CHAPITRE IL
COMMENT ON OBTENAIT UN PRIVILÈGE D' UNIVERSITÉ AU XVIe SIÈCLE. — CRÉATION D'UNE ÉCOLE GÉNÉRALE A BESANÇON , PAR L'EMPE- REUR FERDINAND I» ET LE PAPE PIE V. — EFFORTS FAITS POUR SE PROCURER DES PROFESSEURS, LORIOT, CUJAS, LECONTE, BAU- DOUIN. — DIFFICULTÉS DE LA VILLE AVEC CE DERNIER.
ta campagne fut ouverte avec ardeur. On était encore dans la cité impériale sous la vive impression de l'enthousiasme qu'y avait excité Dumoulin en 1557, et l'on voulait placer en quelque sorte sous la protection de sa grande renommée les débuts de l'école, que le sénat convoitait depuis plus d'un siècle. Mais les Bisontins avaient affaire à forte partie. A peine leurs messagers, porteurs d'une supplique pour l'empereur Ferdinand, avaient-ils quitté l'hôtel consistons!, que leurs voisins de Dole étaient informés de cette mystérieuse ambassade. Le 29 décembre 1562, mayeur, échevins et conseillers s'assemblaient tout émus sur un avis officieux parti de Besançon peut-être, et prévenaient aussitôt le collège, afin de s'unir dans une commune résistance. L'année suivante se passa presque tout entière, d'un côté et de l'autre, à se faire des alliés, à solliciter des protecteurs, à dénombrer ses forces, à observer l'ennemi. Si Besançon avait pour elle Claude de la Baume, son archevêque, un peu gêné, il est vrai, par son double titre de conservateur des
privilèges et d'ancien élève de l'école doloise, sa rivale comptait sur le crédit du cardinal de Granvelle, du prince d'Orange, du président Viglius, du conseiller de Romain , à qui elle adressa, par un exprès à la solde de l'université, un pressant mémoire dans lequel ses droits étaient énergiquement défendus (1). Elle s'appuyait en outre sur le gouverneur de la province qui avait été mis en demeure par les délégués de la ville et du collège de se prononcer en faveur de l'université. Une commission composée du secrétaire du conseil, du sieur Fauche et du professeur Guillaume Petit fut chargée de rédiger une requête au roi Philippe II. tandis que le chef de la province écrivait dépêches sur dépèches à S. A. la gouvernante des Pays Bas. L'écuyer Du Tartre partit pour l'Espagne avec l'une, et le parlement, dont la plupart des memhres étaient originaires de Dole, s'empressa de joindre ses instances aux autres (2).
Toutes les précautions possibles semblaient prises : elles échouèrent pourtant et Besançon sortit victorieuse de la lutte. Il fallait attaquera la fois la cour romaine et la chancellerie impériale. On courut au plus pressé, en Allemagne. Le premier succès fut remporté à Vienne, oii le contrôleur Berein s'était transporté a grands frais. I,e 1 5 janvier 1 56 4|5, l'empereur Ferdinand Ier signait des lettres patentes qni instituaient à Besançon une académie ou gymnase général où l'on devait enseigner toutes les sciences divines et humaines, avec les formes, cérémonies, grades, prérogatives et privilèges usités dans les grandes universités de Bologne, de Pérouse, de Padoue, de Pavie, de Vienne et de Paris. Flatteuse description de la ville, de ses jardins, de ses eaux, de son climat, hommage rendu à la fidélité et à l'orthodoxie de ses habitants, dont les mœurs policées et la délicatesse de
(1) Registre* municip. de Dole. Délibération du 19 novembre 1563.
(2) Registres municipaux, ibid.
-* ex cm —
goût attireront rapidement la jeunesse allemande qui désire apprendre le français, larges immunités concédées aux professeurs et aux étudiants, qui auront le droit de rédiger leurs statuts , d'élire avec Passentiment du magistrat le recteur, les syndics et les autres officiers de l'école, en un mot rien n'était oublié dans ce titre pompeux dont on trouvera le texte plus loin (1), rien, sinon les libéralités pécuniaires que Labbey de Billy a cru y découvrir et qui ne pouvaient s'y rencontrer, car le trésor impérial ne s'ouvrait pas auxdemandes des villes libres. Il ne serait jamais entré dans la pensée d'un homme adroit et fin comme le député de Besançon d'exprimer le moindre désir à cet égard : il eût compromis le succès de sa mission et s'était d'ailleurs convaincu lui-même que l'opulent César recevait des présents, mais n'en faisait pas.
