‹ Les Ursulines de Québec [microforme] (volume 4)Chapitre 185 sur 199 · GABRIEL · texte numérisé non relu

GABRIEL

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Le Père Jean de Brébeuf était le fondateur de la mission des Hurons, Par son zèle infatigable et ses travaux apostoliques, il avait conquis à la foi presque tout le pays : les persécutions, et les malédictions contre la foi avaient cessé, et après cinquante années de travaux, les Jésuites voyaient avec une joie indi-

“cible que leurs chers sauvages étaient déjà presque mûrs pour

le ciel. ‘La plupart des esprits, même autrefois les plus farouches, se rendaient si dociles à la prédication de l'Evangile, qu'il paraissait assez que les anges y travaillaient bien plus que nous.” (1) “ Mais lorsqu'on crut, dit le Père Bressani, que la foi était à la veille de prendre paisiblement possession de toute la contrée, les eaux de la tribulation l'envahirent de telle sorte, que cette Eglise infortunée pouvait se considérer comme au milieu d’une mer, et dire, en versant des larmes, la tempête m’a submergée.”

Les Iroquois, enivrés de leur succès, poursuivirent le cours de leurs victoires et continuèrent leurs massacres. Au nombre de mille guerriers, à l'aube du jour, le 16 mars 1649, ils se présentent aux portes du premier village des Hurons, nommé St. Ignace. La plupart des guerriers étaient absents du village, les uns étaient à la chasse, les autres à la découverte de l'ennemi. Les Iroquois s’emparèrent fecilement du village, privé de ses défenseurs, ils massacrèrent les hommes, les femmes et les enfants, à l’exception de quelques uns qu'ils firent prisonniers pour être les victimes de leur cruauté. Le lendemain de cette boucherie, vers le lever du soleil, ils attaquèrent la bourgade St. Louis, à trois milles seulement de distance. Que pouvaient quatre-vingt à cent guerriers Hurons contre un si grand nombre d’ennemis furieux ; ils tombèrent pr.sque tous entre les mains de l'ennemi avec les Pères de Brébeuf et Gabriel Lalemant. Les missionnaires auraient pu éviter de tomber entre les mains des Iroquois ; les capitaines Hurons les pressaient de fuir: le ‘“ Père de Brébeuf leur fit comprendre qu'en pareille circonstance il y avait quelque chose de bien plus nécessaire encore que les armes, c'était la prière et la participation aux sacrements, qu'eux seuls pouvaient leur admi-

(1) Relation, 1649.

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nistrer. Il se dévoua donc avec le Pèro G. Lalemant, son compagnon, pour rester avec eux jusqu’à la mort. ‘“ A l'exemple du Père Daniel, ils se mirent alors à parcourir le village exhortant les sauvages à la prière, administrant le sacrement de pénitence aux néophytes, celui de baptême aux infirmes et aux catéchumènes, et, en un mot, les confirmant tous dans la sainte foi.” (1}

Faits prisonniers les deux missionnaires furent conduits de suite au fort St. Ignace ; c’est là qu'ils furent mis À mort après avoir supporté avec un courage héroïque toutes les atrocités de leurs féroces ennemis.

Le martyre de St. Polycarpe n’est pas plus glorieux que celui du Père Jean de Brébeuf; comme St. Polycarpe, il endure les supplices les plus cruels, avec une patience plus qu'humaine, avec une force et une allégresse incroyables. St. Polycarpe n'était pas capable de craindre la mort, il confesse qu'il est chrétien. Alors toute la multitude des païens et des J'uifs n’eut qu’une voix pour demander sa mort: ‘ Que Polycarpe soit brûlé vif.” Et aussitôt toute cette multitude, avide de sang, quitte les bancs de l’amphithéâtre, s'empresse de construire un bûcher. Les bourreaux veulent l’attacher au pôteau avec des chaînes de fer : ‘ Cette précaution est inutile, leur dit-il; celui qui me donne la grâce de souffrir le feu, me donnera aussi la force de rester ferme sur le bûcher.” Puis levant les yeux au ciel, il prononça ces paroles, qui furent les dernières : “ Seigneur, Dieu tout-puissant, père de Jésus-Christ, votre Fils bien-aimé, par qui nous avons reçu la grâce de vous connaître, je vous rends grâces, moi qui suis le moindre de vos serviteurs, de ce que vous m'avez jugé digne d'approcher mes lèvres du calice où Jésus-Christ a bien voulu boire; recevez-moi aujourd’hui en votre sainte présence, comme une victime d'agréable odeur.”

