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le suivre : celui-ci qui inclinait secrètement depuis quelques années vers les idées de la réforme, méditait de se retirer en Allemagne et partit en effet peu de temps après pour Leipzig, où il mourut autour de 1580. Il fallut aviser à un autre choix et se livrer à de nouvelles recherches. Dans l'impuissance d'avoir Loriot, la ville se rabattit sur Cujas.
Quoi! dira-t-on, Cujas un pis-aller ! Oui, sans doute, et il n'y a rien qui nous doive surprendre. La célébrité n'est tardive que lorsqu'elle est" durable, elle ne vient lentement qu'à ceux qui la méritent. Si elle consiste simplement à être connu de ceux que l'on ne connaît pas, l'illustre romaniste n'était encore nullement célèbre, car les bons gouverneurs n'étaient pas même bien sûrs de son nom. En dressant les instruclions diplomatiques du docteur Matherot, qui allait quérir Loriot en Dauphiné, ils l'avaient chargé « entre aultres de s'informer d'ung surnommé Cujacius que l'on dit estre puis peu de temps sorty de l'université de Bourges et présentement retiré à Valence. » Cujas approchait pourtant alors de sa quarante- huitième année; il était dans toute la vigueur de Pâgo et la maturité du génie, il avait déjà fait la fortune de plusieurs grandes écoles et se préparait à en illustrer d'autres. Ses notes sur les règles d'Ulpien, sur les Institutes, ses commentaires de divers titres du Digeste et du Code, son traité des délais de la prescription, ses neuf premiers livres d'Observations se succédaient rapidement chez les libraires et en provoquant des critiques nombreuses
qu'il a rendu de son dernier voyage, MM. les gouverneurs et Vingt-Huict unanimement ont condud que prestemant et sans aultre délay l'on dressera l'université suivant le privilège concédé à ceste cité, et que pour le commencement l'on sollicitera envers M. Lorioz, homme sçavant et des pius fameux de l'Europe, pour venir lire en ceste cité avec gaiges, et dez maintenant est nommé commis M. le docteur Meterot pour se transporter «levers luy audict effect selon l'instruction que luy sera donnée, et en cas que ledict Lorioz ne vouldroit venir, s'en chercher •i'ung aultre. Cependant l'on choisira ung instituai™ en ceste cité, à quoy pourra satisfaire M. d'Orivai, principal du collège. - [Registres de la ville.)
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attiraient de nombreux lecteurs; Michel de Lhôpital, Marguerite de France acceptaient la dédicace de ses œuvres et on l'appelait au-delà des monts pour restaurer l'académie de Turin qui venait de quitter son exil de Mondovi où l'avait reléguée l'invasion française. Avec tous ces titres, ce n'était encore qu'un professeur discuté, contredit ardemment, combattu par de jaloux compétiteurs, qui échouait au concours public à Toulouse même, dans sa ville natale, et dont le sénat bisontin pouvait dire, non pas avec le mépris affecté de Doneau, adversaire trop ardent pour être un juge impartial, mais avec l'ignorance qu'excuse l'éloignemunt : Homo ncscio Cujas (1).
Il est toutefois vraisemblable que, fidèle à sa mission, Matherot s'enquit à Valence de ce quidam « surnommé Cujacius » et rapporta de son mérite une opinion plus éclairée, puisqu'au retour de leur délégué, les gouverneurs se déterminèrent à lui envoyer un de ses anciens amis, le docteur Malarmey, qui faisait partie du sénat, avec l'ordre de lui offrir jusqu'à six ou sept cents francs de gages, une habitation et la protection de la ville, s'il consentait à enseigner le droit dans la nouvelle université pendant trois ans. Il était bien entendu que le chiffre des honoraires était un maximum, et que Malarmey ferait ses efforts pour le réduire « audessoulz, » s'il était possible (2).
Quelques jours après, Malarmey partait pour Bourges, où se trouvait alors Cujas, avec une lettre de ses collègues pour le grand jurisconsulte. Cette missive, dont nous avons
(1) Vottii epistolœ, 24.
(2) V. Pièces juttif., p. 67 et 68. — On lit sur les registre! do l'hôtel consisiorial, à la date du 9 août 1566 : « Pour bonnes et justes considérations, MM. le* gouverneurs et Vingt- Huict ont adviaé que pour lire en l'université l'on se passera de M. Lorioz, et sera mandé devers ung aultre docteur fameux surnommé Cujacius, estant à Valence, suyvaut l'instruction que sera donnée à M. le doctejr Malarmey qui se transportera vers luy et au défault de luy fera tout debvoir d'en recouvrer ung aultre. »
retrouvé le texte (1), était fort courte : elle se contentait d'une simple allusion à son « sçavoir et à sa suffisance; » mais le meilleur éloge que la ville pùt faire du professeur, c'était le prix qu'elle mettait à ses services. Cependant malgré sa diligence, M alarmey arriva trop tard. Le célèbre Govéa, à qui le duc de Savoie avait confié la mission de relever l'université de Turin, venait de mourir, et Cujas avait été appelé à lui succéder. Outre le titre de conseiller ducal, Emmanuel- Philibert lui assurait 600 écus de gages (2), et son ancienne protectrice à Bourges, la duchesse Marguerite, lui envoyait au mois d'août deux cents écus d'or pour les frais de son voyage. Cujas qui désirait depuis longtemps visiter l'Italie et en explorer les riches bibliothèques, saisit avec empressement l'occasion qui lui était offerte ; il déclina poliment les propositions des Bisontins, en leur promettant toutefois de se rendre dans leur ville lorsqu'il quitterait Turin, pour se mettre à leur service, s'ils avaient encore besoin de lui. € Que ne vous adressez-vous à mon collègue et successeur Leçon te? dit-il ensuite à Malarmey. C'est l'homme qui convient le mieux à votre université. Je pourrais l'aider moi-même, depuis Turin, à préparer les statuts. Il n'est pas à Bourges en ce moment, mais je le verrai avant mon départ et je lui transmettrai votre demande. A son défaut, recourez à un de mes anciens élèves, à Jean Hasten, qui est originaire de Gueldres et qui, malgré ses vingt-huit ou trente ans, est le plus savant légiste que j'aie connu. Je l'ai en telle estime que, s'il allait chez vous, je ne négligerais rien pour l'y rejoindre. Recherchez-le et, si vous m'en croyez, traitez-le largement, car on ne compte pas avec nous. » (3)
il) V. Pièces justif., p. 67.
