CCXLVIII
ses citoyens ne se découragent pas, s'ils ne se voilent pas éperdus la face, s'ils ne désertent pas le champ de bataille, s'ils ne s'endorment pas dans un sommeil léthargique, ils ont dix chances contre une de rappeler un jour la fortune sous leurs drapeaux. On Ta déjà dit, la vertu distinctive de la race séquanaise, c'est l'effort, l'effort personnel, prolongé, énergique. La lente, mais incessante activité y semble la loi des corps comme des individus. La mollesse de la vie civile n'y énerve pas plus les institutions que les caractères. C'est cet heureux privilège qui ramenait toujours les magistrals bisontins dans la lice, et qui nous fera peut-être pardonner l'insistance avec laquelle nous poursuivons, malgré sa monotonie, le récit d'une lutte dont l'issue devait être encore si lointaine.
La mort de Grégoire XIII rendait, il est vrai, quelques espérances aux gouverneurs, mais elle n'abrogeait pas les décisions précédentes et ne leur restituait pas toute leur liberté d'action. Pour recommencer le siège, pour débusquer les adversaires des solides positions qu'ils occupaient, pour se présenter derechef à la cour romaine sans crainte d'être aussitôt éconduits, il fallait des prétextes, 6inon des moyens nouveaux, il fallait au moins colorer la reprise des hostilités. Une occasion s'offrit encore d'elle-même, si elle ne fut habilement provoquée. Le recteur de l'hôpital du Saint-Esprit à Besançon, nommé François de Chassaigne, exprima presque sur ces entrefaites le vœu d'obtenir un coadjuteur. Il y avait alors à la tête de l'hôpital Saint-Antoine, en qualité de commandeur, un « personnaige fort capable, bien glorifié, de bonne vie et très agréable à la cité, » Henry Tresfort, quj proposa de résigner sa commanderie et les biens qui en dépendaient, en faveur d'un séminaire destiné à l'éducation chrétienne de la jeunesse, si l'on voulait lui donner la place de coadjuteur du Saint-Esprit, avec future succession. Une
offre semblable devait sourire à la ville, qui l'accueillit avec empressement. Elle entra en pourparlers avec messire de Chassaigne, et crut un moment obtenir son consentement. Mais Chassaigne n'aimait pas Tresfort et, lorsqu'il connut le nom de son successeur, il résigna pour l'évincer le bénéfice en faveur d'un tiers, Me Martin Bergeret. Avertie de cette résignation clandestine, la ville prescrivit aux agents qu elle entretenait à Rome, Claude Grand et Mugnier, de solliciter une petite date pour son protégé ou, dans un langage plus clair, de le faire pourvoir de la maîtrise. Elle leur donnait en même temps l'ordre de poursuivre l'autorisation nécessaire pour ouvrir le séminaire, « chose si pieuse et tant recommandée par le concile de Trente, » qui pourrait jusqu'à un certain point suppléer à l'université, et suppliait l'archevêque a son bon pasteur et prélat, » de joindre dans ce but ses instances aux siennes (1).
Soit qu'il fût plus persuasif que ses devanciers, soit qu'il fût mieux servi par les circonstances, Grand obtint presque sans peine de Sixte Y, qui avait remplacé Grégoire XIII sur le trône de saint Pierre, un motu proprio autorisant l'établissement à Besançon non pas seulement d'un séminaire, mais d'un collège où l'on pourrait enseigner le droit canon et le droit civil, la théologie, la médecine et la philosophie, avec la faculté pour les maîtres de conférer tous les grades universitaires (2). Ce n'était, il est vrai, qu'un motu proprio dont il restait à obtenir l'expédition. Mais, dans la joie de sa victoire, Grand ne faisait pas de doute que la chancellerie pontificale n'y mit promptement le plomb ou le sceau. Pure question d'argent qu'il serait facile de résoudre.
(1) Correspondance de» gouverneurs avec Grand. Lettres dea 22 août, 13 septembre. 3 et 4 octobr • 1588.
(2) V. au* Pièce» justifie, le texte de cette concession, p. 439.
