CHAPITRE II
FONDATION DE L’UNIVERSITÉ DE DOLE PAR PHILIPPE LE BON. — IDÉE SOMMAIRE D’üNE UNIVERSITÉ AU MOYEN AGE.
On ne saurait trop le remarquer : une des grandes préoccupations des princes au xv* siècle, voire même des moins politiques et des plus batailleurs, c’est le droit, non pas, il est vrai, le droit pur, théorique, presque idéal, le droit supérieur et éternel, tel que l’entendent Bossuet et Domat, c’est-à dire la justice, mais le droit pratique, celui des textes, des contrats et des formules, la science des affaires et la connaissance des lois.
Le plus brave, mais le plus fou d’entre eux, celui qui avait le plus de confiance en l’épée et le plus de mépris pour la plume, Charles le Téméraire se faisait suivre, au témoignage d’Olivier de I,a Marche, par deux clercs de grand’prudhomie, doctrine et sagesse, qui ne le quittaient pas même à l’armée, afin de l’éclairer en toute occasion de leurs lumières. Mieux avisé encore, Philippe le Bon, son père, avait compris dès son avènement que les légistes étaient les meilleurs auxiliaires des souverains, et que favoriser la robe longue , c’était amoindrir la robe courte , en d’autres
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termes, la féodalité. Il n’était pas sur le trône ducal depuis trois années qu’il créait, le 24 juillet 1422, pour le suppléer en ses fréquentes absences et pour connaître en dernier ressort de toutes les affaires du duché, du comté et du Charolais, une chambre du conseil, dont il ouvrait la porte toute large aux hommes de loi, aux plébéiens.
Il les fit venir de tous côtés; il se les attacha par des pensions et des gages considérables. Guy Gelinier, son avocat fiscal près la chambre, touchait 300 livres par an, 100 livres de plus qu’un maréchal de Bourgogne; le président avait 30 sols par jour, et 60 lorsqu’il se déplaçait. Mais des hommes isolés ne suffisaient pas : pour développer cette classe moyenne qui naissait aux affaires et dont la seule force était dans l’étude, pour la fixer dans le pays, pour l’y acclimater et lui faire prendre racine afin qu’elle puisse à son tour provigner et s’étendre , une institution faisait défaut : la Bourgogne avait des clercs, elle avait même des docteurs, de grands magistrats et de grands jurisconsultes, comme Guy Armenier et Nicolas Rolin (1 ) , mais elle n’avait pas d’université.
Philippe le Bon voulut lui en donner une. Gollut prétend (2) que les Etats eurent l’initiative de ce projet ; mais il se trompe, car les premiers Etats généraux du duché et du comté convoqués depuis la mort de Jean sans Peur par sa veuve ne s’assemhlèient à Auxonne que le dimanche qui suivit la mi-août 1421, et, dès l’année précédente, le duc avait envoyé à Rome deux de ses conseillers, Robert de Baubigny, abbé de Saint-Paul de Besançon, vicaire général du
(1) La plupart des conseillers, maîtres des requêtes et secrétaires du due étaient licenciés ou docteurs. Ainsi Etienne Basan, Etienne Berbisey, Pierre Baudot, Rémond de Marlien, Richard de Chanc-ev, Pierre de Longueil, Etienne de Cîoux, Jean Jouart, Ferry de Clugny, Aubert de Belvoir, Guichard de Ganay, Girard Vurry, Hugues Noblet, Henri Bouchet, Régnault Joly, Pierre Berbis, etc., quoique Bourguignons d'origine, étaient allés prendre leurs grades à l’étranger.
(2) Gollut, Mémoires des Bourgongnons, livre II, ch. XLtv.
diocèse, docteur en décret (1), et Jehan Jobert, archidiacre de Langres (2), avec mission d’obtenir du pape les bulles et privilèges nécessaires pour l’établissement d’une université. Les négociations étaient déjà même fort avancées au moment de la réunion des Etats, puisqu’une bulle de Martin V donnée à Home aux ides d’octobre 1421 , et sans doute à la prière des Dolois qui lui avaient envoyé des députés, charge Robert de Baubigny de procéder à une information de commodo et incommodo dans la ville de Dole pour rechercher si elle était propre à recevoir des étudiants. C’était là en effet le point délicat et ce fut le motif qui prolongea les pourparlers, auxquels le duc fait allusion lui-méme dans ses lettres patentes de 1423 (3). Il était plus facile d’arrêter le principe d’une institution, favorisée en tout temps par les Souverains Pontifes, que de choisir le lieu où elle serait placée. Im ville de Gray réclamait l’exécution de la bulle de Nicolas IV qui lui attribuait l’université. Le duc, de son côté, donnait visiblement la préférence à Dole, siège de son Parlement et d’un nouveau bailliage (4). La chancellerie romaine, toujours prudente, tourna la difficulté en évitant de se prononcer d’une manière absolue sur la désignation de la ville et se contenta d’insérer dans la bulle d’érection que l’on examinerait si Dole n’était pas un lieu plus convenable que Gray, magis aptus et commodus (5).
Si la négociation fut longue, l’exécution fut rapide. Le
(1) Robert de Baubigny entra au conseil du duc en 1421.