[2) Lettres patentes du duc de Savoie, du 28 novembre 1566, citées par M. Herriat-Saint-Prix.
(3) V. la lettre de Cujas, aux Pièces justifie, p. 69.
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Il y avait peut-être une pointe d'ironie dans ce conseil, car les offres de la cité impériale étaient un peu maigres à côté de celles que le duc de Savoie venait de faire à Cujas. Malarmey lui laissa pour Leçon te les lettres que les gouverneurs avaient préparées à toutes fins et reprit la route de Besançon. Le 4 septembre, il rendait compte de sa mission au consistoire; le 11, les Vingt-Huit s'assemblaient et décidaient à l'unanimité d'attendre l'issue des négociations entamées à Bourges par le collègue de Leconte; mais leur impatience était si grande que, dès le 28 du même mois, ils écrivaient de nouveau aux deux jurisconsultes pour les presser de donner une réponse.
Cujas n'avait point trompé Malarmey, Antoine Leconte méritait, à beaucoup d'égards, l'honneur d'occuper sa place. De tous les professeurs qu'il avait connus à Bourges, où il y en eut d'excellents au milieu du xvi° siècle, c'était celui pour lequel il éprouvait le plus d'estime et qui lui avait tout d'abord inspiré la plus vive sympathie. De plus érudits et de plus brillants, il en était peut-être : d'esprit plus judicieux, plus ouvert à la science juridique, plus apte à fouiller une question délicate, à éclaircir un texte obscur, il n'y en avait pas. Cujas disait de lui avec ce mélange de juste fierté et de vraie modestie, qui fut trop rare chez les juristes de son temps : « Il m'aurait été supérieur, s'il avait moins sacrifié l'étude au plaisir, la muse austère au joyeux Silène. » Leconte avait eu pourtant de laborieux et pénibles débuts. Né à Noyon vers 1517 d'une famille alliée de fort près à celle de Calvin, il avait été attiré de bonne heure dans le Berry par la renommée d'Alciat qui commençait contre les Bartholistes la fameuse campagne d'où sont sorties la réforme de l'enseignement du droit et l'école historique moderne. En 1550, il y remplissait un petit emploi avec 45 livres de gages. Quelque temps après, il obtenait la lecture des Institutes avec
120 livres d'honoraires, et finit par remplacer en 1558 André Lévescat, professeur de droit canon, qui avait luimême succédé à Cujas. Cette chaire qu'il convoitait depuis plusieurs années, lui valut, parait-il, en tout une augmentation de 40 livres. Si modeste qu'elle fût, il ne parvint à s'y asseoir qu'avec un procès. Ses collègues Duaren et Doneau, qui avaient chassé Cujas de l'école, virent dans la promotion de son ami personnel le triomphe de ses doctrines et de sa méthode. Ils fouillèrent avec passion dans la vie privée de Leconte, dans ses opinions religieuses qui avaient plus d'une fois varié, car il s'était séparé du calvinisme pour rentrer au sein de l'Eglise catholique, ameutèrent contre lui les étudiants et le poursuivirent de leur haine avec un tel acharnement que deux années s'écoulèrent avant que le nouveau professeur pùt prendre possession de sa charge. Lorsqu'uu arrêt de justice lui eut enfin permis d'ouvrir son cours, sa voix fut un instant couverte par de nombreux sifflets et le bruit de sonnettes que les élèves d'Hugues Doneau agitaient sous leurs robes. Il fallut que le délégué spécial de la duchesse de Berry, Pierre Sardé, intervint pour dissiper les interrupteurs.
Ces scènes injurieuses étaient encore présentes à la mémoire de Leconte lorsqu'il reçut les offres des gouverneurs de Besançon. Aux récentes blessures de son amour-propre se joignaient les amertumes d'une polémique presque quotidienne avec la plupart de ses collègues, devenus ses rivaux, avec son parent Calvin, moins aigri peut-être par son abjuration que par ses révélations indiscrètes, avec plusieurs citoyens de la ville, qui avaient profité des vacillations de sa foi pour le faire comprendre en 1 562 dans la taxe de 20,000 livres perçue sur les protestants après la prise de Bourges par Charles IX et Catherine de Médicis. Il accueillit donc avec empressement les premières ouvertures que lui fit Cujas
au nom des Bisontins, le chargea pour eux d'une lettre que celui-ci leur fit parvenir depuis Lyon en se rendant à Turin au mois de septembre, et, quelques jours après, se mit derechef à leur disposition, « pourveu, ajoutait-il prudemment, que vous me donniez meilleure récompense et meilleur sallaire que je n'ay par deçà.... avec le comportement de mes privées nécessitez. » (l)Ses vœux étaient modestes : deux ou trois cents livres eussent suffi à le satisfaire. Malheureusement un tiers profita des lenteurs forcées de cette correspondance pour se substituer à lui. Ce nouveau venu était François Baudouin.