Les gouverneurs partagèrent trop aisément la satisfacuou et la confiance de leur envoyé. « Nous ne saurions assez vous dire, lui écrivaient-ils le 25 octobre, combien la cilé vous est redevable, et voyons que seroit chose superflue user de termes et prolongue ou aultres pour vous exciter à la poursuytte d'un faict tant bien acheminé. » Outre trois cents écus qu'ils lui avaient déjà fait parvenir, ils lui envoyèrent une lettre de banque de 350 écus. Si cette somme ne suffit pas, on y pourvoira par le premier ordinaire. « Nous n'y voulons rien espargner.» Ils le chargeaient aussi de leurs remerciements pour Mgr Gabriel Paleoto, cardinal dataire, « que recognoistrez ainsi que le jugerez convenable, » pour le Saint Père, ils eussent volontiers ajouté, tant leur gratitude était vive, pour tout le sacré collège.
Pourquoi lèvent avait-il si subitement changé et qui avait pu en si peu de jours triompher des répugnances pontificales? Ce qu'on avait déjà vu en 1567 était encore arrivé. Grand s'était présenté à Sixte V dans une audience privée, sans contradicteurs, sans adversaires, et avait enlevé son autorisation par surprise. Un pape n'est pas tenu de tout savoir; il lui est au moins, croyons-nous, permis d'errer sur la géographie, et c'est une erreur de ce genre qui avait, au tort de Dole, par deux fois servi Besançon. Mais quand la faveur fut connue, les oppositions surgirent. Si l'on ne pouvait la faire révoquer incontinent, on pouvait en arrêter l'expédition, ce qui était à peu près la même chose. L'ambassade d'Espagne l'entreprit avec une telle ardeur, que Grand, menacé de perdre le fruit de sa mission au moment même où il se flattait de Pavoir heureusement achevée, et craignant de ne pouvoir à lui seul soutenir le choc, demanda en toute hâte des renforts au sénat. En effet, le 6 novembre, le contrôleur de la cité Hugues Morel partait pour
Rome avec des instructions détaillées et tout l'argent qu'il avait été possible de se procurer (1).
11 lui était recommandé entre autres choses :
« Et premièrement s'acheminera au plus tost et eu toute diligence en poste par delà pour devancer ceulx qui vouldroient traverser l'affaire qui s'ensuyt;
« Où estant subit il aura consigne avec Me Claude Grand qui a charge de Messieurs, taschera d'avoir audiance envers Sa Saincteté, luy baisera en toute humilité les piedz au nom de Messieurs avec les cérémonies requises.
• Ce faict, fera entendre à Sadicte Saincteté que ladicte cité a tousjours esté tenue et extimée la plus grande et antique de tous les Séquanois, d'ores qu'elle seroit esté occupée par Jules César, elle aurait persisté en la dévotion envers l'empire romain ;
« Et la liut avec telle lidélité que les Sacrés Empereurs pour ce regard l'auroient iusignée de plusieurs beaulx et excellens privilèges, selon que de mesme elle seroit esté respectée par le Sainct Siège Apostolique de toute ancienneté après avoir esté des premières en toutes les Gaules qui auroient receu ceste grâce du Créateur que le Cristianisme.
• En sorte que pour ce regard le siège métropolitain y seroit esté posé et aurait jouy de tout temps des commodités et prérogatives, entr'aullres de la jurisdiction ecclésiastique. »
Le négociateur devait ensuite rappeler au Saint Père toutes les vexations que le parlement de Dole s'était permises à l'égard du révérendissirae archevêque, l'édit de 1571 qui anéantissait sa juridiction, les • fraiz insupportables » qu'il imposait à la cité, et les laborieuses démarches auxquelles le chapitre s'était livré.
« Déclairera ledict Morel Messieurs pour le désir qu'ilz ont envers le bien commung de la patrie n'avoir encore perdu cueur, soubz l'espoir qu'ilz ont tousjours eu envers Sadicte Saincteté, vraye propugnatrice de l'auctorité de l'Eglise, laquelle ilz supplient vouloir donner le remède qu'elle sçait estre à ce convenable. »
Après cette longue parenthèse, on revenait à la question de l'uni-
(1) « Du 5 novembre 1588. — Messieurs ont reveu les instructions dressées par M' Pétremandet délivrées à M* Hugues Morel.. . On luy délivre 20 escuz d'Espaigne en 22 doublons et G6 escuz pesant un marc cinq onces et trois deniers dontfM' le d'Malarmey le jeune a accommodé la cité sans intérestz; plus une lettre de banque par M* Jehan de Basle, sindic, pour prendre à Rome selon la nécessité jusqu'à 300
versité, et l'on chargeait Morel t pour tant plus mouvoir Sa Saincteté, de luy faire entendre les louanges qu'elle en recepvra pour l'augmentation de la cognoissance des lettres et l'utilité qu'en peult revenir à toute la province circumvoisine par la cognoissance des langues. •
On ajoutait « que si le tout se passe sub plumbo, comme l'espèrent Messieurs, et en la meilleure forme et en poinetz les plus favorables que possible, declairera le Sr Morel Messieurs estre bien prestz recepvoir tel professeur que par delà il plaira à S. S. » Ce collège est une institution d'autant plus nécessaire qu'elle a été prescrite « par le sainct concile de Trente, eu égard aussy aux saisons de présent et que la république est entourée de plusieurs costez de villes étrangères à nostre saincte foy et religion catholicque et romaine. •
Morel devait enfin profiter de son voyage pour vider une autre question qui préoccupait beaucoup la ville et dont un autre agent, Claude Jaquot, poursuivait en ce moment même la solution près de l'empereur à Vienne (1).
