UNE FILLE D’ALBION DEVIENT FILLE DE STE. URSULE
Le 12 avril 1714, est un de ces jours dont les traditions du cloître ont longtemps gardé le souvenir, et dont l’écho n’est pas même inconnu à la génération présente. On avait disposé le petit sanctuaire comme pour les plus grandes fêtes, car une nouvelle épouse de J. C. allait recevoir les insignes de sa consécration. De grand matin, un mouvement inaccoutumé se remarquait au Monastère : c'était encore l’heure du silence solennel, mais à défaut de paroles, l'expression de chacune reflétait un bonheur qu'il serait difficile de bien peindre. Sans doute, le jour où une nouvelle vierge scelle par des vœux perpétuels sa fidélité à Dieu est toujours un beau jour ; chacune des sœurs se reporte sensiblement à celui où elle-même goûtait un semblable bonheur, et l’on jouit doublement. Mais cette fois, c'était quelque chose de plus qu’une profession ordinaire : à la jeune vierge prosternée au pied des autels et abîmée dans la pensée des bienfaits de son Dieu, se rattachait tout un drame des plus touchants événements.
Cette intéressante et bien-aimée novice était Mlle. Esther Wheelwright. Nos lectrices sont peut-être un peu surprises de voir sitôt revenir ce nom, car à peine y a-t-il dix-huit mois que nous l’inscrivions sur la liste des nouvelles entrées : c’est abréger de neuf mois les épreuves ordinaires. Il est vrai, et c’est l’unique exception de ce genre que présentent nos Annales ; maïs revenons un peu sur le passé, et l’on conviendra que le cas présent est assez peu ordinaire pour mériter cet unique privilège.
Mile. Esther Wheelwright était, comme nous l’avons dit, une gracieuse fleur d’Albion qui s'était épanouie au milieu des déserts de l'Amérique. Sa famille, originaire d'Angleterre, avait suivi l’armée à l’époque des guerres, et était venue s'établir dans les environs de Boston. En 1703, M. Wheelwright subit le sort de beaucoup d’autres Européens ; sa maison fut surprise et pillée par un parti d'Abénaquis dans une de leurs incursions, et pour comble de malheur, sa petite fille Esther fut enlevée par ces barbares, et entraînée dans la profondeur des forêts, où elle se trouva comme ensevelie toute vivante. La famille sauvage à qui elle échut s’attacha d’une affection extraordinaire à cette enfant, et c’est assez dire que pendant cinq années, rien ne put les décider à s’en dessaisir. La beauté et la grâce de l’innocente captive étaient ravissantes et, chose admirable ! elle s’entoura de tant de respect au milieu de ces farouches peuplades, que son âme resta toujours pure et blanche comme son front ; le ciel qui veillait d’un œil jaloux sur cette fleur chérie avait sans doute député quelque chérubin à sa garde.
La famille Wheelwright, après de longues et inutiles recherches, avait enfin perdu tout espuir de revoir jamais leur enfant, quand ils apprirent qu'elle vivait
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encore. Le Rév. P. Bigot, un des plus saints missionnaires de la compagnie de Jésus, dont l'immense influence sur la belliqueuse nation des Abénaquis a produit les résultats les plus heureux pour la colonie française, visitait tour-à-tour les habitations séparées de ces tribus indiennes. Arrivé un jour à un certain village, il s'arrête soudain en présence d’un groupe d'enfants, croyant y voir une petite figure étrangère. Il ne se trompait pas, c'était notre pauvre petite Esther !
La joyeuse nouvelle étant parvenue à Boston, de secondes députations furent envoyées de la Nouvelle- Angleterre au Gouverneur-Général de la Nouvelle- France, pour traiter de la délivrance de la jeune captive. Tout fut mis en œuvre de la part du Gouverneur par l'intermédiaire des missionnaires ; mais plusieurs années s’écoulèrent sans amener le résultat désiré. Enfin, en 1708, le R. P. Bigot, $. J., arrivait à Québec avec sa petite protégée et la présentait au Marquis de Vaudreuil. Celui-ci, heureux d’avoir délivré de la barbarie une aussi gracieuse enfant, la considéra dès lors comme sa fille adoptive, et l’amena au Château St. Louis, où la Marquise l’accucillit avec une tendresse toute maternelle. Comme cette dernière se disposait à faire le voyage d'Europe, et qu'il n’y avait alors aucun moyen de faire parvenir Esther à sa famille, elle résolut de la placer au pensionnat en même temps que sa fille aînée : ‘ Le 18 janvier 1709, dit le Régistre, Mme. la Marquise nous a donné une petite anglaise pour pensionnaire. Elle paiera 40 écus.”
La jeune Esther fit peu après sa première communion ‘ dans des dispositions ravissantes.” Sur la fin de sa dernière année de pensionnat, elle manifesta hautement le désir d’embrasser la carrière d’Ursuline ; mais le Marquis de Vaudreuil, qui se regardait comme
engagé à la rendre à sa famille, ne voulut jamais en entendre parler et la retira au château avee sa fille.
Un extérieur gracieux, un naturel aimable, une rare modestie lui gagnèrent tout d’abord les cœurs ; chacun s’empressait à prévenir ses moindres désirs. La jeure Esther, avec des goûts moins solides, eût passé d’agréables moments au milieu de cette société d'élite ; mais la vertueuse enfant avait goûté le bonheur intime du cloître et son cœur n'’aspirait qu’à y revenir. Cependant le Gouverneur cherchait une occasion favorable de rendre Esther à sa famille, et il l’emmena dans ce but à Trois-Rivières et à Montréal. Pendant ces deux années d’angoisses qu’elle passa hors du Monastère, entre Québec, Montréal et Trois-Rivières, elle obtint de séjourner quelque temps aux Ursulines et à l’'Hôtel-Dieu de ces deux dernières villes ; mais son cœur était resté au lieu où, pour la première fois, elle avait été nourrie du pain eucharistique, et par un miracle de Providence, le 2 octobre, elle obtenait enfin d'y revenir.
Renoncçons à dire les ardeurs de cette âme si grande et si généreuse qui, à peine âgée de quinze ans, fermait les yeux à tout ce qu’il y avait de séduisant pour son esprit etson cœur, à retourner dans sa patrie et à revoir sa famille ! Une seule pensée occupait son esprit, la conservation de sa Foi et le salut de son âme!
Au commencement de sa seconde année de noviciat, il vint une nouvelle députation de la famille Wheelwright avec des lettres, pressantes pour rappeler auprès d'eux leur jeune et chère Esther. Son cœur sensible fut réjoui en apprenant des nouvelles de ses parents, mais sa résolution de se faire religieuse n’en fut pas un moment ébranlée: au contraire, craignant qu’on ne fit
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