Baudouin ou Balduin, comme il écrivait lui-même son nom latinisé à la mode des érudits de son temps, mérite une place à part dans la galerie des jurisconsultes de la Renaissance. Comme Leconte, comme Hotman, il appartient à l'école historique inaugurée par Alciat et définitivement constituée par Cujas; comme eux, il s'éloigne à la fois du servilisme de Barlhole et de la synthèse hardie de Doneau ; mais s'il les suit dans la méticuleuse analyse et la comparaison attentive des textes," il rompt avec eux, avec Cujas lui-même, leur maître commun, par son profond dédain pour les interprétations purement juridiques et les raisonnements des glossateurs. Il leur applique sans gêne le mot fameux de Cicéron : Nihil tam abmrdum dici potest, quod non dicatur a quodam doctomm. Pour lui, il n'y a qu'un moyen d'étudier le droit, remonter aux sources, qu'une lumière, l'histoire, que deux solides auxiliaires, la chronologie et la philologie. Si Cujas se préoccupe de recomposer les œuvres doctrinales des anciens légistes, afin d'en combler les lacunes et d'en éclairer les obscurités, Baudouin, exagérant sa méthode, ne consulte
(1) V. sa lettre du 31 octobre, aux Pièces justifie, p. 75.
plus que les dales et prend prétexte du moindre fragment pour disserter à son aise sur les mœurs sociales ou les institutions politiques. En étudiant les lois de Romulus, il fouille les origines de la constitution romaine; en expliquant les Douze-Tables, il se demande pourquoi elles sont conçues dans un sens plutôt que dans un autre. Son commentaire des lois de Justinien, de Re rustica, publié en 1542 à Louvain, où il avait eu pour professeur Gabriel Mudée, ses traités sur les Novelles, son Liber singularis de lege Papia Poppœa, imprimé à Bâle en 1559, sont des études archéologiques oii ta jurisprudence n'a presque aucune part.
Lorsqu'il aborde celle-ci, comme dans son Scœvola seu jumprudenlia Muciana , c'est pour avoir occasion de fouiller les annales domestiques d'une famille illustrée par son culte du droit. Dans ses Prœfata de jure civili, résumé d'un cours fait à Paris en 1545, il énumère ainsi les connaissances nécessaires aux jurisconsultes : d'abord les textes, puis l'Ecriture sainte, les antiquités romaines et même les antiquités grecques, enfin les mœurs de chaque époque. « Qu arrivera-t-il si nous ne suivons pas l'ordre des temps, disait- il dans son livre de Inslitulione historiée universalis, et si nous ne possédons pas la chronologie des lois ? Depuis plusieurs années que je lis la compilation que Justinien uousa laissée, je sens de plus en plus combien il serait utile de donner, dès le début, une analyse historique du corps du droit ; l'on discute beaucoup sur les méthodes d'enseignement du droit ; je ne vois pourtant point que l'on puisse faire quelque chose de bon, tant qu'on n'en viendra pas à ce que je propose. » Il soutenait même que la lecture de Cicéron était préférable à celle de certains docteurs, et projetait de faire un recueil de la jurisprudence cicéronienne à l'usage des étudiants. Il possédait en effet à fond l'orateur
romain, et lui avait emprunté une élégance de style que ses plus violents détracteurs n'ont pas contestée, car aucun d'eux ne put jamais l'imiter. Au demeurant, malgré des qualités remarquables, Baudouin n'était pas un jurisconsulte dans l'étroite acception du mot, et c'est à tort qu'il a été classé parmi eux, à la suite et un peu au-dessous du Papinieu moderne; son honneur est d'avoir été l'ancêtre direct de Niebuhr et de Savigny, le véritable fondateur de l'histoire du droit.
S'il est une page affligeante pour l'orgueil humain, dans la biographie de ces rénovateurs de la science, et si quelque chose peut diminuer le respect qui s'attache à leur grande mémoire, c'est le récit de leurs mesquines jalousies et de leurs interminables démêlés, c Entre-mangeries professorales, » dit Bayle, et le mot est exact. On ne peut soulever un coin du voile épais qui recouvre aujourd'hui leur existence sans démasquer des passions haineuses, sans mettre à nu la lèpre de l'envie. Duaren contre Coras et Baron, Doneau contre Cujas, Baudouin contre tous; chacun en guerre avec son voisin, et l'accablant de grossières injures : âne bâté, calomniateur, bavard, histrion, faussaire, nugo, insignis nebulo! Baudouin, qui s'était efforcé de dominer l'école de Bourges, après la mort de Baron, haïssait surtout Duaren et Leconte qui avaient un instant fait trêve à leurs querelles particulières, pour opposer à l'ennemi commun une plus forte résistance. Leconte avait même lancé contre son adversaire un pamphlet (1) dans lequel il attaquait avec aigreur son livre sur Constantin publié à Bâle en 1556, et dénonçait ses fréquentes apostasies. Il lui séyait peutêtre moins qu'à tout autre de blâmer la versatilité
(1) Admonitio de falsit legibut ad quemdam qui te hoc tempore juritcotuultum chriitiauum profitetur.
