À NOS LECTRICES
C'est à vous spécialement, élèves chéries de cette maison, qui en affectionnez les souvenirs et en gardez religieusement les traditions, que nous présentons cette Histoire de notre Monastère. Quelle que soit la part que la Providence vous ait faite dans la vie, nous désirons que ces pages vous parviennent, et vous apportent tout le bonheur que nous avons goûté en vous les adressant.
Et vous, chère et intéressante famille qui vivez encore à l’ombre du cloître, que de fois aussi, en écrivant ce livre, nous avons pensé à satisfaire l’avidité de vos intelligences et à réjouir pieusement vos jeunes imaginations!
Puissions-nous toutes, en voyant passer sous nos yeux le beau et touchant spectacle des vertus de nos dévancières dans cette maison, nous animer d’une ardeur nouvelle pour travailler au service de Dieu et au bien de la société. Au reste, quel que soit le succès de l’ouvrage, nous nous reposons sur notre bonne volonté, et nous croyons pouvoir compter d'avance sur l’indul-
gence de nos lectrices.
Une Ancienne Maitresse.
Vieux Monastère des Ursulines, 80 avril 1868.
(91e anniversaire de l'heureuse mort de la Vén, Mère Marie de l'Incarnation.)
INTRODUCTION
S'il y a pour le cœur un charme indicible au souvenir des récits du foyer paternel, si l’enfant bien né révère à tout âge les plus simples traditions de ses pères, avec quel bonheur les membres de la famille religieuse ne doivent-ils pas se redire les traditions intimes, d’un passé qui semble également béni et de Dieu et des hommes. C’est ce délicieux plaisir que les Ursulines de Québec veulent aujourd’hui partager avec leurs élèves, persuadées que ces récits seront, pour les unes et les autres, un motif d'encouragement et un sujet d’édification.
Comme il nous a été doux de reporter nos pensées aux premiers temps de notre histoire, à ce printemps de 1639, où se préparait en France cette émigration d’un caractère nouveau ; d'accompagner en Canada ces héroïnes, dont l’approche fit tressaillir le désert et ébranla sur nos montagnes, depuis le Saguenay jusqu’à Québec, les populations errantes de ces contrées sauvages ! ;
Ce n'était donc qu'après s'être arrachées aux doux charmes de la patrie, et avoir affronté sur mer les plus grands dangers, que nos généreuses Fondatrices venaient sur cette terre libre et infidèle de l'Amérique, ‘“ recueillir les gouttes précieuses du sang de Jésus- Christ,” et édifier sur les bords du St. Laurent le Monastère qui nous abrite aujourd’hui. A ce Monastère, si péniblement construit et deux fois réédifié, se rat-
INTRODUCTION
tachent plus de souvenirs qu'il n’y a de pierres posées dans ses vieilles fondations.
Les Révérends Pères de la Compagnie de Jésus, tout occupés de la prédication de l'Evangile et des œuvres extérieures de l’apostolat, obligés de suivre les sauvages dans leurs courses lointaines, remontant ou descendant avec eux les fleuves dans leurs canots d’écorce, n'avaient cependant encore aucune ressource pour l'éducation des jeunes filles. Sachant que la femme est appelée à un grand apostolat par le dévouement et la charité ; que cet être faible et fragile comme la fleur des champs, est néanmoins doué’ d’une force mystérieuse et puissante, pour seconder l’homme apostolique dans l’œuvre de la régénération du monde, ils ne craignirent pas de l’inviter à partager leur vie de privations et de sacrifices, afin de concourir avec eux à la conversion des sauvages ges et à la civilisation du Canada.
La tâche était rude et difficile ; car si l’apathie d'un peuple peut offrir d'immenses obstacles à sa conversion, si, comme dit Lacordaire (1), “on n’arrache pas en un jour, une population tout entière à la torpeur d’une oisiveté invétérée et au libre épanchement des plaisirs;”” nous oserous dire que le caractère farouche des sauvages de l'Amérique du Nord, leur indépendance au milieu de ces vastes forêts, devaient opposer une barrière presque insurmontable aux enseignements de la religion de Jesus-Christ.
Déjà les Iroquois, que la dernière expédition de Champlain avait forcés de faire la paix avec les Hurons, levaient le masque et envoyaient jusqu’au centre de la colonie leurs féroces guerriers. Le pays était dans une extrême désolation, chacun tremblait sur son avenir! La vue de ces dangers, bien loin cependant d'ef-
(1) 5le Conférence.
