HISTOIRE DU MONASTÈRE, $14.—L'IROQUOIS GARAKONTIÉ, AMI DES URSULINES
Parlons maintenant du grand ambassadeur Iroquois, le fimeux chef Garakontié, ou Garakonkié, comme l’appelaient nos bonnes Mères.
Garakontié, le “ Bayard ” des sauvages, et plus tard, le héros du christianisme et le plus fidèle auxiliaire des Français, était du nombre de ces braves qui connaissaient fort bien le chemin qui conduit aux Ursulines, ainsi que la généreuse marmite de Mme. notre fondatrice. Aussi, chaque fois qu'il venait à Québec, on était sûr de le voir bientôt arriver au Couvent, accompagné d’une suite de ces farouches guerriers dont les exploits avaient tant de fois fait trembler nos populations. C’est dans une de ces visites que la Mère de l’Incarnation lui fit présent d’une belle ceinture, espèce d’écharpe, qu’elle avait fait broder par les jeunes religieuses. C’était donner au fameux chef un témoignage non équivoque d'estime pour sa rare probité, et pour la noblesse de ses procédés envers les Français. Ce présent, qui parut magnifique aux sauvages, fit tant de plaisir à Garakontié qu'il le conserva comme un trésor inestimable, et ne cessa depuis de l’étaler à l'admiration de ses compatriotes, comme l’attestent les écrits des missionnaires.
Garakontié, ayant ouvert son cœur à la grâce de J'ésus-Christ, fut solennellement baptisé et confirmé dans la cathédrale de Québec, par Mgr. de Laval, en 1670.
Le concours fut extraordinaire ; il y avait À la cérémonie des représentants de presque toutes les nations de la Nouvelle-France.
“ Pendant qu’on lui conférait les cérémonies du baptôme, dit le Père Le Mercier, il écoutait avec une si
grande présence d'esprit, qu’au moindre mot il concevait tout ce qu’on lui disait. Il répondait à toutes les interrogations avec autant de fermeté et de bon sens, qu'on en pruvait attendre d’un homme savant ; et entr’autres choses il dit, étant interrogé s’il voulait être baptisé, qu’il y avait déjà trois mois entiers qu’il soupirait après cette grâce.
“ Le nouveau baptisé remercia humblement Mgr. l’évêque de lui avoir ouvert, par.les deux sacrements qu'il venait de lui conférer, la porte de l'Eglise et du Paradis. Ensuite, ayant fait à Notre-Seigneur Jésus-Christ de nouvelles protestations de vivre dorénavant en bon chrétien, il fut conduit au Château pour y aller remercier M. notre Gouverncur, de l’honneur qu'il lui venait de faire en lui donnant son (1) nom sur les fonts du
(1) L’éloquence de Garakontié était d'accord avec ses grandes et belles qualités ; en voici un exemple :
Après avoir fait ses compliments de condoléance sur la mort du R. P, Simon Le Moine, l’intrépide ambassadeur, le zélé missionnaire des Iroquois : “ Ondessouk, dit Garakontié à haute voix en apostrophant ce Père, que les barbares appelaient ainsi, m’entende-tu du pays des morts où tu es passé si vite ? C’est toi qui as porté tant de fois ta tête sur les échafauds des Agniehronnons ; c’est toi qui as été courageusement jusque dans leurs feux en arracher tant de Français ; c’est toi qui as mené la paix et la tranquillité partout où tu passais, et qui as fait des fidèles partout où tu demeurais. Nous t’avons vu sur nos nattes de conseil décider de la paix et de la guerre; nos cabanes se sont trouvées trop petites quand tu y es entré, et nos village mêmes étaient trop étroits quand tu t’y trouvais, tant la foule du peuple que tu y attirais partes paroles était grande. Mais je trouble ton repos par ces discours importuns ; tu nous as si souvent enseigné que cette vie de misère était suivie d’une vie éternellement bienheureuse, puis donc que tu la possèdes à présent, quel sujet avons-nous de te regretter ? mais nous pleurons parce qu’en te perdant, nous avons perdu notre père et notre protecteur. Nous nous consolerons néanmoins parce que tu continues de l'être dans le ciel, et que tu as trouvé dans ce séjour de repos la joie infinie dont tu nous as tant parlé.’’
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baptême. A son entrée, il se vit salué par la décharge de tous les canons du Fort, et de toute la mousqueterie des soldats, qui étaient disposés en haiïe pour le recevoir. Pour conclusion de la fête, on lui présenta de quoi régaler pleinement toutes les nations assemblées à Québec, et leur faire un somptueux festin, que M. le Gouverneur avait fait préparer.”
