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fut assez bien tout le carême, et le dimanche des Rameaux, elle put suivre à la cérémonie. De plus le vendredi saint, elle se trouva encore assez de force pour assister à la Passion et à l’adoration de la croix. Mais ce soir-là même, elle fut obligée de déclarer à sa supérieure que deux enflures qu’elle avait aux côtés la faisaient extrêmement souffrir. C’étaient deux abcès déjà formés et où il lui fallut dès le lendemain subir une cruelle opération. On espérait encore cependant, car le chirurgien disait que les plaies étaient belles. Mais le huitième jour, il fut si frappé du grand affaiblissement de la malade, qu'il déclara qu’elle était sans ressource. Quand elle apprit cette nouvelle, la joie éclata dans tous ses traits, et depuis ce moment jusqu’à sa mort, sa vie fut comme une continuelle extase ; elle avait la vue modestement baissée ou tournée vers son crucifix qu’elle tenait entre ses mains. Elle répondait avec une douceur et une affabilité angélique à celles qui lui adressaient la parole, mais en peu de mots et demeurait absorbée en Dieu. La Mère St. Athanase, qui se tenait constamment auprès de la chère malade, lui demanda si elle avait quelque chose à recommander à son fils. À ces paroles, la Vén. Mère s’attendrit, et elle pria la Mère supérieure de lui faire savoir qu’elle l’emportait en son cœur dans le paradis, où elle solliciterait fortement sa parfaite sanctification. Elle souffrait des douleurs extrêmes, mais avec une patience admirable, s'offrant à souffrir ce purgatoire jusqu’à la fin du monde pour le salut des peuples, s’il eut plu à la
divine Majesté. Elle désira voir les élèves pensionnaires à plu-
sicurs reprises, et elle les bénissait chaque fois avec une tendresse
inexprimable. Le vendredi, 27 avril, elle reçut de nouveau le St,
Viatique et l’extrême-Onction ; jusque-là elle avait reçu la sainte
communion tous les deux jours. Quelques religieuses lui ayant de-
mandé de leur faire part de ses mérites, elle répondit avec un sou-
rire céleste : ‘ Tout est pour les sauvages, mes sœurs, je n'ai plus
rien à moi” Dans la matinée du samedi, 30 avril, se sentant à l'extrémité, elle voulut voir une dernière fois ses chères petites sauvages. Après les avoir bénies avec la plus grande effusion de cœur, elle leur adressa dans leur propre langue des paroles admirables, sur la beauté de nos saints mystères et le bonheur de servir
Dieu.
À midi, elle perdit l'usage de l’ouïe et de la parole; mais il était facile de voir que son âme était intimement unie à Dieu ; on la vit encore dans cet état porter d’une main tremblante son crucifix à sa bouche. Quelques minutes avant six heures du soir, elle ouvrit les yeux, regarda ses chères sœurs comme pour leur dire le dernier adieu, puis elle les referma pour ne plus les ouvrir aux choses de la terre. La Communauté était prosternée autour de son lit et dans la plus profonde désolation. À six heures, on entendit deux faibles soupirs ; tous les regards se portèrent avec angoisse vers la chère et sainte mourante ; mais déjà son âme avait brisé ses entraves terrestres. Un rayon d’immortalité illuminait cette figure que la mort venait de frapper, et les religieuses, partagées entre l'admiration et la douleur, contemplaient cette beauté ravissante (1), où semblait se réfléter l’indicibie transport qu'avait éprouvé cette âme sainte, en consommant son union avec la Divinité.
La nouvelle de cet heureux trépas donna lieu à l'expression de la profonde vénération qu’avaient pour la chère défunte les fidèles de tout rang; on réclamait comme de précieuses reliques les objets qui avaient été à son usage ; tuniques, livres, chapelets, médailles, tout fut enlevé en un instant, et c’est à peine si nos Mères purent conserver son grand chapelet, qui se voit encore à la chapelle des Saints. Quand on sut qu’il n’y avait plus rien à prendre, on apportait à la grille quantité de croix, de chapelets, de médailles, pour les faire toucher à la sainte Mère, et jusqu'à l'heure de l’enterrement, plusieurs religieuses furent employées à satisfaire ce pieux empressement.
Il est impossible de reproduire l'impression que causa parmi les sauvages la mort de la Vén. Mère, Dès que la nouvelle s’en fut portée aux villages de Sillery et de Lorette, ils s’assoemblèrent autour du Monastère, afin de prier Dieu pour celle qui les
(1) Ce fait, attesté par toutes les Religieuses qui en furent témoins, fit une telle impression sur Ics cœurs, que le souvenir s’en est transmis à la postérité par l'usage touchant, qui existe encore au Monastère, de chanter un Te Deum au jour anniversaire de la mort de notre Vén. Mère Marie de l’Incarnation,
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avait tant aimés. À mesure qu’ils arrivaient, ils sonnaient à la porte, et disaient aux religieuses avec l'accent de la douleur: “ Notre Mère à nous est mortel” Puis, ils se mettaient le doigt sur les lèvres pour signifier qu’une telle affliction ne s'exprimait pas. Les religieuses, ‘qui n’en pouvaient plus,” les consolaient de leur mieux, et chacun s’en allait de son côté pleurer et prier jusqu’à l'heure de l’enterrement,.
