‹ Les Ursulines de Québec [microforme] (volume 2)Chapitre 19 sur 95 · S2.— UNE FILLE D'ALBION DEVIENT FILLE DE SIE-URSULE · texte numérisé non relu

S2.— UNE FILLE D'ALBION DEVIENT FILLE DE SIE-URSULE

Le 12 avril 1714, est un de ces jours dont les traditions du cloître ont longtemps gardé le souvenir, et dont l'écho n'est pas même inconnu à la génération présente. On avait disposé le petit sanctuaire comme aux plus grandes fêtes, car une nouvelle épouse de J. C. allait recevoir les insignes de sa consécration. De grand matin, un mouvement inaccoutumé se remarquait au Monastère: c'était encore l'heure du silence solennel, mais à défout de paroles, l’expression de chacune reflétait un bonheur qu’il serait difficile de bien peindre. Sans doute, le jour où une nouvelle vierge scelle par des vœux perpétuels sa

fidélité à Dieu est toujours un beau jour; chaenne des

sœurs se reporte sensiblement à celui où elle-même goùû-

tait un semblable bonheur, et l’on jouit doublement, Mais

cette fois, c'était quelque chose de plus qu’une profession ordinaire : à la jeune vierge prosternée au pied des autels et abîmée dans la pensée de son Dieu, se rattachait tout un drame des plus touchants événements,

Cette intéressante et bien-aimée novice était Mlle Esther Wheelwright. Nos lectrices sont peut-être un peu | surprises de voir sitôt revenir ce nom, car à peine y a-t-il dix-huit mois que nous l’inscrivions sur la liste des nouvelles entrées : c’est abréger de neuf mois les épreuves ordinaires, Il est vrai, et c’est l'unique exception de ce genre que présentent nos annales. En revenant un peu sur le passé, on conviendra que le cas présent est assez peu ordinaire pour mériter cet unique privilège.

Mille Esther Wheelwright était, comme nous l'avons dit, une gracieuse fleur d’Albion qui s'était épanouie au milieu des déserts de l'Amérique. Sa famille, originaire d'Angleterre, avait suivi l’armée à l’époque des guerres, et était venue s'établir dans les environs de Boston, En 1703, M. Wheelwright subit le sort de beaucoup d’autres Européens ; sa maison fut surprise et pillée par un parti d’Abénaquis dans une de leurs incursions, et pour comble de malheur, sa petite fille Esther fut enlevée par ces barbares, et entraînée dans les profondeurs des forêts, où elle se trouva comme ensevelie toute vivante. La famille sauvage à qui elle échut s’attacha d’une affection extraordinaire à cette enfant, et c’est assez dire que pendant cinq années, rien ne put.les décider à s’en dessaisir, La beauté et la grâce de l’innocente captive étaient ravissantes et, chose admirable! elle s’entoura de tant de respect an milieu de ces farouches peuplades, que son âme resta toujours pure et blanche ce.1ime son front; le

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ciel qui veillait d’un œil jaloux sur cette fleur chérie avait sans doute député quelque chérubin à sa garde.

La famille Wheelwright, après de longues et inutiles recherches, avait enfin perdu tout espoir de revoir jamais leur enfant, quand ils apprirent qu’elle vivait encore. Le R. P. Bigot, un des plus saints missionnaires de la Compagnie de Jésus, dont l'immense isfluence sur la belliqueuse nation des Abénaquis a produit les résultats les plus heureux pour la colonie française, visitait tour à tour les habitations séparées de ces tribus indiennes, Arrivé un jour à un certain village, il s'arrête soudain en présence d'un groupe &'enfants, croyant y voir une petite figure étrangère. Il ne se trompait pas, c'était notre pauvre petite Esther!

