VOCATION SURNATURELLE DE NON FONDATRICES
IEN des obstacles s’opposaient 7 à la fondation d’un Monastère en Canada en 1639, et avec d'aussi faibles ressources que celles de nos premières Mères, “ l’entreprise devait paraître téméraire aux conseils de la prudence < humaine. Quellesétaient donc les fem-
NN f mes courageuses qui tentaient l’exécu- N ÿ
tion d’un pareil projet? C’est dans la ] Vie de la Vén. Mère Marie de l'In- Dr { Ca )cpraton et dans celle de la pieuse
Dame de la Peltrie, publiées depuis
longtemps, que nous avons été chercher le secret de leur persévérance et de leur succès ; on y voit avec quelle prédilection Dieu avait choisi ces âmes, pour en faire les instruments de ses desseins miséricordieux. Il les avait lui-même choisies et conduites, comme par
la main, jusqu'à ce jour où manifestant sa volonté il leur dit: ‘C’est en Canada que je veux des preuves de votre dévouement et de votre zèle ; allez y bâtir à Jésus, Marie et Joseph, une maison où non-seulement je sois connu, aimé et servi de celles qui y habiteront, mais d’où se répande aussi au loin ma connaissance et mon amour.”
Ce sont les circonstances de cette vocation surnaturelle de nos Fondatrices que nous voulons rappeler ici à votre attention, chères lectrices, nous réservant à plus tard à vous donner une “ Notice Biographique ” qui complètera ces connaïssances, et qui ne manquera pas, sans doute, d’intéresser votre piété.
Celle que Dieu favorisa la première de la révélation de ses desseins fut la Vén. Mère Marie Guyart de l’Incarnation, surnommée par le grand Bossuet la Thérèse du Nouveau-Monde. Dès ses premières années, elle nous apparaît comme marquée du sceau de la prédestination. Aucune vertu ne lui est restée étrangère, de même qu'aucune épreuve n’a manqué à sa vertu. Elle a passé par tous les états de la vie, et elle s’est trouvée dans les circonstances les plus difficiles; mais, jeune fille, épouse, mère et veuve ; au milieu du tracas des affaires comme dans la tranquillité du cloître ; toujours et partout, elle s’est montrée la ‘ femme forte ” telle que dépeinte par Salomon. Sa grande âme embrassait le monde entier, qui ne suffisait pas à l’étendue‘de son zèle pour le salut des peuples. Encore dans le siècle, son esprit traversait les mers accompagnant les ouvriers évangéliques, dans les Indes, à la Chine et au Japon, partout enfin où il y avait des âmes à sauver (1). Elle
(1) C’est à cette époque de sa vie, que la Vén. Mère apprit de Dieu à lui offrir ses supplications, pour la conversion des peuples, par le Sacré Cœur de Jésus. La prière suivante, que plusieurs de nos lec-
n’avait choisi l'Ordre des Ursulines que pour travailler plus directement au salut des âmes par l'instruction des jeunes filles ; mais, là encore, il lui semblait que Dieu eut d’autres vues sur elle, et qu’elle n’était dans sa Communauté de Tours que comme en dépôt, pour s’y former aux pratiques de la vie religieuse.
Dieu qui la conduisait dans des vues toutes providentielles, ne tarda pas à l’éclairer sur le dessein qu’il avait de l’employer elle-même, à étendre le royaume de Jésus-Christ dans les contrées infidèles.
“ L'an mil six cent trente-trois,”” écrit-elle par ordre de son directeur, ‘ vers la fin de l’année, peu après que j'eus fait ma profession religieuse, m'étant retirée à l'issue de Matines dans notre cellule, il me sembla dans un léger sommeil, que je pris par la main une Dame
trices connaissent déjà, est l'abrégé de ses entretiens ordinaires avec la Divine Majesté.
4 C'est par le cœur de mon Jésus, ma voie, ma vérité et ma vie, que je m’approche de vous, 6 Père éternel. Par ce divin Cœur, je vous adore pour ceux qui ne vous adorent pas; je vous aime pour ceux qui ne vous aiment pas; je vous reconnais pour tous les aveugles volontaires qui, par mépris, ne vous reconnaissent pas. Je veux par ce divin cœur satisfaire au devoir de tous les mortels. Je fais en esprit le tour du monde pour chercher toutes les Âmes rachetées du Sang très-précieux de mon divin Epoux, afin de vous satisfaire pour toutes par ce divin Creur; je les embrasse pour vous les présenter par lui, et par lui je vous demande leur conversion.