INTRODUCTION. XI
frayer les Ursulines et les Hospitalières, qu’un même héroïsme avait rassemblées sur ces bords, les remplissaitau contraire d’un désir insatiable de se prodiguertout entivres, à la conquête des âmes rachetées du sang de Jésus-Christ. Heureuses d’être appelées à une aussi haute vocation, de s'associer à des hommes tels que les Brébœuf, les Lalemant, les Le Jeune, les Jogues, les Garnier, les Daniel, les Chaumonot, les Bressani et tant d’autres, qui arrosaient de leurs sueurs et ‘“ réchauffaient de leur sang les sillons glacés de la Nouvelle- France,” elles se dévouaient avec joie, pour apprendre le chemin du ciel à ces enfants de la nature, qui n’en connaissaient d'autre que celui du vice, et dont les espérances se bornaient à une chasse abondante d’orignaux, de caribous et de castors ! Ce zèle infatigable, cette foi vive, cette ardente piété, ce désir de l’apostolat au berceau de notre patrie, ne rappellent-ils pas les premiers siècles de l'Eglise ?
Mais de quelle utilité pouvaient être au pays, à cette époque, deux Communautés de religieuses cloîtrées ? Nous répondrons volontiers par les belles paroles de Grégoirce-le-Grand. Au milieu des angoisses de Rome tant de fois saccagée par les Lombards, par la peste et la famine, ce saint Pape ne conservait qu’un motif d’assurance, la prière de trois mille Vierges recueillies des Monastères ruinés d'Italie. ‘ Sans elles, écrivait-il, pas un de nous n'aurait pu subsister ici tant d'années au milieu des Lombards.” “Il voyait, comme Moïse au pied du Sinaï, le bras du Seigneur se lever dans l’éternité et son glaive prendre le tranchant de la foudre. Mais il voyait aussi la prière du pauvre pénétrant les nues ; les larmes de quelques vierges tombant pour contre-poids dans la balance où Dieu pesait l'empire, et le saint Pape se rassurait.””
XII INTRODUCTION
Bossuet (1) dont le génie puissant aimait à s’appuyer sur l'autorité si imposante de la tradition catholique, s'explique ainsi sur l'efficacité de la prière des âmes saintes: ‘Tout ce qui se fait de bien dans l'Eglise, et même par les pasteurs, se fait par le secret mouvement de ces colombes innocentes qui sont répandues par toute la terre. C’est aussi, dit-il, le sentiment de St. Augustin, fondateur de plusieurs ordres religieux.”
Développant fidèlement la même pensée, un pieux auteur (2) de nos jours a dit: ‘ Entre le vestibule et l’autel, des vierges chrétiennes unies aux prêtres de Jésus- Christ, demandent grâce et s’écrient : Epargnez, Seigneur, épargnez votre peuple. Parce Domine, parce populo tuo, ne in ælernum trascaris nobis. Elles s'offrent en holocauste par les sacrifices qu’elles s'imposent ; elles prient pour ceux qui ne prient pas, et, à l'exemple de l’Agneau sans tache, elles se font victimes pour les péchés du monde, en expiant sur leur chaste chair les iniquités de la terre : voilà leur mission au milieu du siècle.”
Pouvons-nous douter que ce ne fût le même esprit de dévouement qui présida à la fondation de notre Monästère, et qui inspira, à ces âmes héroïques, la sublime pensée d’ériger sur ce rocher sauvage de Québec, un petit camp de pénitence et d'expiation ? Non, certainement ; et par la suite de cette histoire, nos lectrices verront que tels étaient aussi les sentiments des Archevéques de Tours et de Paris, de Mgr. de Laval et des premiers missionnaires du Canada, des Vice-Roïis et des premiers Gouverneurs de la colonie. Le bon peuple lui-même, attribuait en grande partie à la prière des
(1) Discours sur l'Unité de l'Eglise, (2) Ozanam.
INTRODUCTION. XIII
religieuses, la protection que le ciel étendait visiblement sur leur commune patrie.
Le R. P. J. Lalemant exprimait à peu près la même pensée quand il disait dans les “ Relations ”’ : ‘ Le quatrième sujet de consolation que je voyais dans ce pauvre pays désolé, c’est le courage et la générosité de nos religieuses tant Hospitalières qu'Ursulines. C’est une des espérances que j’ai de la conservation du pays, ne pouvant penser que Dieu abandonne des âmes de cette nature, si saintes et si charitables. Il me semble que tous les anges du Paradis viendraient plutôt à leur secours.”
Quant à nos bonnes Mères, leur courage au milieu des périls ne faillit jamais, car leur confiance en Dieu était parfaite. ‘“ N'ayez point d'inquiétude à mon sujet, écrivait la Vén. Mère de l’Incarnation à son fils. Quelque délabrées que soient les affaires, je ne vois aucun sujet de craindre, et si je ne suis bien trompée, les croix que l'Eglise souffre maintenant seront son exaltation ; tout ce que j'entends dire ne m’abat point le cœur.”