La générosité du Père Jean de Brébeuf fut aussi grande et aussi héroïque.

‘ Quand le Père de Brébeuf se vit entouré de beaucoup de chrétiens, qu’on destinait au supplice, il se jeta à genoux, et baisa avec respect le pôteau auquel il allait être attaché, puis levant les

(1) Relation du Père Bressani.

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yeux au ciel, il fit avec eux une courte prière, et se mit à les consoler et à les fortifier par l'espérance du paradis.” (1)

Les persécuteurs de St. Polycarpe furent étonnés de sa force et de sa constance ; les Iroquois ne furent pas moins surpris de la constance prodigieuse du Père Jean de Brébeuf; ils épuisèrent sur lui toute leur rage; ils le tourmentèrent avec le fer et le feu : il ne donna point le moindre signe de douleur, il bravait la férocité de ces barbares. ‘“ Ce Père, que vingt années de travaux les plus capables de faire mourir tous les sentiments naturels, un caractère d'esprit d’une fermeté à l'épreuve de tout, une vertu nourrie dans la vue toujours prochaine d’une mort cruelle, et porté jusqu’à en faire l’objet de ses vœux les plus ardents, prévenu d’ailleurs par plus d’un avertissement céleste que ses vœux seraient exaucés, se riait également des menaces et des tortures; mais la vue de ses chers néophytes cruellement traités à ses yeux répandait une grande amertume sur la joie qu’il ressentait de voir ses espérances accomplies.

* Les Iroquois connurent bien d’abord qu'ils avaient affaire à un homme à qui ils n’auraient pas le plaisir de voir échapper la moindre faiblesse ; et comme s'ils eussent appréhendé qu’il ne communiquât aux autres son intrépidité, ils le séparèrent, après quelque temps, de la troupe des prisonniers, le firent monter seul sur un échafaud, et s’acharnèrent de telle sorte sur lui, qu’ils paraissaient hors d’eux-mêmes de rage et de désespoir.

“ Tout cela n’empêchait point le serviteur de Dieu de parler d’une voix forte, tantôt aux Hurons qui ne le voyaient plus, mais qui pouvaient encore l'entendre, tantôt à ses bourreaux qu'il exhortait à craindre la colère du ciel, s’ils continuaient à persécuter les adorateurs du vrai Dicu. Cette liberté étonna les barbares; ils voulurent lui imposer silence, et, n’en pouvant venir à bout, ils lui coupèrent la lèvre inférieure et l'extrémité du nez, lui appliquèrent par tout le corps des torches allumées, lui brûlèrent les gencives,

‘ On tourmentait auprès du Père de Brébœuf un autre missionnaire nommé le Père Lalemant, et qui ne faisait que d'entrer

(1) Relation du Père Bressani.

dans la carrière évangélique. La douleur lui arrachait quelquefois des cris involontaires ; il demandait de la force au vieil apôtre, qui, ne pouvant lui parler, lui faisait de douces inclinations de tête, et souriait avec ses lèvres mutilés pour encourager le jeune Martyr : les fumées des deux bûchers montaient ensemble vers le ciel, et affligeaient et réjouissaient les anges. On fit un collier de haches ardentes au Père Brébœuf ; on lui coupa des lambeaux de chair qu'on dévora à ses yeux, en lui disant que la chair des Français était excellente ; puis, continuant ces railleries : “ Tu vous assurais tout à l’heure, criaient les barbares, que plus on souffre sur la terre, plus on est heureux dans le ciel ; c’est par amitié pour toi que nous nous étudions à augmenter tes souffrances.” (1)

Les tourments du Père Jean de Brébœuf durèrent trois heures ; il mourut glorieusement, le 16 mars 1649, vers quatre heures du soir, Dans toute l’histoire du Canada, on ne rencontre pas, dit M. Ferland, une plus grande figure que celle du Père de Brébeuf. Il avait blanchi dans les missions de la Nouvelle-France ; il eut beaucoup à souffrir de la part des infidèles ; plusieurs fois, ils formèrent le dessein de le tuer ; rien ne pouvait ébranler ce grand

courage, il ne désirait que les souffrances et que les croix.