Eh quoi ! Père éternel, voulez-vous bien souffrir qu’elles ne reconnaissent pas mon Jésus, et qu’elles ne vivent pas pour lui qui est mort pour tous! Vous voyez, ô divin Père, qu'elles ne vivent pas encore, ah ! faites qu’elles vivent par ce divin Cœur!
# Vous savez, ô Verbe incarné, Jésus mon bien-aimé, tout ce que je veux dire à votre Père par votre divin Cœur et par votre sainte Ame ; je vous le dis en le lui disant, parce que vous êtes en votre Père, et que votre Père est en vous: faites donc tout cela avec lui. Je vous présente toutes ces âmes, faites qu’elles soient une même chose avec vous,.’!
séculière que j'avais rencontrée je ne sais par quel hasard. Nous quittâmes, elle et moi, le lieu de notre demeure ordinaire, et je l'emmenais après moi à grands pas et avec bien de la fatigue, parce que nous trouvions des obstacles très-difficiles, qui s’opposaient à notre passage et nous empêchaient d'aller aux lieux où nous aspirions, quoique je ne susse pas où, ni le chemin pour y aller. Cependant je franchissais tous ces obstacles, tirant après moi cette bonne Dame, jusqu’à ce
que nous arrivâmes à une belle place, à l'entrée de la-
quelle il y avait un homme vêtu de blanc, de la forme
que l’on dépeint ordinairement les apôtres, qui, nous
regardant bénignement ma compagne et moi, nous fit
signe de la maïn ; quoiqu'il ne parlât point, son signe
me servait d'adresse pour aller à une petite église située
sur la côte. Nous montâmes par un passage, comme
de la largeur d'un grand portail. Le lieu était ravis-
sant, il n'avait point d’autre couverture que le ciel, le
pavé était comme de marbre blanc ou d’albètre par
carreaux, et les liaisons d’un beau rouge ; le silence
était grand, ce qui faisait une partie de sa beauté.
Cette place était carrée en forme d’un Monastère ; les
bâtiments beaux et réguliers ; cependant sans m'arrêter
à en considérer la structure, mon cœur était attiré vers
cette petite église qui m'avait été montrée par le gar-
dien de ce pays. Je sentais toujours ma compagne
après moi; et en avançant, je vis au bas de ce lieu, qui | était très-éminent, un grand et vaste pays, qu'en un moment je considérai tout entier, et qui me parut plein de montagnes, de vallées et de brouillards, au milieu desquels j'entrevis une petite maison, qui était l’église \ de ce pays-là, quasi enfoncée dans ces ténèbres, en sorte qu’on n'en voyait que le faîte. Ces obscurités qui remplissaient ce pauvre pays étaient affreuses et
paraïssaient inaccessibles ; ma compagne cependant me quitta, et descendit quelques pas dans l'épaisseur de ces brouillards. Pour moi qui, dès le commencement, avais eu signe d'aller à la petite église qui était sur le bord de la côte où nous étions, je ne respirais que d'y arriver au plus tôt ; elle était d’un beau marbre blanc, tout orné d'une belle sculpture à l'antique. La Ste. Vierge était assise au-dessus, tout au milieu, tenant entre ses bras le saint Enfant-Jésus, et regardait ce grand pays aussi pitoyable qu’effroyable. La Mère et le Fils me paraïssaient de marbre ; cependant leur attrait était si charmant, qu’il me semblait que je ne scrais jamais arrivée assez tôt pour contenter ma dévotion.
“J'y arrivai enfin, pleine d’une ardeur qui me consumait. Pour lors je fus bien surprise, car levant les yeux, je trouvai que la Ste. Vierge et son divin Enfant n'étaient plus de marbre, mais de chair, et que cette divine Mère jetait des regards pitoyables sur ce pays désolé, et que, baissant la tête, elle en entretenait le saint Enfant-Jésus ; il me semblait aussi qu’elle lui parlait de moi, ce qui m’euflammait le cœur de plus en plus.
‘“ La beauté du visage de la Ste. Vicrge, qui paraissait de l'âge de quinze à seize ans, était ravissante ; l'impression en est encore entière dans mon esprit. Làdessus je m'éveillai avec une grande idée pour la conversion du pays que j'avais vu. Je n'avais néanmoins aucune idée de ce que pouvait signifier cette vision, tout m'était un mystère que je n’entendaïis pas, parce qu’en tout cela il ne me fut pas dit une seule parole.
