‹ Les Ursulines de Québec [microforme] (volume 4)Chapitre 15 sur 199 · LES PETITES COUREUSES DU MONASTÈRE · texte numérisé non relu

LES PETITES COUREUSES DU MONASTÈRE

En contemplant l’intéressant tableau des travaux et des succès de nos premières Mères, dans leurs fonctions d’'Ursulines et de missionnaires, ne vous semble-t-il pas, chères lectrices, qu'il y mauque de ces ombres qui font À ressortir la vertu par l'épreuve des contradictions? Les | religieuses ne trouvaient-elles pas par fois, dans le caractère‘indompté de ces petites conreuses des bois, ample exercice à leur patience ? Elles le devaient sans doute, et les détails qui vont suivre vous donneront à entrevoir quelque chose de ces épreuves.

En 1643, une jeune Algonquine, pensionnaire depuis quelque temps, eut un accès de noir ennui. Pendant plusieurs jours, les religieuses, voyant qu’elle ne jouissait plus du bonheur de ses compagnes, essayèrent en vain de la rappeler à des sentiments plus raisonnables ; rien ne put la fléchir. Ce fut en vain que les autres élèves s'empressèrent auprès d'elle, ‘Je suis triste, leur réponduit Catherine, je m'en vais mourir loin de ma cabane l”’ Assise dans un coin et enveloppée dans

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sa couverture, elle semblait avoir fait ses adieux au monde entier, et si parfois elle ouvrait encore son œæil morne, c'était pour regarder les chemins bien connus qui conduisaient aux terres de chasse de son père. Enfin, ne pouvant plus supporter cet état de gêne, elle sort un jour par une fenêtre, saute par dessus la clôture et prend sa course par la grande Allée (1). Après avoir couru pendant une dizaine de minutes, elle s'arrête et se retourne, pour voir si quelqu'un avait l'air de l’observer. Voyant que personne ne s’occupait d'elle, Catherine ralentit un peu sa marche, et tout en cheminant vers sa cabane, elle commence à regretter sa fuite. Cependant, elle arrive au lieu habité par ses parents. Ceux-ci, qui ne s’attendaient pas à la voir ce jour-là, lui demandent pourquoi elle a quitté les filles vierges. S’efflorçant alors de faire bonne contenance, elle répond : “C’est parce que je suis triste!” ‘“ÆEh bien! dit sa mère, puisque tu ne veux pas faire autre chose, viens travailler avec moi.”

Quelques jours après, en revenant d'une course dans les bois, elle dit à sa mère: “Je n’en vais retourner chez les filles vierges, je ne suis plus trs, jen'avais pas d'esprit quand je les ai quittées.”” Ko mère lui répond : Va si tu veux, mais ne reviens plus sans qu'on te le dise.”

Catherine, livrée à sa volonté, reprend la route du Monastère. En traversant le pare (2). son cœur con.mença à battre, car elle se sentait nn peu coupable, et ne savait de quelle manière on la recevrait. Elle se glisse derrière la clôture et regarde ses compagnes qui s’amusuient gaîiment, “Oh! dit-elle, je ne serai plus triste !”” et, s'élançant vers la porte, elle demande

(1) Aujourd’hui, rue St, Louis,

(2) Terrain sur la rue St. Louis,

l’entrée. La portière lui répond que sa place est prise au séminaire et qu’elle ne peut plus rentrer. A ces paroles, elle éclate en sanglots, et supplie la sœur d’intercéder pour elle. Peine inutile ; la Mère de l’Incarnation avait résolu d’expulser, au moins pour quelque temps, ces petites coureuses des bois qui troublaient l’ordre dans le séminaire ; elle refusa positivement de l'admettre. Voyant qu’elle ne gagnait rien avec la portière, elle prend finement un détour, et connaissant l'heure où les séminaristes passagères se rendaient au couvent, elle les attend en silence. Dès que celles-ci arrivent, Catherine leur conte ses aventures et elles lui promettent leur assistance. On sonne; la porte s'ouvre, et la troupe entre lestement. Bientôt la portière aperçoit Catherine qui court se jeter aux pieds de la Mère de l’Incarnation. ‘On m'a sollicitée de vous quitter, dit-elle, j'ai mal fait, je ne m’enfuirai plus, je serai obéissante; c’est tout de bon que je veux être instruite!” La Mère de l'Incarnation, touchée de ses larmes et de ses promesses, lui fait grâce ; on lui donne des habits neufs; elle se remet à l'étude, et jamais depuis l'ôn n'eut le moindre reproche à faire à Catherine.