Jusqu'à ce jour, Besançon avait été assez mal représentée à Rome. A l'exception de Grand, les hommes qu'elle y avait envoyés avaient presque tous été insuffisants. Hugues Morel était le premier qui fût à la hauteur de sa mission. Esprit vif, alerte, orné, toujours ouvert, prodigue de traits piquants, sachant d'ailleurs discerner l'impossible du possible et louvoyer entre les écueils, n'agissant qu'autant qu'il apercevait quelque chance de réussir, il était merveilleusement propre à l'œuvre délicate que les gouverneurs confiaient à son patriotisme. Nous ne pouvons mieux le faire connaître qu'en lui laissant la parole et qu'en empruntant à sa correspondance la relation des principaux épisodes qui signalèrent son ambassade.
La première lettre qu'il écrivit de Rome au conseil est du 28 novembre 1588.
(1) C'était, comme on disait alors, l'affaire de l'alternatire des mois pour la collation des bénéfices. Claude Jaquot, qui sollicitait aussi l'appui impérial pour l'université, revint au mois de novembre 1588 avec uno bienveillante réponse, mai* sans solution effective.
Après avoir brièvement raconté les épisodes de son voyage, accompli en dix jours, et les stations forcées qu'il avait faites soit à Montmélian, par suite de la rupture d'un pont, soit à la frontière savoyarde, où Ton arrêtait les voyageurs « pour la peur que le duc de Savoye a du François, à l'occasion du marquisat de Saluces, » Morel exprime le désappointement qu'il éprouva en apprenant à Rome que le pape s'était rendu depuis deux ou trois jours à Civita-Vecchia pour y visiter quelques galères.
« Véant doncqucs que je ne pouvois venir là, je m'addrcssay hier au cardinal dataire, accompagné de Mr Grand, et, luy ayant baisé les mains de la part de V. S., luy th entendre l'occasion de ma venue expresse pour lever les bulles de la grâce qu'il avoit pieu à Sa Saincteté faire à la cité, et que les ayant treuvé, comme elles sont, retenues au plomb, je suppliois S. S. IUme de commander qu'elles fussent relaschées, puisqu'elles estoient jà plumbées et payées. Sur quoy il me respondit qu'il falloit veoir ce qu'escriproit le gouverneur de Bourgongue par l'ordinaire qui debvoit arriver... adjoutant qu'il falloit présenter ung mémorial au pape... Le mal fut qu'ainsi que nous achevions de parler au cardinal dataire, Laure de Bliou (solliciteur de l'université de Dole) arriva là... qui se mit à calenger le sr Grand, luy disant qu'il n'estoit pas bon vassal du Roy,... qu'il pourroit bien s'en repentir. Nous luy fismes la response qu'il convenoit et qui ne le contenta pas. Mais le pis est qu'aujourd'hui matin est arrivé l'ordinaire de Lyon qui a apporté, à ce que j'ay descouvert, cinq lettres, tant dudict sr gouverneur que de ceulx de Dole... l'une au dataire, une à ung certain cardinal duquel je n'ay peu encoires sçavoir le nom, une au cardinal Maffeo (qu'est celle qui m'a le plus eslonné, pour ce qu'ilz escripvent aux trespassez) (l), une, à ce que j'entens, pour Sa Saincteté et Paultre pour l'ambassadeur, qui tout souldain... est allé au pape, s'est mis en estrange colère, disant que ceulx de Besançon vouloienl faire les compaignons avec le roy d'Espaigue... Si je n'avance de ce cousté là, je me résoulz tenir d'aultres voyes, mesmes y emploieray-jc la signora Camilla, seur du pape, au moins de quoique présent, car je sçay que cela aura plus de crédit que toutes les bravades espagnoles qui servent bien peu au temps de ce ponti- Gcat.»
a) Le cardinal Marc-Antoine Maffei ou Maffeo était mort en 1683.