La joyeuse nouvelle étant parvenue à Boston, de secondes députations furent envoyées de la Nouvelle-Angleterre au gouverneur général de la Nouvelle-France, pour traiter de la délivrance de la jeune captive. Tout fut mis en œuvre de la part du gouverneur par l'intermédiaire des missionnaires ; mais plusieurs années s’écoulèrent sans amener le résultat désiré, Enfin, en 1708, le R. P. Bigot S. J., arrivait à Québec avec sa petite protégée et la présentait au marquis de Vaudreuil. Celui-ci, heureux de voir délivrée de la barbarie une aussi gracieuse enfant, la considéra dès lors comine sa fille adoptive, et l’amena au château Saint-Louis, où la Marquise l’accueillit avec une tendresse toute maternelle. Comme cette dernière se disposait à faire le voyage d'Europe, et qu'il n’y avait alors aucun moyen de faire parvenir Esther à sa famille, elle résolut de la placer au pensionnat en même temps que sa fille aînée: “ Le 18 janvier 1709, dit le Registre,

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Mme la Marquise nous a donné une petite anglaise pour pensionnaire. Elle paiera 40 écus. ”

La jeune Esther fit peu après sa première communion “ en des dispositions ravissantes. ” Sur la fin de sa dernière arnée de pensionnat, elle manifesta uautement le désir d’embrasser la carrière d’Ursuline ; mais le marquis de Vaudreuil, qui se regardait comme engagé à la rendre à sa famille, ne voulut jamais en entendre parler et la

retira au château avec sa fille.

Un extérieur gracieux, un naturel aimable, une rare modestie lui gagnèrent tout d’abord les cœurs ; chacun s'émpressait à prévenir ses moindres désirs La jeune Esther, avec des goûts moins solides, eût passé d’agréables moments au milieu de cette société d'élite ; mais la vertueuse enfant avait goûté le bonheur intime du cloître et son cœur n’aspirait qu'à y revenir. Cependant le Gouverneur cherchait une occasion favorable de rendre Esther à sa famille, et il l'emmena dans ce but aux Trois-Rivières età Montréal. Pendant ces deux années d’angoisses qu'elle passa hors du Monastère, entre Québec, Montréal et Trois- Rivières, elle obtint de séjourner quelque temps aux Ursulines et à l’Hôtel-Dieu de ces deux dernières villes ; mais son cœur était resté au lieu où, pour la première fois, elle avait été nourrie du pain eucharistique, et par un miracle de la Providence, le 2 octobre, elle obtenait enfin d’y revenir.

Renoncons à dire les ardeurs de cette âme si grande et si généreuse qui, à peine âgée de quiuze ans, fermait les yeux à tout ce qu’il y avait de séduisant pour son esprit et son cœur à retourner dans sa patrie et À revoir sa famille! Une seule pensée occupait son esprit, la conservation de sa foi et le salut de son âme !

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Au commencement de sa seconde année de noviciat, arriva uiie nouvelle députation de la famille Wheelwright, avec des lettres pressantes pour rappeler auprès d’eux leur jeune et chère Esther. Son cœur sensible fut réjoui en apprenant des nouvellés de ses parents, mais sa résolution de se faire religieuse n’en fut pas un moment ébranlée : au contraire, craignant qu’on ne iit de plus fortes instances pour la retirer du Monastère, elle se jeta aux genoux de Mgr de Saint-Valier et le conjura d'avancer l’époque de sa profession, afin qu’elle pût jouir en assurance de son bonheur. Elle adressa la même supplication au marquis de Vaudreuil, qu’elle aimait et vénérait comme un père. Des personnes aussi éminentes étant d'avis qu’en pareille circonstance, on devait faire exception aux constitutions de l'Ordre, le sujet fut pris en considération au Monastère, et le conseil des Ursulines conclut aussi à l’affirmative,

L’heureuse novice était donc au comble de ses vœux, et c'était en présence de tout ce que la ville avait de distingué, et sous les bénédictions épiscopales, qu’elle. mettait

ES D le dernier sceau à ses engagements sacrés.