(2ï Dan* le compte de la sauneric de Salins (1419-1421) de Raoulin de Machy, figurent 200 francs donnés par Philippe le Ron a “ Maistre Jehan Robert, archidiacre de Lengres, conseiller et procureur de Monseigneur en court de Rurntne, pour considération des bons et agréables services que ledit maistre Jehan a faiz ou temps passé à feu Mgr le duc et h rnondit seigneur «on filz en h court de Romnie. (Vrch. delà Côte-d’Or. B. 5974.)
(3( - Nostre dict sainct père, devers lequel nous avons pnr plusieurs fois
envoyez ambassade notable... »
14} Le bailliage de Dole fut créé le 24 juillet 1422.
t5) Bulle du pape Martin V, du 21 novembre 1422. On en trouvera le texte aux Pièces justificatives.
duc ne perdit pas un jour. A peine ses envoyés étaient-ils revenus de Rome avec la bulle de Martin V, que le chancelier Nicolas Rolin reçut l’ordre de convoquer les Etats pour en obtenir un subside. Fulminée à l’oITîcialité de Besançon au mois de mars 1423, la décision pontificale fut communiquée aux gens d’église, bourgeois et habitants du comté de Bourgogne assemblés dans l’église des Cordeliers de Salins, le 3 avril suivant. Leur générosité ne fit pas défaut au duc : ils votèrent « libéralement, dit-il lui-même, de leur bonne volonté, pleinement et gracieusement, sans aulcune induction ou contraincte, mais tant seulement pour la grande et singulière affection qu’ilz ont eu et ont au faict desdictes université et estude (1), » ils votèrent, dis-je, 9693 livres payables dans le délai de cinq années, et commirent à la levée de cet aide extraordinaire les abbés de Saint-Paul de Besançon et de Bellevaux, le prieur de Jouhe, Pierre Saiget, Jehan Benoist, le trésorier ducal Yurry et Guyot Aubry, receveur de Poligny.
C’était pour un pays ruiné par la guerre une lourde charge, bien qu’elle fût répartie en cinq annuités. La ville de Dole alla plus loin ; elle sentit, pour .employer le langage moderne, que l’université serait un excellent placement. Non contente d’avoir avancé, — c’est Gollut qui l’affirme, —
« les fraiz faietz en la sollicitation des privilèges vers sa Saincleté, en voiages dressez et entretenus à cest effect, * elle offrit secrètement au duc, tandis que les députés délibéraient à Salins, lieu choisi comme un terrain neutre à égale distance des deux rivales, de contribuer de ses propres deniers à l’érection de l’université, dans le cas où il lui accorderait la préférence sur Gray. Cet argument , présenté par Guillaume Bourrelier, seigneur de Givry et maître des re-
(1) Lettres patentes du 22 juin 1423, aux pièces justificatives.
quêtes de l’hôtel, à qui la ville avait confié ses intérêts, acheva de dissiper les derniers scrupules de Philippe le Bon. Pour se conformer à la lettre de la huile pontificale, il nomma une commission chargée de procéder sur place à une nouvelle enquête de commodo el incommodo (t). Le 13 juin celle ci se transporta successivement à Dole et à Gray, afin d’examiner la situation respective et les avantages offerts par les deux villes, elle prit même le temps de délibérer jusqu’au 20 juillet; mais celte apparente impartialité n’était qu’un jeu, le duc avait déjà fait son choix, et tandis que ses envoyés, qu’il n’avait point sans doute mis dans la confidence, se promenaient gravement d’une cité à l’autre, Philippe le Bon, oubliant soudain enquête el commissaires, annonçait à ses peuples, le 22 juin 1423, que l’université serait fixée à Dole, et commettait Regnier de Mailly, bourgeois de cette ville, pour jeter les premiers fondements de l’édifice.
La préférence ducale était d’ailleurs justifiée. Dole, également voisine de la Suisse, de la France, de l’Allemagne, de l’Italie; Dole, siège d’un parlement et d’un bailliage, dotée de plusieurs établissements religieux importants et d’un grand palais bâti par Frédéric Barberousse ; Dole, déjà peuplée de clercs et d’hommes de loi, était plus propre qu’une cité mercantile, qu’un port de commerce comme Gray, à recevoir le dépôt scientifique des deux Bourgognes. Les études devaient y être plus paisibles et plus honorées; elles y retiendraient une laborieuse jeunesse dans laquelle le duc n’aurait qu’à choisir pour remplir ses tribunaux et ses « chanonies. » Les cours s’y ouvrirent, sans tarder, le 18 octobre
(1) Cette commission se composait de treize membres. L’orchevéque de Besançon. Thiébaut de Rougemont, à qui le pape Martin V avait adressé sa bulle, venait de partir pour la Terre-Sainte. Il lut remplacé par Robert de Baubigny et Jean Ponçot, ses vicaires-généraux. Jean Jobert, archidiacre de Langres, Jehan Parcheniinier, chantre de la cathédrale de Besançon, en faisaient aussi partie.