Voici l’histoire d'une autre espiègle convertie. C’est le Père Vimont qui va parler.

“ Une petite fille de huit à neuf ans, sortit (à la sour- | dine) du séminaire des Ursulines, l’an dernier, pour retourner chez ses parents et passa l'hiver avec eux | près du fort de Richelieu. Au printemps ils revinrent

à Québec, et cette pauvre enfant va prier les Mères de la reprendre. Elles la refusent d’abord pour de justes raisons. L'enfant pleure et veut rester malgré ses parents et contre la volonté des religieuses. On la renvoie pourtant ; elle revient, on la refuse encore. Enfin elle profite de l’occasion d’une procession publique

pour y retourner la troisième fois. Ce jour-là (dimanche dans l’octave du St. Sacrement) les religieuses faisaient festin aux sauvages et la petite était présente avec ses parents. Mais au moment de leur départ pour Sillery, elle les quitte et court se jeter à genoux à la porte du Monastère, en criant de toutes ses forces : ‘Je veux être instruite, ayez pitié de moi, mes parents ne peuvent pas m'instruire !” La nuit vient, la pluie tombe, elle se couche à la porte, et les religieuses sont enfin forcées de l’admettre.” Cette enfant devint par la suite une des plus sages de la classe.

$9—AMÉLIORATIONS À LA RÉSIDENCE DE LA BASSE-VILLE.—POSE DE LA PREMIÈRE PIERRE DU MONASTÈRE, 1641.

Dans la perspective de voir bientôt s'élever le Monastère, qui doit enfin abriter convenablement la petite Communauté des Ursulines et leurs séminaristes, nous allons encore contempler nos saintes Mères, à leur résidence de la Basse-Ville, au milieu de cette pauvreté qui nous rappelle l’étable de Bethléem.

Dès l'été de 1640, cet étroit logis devait contenir un assez nombreux personnel. A la première petite colonie s'étaient adjointes, comme nous l’avons vu, deux jeunes Sœurs de Paris; les Clèves sauvages ou séminaristes (pensionnaires) étaient au nombre de douze à dix-huit, outre celles qui, par surprise ou accident, devaient de temps en temps y passer la nuit. Le moyen de trouver place pour tant de monde, nous est naïvement expliqué par notre Vén. Mère. “Je vous dirai comment nous pouvons tenir tant de personnes en un si petit lieu. L’extrémité des chambres est divisée en cabanes faites d’ais de pin: un lit est près de terre, et l'autre est comme au plafond, en sorte qu'il y faut H

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monter avec une échelle. Avec tout cela, nous nous estimons plus heureuses que si nous étions dans le Monastère le plus accommodé de la France. Il nous semble que nous sommes trop bien pour le Canada, où, pour mon particulier, je m'attendais de n'avoir, pour tout logement, qu’une cabane d’écorce. Mes Sœurs me disent quelquefois: Si nous avons quelque peine dans le Canada, c’est de n’en pas avoir, et de ne pas assez soufirir.” (1)

Les généreux missionnaires eux-mêmes, dont la vie n’était qu’un tissu d’abnégation et de sacrifices, ne pouvaient voir sans admiration le dévouement de ces L: âmes héroïques. “Quand nous voyons, dit le R. P. Vimont (2), de jeunes personnes délicates renfermées 4 dans leur maison, sur les rives de notre grand St. Lau- 5 rent, prendre part aux travaux de cette mission, avec une gaieté non pareille; quand je considère une Dame éloignée de plus de mille lieues de son pays, donner ses biens et sa vie pour le salut de ces barbares, préférer un toit d’écorce à un lambris d'azur, prendre plus de plaisir à converser avec des sauvages qu’À visiter les plus grands de la cour; quand je contemple une jenne demoiselle à qui un frimas donnait le rhume en France, traverser l'Océan pour venir défier nos longs hivers, et cela pour dire quelques bonnes paroles À un pauvre sauvage; non, je ne puis plus douter que Dieu, qui a commencé le grand ouvrage de la conversion de ces peuples, ne daïgne l’achever malgré tous les obstacles qui s’y rencontrent.”