Ainsi pensaient toutes ces premières religieuses qui avaient eu la générosité de s’immoler en Canada.
Associées fidèles des Martyrs et dignes émules de leur ferveur, elles se montrèrent toujours à la hauteur de leur mission, remplissant avec bonheur les devoirs qui leur étaient imposés par les liens communs de leur apostolat. A la vérité, les exemples étaient entraînants ; car, comme l’a dit un grave auteur de nos jours : “C’est Dieu que l’on sent dans les saints ;”” et de même que les pélerins d'Orient et d'Occident qui visitaient les saints solitaires de la Thébaïde et de la Syrie, revenaient dans leur patrie l'âme toute imprégnée des exemples de sainteté qu'ils avaient vus ;
INTRODUCTION
de même aussi nos premières Mères ont été pressées, pour ainsi dire, par les effets divins que produisaient en elles, les paroles, les écrits et les exemples des Martyrs du Canada (1).
Il est une autre chose que nous voudrions signaler à l'attention de nos lectrices ; c’est l’action admirable de la Providence, tant sur notre Monastère que sur le pays en général. Dès l'origine de la colonie, ce fait parut incontestable, et la Vén. Mère de l'Incarnation en fut vivement frappée. ‘Le Canada, dit-elle, semble être un pays spécialement gardé par la Providence ; c’est justement quand on semble désespérer de tout, que surgissent les événements favorables, et c'est quand on croit toucher à des temps prospères que viennent les épreuves les plus sensibles.”
Dans toute la suite de cette histoire, nous verrons cette divine Providence se manifester sans cesse par ses bienfaits, surtout aux temps d’épreuve et d’affliction. Deux fois, l'incendie est venu ruiner en quelques heures, le fruit des travaux et des sacrifices de nos premières Mères, et enlever en quelque sorte toutes leurs espérances. Qu'est-il arrivé ? C’est alors que parut plus visiblement que jamais la protection du ciel ; les secours vinrent de toutes parts et réparèrent complètement d'aussi grandes infortunes.
Plus d’une fois les farouches Iroquois, les plus f6roces et les plus audacieux des hommes, ont promené leur fer homicide autour des murs paisibles du petit Monastère et levé avec rage leur terrible hache de guerre !...... L'œuvre semblait désespérée, mais c'était l’œuvre de Dieu, elle ne devait pas périr! Les Iroquois ont passé pour ne plus faire entendre leur sinistre cri
() Voir les Martyrs du Canada à la fin de ce tome.
INTRODUCTION. XV
de guerre, leurs braves se sont vus captifs et vaincus, leur race entière a été balayée de la terre par le soufile du Très-Haut, et la ‘ Maison de Jésus” subsiste encore !
Plus d’une fois aussi le glaive de l'étranger a été suspendu sur leurs têtes; plus d'une fois les flottes ennemies ont envahi le majestueux St. Laurent, et les foudres d’Albion ont fait trembler le promontoire même de Québec! Que faisaient nos Mères dans des circonstances aussi critiques ? Prosternées en présence de leur Sauveur caché au Sacrement de l’autel, ces timides vierges assistaient comme Moïse au combat de leur peuple, les yeux levés au ciel et les mains suppliantes..…….
La victoire couronna presque toujours les armes de la patrie ; maïs l'heure suprême sonna où, dans les vues de la Providence, d’honorables défaites étaient devenues comme (1) nécessaires, à la conservation de la foi et des bonnes mœurs dans notre beau pays. Nos Mères alors s’abandonnent sans réserve à la volonté du Seigneur... L’étranger victorieux vient frapper à la porte du Monastère, il y entre avec ses blessés ; les colombes du sanctuaire prodiguent les soins les plus assidus aux vainqueurs, veillent jour et nuit auprès de leur chevet, et les serviteurs du Roi, charmés de la vertu et de la charité des servantes de Dieu, ne les quitteront qu’en laissant des bénédictions à leur porte,
Qu'ils sont consolants pour nous “ces secrets du cloître,” ces événements qui se sont passés au Monastère pendant les deux cent vingt-trois années de son existence ! Nos lectrices ne liront-elles pas avec un vif
() La domination Anglaise, dans les vues de la Providence, a sauvé le Canada des horreurs de la Révolution Française, dont l'insigne
corruption de l’Intendant Bigot semblait être, en ce pays, l'épouvantable prélude,
XVI INTRODUCTION
intérêt les notices biographiques de ces premières héroïnes du Canada, de ces Ursulines si dignes de leur vocation, qui ont consumé dans l'ombre et la solitude, des jours pleins de bonnes œuvres et voués à la cause sacrée de l'éducation ? Que de vertus éminentes se trouveront retracées dans ces notices, quelle ravissante piété, quelle étonnante abnégation, quel zèle infatigable pour le salut -des âmes ; maïs aussi quels succès obtenus dans l'instruction de ces jeunes filles de la forêt, de ces capitaines sauvages, à qui la grâce avait rendu la candeur des premiers chrétiens pour en faire ensuite des apôtres !