Les archives ne nous ont point conservé les paroles éloquentes qui durent lui être adressées en ce jour à jamais mémorable pour elle; mais en revanche, elles nous ont transmis celles qui lui rappelaient si vivement, quinze mois auparavant, les bienfaits signalés de son Dieu. Le prédicateur de ce jour était le R. P. Bigot, celui-là même à qui la jeune novice devait les premières connaissances de la foi, sa délivrance du pays des barbares, et en grande partie son entrée en Religion, Eu véritable père, il avait voulu lui-même pourvoir aux frais de son admission et de sa vêture, Le jour où sa chère protégée s’enrôlait sous les étendards d’Ursule était donc pour lui un jour de bonheur

indicible, aussi allons-nous l'entendre dans toute la sura. bondance et la tendresse de sa gratitude envers Dieu, Son cœur déborde en quelque sorte; il emprunte aux saintes Ecritures ses rapprochements les plus expressifs, et au Psalmiste, ses exclamations les plus touchantes,

Si nous ne pouvons citer en entier ce discours, nous en extrairons du moins quelques passages, choisissant de préférence ceux qui nous feront mieux connaître le caractère énergique de la nouvelle épouse du Seigneur, et les traits admirables de la Providence à son égard, quand Dieu la démélait du carnage, pour en faire un des plus touchanis objets de ses miséricordes, C’est ainsi qu'il laisse les hommes s’agiter dans des intentions tout humaines, et souvent se châtier les uns les autres; mais sans jamais perdre de vue le bien de ceux qui le servent ou qu'il prédestine, dans sa prescience de leur fidélité future.

C’est an présence du marquis de Vaudreuil et de l'élite de la société de Québec, que le prédicateur va retracer les voies de Dieu sur cette âme privilégiée.

6 Manus tua deducet me; et tenebit me dextera tua. Votre main, Seigneur, me conduira ; votre droite me soutiendra. Ps,

“Ne vous semble:t-il pas, ma chère Smur, que ces paroles ont été dites pour vous, et que le Roi-Prophète, éclairé en les prononçant d’un rayon de ces lumières éternelles qui pénètrent ce que l'avenir a de plus reculé, y découvrait toutes les circonstances de votre heureuse destinée? Pour moi, dès que ces paroles se présentèrent à mon esprit, il ne me fut plus possible de chercher ailleurs de quoi vous entretenir dans la cérémonie d'aujourd'hui. Elles me représentèrent si vivement l’aimable conduite de Dieu sur vous, depuis votre plus tendre enfance jusqu'à ce moment, que le

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Psnlmiste me sembla y avoir exprimé comme dans un tableau l’histoire de votre vie. Elle n’a pas laissé cette vie, ma chère Sœur, quelque courte qu’elle ait été, d'être bien traversée ; mais c’est en cela même que vous devez reconnaître la miséricorde de Dieu qui & tout conduit avec une habileté digne de lui, Manus tua deducet me : ainsi qu'il en a toujours usé, ce grand Dieu, à l'égard de ses élus. Enfer, monde profane, en vain dressez-vous vos plus fortes batteries contre ces élus de Dieu; tous vos efforts sont inutiles; vous verrez échouer vos téméraires entreprises : rien ne peut résister au bras tout-puissant qui les protége : Et tenebit dextera tua.

“ N'est-ce pas là, ma chère Sœur, ce que le Seigneur a fait pour vous ? D'où vous a-t-il tirée ? par quels prodiges de ses bontés vous trouvez-vous aujourd’hui heureusement transplantée d’une terre stérile et ingrate, d'une terre où vous alliez être esclave du démon de l’hérésie, dans une terre de promission et de bénédiction, où vous êtes sur le point de jouir de la douce liberté des enfants de Dieu.

“C'est, ma chère Sœur, pour exciter en vous les sentiments de la plus tendre reconnaissance envers ce Dieu bon, que je vais vous raconter l’histoire de ses miséricordes sur vous. Ferventes Vierges qui me faites l'honneur de m'’entendre, daignez y prendre part. Vous y êtes intéressées : il s'agit d’une épouse que s’est choisie lui-même l’Epoux des vierges, votre immoïtel Epoux; il s’agit d'une sœur qu'il vous donne de sa main, qui pour être étrangère ne doit pas vous en être moins chère et moins aimable. Il me paraît même, mes chères Sæurs, que cette qualité d'étrangère doit vous inspirer plus de tendresse pour elle, puisqu'enfin votre Epoux, en l’allant chercher si loin, vous donne la mesure de votre estime et de votre tendresse pour elle.