‘ Un jour donc que j'étais en oraison devant le St. Sacrement, je reçus tout d’un coup une nouvelle impression de cette même vision, et tout ce que j'avais
vu de ce grand pays fut représenté à mon esprit dans toutes ces circonstances. La divine Majesté, en cette
vision, me dit intérieurement : ‘C’est le Canada que
je t'avais montré ; il faut que tu y ailles faire une maison à Jésus et à Marie.” (1)
Ces paroles qui portaient ‘* vie et esprit” dans l’âme de notre Vén. Mère, la jetèrent dans un anéantissement indicible. % O mon grand Dieu! dit-elle, vous pouvez tout et moi je ne puis rien ; s’il vous plaît de m'aider; me voilà prête, je vous promets de vous obéir ; faites en moi et par moi votre très-adorable volonté.” (2)
Depuis ce moment, quoiqu’elle ne cessàt pas de prier pour tous les peuples de la terre, son esprit revenait toujours à son Canada ; et, conjurant le Père éternel de la mettre en état de pouvoir exécuter le commandement qu’il lui avait fuit, de lui bâtir en ce pays une maison où il fût loué et adoré avec Jésus et Marie. “Je le priais en outre, dit-elle, de n’en point séparer le graud St. Joseph, ayant de fortes impressions que c'était lui que j'avais vu être le gardien de ce grand pays, Jésus et Marie ne pouvant être sans lui. Dans mes entretiens les plus intimes avec Dieu je disais : O mon Amour, il faut que cette maison soit pour Jésus, Marie, Joseph ! Je le disais et ne pouvais m’en.empêcher, et j'avais une certitude que la divine Majesté agréait mes instances.” k
| (1) Ilest bon de faire remarquer que la Mère de l'Incarnation jusque-là, n'avait jamais entendu parler du Canada, sinon quand pour faire peur aux enfants on les menaçait de les’ envoyer en Caè Us Fans EE nada, ce qu’elle prenait pour un mot d’épouvante ou de raillerie. nn
(2) La Mère de l'Incarnation, par ordre de ses directeurs, a écrit cette vision à trois différentes reprises. On la trouve avec plus ou moins de détails, dans ses Lettres, dans sa Vie, et aussi dans la Relation de 1672.
La suite fera voir que le St. Esprit, en effet, était l'auteur de ces ardentes supplications, et que St. Joseph devait avoir une grande part dans l’établissement de notre Monastère.
Assez loin de Tours, à Alençon en Normandie, vivait alors une jeune et noble veuve, que Dieu voulait associer à l'œuvre de la Mère de l'Incarnation, et à qui il donnait aussi une mission toute spéciale pour le Canada : nous allons en entretenir maintenant nos lectrices.
Mille. Marie-Madeleine de Chauvigny, plus connue sous le nom de Mme. de la Peltrie, était douée de ces aimables et précieuses qualités qui font les délices de la famille et l’ornement de la société. Son père, M. de Chauvigny, scigneur de Vaubougou, tenait un rang distingaé entre la noblesse de Normandie. Dans son désir de laisser après lui à sa patrie, des héritiers capables de rappeler toutes les vertus de ses ancêtres, cet homme, d’ailleurs fort religieux, méconnut un peu la voix du ciel. N'ayant point de fils pour transmettre à la postérité le nom de Chauvigny, il voulut du moins se consoler, en assurant à ses deux filles la position qu’il croyait devoir leur convenir dans le monde. Après avoir établi l’aînée, il songea à fuire contracter alliance à la jeune Madeleine ; mais toute alliance terrestre étant contraire à ses inclinations, elle crut devoir donner formellement à son père, l'assurance qu’elle ne voulait d'autre époux que Celui qui est éternel. Cependant, elle eut beau protester que le désir entraînant de son âme Ja portait à la vie religieuse, tout fut inutile, elle dut fléchir sous l'autorité paternelle et accepter, à l'âge de dix-sept ans, la main du chevalier Charles de Grivel (1), seigneur de la Peltrie, avec qui elle vécut cinq
(1) Dans nos manuscrits, ce nom est aussi écrit { Gruel.”
ans, se montrant épouse très-dévouée ct chrétienne très-fervente.
