‹ Les Ursulines de Québec [microforme] (volume 3)Chapitre 76 sur 91 · ENCORE LE ‘{ COIN DU FEU · texte numérisé non relu

ENCORE LE ‘{ COIN DU FEU

Une jeune fille de quinze ans préfère au Manoir de Portneuf le cloître des Ursulines.—Le Capitaine de Villedonné donne généreusement à Dieu sa fille chérie. —Heureuse destinée de deux sœurs.—Les liens de la grâce sont plus forts que ceux de la nature.—Deux tantes et une nièce qui rivalisent de ferveur.—Une cousine prise au piége.—Une fille qui n’a pas démenti l’héroïsme de son père.— Un vieux pilier de l’autre siècle.—Encore trois beaux modèles de vertu.—Une aümirable quêteuse. -Quelques extraits de bien belles pages.—Deux victimes des années de privations et de misères.— Une captive du Seigneur deux fois expatriée.—La dernière ambassade des Ursulines au ciel sous la Domination française.

ETOURNONS un instant les yeux

= d’un tableau si plein de dou-

leur et de larmes, pour nous

asseoir de nouveau au ‘ Coin

du feu, ” de traditions monas-

tiques d’une nature plus riante.

7 dl ÿ) Nous allons voir passer sous nos

JON yeux les vierges ‘ sages et pru-

M} dentes ” que le ciel moissonna au

vieux cloître, depuis le centième

anniversaire jusqu’à la Conquête.

La plupart d’entre elles furent loin

de prévoir les années de misère et

d'angoisse qui devaient clore cette

époque, ayant terminé leur carrière sous le règne de

cette paix bienfaisante, qui semblait promettre au pays une longue prospérité.

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Transportons-nous d’abord par la pensée, chères lectrices, au confortable domaine de Portneuf, où nous renouvellerons connaissance avec une future fille de Ste. Ursule. Cette seigneurie n'était pas encore une dépendance du vieux cloître, aussi y avait-il à Portneuf et ‘“ gai manoir (1) et force boune compagnie.”

(1) Les rapports Législatifs sur les seigneuries du Canada, nous donnent une idée de la splendeur du Manoir de Portneuf, érigé en Baronnie en 1681 par Louis XIV, en faveur de René Robineau de Bécancourt, avec privilége pour ses descendants de se qualifier Barons, 2: d'ajouter à leurs armes six étoiles, le tout relevant de la couronne ua France, à une seule foi et hommage.

Après une allusion à leurs services distingués, l'acte dit € qu'ils étaient en possession de deux terres considérables, (Bécancourt et Portneuf), la seigneurie de Portneuf consistant en manoir seigneurial, décoré de toutes les marques de noblesse, accompagné d’une belle chapelle où se célèbre l'office divin, tant pour le dit seigneur et sa famille, domestiques, qu’habitants de la dite seigneurie ; de plusieurs autres bâti ments pour le. logement de ses domestiques, chevaux et équipages, étables, granges, parc, jardins, bois, moulin, et une autre terre et sei gneurie appelée les Iles Bouchard, les dites terres et seigneuries étant à présent en si bon état, que le dit sieur n'a pas fait difiiculté de céder à François Robineau Ecr., sieur de Fortelle son frère aîné, chevalier de notre ordre de St. Michel, et notre conseiller et maître d'hôtel ordinaire, qui a pareillement contribué au dit établissement, plusieurs grands avantages qu'il avait en iceluy notre royaume, pour faire son habitation ordinaire au dit pays de la Nouvelle France, en ses dites terres où il demeure depuis trente-six ans, et il y vit très honorablement étant pourvu de la dignité de Grand Voyer au ditpays, auquel il est marié ayant neuf enfants, ”?

Le premier Baron de Portneuf avait d’abord servi en France dans le régiment de Turenne, où il avait été décoré de l’ordre de St, Michel, Il servit aussi beaucoup en Canada, et sa vie patriarcale s'est prolongée jusqu'à une extrême vieillesse. Il avait épousé à Québec, en 1655, Mlle. Le Neuf de la Potherie, fille du gouverneur de Trois- Rivières.

M. le Baron de Portneuf aimait trop sa fille pour ne pas lui procurer une éducation convenable ; jeune encore elle était au pensionnat. Les idées de Mlle. Robineau se modifiaient sensiblement sous l'influence des grandes vérités de la Religion, et elle en vint jusqu’à penser qu’un cloître pouvait offrir plus de bonheur réel qu’un manoir.

