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de plus fortes instances pour la retirer du Monastère, elle se jette aux genoux de Mgr. de St. Vallier et le coujure d’avancer l’époque de sa profession, afin qu’elle puisse jouir en assurance de son bonheur. Elle adresse la même supplication au Marquis de Vaudreuil, qu’elle aimait et vénérait comme un père. Des personnes aussi éminentes étant d'avis qu’en pareille circonstance, on dût faire exception aux constitutions de l'Ordre, le sujet fut pris en considération au Monastère, et le Conseil des Ursulines conclut aussi à l’aflirmative.
L'heureuse novice était donc au comble de ses vœux, et c'était en présence de tout ce que la ville avait de distingué, et sous les bénédictions épiscopales qu'elle mettait le dernier sceau à ses engagements sacrés.
Les archives ne nous ont point conservé les paroles éloquentes qui durent lui être adressées en ce jour à jamais mémorable pour elle; mais en revanche, elles nous ont transmis celles qui lui rappelaient si vivement, quinze mois auparavant, les bienfaits signalés de son Dieu. Le prédicateur de ce jour était le KR, P. Bigot, celui-là même à qui la jeune novice devait les premières connaissances de la Foi, sa délivrance du pays des barbares, et en grande partieson entrée en Religion. En véritable père, 1l avait voulu lui-même fournir aux frais de son admission et de sa vêture. Le jour où sa chère protégée s’enrôlait sous les étendards d’Ursule était donc pour lui un jour de bonheur indicible: aussi allons-nous l’entendre, dans toute la surabondance et la tendresse de sa gratitude envers Dieu; son cœur déborde en quelque sorte; il emprunte aux saintes Ecritures ses rapprochements les plus expressifs, et au Psalmiste ses exclamations les plus touchantes.
Si nous ne pouvons citer en entier ce discours, nous en extrairons au moins quelques passages, choisissant de préférence ceux qui nous feront mieux connaître le caractère énergique de la nouvelle épouse du Seigneur, et les traits admirables de la Providence à son égard, quand Dieu la démêlait du carnage, pour en faire un des plus touchants objets de ses miséricordes, C’est ainsi qu'il laisse les hommes s’agiter dans des intentions tout humaines, et souvent se châtier les uns les autres ; mais sans jamais perdre de vue le bien de ceux qui le servent ou qu’il prédestine dans la prescience de leur fidélité.
est en présence du Marquis de Vaudreuil et de Pélite de la société de Québec, qu’il va nous retracer les traits admirables de la Providence envers cette âme privilégiée.
6 Manus tua deducet me ; et tencbit me dextera tua. Votre main, Seigneur, me conduira ; votre droite me soutiendra, Ps.
“ Ne vous semble-t-il pas, ma chère Sœur, que ces paroles ont été dites pour vous, et que le Roïi-Prophète, éclairé en les prononçant d'un rayon de ces lumières éternelles qui pénètrent ce que l'avenir à de plus reculé, y découvrait toutes les circonstances de votre heureuse destinée ? Pour moi, dès que ces paroles se présentèrent à mon esprit, il ne me fut plus possible de chercher ailleurs de quoi vous entretenir dans la cérémonie d'aujourd'hui. Elles me représentèrent si vivement l’aimable conduite de Dieu sur vous, depuis votre plus tendre enfance jusqu’à ce moment, que le Psalmiste me sembla y avoir exprimé comme dans un tableau l'histoire de votre vie. Elle n’a pas laissé cette vie, ma chère Sœur, quelque courte qu'elle ait été, d'être bien traversée ; mais c'est en cela même que vous devez reconnaître la miséricorde de Dieu qui a tout conduit avec une hohileté digne de lui, Munus tua deducet me : ainsi qu'il en à toujuur: usé, ce grand Dieu, à l'égard de ses
élus. Enfer, monde profane, en vain dressez-vous vos plus fortes
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# N'est-ce pas là, ma chère Sœur, ce que le Seigneur a fait pour vous ? D'où vous a-til tirée ? par quels prodiges de ses bontés vous trouvez-vous aujourd’hui heureusement transplantée d’une terre stérile et ingrate, d’une terre où vous alliez être esciave du démon de l’hérésie, dans une terre de promission et de bénédiction, où vous êtes sur le point de jouir de la douce liberté des enfants de Dieu.