Qu'importait au surplus? Les gouverneurs et les citoyens s'étaient d'avance préparés à tous les sacrifices. Quand le contrôleur Berein revint d'Allemagne avec le précieux diplôme scellé aux armes de l'Empire et respectueusement enfermé dans une boite dorée, ce fut une allégresse, un bonheur universels (2). Le consistoire lui adressa le lendemain des félicitations publiques, la bourgeoisie se cotisa pour payer les frais de premier établissement. Un généreux chanoine de la Madeleine, qui s'était déjà distingué par sa bienfaisance dans une disette, Pierre de Montréal ou Moréal donna à la future université son domaine de Lavernay, qui valait plus de 1,800 fr., et renouvela cette donation dans son testament (3).
(1) V. Pièces juitif., p. 62. M. le professeur Bourgon a publié ce texte dans les Mémoires de l'Académie de Besançon, année 1839.
(2) Berein arriva à Besançon le 2 mai 1565. Outre le privilège, il rapportait des lettres de l'empereur pour le sénat, pour le roi catholique et pour - messieurs du
romté. »
3 On lit sur les livres -journaux de Besançon ce qui suit : « Du lundy 7 de
A Rome, malgré les efforts des Dolois, on éprouva peutêtre moins de résistance encore (1). Les envoyés bisontins ne se contentèrent pas d'invoquer le privilège impérial : ils représentèrent à Pie V, qui venait de monter sur le siège des Apôtres, la bulle par laquelle Nicolas V avait accordé une faculté des arts à leur cité; ils eurent même, pour lui laisser entendre que cette faculté avait été réellement constituée, l'adresse de joindre à leur supplique une copie de la bulle de Pie II, relative au droit de juridiction dont les conservateurs des immunités universitaires étaient investis et que la chan-
juillet 1566. — Pieuse et mémorable donaium de M. Pierre de Montrial. chanoin* de Ste Madeleine. — Messire Aymé Doignon, prestre, chapelain domestique de vénérable personne, messire Pierre de Montréal, chanoine en l'église de la Magdelaine, et M* Anthoine de Velle, notaire, se sont présente! devant Messieurs, estant à ce expressément envoyez comme ilz ont dict par ledictz sieur de Montréal et pour déclarer à mesdictz les gouverneurs et les advertir que ledit sieur de Montréal, scachant que en ceste cité l'on veult dresser et ériger une université, suivant le privilège sur ce obtenu, avoit désiré y faire du bien pour la promotion et advancement d'ung si bon euvre, comme zélateur du bien public et amateur des bonnes lettres et, pour l'effect de sa bonne volonté, le jour d'hier il avoit faict et passé par escriptz ez mains de maistre Anthoine de Velle, une donation pure, perfaicte et irrévocable au proffict de la dicte cité des meix, maisons, prelz, vignes, terres et aultres héritaiges à luy ledict sieur de Montréal compétans et appartenans au lieu de Lavernay, fin finaige et territoire d'illec. pour estre applicquez à l'érection et fundation de ladicte université, comme le tout est plus amplement contenu en ladicte donation, de laquelle le prothoc-olle a esté exhibé au bureaul et entendoit ledict sieur, pour plus grande «cureté, la confirmer par son testament et icelle estre faicte a la plus grande seureté que l'on pourra.
« Messieurs, ayant entendu l'effect de ladicte donation, estime et valeur dudict bien excédant la somme de 1,800 francz, comme a esté référé, et que en ce non seullemeitt, mais aussi à l'endroict des povres ledict sieur de Montréal a faiet cognoistre sa bonne affection, ayant puis cinq moys en ça faict distribuer aux povres jusqu'à la quantité de quatre centz émines de bled achetées et payée* par luy au prix de dix-huict gros l'emyne, estant le peuple par le moïen de la chereté du temps réduit à extresme nécessité, a esté grandement soulagé et secouru, ont ordonné que ces bienfatetz pour perpétuelle mémoire à la postérité seraient icy registrez, et ont commis messieurs Méringuet et de Casenat pour se transporter devers ledict sieur de Montréal luy remercier le tout, et luy donnent asseurance que ce bon euvTe ne sera jamais oblié et que en tout ce que la cité pourra pour luy et les siens elle s'y employera de très-bon cueur.