Comme Mgr. de Laval était alors en France, la cérémonie des obsèques fut faite par M. de Bernières, grand-vicaire du diocèse, et son oraison funèbre fut prononcée par le R. P. Lalemant, qui développa avec une éloquence vive et énergique tous les attributs de la femme forte, dont il lui fit l’application d’une manière admirable. M. de Courcelles gouverneur, et M. Talon intendant, étaient présents; quand la foule du peuple se fut écoulée, ils convinrent avec M. de Bernières, le Père Lalemant et les religieuses, qu'il ne fallait pas enterrer cette Vén. Mère sans conserver sur la terre, quelque vestige de ce rayon de majesté qui éclatait encore sur son visage, Le corps fut donc retiré du caveau, et le lendemain le gouverneur envoya un artiste, qui réussit à prendre une ressemblance frappante de cette douce figure marquée du sceau de la béatitude (1). Quand le portrait fut achevé, on ferma la bière qui portait l'inscription suivante gravée sur étain: “ Ci-gît la Révérende Mère Marie Guyart de l’Incarnation, première Supérieure de ce Monastère, décédée le dernier jour d'avril 1672, âgée de soixante et douze ans et six mois, Religieuse professe venue de Tours, priez pour son âme.”
Ce ne fut que plusieurs mois après, par les vaisseaux venus au printemps, que les Ursulines de Québec purent faire entendre en France l'écho de leur profonde douleur. Quel vide laissait au Monastère le départ des deux Fondatrices! Ecoutons la Mère Supérieure (Mère St. Athanase) cherchant à se consoler en parlant des vertus de la chère défunte, tantôt avec le fils de notre Mère, tantôt avec les Supérieures des Communautés de France,
(1) Ce tableau périt dans le second incendie, le 20 octobre 1686. Celui que l’on voit aujourd’hui à la salle de Communauté, a été envoyé de France par la famille Le Maire.
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tantôt avec un ancien ami et bienfaiteur, le R. P. Ragueneau. Nous n’extrairons que quelques passages.
“ Ma Révérende Mère, nous avons un très-grand sujet d’adorer avec soumission la conduite de la divine Majesté sur notre petite Communauté, particulièrement depuis l'automne dernier, qu’elle nous à obligées de faire le sacrifice des deux personnes les plus chères et les plus précieuses que nous eussions en ce monde, La première est Mme, de la Peltrie notre très-honorée Fondatrice..…. L'autre est notre révérende, très-aimable et très-aimée Mère Marie Guyart, dite de l’Incarnation. Sa personne nous était si chère, si précieuse et si nécessaire que nous ne pensions pas être en état de nous en pouvoir passer. Surtout, sa mort arrivant conjointement avec celle de Mme. notre Fondatrice, ç’a été la plus grande perte que nous pussions faire ; g'a été, dis-je, une perte irréparable que nous ne pouvons supporter sans des grâces toutes particulières de Notre-Seigneur : car notre chère et toute aimable Mère avait un amour incomparable pour le bien et l’avancement de cette maison, et comme elle en était la véritable mère, elle pensait sans cesse à lui faire ou à lui procurer tout l’avantage qu’elle pouvait, sans épargner ses soins ni ses peines.”
Après avoir parlé des vertus éminentes de la Vén. Mère, de cette présence de Dieu que n’interrompaient point les affaires temporelles, “la nuit (1) étant pourtant, dit la Mère St. Atha-
(1) Quelque désir qu’eût la Vén. Mère de prolonger ses entretiens avec Dieu, elle ne manquait jamais de se mettre au lit à l’heure preserite par la règle. ‘ Mais la posture n’y faisait rien,” dit-elle ; et en effet ses nuits presque entières se passaient en oraison, dormant fort peu et d'un sommeil très-léger, ŒElle ne s’en levait pas plus tard et ne manquait jamais, malgré ses infirmités, de se trouver avec la Communauté à l’oraison de quatre heures, l'hiver aussi bien que l'été. ayant même pendant longtemps voulu sonner le réveil. Elle était fidèle à la règle dans les plus petites choses, et de quelque travail qu’elle fut occupée, on la voyait courir aux observances dès le premier son de la cloche.
