‹ Les Ursulines de Québec, depuis leur établissement jusqu'à nos jours [microforme] (volume 2)Chapitre 35 sur 99 · LA LAMPE QUI NE S'ÉTEINT PAS · texte numérisé non relu

LA LAMPE QUI NE S'ÉTEINT PAS

C'est à vous, jeunes élèves, que nous nous adressons aujourd'hui, à vous qui habitez actuellement le Vieux Monastère, et qui avez si souventile bonheur de prier à la lueur de la lampe qui, depuis bientôt cent cinquante

ans, brûle jour et nuit au pied de la statue de Notre- Dame de Grand-Pouvoir. Ecoutez la touchante histoire

de la fondation de cette lampe, placée là par une âme généreuse comme un monument éternel de sa reconnaissance envers Marie.

Mile. Marie-Madeleine de Repentigny, dont nous avons déjà annoncé l'entrée à la suite de Mlle. de Ramesay, avait été envoyée à notre pensionnat vers sa dixième année. Douée d'intelligence et d’ardeur, elle suivit et termina à la satisfaction de ses amis son cours d'études, et s’en retourna à Montréal au sein de sa famille. La douceur de son caractère, sa droiture, et l’exquise délicatesse de ses sentiments, l’entourèrent bientôt de considération et d'amitié.

Tout se réunissait alors pour lui rendre délicieux le séjour de sa ville natale. Ce n’était pas seulement la

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beauté physique des objets qui l’entouraient, ‘ ces agréables points de vue qui changent à chaque instant comme des décorations de théâtre,” cet air si doux, ce terrain si uni, ce fleuve si beau, dont les bords enchantent ; en un mot, l’aspect si riant de la ville, ni l’agrément de ses environs dont tout le monde se ressent ; ”? non, à Montréal comme à Québec se trouvaient des jouissances d’un ordre supérieur, une société d'élite bien capable d’attacher un jeune cœur, et dont le R. P. de Charlevoix nous a déjà tracé le vivant tableau. Au reste, cet état de choses se reproduisait également à Trois-Rivières et, avec plus ou moins d'éclat, dans différentes parties du pays ; partout où se trouvait un Manoir, on voyait s’y réunir un petit cercle choisi de cette ancienne aristocratie française, où figuraient au premier rang les seigneurs du pays. Mais il faut le dire, l'influence des militaires dominait tout le reste, et offrait surtout aux demoiselles ce prestige séduisant qui, en attirant la jeunesse à d’incessantes réunions de plaisir, l’éloigne si indubitablement de Dieu. Voilà pourquoi tant de jeunes personnes, au sortir du couvent, se trouvaient en butte à de nombreux écueils ; des jeunes gens aux gais loisirs leur offraient tout d'abord une main amie pour les conduire ‘ à travers les routes de la vie,” et ces cœurs faibles se laissaient surprendre, et ils hésitaient longtemps parfois, avant de redonner leurs affections au Dieu qui les réclamait.

Telle était exactement la position de Mlle. de Repentigny à son entrée dans le grand monde. Un de ses cousins qui servait dans la marine royale, avait attiré son attention ; ce jeune officier lui ayant été destiné par ses parents, elle attendait impatiemment son retour et ne rêvait que bonheur. Maïs au moment où elle y pensait le moins, on vient lui annoncer la nouvelle de

sa mort !......On s'imagine ficilement de quelle tristesse mortelle ce cœur sensible fut accablé ! Qu'il suflise de dire qu’un deuil de plusieurs mois en fut la suite. Cela néanmoins ne lui rendit pas le bonheur, et au lieu de chercher à se consoler dans le sein de la Religion, la jeune mondaine voulut forcément recouvrer sa gaicté en fréquentant plus assidûment que jamais les bals et les promenades. Combien elle était loin de songer à la sainte vocation que le ciel lui réservait, en usant ainsi sa santé et perdant les plus belles années de sa vie, comme font malheureusement tant d’autres jeunes personnes !

Cependant, la religion avait un grand empire au fond de ces cœurs vraiment catholiques, et les retraites qui se donnaient de temps en temps à Québec, à Trois- Rivières et à Montréal, produisaient souvent des fruits extraordinaires, surtout en faveur des jeunes personnes que le Seigneur appelait à une vie plus parfaite ; Mile Juchereau Duchesnay, dont nous parlerons plus tard, et Mille de Repentigny en sont une preuve frappante. Cette dernière toutefois ne se rendit pas aussi facilement que sa dévancière à l'attrait de la grâce, et le Seigneur fut obligé d'employer de’nouveau la verge de sa misé :corde, pour réduire l’enfant rebelle dont il voulait posséder seul les affections. Sa sœur cadette, (1) beaucoup plus généreuse qu’elle, fût dès lors entrée à l'Hpital- Général de Québec, sans le délai de deux ans auquel l'obligea sa famille,

Voici comment le divin Maître poursuivit notre intéressante mais infidèle Marie-Madeleine. ‘ Dieu tout

(1) Mile Marie-Joseph de Repentigny, connue en religion sous le nom de Marie de la Visitation, quitta le mondeen 1719. Elle futuns de ces dignes Hospitalières quireçurent avec tant d’affection nos Mères exilées, pendant le grand siège de 1759, Elle mourut en 1776,

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miséricordieux, dit le Récit, qui se sert de tout pour attirer à lui ses créatures, permit qu'une petite glande qui lui vint à la gorge, quoique peu de chose en apparence, lui donnât pourtant bien de l'inquiétude et devint par là le principe de sa vocation religieuse, car ne pouvant s’ajustcr à l’ordinaire, elle fit de nécessité vertu et commença à s'éloigner un peu du monde.”