“ Au reste, nouvelle épouse de J.-C., comme il est particulièrement”pour vous, ce récit des divines miséricordes, vous vous y connaîtrez toujours: ce seront toujours vos

aventures que j'y raconterai. YŸ parlant toujours de vous et à vous-même, ma fidélité ne peut être suspecte. D'ailleurs, je n’y mets de moi qu’un style simple et sans fard, qui ne peut déguiser l’aimable ingénuité de ce dont vous avez biea voulu me faire part: heureux si je pouvais en bien copier tout l'agrément et toute la vivacité! Au reste, ce récit ne peut que vous faire beaucoup de plaisir, vous rappelant le souvenir de ce que Dieu a fait pour vous...

“ N'êtes-vous pas, ma chère Sœur, une autre petite Esther, à qui une dure captivité va ouvrir le chemin au trône, non pas du puissant Assuérus, mais du Maître d’Assuérus, du Maître des monarques, de l'immortel Epoux des vierges! C'est pour lui, c’est à lui qu’on la conduit en triomphe. ‘ Et s’il vous paraît ce triomphe n'avoir rien de la magnifience des fêtes nuptiales; si au lieu des acclamations de joie, de la douce harmonie des instruments de musique, l’on n’y entend que cris confus et barbares de guerriers sauvages, ce n’en est pas moins un triomphe pour elle, triomphe dont la dernière scène ne devait se représenter qu'aujourd'hui, où on va la revêtir des précieuses livrées du divin Epoux; tant il est vrai de dire, ma chère Sœur, que la main de ce Guide infinimept habile vous conduisait, par votre captivité, à l'heureuse destinée dont vous allez recevoir les précieux gages.

“ La Providence vous avait conduite hors de votre pays; mais que d'obstacles encore aux desseii 1 de Dieu sur vous! Il s'en fallait que vous fussiez encore reudue au lieu où l’on devait vous donner les premières teintures de cette sainte Religion, que vous deviez embrasser dans la suite avec tant d’ardeur. Hélas! combien d'enfants captifs ont péri en chemin à l’âge où vousétiez! Non, ma chère Sœur, je ne puis encore sans être touché d’une extrême compassion pour vous, vous rapprocher des affreuses conjonctures où vous vous trouviez alors. Jeune enfant de six à sept ans, violemment arrachée d'une maison où vous étiez tendrement élevée, plongée dans

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l'amertume de la perte de tout ce que vous aviez de plus cher au monde; vous voilà tout d’un coup réduite à la for. tune d’une vie errante par les forêts, obligée à suivre de nouveaux maîtres, qui font peu d'attention que vos pas ne peuvent égaler la rapidité des leurs. Il faut les suivre par des chemins difficiles, au delà de tout ce qu'en peuvent penser ceux qui n en ont pas l'expérience que nous en avons vous et moi, ma chère Sœur. Vous les suiviez néanmoins, (comme vous me l'avez vous-même raconté d'une manière si vive et si éloquente), charmant vos ennuis au milieu de ces affreuses misères, par le vain espoir de vous en dédommager quelque jour, en les racontant à un père qui y prendrait une part infinie, vous croyan£ en effet assez vengée par là de vos nouveaux maîtres. Et, ma chère Sœur, (ce qui vous surprend encore maintenant vous-même), vous les suiviez sans en être autrement fatiguée, sans aucune altération de vos forces et de votre santé, Cela se pouvait-il faire sans l'appui de cette main invisible qui vous portait, qui vous soutenait.

