CCLXXXIV
Reims, Caen, Bourges, Toulouse, Bordeaux, Aix unirent leurs efforts à ceux des Bisontins. On représenta au Roi que, si Besançon était une ville de garnison, la présence des troupes royales et de MM. de PEtat-Major, dont l’urbanité est bien connue, était plutôt une protection contre les désordres des écoliers qu’une occasion de querelles, qu’un prétexte de débauches et de dissipation. Ces motifs furent développés avec art par M® Gibert au conseil des dépêches, en présence du cardinal Dubois, du garde des sceaux et des secrétaires d’Etat. On crut un instant que sa voix serait écoutée; cependant éloquence, mémoires et prières, tout fut inutile : le duc de Bourbon, gouverneur du duché, l’emporta de haute lutte sur les protecteurs moins influents ou moins zélés des Comtois, mais, s’il obtint pour Dijon, le 20 septembre i 723, la création d’une faculté de droit composée de cinq professeurs, y compris celui de droit français, il ne put du moins y faire annexer la théologie ni la médecine dont Besançon conserva le monopole dans l’est de la France jusqu’à la dissolution des universités.
Il faut abréger. Aussi bien, plus cette étude approche de son terme, plus elle perd de son intérêt. A partir de sa translation dans la cité bisontine, l'école franc-comtoise cesse de s’appartenir et son histoire se confond avec celle des autres universités du royaume. Elle continue bien, il est vrai, à former un corps distinct en apparence, mais elle perd en réalité sa vie propre, elle est fatalement associée au sort de ses voisines, de la grande école parisienne elle-même, que d’utiles réformes ne parviennent pas à sauver de la décadence. Chose curieuse ! c’est au moment où la monarchie administrative, victorieuse des dernières résistances de la féodalité, et devenue le brillant symbole de l’unité nationale, s’efforce de seconder le progrès de la civilisation par l’ordre et de l’égalité par l’uniformité, à l’heure où elle perfectionne
tous ses rouages et étend ses soins jusqu’à l’instruction publique si négligée jusqu’alors par le pouvoir, c'est au moment où apparaissent les hommes les plus capables de prêter aux institutions centralisatrices leur génie et leur éclat personne! , que l’enseignement décline et que les corps universitaires, placés sous une commune discipline, s'affaissent dans le discrédit et l’abandon. Ni à Besançon ni à Paris ni ailleurs, ils ne suivent le mouvement de la nation. Tandis qu’autour d’eux, comme l’a fait excellemment remarquer M. Jourdain (1), circule une sève généreuse qui vivifie toutes les branches de l’activité humaine, la poésie, l’éloquence, la législation, le commerce, la philosophie et les arts, ils s’isolent déplus en plus du reste de la société; ils se retirent en eux-mêmes pour ainsi dire, ils sont hors d’état d’exercer une influence vraiment féconde, non pas seulement dans l’ordre politique, mais encore dans le domaine, alors si riche, des sciences et de la littérature. Ce ne sont ni les lumières ni les hommes de bonne volonté qui leur manquent; mais l’esprit de routine paralyse tous les efforts et l’initiative individuelle s’épuise à lutter contre de mesquines jalousies ou des préoccupations égoïstes. Chacun proclame la nécessité des réformes, et chacun n’entend y souscrire qu’à la condition d’y trouver I humiliation d’un rival ou son profit particulier. Trop peu nombreux pour entretenir comme à Paris des discordes intestines, les maîtres de l’université de Besançon s’agitent stérilement au dehors pour la défense de leurs prétentions et de leurs intérêts. Leur activité s’absorbe dans de misérables questions d’étiquette, dans de vulgaires détails d’administration. Un jour ils refusent de donner au vice-recteur, qui était un écolier, la livre de sucre qu’il était d’usage de lui offrir à Dole lorsqu’un étudiant prenait un grade, et cherchent à supprimer le repas solennel par lequel le recteur magni-
(1) Histoire de l’université de Pari» aux XVII* et XVIII * siècles, p. 149.