Puis il passe à l'affaire de la juridiction ecclésiastique et dit qu'il a montré l'édit du parlement à plusieurs personnes :
« Ledict édict est scismatique et sera déclairé tel par Sa Saincleté qui ne respecte rien où il vad de l'interest de l'Eglise, estant vraysemblable que si pour chose quasi pareille il a excommunié ces joars passez le vice-roy de Naples, que si pour moindre il a chassé ung ambassadeur de France, il ne craindra pas une cour de Dole. •
Sixte-Quint n'est-il pas pris sur le vif? Mais voici qui le peint mieux encore :
• Il a déclairé quelquefois de sa propre bouche qu'il ne se soucieroit d'estre martyrisé pour conserver ce qui est de l'Eglise. »
Morel en conclut que < la saison est à ceste heure plus propre qu'elle ne le sera jamais, » mais à la condition c de prendre le faict de la jurisdiction par le vray bout, » c'està-dire de mettre en avant l'archevêque, le chapitre, de désavouer le chanoine Bachollet qui n'a fait rien qui vaille, et d'envoyer de nouveaux agents à Rome.
« Pour moy, ajoute-l-il dans la même lettre, je suis desjà remarqué et ne me soucyc de toutes les menaces..., je suis seulement en peine comme je feray, si nous avons nos bulles, pour ung professeur, car ils sont chers mirablement par deçà... Et l'on s'est mocqué de moy quand j'ay mis en terme d'en demander ung au pape..., et l'on m'a dit si je voulois qu'il fut noslre valet et qu'il suffiroit d'en prendre ung là où Ton vouldroit, moyennant qu'il presta le serement et satisfit a ce qui est contenu en la concession de l'université. •
Dans sa seconde lettre, du 12 décembre, le digne contrôleur est plus allègre et plus confiant encore. Il raille les Espagnols « qui se sont donnez toute la peine possible, ...pour estre plus reculez qu'ilz ne pensoient estre avancez. » Le pape l'a renvoyé au cardinal Lancelotto, préfet de
la signature, pour déduire ses raisons, qu'il fera rédiger par les plus fameux avocats de Rome, de manière à étonner les adversaires. Mais il avoue qu'il y a bien des lenteurs dans la chancellerie pontificale, qu'il faut pour les simples envoyés, à l'exception des ambassadeurs, demander une audience du pape quinze jours ou trois semaines avant de l'obtenir, et qu'il serait bon d'avoir un mot de recommandation pour le capitaine des Suisses, afin d'abréger ces délais. L'affaire de la coadjutorerie est en bonne voie; quant à l'université, il a trouvé un biais admirable qui lèvera toutes les difficultés : il demandera la bulle pro uno gymnasio seu sehola, in qua pau pères civitatis gratis doccbuntur, » sans plus dire colkgium, car ilz n'en veullent ouyr parler. » Il ajoute :
« La cherté des expéditions est véritablement excessive. Il y a icy an? prestre qui en pourroit dire quelque chose, pour ce que pour une coadjutorerie d'ungcanonicat l'on luy demande, seulement pour la composition, deux centz escuz sans l'expédition des bulles. Mr Grand est a ceste heure si estonné qu'il n'ose escripre à Voz Seigneuries. »
Le secret mécontentement de l'envoyé perce ici déjà sous l'exagération des termes. Cependant il est loin de perdre courage ; il se déploie, il se multiplie, il fait face à tous les adversaires, il a une réponse pour toutes les objections, il ne dédaigne aucune influence, il séduit, à force de bonne grâce et de bonne humeur, jusqu'à ses ennemis. Voici comment il rend compte de « la bénigne et humaine audience » qu'après quinze jours de sollicitations, il parvint à obtenir du Souverain Pontife :
• Enfin elle me fut accordée et ayant pesé avec l'advis des s™ Muiruier et Grand, combien il empourtoit à l'honneur de la cité que je fus^e accompaigné de quelcung, mesme d'ung qui, avec raoy, peut t't voulut dire à Sa Saincteté ce qu'il convenoit, en ayant prié ledict sf Mugnier, il me l'accorda fort librement. Estantz doneques entrez