“ Enfin, ma chère Sœur, vous arrivez au terme. Vous voilà parmi un peuple sauvage dont le langage barbare, dont les manières grossières et si opposées aux vôtres, avaient bien de quoi vous révolter. Vous dévorez tous ces rebuts, toutes les incommodités d’une vie si dure; d’où vous vient cette force sinon de cette main divine qui vous soutenait; et tenebit dextera tua ? Déjà un peu faite au travail, vous rendez à votre cabane des services que, peu auparavant, on s'empressait de vous rendre, à vous, dans la maison paternelle. Il m'en souviendra toujours, ma chère Sœur, du triste équipage où vous vous présentâtes à moi, la première fois que je vous rencontrai dans ces villages, équipage si peu conforme à la faiblesse de votre âge et à la délicatesse dans laquelle vous aviez été élevée. Les traits d’une éducation polie perçaient à travers les lambeaux qui vous couvraient, et je n'aurais pu m'empêcher de verser des larmes, si la crainte

de vous faire faire un retour trop affligeant sur vous-même ne les eût retenues.

4 C'est là néanmoins, ma chère Sœur, c’est dans ce lieu si triste et si affreux, en apparence, que Dieu va se manifester à vous ; c'est là qu'il va travailler à vous rendre capable des grandes choses auxquelles il vous destine. Il vous y dispose par une aumirable facilité à entendre une langue barbere, privilége dont il avait gratifié Joseph dans sa captivité; Linguam quam non noverat audivit. Ainsi, peu à peu naturalisée à une terre étrangère, vous vous apprivoisâtes insensiblement aux saints exercices d’une vie chrétienne, que hon nombre pratiquaient dans ces sauvages solitudes. Rien ne vous faisait tant de plaisir que de les suivre vous-même journellement, et de rendre à Dieu un culte dont vous ne pénétriez pas encore, à la vérité, toute la grandeur et toute la sainteté, mais dont on voyait croître l'estime en vous chaque jour.

‘“ Cent fois je bénis la divine Providence de son aimable conduite sur vous! Suns voir encore où aboutiraient de si heureux présages, j'admirais cette application aux instructions journalières, où vous assistiez avec les autres enfants du village ; cette sagesse prématurée qui vous rendait de jour en jour capable de nouvelles lumières, et vous embrasait de nouvelles ardeurs, pour une Religion où tout vous semblait aimable. Aux tristes idées du malheur apparent de votre captivité, succède peu à peu un vrai goût du bien inestimable qu'elle vous procure, bien en comparaison duquel es douceurs d’une famille aisée ne vous paraissent plus rien. Vous voilàinfiniment contente dans votre captivité; l'horreur que vous en aviez se change en des désirs empressés de vous y conserver toujours. Mais c’est maintenant que vous allez avoir plus que jamais besoin de cette main toute-puissante, qui a opéré en vous ces changements heureux.

“ Car, ma chère Sœur ,cette captivité que vous envisagez maintenant comme une bonne fortune, les personnes à qui

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vous êtes chère la regardent bien d'un autre œil! S'ils sont désolés de la privation de leur chère fille, ils le sont encore p'us de l’affreuse dureté d’une vie sauvage où ils vous voient re luite, Toute leur tendresse se réveille en apprenant votre triste sort; il n’est rien qu'ils ne soient résolus de faire pour vous affranchir d’un si dur esclavage, Que font-ils, ma chère Sœur ? Ils interposent le crédit et l'autorité de celui (1) qui pouvait seul, par le haut rang qu'il tient dans le pays, leur procurer la consolation de vous revoir auprès d'eux.

“ Leur espérance ne fut pas vaine ; il entra obligeamment dans les peines d’un père et d'une mère, sensiblement affligés dé l’absence d’une fille qu’ils aimuient tendrement, et qu'ils s'étaient vu enlever par le malheur d’une cruelle guerre, Il ne fut pas moins sensible, ma chère Sœur, à votre sort, au triste sort d’une jeune demoiselle étrangère, réduite parmi les barbares à la dureté d’une vie sauvage, Je ne vous rappelle ici le souvenir de toutes ces choses, que pour vous y faire sentir la protection de la main divine : dans cette occasion, vous auriez échappé à toute autre main qu’à cette main toute-puissante, Ja batterie était forte: un gouverneur geuéral voulait bien s’en mêler, l’on n'épurgnait rien pour gigner ceux qui vous retenaient: prières, menaces, promesses avantageuses, tout est mis en œuvre pour y réussir, mas sans aucun effet, L'on auruit pu, à la vérité, vous enlever d'autorité, et on l’aurait fait sans doute, ai l’on n'eut craint de nous aliéner par cette violence, une nation que l'en ménageait et que l’on‘voulait conserver dans nos intéré, vu les conjonctures de guerre où l’on se trouvait, Nos vues superficielles ne pénétrèrent pas plus avant; elles ne devinaient pas la main invisible qui vous retenait dans ces villages ! Cinq ans s'écoulèrent dans votre captivité. Il n’en fallait pas moins pour vous fortifier dans l'amour de notre sante Religion.