$15.—TRANSLATION DES RELIQUES DE ST. FLAVIEN ET LE STE. FÉLICITÉ —DÉDICACE DE NOTRE ÉGLISE—DÉPART DU MARQUIS DE TRACY,
Cette année 1666, déjà célèbre par les victoires remportées sur les Iroquois, fut aussi remarquable par les témoignages extérieurs de piété donnés par les fidèles de cette ville. Il faut citer entr’autres à nos lectrices la procession des saintes reliques, dont la Mère de l’Incarnation nous fait un tableau si vivant. Outre les corps de St. Flavien et de Ste. Félicité, donnés par le St. Père à l'Eglise du Canada en 1662, on portait encore des reliques insignes empruntées aux autres églises. “Il ne s'était point encore vu dans ces contrées, dit la Vén. Mère, une si belle cérémonie. Il y avait à la procession quarante-sept ecclésiastiques en surplis, chappes, chasubles et dalmatiques. Comme il fallait porter les reliques dans les quatre églises de Québec, nous eûmes la consolation de voir cette magnifique cérémonie. M. de Tracy, vice-roi, M. de Courcelles, gouverneur, M. Talon, intendant, et l’Agent de la Compagnie, M. le Barrois, portaient le daïs. Les plus élevés en dignité d’entre les ecclésiastiques portaient les quatre grandes châsses sur des brancards magnifiquement ornés, et environnés d’un grand nombre de flambeaux. La procession sortant d’une église y laissait une châsse, La musique ne cessa point, tant dans les chemins que dans
lesstations. Dans la chapelle du château, où l’on avait préparé un beau reposoir, les saintes reliques furent suluées par plusieurs décharges générales de l'artillerie. Monseigneur suivait les saintes reliques et la procession en ses habits pontificaux. Je n’aurais jamais osé espérer de voir une si grande magnificence dans l'Eglise du Canada, où quand j'y suis venue je n’avais rien vu que d’inculte et de barbare.” (1)
Quelques jours avant la procession des Saintes Reliques, Mgr. de Laval avait dédié l’église cathédrale avec une grande pompe ; la nôtre ne fut consacrée que l’année suivante.
La première pierre en avait été posée au mois de juin de l’année 1656. ‘“ Le jour de l’Ascension, cette année 1656, dit notre vieux récit, M. de Lauson s'étant rendu à la chapelle avec su suite, la procession ayant en tête le clergé, se rendit à l’issue des vêpres à l’endroit où les fondements avaient été creusés, et le R. P. Le Mercier $. J., Supérieur du Collége, ayant béni la première pierre, elle fut posée par le Gouverneur au nom de Jésus, Marie et Joseph.” (2)
Mme. de la Peltrie s'était chargée avec beaucoup d’ardeur et de générosité des frais de cette église ; mais plusieurs pertes et autres accidents en retardèrent tel-
() Il arriva dans notre église pendant cette procession un accident qui faillit devenir funeste. Le plancher se trouva trop faible pour porter une si grande foule et s’enfonça; heureusement, personne ne fut blessé.
(2) L'entrée de cette église faisait face à la rue St. Louis ; la chapelle extérieure ainsi que le sanctuaire s’étendaient dans la direction de la rue du Parloir. Les points exacts où se trouvaient les pierres sacrées du maître-autel et de l'autel de la chapelle Ste. Anne, sont indiqués dans le corridor actuel qui conduit au chœur, par ces petites croix en clous jaunes que nos lectrices ont bien souvent remarquées.
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lement la construction qu’elle ne fut achevée qu'en 1667, par le généreux concours de M. de Tracy.
Quelques jours avant son départ, M. de Tracy voulut donner à nos Mères une dernière preuve de sa considération, en assistant à la dédicace de cette église. La cérémonie eut lieu le 17 août 1667. ‘“ Monseigneur, notre Evêque, dit la Vén. Mère, fit la dédicace de notre église à la prière de M. de Tracy, sous le nom du grand St. Joseph, avec une magnificence extraordinaire. Tout y fut ravissant, et les cérémonies y furent exactement à la Romaine.”
Au mois d'avril précédent, le généreux Vice-Roi avait posé, sous la bénédiction de Mgr. de Laval, la première pierre de la chapelle Ste. Anne, dont il voulut lui-même faire tous les frais. (Cette chapelle lui coûta plus de deux mille cinq cents livres. M. de Tracy rendit en outre un service signalé à notre Communauté, en mettant fin aux calomnies qu'on avait répandues en France contre nos Mères, afin de leur enlever une partie de leurs propriétés.
“ Nous allons perdre M. de Tracy, écrivait la Vén. Mère à la fin d'octobre 1667. Le Roi, qui le rappelle en France, a envoyé un grand vaisseau de guerre pour l'emmener avec honneur. Cette nouvelle Eglise et tout le pays, y fera une perte qui ne se peut dire, car il a fait ici des expéditions qu’on n'aurait jamais osé entreprendre ni espérer. Dieu a voulu donner cela à la grande piété de son serviteur, qui a gagné tout le monde par ses bonnes œuvres, et par les grands exemples de vertu et de religion qu'il a donnés à tout le pays. On l’a vu plus de six heures entières dans l’église sans en sortir. Son exemple avait tant de force que le monde le suivait comme des enfants suivent leur père. Il a favorisé et soutenu l'Eglise par sa piété et par le
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crédit qu'il a universellemnent sur tous les esprits. Nous perdons beaucoup en lui pour notre particulier : c’est le meilleur ami que nous ayons eu depuis que nous sommes en ce pays.”
Le Marquis de Tracy, heureusement, laissait au Canada deux hommes capables de continuer son œuvre : M. de Courcelles, dont la vie ne fut qu’une suite de nobles dévouements, (1) et le fameux Intendant Talon sous qui ‘le pays s’est plus fait, disait notre Mère, et les affaires ont fait plus de progrès qu'elles n'avaient fait depuis que les Français y habitent.”