Restée veuve à l’âge de vingt-deux ans, son âme fut soudain enflammée d’un grand zèle pour le salut du prochain, et à la suite d’une retraite, elle résolut de s’employer à la conversion de toutes les nations du monde, autant que le permettait la faiblesse de son sexe. Cent et cent fois le jour elle répétait: ‘Faites de moi, mon Dieu, tout ce qu’il vous plaira ; tout est à vous mon Dieu, mon cœur, mes biens et ma vie!” Comme la Mère de l’Incarnation, elle accompagnait sans cesse en esprit les ouvriers apostoliques. Un jour, en lisant la Relation de l’année 1635, elle fut frappée de ces paroles : ‘ Hélas! mon Dieu, si les excès et les superfluités de quelques dames de France s'employaient à cette œuvre si sainte, quelles grandes bénédictions feraient-elles fondre sur leurs familles ! Quelle gloire en la face des anges, d’avoir recueilli le sang du Fils de Dieu pour l’appliquer à ces pauvres infidèles !” Ces paroles du KR. P. Le Jeune, dictées par l’Esprit-Saint, lui donnèrent la pensée qu’elle ne pourrait rien faire de plus utile à la gloire de Dieu, que de consacrer ses biens et sa vie à l'instruction des petites filles du Canada.
Quelques temps après, le jour de la Visitation de la Ste. Vierge, comme elle était en oraïson, Dieu lui fit connaître clairement que “sa volonté était qu’elle allât en Canada pour le bien de tant de petites filles, et qu'il lui ferait à ce dessein de grandes grâces.” Ce qui me donna, dit-elle, tant de confusion que je lui dis, toute baignée de larmes : “ Hélas! Seigneur, ce n’est pas à moi qui suis une si grande pécheresse, une si vile et si abjecte créature, qu’il faut départir de si grandes faveurs !”? Elle crut alors entendre en elle-même que cela était vrai ; mais que la miséricorde de Dieu en éclaterait
davantage ; que certainement elle se verrait un jour en Canada, et qu’elle y mourrait.” (1)
Sa vocation avait donc tous les signes d'une mission divine: aussi tous ceux qu’elle consulta déclarèrent qu'elle ne devait pas différer à suivre la voix de Dieu. Aux yeux du monde, cependant, son entreprise parut une chimère, vu l’état d'abandon et de barbarie où se trouvait alors le Canada. ‘ Quelle apparence, s’écriaiton, qu'une jeune dame, délicate, douée de tous les avantages de la nature et de la grâce, ainsi que des biens de la fortune, considérée et recherchée comme un des premiers partis du pays, aille se reléguer dans une terre lointaine, passer sa vie au milieu des sauvages de
el’ Amérique !”’
Sans tenir compte de l'opinion du monde, ni des difficultés qu'on lui suscitait, elle s’occupait des moyens d'exécuter son projet, quand elle fut frappée d’une maladie qui la réduisit bientôt à l'extrémité. Dans cet état désespéré, elle fit vœu à St. Joseph d’aller en Canada, et d'y consacrer ses biens et sa vie à faire bâtir une maison, pour l'instruction des petites filles de ces contrées. À peine eut-elle fait ce vœu qu’elle se trouva hors de danger.
Etant parfaitement rétablie, elle se mit en devoir d'accomplir le vœu qu'elle avait fait; maïs d’un autre côté son père s’occupait plus que jamais de lui faire prendre de nouveaux engagements dans le monde. Ses parents et ses amis se portèrent contre elle aux dernières violences, lui suscitant des procès interminables pour lui ôter le pouvoir de disposer de son bien. Mais Dieu, qui se rit des desseins de l’homme, quand celui-ci
s'oppose à l'exécution de sa volonté, prêta sa force
(1) Relation de 1672.
toute-puissante à une faible femme qui cherchait humblement à lui plaire. Quel beau jour succède à la tempête! Soudain, tout change de face en faveur de la pieuse veuve: son procès se gagne comme par miracle, un moyen des plus extraordinaires (1) la délivre des instances de son père, et accompagnée de M. de Bernières, elle se rend à Paris pour consulter les ecclésiastiques les plus recommandables par leur doctrine et leur piété. Tous s'accordent à l’approuver. Il ne lui restait plus qu’à trouver des religieuses pour l’accompagner en Canada. S’étant adressée à ce sujet au R. P. Poncet, qui se disposait à partir pour cette mission, elle fut bien surprise d’apprendre que le ciel y avait déjà pourvu, et qu’il y avait à Tours une religieuses d’un grand mérite, qui se consumait du désir de passer en la Nouvelle-France. Mme. de la Peltrie écrivit aussitôt à la Mère Marie de l’Incarnation qui, de son côté, pressentait que Dieu allait enfin la mettre en possession de cette ‘terre promise,” après laquelle elle soupirait depuis si longtemps, et déjà elle s'était rendue à l’Ermitage de St. Joseph (2), pour le remercier d’une aussi précieuse faveur.
