LE LENDEMAIN DE LA DÉFAITE
Le soleil du 14 septembre se leva sans jo’. pour les cœurs Canadiens. La ville de Champlain, un ennemi victorieux à ses portes, s'était assombrie d'un nouveau deuil. Le brave Général, qui avait passé la nuit à s'assurer, par les derniers actes de sa foi, ‘ cette victoire qui met sous les pieds le monde entier ”” et qui donne l'éternel triomphe, s'était enfin couronné de lauriers impérissables ; au Château St. Louis reposait pour la dernière fois la dépouille mortelle d’un général français, et notre chapelle allait devenir héritière des restes du Héros. Mais réservons à plus tard ces détails, pour nous occuper de la situation deux fois triste où se trouvaient nos Mères. En effet, outre la part immense qu’elles prenaient aux calamités communes à tous, elle avaient des douleurs particulières et personnelles, dont il serait difficile d'exprimer l’amertume, et ‘“ qui mirent le comble à leurs croix, ’’ comme dit l'Annaliste. Il leur fallut dire un dernier adieu à deux de leurs sœurs, que les événements de la veille avaient réduites à l'extrémité.
Les ombres n'avaient pas encore épandu leurs voiles sur les scènes de deuil de cette triste journée, qu’elles durent fermer les yeux à la Mère J'eryan de St. Joseph; cinq heures plus tard, à dix heures de la nuït, les Ursulines rendaient le même pénible devoir à la Mère Charlotte de Muy de Ste. Hélène ; toutes deux ayant comblé la mesure de leurs mérites au calice amer des dernières épreuves.
Ces deux généreuses filles d’Angèle, dont la mort fut admirable de résignation et de patience, entraient donc en possession de la patrie du ciel, aux jours mêmes où s’échappait à nos braves la patrie de la terre. L'une
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d'elles était anglaise de nation, et avait été ravie dès l'enfance à son pays et à sa famille. Son cœur catholique ne connaissait plus de patrie que celle qui lui assurait la conservation de sa foi. L'autre, canadienne d’origine, de naissance, d'éducation et de sentiments, appartenait à cette ancienne famille de Boucherville, qui avait donné des héros à la patrie et qui lui donnait encore du sang. Nous avons pu sonder le dévouement de ce cœur français dans les années qui précèdent, car c'est elle qui, depuis l'automne de 1753, jusqu'au printemps de 1759, nous a traduit d’une manière si éloquente de vérité et de sentiment, les succès et les revers, les consolations et les alarmes des défenscurs du pays.
Plus que jamais sans doute on estimait heureuses celles qui laissaient la terre, si proprement dite en cette circonstance surtout, ‘ vallée de misère et de larmes ; ” mais sur ces couches funèbres, il y avait tant de rapprochements douloureux à faire pour le présent, tant de tristes présages de malheurs à venir !...….
Un chaos de maux et d’amertumes semblait envelopper la colonie perdue pour la France; jamais avenir n'avait paru plus sombre et plus désespérant: au premier souffle de la domination étrangère, semblait devoir s'effacer tout ce qui était Canadien, Français et Catholique !
Que dire à nos lectrices, en nous arrêtant aux cris de tant de gémissements et de douleurs ?.… Il est une parole à citer en ce moment, parole de consolation et d'espérance, dont notre pauvre peuple ne songeait pas à se consoler sans doute, mais que les traditions des Ursulines ne pouvaient avoir entièrement perdue de vue, Cette parole a eu trop visiblement son effet, en la circonstance critique oùse trouve le pays, pour qu’elle
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ne se présente pas d’elle-même à notre esprit. Oui, chères lectrices, “le Canada est un pays spécialement gardé par la Providence : si les épreuves les plus sensibles lui sont souvent venues, quand il croyait toucher à des temps prospères, c’est aussi lorsqu'il croit tout perdu, qu’il se sent rouler d’abîme en abîme, que la Providence se plaît à le relever, à le maintenir debout, et à le diriger, sans qu'il le sache, vers la véritable prospérité, et cela, d’une manière impénétrable à toutes les prévisions humaines.
Laissons à la Domination Anglaise, à vérifier cette appréciation faite cent ans auparavant, dans des circonstances aussi critiques, par notre Vén. Mère Marie de l’Incarnation.