CHAPITRE PREMIER
ANCIENNES ÉCOLES DE BESANÇON. — INSTITUTION D’UNE FACULTÉ DES ARTS DANS CETTE VILLE. — PREMIÈRES TENTATIVES DE LA CITÉ IMPÉRIALE POUR S’EMPARER DE L* UNIVERSITÉ DE DOLE ET SES ÉCHECS SUCCESSIFS.
Nous avons, dans les pages qui précèdent, essayé de décrire l’organisation administrative et intellectuelle de l’université de Dole; nous l’avons suivie depuis ses débuts jusqu’à son déclin, dans ses jours de prospérité comme dans ses années de solitude et de deuil ; puis, sans taire l’éclat passager de son enseignement ni les services qu’elle rendit à l’esprit humain dans une province presque également éloignée des grandes écoles du Nord et du Midi, nous avons recherché les causes extérieures ou intérieures qui affaiblirent sa bienfaisante action et préparèrent insensiblement sa décadence. 11 en est une cependant qu’il nous reste à faire connaître : c’est la jalousie qu’elle excita dans une puissante cité, trop voisine de Dole pour ne pas devenir sa rivale. Nous avons nommé Besançon.
L’antique Vesunlio avait un glorieux passé qui l’obligeait. Dès le temps de la domination romaine, elle était un centre, un foyer d’études pour les Séquanais. Gollut veut qu’il fût de la politique des conquérants de la Gaule * d’y tenir comme en ostages les enfans des bonnes maisons, soubz les umbrages d’estudes publiques. » On y enseignait, dit-il, « non-
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seulement les lettres, la langue latine et les sciences libérales, mais encore les escrimes et maniemens des armes. »
11 est du moins certain, d’après saint Jérôme, que les écoles bisontines se distinguaient par leur ancienneté et leurs succès. Les barbares les avaient fermées pour un temps, mais ne les avaient pas détruites. Elles se rouvrirent aussitôt qu’il y eut un bras assez fort pour les défendre, une muraille assez épaisse pour les abriter. Si l’obscurité qui enveloppe cette période de l’histoire locale ne permet pas de citer des faits précis et des noms propres, nous savons, du moins, qu’au xue siècle l’empereur Frédéric Iir en établit lui-même de nouvelles, qui semblent avoir repris la place des scholce dont parle saint Jérôme. La constitution municipale de la cité les favorisa non moins que la bienveillance de l’empereur et l’autorité des archevêques. Besançon avait conservé la législation romaine pure et sans mélange coutumier. Elle avait ses prudents en droit dès 1227. Elle gardait pieusement dans son trésor un manuscrit des sentences du jurisconsulte Paul, dont elle fit un jour présent à Cujas, afin de le décider à venir enseigner dans ses murs (1). Les bibliothèques de ses chapitres et de ses monastères étaient garnies de nombreux volumes enchaînés ( habentur in catenis), comme on en voit encore en Italie chez les Malatesti à Césène et à la Laurentienne de Florence, et ces ouvrages * que le bibliothécaire (armarius) avait mission d’ouvrir à tout venant, n’étaient pas seulement des livres liturgiques, mais des traités de philosophie et des compositions littéraires, dont profitaient à la fois les chanoines, les novices et les jeunes
(1) Sententiæ Pauli, quaa in optimo illo libre quem Vesuntio dédit civitas nobilissima mihique amicissima, dit Cujas dans ses Observations, liv. XXI, obs. 16. — On peut consulter sur ce don les préfaces de Ritterhusius et de Schutlinjç, en tête des sentences de Paul dans la Jurisprudentia vêtus ante-justinianea de Schutling, le Monnaie juris de Gothofrcdus, c. u, $ 6, et la note de Fabrot en tete des Interpretationes Sententiarum Pauli dans les œuvres de Cujas.
