‹ Les Ursulines de Québec [microforme] (volume 4)Chapitre 101 sur 199 · M. DE TRACY ET M. TALON BIENFAITEURS DU MONASTÈRE · texte numérisé non relu

M. DE TRACY ET M. TALON BIENFAITEURS DU MONASTÈRE

Le vieux rocher de Québec sembla tressaillir de joie en voyant, le 830 juin 1665, débarquer sur nos rives, M. de Tracy, premier Vice-Roi de la Nouvelle-France et Lieutenant-Général du Roi dans l'Amérique Septentrionale. Il était accompagné du Chevalier de Chaumont, son premier conseiller et son secrétaire intime. Louis XIV, si heureux dans la nomination de tous

(1) Les conversions en effet furent extraordinaires ; la Mère de l’Incarnation dit qu’un ecclésiastique lui a assuré qu’il avait fait faire, à lui seul, plus de huit cents confessions générales,

ceux qu’il chargeait de soutenir sa gloire et ses intérêts, ne pouvait mieux choîïsir son représentant, car tout en celui-ci commandait le respect, l'amour et la confiance des populations soumises à son gouvernement. Ce “haut et puissant seigneur” avait déjà fait rentrer dans l’obéissance les habitants de Cayenne, qui s'étaient ligués avec les Hollandais contre le roi de France ; et maintenant M. le Marquis de Tracy venait en Canada muni de tous les pouvoirs nécessaires pour assurer la prospérité du pays en confondant les Iroquois. Ce gracieux représentant de Sa Majesté Très-Chrétienne, ne permit pas qu’on lui fit une réception dispendieuse et bruyante ; mais dès ses premiers pas sur le sol canadien, il vit qu'il avait affaire à un peuple honnête et loyal et il souriait comme un père à ses chaleureux transports. Ce fut vers le lieu saint que M. de Tracy dirigea tout d’abord sa marche, suivi du cortége le plus magnifique que l’on eût encore vu à Québec. En avant, vingt-quatre gardes et six pages d'honneur en costume de cour ; venait ensuite le Vice-Roi entouré d'officiers dont le brillant uniforme étincelait d’or et d'argent ; en arrière étaient six laquais portant livrée ; des militaires fermaient la marche, suivis du peuple dont les cris d’allégresse ajoutaient encore au concert des cloches et des canons. Mgr. de Laval, qui attendait le Marquis à la porte de l'Eglise, lui présenta l’eau bénite.et la croix et le conduisit au siége d'honneur qu’on lui avait préparé; mais ce gentilhomme vraiment chrétien se tint à genoux sur le pavé comme le dernier mousse de l'équipage, pendant que le sanctuaire retentissaït de l'hymne d'actions de grâces.

M. de Tracy fut enchanté de l’aspeet du pays ; il aimait le peuple comme un père aime ses enfants, c’està-dire avec un constant désir de le rendre heureux; ce

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à quoi tendirent tous ses efforts. Il aimait aussi les pauvres sauvages; il écoutait avec bonté leurs (1) harangues improvisées et recevait même leurs petits présents.

La joie fut grande dans la colonie à l’arrivée des derniers vaisseaux (septembre 1665) qui portaient le colonel de Salières et son état-major, le nouveau gouverneur M. de Courcelles, l’intendant M. Talon ainsi que le reste du régiment de Carignan. Ils entrèrent au port aux acclamations du peuple réuni sur le rivage pour les recevoir. (2)

Québec qui venait d'être honoré du nom de ville, présentait alors un aspect des plus pittoresques: ses édifices religieux en assez grand nombre et de belles dimensions ; le château St. Louis assis comme par en-

() Nous croyons faire plaisir à nos lectrices, en leur donnant ici quelques extraits de la première adresse qui fut présentée à M. de Tracy par les Hurons.

Le premier orateur huron parla ainsi :

4 Grand Ononthio, tu vois à tes pieds les débris d’une grande terre. Ce ne sont maintenant que des cadavres qui te parlent à qui l’Iroquois n’a laissé que des os, en ayant dévoré la chair après l'avoir grillée sur les échafauds. Il ne nous restait qu’un petit filet de vie, quand avec bien de la peine, ayant levé les yeux, nous avons aperçu sur la rivière les navires qui te portaient et avec toi tant de soldats qui nous sont envoyés par ton grand Ononthio et le nôtre.............. Mais après tout, quoique je t’entende, que je te voie de mes yeux et que j'embrasse tes pieds, la joie que tu apportes est si inopinée, que j'aurais peur d’être déçu par un beau songe, si je ne me sentais déjà tout fortifié par ta seule présence. Sois le bienvenu, 6 généreux Ononthio et reçois ce petit présent du crû de notre terre, pour marque de la joie que nous cause ton heureuse arrivée.”?