1423 (1). Préalablement des lettres avaient été adressées aux villes de Fribourg, Berne, Lausanne, Constance, Heidelberg, Cologne, Bâle, Utrecht, Worrns, Trêves, Strasbourg, Metz, Nancy, Toul, etc., pour convier élèves et professeurs. On avait fait appel aux universités les plus fameuses pour fournir le modèle des privilèges et des statuts. Gilles Du Tartre, abbé de Ferrières en Câlinais, fui engagé pour faire la première lecture en décret, avec un traitement de 200 livres. Jean Colin d’Avallon , docteur en médecine, André Bernard, maître en théologie, acceptèrent d’après le continuateur de Dom Plancher, deux chaires aux mêmes conditions. Simon de La Roche, Hugues Polier, selon Gollut, furent chargés du cours de philosophie, et Richard Bervisse reçut la mission de « lire » en droit canon (2). Les maîtres ès arts eurent de 25 à 6C( livres de traitement annuel. Antoine Desnoyers, depuis archidiacre d’Autun, fut nommé recteur, Robert Burchard, notaire, Pierre Joly et Etienne Barbier, bedeaux.
On peut varier sur ces noms comme sur plusieurs autres de la même période, car l’incendie qui ravagea la ville de Dole en 1479 a fait disparaître tous les documents antérieurs qui seraient nécessaires pour contrôler les assertions des historiens auxquels nous avons emprunté ces détails; mais on ne saurait hésiter sur l’établissement lui-même, puisque les lettres patentes de Philippe le Bon attestent qu’au 13 novembre 1423 l’université était déjà « mise sus et constituée. »
(1) Gollut, liv. II, ch. xlvii.
(2) V. pour ce* premiers maîtres la liste complète des professeurs des universités de Dole et de Besançon qui se trouve à la fin de ce volume, et où nous avons rectifié plusieurs erreurs de Labbey. L'auteur du Cierge de France, t. II, p. 107. et Gollut indiquent comme professeur de droit canon à Dole en 1423 un certain Eloi de Colle, qu’ils qualifient d'abbé de Faverney et de Ferrières. Or, le monastère deFaverney était alors gouverné par Jelmn de Colombey. Il y a tout lieu de croire que cet Eloi de Colle n'a jamais existé, et qu'on a mal lu le nom de Gilles du Tartre, abbé de Ferrières.
Quelle fut sa première demeure? C’est ce qu’il est encore impossible de déterminer. En lui accordant, conformément à ses promesses, un droit de rouage à percevoir sur les voitures étrangères qui franchissaient l’enceinte urbaine, la ville lui avait en outre cédé une vaste chapelle dédiée à saint Georges, pour y célébrer les offices religieux. Cette chapelle était desservie par un chapelain et quatre chantres, à la nomination et aux gages de l’université. Elle servit plus tard, dit Lahbey de Billy, aux leçons de théologie et aux assemblées extraordinaires. Peut-être les premiers régents y trouvèrent-ils un asile provisoire, en attendant la construction des « escoles, chappelles, cloiche, cloichier » annoncée dans les lettres patentes de 1423. Peut-être aussi Philippe le Bon les autorisa— t il à faire leurs lectures dans la « très-belle et bonne chambre (t) » élevée de 1 420 à 1421 , sur les plans de Pierre de Chassigny et Philippe Mudeaul, maîtres de ses œuvres de maçonnerie et de charpenterie, pour les séances du conseil institué l’année précédente. Peut-être même les lirent-ils chez eux, dans leur demeure privée, comme les professeurs du collège de France en usèrent jusqu’au règne de Louis XIII. Quoi qu’il en soit, « l’étude » s’installa tant bien que mal, et il y a tout lieu de croire que les commissaires du duc n’eurent pas de peine à ouvrir plus ou moins solennellement les cours dans une cité qui était si bien disposée à recevoir les étudiants nationaux ou étrangers dont l’agglomération était pour elle une fortune.
Le premier acte du nouveau corps fut de rédiger ses statuts, à l’exemple des universités étrangères (2). Conformément à l’usage général, les écoliers élirent leur rec-
(1) V. le compte de Jacquot Vurry, aux archives de la Côte-d’Or, B. 1610. — Gollut donne la même date de 1423.
(2) Comprobatam atque laudabilem cœteraruin universitatum consuetudinem tam cilra montanarum quam ultra rnontanarum maxime insectari volentes, disent les premiers statuts de l’université de Dole.
teur , un procureur général , un procureur et un conseiller pour chaque faculté , qui devaient composer le conseil avec les régents. Le recteur fut chargé de dresser, avec l’aide de plusieurs « adjoints, » la charte universitaire, qui fut ensuite soumise à l’assemblée générale, approuvée par le duc et confirmée par l’archevêque de Besançon, délégué du Saint-Siège.
