur des érudits du xvne siècle, de nos savants et de nos publicistes modernes. Mais s'il est très-inférieur à nos étudiants par les connaissances, il a du moins sur la plupart d'entre eux une supériorité incontestable ; c'est d'avoir poursuivi la science, aimé la vérité pour elles-mêmes, d'en avoir fait le but honoré, non le vénal instrument de son ambition et de sa vie.