‹ Les Ursulines de Québec [microforme] (volume 3)Chapitre 70 sur 91 · VERSAILLES ABDIQUE SES ANCIENNES TRADITIONS · texte numérisé non relu

VERSAILLES ABDIQUE SES ANCIENNES TRADITIONS

Arrétons-nous ici un instant, chères lectrices, et voyons au juste l’état de ce pays dont nous suivons avec tant d'intérêt, depuis bientôt sept ans, les mouvements et les efforts pour se conserver à ses n.emiers possesseurs. En décembre 1758, l'ennemi dominait donc dans le Golfe, dans la vallée de l'Ohio et dans l'Ouest, Montcalm avait bien arrêté à Carillon, la grande attaque qui devait conduire les Anglais au centre même de la colonie ; mais ce grand homme ne sentait que trop les dangers imminents d’une nouvelle campagne, et l’année 1759 lui apparaissait sinistre comme la lueur qui menace d’une corflagration générale.

Chères lectrices, si jusqu'ici le peuple Canadien vous a paru grand dans son dévouement, si les soldats français vous ont semblé des héros, suivez avec nous les derniers actes de cette lutte suprême, ils vont compléter un tableau si glorieux à nos pères.

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On sait en Canada que le gouvernement de Louis XV déshonore l'antique monarchie des Charlemagne et des St. Louis, on sait qu’il a perdu sa force morale, et le prestige de sa gloire militaire en Europe ; on ne voit que trop jusqu'à quel point Bigot et ses subalternes, savent reproduire ici les hontes de la cour; on sent amèrement les fléaux toujours croissants, d’une guerre désastreuse ; mais on est Catholiqueet Français ! le colon et le militaire ont conservé, avec une foi vive, les instincts d’un grand peuple ! ils lutteront jusqu’au bout pour sauvegarder le précieux dépot de leurs Institutions, de leur Langue et do leurs Lois !

Ce peuple généreux ne peut croire à la dégénération complète des traditions de Ja mère-patrie : — ‘ En France ! à Paris ! ”’ s’écrie-t-on de toutes parts. On organise en effet une députation ; MM. Doreil et de Bougainville, munis de longs exposés de la situation du pays, partent de Québec sur deux vaisseaux diftérents, afin que l’un des deux au moins parvienne en France. Ah ! si jamais anxiété suivit de chers et importants messages, si jamais on pria pour l’heureuse issue d’un voyage long et périlleux, ce fut bien en cette circonstance, où les croiseurs ennemis, plus à redouter encore que les vents et les glaces, pouvaient cent fois anéantir l'espérance de salut attachée à cette députation ! Et pourtant, il fallait attendre des semaines et des mois avant d'en avoir des nouvelles ! Cette anxiété était une épine ajoutée aux navrantes douleurs de l'hiver de 1758 et 59 ; la Mère Davanne de St. Louis de Gonzague va nous en donner quelqu'idée.

“Je ne vous parlerai point, mon R. Père, de l'état pitoyable où nous sommes réduites par cette cruelle guerre, par la famine, et par tant d’autres calamités qui nous accablent. Si nous savons en profiter, nous

pourrons espérer miséricorde de Notre-Seigneur, pour tant de péchés qui se commettent dans ce pays, perdu à tant d'égards, depuis quelques années ! Je vous prie, mon R. Père, de nous envoyer si la paix se fuit, vingt à vingt-cinq barils de farine par les vaisseaux du Koi ; je prendrai ici ce qu’il nous faudra de surplus. Nos petites provisions nous ont duré jusqu'au 7 octobre dernier ; alors, il nous a fallu faire battre de suite le peu de mauvais blé que nous avions, et manger un pain aussi noir que nos robes......Le cœur se brisait en voyant nos pauvres malades obligées d'en manger ; car en vertu d’une défense de l’Intendant Bigot, on ne pouvait, sans payer l'amende, s'adresser aux boulaugers pour acheter du pain !