étudiants de la ville placés sous la direction des écolâtres de Saint-Jean, de Saint-Etienne, de la Madeleine (1). Chacun se taisait un honneur d'augmenter ces trésors scientifiques, comme le doyen Hugues Foulain qui, un jour, rapporta de Rome deux ballots de livres pour les bibliothèques capitulaires de sa ville natale (2). De grands théologiens, d’illustres prélats n’avaient pas eu d’autres maîtres que les clercs des collégiales : l’archevêque Thierry deMontfaucon, qui suivit les croisés en Palestine et contribua à la prise de Sain t-Jean d’ Acre par l’invention de plusieurs machines de guerre, se glorifiait d’avoir fait toutes ses études à l’école de Saint-Etienne, qui l’avait élevé à la mitre, disait-il, quœ me a cunabulis usque ad nostri promotionem honoris, veluli pia mater, enutrivit (3). La création de l’université de Dole inspira donc à la fière et populeuse république un violent dépit, qu’augmentait peut-être le souvenir de ses démarches infructueuses pour en obtenir une semblable (4), e* que ne put tempérer la suprématie spirituelle réservée par la bulle pontificale à son archevêque sur l’institution naissante. Ses bourgeois, enrichis par le commerce de la draperie, de la pelleterie, des pierres fines, des soies de l’Orient, comme Pierre Despotots leviel, des chevaux de prix, comme Pierre Bonvalot, l’un des aïeux maternels du cardinal de Granvelle, du change et de la banque que l’expulsion des Juifs avait livrés sans concurrence aux indigènes, commençaient à comprendre qu’une lourde escarcelle ne tenait pas lieu de clergie et que la science conduisait plus sûrement au pouvoir, aux honneurs, aux
(1) Deux titres de 1267 et de 1284 citent nominativement l'école capitulaire de la Madeleine.
(2i Délibération du grand chapitre des 18 janvier et 2 août 1441.
(3) Donation à l'église Saint-Etienne, de 1189,
(4) On prétend en effet que, dès 1407, Besançon avait demandé à Jean sans Peur la fondation d’une université, en échange de laquelle elle lui offrait un droit de souveraineté sur son territoire et la justice de la régalie. Mais nous avouons n'avoir pas trouvé trace de cette demande.
dignités, ces rêves éternels des parvenus. Ils voulurent avoir, eux aussi, leurs écoles, ils les voulurent dignes de leurs richesses, de leurambition paternelle, dignes de leurs jeunes héritiers qui s’ébattaient jusqu’alors aux jours de fêtes, sous l’œil des bons chanoines, dans les naïves sotties et les pieuses moralités. Mais en hommes prudents, ils ne tentèrent pas tout d’abord une lutte ouverte contre le duc; ils s’efforcèrent seulement d’obtenir, en secret, du Saint-Siège une faveur semblable à celle qu’il venait d’accorder aux Dolois. Une circonstance fortuite leur permit de l'entreprendre au milieu du xv* siècle sans attirer l’attention de leurs voisins.
La cité bisontine était, depuis 1443, brouillée avec Quentin Ménard, son archevêque, dont elle avait, de sa propre autorité, fait démolir en trois jours le château de Brégille, sous prétexte de l’approche des écorcheurs. Le prélat avait mis la ville en interdit, et celle-ci, de son côté, avait envoyé au pape trois de ses principaux citoyens, noble Jacques Mouchet, chevalier, Perrin Jouflroy et Pierre Bonvalot pour protester contre cette sentence ecclésiastique. Rome condamna Besançon à relever le palais détruit et à payer une indemnité à l’arbitrage du duc de Bourgogne ; mais le jour même où elle donnait tort à la cité vis-à-vis de son archevêque, elle lui accordait par compensation, à la prière des députés de la république, l’autorisation d’établir dans ses murs une faculté des arts (1). Nicolas V, qui occupait alors la chaire de saint Pierre, aimait les lettres; il faisait mieux que de les protéger, il les cultivait lui-même et l’on ne doit pas s'étonner qu’il ait accueilli non-seulement sans défiance, mais avec plaisir une demande dont les auteurs.
(1) Le 30 avril 1450, les envoyés bisontins acceptaient la condition de rebâtir le château détruit, et la bulle d’érection du stuilium generale porte la date des ka- Jendes de mai 1450. (V. aux Pièces justifie., p. 24.)