au moîen du S™ R™* dataire, qui voulut Iuy-mesmes nous introduyrc après toutes cérémonies accoustumécs, ledict sr Mugnier (à la suffisance duquel et à l'aage aussi je céday la parolle) eomniencea en fort bons termes latins par représenter à Sa Saincteté la grâce qu'elle avoit esté servie faire à la cité sur si justes et sainctes considérations, qu'icelle cité m'avoit envoyé exprés et par la poste pour lever les bulles de ladicte grâce, lesquelles, bien qu'elles fussent expédiées, plombées et payées, toutesfois je les avois treuvé arrestées à l'instance de ceulx de Dole, s'estantz pour ladicte rétention aydez des ministres du Roy d'Espaigne, non tant pour conserver leur collège (où ne se treuvent jamais plus de vingt ou trente (1) escholiers) que pour l'envie qu'ilz portent de longue main à la cité de Besançon, à l'aménité du lieu, amplitude et situation d'icelle, laquelle estoit telle que Jules César l'a voulu nommer oppidum maximum Sequanorum, et depuis a esté et par le Sainct Siège Apostolique et par les Empereurs honorée de plusieurs beaulx privilèges, mesmes du siège métropolitain; que Sa Saincteté se daignant commander que lesdictes bulles fussent relaschées, l'expérience démontreroit qu'elle aurait faict ung bien grand bénéfice servant mirablement à l'utilité publicque; que lesdietz de Dole estoient logez en lieu estroit, malsain et plus propre à l'exercice des armes que des lettres; qu'aultres fois et mesmes au temps que ladicte cité impétra de l'Empereur Ferdinand le privilège pour ladicte université, lesdietz de Dole essayèrent le faire révocquer par ledict Empereur qui les renvoya bien loing de leurs prétentions et leur respondit en ung mot : quod scripsi scripsi... Adjoustant de plus (par commune délibération prinsc entre nous avant la. dicte audience) qu'en recognoissance de ceste signalée grâce, et afin que la mémoire ne s'en perdit jamais, la cité estoit délibérée dresser une statue à Sa Saincteté et la faire poser devant le collège... Sa Saincteté ayant ouy fort bénignement son discours avec évidente démonstration decontantement, commença en très-doctes termes latins à reprendre les justes raisons que l'avoient mebu à accorder la grâce dudicl collège, mesmes pour bien sçavoir combien il estoit nécessaire que la jeunesse fut partout instruicte et enseignée aux bonnes lettres; que si les payons mesmes avoient eu en si principale recommandation l'instruction d'icelle, dressant leurs gymnasloles en lieux publics à cest eflect, qu'à plus forte raison debvoient s'estudier les chrestiens à la faire soigneusement cultiver et dresser à la vertu; qu'elle ne désirait rien plus que pourveoir à ce que les sciences fussent par tout
(1) Les gouverneurs disaient quarante. Ni l'un ni l'autre de ces chiffres n'était exact.
nourries et augmentées, qu'à reste occasion elle avoit sceu peser le bon œuvre qu'elle faisoit, accordant telle grâce que celle-là, laquelle il désiroit infiniment fut effectuée; mais que les gens du roy d'Espaigne luy avoient remonstré que par le moïeu du collège... la ville de Dole se trouverait entièrement despouillée... et d'aultant plus que reste grâce n'avoit esté demandée qu'à mauvaise lin et par certains particuliers séditieux que se retrouvoient audict Besauron ; que s'ilz demandoient ladicte université pour estudier, qu'il n'y avoit pas si loing delà audict Dole qu'ilz n'y peussent aysément aller. »
Sixte-Ouint ajoutait fièrement : « Je sçais très-bien que le roi d'Espagne ne peut m'empescher d'agir comme il me plaist; mais il ne suffît pas de faire une bonne chose, il faut encore la bien faire. » En conséquence, il commettait les cardinaux Rusticucci, ancien secrétaire de Pie V, et Jérôme de la Rovère pour examiner les raisons des deux parties et lui faire un rapport à la suite duquel il se prononcerait.
« Et erimus, dit-il en congédiant le3 Bisontins, semper mentis propensissime erga civitatem vestram. Sur quoy je prins la parole, continue Morel, et luy dis en latin, au mieux que je peu, ...que je la suppliois très humblement de ne croire les calumnies de noz hainueux, ausquelles je respondrois tousjours, quand ilz les vouldroient dire ouvertement mesmes devant Sa Saincleté. Nous luy en eussions bien dict davantage, mais il falloit faire place aux aultres et nous contenter de la raison, puisque nous avions eu plus de demye heure d'audience, et que les ambassadeurs des plus grands princes n'en ont pas davantaige(l).»