Bientôt Mme. de la Peltrie et M. de Bernières arrivent à Tours; mais il fallai d'abord la permission de l’Archevêque, Mgr. Deschau, alors très-âgé, et dont l’on redoutait un refus, vu son éloignement pour les projets extraordinaires. Le bon prélat parut d'abord surpris ; mais quand il eut appris toutes les particula-
() Allusion à la pieuse fiction par laquelle M. de Bernières devint le protecteur de Mme. de la Peltrie, et “l'ange visible” des préparatifs pour sa mission du Canada.—Voir Notice Biographique de Mme. de la Peltrie.
(2) Petite chapelle, ou lieu de dévotion, dans le jardin du monustère de Tours.
rités de la vocation de Mme. de la Peltrie, et le pieux stratagème dont elle usaït en ce moment pour trouver moyen de répondre à la voix de Dieu, il fut touché d'une extrême dévotion. “Est-il bien possible, dit-il, que Dieu veuille prendre de mes filles pour un dessein si zlorieux ? Ah! que je serai heureux, s’il s’en trouve dans cette Communauté qui aient vocation pour ex-
poser leur vie si généreusement!” Le R. P. Recteur
de la Compagnie de Jésus lui ayant parlé de la vocation extraordinaire de la Mère de l’Incarnation : ‘ Allez, je vous prie, mon Père, reprit le saint Prélat, allez encore lui parler, interrogez-la bien sur ee sujet, et revenez au plus tôt m’apprendre ce qui en est.”
Satisfait sur ce point, le vénérable Archevêque voulut qu'on conduistt Mme. de la Peltrie au Monastère des Ursulines de Tours, qu’on lui en ouvrit les portes, et qu'elle y fût reçue comme on l’eût reçu lui-même.
À son arrivée, la Communauté s’assemble au son de la cloche, et s’étant rangée en ordre pour la recevoir en cérémonie, on la conduisit au chœur en chantant le Veni Creator, qui fut suivi du 7e Deum. Toutes pleuraient de joie de voir cette pieuse Dame, que l’on regardait comme un ange du ciel; elle de son côté se croyait en paradis. ‘“ Pour moi, dit notre Vén. Mère, dès que je l’eus envisagée, je me souvins de ma vision, et reconnus en elle la compagne qui s'était jointe à moi, pour aller à ce grand pays qui m'avait été montré: sa modestie, sa douceur et son teint m’en renouvelèrent l'idée ; tous les traits de son visage me parurent être les mêmes. Il y avait environ six ans que cela m'était arrivé, et cependant j'en avais l’idée aussi distincte que s’il n'y eut eu qu’un jour. Ce qui me fit encore davantage admirer la divine Providence, fut ce que j'appris par après d'elle-même, qu’en même temps que Dieu me
AE PR RL US ete
l'avait fait connaître, il lui avait aussi donné les premières inspirations de sa vocation pour le Canada.”
