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DE L'ÉDUCATION DES FILLES

Le règne de Louis XIII semble, dans la longue vie de la France, un moment de jeunesse charmante et de forces vives; « et quel temps fut Jamais plus fertile en miracles? » Après le grand repos où veillait Henri IV, on se reprit aux plaisirs du monde : grâce au rétablissement des fortunes, voici que des hôtels confortables, de vastes châteaux renferment tapisseries, meubles et peintures; de riches bourgeois réunissent des collections précieuses. Et nous connaissons assez bien, par Philippe de Champaigne, les beaux visages graves des maîtres de la maison. |

D’autres domaines encore se reconstituent : dans le calme d’un temps épris de grandeur d’âme, sous le gouvernement d’un roi juste et sévère, les monastères anciens se sont raffermis; d’autres vont s’ouvrir, comme le bouquet spirituel éclos des longues tristesses de la fin du siècle : la grâce souriante de saint François de Sales encourage le zèle de M. de Bérulle; M. Vincent de Paul entraîne les âmes charitables; la gloire du Val-de-Grâce est, au faubourg

Saint-Jacques, voisine de la Visitation, sans assombrir l’éclat de Port-Royal.

Dans les cloîtres ou à leur foyer, Mme de Chantal, Jacqueline Pascal, Mme de Rambouillet nous sont familières. Mais on serait curieux de pouvoir fréquenter les filles des princesses cultivées de la Renaissance, celles des échevins de la ville de Paris ou des nobles châtelaines provinciales. Si Rabelais, si Montaigne les aident à élever leurs fils, si les Jésuites ont ouvert leurs collèges, qui prendra soin des petites filles, tant qu’un prélat spirituel et tendre n’en aura point souci? Certaines de ces enfants, plus priviléaiées, auront des précepteurs choisis : elles leur font honneur quand elles se nomment Madeleine de la Vergne ou Marie de Rabutin-Chantal. Armande et Bélise nous sont moins sympathiques; mais qui donc, dirons-nous, a instruit Henriette et Elante qui feront un jour le bonheur de Clitandre et de Philinte?

Nous voulons croire qu’elles passèrent plusieurs années dans un couvent, un de ces couvents de nouvelle et stricte observance créés tout spécialement pour l’éducation. Au début du xvrr® siècle, l’introduction des Ursulines en France, et leur adaptation aux nécessités de ce temps, marque une date essentielle de la pédagogie féminine. Les Archives Nationales conservent sur cet Ordre bien des documents inédits, qui se rapportent surtout à l’administration des deux maisons parisiennes où nous nous limitons; ‘par contre, les Ursulines gardent encore des Annales

manuscrites (1612-1662) et des Chroniques (1673) du xviie siècle. On aimerait lire un journal d’élève, une correspondance : de telles pièces sont rares, et les quelques mots de Mme de Maintenon sur son séjour au couvent du faubourg Saint-Jacques ne sauraient nous contenter. Les deux précieux petits livres des Constitutions (1646) et des Règlements (1705), les registres du Grand Couvent dispersés à la Révolution jusqu'à Québec, nous servent plutôt de guide très ferme pour reconstruire la maison et refaire l’emploi du temps.

Les noms des religieuses, ceux des élèves indiquent aussi le milieu social du monastère et l’éducation qu'on y demandait : les pensionnaires, qui furent sans doute jusqu’au nombre de cent, devaient plus tard ne point être de petites femmes savantes, mais des maîtresses de maison gracieuses et expérimentées. Nous n’avons point à parler ici des externes qui recevaient dans des bâtiments séparés, et gratuitement, l'instruction, tradition maintenue sous des formes différentes dans lOrdre des Ursulines (entretien d’un orphelinat, d’une école populaire); mais seule-ment des jeunes filles de la noblesse et de la bourgeoisie.

Elles apprenaient donc à lire, à coudre, à compter, à faire des ouvrages d’art, à tenir une maison; on veillait beaucoup à leur maintien, à « la conservation de leur taille, la propreté et autres choses semblables qui ne sont qu’accessoires de l’Institut des Ursulines, mais néanmoins si nécessaires que c’est bien

souvent l'attrait qui porte les personnes de qualité à leur confier leurs filles. ». Et surtout, dans ce siècle profondément religieux, on les instruisait chaque jour, avec grande application, du catéchisme.

Ainsi, plus tard, seront-elles toutes prêtes à goûter les charmes de l’esprit : comme Mme de Sévigné, elles parleront de Nicole, elles aimeront La Fontaine, elles iront en Bourdaloue; et comme tant d’amies de la belle marquise, elles élèveront tendrement maint petit chevalier, tremblantes pour quelque fièvre où Fagon est sans remède et Diafoirus sans voix.

Le siècle n’était pas fini que l’opinion applaudissait au fameux traité de FÉNELON composé pour Mme de Beauvilliers (De l’éducation des filles, 1689). Redoutant l'ignorance du monde, où laisse l’éducation de certains cloîtres, il confie les petites filles à une gouvernante avertie qui demeure sous le contrôle maternel. Le xvir siècle adoptera ces principes famihaux avec la ferveur sensible dont il se pare; le couvent devient le refuge des orphelines, et des enfants au foyer de qui la vie mondaine est le premier devoir. Saint-Cyr (1685) en est le symbole, dessiné d’ailleurs sur les méthodes des Ursulines. — Rousseau ne manque pas de renchérir et fait de Sophie l’ornement de son temps, enfant unique d’ailleurs, comme l'est Émile, et qui ne sait rien du pittoresque désordre de caractères et d’habitudes que présente la réunion de plusieurs frères et sœurs.

L'Encyclopédie allait suggérer aux femmes le goût des sciences; à l’éloge de beaucoup d’entre elles, ces

sciences furent aimables : l’interlocutrice de Fontenelle nous fait songer aux plus jolis dessins de Carmontelle; Mme de Buffon était aussi gracieuse et frêle que les roses chères à son seigneur. Il est probable que les Ursulines, avec leur sage principe d'évolution, ne manquèrent pas de se conformer à cette mode.

En tous cas, les noms inscrits aux registres dénoncent peut-être l'influence de Fénelon, au début du xvir1 siècle : les élèves sont des orphelines; ou bien elles ont leurs parents dans une colonie, à moins que ce ne soient de gros bourgeois de province ou des financiers. Et voilà qu’apparaissent aussi les dames pensionnaires. 2 .’ Mieux vaut cependant, plutôt que de s’arrêter à des théories souvent et savamment redites, essayer de les illustrer par des documents sûrs et s’efforcer à faire revivre ces couvents d’autrefois. L'étude des origines, du recrutement, des relations extérieures, aide à déterminer l'esprit d’un ordre enseignant, les limites de ses programmes. Ainsi de vieux règlements aux feuillets jaunis, des visages calmes de religieuses, les voix Joyeuses des pensionnaires nous diront tour à tour ce qu'était et ce que pouvait être alors l'éducation des filles.

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