ÉPOQUE
UEL jour pour la colonie que celui du retour de son premier pasteur, après treize années d’ab sence (1) et d'épreuves de toute Ji sorte. Le traité signé à Utrecht, le 511 avril 1713, ayant levé tous les © obstacles, Mgr de Saint-Valier s’embarqua sur le Manon, vaisseau marchand, et vers le milieu de l’été il arrivait heureusement à Québec. Bien des sentiments durent se presser dans
le cœur du zélé prélat, en revoyant son * troupeau et sa patrie adoptive, “ Nous
(1) Mgr de Saint-Valier s'était embarqué pour la France le 20 octo,re 1700, La liberté jui avait été rendue en 1709. mais Lous XIV craignant d'exposer nne seconde fois illustre prélat, ne voulat point consentir à sun départ que la paix ne fut conclue,
fûmes agréablement surprises, dit le Récit, quand dans la matinée du 18 août, de joyeux coups de canon nous annoncèrent l’arrivée de Monseigneur. Toute la population se porta en foule ver: le fleuve, et l’on conduisit comme en triomphe au son des cloches et du canon le vénéré Pasteur. Dans le cours de l'après-midi nous eûmes le plaisir de le voir: il ne pouvait se lasser d'exprimer sa joie ; quant à nous, notre reconnaissance est grande envers le Dieu de bonté qui nous a ménagé tant de consolation après de si longues épreuves.”
Mgr de Saint-Valier retrouvait un diocèse qu’allaient enfin faire prospérer les bénédictions de la paix. Nous voilà en effet, chères lectrices, au début d’une époque unique dans les annales de la Nouvelle-France : trente années de calme et de repos, quel bienfait pour ce pays si longtemps éprouvé! Entrons un peu dans le détail.
Vers 1670, nous entendions notre Vén. Mère Marie de l’Incarnation nous tracer en grand le tableau de la prospérité future du Canada; elle parlait de projets de manufactures et de relations commerciales ; des ressources immenses qu’offrirait l'exploitation des terres, des pêcheries, des mines et des bois forestiers : “ Voilà, ajoutait-elle, de quoi faire un grand pays avec le temps.” Rien n’était plus vrai, et rien ne se fût mieux réalisé, s’il n’eut dépendu que des efforts et du bon vouloir des colons. Malheureusement, cette magnifique perspective s’'évanouit bientôt presque en entier; une politique aussi préjudiciable à la métropole qu'aux intérêts coloniaux, mit des obstacles insurmontables au développement des ressources. du Canada. Obligé de tout recevoir de la France et, par conséquent, de lui tout donner en échange, il en résulta que le principal et pres-
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pelleteries : en 1754, on exportait encore pour 3,000,000 de francs de peaux de castors. L'absence de numéraire donna lieu à l'introduction de la monnaie de carte par le gouvernement de France, système qui devint si funeste au pays, et dont notre Monastère eut à souffrir sa bonne part, surtout vers la fin du règne de Louis XV. Mais n’anticipons pas sur les malheurs à venir, jouissons plutôt de la prospérité présente.
L'entrée du Canada avait été forcément livrée aux Anglais à Utrecht, par la cession de l’Acadie et de Terreneuve ; le Roi et ses ministres n’avaient pas manqué de s’en apercevoir, aussi songèrent-ils à réparer la brèche en fortifiant l’île Royale. Ce fut en 1720, qu’on s’occupa de fonder Louisbourg. Ce Dunkerque de l'Amérique était d'autant plus indispensable, qu'à la première difficulté entre les deux puissances, les Anglais eussent pu intercepter toute communication entre la France et sa colonie, malheur sans remède, puisque l'absence des seules ressources inanufacturières eût réduit les colons aux dernières nécessités,
Cette précaution prise, on vécut en assurance, nos nères, selon leur bonne coutume, tirant le meilleur parti des événements. La population s’augmenta et le défrichement des terres à proportion. En 1721, le pays comptait 25,000 habitants; ce nombre avait doublé en 1744, et disons de suite qu'en 1755, la population du Canada s'élevait à 80,000. Il faut avouer cependant que ce nombre était minime, à côté du chiffre de 1,200,000 qu’atteignait la population des colonies anglaises.
Dans les années qui s’écoulèrent de 1713 à 1744, le Canada fut en grande partie redevable de son bonheur à la
sage administration du Cardinal de Fleury, qui sut maintenir 1: aix avec l'Angleterre, et qui assura par là le fruit des soins intelligents et du zèle infatigable du marquis de Vaudreuil et du marquis de Beauharnais, pour le bien du pays.
Si nos lectrices désirent maintenant se former une idée de l’état religieux de la colonie, qu’elles se figurent l’organisation d’un. clergé national, devenant chaque année plus nombreux par le dévouement des MM. du Séminaire; qu’elles voient s'élever les constructions du grand collége des Jésuites, si propres à montrer dans tout son jour l'esprit d’entreprise de nos ancêtres; qu’elles se repré-
sentent surtout ces quatre-vingts missions (1) qui, de Ka- |
mouraska à Châteauguay, parsemaient les deux rives de notre fleuve de pieuses chapelles, autour desquelles venaient se grouper des villages plus ou moins nombreux de fervents Catholiques. L'activité de Mgr de Saint-Valier donna un nouvel élan à ces œnvres; son zèle s'étendant jusqu'aux dernières limites de son vaste diocèse, ne négligeait pas même les lointaines missions de la Louisiane où dès le commencement du siècle, le Séminaire de Québec avait envoyé des missionnaires.
Montréal n’était pas en arrière dans ce mouvement gtnéreux : les MM. de Saint-Sulpice y faisaient éclater leur amour de la patrie adoptive comme curés et missionnaires ; ils étendaient aussi leur protection aux ferventes Commu- À nautés religieuses de Ville-Marie, tandis que les Frères
(1) Si nos lectrices aiment à savoir ce qu'étaient trente années auparavant (1683), les paroisses qui les intéressent, elles n'ont qu'à jeter les yeux sur le Tableau que nous insérons à la fin de ce tome,
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Mais trève à ces pérégrinations extérieures et revenons à notre aimable solitude, Nous annonçons une époque de paix, il ne faut donc pas s'attendre, dans ce chapitre, à des récits saillants qui montrent en péril les intérêts les plus chers de la patrie ; non, tout sera calme, paisible, et nous r'aurons guère à sortir du Monastère, où les incidents seront en harmonie avec la sérénité de la vie du cloître, Nous verrons voguer au souffle de la grâce, l’heureuse barque d’Ursule, tantôt accueillant de nouveaux passagers, tantôt en conduisant d’autres au port, s'élargissant et déployant de nouvelles voiles, à l'appel de la jeunesse toujours plus nombreuse et empressée qui afllue vers son bord.