Rappelée dans sa quinzième année sous le toit paternel, elle fut pendant trois ans soumise à de bien délicates épreuves; car c'était l’époque où les honneurs pleuvaient à verse sur sa famille, (1686-89), et le manoir de Portneuf ne pouvait manquer d'offrir de séduisantes distractions à une jeune fille. Mlle. Robineau n'était ni oubliée ni délaissée des fashionables du jour; elle avait à répondre à de nombreuses invitations, soit à la ville, soit à la campagne. Tantôt elle se voyait au milieu d’un cercle brillant, chez la Marquise de Dénonville au château St. Louis, tantôt chez Mme, de Champigny au paluis de l'Intendant; Trois-Rivières et Bécancourt (1) lui offraient aussi de charmantes réunions de parents et d'amis,

(1) En 1721, le R. P. de Charlevoix nous fait un récit piquant de sa visite au Baron Robineau de Bécancourt, frère de notre religieuse et fils aîné du vieux Baron. ‘Je partis de la Pointe-aux- Trembles, dit-il, le 4 mars 1721, avec un cheval borgne, que je changeai ensuite contre un boiteux, et celui-ci contre un poussif. Avec ces trois relais, je fis dix-sept lieues en sept ou huit heures, et j'arrivai de très-bonne heure chez le Baron de Bécancourt, Grand Voyer de la Nouvelle-France, lequel ne voulut jamais me permettre d’aller plus loin. D'ailleurs, ce gentilhomme a sur ses terres un village d'Abénaquis, gouverné pour le spirituel par un Jésuite, que j'étais bien aise de saluer en passant. Le Baron demeure à l'entrée d'une petite rivière qui vient du Sud, qui coule tout entière dans son domaine et qui porte son nom. La vie que mène M. de Bécancourt dans son désert, rappelle assez naturellement le souvenir de ces anciens patriarches, qui ne dédaignaient point de partager avec leurs domestiques le travail de la campagne ; il vit aussi sobrement qu'eux. Le profit qu’il peut faire de sa traite avec les sauvages, ses voisins, vaut bien les redevances qu’il pourrait tirer des habitants à qui il aurait partagé ses terres. Avec le temps il ne tiendra qu'à lui d’avoir des vassaux,

Selon nos traditions, le souvenir de ces nuits brillantes la faisait bien rire, et elle disait aux élèves qu’elle n'avait jamais pu comprendre quelle jouissance il y avait à se tenir à la gêne dans une toilette nouvelle, et à passer la nuit entière à faire des saluts et des révérences, (1) au milieu d’une salle illuminée. Si le monde en effet, l'honorait de son sourire et l’invitait à ses fêtes, elle avait compris de bonne heure, que son cœur était fait pour quelque chose de plus réel et de plus grand, et elle sut le conserver pour Dieu seul.

Le Baron, bien qu'il fût grand guerrier, tout occupé de la défense de son pays et de l'exploitation de ses terres, était trop bon chrétien pour ne pas respecter la piété de sa fille; il lui accorda enfin la permission désirée. La Baronne, qui l'avait vouée dès sa naissance à la Ste. Vierge, n'avait jamais pensé que son offrande eût été si réellement déposée sur l’autel des holocaustes. Elle ne la refusa pas à Dieu, mais elle versa plus d’une larme en quittant avec cette fille chérie le toit de la famille. Le Récit dit qu'après avoir passé quelque jours à Québec, au château St. Louis, “ Mile. Robineau nous fut amenée par la Marquise de Dénonville, Mme. de Champigny, Intendante, et Mme. de Bécancourt sa mère.”

Dans l'été de 1691, Mile. de Bécancourt avait fixé le bonheur de son avenir par les vœux de religion, sous le nom de Marie- Anne de la Trinité, et montrait dès lors qu’elle ne s’en tiendrait pas à une vertu commune et ordinaire. ‘ Son amour pour la pauvreté allait jusqu’au scrupule, et elle n’eut pas de repos qu’on ne lui eût permis de changer les beaux livres que son père lui avait fait venir de France, pour d’autres qui portassent les livrées du dénûment religieux. Son zèle pour la plus stricte observance en faisait comme une règle vivante, et pendant quarante ans, elle obtint de sonner le réveil alternativement avec une autre

(1) Les gais menuets étaient alors du jour. On les dansait encore au Monastère en 1832 et 33, aux jours de grand congé, sous la présidence de la R. Mère Panet de St. Jacques. Nos anciennes Mères, après les avoir dansés dans leur jeunesse, les enseignaient volontiers aux élèves, pour égayer leurs petites fêtes. Ces danses si modestes et si

réglées, étaient bien différentes des indignes polkas de nos jours, R2

sœur, s’estimant heureuse de pouvoir appeler la Communauté à adorer Dieu, à une heure où tout sommeille encore dans la nature. Sa tendre dévotion envers la Ste. Vierge et Ste. Anne sa patronne, ne subit jamais d’altération. C'était entre les mains de cette sainte à miracles, qu’elle avait confié sa vocation au milieu des dangers du monde. Quelque temps avant son entrée, elle fit un pélerinage à “ la bonne Ste. Anne, ” côte de Beaupré, et parmi les pieux souvenirs de cette chapelle miraculeuse, on voit encore l'ex-voto, qu’elle y offrit alors. (C’est un tableau représentant Ste. Anne et la Ste. Vierge, aux pieds desquelles est agenouillée Mile. de Bécancourt.