En fermant, il y a soixante-quinze ans, nos vieilles écoles, en abolissant les privilèges séculaires de leurs étudiants, en confisquant leurs biens au profit de l’Etat, la Convention nationale a non-seulement consommé l’œuvre la plus illihérale qu’elle ait entreprise au milieu de tant d’autres, mais elle a perverti les idées et les mots eux mêmes en matière d’enseignerfient public. Si l’éducation est, dans un sens absolu, comme le prétendait I.akanal, une dette de l’Etat, celui-ci doit en avoir le monopole, car le premier devoir du débiteur est de s’acquitter par lui-même et non par autrui. En outre, l’enseignement doit être obligatoire, puisqu’il serait inique que le créancier puisse refuser à son débiteur la faculté de se libérer. Enfin, toujours dans ce système, il doit être gratuit comme tout payement, car il n’est pas de législation humaine qui ail encore osé dire au légitime possesseur d’une créance : c Vous achèterez ce qui vous est dù. » Ceci n’est pas du droit subtil, mais du simple bon sens et de la logique vulgaire. En partant d’une prémisse fausse, les théoriciens de la Montagne avaient du moins le mérite de raisonner juste. L’Université de France, cette puissante création de Napoléon Ier, avec ses lois, ses privilèges, son chef suprême, ses dignitaires, son monopole exclusif, son budget, ses vastes propriétés et tous les attributs de la personnalité civile qui en faisaient un Etat dans l’Etat, un ordre dont le grand-maître déchut lorsqu’il fut
élevé au ministère, l’Université de France n’était donc qu’un plagiat impérial, mais un plagiat incomplet, car, si elle avait emprunte ses titres à l’ancien régime et son omnipotence au nouveau, elle n’avait rien retenu des vieilles libertés de 1 un ni de l’origine démocratique et populaire de l’autre. Despote, elle l'était sans doute; mais elle était encore plus illogique, parce quelle n’osait accepter toutes les conséquences du principe posé par la Convention et qui lui avait en réalité donné naissance. Elle pratiquait le compelle intrare et tenait sa porte entre-bâillée; nul ne pouvait être instruit que par elle, et son enseignement ne s’étendait ni a tout ni à tous. Elle vendait l’instruction du second degré et ne songeait qu’incidemment à donner celle du premier. Au fond, et dans le vrai, c’était une machine de centralisation, admirable pour servir un gouvernement fort, d’autant plus énergique que la chute des anciennes classes privilégiées et l’égalité nouvelle lui livraient tous les pouvoirs mais mutile, que dis-je? hostile au développement d’une société libérale. Aussi son nom n’éveille dans nos esprits prévenus qu’une idée de hiérarchie et d autorité inconciliable avec celle que l’on se faisait d’une université dans la première période du moyen âge.
L'Université de Paris, la plus vieille de France, et qui a servi de modèle à presque toutes celles de nos anciennes provinces, est née au contraire d’une pensée de liberté
Des les premiers siècles, l’Eglise enseignait, ceci n’est pas douteux. Elle enseignait même seule ou presque seule, sans rencontrer de contradiction, parce qu’elle seule posséda.t la science et qu’on ne résiste au monopole que lorsqu'il a cessé en fait d’être juste. Qui se serait alors substitué à e e, qui aurait ose l’entreprendre et qui l’aurait pu? Quand elle n instruisait pas elle-même, elle déléguait le droit d’instruire. La licence, qui est devenue par corruption
un grr.de universitaire, n’était à l’origine que la permission d’enseigner. Ceux qui voulaient se livrer à l’enseignement devaient, à la fin du xir siècle, obtenir la licence du maître des écoles, c’est-à-dire du chancelier ou scholastique des églises sur le territoire desquelles ils prétendaient ouvrir leurs cours. A Paris cette autorisation était donnée par les chanceliers de Notre-Dame et de Sainte-Genevicve. Mais pour éviter l’arbitraire et les abus d’autorité, l’Eglise interdisait à ces officiers de la refuser aux candidats qui en étaient régulièrement reconnus dignes (1). Elle avait l’ait mieux : elle avait obtenu pour les écoliers un privilège de juridiction, afin de les soustraire à la surveillance et peut-être aux vexations de la justice ordinaire. Ainsi l’authentique Habita de l’empereur Frédéric Barberousse accorda en 1158 aux étudiants de Bologne le droit de porter leurs causes devant le maître de l’école ou l’évêque de la ville, coram domino aut magistro suo, vel ipsrus civilalis episcopo (2).' L’Etat, dont le moyen âge avait si peu la notion, ne songeait guère luimême à intervenir autrement dans les choses de l’esprit : il conférait des privilèges, il donnait des exemptions- et des faveurs, il levait ses propres barrières pour faciliter la pacifique invasion de l’intelligence, mais il n’avait ni doctrines ni contrôle; il ne professait pas, il ne surveillait pas (3).
(1) Conciles de Londres en 1138, de Latran en 1179 ; decrétale d’Alexandre III.
(2) Horalius Lucius, de Prtvil . scholar, quest. 65. Tractatus vniversi juris, t. XVIII, fol. 82.
(3) Les historiens ignorants du moyen âge ont vu dans nos universités autant de concessions souveraines, autant d’actes de la politique et de la munificence royales. Cela peut être vrai des plus récentes, mais c'est, pour les autres, notamment pour celle de Paris, commettre une erreur presque aussi grossière que la fable de ce religieux feuillant, Pierre de Saint-Romuald, dont le Trésor chronologique et historique, p . 107, leur attribue l'origine suivante : »« En l’an du monde 2222 commença de régner Sarron, troisiesme roy des Gaulois Celtes, prince trèsdocte, qui le premier de tous institua les universitez ou estudes publiques des lettres sous une secte de philosophes qui de son nom furent nommez Saronides, comme tesmoigne Diodore Sicilien. » — D’ailleurs, les princes ne favorisaient pas toujours les universités, bien loin de là. En 1226, l’empereur Frédéric II rendit un décret, fort heureusement révoqué l’année suivante, pour fermer l’école de Bologne, dont les opinions anti-impériales lui faisaient ombrage.