Et quelle jouissance encore, de faire connaissance avec tant de jeunes personnes qui ont passé les plus belles années de leur vie dans ce Monastère, et recueilli les fruits précieux d’une éducation chrétienne ! Plusieurs de nos lectrices trouveront sur ces pages, des noms glorieux qu’elles comptent avec bonheur parmi ceux de leurs ancêtres ; les enfants ‘ de ces fils de famille,” de haut grade civil et militaire ; de ces citoyens de la patrie, anoblis par la France. Loin de nous, cependant, la pensée de vouloir flatteraucunement la vanité de la jeunesse ; nous leur dirons plutôt avec l’abbé Chassay (1) : “Qu'il y a une noblesse véritable qu'aucun esprit sérieux ne voudrait contester ; c'est celle qui se renouvelle de génération en génération, par la tradition constante du courage, de la générosité et du sacrifice perpétuel de soi-même uux intérêts de l'Eglise et de la patrie !”” Pour compléter notre pensée, nous ajouterons ces paroles du grand Bossuet (2) à la louange d’un illustre gentilhomme. ‘Il croyait, dit-il, que tous ses illustres aieux lui criaient continuellement
() ‘La femme chrétienne dans ses rapports avec le monde." (2) Oraison funèbre de Henri de Gournay.
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jusque dans des siècles reculés: ‘ Imite nos actions ou ne te glorifie pas d’être notre fils!” Maximes bien dignes de la foi catholique, et dont nous devons nous faire à nous-mêmes ici l'application, en appréciant le mérite et les œuvres des vénérées Mères qui nous ont légué leur bel héritage.
Quand on aura parcouru à loisir l’histoire de notre Monastère, on conviendra sans doute, que le tableau, de son passé est aussi glorieux à la Religion que cousolant pour nous, et qu’il suffit de le contempler pour sentir un nouveau courage à persévérer dans cette vie de travail et de sacrifices, commencée il y a deux siècles, pour le service du prochain et la plus grande gloire de Dieu... Si notre tâche a été tant soit peu laborieuse, nous avouons ingénûment que le plaisir de redire d'aussi belles choses a merveilleusement adouci la peine du travail. Nos lectrices sans doute nous sauront gré, d’avoir souvent laissé la voix des événements se faire seule entendre. Pour nous du moins, il y a un charme tout particulier à prêter l’oreille à cet écho des temps passés, (1) qui rend compte de tout avec une si engageante simplicité.
On s’étonnera peut-être, de nous voir mettre au jour des œuvres si longtemps cachées sous le manteau de Ste. Ursule, sans craindre de contrevenir par là à ces maximes si bien connues de la Vén. Mère de l’Incarnation : ‘“ Suffit que Dieu qui est notre Père, sache avec quel amour nous servons nos néophytes. C’est assez que Lui seul connaisse ce qui se passe en cette petite maison, sans qu'il soit produit aux yeux des hommes.” C’est là, sans doute, une autorité bien respectable, et depuis deux siècles elle n’a
(1) Voir Nos Documents, page 221.
INTRODUCTION
pas cessé d’avoir ‘‘ force de loi,” parmi nous; cependant, une circonstance toute providentielle semble nous obliger aujourd’hui, à nous écarter un peu de l'exemple de nos dévancières. Cet événement si consolant pour nous, et déjà connu d’un grand nombre de nos lectrices, c'est la manifestation sensible et évidente du crédit dont jouit auprès de Dieu notre vénérée Mère de l'Incarnation. Oui, nous l'avons éprouvé par les faveurs miraculeuses qu’elle a daigné obtenir du Seigneur, elle est puissante auprès de Lui ; et quind Dieu lui-même se charge de faire connaître le mérite de sa servante, de- . vons-nous garder encore le silence ? devons-nous dérober à la piété une partie des merveilles qu’il a opérées en elle pour l’établissement de cette maison, qui lui doit tout ce qu’elle a été et tout ce qu’elleest ?
Grâces éternelles en soient donc rendues à Dieu, le Père de toute miséricorde et l’auteur de tout don parfait... Reconnaissance à ces Mères, généreuses Fondatrices de notre Mouastère, ainsi qu’à cette longue suite de vierges ferventes qui ont continué jusqu’à nos jours l’œuvre de la fondation ! Honneur à ces vierges magnanimes qui, pendant que leurs pères et leurs frères, leurs neveux et leurs amis, prodiguaient au champ de bataille leur sang généreux pour la défense de la patrie, s’immolaient dans la solitude du cloître au service du Roi des rois!
