CHAPITRE VII
Encore le ‘ coin du feu.”
Une jeune fille de quinze ans préfère au Manoir de Portneuf le cloitre des Ursulines — Le capitaine de Villedonné donne généreusement à Dieu sa fille chérie— Heureuse destinée de deux sœurs— Les liens de la grâce sont plus forts que ceux de la nature—Deux tantes et une nièce qui rivalisent de ferveur— La vénéré Mère Amyot de la Conception— Une cousine prise au piége— Une fille qui n'a pas démenti l'héroïsme de son père—Un vieux pilier de l'autre siècle—Encore trois beaux modèles de vertu— Une admirable quêteuse—Les Marthes du Monastère appelées à la patrie céleste—Trois victimes des années de privations et de misères—Une captive du Seigneur deux fois expatriée - La dernière ambassade des Ursuliues au ciel sous la Domination française,
- ÉTOURNONS un instant les yeux . d'un tableau si plein de douleur
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que le ciel moissonna au vieux cloître, depuis le centième anniversaire jusqu’à la Conquête.
Ces chapitres de notices ont pour nous un attrait toujours nouveau ; nous aimons cet examen post mor-
tem des vaillantes amazones de la compagnie d’'Ursule, examen qui ne s'arrête pas, comme chez les anciens Egyptiens, à juger de l’usage que l’on a fait des qualités naturelles, pour son propre avantage et le bien-être de la société;
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mais dont les vues, s'élevant à l’ordre surnaturel, constatent l’œuvre de la grâce dans les âmes, Aussi s'agit-il pour nous, chrétiens, d’une immortalité qui touche à l’âme, et que l’on attend du libéral Rémunérateur, dans les perpétuelles éternités.
Nous considérons donc à l’œuvre ces pacifiques bataillons. Prière, étude, enseignement, occupations manuelles, remplissent les heures de la solitude. Travail assidu et court repos, semble être la devise de chacune. A l'appel de là-haut, on les voit tour à tour faire halte, accepter leur part du grand mystère de la souffrance, franchir, heureuses, le seuil de la vie, pour s’élancer dans le cœur de l’Epoux qui ne meurt pas, léguant leur œuvre à leurs sœurs. Ces préparatifs de voyage se font à tous les âges, quelquesunes étant ainsi rappelées dans toute la vigueur de la jeunesse, la grande majorité sur le déclin de l’âge mûr, un certain nombre, portant au front la blanche couronne de l'expérience,de la sagesse et des années. Toujours le spectacle est attendrissant ; mais nous ne saurions rendre les émotions de notre cœur quand, dans cette revue finale ici-bas, nous apercevons, de distance en distance, ces vétérans d’un autre siècle, surmontant courageusement les défaillances de l’âge et dessinfirmités, tenant ferme au poste jusqu’à l'appel suprême. Ames fidèles et magnanimes, que vos exemples sont entraînants pour la génération qui vous contemple, que vous êtes éloquentes à nous dire quelles sont les routes mystérieuses qui mènent de la cellule au Ciel!
Nous aurons encore le plaisir de rencontrer, dans ce chapitre, plusieurs de ces vénérables patriarcües, qui nous reporteront à l'époque primitive.
Que jeune fille De quinse ans préfère au Manoir De Portneuf le ' cloître des rsulines,
Nous nous transporterons d'abord par la pensée au domaine de Portneuf, pour y renouveler connaissance avec une future fille de Ste-Ursule. Cette seigneurie n’était pas encore une dépendance du vieux cloître, aussi y avait-il à Portneuf et “gai manoir (1) et force bonne compagnie.”
M. le Baron de Portneuf aimait trop sa fille pour ne pas lui procurer une éducation convenable; jeune encore elle était au pensionnat, Les idées de Mile Robineau se modifiaient sensiblement sous l'influence des grandes vérités de la Religion, et elle en vint jusqu'à penser qu’un cloître pouvait offrir plus de bonheur réel qu’un manoir.