‘“ Si après que la farine sera payée il vous restait encore un peu d’argent, vous aurez la bonté, mon R. Père, de donner ordre à M. Ranjard de l’employer à acheter de la toile et des remèdes. Il doit avoir le mémoire de l’an passé, comme aussi celui de Paris. Nos mères et sœurs du Grand-Couvent peuvent, ce semble, facilement deviner nos besoins, et se faire une assez juste idée de l’état dépourvu où se tiouvent tous nos offices, par suite de tant de naufrages et do pertes. Sur toutes choses, nous aurions besoin d’un peu d’étoffe pour faire des voiles. Si la guerre continue, il est de prudence de rester pauvre. Depuis deux ans, nous n'avons eu, grâces à Dieu, que très-peu de malades : il paraîtrait d’après cela, que la diète est le remède le plus efficace dans le siècle où nous sommes

Tandis que l’on s’efforçait ainsi de sourire, afin de ne pas se décourager sous le poids de tant de maux, de tristes nouvelles vinrent encore assombrir l'horizon :

‘“ Des prisonniers ont dit que les Anglais avaient pris, près de Brest, deux gros vaisseaux richement

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Que d'amertume et de douleur dans cette dernière parole ! M. de Bongainville, à la vérité n'avait pas échoué en chemin, il avait touché les rivages aimés de la France, il avait eu audience à Versailles, ilavait présenté et appuyé énergiquement ses ‘ mémoires ; ” mais, à accablante déception ! À quoi servaient les grades et les honneurs dont on l'avait chargé pour nos braves, quand on se voyait à la veille de périr ? La gloire manquait-elle à ceux qui depuis si longtemps s’en entouraient sur les rives canadiennes ?...Ce qu'on voulait, ce qu’on désirait, c'étaient des renforts, c'étaient des ressources ; et de ces secours si ardemment attendus, le député revenait les mains vides! A la honte éternelle d’un ministre d'état, l’Ilistoire rapporte qu’un (1) mot d'insulte avait même été jeté à la face de l'aide-de-camp du Marquis de Montcalm, généreux officier qui sonfirait encore des blessures qu'il avait reçues, pour aider au triomphe de la seule armée qui soutînt alors la gloire des armes françaises !

Il est plus fucile de concevoir que de décrire les senti-

(1) Berryer, ministre de la inarine, avait très-mal reçu l’aide-decamp du Marquis de Montcalm ; il lui avait même dit: “Eh 1 monsieur, quand le feu est à la maison, on ne s'occupe pas des écuries. —On ne dira pas du moins, monsieur, que vous parlez comme un cheval, ?’ répliqua M. de Bougainville.

ments des Canadiens à cette nouvelle. Ils avaient bien senti l'indifférence toujours croissante du gouvernement dans les dernières années; mais savoir que la France les abandonnait !.…. Que va faire ce peuple épuisé, et cependant délaissé dans son épuisement ? va-t-il enfin fléchir sous le coup d’un malheur sans remède ?...Non, ‘ ji] a encore du sang à verser et des sacrifices à faire.”

Ne tournons, plus nos regards vers la mère-patrie pour en espérer du secours ; malheureuse elle-même, elle nous abandonne à notre propre malheur. Mais, chères lectrices, un beau spectacle va s'offrir encore à nos cœurs, dans la constance des enfants du sol, dans l’ardeur de nos pères à défendre leurs foyers contre l'invasion étrangère. Le pays tout entier va s’armer, dans cette crise suprême. Tous les colons de 16 à 60 ans, des veillards, des enfants même quittent leurs foyers et deviennent soldats ; aux prêtres, aux femmes, aux enfants, est laissé le soin d’assurer la moisson prochaine, car on s'apprête à lutter contre une armée ennemie aussi nombreuse que la population tout entière de la Nouvelle-France. 80,000 soldats Anglais sur nos rives et nos frontières !

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