& C'est, ma chère Sœur, pour exciter en vous les sentiments de la plus tendre reconnaissance envers ce Dieu bon, que je vais vous raconter l’histoire de ses miséricordes sur vous. Ferventes Vierges qui me faites l'honneur de m’entendre, daignez y prendre part. Vous y êtes intéressées : il s’agit d’une épouse que s’est choisie lui-même l’Epoux des Vierges, votre immortel Epoux; il s’agit d’une sœur qu'il vous donne de sa main, qui pour être étrangère ne doit pas vous en être moins chère et moins aimable. Il me paraît même, mes chères Sœurs, que cette qualité d’étrangère doit vous inspirer plus de tendresse pour elle, puisqu’enfin votre Epoux, en l’allant chercher si loin, vous donne la mesure de votre estime et de votre tendresse pour elle.
‘ Au reste, nouvelle épouse de J. C., comme il est particulièrement pour vous, ce récit des divines miséricordes, vous vous y connaîtrez toujours : ce seront toujours vos aventures qu’ ‘’7 raconterai. Y parlant toujours de vous et à vous-même, ma fidélité ne peut être suspecte D'ailleurs, je n’y mets de moi qu’un style simple et sans fard, qui ne peut déguiser l’aimable iugénuité de ce dont vous avez bien voulu me faire part : heureux si je pouvais en bien copier tout l'agrément et toute la vivacité ! Au reste, ce récit ne peut que vous faire beaucoup de plaisir, vous rappelant le souvenir de ce que Dieu a fait pour vous.
“ N'êtes-vous pas, ma chère Sœur, une autre petite Esther, à qui une dure captivité va ouvrir le chemin au trône, non pas du puissant Assuérus ; mais du Maître d’Assuérus, du Maître des
82 LES URSULINES DE QUÉLr:!,
monarques, de l’immortel Epoux des Vi-rges ! l’est pour lui, c’est à lui qu'on la conduit en triomphe. Et s'l vous paraît ce vriomphe n’avoir rien de la magnificence des fêtes nuptiales ; si au lieu des acclamations de joie, de la douce harmonie des instruments de musique, l’on n’y entend que cris confus et barbares de guerriers sauvages, ce n’en est pas moins un triomphe pour elle, triomphe dont la dernière scène ne devait se représenter qu'aujourd'hui, où on va la revêtir des précieuses livrées du divin Epoux ; tant il est vrai de dire, ma chère Sœur, que la main de ce Guide infiniment habile vous conduisait, par votre captivité, à l'heureuse destinée dont vous allez recevoir les précieux gages.
“ La Providence vous avait conduite hors de votre pays; mais que d'obstacles encore aux desseins de Dieu sur vous ! Il s’en fallait que vous fussiez encore rendue au lieu où l’on devait vous donner les premières teintures de cette sainte Religion, que vous deviez embrasser dans la suite avec tant d’ardeur. Hélas! combien d’enfants captifs ont péri en chemin à l’âge où vous étiez! Non, ma chère Sœur, je ne puis encore sans être touché d’une extrême compassion pour vous, vous rapprocher des affreuses conjonctures où vous vous trouviez alors. Jeune enfant de six à sept ans, violemment arrachée d’une maison où vous étiez tendrement élevée, plongée dans l’amertume de la perte de tout ce que vous aviez de plus cher au mon: vous voilà tout d’un coup réduite à la fortune d’une vie erranu: p1r les forêts, obligée à suivre de nouveaux maîtres, qui font peu d'attention que vos pas ne peuvent égaler la rapidité des leurs. Il faut les suivre par des chemins difficiles, audelà de tout ce qu’en peuvent penser ceux qui n’en ont pas l’expérience que nous en avons vous et moi, ma chère Sœur. Vous les suiviez néanmoins, (comme vous me l'avez vous-même raconté d’une manière si viveet si éloquente), charmant vos ennuis au milieu de ces affreuses misères, par le vain espoir de vous en dédommager quelque jour, en les racontant à un père qui y prendrait une part infinie, vous croyant en effet assez vengée par à de vos nouveaux maîtres. Et, ma chère Sœur, (ce qui vous surprend encore maintenant vous-même), vous les suiviez sans en
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être autrement fatiguée, sans aucune altération de vos forces et de votre santé. Cela se pouvait-il faire sans l'appui de cette maïn invisible qui vous portait, qui vous soutenait ?