religieuse, car on se souvient qu'il avait fait lui-même quelques excursions sur les terres de la Réforme. Mais Baudouin l'emportait sur lui par le nombre et la soudaineté de ses conversions. On ne connaît jamais Lien l'homme qu'on étudie, tant qu'on ne s'est pas demandé quelle est sa religion, et qu'on ne s'est pas fait la réponse. Cette réponse est parfois difficile ; elle l'est surtout à l'égard de Baudouin. Il passait d'un culte à l'autre avec une incomparable aisance. Né à Arras dans le giron de l'Eglise catholique, il avait, au retour d'un voyage en Allemagne où il s'était épris de Mélancbton, fait une première fois la cène à Strasbourg sous les auspices de Bucer qui y professait avec lui. Puis, un jour la grâce de Calvin l'ayantsubitement illuminé, il s'était jeté dans ses bras à Genève, l'avait quitté pour rentrer à Paris où il allait sans scrupule à la messe, était retourné quelques années plus tard dans la Jérusalem réformée dont le sombre tyran lui donnait une seconde fois l'hospitalité et le faisait asseoir, comme un nouveau Saûl, au milieu des docteurs ; enfin, appelé à Bourges, il rompait encore ses liens et revenait au bercail orthodoxe ou, comme on disait alors dans les camps opposés, à l'idolâtrie papiste (1). Au fond, quoiqu'il ait protesté de sa sincérité, cet audacieux transfuge, toujours prêt à trafiquer de ses croyances, n'était qu'un profond indifférent. Sa religion était une religion d'apparat, une religion plaquée; elle n'était chrétienne que de nom. Il n'en avait été que plus sensible aux traits de Leconte, qui avaient touché ses œuvres vives et découvert, aux applaudissements des deux partis, de Calvin surtout, le défaut de sa cuirasse.
Aussi son irritation fut grande, lorsqu'il apprit les démar-
T) MutaU sentent ia Biturigas lia profectus, ubi, in juris prol'essorum collegium cooptatus, ad religionem papisticam rediiiti. {Guœrinii epittola ad Balduinum.)
ches faites pour attirer son adversaire à Besançon. D se trouvait alors à Paris et se mit aussitôt en mesure de les arrêter. Pendant que les messagers porteurs des lettres consistoriales faisaient diligence pour atteindre la capitale du Berry, il fît parvenir aux gouverneurs par l'entremise d'un de ses amis nommé Bichet, leur confrère, un plan général d'études pour leur université, et s'offrit à en diriger luimême l'application. Ce plan, lu au Conseil dans sa séance du 7 octobre, reçut l'approbation unanime des gouverneurs et des Vingt-Huit. Ils avaient une telle hâte d'en finir que, sans attendre le retour de Malarmey qui avait repris le chemin de Bourges, ils fixèrent leur choix sur Baudouin et lui envoyèrent à Paris le docteur Antoine Maréchal pour traiter de ses honoraires, dont le chiffre ne devait pas dépasser 800 livres (1). Fidèle à ses habitudes d'économie, le conseil n'omit pas de recommander à son représentant de conclure t au meilleur prix et le plus discrètement qu'il pourroit. » Vingt -cinq jours après, celui-ci revenait avec un engagement signé pour trois années, et, ce qui satisfit plus encore ses collègues, avec l'assurance que le professeur ne tarderait pas à le suivre.
Leconte était définitivement oublié. La valeur de l'homme, son expérience, l'estime qu'éprouvait pour lui Cujas, tout s'effaçait devant l'éclatante renommée de Baudouin. En grand seigneur qu'il voulait paraître, celui-ci acceptait sans discuter
(1) « Du lundy 7 octobre 1566. — M. Bichet a communique à MM. les Gouverneurs et Vingt-IIuict certaines lettres et advertissement por écrit donnez par M. Baldouyn, professeur en droict à Paris, touchant l'érection de l'Université, par où, entre aultre chose, le sieur Baldouyn fort courtoisement ouffre de seemployer...: sur lequel advertissement, mesditz sieurs estant informez du grand sçivoiret réputation dudict sieur Baldouvn, et pour aultres bonnes considération*, joinct que M. Cujas s'est excusé et que l'on n'a encorcs nouvelles de M. Leconte par luy nommé, ont résolu de recevoir et poursuivre cette commodité ; et arec toute diligence se transportera M. Mareschal devers ledict sieur Baldouyn & Pari* ou allieurs la part qu'il sera, pour traie ter avec luy pour venir lire en la nouvelle université. - ^Registres de la ville.)
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les 700 livres <1 appointements que Maréchal lui avait offertes au nom de la ville : « Je ne me suis, dit-il avec une certaine noblesse, jamais amusé à telles stipulations, m'abandonnant à vostre honnesteté et discrétion (I). » Etait-il aussi désintéressé qu'il cherchait à le faire croire? Il est permis d'en douter, lorsqu'on le voit presque aussitôt entrer en négociation avec les villes de Douai et de Bruxelles qui désiraient ouvrir chez elles un cours d'histoire du droit romain (2). Temps étrange où, malgré les discordes et la guerre civile, les études purement spéculatives étaient en telle estime que les principales cités de l'Europe se disputaient les professeurs ! Baudouin se laissa volontiers mettre aux enchères, et, tout en ayant l'œil sur les Pays-Bas, chercha mille prétextes pour tromper l'impatience des confiants Bisontins. Le premier et le plus spécieux fut de découvrir quelques maîtres t de sa qualité » qui pussent l'accompagner clans leur ville et y commencer les leçons avec lui. Il en avait tout d'abord, ditil, trouvé un qui en valait bien deux, mais qui malheureusement a refusé. Rien n'est plus difficile que celte recherche, tant le vrai mérite est rare et tant il est prisé ! Tous les recoins du cloître Saint-Benoit, du Palais-de Justice et de la Sorbonne ont été fouillés sans succès : il faudrait maintenant explorer l'étranger. Quant aux « gens doctes qui se présentent au sénat pour lire en droict en l'université, » foin de la province! ils ne sont pas dignes de l'honneur qu'on aurait l'imprudence de leur faire. (N'est-ce pas Leconte qui soulève ce mépris?) Au surplus, que la ville fasse tel choix
(1) Lettre du 21 octobre 1566, aux Pièces justifie, p. 75.
