‹ Les Ursulines de Québec [microforme] (volume 4)Chapitre 127 sur 199 · MADELEINE DE CHAUVIGNY, DAME DE LA PELTRIE · texte numérisé non relu

MADELEINE DE CHAUVIGNY, DAME DE LA PELTRIE

N devoir qu'il nous est bien doux de remplir, c’est celui d'offrir encore ici ÿ quelques traits de l’admirable vie de f{ notre chère et illustre Fondatrice. Les EN premières années de cette pieuse dame,

MT les heureuses inclinations de son enfance,

ÿ/ ses épreuves et ses sacrifices sont déjà connus de nos lectrices. Elles ont aussi admiré sa générosité, son héroïque dé-

4 vouement, lorsqu'il lui fallut lutter contre D les plus chères et légitimes affections pour suivre la voix de Dieu. Il nous reste à expliquer le pieux stratagème par lequel M. de Bernières devint l’ange visible de la mission du Canada. Nous parlerons ensuite des vertus que Mme. de la Peltrie a pratiquées à l’intérieur du cloître et des circonstances de sa mort.

M. de Vaubougon, comme il a déjà été dit, persistait à vouloir remarier sa fille, déclarant qu'elle le ferait mourir si elle lui refusait cette satisfaction, Mme. de la Peltrie, partagée entre l'amour filial et ce qu’elle devait à Dieu, consulta un religieux, le conjurant de lui indiquer le moyen de se délivrer des poursuites de son père. Le religieux, après y avoir bien pensé, lui déclara qu'il ne voyait qu’un moyen d'accommoder toutes choses, c'était de faire en sorte que M. de Bernières-Louvigny la demandât en mariage, M. de Bernières était un gentilhomme très-riche, fort considéré, et trèsbien connu de M. de” Vaubougon. Il avait la réputation d’un saint et il la méritait. (1)

(1) M. Jean de Bernières-Louvigny, trésorier de France à Caën, était né dans cette ville en 1602, d’une des plus anciennes et des plus

Quelque singulier que parût ce projet, la nécessité força Mme. de la Peltrie à l’accepter. Elle écrivit donc sur le champ à M. de Bernières, le conjurant de l'aider dans une occasion où il s'agissait de son salut.

illustres maisons de Normandie. Craignant que les affaires du monde ne le détournassent de ‘ l’unique chose nécessaire,”’ ce vertueux jeune homme avait formé et dirigeait une espèce de communauté composée d’ecclésiastiques et de laïques pieux qui vivaient ensemble, unis par les liens de la ferveur et de l’oraison ; c’est ce que l’on appelait l'Ermitage. Mgr. de Laval, que l’on désignait alors sous le nom d'abbé de Montigny, était membre de cette sainte association, et il donna à notre Canada un exemple des vertus étonnantes qu'on y pratiquait.

M. de Bernières n'avait que trente-sept ans, quand il fut appelé à concourir d’une manière si extraordinaire à la fondation de notre Monastère. ‘Il nous accompagnait partout, dit la Mère de l’Incarnation, et tout le monde croyait qu’il était le mari de Mme. de la Peltrie. Mais quand il faisait réflexion à la commission qu’il avait donnée à son ami de demander Mme. de la Peltrie à son père, il disait et répétait sans cesse : ‘Que dira M. de la Bourbonnière que je me sois ainsi moqué de lui ? Mon Dieu, aue dira:t-il ? Je n'oserai paraître en sa présence.’ C’était là nos entretiens d’amusement, ajoute la Vén. Mère ; mais notre conversation ordinaire et presque continuelle était de mire Canada, des préparatifs du voyage et de ce que nous ferions parmi les sauvages de ce pays. Il regardait la Mère de St. Joseph, qui n'avait que vingt-deux ans, comme une victime qui lui faisait compassion ; mais il était ravi de son courage et de son zèle. Pour moi, je ne lui faisait pas pitié. Il souhaitait que je fusse égorgée pour Jésus-Christ, et il en souhaitait autant à Mme. de la Peltrie. Arrivés à Dieppe M. de Bernières se fut embarqué avec nous pour le voyage si Mme. de la Peltrie ne l’eut constitué son procureur, pour régler ses affaires en France ; car ses parents croyaient assurément qu’ils etaient mariés, sans cela ils nous eussent arrêtées ou du moins retardées cette année là. Ce grand serviteur de Dieu ne pouvait nous quitter. Il nous mena à bord du navire, accompagné du R. P. C. Lalemant, et tous deux nous rendirent en cette rencontre mille bons services. Enfin, il fallut se séparer et quitter pour jamais notre ange gardien ; mais quoiqu'il fut éloigné de nous, sa bonté lui fit prendre, avec une affection paternelle, le soin de nos affaires, Dans toutes les conversations que nous eûmes avec lui, depuis notre première entrevue jue-

Cette lettre jeta M. de Bernières dans la plus grande perplexité. Il eut recours à la prière et remit l'affaire entre les mains de son directeur et de quelques personnes de confiance. Après avoir mûrement pesé les choses, tous furent d'avis qu’il y allait de la gloire de Dieu et qu'il devait accepter. Il fit done demander en mariage la noble et pieuse dame, malgré la répugnance qu’il y éprouvait. A cette proposition, M. de Vaubougon passa d’une extrémité à une autre et pensa mourir de joie, surtout quand il apprit le consentement de Mme. de la Peltrie, qui ne fut pas difficile à obtenir. Il faisait tapisser et parer la maison pour recevoir M. de Bernières, et suggérait à sa fille les paroles qu’elle lui devait dire à son arrivée.

Cependant M. de Bernières était retombé dans ses incertitudes, et comme les affaires traînaient en longueur, M. de Vaubougon finit par croire que les avances qu'il avait faites n'étaient qu’un

qu’à notre séparation, nous reconnûmes que c'était un homme possédé de l'esprit de Dieu et grand ennemi de celui du monde. Jamais il ne se démentit de la modestie convenable à sa grâce, quoiqu'il fût très-agréable en sa conversation."

De retour à Caën, M. de Bernières reprit ses austérités ordinaires, et continua jusqu’à sa mort à être l’ange visible de nos Mères fondatrices. Il surveillait la terre d'Haranvilliers, retirait les rentes, achetait les provisions, louait les ouvriers, et leur envoyait de France tout ce qui leur était nécessaire. Une si belle vie fut suivie d’une mort admirable, Le 8 mai 1659, s'étant retiré à l'ordinaire dans son cabinet pour faire la méditation du soir, son valet de chambre vint à l'heure prescrite lui offrir ses services. M. de Bernières était dans un profond recueillement, et il exprima le désir d’avoir encore quelques instants pour prier, Le serviteur se retire, et après un espace de temps assez considérable il revient vers son maître, qu’il trouve à genoux, les mains jointes, et à la même place où il l'avait laissé. Il s'approche et lui parle; mais ne recevant pas de réponse, le fidèle domestique s'arrête un instant pour le considérer. O surprise ! Il le trouve mort, dans l'attitude de la contemplation, les yeux tournés vers le ciel |

M. de Bernières contribua à la fondation de plusieurs établissements religieux, et c’est à sa digne sœur Mme. Jourdaine de Bernières, qui fut fondatrice et supérieure des Ursulines de Caën, que l’on doit la publication de ses ouvrages.

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