En prononçant ces dernières paroles, l’orateur avait déposé aux pieds du Vice Roi une peau d’orignal, que celui-ci reçut &vec une g:âce et une dignité qui charmèrent ces bons sauvages.

(2) Sur ces vaisseaux se trouvait aussi le R. P. Beschefer, S. J., qui fut directeur et chapelain de notre maison de 1673 & 1689, et que nous aurons occasion de nommer plusieurs fois dans la suite,

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chantement au-dessus du port; les soixante et dix maisons pierrotées des Français, groupées de distance en distance sur le haut du vieux rocher ; tout était de nature à prévenir favorablement l’étranger. Ajoutons à cela les arbres séculaires qui ombrageaient en tout lieu les habitations des Français, et le “ wigwam ” solitaire

. qui, perché çà et là, mêlait ses grâces sauvages à la variété du tableau, et nos lectrices auront une idée assez juste du lieu choisi pour être la résidence du Vice- Roi français, et du nombreux cortége d'hommes distingués qui l’accompagnaient au Canada.

L'élément joyeux dans lequel vivait alors comme aujourd’hui cette population franco-canadienne, reçut une vitalité toute nouvelle par l’arrivée de ce fameux régiment de Carignan, dont l’histoire du pays comme nos vieilles traditions, nous ont tant de fois redit les beaux faits d'armes. |

Ces quatre-vingts officiers en brillant uniforme jetaient un grand éclat dans le pays. Cependant on leur laissa peu de loisir pour chevaucher élégamment dans les vertes avenues de Ste. Foie ou de la Grande Allée, car il en fallut bientôt venir à la réalité de leur mission. Trois semaines après l’arrivée des premiers vaisseaux, la ! Mère de l’Incarnation écrivait : ‘“ Les compagnies sont j déja parties avec cent Français de ce pays et un grand | nombre de sauvages pour prendre le devant et s’emparer de la rivière des Iroquois, et pour y faire des

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forts et les garnir de munitions. L'on fait cependant | i ici un grand appareil de petits et de grands bateaux À plats pour passer les bouillons de l’eau qui se rencon- À trent dans les sauts. à

‘“ M, de Tracy a déjà fait de très-beaux règlements : : je crois qu'il est choisi de Dieu pour l'établissement 80- :

lide de ces contrées, pour la liberté de l'Eglise, et pour

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l'ordre de la justice. C’est un homme d’une haute piété ; toute sa maison, ses officiers, ses soldats imitent son exemple. Cela nous ravit, et nous donne beaucoup de joie. Ce qui les anime tous, est qu’ils vont à une guerre sainte, et qu'ils vont combattre pour la foi. M. de Tracy, quoique âgé de soixante-deux ans, y veut aller en personne, afiu que rien ne manque pour assurer cette expédition.”

‘“ Quant au reste de l'armée, écrivait en septembre la Vén. Mère, à l'arrivée des derniers vaisseaux, “elle est en bonne disposition de signaler sa foi et son courage, ct l'on tâche de leur inspirer de véritables sentiments de piété et de dévotion. C’est en cela que les Pères font merveille. Il y a bien cinq cents soldats qui ont pris le scapulaire de la Ste. Vierge. C'est nous qui les faisons, à quoi nous travaillons avec bien du plaisir. Ils disent tous les jours le chapelet de la Ste. Famille avec tant de foi et de dévotion, que Dieu a fait voir par un beau miracle (1) que leur ferveur lui est agréable; ce miracle a beaucoup augmenté la dévotion dans l’armée.”