À sa mort, la Mère St, Athanase lui fit un tendre reproche de ce que, par sa faute, elle eut ainsi plongé la maison dans une si profonde douleur, ayant pris d’une viande qui lui était contraire, sans égard
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nase, le temps de ses délicieux entretiens}avec la Majesté divine ;” de cette humilité magnanime qui ne redoutait ni refusait aucune difficulté dans les affaires que Dieu lui mettait en main, toujours prête à faire davantage pour sa gloire, et à ne rien faire si c'était son bon plaisir; de cette prudence surnaturelle ct divine; de cette douceur et fermeté; de cette admirable simplicité, telle que Notre-Seigneur la veut voir en ses disciples, et qui rendai: la “ précieuse défunte ”” si aimable et agréable à tous, la Mère St. Athanase ajoute :
“ Le zèle pour la gloire de Dieu n'était nullement diminué en elle avec le temps ; mais plutôt il s'était tellement accru que c'était comme une fournaise qui la consumait, Ce fut ce même zèle qui lui fit entreprendre cet hiver, nonobstant son âge, de faire tous les jours des leçons de langnes sauvages, afin que cette science s’immortalisât dans cette maison pour l'instruction des filles de cette grande Amérique, Son zèle pour la décoration des autels n’étaient pas moins admirable. Elle était fort industrieuse en toute sorte d'ouvrages, soit pour la broderie, soit pour la dorure et pour la peinture. Elle s’entendait même en architecture et en sculpture, ayant elle-même enseigné et stilé les ouvriers qui ont fait le retable de notre église, les redressant quand ils s'éloignaient des règles de leur art. Elle n’a pas borné son zèle à notre église seule, car il y en a peu en ce pays qu'elle n’ait enrichies de quelque pièce de son travail, et cela, nonobstant les emplois considérables qu’elle a toujours eus en cette maison, y ayant été dix-huit ans supérieure, deux ans assistante, douze ans dépositaire, et enfin maîtresse des novices, exerçant souvent deux de ces charges à la fois...
pour son âge et ses infirmités. {Quand je vins en Canada, répondit la Vén. Mère, Dieu me fit entendre que son bon plaisir était que j'y vécusse à l’apostolique, et qu'en tout j'évitasse la singularité. C'est une loi que j'ai toujours eue depuis devant les yeux. Ma santé et ma vie sont de peu d'importance ; mais il m'importe beaucoup d'obéir à la Majesté divine.” Voilà quel parfait modèle d'union avec Dieu, d'attachement à la vie régulière et commune, il a plu à la divine Bonté de nous donner dans son amour et sa miséricorde !
anna ns nent me.
“ Sa sainte mort après une si sainte vie, ne nous a laissé aucun doute que le St. Esprit ne lui eût donné une assurance intérieure de sa félicité prochaine ; et nous l'avons nous-mêmes autant qu’on la peut avoir en ce monde. C’est ce qui nous doit le plus consoler, ce qui n'empêche pas pourtant que nous ne ressentions bien fort notre incomparable perte. Pour moi, je n'ose y penser de peur de la trop regretter, j'aime mieux me soumettre à l’aveugle à la volonté de Dieu, qui a voulu nous ôter ce puissant appui et mon unique consolation en terre, et me résoudre à vivre désormais sans autre satisfaction que de faire et souffrir tout ce qu'il lui plaira de m'ordonner........."”
Après ces témoignages rendus à la Vén. Mère par celle de sa Communauté qui l’avait vue de plus près, ayant été quinze ans sa supérieure, il n’est pas nécessaire d'ajouter ceux des autres religieuses. Disons seulement qu’elles ne trouvaient pas de termes assez forts à appliquer à leur sainte Mère, l'appelant tour à tour ‘ une femme incomparable en force et en courage, une supérieure admirable en sagesse, une Mère immense en bonté et en charité.”
Le R. P. Jérôme Lalemant qui avait presque toujours été son directeur en Canada, termine ainsi sa lettre au sujet de la mort de cette sainte Mère. ‘“ Si Monscigneur l’évêque eut été ici, il ne l’eût point abandonnée pendant sa maladie, tant il faisait état de sa personne ; à son défaut, M. de Bernières, son Grand Vicaire, et supérieur du Monastère, lui a rendu tout ce qu’on peut attendre d’un bon Pasteur, et notre Compagnie, les témoignages de respect ct d'affection qui étaient dus à son mérite. Au reste, la mémoire de la défunte sera à jamais en bénédiction dans ces contrées, et pour mon particulier, j'ai beaucoup de confiance en ses prières, et j'espère qu’elle m’aidera mieux à bien mourir que je n'ai fait à son égard. Je lui ai été en tout et partout un serviteur inutile, me contentant d’être l'observateur des ouvrages du St. Esprit en elle, sans m’ingérer d'aucune chose la voyant en si bonne main, de crainte de tout perdre.” |
La nouvelle de la mort de la Mère de l’Incarnation eut un grand retentissement en France. Bossuet l’oracle de son siècle et la gloire de l’Episcopat français n'hésite pas’ à l’appeler une autre Thérèse :