|2| Cétait une infraction manifeste à ses engagements. Nous lisons en effet dans une dépêche de Mareschal aux Gouverneurs les lignes suivantes :
- Outre les mémoires que le sieur Baldouyn bailla au sieur Benoist, m'a dict... qu'il entend tellement vacquer à la susdicte charge qu'il ne veult ou entend en prendre d'aultre particulière . . Dict aussi qu'il entend que ceulx qui lui seront n !joinetz pour la lecture soient choisis avec son advis pour garder la paix qui est le premier fondement d'Université. »
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qu'il lui plaira : il s'est mis franchement à son service, par pure affection et bonne volonté ; mais si elle ne veut attendre, il est prêt à la dégager de sa parole et à rompre le traité.
C'était tout ce que redoutaient les gouverneurs et le rusé personnage ne l'ignorait point. Ils se confondent aussitôt en excuses, protestent de leur amitié, de leur contiance absolue, et rejettent leurs alarmes, bien timidement exprimées, sur le compte des médisants et des jaloux, « ces vermiccaulx » impurs, qui rongent la fleur dans sa racine, qui sèment partout la discorde, qui diffament le talent et complotent la ruine de leur université. Il faut, tant ils sont inquiets et contrits, que Baudouin les rassure bientôt à son tour et leur conseille de dédaigner ces sourdes manœuvres, « comme jadis il fut bien dict que, nonobstant les chiens de nuict abboyans, la lune ne laisse point que de poursuyvre son cours. » En attendant, il part pour les Pays Bas au mois de février 1567, mais en jurant d'être sans faute à Pâques, avec sa suite, sur le territoire de la république.
Pâques arrive, mais non Baudouin. Lui dont la plume est si leste et si souple, il ne daigne pas même écrire. Le sénat se courrouce à huis-clos, mais n'ose élever la voix au dehors. Ces grands hommes ont l'ouïe si fine et l'humeur si susceptible ! Pour occuper ces loisirs forcés, on cherche à compléter le personnel universitaire, à augmenter la liste trèsrestreinte des professeurs. Un brave citoyen de la ville qui avait beaucoup voyagé, Jean Despotots, est mandé, comme il l'écrit lui-même, « par Leurs Seigneuries en leur court et palais d'équité et justice, » pour savoir « si fréquentant les académies de la Gaulle et d'aultres pays, il n'auroit point remarqué ou cogneu quelcun excellent architecte, qui semblât et fut d'effect digne et suffisant pour entreprendre à son honneur, à l'utilité de la jeunesse, et au salut de la cité et république (moïennant récompence aequipolente au raé-
rite) l'œuvre et besongne susdicte. » Sur ses indications, on l'envoie à Pavie à la recherche d'un « excellentissime jurisconsulte, » nommé Thomas Gualla. A entendre le bon Despotots, qui a le verbe laudatif et l'hyperbole facile, cet Italien est un véritable trésor; il est « prudent, diligent, disert, éloquent, prompt, méthodique, d'acut esprit et de divine mémoire ; » c'est en outre un franc catholique dont la foi ne vacillera point comme celle de Leconte et de Baudouin, et qui enseigne à la française, c'est-à-dire avec la méthode analytique déjà mise en honneur par Cujas. Une si rare perfection vaut bien les huit cents francs de gages que les gouverneurs se résignent à lui faire proposer. Mais Gualla s'estime plus haut : il a un fils à élever, une réputation à soutenir, et exige cinq cents écus d'abord, puis mille francs au moins, avec la première chaire de l'université. L'envoyé bisontin a beau lui promettre une gloire éternelle et lui peindre sous les couleurs les plus flatteuses sa ville natale, sans omettre d'ajouter qu'en Bourgogne la vie est à meilleur marché qu'en Italie; son éloquence échoue devant les prétentions du jurisconsulte lombard, qui ne se soucie guère d'une immortalité problématique dans l'avenir, si son existence n'est solidement assurée dans le présent. Les négociations sont rompues et la république ne conserve plus d'espoir qu'en Baudouin (1).
Après s'être fait attendre pendant dix-huit mois, celui-ci se décida pourtant à tenir sa promesse. Papyre Masson, qui a écrit sa vie, prétend qu'il refusa de se rendre aux vœux des Bisontins, parce que l'empereur Maximilien II ayant révoqué le décret d'érection de leur université, il n'était pas convenable que la loi fût violée par son interprète (2). Le
(1) V. Pihes justifie., p. 83 et buïv.