Honneur aussi à ces pieux et braves chrétiens, ces Canadiens à la fois missionnaires et soldats qui, les premiers, furent appelés à répandre la foi catholique dans les vastes contrées de l'Amérique Septentrionale, et dont les filles, fidèles à la foi de leurs pères, ont si bien compris la sublime folie de la croix. Honneur à tous les états de cette vertueuse population du Canada, qui a donné à la Religion tant de sujets dévoués et dociles à la voix de
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Dieu. Ils méritent bien notre vénération ces pieux descendants de nobles aïeux, ces cultivateurs, ces ouvriers, ces infatigables négociants, qui ont lutté si courageusement contre les vicissitudes et les malheurs des temps, et qui n’ont jamais su reculer devant les sacrifices, lorsqu'il s’est agi de faire instruire leurs enfants, et de leur frayer l'entrée du sanctuaire ou du cloître! Leurs noms vivront dans nos archives de génération en génération, et ils seront à jamais bénis de toutes celles qui habiteront ce Monastère !
Nous ne priverons pas nos lectrices des pages suivantes sur l’importance des communautés religieuses, par le R. P. L’Hermite,. O. M. I, dans son appréciation de “ l’Ilistoire de l’ordre de Ste. Ursule,” par M. Chs. Sainte-Foi (1).
(1) M. Eloi Jourdain, connu dans les lettres sous le nom de Charles Sainte-Foi, naquit le 7 août 1805, à Beaufort en Anjou. Ses parents, excellents catholiques et de condition aisée, le firent élever au petit séminaire de Beaupréau, où il fit de fortes études, qu'il alla compléter au séminaire de Nantes. De retour à la maison paternelle, il y passa avec bonheur plusieurs années, puis à la sollicitation de M. Eugène Boré, il se mit au nombre des disciples du trop célèbre de Lamennais. Mais sa foi n’en souffrit pas; la chute du maître fut pour le jeune homme un signal de séparation, et dès ce moment il se distingua parmi les plus zélés défenseurs de la Religion. Vivant de la vie de la foi au milieu même du monde, sa plume ne servit jamais d'autre cause que celle de Dieu. ‘Quand j'ai baisé sa main qui tenait le crucifix, dit M. Louis Veuillot, j'ai pensé que cette main avait toujours répandu l’aumône, avait toujours été loyale et secourable, et il me sembla que mes larmes, au lieu de tomber de mes yeux, tombaient sur mon cœur et le réjouissaient.....”?
Voici les dernières lignes de cet éloge magnifique, consacré par l'amitié à la mémoire de cet homme de bien. ‘‘ Le 20 novembre 1861, rentrant le soir avec Mme. Jourdain, il sentit tout à coup une vive souffrance et connut que c'était sa fin. Il put à peine regagner sa maison. Il entra dans la loge du portier, se mit à genoux, fit une courte prière, se releva, s’assit, dit adieu à sa femme et expira, en
INTRODUCTION
“ L'histoire des congrégations religieuses est une des parties les plus intéressantes de l’histoire de l'Eglise. Ces familles pieuses, composées de personnes travaillant aux mêmes œuvres et obéissant aux mêmes lois, ont une importance des plus marquées dans le monde catholique. Nous les voyons traverser les âges, armées de leurs constitutions et de leur forme inaltérable, alors que tout change dans le cercle des hommes, comme ces navires qui, sur les flots irrités, portent au loin les richesses qu'ils enferment. Elles tracent à l'encontre de l’égoïsme, des voies larges où la prière et la charité révèlent leur présence. Elles sèment le monde de leurs bienfaits et le couvrent du mérite de leur intercession. Aussi, c’est un bonheur pour qui aime l'Eglise de parcourir les annales de ces divers corps religieux. Nous l'avons éprouvé en lisant les vies des premières Ursulines de France, par M. Charles Sainte-Foi. Dans ces pages, tout respire la candeur et l'amour de Dieu, tout révèle la Providence et ses moyens multiples, le cœur est à l’aise dans cette atmosphère de piété, l'esprit luimême gagne à cette lecture et recueille au passage mille détails historiques. C’est là un privilége du récit religieux. Il touche aux faits les plus instructifs, il est allié à tous les souvenirs et à tous les noms illustres de l’histoire. Faut-il s’en étonner ? Tout ce qui vient de Dieu et raconte ses œuvrés, participe en quelque sorte à sa nature ample et libérale, et ne saurait tenir dans d’étroites limites.