- Du rnardy, 9 juillet 1566. — La donation faicte par Monsieur de Montréal pour l'érection de l'université a esté communiquée et leue devant messieurs les Vingt-Huict, lesquelz ont advisé que de leur part elle sera remerciée audict sieur par mesure Thomas Nardin et maistre Claude Potelet. »
(1) - Du rnardy 26 juin 1565. — L'on advisera les moïens pour obtenir du pape confirmation du privilège. » (Registres de Us citi.)
cellerie pontificale avait adressée en 1459 à l'oflicial de Besançon comme aux autres églises du diocèse, dans la pensée que la ville impériale avait mis à profit la concession de 1450. Pie V n'eut aucune défiance, ou si l'intervention de l'ambassadeur du roi catholique en faveur de Dole lui en fit éprouver, cette habile production leva tous ses scrupules; il lit expédier une nouvelle bulle, dont la date est inconnue, parce que le texte en a disparu, mais qui remonte sans nul doute aux premiers mois de l'année 1567 (1). Cette bulle accordait au sénat de Besançon tout ce qu'il avait demandé, les cinq facultés de théologie, de droit canon, de droit civil, de médecine et de philosophie, le pouvoir de construire une chapelle universitaire, d'y faire les cérémonies du culte, d'y conférer les degrés, etc.
La ville avait une telle hâte de posséder son uuiversité quelle n'attendit pas le résultat des négociations entamées à Rome pour en jeter les premiers fondements. Peut-être avait-elle souvenir des lenteurs qui l'en avaient déjà privée au siècle précédent et qui avaient permis à Louis XI de révoquer sa concession primitive au profit du seigneur de Poligny. Dès le mois de juin 1565, les gouverneurs, réunis a<x notables de la bourgeoisie, décidaient « qu'afin de mettre à exécution le privilège concédé à la cité par feu de trèsrecommandée mémoire l'empereur Ferdinand, nostre bon prince, et obtenir le fruict et efîect d'iceluy, lequel est tant important... les sieurs de la longue robe et aultres de la maison de céans s'informeroient d'ung docteur fameux et homme de bien, pour venir lire en ceste cité, avec ung aultre
(1) Postquam notnuper, diî la bulle de révocation du 15 octobre 1567, dilectorwn filiorum senatonun cin'ntM binuntinenMs supplicationibus inclinati, eisdem •enatoribu* ut... unum collegium... erigere possent, etc. On volt comme Labbey de Billy était mal informé, lorsqu'il attribuait cette concession à Pie IV, mort le •décembre 1565
sçavant personnaige qui sera choisy pour instituai™. » (1) Ce docteur fameux devait être un jurisconsulte, car on avait surtout à cœur de constituer la faculté de droit civil. Un nom s'imposait en quelque sorte au choix du sénat : c'était celui d'un compatriote, Pierre Loriot, originaire de Salins, qui après avoir fait de fortes études juridiques à Dole, s'était depuis de longues années éloigné des montagnes natales pour professer le droit aux universités de Bourges et de Valence (2), mais qui y avait laissé de vives amitiés, de profondes sympathies justifiées par l'intégrité de son caractère et une renommée de solide érudition qu'avaient récemment accrue ses traités de juris apicibus, de juris arte et de regulis juris, imprimés par Gryphe, à Lyon, en 1545. Sans doute, malgré les trésors de sa scienco, Pierre Loriot n'était pas « l'un des plus fameux de l'Europe, » comme le supposaient un peu au hasard les bons gouverneurs ; mais il était du pays, il y avait ses racines, il ne lui avait jamais retiré son affection ni son souvenir, il avait même, parait-il, plusieurs fois exprimé l'espoir d'y achever ses jours. Le meilleur disciple qu'il eût jamais formé, Stratius, enseignait d'ailleurs à Dole : ne serait-il pas fort habile d'opposer le maître à l'élève, le vieux jurisconsulte mûri par l'âge, plein d'autorité et d'expérience à l'élégant rhéteur si vanté par l'université rivale, au poëte-juriste dont la parole était d'or, mais dont, suivant deux ou trois jaloux, la tête était vide (5}î Malheureusement pour les Bisontins, leurs calculs furent cette fois en défaut. Le docteur Matherot envoyé à Valence avec des instructions détaillées (4), ne put décider Loriot à
(1) Registres delà cite.
(2) Pierre Loriot commença de professer à Bourges en 1528. Il y épousa Pétronille Bbdou, y demeura jusqu'en 1550 environ et s'établit à Valence en 1561.
(3) Morillon, évéque de Tournay.
(4) - Du mardy 6* jour d'aoust 1566. — Après que lecture et communication a esté faicte tant des instructions données au contrerolleur Berein que du compte