Rappelée dans sa quinzième année sous le toit paternel, elle fut pendant trois ans soumise à de bien délicates épreuves ; car c'était l’époque où les honneurs pleuvaient à verse sur sa famille, (1686-89), et le manoir de Portneuf ne pouvait manquer d'offrir de séduisantes distractions à une jeune fille. Mile Robineau n'était ni oubliée ni déluissée des
(1) Les rapports législatifs sur les seigneuries du Canada, nous
donnent une idée de la splendeur du manoir de Portneuf, érigé en épo Baronnie en 1681 par Louis XIV.en faveur de René Robineau de gou Bécancour, avec privilége pour ses descendants de se qualifier Barons, et d'ajouter à leurs armes six étoiles, le tout relevant de la (l couronne de France, à une seuie foi et hommage. Vinil Après une allusion à leurs services distingués, l'acte dit ‘ qu’ils El # étaient en possession de deux terres considérables (Bécancour et ai Portneuf), la seigneurie de Portueuf consistant en manoir seigneu- cha rial, décoré de toutes les marques de noblesse, accompagné d’une AS beile chapelle où se célèbre l'office divin, tant pour le dit seigneur ct] | et sa famille, domestiques, qu'habitants de la dite seigneurie ; de GER plusieurs autres bâtiments pour le logement de «es domestiques, D: chevaux et équipages. étables, granges, pare, jardins, bois, moulin, pr yes
et une autre terre et seigneurie appelée lesiles Bouchard, les dites ineu
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fashionables du jour; elle avait à répondre à de nombreuses invitations, soit à lu ville, soit à la campagne. Tantôt elle se voyait au milieu d’un cercle brillant, chez la marquise de Denonville au château Saint-Louis, tantôt chez Mme de Champigny au palais de l'Intendant; Trois-Rivières et Bécancour (1) lui offraient aussi de charmantes réunions de parents et d'amis.
terres et seigneuries étant à présent en si bon état, que le dit sieur n'a pus fait dificulré de céder à François Robineau Ecr, sieur de Fortelle son frère ainé, chevalier de notre ordre de Saint-Michel, et notre conseiller et maître d'hôtel ordinaire, qui a pareillement contribué au dit établissement, plusieurs grands avantages qu'il avait en iceluy notre royotme, pour faire son habitation ordinaire au dit pays de la Nouvelle-France, en ses dites terres où il demeure depuis trente-six ans, et il y vit très-honorablement étant pourvu de la dignité de Grand Voyer au dit pays, auquel il est marié ayant neuf enfants, ?
Le premier baron de Portneuf avait d'abord servi en France dans le régiment de Turenne, où 11 avait été décoré de l'ordre de Saint. Michel, Il servit aussi beaucoup en Canada, et sa vie patriareale s'est prolongée jusqu'à une extrème vielilesse. IT avait épousé à Québec, en 1655, Mlle Le Neuf de la Potherie, fille du gouverneur des Trois-Rivières.
(1) LeR,. P. de Charlevoix nous fait un récit piquant de sn visite au baron Robinean de Bécancour, frère de notre religi-use et fils aîné du vieux Baron. ‘Je partis de la Pointe-aux- Trembles, dit-il, le 4 murs 1721, avec un cheval borgue, que je changeai ensuite contre un boiteux, et celui-ei contre un poussif, Avec ces trois relais, je fis dix-sept lieues en sept ou huit heures, et j'arrivai de tres-bonne heure chez le baron de Bécanconr, Grand Voyer de la Nouvelle-France, lequel ne voulur jamais me permettre d'aller plus loin, D'ailleurs, ce gentilhomme à sur ses terres un village d’'Abénaquis, gouverné pour le spirituel par un Jésuite, que j'étais bien aise de saluer en passant, Le Baron demeure à l'entrée d’une petite rivière qui vient du Sud, qui coule
Selon nos traditions, le souvenir de ces nuits brillantes la faisait bien rire, et elle disait aux élèves qu'elle n'avait jamais pu comprendre quelle jouissance il y avait à se tenir à la gêne dans une toilette nouvelle, et à passer la nuit entière à faire des saluts et des révérences, (1) au milieu d'une salle illuminée, Si le monde en effet l’honorait de son sourire et l'invitait à ses fêtes, elle avait compris de bonne heure, que son cœur était fuit pour quelque chose de plus réel et de plus grand, et elle sut le conserver pour Dieu seul.