“ Les Ursulines reconnaissent pour fondatrice sainte
pleine connaissance et sans douleur, comme il l'avait désiré. Il
pouvait faire longtemps encore le bonheur de ceux qui l’entouraient ;
donner de bons livres, consoler et éclairer beaucoup d'âmes. Mais nous ignorons ce que Dieu accorde à la prière des justes, et il faut adorer ses desseins.”?
INTRODUCTION. XXI
Angèle de Mérici, née en 1474, à Dezenzano, sur les bords du lac de Garde. Ce fut en 1533 qu'elle commença à réunir ses disciples et à jeter les premiers fondements de cette Compagnie de Ste. Ursule, qui devait être pour les femmes ce que fut pour les hommes la Compagnie de Jésus. Citons M. Sainte-Foi : “ Ce n’est pas, dit-il, sans un dessein particulier que Dieu, qui ne manque jamais d'assishbr son Eglise en ses nécessités, permit que ces deux sociétés, dont le but était le même, fussent établies presque en même temps. Ce fut en effet en 1534, le jour de l’Assomption, que St. Ignace jeta les fondements de la Compagnie de Jésus. A cette époque où l’hérésie de Luther et de Calvin commençait d’envahir l’Europe entière, il fallait avant tout préserver la jeunesse de son impur venin ; il fallait de plus, pour confondre les calomnies semées par les ennemis de l'Eglise contre la vie religieuse et le célibat, des sociétés nouvelles où l'esprit religieux se produisit dans sa ferveur primitive, et où le lis de la sainte virginicé refleurît dans tout son éclat. C’est pour cela que Dieu inspira à deux saints qui n'avaient point concerté leur dessein, qui peut-être même n'avaient jamais entendu parler l’un de l’autre, la pensée de fonder deux ordres qui devaient être une source de bénédictions pour les générations futures, et de consolations pour l'Eglise.”
Ce fut par humilité que Ste. Angèle ne voulut point attacher son nom à sa société, et qu’elle choisit pour patronne de cette nouvelle famille Ste. Ursule et ses compagnes. On ne pouvait mieux consacrer une société destinée à l’éducation des jeunes personnes, qu’en lui donnant pour avocate une sainte qui représente les deux plus honorables attributs de la femme chrétienne : l'innocence et le courage. Les cœurs les
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plus détachés et les plus timides, par suite de leur prudence, sont aussi les plus susceptibles d’héroïsme. La femme parfaite, comme la crée l'Evangile, est le plus fort élément pour la rénovation de la seciété ; on ne connaît pas ce qu’il y a d’abnégation et d'autorité dans ces chrétiennes vivant de sacrifice ; et du jour où la corruption du siècle l'emporterait sur leurs vertus, nous échapperions à nos plus saintes espérances. Les Ursulines ne pratiquèrent pas dans le principe la vie commune et la clôture. Cette organisation était nécessaire à l’origine. Ste. Angèle ne fit que jeter les premiers fondements de la Compagnie que Dieu l'avait chargée d'établir, laissant au temps le soin de développer son œuvre. De plus, à une époque où l’hérésie gagnait partout, il fallait dans le monde des âmes inébranlables dans leur foi, pour conserver au sein de la famille la pureté de la croyance et la fidélité à l’antique doctrine de l'Eglise.
Nées en même temps que les Jésuites et destinées à compléter leur œuvre par l'éducation des femmes, Dieu voulut que les Ursulines fussent approuvées par le même pape, Paul IIT. Elles se propagèrent en France grâce à l'opportunité de leur institut, et grace aussi aux vertus éminentes de leurs premières Mères. Le cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux, surnommé le Saint Charles de la France, les établit dans son vaste diocèse et contriba plus que tout autre à les faire connaître. Il eut pour anxiliaire la Mère Françoise de Cazères, dite de la Croix. Mme. de Sainte- Beuve fut la fondatrice des Ursulines de Paris. Veuve a vingt-deux ans, et sans enfants, elle ne pensa plus qu’à se consacrer aux œuvres pieuses. Sa position élevée lui facilita les moyens d'aborder les plus hauts personnages. Son crédit auprès de Henri IV était puis-
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sant, et plus d’une fois elle eut le courage de lui donner d'utiles avis, avec cette hardiesse qui ne peut déplaire aux esprits droits, parce qu’elle est le cachet du zèle et de la vérité. M. Sainte-Foi va nous le dire : ‘ C’est bon à vous autres, lui disait un jour le roi, de ressentir les tendresses de la dévotion ; car vous avez été nourries dès le berceau dans la religion catholique. Mais moi, qui suis un guerrier élevé dans la licence des camps et du calvinisme, et instruit depuis peu, comment voulez-vous que j'aie de si grands sentiments de piété ? — $ire, lui répondit-elle judicieusement, si Votre Majesté n’a pas la tendresse de la dévotion, elle peut en avoir la force ; c’est en elle que consiste la vraie dévotion, et vous n’en aurez que plus de mérite.” Eclairée par Dieu et ses directeurs, aidée aussi par sa cousine, Mme. Acarie, qui établit les Carmélites À Paris, Mme. de Saïinte-Beuve fonda, au faubourg St. Jacques, le premier Monastère d'Ursulines pour l'éducation solide et toute catholique des jeunes filles, et elle leur procura les premières élèves.