L’Eglise était donc la grande éducatrice des peuples; elle était en outre une éducatrice libérale , car elle ouvrait sans distinction son sein à tous : la science du Christ, au contraire de la philosophie païenne, ne connaît ni élus, ni préférés; les simples et les petits qui plus encore que les puissants et les riches « ont soif de justice et de vérité, » accouraient en foule se désaltérer à celte source intarissable. Peu à peu, ces pèlerins des lettres divines et humaines, venus de tous les points de l’Europe, se formèrent en groupes et se réunirent par nationalités; à l’image des premières associations chrétiennes, ils se constituèrent en communautés dont les bases étaient l’égalité et l’union fraternelle, dont le but était l’étude, dont les moyens étaient une taxe et une discipline librement consenties. Ainsi naquirent les sociétés d’études qui prirent un peu plus tard le nom d’universités. En Italie, à Bologne et à Padoue, elles comprenaient tous les écoliers qui formaient la corporation et se nommaient des chefs choisis dans leur sein, et auxquels obéissaient les professeurs; à Paris, et dans plusieurs autres villes, elles n’embrassaient au contraire que les maîtres, dont l’assemblée exerçait tous les pouvoirs sans partage, ou, à de rares exceptions près, sans l’immixtion effective des étudiants.
L’Eglise les encouragea, les protégea et leur conféra une institution régulière, en reconnaissant par ses bulles la validité de leurs promotions. Elle leur fournit des maîtres jusqu’à ce qu’elles aient pu trouver dans leur sein des hommes capables de rendre au corps les lumières qu’ils en avaient reçues. Mais si elle les pénétra de ses leçons d’abord , si elle lutta contre leurs envahissements ensuite, elle respecta leur indépendance et la défendit même à l’occasion. Partout où surgit, aux xm* et xiv* siècles, un nouveau centre d’études, l’Eglise intervient presque aussitôt pour hâter son développement et le mettre à l’abri des orages politiques ou du dé-
sordre social. C’est un terrain qu’elle neutralise à force de prohibitions et de menaces spirituelles. Serait-ce, comme on l’a dit, son domaine qu’elle déclare ainsi sacré? Son œuvre peut-être, mais à coup sur, non scs hommes.
Dès l’origine, les universités sont des corps séculiers. Les ecclésiastiques et les réguliers n’en sont pas exclus sans doute; ils y tiennent même parfois une grande place, mais ils n’y sont admis qu’individuellement et avec des restrictions qui assurent aux laïques la prééminence. Ce caractère purement laïque, l’université de Paris, en particulier, s’en montra souvent jalouse et s’en fit toujours honneur. Dans la fameuse querelle qu’elle soutint contre les ordres mendiants en 1258, elle écrivait aux évêques : * Cette vénérable et salutaire école a eu d’abord à sa tête des maîtres respectables par leur conduite, illustres par leur doctrine, religieux par le cœur, mais tous portant l’habit séculier. Par la suite du temps, le nombre des auditeurs venant à croître, les maîtres s’accrurent eux-mêmes, et pensant qu’ils pourroient vaquer plus librement et plus tranquillement à l’étude, s’ils se réunissoient par les liens de lois communes, ils obtinrent des deux puissances les droits de corps et de collèges avec beaucoup de privilèges et de faveurs signalées (1). »
On ne saurait plus clairement préciser l’origine, le but et l’esprit de l’institution. C’est une société de maîtres, universilas magislrorum , à la différence de celle de Bologne, universitas scholarium, mais c’est une société civile. Malgré la foule de clercs et de tonsurés qui déborde de ses auditoires, malgré l’étroite alliance qui l'unit encore à Rome, dont les flatteries intéressées de la royauté ne la détacheront que plus tard, elle se proclame un corps libre, elle affirme sa franchise et son indépendance du joug ecclésiastique. Elle a
(1) Du Boullay, Histoire de l’Université de Paris, t. III, p. 265.
non-seulement la robe, mais surtout l’âme séculière. Sous couleur de théologie, elle domine le monde politique encore plus que le monde spirituel. La liberté qui se glisse dans ses controverses philosophiques la prépare à la liberté dans les questions de gouvernement.