(2) E fluctibus Galliffi iterum astuantis. in eum velut portum secedens (belli eoim civili» rapiaas, furta, c«de* dete3tabatur). intellexit Maximiliant secundi
mot est beau sans doute, mais il n'a pas été dit. C'est un de ces propos fabriqués après coup par les biographes et les faiseurs d'éloge; l'on sait du reste que Papyre Masson n'y mettait aucun scrupule. Baudouin fit son entrée à Besançon le vendredi 8 juillet 1569. On lui rendit des honneurs inusités. Deux membres du sénat, Bichet et Maréchal, le reçurent à son hôtel et la ville lui lit présent « de deux moyens potz, l'ung de vin blanc, l'autre de vin clair, et d'une boiste de dragées il). » On lui offrit immédiatement la charge de recteur de l'université, et c'est en cette qualité qu'il fit quelques jours après, à la maison consistoriale, en présence des gouverneurs, des notables et du peuple assemblés, « ung propoz fort copieux et élégant sur l'establissement de l'université de loix en ladicte cité, des moyens qu'il y fault tenir, des profitz, commoditez et utilitez qu'en reviennent, avec plusieurs tesmoignages de l'antiquité, de la grandeur et réputation d'icelles. » Il ne perdit pas de temps pour traiter la question importante qui l'amenait, nous voulons parler de ses honoraires. Dès le premier jour, la ville avait résolu de lui proposer 800 francs par an, le remboursement des frais de son voyage depuis Paris, pour lui, sa femme et son « mesnage *• et 50 ou 60 fr. destinés au loyer d'une maison (2). Mais elle entendait qu'il se liât envers elle pour un temps déterminé et qu'il ne pùt quitter sa chaire sans prévenir les gouverneurs six mois à l'avance. Cette condition, Baudouin de son côté prétendait bien s'y soustraire; il acceptait volontiers l'honneur de fonder l'université, il consentait sans peine à en être le patron nominal,
Cjpsaris mandato Vesuntionrnses probibitos juris scholam instituere. Hortantibus nihilominus amicis ut jus civile interpretaretur : nefas e«se, respondit, jumauctorem ab inteq>rete juriscontemni. (Pap. Masson, in Elogiis.)
(1} Délibération du 9 juillet. [Registres de la Ville )
(2) Idem du 14 juillet. (7<i.)
à l'organiser, à surveiller ses premiers pas, à lui donner des statuts, à la diriger même plus tard, s'il en était besoin, de loin et à distance; quant à renoncer à ses habitudes voyageuses, à ses relations avec les princes et les grands seigneurs dont il était le pensionnaire et le conseil, à ses leçons privées, à sa nombreuse clientèle parisienne qui lui donnait plus d'écus en une année que Besançon ne lui offrait de livres pour trois ans, quant à s'enfermer dans une ville inconnue et lui sacrifier sa liberté, c'était un de ces rêves comme en fait la province qui s'exagère facilement sa propre importance, une idée bizarre et ridicule qui ne lui était jamais entrée dans l'esprit. S'il avait maintes fois exprimé aux gouverneurs le désir d'achever ses jours au milieu d'eux, qui pouvait se méprendre sur le sens véritable de ce langage poli, mais banal? Il eut toutefois l'habileté de ne pas rompre de suite en visière avec le sénat qui multipliait ses instances et ses délibérations (1). Il fit quelques leçons publiques dans la salle des Cordeliers, chercha des professeurs, « excita plusieurs jeunes docteurs natifz et originels dudict lieu de s'employer et soustenir disputes en droict esquelles il assista, » fit choix d'un Bisontin, le docteur Richard, * assez cogneu en ce lieu, » ei qui était allé le prendre à Paris, pour commencer un cours sous ses auspices, donna ses conseils sur le lieu le plus convenable aux lectures, sur le plan du futur édifice, en un mot, s'ciïorça de constituer le personnel enseignant et administratif de la nouvelle école (2). Mais, dans le même moment, il négociait
(1) Notamment celles des 14 juillet et 17 août.
(2) - Du mardi 20 juillet 1569. — A. la postulation de M. Baldouyn, Messieurs ont pourveu noble homme Jehan Grégoire, trésorier de la cité, de l'esîat de scribe en l'Université. «
- Du samedy 23 juillet. — Sur requeste de M" Florent Demoingesse, libraire, Messieurs l'ont pourveu de l'estat de bedeaul de l'Université.
- L'on fera dresser et construire deux grandes sales en la maison de la Teste-
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en grand mystère avec Philippe Hurault, chancelier du duc d'Anjou, un traité qui lui confiait la direction de l'université d'Angers, dont le frère de Charles IX préparait activement la restauration. Dès que les bases de cette convention furent arrêtées, il se fit adresser par sa femme demeurée à Paris une lettre qui l'y rappelait sous prétexte d'affaires urgentes, et sollicita un congé des gouverneurs, en leur promettant de revenir dans un bref délai. On devine si ceux-ci le lui accordèrent de bon gré ; mais il n'existait encore entre eux et Baudouin aucune stipulation écrite qu'ils puissent invoquer contre lui, et force leur fut de céder, non toutefois sans avoir pris la précaution de lui faire signer le 17 août, veille de son départ, un traité définitif par lequel il prenait la charge d'organiser l'université et d'y faire un cours, moyennant 800 francs de gages et 60 francs pour son logis (1). Il n'y avait pas de clause spéciale sur la durée de l'engagement du jurisconsulte, qui s'obligeait seulement à revenir sous peu.
Baudouin s'éloignait pourtant sans dessein de retour. Heureux d'échapper à la surveillance importune et jalouse des gouverneurs qui le gardaient à vue comme un prisonnier d'Etat, il courut à Angers se placer sous l'aile protectrice d'Henri III, qui lui offrait d'opulents honoraires, une cour brillante pour asile et surtout de grands loisirs, dont il usa sans tarder en écrivant sa Relation au duc d'Anjou, son commentaire du Discours d'Eumcne sur les Ecoles, et son Panégyrique sur le mariage du Roi. Ses livres et ses meubles étaient restés en gage dans la république, mais
Noire sur le lieu où estoit le jeu de paume, estant deçà les murailles fort commodes et avancées, et jusqu'à ce qu'elles soyent parfaictes, l'on fera les lectures en la sale de céans..» (Regiatres de la rire.)