‘ On serait embarrassé pour faire un choix parmi les pieuses fondatrices de l'Ordre, tant la vie de chacune est une reproduction exacte des conseils évangéliques. Ce qui saisit surtout le lecteur, c’est l’économie providentielle des moyens dont Dieu use pour perfectionner les Âmes qu'il se choisit.
‘ En étudiant une société religieuse, nous découvrons les convenances et la force invincible qui conduisent dans chaque ordre et communauté, ceux qui doivent en comprendre l'esprit et en goûter les règles. Rien n’est admirable comme ce choix judicieux inspiré par le Saint-Esprit, et qui conduit chaque membre au corps pour lequel il semble fait. Il y a de secrètes aftiuités qui réunissent les éléments homogènes d’une
st
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même association ; la grâce de Dieu, un soufñle victorieux du ciel les poussent ou les attirent, après en avoir fait un triage dans l'ensemble où ils paraissaient confondus. On voulait telle chose, et sans s’en douter on aboutit à une autre ; on avait tel obstacle à renverser, et la vocation en triomphe lentement ou tout à coup, suivant que la volonté de Dieu a besoin de délai ou de promptitude. Ce qui doit être une pierre dans l'édifice de l'Eglise participe à l'éclat et à la solidité du monument divin. Rien n’est persistant comme une vocation, rien aussi ne doit être obéi et respecté à son égal. Cette puissance du sentiment religieux et cette impulsion irrésistible de la vocation, furent une des causes les plus actives du rapide développement des Ursulines. La Mère Françoise de Bermond, d'Avignon, est une des Mères les plus illustres. Autorisée par le pape Clément VIIL, elle commença à instruire gratuitement les filles dans sa ville natale, et fonda dans la suite plusieurs communautés de ses Sœurs à Aix, Marseille, Lyon, Mâcon. Une de ses disciples, la Mère Clémence Ranquet, se détacha de sa maison de Lyon pour constituer les Monastères de Clermont et de l'Auvergne. L'Evêque la reçut dans sa cathédrale, et ses fondations réussirent, en dépit de tous les efforts du démon pour en entraver le succès. La Mère Micolon, dite Colombe du Saint-Esprit, fonda les Ursulines de Tulle ; la Mère Cécile de Belloy les établit à Montargis. Partout Dieu suscita des hommes pour aider les Fondatrices. Les Pères Jésuites leur furent surtout d’un grand succès pour la propagation de leur ordre ; et il est admirable de voir comment Dieu fortifie ses œuvres par le concours d'hommes spéciaux, qui parent aux premiers inconvénients, éclairent les obscurités et soutiennent le courage des ouvriers.
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& Les Ursulines ne devaient pas se borner à la France; elles étaient nées apôtres et appelées par ce glorieux privilège à s’étendre dans les contrées lointaines. Mme. de la Peltrie, d’une noble famille d'Alençon, fut élue de Dieu pour procurer à l'étranger le premier établissement de ces religieuses missionnaires. Marie Guyart, connue sous le nom de Mère Marie de l'Incarnation, et originaire de Tours, lui fut associée pour cette œuvre, qui
demandait persévérance et force d'âme. L'histoire de
ces deux vies a un attrait séduisant. Les épreuves que Dieu leur envoya comme préparation aux derniers 8acrifices, les moyens mis en œuvre. pour réaliser leur projet, la rencontre de ces deux héroïques veuves, tout est palpitant d'intérêt, entremêlé de scènas attendrisgantes et inattendues. Ceux qui cherchent dans les romans des émotions et des tableaux pittoresques, ne savent pas ce que les vies des saints personnages renferment de charmes sous ce rapport. C'est le réel à la place de la fiction, le chrétien au lieu du profane, et le spectateur voit se dérouler les drames les plus sai- “sissants, où la Providence intervient et dispose sans bruit le dénouement. Les saints ont passé par des positions plus difficiles, ont eu des heures plus remplies de périls ou d’espérances, que ces héros imaginaires et monotones du théâtre ou du roman, dont le sort presque toujours identique dégoûte à la longue les moins difficiles. Mme. de la Peltrie et la Mère de l’Incarnation, fondatrices des Ursulines au Canada, passèrent successivement par les plus rudes épreuves. La seconde de ces deux saintes femmes était veuve ; elle trouva dans son fils l'obstacle le plus sérieux à sa vocation religieuse et À son désir de passer à la Nouvelle-France. On pleure d’attendrissement en lisant les citations de M. Sainte-Foi, qui nous peignent ce pauvre orphelin
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venant redemander au couvent des Ursulines de Tours sa mère, à qui il regrette d’avoir donné son consentement, et s'écriant à travers la grille : “ Rendez-moi ma mère !” Mais qui est fort contre Dieu ? Les événements donnèrent raison à la mère contre ce tendre fils, que la grâce pénétra peu à peu jusqu'à lui laisser lire et accepter les volontés du ciel. Nous ne pensons pas qu'on puisse trouver dans la littérature romanesque rien de plus capable d'émouvoir l’âme. Les passions mauvaises ne sont point excitées dans ces récits si peu connus, et le cœur s’attendrit au contact de la foi naïve et courageuse, sans qu'il soit besoin pour le toucher de tout l’attirail d’invraisemblances toujours nécessaire au mensonge.