A son arrivée au pays des Hurons il ne trouva pas un seul chrétien, et à sa mort, il en laissait plus de huit mille. Il mourut âgé de cinquante-six ans. Il arriva en Canada le 19 juin 1625 ; il demeura au pays des Hurons de 1626 à 1629 ; de 1634 à 1641 ; d'août 1644 à 1649.

C'était un homme d’une vertu éminente, orné de grands dons de Dieu, d'une humilité profonde, d’un jugement supérieur, d’une douceur que rien ne pouvait altérer. Il avait adopté ces principes :

lo. “Je me laisserai broyer, plutôt que de violer volontairement une seule règle.

20. ‘ Je n'entretiendrai dans mon cœur aucune attache pour les créatures,

() Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France,

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Bo. “ Je ne dirai jamais : c’est assez, quand il s'agira de tra- ) S vailler ou de souffrir pour Dieu.”

Le Père Gabriel Lalemant n'était au pays des Hurons que depuis six mois. “C'était, dit la Vén. Mère Marie de l'Incarnatiôn, l’homme le plus faible et le plus délicat qu’on eût pu voir ; cependant Dieu, par un miracle de sa grâce, a voulu faire voir en sa personne ce que peut un instrument, quelque chétif qu’il soit, quand il le choisit pour sa gloire ct pour son service. Les tortures du Père Lalemant durèrent sans interruption jusqu’au lendemain (17 mars) à neuf heures ; un coup de hache et un coup d’arquebuse qu’un des ennemis lui donna par compassion, lui arrachèrent la vie.”

C’est ainsi, chères lectrices, que nos saints Martyrs supportèrent avec un courage au-dessus de la nature tout ce que la cruauté la plus raffinée leur faisait endurer. Les Iroquois couvrirent leurs corps de blessures et de cicatrices, ils firent rôtir les membres des soldats de Jésus, mais au milieu de leurs supplices, les Martyrs n'oublièrent point leurs ennemis altérés de leur sang et, à l'exemple du bienheureux Etienne, ils adressèrent à Dieu en leur faveur des prières ferventes.

“ C’est pour vous qu’ils ont foulé aux pieds la fureur des hommes, les foucts ct les cruels tourments que les hommes leur ont fait souffrir, les ongles de fer qui ont enfin cédé à leur courage, et n’ont pu faire impression sux leurs grandes âmes. .

“ Ils sont égorgés comme des brebis par le tranchant des épées ; on ne les entend pousser aucun murmure, aucune plaintes ; ils gardent le silence, et leur cœur, qui ne se reproche rien et qui est bien assuré de sa récompense, souffre tout avec patience.

‘ Quelle voix, quelle langue suffira à raconter les récompenses que vous préparez à vos Martyrs ? Encore rouges du sang qu'ils ont répandu pour vous, ils reçoivent des lauriers et des couronnes bien éclatantes.”—Hymne des Martyrs.

“ Les corps des missionnaires, mutilés et à demi brûlés, furent recueillis avec respect après le départ des Iroquois, et ensevelis le dimanche suivant, vingt-unième jour de mars. Le crâne du Pére de Brébœuf fut apporté à Québec, et placé dans le socle d’un

buste d'argent, que la famille du vénérable missionnaire envoya pour cette fin au Canada. Conservée jusqu’à la fin du siècle dernier au collége des Jésuites de Québec, cette précieuse rclique fut transportée chez les dames Hospitalières, après la mort du Père Casot, dernier membre de la Compagnie au Canada ; elle y est gardée comme un témoignage du dévouement des premiers missionnaires et une page gloricuse de l’histoire de la Nouvelle- France.” (1)

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