Etaient-ce les hommes du clergé que ces maîtres parisiens qui n’attendaient pas leur constitution régulière en société pour damner solennellement l'archevêque de Canterbury, dont l’Angletene voulait faire un saint, damnatum ut rcgni proditorem, et qui, en 1329, retranchaient du corps académique l’évêque de Paris, Mc Hugues de Besançon, parce qu’il avait fait emprisonner et condamner à l’amende pour rapt un de leurs élèves? Etaient-ce des suppôts de Rome que ce Gerson qui lançait à la tiare un audacieux défi dans un traité dont le titre seul est une menace, de Auferibilitate papœ ub eecksia, que ces docteurs et ces « artiens » qui protestent contre la fiscalité pontificale, qui prononcent au moment du schisme la « soustraction d’obédience, » qui menacent de fermer leurs cours, si l’on n’adopte leur expédient de la cession mutuelle des deux antipapes, et qui écrivent fièrement à Clément VII : « Peu importe combien il y ait de souverains pontifes : deux, trois, dix, si l’on veut ; chaque royaume peut avoir le sien? » Etait-ce une timide et humble servante que cette université qui délibère avec les rois, dirige les conciles, fournit des négociateurs aux papes et aux princes, envoie elle-même des ambassades dans les cours étrangères et parvient enfin à un tel degré de puissance que, selon Pasquier, * à quelque condition que ce fust, il la falloit contenter? » (1)
Eh bien! on ne se lassera point de le répéter, si redoutable qu’elle fût devenue pour sa propre souveraineté, l’E-
(1) Recherche* de la Prunre, liv. III. ch. XXIX, 1. 1, p. 278.
glise romaine n’attenta pas une fois à l’indépendance universitaire. Elle combattit les doctrines, elle s’efforça de contenir les empiétements, elle éleva même, par la création de quelques ordres religieux, corps contre corps, autel contre autel; elle ne toucha jamais au caractère profondément laïque de l’école de Paris. Elle ne retira aucun des privilèges qu’elle lui avait octroyés à l’origine, elle lui en concéda même de nouveaux. Chose étonnante, mais indéniable, lorsque le désir de savoir et de connaître s’empara de l’Europe, lorsque les peuples et les rois, agités par ce noble instinct qui fait à la fois notre force et nos dangers, se tournèrent vers les successeurs de saint Pierre pour en obtenir des institutions d’enseignement, ce fut l'université de Paris qui servit de modèle aux autres. En France, en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, en Portugal, en Hongrie, en Pologne, en Italie même, ou du moins dans quelques-unes de ses villes, ces grands foyers d’études sont créés par les papes ad instar studii parisicnsis; ainsi l’école de théologie annexée à l’université de Bologne, en 1362, par Innocent IV. La plupart des bulles pontiticales renferment ces mots caractéristiques : tandem fiat hic velul Parisius, qualis Lutetia Parisiorum. Quand elles taisent le mol, elles désignent du moins sans ambiguité la chose. Orléans en IS’âO, Heidelberg en 1 3 46, Prague en 1318, Vienne en 1363, Cologne en 1388 furent ainsi, du plein gré des pontifes romains, de véritables succursales parisiennes. Quelques-unes même allèrent chercher sur la montagne Sainte-Geneviève non-seulement leurs règlements, mais leurs professeurs. Pourquoi citer toujours Paris et jamais Rome.niFermo, ni Pérouse, qui étaient les œuvres personnelles des papes? Parce que les écoles de Paris sont célèbres entre toutes, et elles sont célèbres parce qu’elles sont libres.
La papauté fait plus, elle réserve opiniâtrement à Paris,
quoiqu'elle ne le lui ait jamais concédé, l’enseignement de la théologie. C’est entre les mains de ses plus redoutables adversaires qu’elle concentre la dispensation de la science maîtresse du moyen âge, de cette science qui confère les honneurs et les bénéfices, qui livre avec la cJef du monde surnaturel la puissance et les richesses de l’autre. Ni Lisbonne (1), ni Orléans, ni Grenoble, ni Orange, ni Vienne, ni Lucques, ni Louvain (2), ni même Avignon, qui était pourtant en terre papale, n’eurent, au début, de facultés de théologie. On aurait craint d’autoriser une concurrence aux savants syllogistes de la rue du Fouarre. Dole fut, pendant quatorze ans, frappée de la même exclusion. L’ostracisme ne fut levé qu’au prix de démarches sans nombre. Il faut convenir que l’obstination de la cour romaine à maintenir un tel monopole au sein d’un corps qui comptait trente mille étudiants, plus passionnés qu’ailleurs pour la dispute, lorsqu’elle pouvait si facilement les disperser au loin par la création de facultés rivales, n’était pas sans périls pour sa suprématie spirituelle, et qu’elle serait absolument inexplicable, si elle n’avait pour motif le profond et sincère respect que l’Eglise ne cessa d’éprouver, au milieu des controverses les plus ardentes, pour la primitive constitution de l’université (3).
Mais la liberté incontestée dont jouit celle-ci pendant deux siècles, l’étroite union qui liait ses facultés entre elles, ne
(1) Le Souverain Pontife avait formellement excepté la théologie dans la bulle d’érection de l'université de Lisbonne en 1292. (Du Boullay, p. 492 et 494.)
(2) L’université de Louvain, fondée en 1425, n'obtint une faculté de théologie qu’en 1431. (V. V Histoire de Louvain do Jean Molanus. publiée dans la collection des chroniques belges par Mgr de Ram, recteur de l’université de cette ville, avec l'appendice.)