(1) Ce traité fut passé en l'hotel consistorial par devant M* Henry, notaire impérial et secrétaire de la cité.
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peu importait : qui serait assez audacieux pour s'en saisir? Un hasard vint tout-à-coup favoriser, en les dévoilant, ses projets de rupture.
Les doléances des Dolois, que nous raconterons un peu plus loin, n'avaient pas été inutiles. Dès les premières réclamations de l'ambassadeur espagnol à Rome, le pape Pie V avait révoqué en 1567 l'autorisation d'ériger une université qu'il avait un peu légèrement accordée au début de son pontificat à la ville impériale. Sa bulle, apportée à Dole l'année suivante, imprimée par les soins du conseil, répandue à profusion dans la province, n'était plus un secret pour personne, au moins pour les intéressés, dans les rangs du sénat. Bien qu'il l'ait nié, il parait peu probable que Baudouin lui-même en ait ignoré l'existence pendant son séjour ; i! en connaissait la teneur générale, s'il n'en avait pas lu le texte. A peine avait-il quitté Besançon, qu'elle était officiellement notifiée par les Dolois aux gouverneurs et placardée dans la ville selon les formes canoniques. Rigoureusement parlant, cette publication était un cas de force majeure qui déliait Baudouin de tous ses engagements. Qu'est-ce qu'un professeur sans école, qu'est-ce qu'un recteur d'université sans la permission d'enseigner? Il eut un accès d'hilarité en apprenant la cruelle déconvenue de ses bons amis les gouverneurs : ceci le dispensait de tout, même d'excuses. Aussi, pendant sept mois il s'enferma dans le plus profond silence. Deux sommalions officieuses, parties de l'hôtel consistorial, demeurèrent sans réponse. Ouand il se décida enfin à sortir de cette méprisante réserve, il le prit de haut: « J'esperoye, messieurs, écrit-il le 1er avril 1570, que le temps et ma patience et voslre discrétion et le tout bien considéré feroit que on * m'useroit d'un aultre styl...; mais ayant maintenanUreceu voz secondes lettres en pareilles termes que les premières,
vous me pardonnerez si je suis contrainct de confesser que je trouve estrange leur langage, d'aultant mesmes que je sçay n'avoir mérité une telle récompanse et que suys accoustumé, suivant l'honneur deu à nostre profession, d'estre allyeursaultrement respecté depuys trente ans que je m'en mesle, mesmes en Allemagne et Italie. Vous vous plaignez, ajoute-t-il, que dès longtemps, je n'ay esté lecteur de loix chez vous, je ne sçay comment ny quand. Car je ne l'ay peu estre sans université...» Voulez-vous un procès? « Je pense eslrejurist onsulte assez viel pour entendre quelle est une telle obligation avec ses conditions... et je suis bien prest à en respondreen justice... » Juges ou arbitres, prenez qui bons vous sembleront : pour moi, « je ne récuseroye pas mesmes voz voisins messieurs de Dole. » S'il vous plaît de recourir au Roi catholique, son ambassadeur en France ou son lieutenant dans les Pays-Bas, Mgr le duc d'Albe, et Mgr le duc d'Anjou, dont je suis le maître des requêtes, sont prêts à me faire rendre justice. Ils ont besoin de moi, de ma science, de mes livres, ce sont eux qui vous les réclameront, si vous ne mêles rendez de bonne grâce (1).
Baudouin ne se vantait pas. Son nom était connu dans toute l'Europe lettrée. 11 faisait autorité non-seulement à l'école, mais au palais. Sa popularité défiait toutes les attaques. Derrière lui se pressait un cortège de rois, de princes, de prélats, de grands seigneurs qu'il avait servis et qui, au moindre signe, rivaliseraient de zèle pour le servir à leur tour. Il n'avait que le choix entre ces amitiés puissantes, dévouées à ses intérêts. Les hommes mêmes qu'il avait autrefois combattus épousaient politiquement sa cause. Granvelle, contre qui il avait en 1564, sous l'inspiration du prince d'Orange, rédigé un mémoire accusateur au sujet de l'admi-
(1) Lettres des 1" et 2 avril 1570, aux Pièces justifie., p. 103 et suiv
nisîration des Pays-Bas, oubliait ce récent grief pour se ranger parmi ses plus chauds protecteurs. Il n'était point jusqu'au duc d'Albe, encore tout humide du sang des comtes d'Egmont et de Horn, deux amis personnels de Baudouin, qui ne prit hautement sa défense. Arracher l'illustre professeur à Besançon, n'était-ce pas étouffer dans son germe la rivale de Dole?
.Ce menaçant appareil, cet habile déploiement de forces émut le sénat, mais ne l'effraya point. Sans se soucier des lettres de Mgr de la Baume, évêque de Saint-Flour et proche parent de son archevêque, qui sollicitait pour Baudouin, sans même daigner y répondre, il saisit les meubles, les papiers et les livres de celui-ci et, confiant dans son bon droit, l'assigna devant la chambre impériale de Spire. Le délié courtisan fut un instant interdit par la hardiesse de ces petits républicains ; mais il n'y avait plus à s'y méprendre : les hostilités étaient ouvertes.