Morel ne s'abuse pas sans doute; il sent bien que la promesse d'une statue à Besançon ne doit pas avoir une grande influence sur l'esprit de cet impérieux pontife qu'il nous représente ailleurs comme « assez coustumier d'user de ses pouvoirs et auctorité absolutz, de quoy il donne suffisant tesmoingnage, et ne crainct ni roy ni prince pour l'exécution de ce qu'il délibère, » mais il redoute, dans l'intérêt
(1) Lettre du 26 décembre 1588.
de son œuvre, que ses commettants ne se découragent, que la longueur des négociations n'épuise leur patience, que les frais de la mission surtout ne semblent trop lourds aux économes administrateurs d'un trésor déjà obéré. Moins prudent et plus prompt à s'alarmer que lui, son collègue Grand qui rend à son tour compte aux gouverneurs de la première audience pontificale, avoue que ses deux compagnons « s'en partirent à demy contentz; » il laisse au moins clairement entendre que l'opposition des bourgeois de Dole est formidable et qu'il ne faut pas espérer un succès immédiat. Il n'est pas jusqu'à la coadjutorerie du Saint-Esprit qui ne rencontre mille obstacles : le cardinal de Joyeuse, protecteur de l'ordre hospitalier de Saint-Antoine, a mis un nihU transeat à l'expédition des bulles ; le roi d'Espagne en a mis un autre en vertu de son droit de nomination, et un certain frère Melchior de la Vallée en a fait signifier un troisième, parce qu'il prétend avoir une pension sur l'hôpital. Toutes ces difficultés n'arrêtent point Hugues Morel : il fera son devoir, c y deust-il aller de la vie propre, » ou, ce qui est plus vraisemblable, y doive- t-il sacrifier la vigne paternelle et le mince patrimoine qu'il espérait transmettre à ses enfants. Son rêve à lui, son ambition la plus chère est de fonder, « soubz umbre d'ung séminaire, comme l'entend le concile de Trente, r un humble collège, si petit soit-il, où seront d'abord admis les seuls enfans de la ville, mais auquel on unira plus tard quelque bénéfice, et que l'on fera « riche et grand » avec les années.
Cependant, malgré sa confiance apparente, les jours s'écoulent en efforts stériles, et le pape qui avait promis de demander de sa main le consentement du roi d'Espagne afin d'éviter les indiscrétions de ses secrétaires, ne fait point connaître la réponse. La ville a ponctuellement suivi tous les conseils de son envoyé; elle a écrit au Saint-Père, aux
— ceux —
cardiuaux Rusticucci et de la Rovère, au cardinal de Montalte, neveu de Sixte-Quint, au cardinal Madrucci, à M. de Cherlieu (1), qui a grand crédit dans la cour romaine, à Philippe II lui-même; elle a secoué l'apathie de l'archevêque et du chapitre de Besançon qui ne goûte pas plus que le sénat les dépenses inutiles; elle a invoqué contre sa rivale le témoiguage de Cynus Campanus et de Scipion Giardini qui ont quitté l'université de Dole en d'assez mauvais termes et qui ne refuseront pas sans doute d'en révéler les vices secrets, précurseurs d'une inévitable décadence ; elle a dévoilé toutes les impostures de ses adversaires, et s'est complètement justifiée du reproche d'hérésie qu'ils lui adressaient (2); elle a mis toutes ses finances à la disposition de Morel, non-seulement pour payer les droits de chancellerie, mais pour faire les oblations accoutumées (3); toutes ces démarches n'aboutissent point et l'expédition de la bulle ne vient pas.
• (tomme je représentais, dit Morel, au cardinal de la Rovcre le long temps que je suis icy, l'attendant avec grands frais, il me dict en riant que j'estois en Tune des plus belles villes du monde, et que je ne me debvois pas faseher d'y demeurer encoires quelque peu; je lui respondis que la uostre estoit aussy belle pour ce qu'elle contenoit etqueje in'asseurois que, si Sa Seigneurie Illustrissime l'avoit venue, elle le jugeroit ainsi. Voilà où nous sommes du faict de l'université. •
|1) Sans doute il s'agit ici de Nicolas Guérin, prieur de Cherlieu, de l'ordre de Gteaux, qui fut sacré évèque d'Alessio, et qui était suffragant de Claude de la Baume. Grand faisait partie de sa maison.
(2) - Hier me voulut-on faire croire qu'au logis propre de l'ambassadeur d'Espaigne avoit esté dict que l'on preschoit encoires maintenant a l héréticque à Besançon. V. S. ont peu voir par mes précédentes ce que le pape nous en dict lui raesme. ■ (Lettre d'Hugues Morel aux gouverneurs, du 28 janvier 1589.)