(3) Que l’on ne croie point que l’Eglise cherchait par là à restreindre ou à étouffer les études théologique*. Elle aurait, il est vrai, fort peu réussi, car ces études ont dominé le moyen âge. Mais on sait que depuis longtemps elle avait prescrit l'institution d’un théologal dans chaque diocèse, lorsque, le 24 juin 1438, le concile de Bâle en établit un dans chaque église ou collégiale.
seraient elles-mêmes que des raisons insuffisantes de sa prodigieuse influence et de sa popularité : il faut aussi en chercher la cause dans son régime intérieur, dans son organisation privée, et, pour tout dire, moins dans ses méthodes d’enseignement, qui exciteraient aujourd’hui notre sourire, que dans le principe dont elle fit la base de sa constitution, principe depuis longtemps consacré par le christianisme, mais qui n’en était pas moins une audacieuse nouveauté dans le gouvernement des affaires humaines, je veux parler de l’égalité.
Chez elle, nulle distinction entre les riches et les pauvres, entre les nobles et les roturiers. Un impitoyable niveau s’étend sur les étudiants : ils doivent tous assister aux leçons, assis à terre, sur le sol jonché de paille, et non sur des bancs et des escabeaux, de peur de provoquer la jalousie ou d’éveiller l’orgueil, ut occasio superbiœ a juvenibus secludatur. Le luxe des vêlements est sévèrement prohibé : une bulle d’Urbain V prescrit même l’uniformité du costume, règle qui n’a pas été sans doute toujours observée, mais qui passa dans les statuts de toutes les universités modelées sur celle de Paris. Clément V réprime en 131 1 les prodigalités des nouveaux docteurs dont l’admission est célébrée par des illuminations et des banquets, en faisant remarquer que ces dépenses excessives, peut-être tolérables chez les nobles, sont décourageantes et ruineuses pour les in digents. L’université de Paris prêche à la fois par ses leçons et ses exemples la simplicité et la sobriété dans la vie. Elle n’avait d’autres revenus réguliers qu’un droit perçu sur les parcheminiers et une taxe imposée à ses suppôts, qui versaient chaquescmaine dcuxsols dans la bourse commune ; ses collèges ne sont guère plus riches : les historiens ont même longtemps fait remarquer comme une preuve de l'opulence de la Sorbonne qu’elle possédait en toute propriété quinze
couverts d’argent. Au xiv® siècle, le recteur et les maîtres de la faculté des arts, pressés d’acquitter une dette universitaire, sollicitaient un délai en ces termes : « Nous, dont la profession est de n’avoir point de richesses, nous avons peine à trouver de l’argent pour le salaire des procureurs et des avocats qu’il nous faut employer. » Non-seulement les grades, mais les bénélices ecclésiastiques conférés par l’université sont également accessibles à loüs. Studentes, dit un statut de 1566, non per saltum, sed secundum mérita, promovcantur ad honores. La pauvreté, à mérite égal, est même un titre à la faveur. Tout écolier peut être élu recteur, mais le plus indigent, d’après une règle formelle de i421, doit être présenté le premier, et par une de ces allusions qui furent toujours chères au moyen âge, l’élection se fait à Saint-Julien-le-Pauvre.
Cette tendresse pour le faible n’est ni hypocrite ni banale. Klle se trahit dans les actes encore plus que dans les paroles. C’est la préférence instinctive d’une mère pour ceux de ses enfants qui sont infirmes ou déshérités. A l’exception de quelques légers droits au profit du chancelier et d’une taxe de quatre sols perçue pour l’herbe et la paille qui jonchaient les salles dans les épreuves de la licence, l’université de Paris n’exige rien des candidats : l’obtention de ses grades est complètement gratuite (1). N’eût-ee pas été une simonie déguisée que de trafiquer de la parole divine et de vendre la science à cette multitude qui, à travers la guerre, la peste, tous les fléaux, accourt des quatre coins de l’horizon, nupieds et le bâton à la main, comme les pèlerins de Palestine, pour mouiller ses lèvres à cette source universelle des connaissances humaines?
Mais ce n’est pas tout que de lui donner la nourriture de
1) Une bulle d'Alexandre III, de 11BO, ordonnait d'admettre sans frais à la promotion, c’est-à-dire de conférer gratuitement la faculté d’enseigner.
l’âme : il faut lui assurer celle du corps. Les ordres monastiques, le clergé séculier, les grands feudataires de la couronne, les rois et les princes, les étrangers même rivalisent avec les simples bourgeois pour fonder des collèges, c’est-àdire des hospices, des asiles où les écoliers pauvres trouvent sans bourse délier la table et le logement, et où ils étudient en commun, sous la surveillance d’un maître. Le logis est modeste, la chère est frugale ; quelques-uns même, comme les Capèles de Montaigu, sont réduits au pain et à l’eau par leurs statuts ; mais l’université l’entend ainsi, et il n’est encore venu à la pensée de personne d’élever des palais de marbre pour apprendre aux enfants dn peuple le rude labeur delà pauvreté. Sans parler de ces retraites studieuses cachées à l’ombre des cloîtres pour l’usage des jeunes religieux de Saint-Bruno, du Carmel, de Saint-Dominique ou de Citeaux, qui suivaient les cours de la grande étude, et dont on disait: « Ils n’ont rien, si ce n’est de riches bibliothèques, » il n’y a qu’à citer le collège du cardinal Le Moine, qui comptait cent bourses, le collège de Navarre, où l’on n’était admis qu’en faisant preuve de son indigence comme ailleurs de ses quartiers de noblesse, le collège de Montaigu, fondé par un archevêque de Rouen, celui du Plessis-Sorbonne, ouvert à quarante boursiers, le collège de Bourgogne, dont nous avons déjà parlé, et qui était destiné à vingt étudiants en philosophie, originaires de Franche- Comté, ceux de Tours, de Hubant ou de V Ave-Maria, de Lisieux, de Cambray, d’Harcourt, de Saint-Michel, de Boissi, de Dormans-Beauvais, de Boncour, tous fondés au xive siècle, pour donner une idée suffisante, quoique incomplète de la prodigieuse floraison de ces écoles libérales, exclusivement dues à l’initiative individuelle, et réservées sans exception aux humbles fils du tiers-état, qui, grâce à elles, s’élèveront comme Urbain IV à la chaire des Apôtres,
comine Pierre d’Ailly, Gerson et plus tard Ramus, Amyot, à l’admiration ou à la reconnaissance de la postérité (1).