Nous ne dirons rien de la difficile et glorieuse expédition du Marquis de Tracy au pays des Iroquois, de ce voyage de plus de cent cinquante lieues à travers

() ‘Un lieutenant du régiment de Carignan, ne s’étant pu trouver à l'assemblée pour le réciter (le chapelet de la Ste. Famille), il s'était retiré dans un buisson pour le dire en son particulier. La sentinelle ne le distinguant pas bien, crut que c'était un Iroquois qui s’y était caché, il le tire quasi “à brûle pourpoint”” et se jette aussitôt dessus croyant trouver son homine mort. Il le devait être en effet, la balle lui ayant donné dans la tête deux doigts au-dessus de latempe. Mais la sentinelle fut bien étonnée de trouver son lieutenant à terre tout en sang, au lieu d’un Iroquois. On le prend, on fait son procès; mais celui que l’on croyait mort se lève, disant qu’il demandait sa grâce et que ce n’était rien, Et en eftet, l’ayant visité, on trouva la balle enfoncée mais l’homme sans péril, ce qui a été approuvé miracle.” —

Lettres de la Vén. Mère.

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les bois ct les rivières, le chef comme le soldat devant porter sur son dos vivres, armes, bagage, etc. La Mère de l’Incarnation, qui reçut la visite du Marquis de Tracy et de ses principaux officiers, à leur retour de cette campagne, nous en donne un (1) détail plein d'intérêt et de charmes, en ayant appris les circonstances du Chevalier de Chaumont, compagnon d'armes du Marquis de Tracy. ‘ Notre-Seigneur, ajoute-t-elle, a exaucé les prières que nous faisions ici pour le succès de cette guerre. L'oraison de quarante-heures a été continuelle depuis le premier d'octobre jusqu'au second de novembre, que nous avons appris des nouvelles de M. de Tracy et de l’armée. Les prières n'étaient pas moins continuelles dans les familles en particulier que dans les églises pour le public. Mais ayant appris la nouvelle de la déroute des ennemis, nous avons changé nos prières en actions de grâces, et le Te Deum a été chanté avec beaucoup de pompe et de solenuité.”’

Cette joie devait retentir bien profondément dans le cœur de nos Mères, tant pour l'intérêt qu’elles portaient à la colonie et à la conversion des sauvages, que pour le désir.de leur propre conservation en ce pays, l'audace des Iroquois ayant porté le désordre jusqu’au centre même des établissements français.

D'autres motifs encore devaient réjouir ces véritables Ursulines, comme nous allons le voir daus les paragraphes suivants.

013.—DEUX CAPTIVES RAMENÉES DES CINQ-CANTONS PAR LE MARQUIS DE TRACY—IROQUOISES AUX URSULINES.

Deux jeunes filles françaises de nos campagnes, en-

levées par les sauvages dans leur enfance, étaient rete-

nues avec un grand nombre de prisonniers de guerre

(1) Voir Lettres de la Mère de l'Incarnation

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au-delà du lac de Gannentaha (pays qu’oceupe maintenant l'Etat de New-York). Elles furent rachetées et ramenées au pays par le Marquis de Tracy, qui les fit entrer au pensionnat. Ce fut avec un véritable intérêt que nous découvrîimes dernièrement leurs nc» eur le vieux régistre du Monastère. Voici les terras propres du document. ‘Le 28 mai 1666, sont entrées M:'e M. Bourgery, âgée de quinze ans, et Anne Bailla âgée de dix-huit ans, qui avaient été prises par les iroquois, et ramenées au pays par nos troupes. Elles nous ont été données par Mgr. de Tracy pour être instruites. C’est ce bon seigneur qui doit payer leur pension, quarante-huit écus par an.”

A l'entrée de ces jeunes filles au Monastère eut lieu un incident fort touchant. En apercevant dans la salle de Communauté le portrait de la Mère St. Joseph, décédée en 1652, Anne Baillargeon s’écria, comme toute hors d'elle-même : ‘“ Ah! c’est elle, c'est celle-là qui m'a parlé ; elle avait le même habit!” Nos Mères, fort étonnées, lui demandèrent l'explication de ces paroles. Elle leur raconta alors qu'ayant été faite captive à l’âge de neuf ans, elle prit tellement goût à la vie libre et errante, au milieu des forêts, qu’elle se détermina à passer parmi les sauvages le reste de ses jours. Quand les Français eurent contraint ces barbares à rendre tous leurs prisonniers, Anne Baiïllargeon se cacha dans les bois, de crainte qu’on ne l'obligeât à quitter la famille sauvage qui l’avait adoptée. : Mais au moment où elle se croyait le plus en assurance, une religieuse lui était apparue, la menaçant de la châtier sévèrement si elle ne s’en retournait avec les Français. Toute saisie de frayeur, elle sortit du bois et alla se réunir aux autres captifs que l’on mettait en liberté. M. de Tracy l’aperçut auprès de la jeune Madeleine Bourgery; il les

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