Il courut au plus près, à la diplomatie. Son premier auxiliaire fut Henri ÏH, alors duc d'Anjou. S'appropriant tous les arguments déjà ressassés par Baudouin, il se plaignit aux gouverneurs du torique lui causait la saisie, et les invita, « au nom del'honnesteté deue à l'endroict des personnes de marque » à relâcher la bibliothèque de son maître des requêtes, sauf à conserver ses meubles pour leur sûreté jusqu'à l'issue du différend. — Très-volontiers, répondirentils respectueusement, mais à la condition que le protégé de Votre Altesse nous remboursera au préalable une somme de trois cents écus que nous avons dépensée pour son logement et sa bouche pendant son séjour à Besançon, et qui nous est garantie par son mobilier. — Peu de temps après, l'ambassadeur d'Espagne à Paris, le cardinal de Granvelle et le conseiller Bégat, du parlement de Dijon, que des études communes avaient depuis de longues années étroitement lié
avec Baudouin, recevaient, sous une forme un peu plus sèche, la même réponse.
Les gouverneurs comprenaient un peu tard qu'ils avaient été trompés dès le premier jour, et, qui pis est, raillés. Les protestations de dévouement dont Baudouin les accablait naguère étaient autant d'ironies aggravées par sa mauvaise foi. Ce n'était plus une question d'argent, quoique le jurisconsulte peu scrupuleux ait abusé de la confiance de la cité jusqu'à se faire avancer ses appointements à la veille de son départ, c'était une question de dignité nationale.
Une fois poussé à bout, le sénat mit son honneur à ne pas rompre d'un pas. En vain les princes murmurent, les chancelleries s'agitent, les dépêches comminatoires ou suppliantes se succèdent ; en vain Charles IX, ému des plaintes de son frère, des gémissements de Baudouin, qui lui dénonce « l'hostilité barbare » des Bisontins, leur impudente violation d'un dépôt sacré, leur inique saisie de livres rares et € exquis, concernans les droicts des plus illustres maisons du royaulme, avec plusieurs telles singularitez qui sont comme thrésors inestimables en ceste qualité, » en vain, disons-nous, Charles IX menace la république d'autoriser Baudouin à se faire justice lui-même, c'est-à-dire, sans doute, à saisir les biens des citoyens de Besançon qui habitaient la France, si des arbitres n'étaient pas choisis dans le délai de six semaines pour vider amiablement le procès (1); la ville tint bon et, tout en ménageant dans les termes la susceptibilité royale, tout en sollicitant la conciliante intervention du comte de Charny, gouverneur de la Bourgogne, dont elle connaissait le crédit à la cour de Saint-Germain, elle persista fermement à invoquer la juridiction de l'Empereur.
La lutte se prolongea pendant trois ans. Ce qui se défi) V. aux Pièces justifie., p. 117.
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pensa en assignations, en requêtes, en messages, en pourvois, en dépêches, en démarches de toute nature pour arriver à une décision, si ce n'est à un accord, est incroyable. II faut avoir sous les yeux les pièces du litige dont nous abrégeons le récit pour s'en faire quelque idée. La durée du combat put seule lasser les combattants. En 1573, Baudouin finit par envoyer à Besançon son beau-fils Philippe Labbé(l), muni d'une procuration en règle, pour tenter un accommodement. Celui-ci se présenta non pas au nom du professeur, car ce nom seul l'eût fait éconduire, mais au nom de l'ambassadeur d'Espagne à Paris et de l'évêque de Saint-Flour, ses fidèles alliés. Il offrit au sénat de lui abandonner, à titre d'indemnité, onze tapisseries que Baudouin avaient laissées en dépôt chez le sénateur Pétremand, ou cent écus au choix. En échange, on devait lui restituer les manuscrits et les livres saisis. Après avoir disputé pendant quinze jours pièce par pièce, denier par denier, les gouverneurs se contentèrent d'une somme de quatre cents francs, dont un chanoine, ami de la paix et moins prévenu sans doute que ses concitoyens contre le jurisconsulte, voulu t bien avancer la moitié (2). Mais soit par scrupule, soit plutôt par un reste d'animosité qui leur fit savourer cette mesquine vengeance, ils exceptèrent de la restitution certains livres suspects d'hérésie qui se trouvaient dans les quinze tonneaux formant la bibliothèque de Baudouin. Ce qui prouve que l'hérésie n'était là qu'un prétexte, c'est que la ville en retint quelques-uns pour son usage, comme les huit centuries de l'histoire ecclésiastique; quant aux autres, elle les fit publiquement brûler
(1) Baudouin avait épousé & Bourges Catherine Bit on, veuve de Philippe Labbé, dont eUe avait eu plusieurs enfants, qui furent, d'après Calvin, spoliés par lui. Mais la démarche de l'aîné en faveur de son beau-père rend cette accusation peu vraisemblable. Ce Philippe Labbé est cité avec éloges par Ménage dans ses remarques sur la vie d'Ayrault, p. 158.
(2) V. la transaction du 26 novembre 1573, aux Pièces justifie, p. 130.
devant l'hôtel consistorial par la main du bourreau (1).
Il est fort probable que le sénat n'eût pas été si accommodant si ses espérances au sujet de l'université n'avaient été cruellement déçues dans l'intervalle. Mais l'édifice qui lui avait coûté tant de tribulations et d'efforts, ce monument dont les solides assises devaient défier tous les orages, venait de s'écrouler en un clin d'œil : les Dolois, ces rivaux détestés, l'emportaient encore une fois à Rome sur la cité impériale ; c'est ce qui nous reste à raconter.