En résumé, assimilation complète des élèves, pauvreté commune, travail lent et opiniâtre, turbulence, souvent même indiscipline, mais indépendance et liberté, mœurs rudes et sévèrement fraternelles, longtemps conservées intactes par l’égalité de la vie et le principe électif, voilà, autant qu’il nous est permis de les surprendre à travers la nuit des âges, les traits principaux de ce vaste noviciat, de ce corps fameux qui étendit le renom des études françaises jusqu’aux confins du monde civilisé. Société démocratique, née de l’énergie individuelle, sans lien de droit, sans contact avec l’Etat, si ce n’est par les privilèges qui la plaçaient en dehors de lui, et néanmoins pesant sur ses conseils, l’écrasant quelquefois de sa prépondérance, dominant la religion et le prince, absorbant presque la grand’ville, dont elle remplissait plus de la moitié, c’était l’école de Paris, ce qu’on entendait dans les premiers temps de son existence, aux xmc et xiv' siècles, par ce mot unique : l’Université.
Si maintenant, descendant de la montagne Sainte-Geneviève, nous revenons à Dole afin d’étudier l’œuvre de Philippe le Bon dans ses éléments constitutifs, nous trouverons sans doute entre elle et sa sœur aînée de nombreux points de ressemblance; nous ne pourrons nier qu’elle est de la même famille, et nous devrons pourtant reconnaître que deux traits particuliers mais importants l’en distinguent,
(1) Ibt ponantur iluodecim pauperes . disent les statuts rédigés en 1311 pour le collège d’Harrourt. •• Nous voulons, en vue «le Dieu, dit la charte de fondation de celui de Boisai, faire une aumône à des écoliers pauvres de notre famille qui ne pourraient pas autrement se soutenir dans leurs études. » (Victor Le Clerc, Histoire littéraire au xiv* siècle.)
On retrouverait facilemen^encore aujourd'hui la trace d'institutions semblables à l’étranger. Le chapitre de Westminster, dont le revenu territorial s’élève de nos jour* à 60,000 livres sterling, est obligé par ses statuts d’entretenir quarante boursiers et deux professeurs.
son origine d’abord, ses mœurs, ses tendances aristocratiques ensuite.
Le monde a marché. Il n’est plus en 1424 ce qu’il était
au temps d’Abélard et de Guillaume de Champeaux. Le
pouvoir central a grandi et s’est singulièrement fortifié
depuis deux siècles : en Bourgogne surtout, malgré les
dernières résistances féodales, le duc est vraiment le maître.
Plus les sommets s’abaissent et plus l’autorité d’un seul « . ...
devient un fait en quelque sorte nécessaire. Voici l’heure où
les libertés locales commencent à se restreindre et la centralisation à se développer. Déjà elle obéit au plus impérieux de ses instincts : elle légifère, elle réglemente, elle organise.
Ce ne sera donc pas, comme à Paris et à Bologne, l’initiative privée qui donnera naissance à l’université, ce sera le duc, et, ceci est nouveau, il le fera à l’aide d’un subside public. L’université franc-comtoise demeurera bien sans doute, à l’exemple de ses devancières, un corps libre ayant son chef, ses officiers, son budget, sa justice, s’administrant lui-même, se gouvernant par ses propres lois, dressant ou réformant ses statuts; mais on la mettra en tutelle, on lui donnera deux surveillants, honorablement déguisés sous le titre de conservateurs de ses privilèges, l’un pour le spirituel, l’archevêque de Besançon, l’autre pour le temporel, le bailli de Dole. On leur adjoindra même trois commissaires, nommés distributeurs, pris hors de l’Ecole, qui administreront ses biens et ses revenus, veilleront à la régularité des cours, au payement des professeurs, et plus tard, lorsque le principe électif disparaîtra, présenteront ceux-ci à l’agrément du Souverain. Sans doute, car il ne faut rien exagérer, cette surveillance, empruntée à d’autres universités plus anciennes, comme celles de Paris, de Bologne, d’Orléans, de Montpellier (1), tendra plus à la protection qu’à la cri-
(1) Bologne avait des conservateurs spirituels nommés par le pape, tels que