‹ Les Universités de Franche-ComtéChapitre 34 sur 126 · CLXXXIII · texte numérisé non relu

CLXXXIII

tenait en effet le 30 décembre à l’hotel consistorial, et l’on y volait d’acclamation l’envoi d’un député « des plus qualitiés » au Duc et à Thiébaut de IN'eufchâtcl « qui a grand crédit, » afin de poursuivre le fait de l’université. Messieurs du chapitre étaient en outre invités à se joindre à la ville dans ce but et à appuyer sa demande en envoyant à la cour un messager spécial porteur de lettres de créance. Le trésor municipal se chargeait de tous les frais.

Le délégué du sénat s’appelait messire Jean Jouard, seigneur d’Eschevanne. On ne pouvait choisir un personnage plus haut placé dans l'estime et la confiance du prince, puisqu'il était maître des requêtes de son hôtel et qu’il venait de signer avec le maréchal de Neufchâtel le fatal traité par lequel les habitants de la cité impériale cédaient au bon Duc et à ses suce sseurs, en échange de ses services pour le rétablissement de l'ordre, la moitié des gabelles et des amendes perçues sur leur territoire, avec le droit d’entretenir parmi eux un juge, qui était le seigneur d’Eschevanne lui-même, et un capitaine commis au fait des fortifications et de la guerre.

Jean Jouard partit pour la Flandre où Philippe le Bon guerroyait alors avec la fine fleur de la noblesse franc-comtoise contre les Gantois révoltés, et il emporta comme viatique cent écus '.'or que le conseil de ville lui avait fait remettre par l’apothicaire Jean d’Àrbois, son trésorier (1). Mais ce n’était pas assez d’un ambassadeur : on lui adjoignit Léonard Despotots qui avait déjà commencé les négociations et que l’on regardait avec raison comme l’une des meilleures têtes du sénat. Despotots était à proprement parler le représentant de la cité, qui lui alloua soixante florins d’or pour les frais de sou voyage, dont la durée était évaluée à un mois,

(1) Délibération du 23 janvier 1452/3.

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outre deux florins par chaque jour supplémentaire. Il devait guider Jean Jouard dans ses démarches, le surveiller peutêtre à son insu, et informer les commissaires demeurés à Besançon, maîtres Petremand, Chosal, Lambert et Montrivel, de tous les incidents de la mission (I). Cela ne parut pas même suffisant : une autre délibération du conseil auquel s’étaient joints les notables Henry Grenier, Jean du Change, Gay et Chaffoy, chargea Jacques Mouchet et Pierre Nalot (2) de suivre Despotots au camp du duc avec des lettres de sûreté et de crédit, et une gratification de 10 florins fut votée pour celui des députés qui porterait la parole devant les conseillers de Monseigneur (3).

Besançon n’avait, comme on le voit, rien négligé. Elle avait vidé ses coffres, déjà fort appauvris par l’impôt levé pour indemniser l’archevêque de la perte du château de Brégille et par la rançon de ses principaux citoyens; elle avait préparé ses plus somptueux présents et ses plus doctes harangues. Son vicomte, le prince d’Orange, l’appuyait secrètement, mais énergiquement, non pas près de son beau cousin le duc, dont l’air hautain le mettait mal à l’aise, mais près de ses familiers et des courtisans qui avaient voix au conseil. Quentin Ménard enfin ne pouvait lui faire ombrage, car il était plus intéressé que personne, malgré sa rancune contre des ouailles rebelles, à servir leur projet d’établir une école qui promettait à son clergé de nouvelles sources d’enseignement et dont le pape l’avait du reste constitué le protecteur. Malheureusement le souvenir de Boisot était trop récent pour que Philippe se souciât d’attirer dans une ville à peine pacifiée par ses armes une jeunesse turbulente

(1) Délibération du l*r février 1452/3.

(2) Pierre Nalot, clerc, licencié ès-lois, maître des requêtes de l’hôtel de Philippe le Bon en 1460.