(1) On se rappelie que le marquis de Vaudreuil était présent.

Et *| | |

“ Ces cinq années écoulées, on fait une nouvelle tentativo pour vous retirer d'avec les sauvages ; on y réussit, leurs esprits devenus plus dociles se laissent enfin gagner, Au sortir de votre captivité, vous trouvez un asile dans la maison même d'un Gouverneur obligeant qui veut bien vons servir de père, et dont vous méritâtes bientôt l'estime et la tendresse, Il ne tarda guère à seconder vos bonnes intentions, en vous mettant dans cette sainte maison que vous choisissez aujourd'hui pour votre éternelle demeure ; il vous y mit pour y être instruite avec les jeunes filles que l’on y forme à la vertu : amitiés auxquelles, à la vérité, vous étiez sensible, mais qui ne vous ôtaient pas la crainte d’être renvoyée dans votre pays et de perdre pur là la sainte Religion que vous aviez embrassée, De là ces continuelles alternatives de chagrins et de joies, Vous vous flattiez parfois que rien ne serait capable de vous enlever, malgré vous, d'un pays dont vous aviez embrassé la Foi, et où l’on ne pouvait vous refuser un asile; mais bientôt, réfléchissant sur votre faiblesse et l'inutilité de vos résistances si l’on voulait absolument vous renvoyer, vous retombiez dans la dernière désolation.

“ Combien de fois la regrettâtes-vous, ma chère Sœur, cette aimable captivité qui mettait votre salut en assurance ? Que de désirs empressés d'y retourner ! que d'amers désaveux des amitiés qu'on avait prétendu vous faire en vous délivrant ! Je suis même témoin, Seigneur, avec quelles instances, avec quelles tendres expressions elle vous conjura cent fois, toute baignée de larmes; de vouloir bien mettrefin à ses craintes par la mort, qui seule paraissait pouvoir l’en affranchir sise sésvseous de sante ssrvsneie e csoode à 60

# Enfin le jour de votre entrée au noviciat était fixé, jour d'heureux présage pour vous, ma chèré Sœur, puisqu'il était consacré à la mémoire de l’illustre Ursule, patronne du saint Ordre où vous alliez entrer, et que par là nous voulions engager à honorer de sa protection sa petite compatriote, Vous étiez au comble de vos joies et à la veille, ce semble,

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de voir vos désirs accomplis Mais tout à conp la scène change ; vos joies se convertissent en pleurs ; vos espérances renversées vous afligent d'autant plus qu'elles vous semblaient plus assurées, L'on renouvelle vos anciennes pluies, on prend des mesures pour vous renvoyer en votre pays, L'orage est près de fondre sur vous; vous en prévoyez les suites et vous pleurez amèrement, On est sensiblement touché de votre douleur, muis on ne croit pas devoir vous exaucer, Il faut sortir de cette sainte maison où tous les sentiments de votre cœur semblent vous attacher, et c'est pour vous rapprocher de votre pays, afin de ménager plus facilement les moyens de vous y faire conduire,

“ Providence de mon Dieu, à qui rien n'échappe de tout ce qui se passe dans ce vaste univers, ne paraîtrez-vous insensible qu'aux tristes aventures d'une jeune étrangère, si digne de vos soins, et que vous semblez destiner à de si grandes choses ? Ne l'avez vous donc été chercher jusqu'au cèntre de l'hérésie, n'aurez-vous excité tant de mouvement pour l'enlever de sa patrie, que pour vous la voir enlever à vous-même ? Ne l’avez-vous conduite en ce pays, que pour Ini donner la connaissance et le goût d’un bonheur qu'elle ne (loit jamais posséder ? Ne lui en aurez-vous fait connaître le prix inestimable, que pour lui en faire regretter plus amèrement la perte ?