(3) • Et pour ceste occasion et que c'est la coustume des poursuyvantz qui ae retrouvent icy en temps de Noël, je m'advançay, par l'advii du s' Grand, à faire sa datai r© présent de quelque* pastes de succre et de quatre pièces de lassis que j'achetay icy d'ung bourguignon, qu'il trouva fort belles et les porta, à ce qu'on m'adict, au mesme instant à la aeur du pape. (Idem.)
Morel plaisante, mais s'il ne se lasse pas lui-même, il est obligé de confesser que ces interminables délais doivent bien fatiguer les gouverneurs, t II n'y a rien de plus difficile à . escorcher que la queuhe, » s'exclament douloureusement ceux-ci, lorsqu'ils répondent à une nouvelle demande d'argent. Ce n'est pas que l'on rencontre nulle part une résistance déclarée : partout les portes s'ouvrent et les visages sourient à Morel ; sauf le comte de Cbamplitte, gouverneur de la Franche-Comté, qui fait rage et dont les Bisontins cherchent en vain à apaiser le ressentiment, les Dolois affectent de se taire et ne se montrent pas. Laure du Bliou et l'ambassadeur d'Espagne feignent eux-mêmes de s'intéresser à la ville impériale et prient ses députés de leur remettre un mémoire qu'ils feront tenir à leur maître. Le comte d'Olivarès assure personnellement le sénat de sa bienveillance. Mais les uns et les autres poursuivent sous main leurs intrigues et profitent des moindres incidents. C'est un consistoire sur les affaires de France < qui fera oublier à NN. SS. les cardinaux le rapport de celles de la république; » c'est le cardinal Caraffa, président de la congrégation du concile saisie de la question de l'université, qui est malade; c'est le carnaval qui met en liesse les jeunes secrétaires et suspend les travaux de la daterie; c'est le courrier d'Espagne qui est en retard; c'est un componat qui manque faute d'écus; c'est la semaine de Pâques qui absorbe le pape et t fait qu'il ne veult de quinze jours entendre qu'à dévotions; » c'est l'absolution sollicitée par Henri III pour le meurtre du cardinal de Guise qui occupe la pénitencerie ; c'est la querelle de la juridiction archiépiscopale que Ton réchauffe et qui a été mal « enfoncée ; » c'est la mort du cardinal Farnèse, « dont les Romains sont mirablement faschez et en ont plus de regretz que moy, » dit Morel (1);
(1) La cardinal Farnèse était l'oncle du duc de Parme, qui soutenait les Dolois.
ce sont en un mot mille délais, mille prétextes, mille chicanes de détail dont les Espagnols se servent habilement pour refroidir l'ardeur de Morel et le contraindre à vider la place. Dans les derniers jours de mars enfin, désespérant de vaincre ainsi la ténacité de leur antagoniste, ils font un suprême effort et arrachent à la congrégation du concile, grâce au cardinal de Joyeuse qui était un de leurs plus chauds défenseurs, un avis défavorable aux prétentions des Bisontins : congregatio concilii censuit rejicienda. Après cela, comme l'avoue Morel, il n'y avait plus de remède : il fallait sonner la retraite.
Il revient en effet à Besançon, mais non sans jeter un regard de convoitise sur cette bulle tant désirée. Quoi qu'il en dit, il n'avait pas encore perdu toute espérance :
« J'ay parlé, écrit-il le 17 avril, au capitaine des Suysses, qui ne oVouITrit seulement de m'ayder en tout ce qu'il pourroit, mais medict qu'il vouloit avant que je parlasse au pape (pour prendra congé de luy) faire vers Sa Saincteté l'office dont le recerchent Messieurs do Soleure, et mo dict fort particulièrement ce qu'il entendoit luy dire, mesmes qu'il luy vouloit représenter combien seroit utile et commode à toute leur nation uug estude en la cité, principalement ôa saisons présentes, qu'ilz ne scavent où envoyer leurs enffims, se retrouvant la France en piteux cslat où elle se voit présentement et l'Italie trop loinptaine d'eulx, outre Tincommodité de l'air d'icelle.ct une infinité d'aultres raisons très-à-propos. »
Mais cette lueur d'espoir ne devait pas elle-même tarder à s'éteindre. Au mois de septembre suivant, malgré les efforts de Claude Grand et de Mugnier qui étaient demeurés à Rome pour poursuivre l'institution du séminaire. Sixte V révoquait solennellement la bulle par laquelle il avait accordé l'université l'année précédente, et une expédition de cet induit était adressée aux échevins de Dole qui la déposaient dans leurs archives (1).