3) Délibération du 6 février 1452/3.

qui y apporterait le germe de nouveaux désordres : il répon dit que l’université doloise suffisait amplement à ses Etats, et que s’il répugnait aux Bisontins d’y envoyer leurs fils, ils se pouvaient contenter des écoles de grammaire qui existaient à Salins (1), chez les Augustins de Saint-Amour, à Poligny, et près de l’église Saint-Désiré, à Lons-le-Saunier. C’est du moins la réponse que lui attribue l’auteur de notes anonymes qui n’a pas eu la prudence d’appuyer ses assertions sur des documents authentiques. Quoi qu’il en soit, il est certain que la demande fut repoussée par le duc et que l’empereur dont l’agrément était en définitive le seul indispensable, puisqu’il avait la suzeraineté nominale de la ville, n’y fit pas un meilleur accueil, sans doute par égard pour son ami et puissant voisin.

La chute de Charles le Téméraire etde la maison de Bourgogne, qui fut peut-être, avant la révolution française, le plus grave événement de notre histoire depuis quatre siècles, car elle marque la transition de l’ère féodale à l’ère monarchique et donna naissance à ce long antagonisme de la France et de l’Autriche qui ensanglanta l’Europe du champ de bataille de Fornoue jusqu’à celui de Fontenoy, la chute du dernier grand-duc d’Occident, disons-nous, fit aussi renaître les espérances des Bisontins. Charles mort sous les murs de Nancy, ses états se disloquèrent, ce vaste empire auquel il ne manquait qu’une couronne royale pour égaler les plus nobles royaumes, s’écroula de toutes parts. Ici les grands seigneurs redressent leur tête longtemps courbée et conspirent pour se vendre au plus offrant; là, le peuple s’agite et les fiers bourgeois des Flandres jurent de se passer de maîtres. La

U) U y avait originairement deux écoles & Salins pour les deux bourgs. L’une d'elles avait été fondée au xi* siècle par Hugues I*', archevêque de Besançon. En 1455, cet deux écoles furent réunies en une seule placée entre les bourgs dont le* murailles furent abattues deux années après.

trahison et la félonie aux pieds du trône; un sceptre vacillant entre les mains d’une jeune fille ; l’unique héritière de sept duchés et de quinze comtés disputée entre un dauphin et un archiduc; Louis XI en face de l’Empereur! Jamais les deux Bourgognes ne s’étaient vues en tel « désarroy; » jamais occasion plus favorable ne s'était encore offerte à la ville libre pour conquérir cette université qui lui échappait chaque fois qu’elle croyait s’en saisir. Elle prête d’abord son artillerie à Dole assiégée par les troupes de Craon, parce qu’elle espère que, les Français chassés du Comté, Marie de Bourgogne sera pour elle plus clémente que son aïeul ; mais lorsque, malgré le courage de ses écoliers, qui périssent presque tous dans une embuscade, la cité universitaire succombe à la seconde attaque d’Amboise, lorsque le vainqueur promène le fer et la torche à travers la province, Besançon s’humilie devant lui, et s’empresse de lui ouvrir ses portes.

A peine est-elle envahie qu’elle députe solennellement ses notables à Louis XI pour lui offrir le gardiennat de la cité et pour solliciter en échange, non plus une simple faculté des arts, une école de grammaire et de philosophie, mais les cinq facultés que possédait sa rivale, en un mot l'université que le bon duc avait à tout jamais fixée à Dole, et dont une ville assez ingrate pour refuser de se vendre à l’étrauger s’est rendue désormais indigne. Le roi était alors, dit-on, à Montreuil, ou plutôt à Montils-les-Tours ; il accabla les députés de caresses, confirma les privilèges de leur république, leur fit remise des cinq cents francs qui étaient le prix du gardiennat et, par des lettres datées de son château du Plessis au mois de mars 1480/1, transféra l’université de Dole à Besançon avec tous ses droits, prérogatives et franchises (1). Dans

(1) V. Piicea justifie p. 28. Des lettres patentes données à Nemours le 8 juillet 1479 avaient déjà assuré Besançon de la bienveillance royale.

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