Mais vous chercliez euore, chères lectrices, quelles sont ces améliorations que le titre de ce paragraphe

(1) Lettres de la Vén. Mère.

(2) Relation de 1641,

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vous annonce. Notre bonne Mère va nous éclairer là-dessus. “Nous avons fait bâtir, dit-elle, une petite église de bois, qui est agréable pour sa pauvreté. Ily a au bout une petite sacristie, où couche un jeune homme qui appartient à Mme. de la Peltrie; il nous sert de tourrier et à nous fournir toutes nos nécessités. On ne croirait pas les dépenses qu’il nous a fallu faire dans cette petite maison, quoiqu’elle soit si pauvre, que nous voyons par la couverture, reluire les étoiles durant la nuit, et qu’à peine y peut-on tenir une chandelle allumée à cause du vent.” (1)

Si nos Mères ne pouvaient encore se conformer à toutes les exigences d’une vie régulière et cloîtrée, elles étaient au moins parvenues À faire les améliorations les plus urgentes. Cette petite église leur procurait l’avantage d’avoir chez elles la célébration du saint sacrifice; et la consolation d’avoir tout près d'elles, dans le sacrement de son amour, Celui pour qui elles avaient tout sacrifié, était bien propre à dilater leurs cœurs et à leur faire poursuivre leur œuvre avec allégresse.

Au printemps de 1641, Mme. de la Peltrie put enfin poser la première pierre du Monastère, à la Haute- Ville de Québec, là où se voyait autrefois la florissante bourgade de Stadacona. Ce terrein sur lequel fut bâti notre premier Monastère est le même que nous foulons encore aujourd'hui; il avait été concédé par les Cent- Associés en 1637, (2) pour une institution enseignante.

(1) Lettres de la Vén. Mère.

(2) AGPE DE DONATION.

La Compagnie de la Nouvelle-France à tous, présents et à venir, salut : Maître Jean Beauvais, Commissaire de la Marine du Ponant, nous ayant roprésenté le dessein d'un personnage de qualité, et singulière pété de contribuer à l'établissement et dotation d'une maison de

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La bâtisse se commençait donc, malgré les difficultés qu’on avait à rencontrer sur un terrein où la main

du bûcheron avait été requise avant celle du maçon et . du menuisier; à une époque où les matériaux néces- | saires à la construction se transportaient avec tant de | frais, et où la main d'œuvre était si rare et si coûteuse. |

Religieuses à Québec, qui eussent soin d'élever les jeunes filles des | Sauvages et des Français qui résident en la Nouvelle-France, et requis | la Compagnie de lui concéder pour et au nom des dites Religieuses, b l’ordre desquelles il réserve de nommer dans quelque temps, une

quantité de terre raisonnable pour faire construire l'Eglise, le Monas-

tère des dites Religieuses et logement de leur ecclésiastique et ser-

viteurs et servantes, leur jardin et clôture, et aussi pour loger les filles

des Sauvages et des Français qui leur pourront être baillées pour les

élever dans le lieu désigné pour l'établissement de la dite ville de

Québec, et outre ce et en quelque lieu qui ne soit pas trop éloigné de

la dite ville, une quantité de terre pour faire défricher, desquelles ils

puissent retirer un revenu suffisant pour leur nourriture et entretien

de leurs domestiques, nourriture et entretien des dites petites filles des

Sauvages qui leur seront données à élever, laquelle demande ayant été

considérée et jugée que ce pieux dessein était très-avantageux pour la

gloire de Dieu et établissement de la Colonie, la dite Compagnie en

vertu du pouvoir à elle donné par le Roi, a concédé et octroyé par ces

présentes pour toujours au Sieur de Beauvais pour les dites Reli-

gieuses, la quantité de douze arpens de terre au lieu qui sera jugé

commode pour l'étendue du lieu désigné pour la ville de Québec pour

y construire l'Eglise des dites Religieuses, leurs bâtiments et Monas- € tère, logements des Ecclésiastiques et de leurs serviteurs et servantes, leurs cours ménagères, clôture et jardin, et le logement pour y loger | et recevoir les filles des Sauvages et des Français. Et outre ce, leur