Le Baron, bien qu'il fût grand guerrier, tout occupé de la défense de son pays et de l'exploitation de ses terres, était trop bon chrétien pour ne pas respecter la piété de sa fille; il lui accorda enfin la permission désirée. La Baronne, qui l'avait vouée dès sa naissance à la sainte Vierge, n'avait jamais pensé que son offrande eût été si réellement déposée sur l'autel des holocaustes. Elle ne la refusa pas à Dieu, mais elle versa plus d’une larme en quittant avec cette fille chérie le toit de la famille. Le Récit dit qu'après avoir passé quelques jours à Québec, au château Saint-Louis, “ Mlle Robineau
tout entière dans son domaine et qui porte son nom. La vie que mène M, de Bécancour dans son désert, rappelle assez naturellement le souvenir de ces anciens patriarches, qui ne dédaignaient point de partager avec leurs domestiques je travail de ja campagne : il vit aussi sobrement qu'eux, Le profit qu'il peut faire de sa traite avec les sauvages, ses Voisins, vaut bien les redevances qu'il pourrait tirer des habitants à qui il aurait partagé ses terres. Avec Le temps il ne tiendra qu'à lui d'avoir des vassaux.”?
(1) Les gais menuets étaient alors du jour. On les dansait encore au Monastère en 1832 et 33, aux jours de grand congé, sous lu présidence de la révérende Mère Panet de Saint-Jacques, Nos anciennes Mères, après les avoir dansés dans leur jeunesse, les enseiguaient volontiers aux élèves, pour égayer leurs petites fêtes. Ces danses si modestes et si réglévs, étaient bien différentes des indignes polkas de nos jours,
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Dans l'été de 1691, Mlle de Bécancour avait fixé le bonheur de son avenir par les vœux de religion, sous le nom de Marie-Anne de la Trinité, et montrait dès lors qu'elle ne s'en tiendrait pas à une vertu commune et ordinaire. ‘ Son amour pour la pauvreté allait jusqu'au scrupule, et elle n'eut pas de repos qu'on ne lui eût permis de changer les beaux livres que son père lui avait fait venir de France, pour d'autres qui portassent les livrées du dénûment religieux. Son zèle pour la stricte observance faisait d'elle comme une règle vivante, et pendant quarante ans, elle obtint de sonner le réveil alternativement avec une autre sœur, s’estimant heureuse de pouvoir appeler la Communauté à adorer Dieu, à une heure où tout sommeille encore dans la nature. Satendre dévotion envers la sainte Vierge et sainte Anne sa patronne, ne subit jamais d’altération, C'était entre les mains de cette sainte à miracles, qu'elle avait confié sa vocation au milieu des dangers du monde, Quelque temps avant son entrée, elle fit un pèlerinage à “ la bonne Ste-Anne,” côte de Beaupré, et parmi les pieux souvenirs de cette chapelle miraculeuse, on voit encore l’ex-voto, qu'elle y offrit alors. C’est un tableau représentant sainte Anne et la sainte Vierge, aux pieds desquelles est agenouillée Mile de Bécancour. Une ancienne élève décrit ainsi ce tableau au retour d’un pèlerinage : ‘ Mademoiselle de Bécancour est peinte à genoux, les mains jointes. Sa robe grise très-simple tombe autour d’elle en larges plis. Un léger bonnet de dentelle couvre à demi ses beaux cheveux blonds, coupés courts et bouclés tout autour de la tête. Dansle regard qu’elle lève vers sa céleste patronne, il y a une expression d’ardente supplication. Ce pur et profond regard avait déjà pénétré bien des choses, et l’on sent que la noble fille a préféré sans peine aux réalités les plus séduisantes les promesses de la foi.” (1)
(1) Voir Nouvclles soûrées Canadiennes : Sainte-Anne de Beaupré.
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