“ Pour ne point m'’arrêter, dit ia Mère de l’Incarna- L tion, au détail de mille circonstances qui changèrent notre Communauté en un petit paradis, la difficulté fut de nous trouver une compagne, car toutes le voulaient
être. On allait en foule trouver M. de Bernières, qui était resté au parloir, pour obtenir cette grâce de Mgr de Tours par son entremise (1). Il n'y avait de tran- , Q quille dans la maison qu’une jeune sœur nommée Marie de St. Bernard; non pas qu’elle fût indifférente à cette entreprise, mais parce que son humilité ne lui permettait pas de croire qu’elle eût les qualités requises pour une aussi haute mission. Cependant elle rôdait, tantôt autour du parloir où se tenait M. de Bernières, tantôt auprès de la chambre de Mme. de la Peltrie, sans pouvoir se résoudre à y entrer. Elle était en cet état quand la Mère de l’Incarnation se sentit inspirée de la demander à M. de Bernières et à la Mère Supérieure. Il y eut beaucoup d'opposition du côté de cette dernière qui l’estimait trop jeune, car elle n'avait que vingt-deux ans et demi. Mais M. de Bernières et Mme. de la Peltrie persistent à la demander; la sœur Marie de St. Bernard, de son côté, conjure Dieu d'agréer l'offre qu’elle lui fait de ses services et de sa vie; puis, s'adressant au glorieux St. Joseph, elle lui fait vœu de porter son nom, s’il lui obtient une faveur aussi signalée, Cependant on achève les prières des quarante-heures, et à l'assemblée où tout devait se conclure, St. Joseph se mit si bien de la partie qu’on fut , obligée de faire le sacrifice de la chère sœur Marie de 6 St. Bernard.” ‘ L'on en donna aussitôt avis à ses parents qui, à toute force, voulurent y mettre opposition;
() Relation, 1672,
mais quoiqu'ils fissent Notre-Seigneur qui en avait fait choix en fut le maître. Elle me fut donc donnée pour compagne ; et pour accomplir le vœu qu’elle en avait fait, elle changea son nom en celui de St. Joseph.” (1)
Les choses étant ainsi arrêtées, le départ de Tours fut fixé au 22 de février. ‘Mer. l’Archevêque nous envoya son carrosse, dit la Mère de l’Incarnation, afin que nous allassions à son palais recevoir sa bénédiction ; et comme il était indisposé, il nous fit communier avec lui, et voulut ensuite que nous prissions notre réfection à sa table, après quoi il nous fit une belle exhortation sur les paroles que Notre-Seigneur dit à ses Apôtres lorsqu'il les envoya en mission, et nous indiqua nos devoirs, pendant que l’on expédiait notre obédience. Après qu'il eut traité avec Mme. de la Peltrie des affaires temporelles de notre fondation en Canada, nous le prièmes, ma compagne et moi, de nous commander ce voyage, afin que par ce commandement que nous recevrions de celui qui nous tenait la place de Dieu, nous le fissions avec une plus ample bénédiction. Il nous le commanda avec beaucoup de douceur et de bonté, puis il nous fit chanter le pseaume Zn exitu Israel de Egypt, et le cantique Magnificat.”” (2)
Alors, ce vénérable vieillard de quatre-vingts ans, présentant la Mère de l’Incarnation et sa jeune compagne à Mme. de la Peltrie, prononça ces mémorables paroles: “ Voilà les deux pierres fondamentales de l'édifice que vous voulez faire à Notre-Seigneur dans le Nouveau Monde: je vous les donne pour la fin pour laquelle vous me les demandez; qu’elles soient donc dans ce fondement comme deux pierres précieuses, semblables à celles du fondement de la Jérusalem céleste.
(1) Lettres de la Vén. Mère de l’Incarnation. (2) Vie de la Vén. Mère.
Que cet édifice soit à jamais un lieu de paix, de grâces, et de bénédictions, plus fécond que ne fut celui de Salomon. Que les efforts de l’enfer ne prévalent jamais contre lui, et ne lui puissent jamais nuire, non plus qu’à celui de St. Pierre. Et puisque c’est pour Dieu que vous le faites, que Dieu y habite à jamais comme Père et comme Epoux, non-seulement des religieuses que je vous donne, mais encore de celles qui les accompagneront, et qui vivront après elles jusqu’à la consommation des siècles.” (1)
Après cette bénédiction solennelle, qui fut comme le testament de ce vénérable vicillard à l'égard de ses filles, nos Mères revinrent à leur Monastère de Tours pour dire le dernier adieu à leurs chères sœurs.
Bien des obstacles furent suscitées à la Mère de l’Incarnation de la part de sa famille, surtout au sujet de son fils; mais cette âme magnanime sut faire violence à son cœur, et passer par dessus toutes les considérations humaines.
On se met donc en route, et le cinquième jour on arrive à Paris, où les affaires de Mme. de la Peltrie devaient les arrêter quelque temps. C’est là qu’elle fit rédiger l’acte par lequel cette généreuse Dame assurait à la nouvelle fondation sa belle terre d’'Haranvilliers, près d'Alençon: c’était une rente de neuf cents livres par année, qu’elle augmenta dans la suite de six cents livres.