(1) Regitiret municipaux de Dole. On y voit que la lutte recommença dès le
Il est temps de clore ce trop long récit. Qu'il nous suffise d'ajouter que l'insistance de la république contraignit les successeurs de Sixte V à renouveler les prohibitions de ce pontife. Grégoire XIV en 1591 et Clément VIII, le 9 fé vrier 1592, annulèrent de nouveau le bref de 1588, qui avait été pourtant déchiré par son auteur. Un autre bref du même pape réitéra cette défense le 7 novembre 1598. Quelques années après, le 7 juin 1611, Paul V interdisait à son tour non-seulement rétablissement d'une université à Besançon, mais encore tout enseignement public de nature à faire concurrence aux facultés doloises. D'accord avec l'archevêque et le chapitre, les gouverneurs s'étaient en effet efforcés d'éluder les rescrits pontificaux. Les ordres religieux, attirés en grand nombre par Ferdinand deRye dans son diocèse, leur avaient prêté dans ce but un précieux appui. Des cours réguliers de théologie et de philosophie avaient été ouverts chez les Minimes, fixés à Besançon en 1607, et chez les Jésuites, qui s'étaient déjà, comme on sait, emparés de ce double enseignement à Dole et n'avaient eu garde de le dédaigner dans la ville impériale, où ils possédaient un collège depuis 1597. Que ces cours, soigneusement faits, assidûment fréquentés, aient été fort utiles à la ville, à son nombreux clergé, à tous les ecclésiastiques des environs qui étaient appelés au siège métropolitain pour les synodes ou pour d'autres exercices du culte et qui ne dédaignaient pas de s'asseoir sur les bancs des écoliers pour ouïr une discussion théologique, cela n'était contesté par personne, mais cela était plus que suffisant pour exciter la ja-
pontificat du successeur immédiat de Sixte-Quint, Urbain VII. Les agents que Dole entretenait à Rome, nommés Brouhé et Girard, dénoncent au conseil en 1590 et 1591 les manœuvres des Bisontins pour obtenir le privilège universitaire. Ces missions incessantes ne laissaient pas de grever singulièrement les finances des deux cités. Nous voyons sur les registres de Dolo que le voyage d'un agent, le Sr de Gurney. lui coûta 799 fr. en 1607.
lousie de l'école doloise qui souffrait déjà avec impatience les progressifs empiétements de la compagnie de Jésus sur ses propres domaines. Elle n'eut pas de peine à y voir une atteinte à ses privilèges, une désobéissance aux brefs pontificaux et, quoique les religieux évitassent avec soin de conférer aucun titre ou aucun degré théologique à des étrangers, elle dénonça ces timides contrefaçons au Saint-Siège. La bulle de Paul V n'eut pas un autre but que de les interdire : elle était nominativement dirigée contre les Minimes et les Jésuites. Dès que le recteur de Dole en fut nanti, il s'empressa de la notifier au provincial de l'institut, dans une de ses fréquentes visites au collège de l'Arc. On devine comment celte sommation fut accueillie à Besançon. « Quoi ! s ôeria l'un des gouverneurs dont les registres consistoriaux nous ont conservé la fougueuse harangue, quoi ! nos anciens et invétérés ennemis reviennent à la charge ! Ils ne se contentent pas d'avoir ruiné notre université naissante, ils veulent nous arracher nos cours de théologie et anéantir le beau collège qui fait notre orgueil!... Jamais la ville n'a traversé des conjonctures plus graves, jamais peut-être ou de mémoire d'homme au moins, elle n'a subi de plus odieuses attaques. Eh bien! qu'ils arrivent, ces Dolois détestés, nous résisterons. Ils ont pour eux des altesses, des cardinaux, le Souverain Pontife lui-même; nous sommes seuls avec notre bon droit, mais Dieu nous assistera. Il ne souffrira point que cette insigne république soit écrasée par une obscure rivale, que son indépendance succombe, que sa vieille gloire périsse! » De tels accents semblaient présager une déclaration de guerre : le belliqueux orateur se borna pourtant à proposer d'envoyer au pape « un jeune docteur sçavant, bien versé, expérimenté, et, s'il estoit possible, qui ait jà heu cognoissance en cour de Rome, aux moindres fraiz qu'il se-