‘“ Enfin, ma chère Sœur, vous arrivez au terme. Vous voilà parmi un peuple sauvage dont le langage barbare, dont les manières grossières et si opposées aux vôtres, avaient bien de quoi vous révolter. Vous dévorez tous ces rebuts, toutes les incommodités d’une vie si dure; d’où vous vient cette force sinon de cette main divine qui vous soutenait; ef tenebit dextera tua ? Déja un peu faite au travail, vous rendez à votre cabane des services que, peu auparavant, on s'empressait à vous rendre, À vous, dans la maison parternelle. Il m’en souviendra toujours, ma chère Sœur, du triste équivage où vous vous présentâtes à moi, la première fois que je vous rencontrai dans ces villages, équipage si peu conforme à la faiblesse de votre âge et à la délicatesse dans laquelle vous aviez été élevée. Les traits d’une éducation polie perçaient à travers les lambeaux qui vous couvraient, et je n'aurais pu m’en-
pêcher de verser des larmes, si la crainte de vous faire faire un retour trop affligeant sur vous-même ne les eut retenues.
4 C’est là néanmoins, ma chère Sœur, c’est dans ce lieu si triste et si affreux, en apparence, que Dieu va se manifester à vous: c’est à qu’il va travailler à vous rendre capable des grandes choses :r xquelles il vous destine. Il vous y dispose par une admirah}: sacilité à entendre une langue barbare, privilége dont il avais sratifié Joseph dans sa captivité; Linguam quam non noverat aulivit. Anisi, peu à peu naturalisée à une terre étrangère, vous vous ap privoisâtes insensiblement aux saints exercices d’une vie chrétienne, que bon nombre pratiquaient dans ces sauvages solitudes. Rien ne vous faisait tant de plaisir que de les suivre vous-même journellement, et de rendre à Dieu un culte dont vous ne pénétriez pas encore, à la vérité, toute la grandeur et toute la sainteté, mais dont on voyait croître l'estime en vous chaque jour.
“ (Jent fois je bénis la divine Providence de son aimable conduite sur vous! Sans voir encore où aboutiraient de si heureux présages, j'admirais cette application aux instructions journalières, où vous assistiez avec les autres enfants du villaze; cette sagesse préma-
turée qui vous rendait dejour en jour capable de nouvelles lumières, et vous embrasait de nouvelles ardeurs, pour une Religion où tout vous semblait aimable. Aux tristes idées du malheur apparent de votre captivité, succède peu à peu un vrai goût du bien inestimable qu’elle vous procure, bien en comparaison duquel les douceurs d'une famille aisée ne vous paraissent plus rien. Vous voilà infiment contente dans votre captivité; l'horreur que vous en aviez se change en des désirs empressés de vous y conserver toujours. Mais c’est maintenant que vous allez avoir plus que jamais besoin de cette main toute-puissante, qui 4 opéré en vous ces changements heureux.
“ Car, ma chère sœur, cette captivité que vous envisagez maintenant comme une bonne fortune, les personnes à qui vous êtes chère la regardent bien d’un autre œil! S’il sont désolés de la privation de leur chère fille, ils le sont encore plus de l’affreuse dureté d’une vie sauvage où ils vous voient réduite. Toute leur tendresse se réveille en apprenant votre triste sort; il n’est rien qu'ils ne soient résolus de faire pour vous affranchir d’un si dur esclavage, Que font-ils, ma chère Sœur ? Ils interposent le crédit et l’autorité de celui (1) qui nouvait seal, par le haut rang qu’il tient dans le pays, leur procurer la consolation de vous revoir auprès d'eux.
“€ Leur espérance ne fut pas vaine; il entra obligeamment dans les peines d’un père et d’une mère, sensiblement affligés de l’absence d’une fille qu'ils aimaient tendrement, et qu'ils s'étaient vu enlever par le malheur d’une cruelle guerre. Il ne fut pas moins sensible, ma chère Sœur, à votre sort, au triste sort d’une jeune demoiselle étrangère, réduite parmi les barbares à la dureté d’une vie sauvage, Je ne vous rappelle ici le souvenir de toutes ces choses, que pour vous y faire sentir la protection de la main divine: dans cette occasion, vous auriez échappé À toute autre main qu’à cette main toute-puissante. La batten était forte : un Gouverner-Général voulait bien sen mêler, l’on n’épargnait rien pour gagner ceux qui vous retenaient : prières, menaces, promesses avantageuses, tout est mis en œuvre pour y réussir, mais sans
(1) On se rappelle que le Marquis de Vaudreuil était présent.
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