A la suggestion du KR. P. Vimont, nos Fondatrices firent de vives instances à Paris, pour obtenir de Mgr. l’'Archevêque la permission d'emmener avec elles une religieuse du grand couvent de St. Jacques. A deux différentes reprises, elles furent se jeter aux pieds de la
(1) Vie de la Vén. Mère.
reine Anne d'Autriche (1). La Reïne leur témoigna le plus vif intérêt; toutefois il leur fallut laisser la capitale sans avoir réussi dans le projet que le R. P. Vimont avait tant à cœur. Cette connaissance que les religieuses firent alors avec la reine Anne d’Autriche leur fut très-utile dans la suite.
Toutes les affaires étant expdiées, grâces aux soins du R. P. Charles Lalemant et de M. de Bernières, Mme. de la Peitrie et ses religieuses se rendirent à Dieppe, lieu de l’embarquement. Ayant été faire visite aux Ursulines de cette ville, elles y sollicitèrent le secours qu'elles n’avaient pu obtenir à Paris. La Communauté de Dieppe s’estima heureuse de prendre part à une aussi sainte entreprise, et elle leur accorda la Mère Cécile de Ste. Croix, qui, elle-même, brûlait du désir d'exposer sa vie pour coopérer avec ces premières religieuses missionnaires, dans les emplois de notre Institut, au glorieux dessein de la conversion des nations barbares.
Cependant, notre infatigable Fondatrice, n'ayant pu trouver place pour le bagage de sa petite colonie, sur les navires qui devaient partir au printemps, en ayant parlé trop tard, elle fit frêter un vaisseau à ses propres frais, le chargeant de provisions, de meubles et autres choses nécessaires, au montant de huit mille livres.
(1) Depuis ce moment, où la reine Anne d'Autriche eut ainsi l’occasion de connaître par elle-même le mérite de nos mères, elle ne cessa jamais de s'intéresser à leur œuvre et de les combler de ses bienfaits. Cette attention de sa part doit être attribuée, en grande partie, au crédit de Mme. la duchesse de Senecey, première dame d'honneur de la Reine-mère, et gouvernante de Louis XIV. Dans nos traditions, elle est plus connue sous son nom de famille, Mlle, Marie-Catherine de la Rochefoucauid. Le portrait de cette bientfaitrice se voit encore au monastère et il y a plaisir à contempler cette franche, noble et souriante figure, dont les grands yeux noirs n’ont rien perdu de leur éclat depuis qu’on lui a fait don du costume religieux pour cacher ses habits de cour.
Nous ne saurions mieux terminer cet article, il nous semble, qu’en mettant sous les yeux de nos lectrices les dernières lignes écrites par notre Vén. Mère sur le sol de France, au moment où elle s’exilait si généreusement, pour venir consumer sa vie au milieu des sauvages du Canada. Cette lettre est adressée à la Supérieure des Ursulines de Tours, & Ma très-révérende et très-chère Mère,
‘“ Votre sainte bénédiction. C’est tout de bon qu’il faut vous dire le dernier adieu, et s’en aller où notre Epoux nous appelle par son infinie miséricorde. Le vaisseau va en rade aujourd'hui, après quoi nous n’avons plus de temps que pour attendre un vent propre qui nous y puisse conduire sans danger dans une chaloupe.
‘ Vous pouvez juger si les moments ne semblent pas trop longs à une âme qui est dans le désir et dans l’impatience de donner sa vie pour son Bien-Aïmé. O ma chère Mère ! que le Maître de nos cœurs est puissant ! Si vous saviez ce qu’il opère en notre troupe canadoiïse, vous en béniriez mille fois sa bonté: tout est en feu, et pourtant il semble que ce feu se réduise en cendre et en humilité, tant l’on se voit bas dans l’abîme des divines miséricordes. Je ne puis dire, ma très-chère Mère, ce que j'en pense...
‘Mme. de la Ville-aux-Clercs étrenne notre établissement d’un beau tabernacle, d’un très-beau voile de calice, et d'un grand nombre de fleurs de broderie pour orner un parement. C’est notre première bienfaitrice après vous, très-chère Mère, qui serez toujours l’incomparable, puisque, sans parler de vos autres bienfaits, vous nous avez données nous-mêmes. Aussi serez-vous toujours mon unique Mère, et je serai toujours votre très-obligée et très-affectionnée fille en Jésus-Christ.”