“ Non, non, ma chère Sœur, vous n'échapperez pas à la main de votre Dieu; si la Providence paraît vous oublier, ce n’est que pour donner plus d'éclat et plus de reliéf à sa protection toute-puissante. ss ses socsssee

“ Vous voilà, ma chère Sœur, à l’heureux terme; tous les obstacles sont levés ; rien ne s'oppose plus à votre bonheur, Tant que vous n'étiez pas en âge de disposer de vous-même, k Providence a suspendu la tendresse naturelle d’un père et d'une mère, et a ralenti la vivacité des premières poursuites ; maintenant que la loi vous rend parfaitement maî-

tresse de votre liberté, ils ne peuvent plus s'opposer au choix que vous fuites, d'une sainte Religion et d'un état de vie qu'ils ne désapprouvent que parce qu'ils n'en connaissent

ni l'excellence ni la sainteté,

“Ah! ma chère Sœur, quel fond de reconnaissance pour un cœur généreux, pour un cœur bien placé!........,,,,,,,..

“ Qui, il me faut le redire, quel enchaînement de bienfuits dans la manière dont Dieu vous a conduite jusqu'à cet heureux jour, joux de joie et de triomphe, jour trop aimable où l'Epoux des vierges, en vous revêtant de se3 saintes livrées vous honore en même temps du nom de Sr de l'Enfant-Jésus, Cette sainte maison, témoin fidèle de vos premières ardeurs pour la vie religieuse, toutes ces ferventes vierges, vos chères mères et sœurs qui, en vous recevant parmi elles, vous donnent tant de murques de leur estime : tous ces immenses bienfaits de notre Dieu dont vous vous voyez aujourd'hui environnée, doivent donner une nouvelle vivacité à votre re connaissance en cette auguste solennité, et vous faire écrier dans un saint transport avec le Roi-Prophète: Le Dieu qui a opéré ces merveilles en ma faveur est le Dieu de tous les siècles ! Il sera toujours le mien; c’est sous ses aimables lois que je vivrai toujours! Quoniam hic est Deus noster in æternum et in sæculum sæculi ipse reget nos ir sæcula.”

La conclusion de ce discours était évidemment à l'adresse du public; mais les deux dernières feuilles du cahier sont tellement usées et vermoulues qu’elles sont à peu près illisibles,

C'est avec une religieuse vénération que nous avons transcrit ces pages, écrites par le prédicateur lui-même il y a plus de cent cinquante ans. Que de fois elles ont été feuilletées par nos devancières, surtout par celle qui y retrouvait un tableau si vivant des faveurs de son Dieu, et qui vit revenir soixante-six fois, l’heureux anniver-

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saire de sa consécration à Dieu dans cette maison de Ste- Ursule!

Immédiatement après la profession de Mlle Wheelwright, on en donan avis à sa famille qui, loin de s’offenser de cette démarche de la jeune demoiselle, lui envoya un courrier de Boston, chargé de lettres et de présents ; on lui fit parvenir entre autres un beau portrait de sa mère, que les religieuses ont, depuis la mort de la Mère de l'Eufaut-Jésus, transformé en “ Madone ” ; (1) un couvert et un gobelet d'argent avec les armoiries de la famille, de la toile fine, ete. Mme Wheelwright ne jrut jamais faire elle-même le voyage de Québec, mais elle paraissait toute consolte de l'éloignement de sa fille, par les amples témoignages qu’elle recevait du bonheur dont elle jouissait au Monastère,

Une des petites-nièces de la Mère de l'Enfont-Jésus vivait encore, il y a quelques années, dans les environs de Boston, à ce que nous a appris une dame Américaine, Au reste, ce n’est pas la dernière fois que nous aurons à parler de la Mère Wheelwright et de su famille,

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