concède et octroie à perpétuité à elles et à celles qui leur succèderont, | une lieue de terre de largeur sur le fleuve St. Laurent, sur dix lieues de profondeur dans les terres, à prendre au-dessous ou au-dessus de Québec en terre non encore eoncédée et proche des concessions cidevant faites: le tout aux charges qui en suivent, savoir, que les dites ' Religieuses recevront les dites terres de la Compagnie sans aucune

redevance, sinon qu'elles et celles qui leur succèderont seront tenues

de fournir un aveu et dénombrement de vingt ans en vingt ans, à com-

meucer l’année suivante de leur établissement et de faire célébrer par

L'entreprise de bâtir ce Monastère, avec des moyens aussi limités que l'étaient ceux de nos Mères, suppose dans celle qui formait alors tous les plans et présidait à leur exécution, une confiance sans bornes en la divine Providence Il est vrai que la Vén. Mère avait pour garantie de son œuvre ces paroles qu’elle ne

chaque an en leur Eglise de Québec une messe du St. Esprit le premier lundi du mois de décembre, pour prier Dieu qu'il lui plaise inspirer la Compagnie générale, qui se doit tenir le jour suivant, à prendre des résolutions qui soient pour la gloire de Dieu et pour l'honneur de la France, solide établissement de la Colome, et feront inviter le Sieur Gouverneur de Québec, son Lieutenant et principaux habitants de Québec, d’assister à la dite messe, et encore à la charge de faire passer en la Nouvelle-France dans l’année prochaine du moins six personnes pour Commencer à défricher, cultiver et Lâtir sur les dites terres concédées, et pareil nombre de six personnes l’année suivante, autrement la dite concession demeurera nulle; et toutes les personnes qu’elles feront passer pour défricher, cultiver et bâtir, elles seront tenues d'en donner un aveu et dénombrement tous les ans au Bureau de la Compagnie, et de faire observer l'Edit du Roi, fait pour l'établissement de la dite Compagnie sans permettre ni souffrir qu’aucune personne de celles qu'elles auront fait passer en la Nouvelle. France, traite des peaux de pelletries au dit pays, aux réserves et aux conditions portées par le dit Edit. Mandons au Sieur de Montmagny, Gouverneur de Québec, ou son Lieutenant ou tout autre qui sera par lui commis, qu’il mette en possession icelles Religieuses ou le porteur des présentes pour elles, des terres à elles concédées par ces présentes et d'icelles les faire jouir pleinement et paisiblement, les leur assignant et bornant selon le choix qui en sera fait par le porteur des présentes, pourvu que ce soit en terre non concédée et à la charge de laisser un grand chemin royal de vingt toises de large entre la rive du fleuve St, Laurent et leurs terres, pour la commodité de la navigation du dit fleuve et passage par terre dont sera dressé procès verbal duquel sera envoyé copie en France au Bureau de la Compagnie dans l’année prochaine ; fait et concédé en l'assemblée générale des Associés de la Compagnie de la Nouvelle-France, tenue en l'Hôtel de Monsieur Fourquet, Conseiller du Roi en ses conseils d'état privé à Paris, le quinzième jour de janvier, mil six cent trente-sept.

(Signé,) Bourroue,

pouvait oublier: “Allez en Canada, y bâtir une maison à Jésus et à Marie.” “Il me semble (1) que Ja voix de Dieu me poursuit et qu’elle me dit: Dieu veut que tu lui fasses une maison. Cette voix est capable de me faire franchir tout obstacle, et de me faire oublier moi-même et mon propre repos.”

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