“ La Mère Marie-Anne de la Trinité était devenue très-infirme dans les dernières années de sa vie ; mais s'étant accoutumée dès son noviciat à traiter son corps comme son plus grand ennemi, elle n’accorda jamais à la nature que ce qu’elle ne pouvait rigoureusement lui refuser. Naturellement active et laborieuse, elle souffrait de ne pouvoir plus être la première à courir aux ouvrages, bas et pénibles à la délicatesse mondaïine, mais honorables et chers à l'épouse d’un Dieu humilié. Un tremblement qu’elle éprouvait dans tous ses membres, ne lui permettant pas de tenir un livre, ni de faire les cérémonies, sans distraire ses compagnes, Mer. la dispensa d'assister au chœur. Ce fut là sa plus sensible mortification. Ingénieuse à se refuser tout soulagement, elle sut en même temps satisfaire son amour pour la régularité et la vie commune. Dès le premier son de la cloche, on voyait cette vénérable Mère, hiver comme été, se diriger avec empressement vers la chapelle, et là, se mettant dans un petit coin, elle s’unissait à celles qui psalmodiaient en chœur. Elle en usa ainsi pendant plusieurs années avec la plus grande régularité. Ses infirmités augmentant, la Mère Supérieure fut obligée de lui ordonner de rester à la communauté, ou à sa chambre, pour ses exercices de piété. Malgré la difficulté du trajet, cette pieuse Mère trouva jusqu’à la fin, moyen d'assister tous les jours à la sainte Messe, et de visiter à plusieurs reprises le très. saint Sacrement.

4 Cette vénérable et chère Mère était la plus ancienne de notre Communauté lorsque Dieu nous l’enleva, le 26 juillet 1743, jour

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où l’on célèbre dans l'Eglise la fête de Ste. Anne sa patronne. Elle était âgée de 76 ans, dont elle avait passé 54 au service du Seigneur dans la sair' ligion.

BeCapitaun. se Vill...avé Donne ménéreusenent à Dieu sa fille cherie.

Une maladie de sept ans, qui dégénéra en pulmonie, enleva à notre Communauté en 1744, une bonne et vertueuse religieuse, qui n’était encore qu’au milieu de sa carrière.

Mlle. Elisabeth-Josèphe de Villedonné, qui avait pour père un officier français, Capitaine d’un détachement de la marine, et pour mère, Mme. Marie Damour, (1) était née à Montréal en 1701, et était venue faire sa première communion À notre pensionnat. ‘“ Le 6 mai 1711, ditle Récit, le Capitaine de Villedonné nous a amené ses deux filles, Louise et Elisabeth-Josèphe ; il paye leur pension sur le pied de 40 écus.” Après leur première communion, les Dlles. de Villedonné retournèrent à Montréal, mais plus tard elles revinrent aux Ursulines pour compléter leurs études.

M. de Villedonné, fiér de ses filles, s'empressa de les introduire dans la société à leur sortie du pensionnat. Louise, l’aînée, prit goût aux divertissements et ne dédaigna pas de plaire. Jeune encore, elle épousa M. Antoine d’Aïlleboust de Mantet, qui l'ayant enterrée et bien pleurée en 1741, vint peu après à Québec chercher une seconde femme.

Les goûts de notre Elisabeth-Josèphe n'étaient pas ceux de sa sœur ; tous les désirs de son cœur se portaient vers le ciel, ambi-

” tionnant une alliance que la mort ne rompît pas. Les réunions

de plaisir lui offraient plus d’ennui que de jouissance. Son père s’en étant aperçu, en fut un peu peiné. Ne voulant cependant pas détourner sa fille d’une voie où le Seigneur lui-même semblait l’appeler à marcher, il la laissa libre de disposer de son avenir.

(1) La famille de M. Mathieu Damour des Chauxfours, était une des plus considérables du pays. En 1663, peu après son arrivée en Canada, M. Damour fut nommé Garde-Scel du Conseil Supérieur. Ses fils se distinguèrent dans les armes, et toutes ses filles firent d’honorables alliances. La noblesse de cette famille, selon les anti: quaires, date du treizième siècle.

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