‘ Quel est donc le mobile qui soulève ainsi les plus grands obstacles et opère ces prodiges ? On s’épuiscrait vainement à chercher des motifs humains pour les expliquer. L’ambition ne va pas jusqu’à s’appauvrir pour les autres ; l’orgueil ne se met pas au service des inférieurs, de l’orphelin ou du sauvage ; l'enthousiasme du monde n’est qu’un feu passager qu'éteignent les premières sueurs et qui se décourage au premièr échec. Le moteur invisible qui accomplit tant de merveilles, c’est l'amour bien compris de Dieu et du prochain, c’est le zèle de Jésus-Christ. C'est cet amour et ce zèle qu'une Ursuline, la sœur Etiennette Guyot, exprimait, encore enfant, par cette naïve réponse à ceux qui lui demandaient compte de ses longues prières : “Je ne fais rien que brûler.” La charité pour Dieu et les âmes est véritablement un feu ! “Je ne fais que brûler.” Voilà la vie des saints, le mot qui explique les apôtres et tous leurs dévouements. Pour apaiser ce feu il faut des labeurs, des larmes et du sang. Notre Seigneur disait : “ Je suis venu porter le feu sur la terre. Zgnem veni mit-
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tere in terram.”' Ne soyons pas étonnés si l'incendie dure encore. Jésus-Christ l’a allumé lui-même, et malgré la froideur du siècle, il y a toujours des disciples qui gardent ce feu sacré et le propagent à travers le monde.
‘ L’apostolat des religieuses Ursulines se poursuit toujours. Leurs Communautés sont florissantes en France, où elles instruisent la fille du riche et du pau-. vre. Quelquefois même, on les voit quitter la patrie pour aller porter l'éducation et la foi chrétienne plus loin. Il na pas un an, deux Ursulines de Berlin arrivaient à Clermont-Ferrand, demandant des aides au couvent de cette ville, un des mieux fournis de l'Ordre. Elles venaient demander deux Sœurs françaises pour enseigner leur langue aux petites filles de la Prusse. Quelle joie pour les bonnes Sœurs de Clermont ! comme on a dû trouver heureuses les deux Sœurs choisies pour ce pélerinage! que de recommandations de prières, de souvenirs, d'union sainte, ont été échangées au moment de la séparation ! Les quatre voyageuses se sont arrêtées sur leur route dans plusieurs couvents de leur institut, où partout les membres de la grande famille les ont accueillies avec joie et fraternité. A Cologne, elles ont vénéré les reliques de Ste. Ursule et de ses compagnes, dans l’église consacrée à ces illustres vierges et martyres, et elles ont pu reconnaître sur la tête de la sainte une couronne offerte par la Communauté de Clermont. Ces récits, écrits et arrivés de loin, sont pour le couvent les plus douces lectures. Le jour obon les écoute en public, c’est une fête pour la maison. Ah! philosophes qui décriez le célibat religieux et la vie du cloître, allez étudier de près ce que vous ne comprenez pas et ce que vous calomniez avec dédain ! Ecoutez les suaves harmonies de ces sanctuaires où s’abritent la
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foi, l'espérance et la charité; vous finirez peut-être par soupçonner quelque chose des fruits de vertu et de sainteté, que Dieu fait mûrir par delà ces chastes barrières volontairement acceptées par l'amour !
‘6 M. De L'HerMite, O. M. L” Extrait de l'Univers, 7 mai 1859,