Sortant beaucoup inoins, Mile. de Repentigny réfléchissait beaucoup plus. Elle se décida enfin à faire une serieuse retraite, à la suit: de laquelle elle écrivit à nos Mères sollicitant son entrée au noviciat, grôce qu’elle obtint sans difliculté, la Communauté connaissant les belles qualités dont Dieu l'avait douée et se

réjouissant de la voir enfin les consacrer à celui de qui elle les avait reçues.

‘ Mais à peine arrivée à Québec, continue le Récit, elle y fut assaillie des plus violentes tentations de résistance à sa sainte vocation ; le démon, outré de sa fuite du monde et des piéges qu'il y tendait à son âme, la poursuivait avec acharnement, déroulant à ses yeux le tableau le plus sombre possible de l'avenir qu’elle allait se faire.” La lutte était pénible et difficile; que fit alors l'enfant de Marie ? se laïisa-t-elle vaincre par satan ? Non, non, chères lectrices ; forte de l’assistance de sa divine Mère, elle connut le piége, vainquit la tentation, et franchit d’un pas ferme le seuil de cette porte monastique, qui allait à jamais la séparer du monde et de ses dangers. Te démon cependant ne se tint pas pour battu: au noviciat même, sans cesse il représentait À son imagination sous l'aspect le plus séduisant, les plaisirs qu’elle venait de quitter, et la pauvre postulante ne pouvait se mettre en prière que le tentateur ne renouvelât ses assauts.

Mlle. de Repentigny, voyant que ses peines ne dimi-

nuaient pas, résolut de se jeter avec une confiance sans bornes entre les bras de sa divine Mère. S’étant rendue seule un jour à la chapelle des Saints, elle se prosterne aux pieds de N. D. de Grand-Pouvoir, et là elle conjure Marie avec une ferveur extraordinaire que, si c'était la volonté de son Fils et la sienne qu’elle se fît religieuse, il lui plût de la délivrer de si cruelles angoiïsses. Eftet admirable d’une confiance illimitée ! a l'instant, toutes les tentations s’évanouissent, une joie céleste s'empare de son âme et la pénètre tellement de bonheur, qu’elle prend la résolution de placer au lieu même où elle avait reçu une faveur aussi signalée, un témoignage perp'tuel de sa reconnaissance envers sa divine Mère. Voilà comment fut allumée cette lampe à laquelle se rattache un si beau souvenir de joie et de lumière. Cette âme désormais ne vivra que pour Dieu seul, bénissant à chaque instant de sa vie la Ste. Vierge d’avoir brisé ses cha’ 8, et exaltant la suavité du joug de N. $. Jésus-Christ. ‘ Ce fut, dit le Récit, M. de Repentieny, fils, qui se chargea de payer la donation faite par sa sœur Madeleine, pour l’entretien d’une lampe à la Chapelle des Saints : il nous donna pour cela trois cents livres.”

Disons ici un mot de cette famille de Repentigny, qui s'est associée à des faits si touchants. Arrivée de bonne heure dans le pays, avec ses enfants ‘“ beaux comme le jour,” cette famille avait pour chef un homme admirable dont la Vén. Mère M. de l’Incarnation nous parlait en 1645, et qu’elle estimait digne des plus grands éloges; et ces ‘“ beaux enfants ” avaient pour mère Mme. Marie Favery, l'âme la plus pure qu’elle eût connue parmi les dames du moxde, celle-là même que M. l’intendant Talon a louée pour son industrie, et que Salomon dans toute sa gloire eût sans doute

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aussi louée et adiwirée, s’il l’eût vue toujours occupée du soin de sa maison, faisant elle-même ses étoffes et & filant le lin,’ comme la femme forte de la Judée.

Ce M. de Repentigny, qui acquitta si généreusement la promesse de sa sœur, était petit-fils du premier du nom en Canada, et père du Chevalier de Repentigny qui s’entoura de tant de gloire dans la défense de son pays natal, pendant les guerres de la conquête, et « ai, ne pouvant accepter les ‘ faits accomplis ”’ par le général Wolfe en 1759, préféra, comme tant d’autres généreux enfants du sol, un exil perpétuel au déplaisir de vivre sous une domination étrangère. Promu au grade de brigadier des armées par Louis XV, il en reçut aussi le titre de Marquis Nommé Gouverneur du Sénégal sur les côtes d'Afrique, puis de Mahé dans les Indes Orientales, il mourut dans cette dernière ville en 1776. On lisait dans la Gazette de Québec en l’année 1777, la notice suivante : ‘ Indes Orientales.—Décès du Marquis de Repentigny. Le Marquis Le Gardeur de Repentigny, brigadier des armées et Gouverneur de Mahé, mourut l’année dernière dans cette partie de l'Inde qu’il avait, par sa valeur et sa bonne conduite, conservée à la France, malgré les entreprises d’un prince du pays. Cet officier avait servi dans le Canada avec toute la réputation qu'un vrai militaire doit acquérir.”

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