‹ Les Ursulines de Québec [microforme] (volume 4)Chapitre 186 sur 199 · LE PÈRE ISAAC JOGUES · texte numérisé non relu

LE PÈRE ISAAC JOGUES

“Je me rappelai la douceur de celui qui se ‘ laissa conduire comme un agneau à la bou- “ cherie, et je m'avançai vers la mort, en priant “ Dieu de ne pas frupper mes ennemis, mais de ‘ les disperser, selun la vérité de sa parole."

Voici, chères lectrices, un autre missionnaire, le Père Isaac Jogues, dont la vie dans les missions de la Nouvelle-France a été la vie d’un apôtre, couronnée par une mort glorieuse. C’est par le

long et pénible chemin de l'exil et des souffrances qu'il est arrivé au royaume céleste.

Après avoir célébré la fête de St. Ignace de Loyola, le Père Jogues quitta les Trois-Rivières, le 2 août 1642, pour se rendre au pays des Hurons, avec Réné Goupil, Guillaume Cousture et plusieurs Hurons, parmi lesquels se trouvait l’illustre chef chrétien, Eustache Ahatsistari; les voyageurs, au nombre de quarante, tombèrent dans une ambuscade des Iroquois, près des îles qui ferment le lac St. Pierre, le 4 août 1642. Quelques Hurons, avec quatre Français, résistèrent vaillamment à une bande de quatrevingts Iroquois, mais enfin accablés par le nombre, ils s’enfuirent dans les bois. Réné Goupil fut fait prisonnier avec quelques Hurons.

& Pour moi, dit le Père Jogues, témoin de tout, je ne voulais ni ne pouvais fuir. Comment fuir, en effet, les pieds nus ? Comment abandonner ce Français, les autres Hurons captifs, et ceux qui al-

(1) Cours de l'Histoire du Canada, par M. Ferland.

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laient le devenir, dont plusieurs n'étaient pas baptisés.” Il se livra lui-même à un de ceux qui avaient la garde des prisonniers. “ Mon très-cher frère, dit le Père Jogues à Réné Goupil, Dieu nous traite d’une manière bien extraordinaire. Z{ est le Maître. Ila fuit ce qu'il a jugé bon: sa volonté a été accomplie. Que son saint Nom soit béni !”

Plusicurs Hurons furent arrêtés dans leur fuite. “Je te l'avais bien juré, mon Père, dit le brave Eustache Ahatsistari, que je devais vivre ou mourir avec toi.”

“ Le dernier qu'on ramena fut Guillaume Cousture, qui était descendu avec moi (le Père Jogues) de chez les Hurons. Quand il vit le désordre général, il suivit les autres dans les bois. Comme il était jeune, plein d’ardeur et d’agilité, il se trouva bientôt loin des ennemis. Tout à coup, jetant les yeux autour de lui :—Comment ai-je pu, se dit-il à lui-même, abandonner mon Père chéri, et le laisser exposer à la rage des sauvages ? Comment ai-je pu fuir sans lui ? Non, il n’en sera pas ainsi.” Et aussitôt retournant sur ses pas, il vint lui-même se livrer à ses ennemis.” (1)

Les Iroquois firent souffrir au jeune Cousture toutes sortes de cruautés qu’il supporta avec un grand courage: pendant qu’ils lui arrachaient les ongles et qu'ils lui brûlaient les doigts, il pensait aux souffrances que Notre-Seigneur Jésus-Christ avait endurées par amour pour lui, et ce souvenir le rendait tout joyeux de souffrir à son exemple. Ils traitaient de la même manière le Père Jogues, Réné Goupil et le bon Eustache Ahatsistari. Arrivés au pays des Iroquois, après un voyage de treize jours, les prisonniers furent traînés dans leurs villages qui furent pour eux autant de théâtres où ils firent éclater leur patience ct leur courage au milieu des supplices les plus horribles.

Les prisonniers furent d’abord condamnés à périr par le feu, mais après plus mûre délibération, il fut décidé dans un grand conseil que la vie scrait laissée aux Français et aux Hurons, à l'exception de Paul, d'Eustache et d'Etienne. Etienne fut mis à mort dans le village Andagaron, Paul dans celui d’Osserneron, et

(1) Relation du Père Bressani, TIT

Eustache dans celui de Teonontogen (1). Guillaume Couture fut introduit dans une famille sauvage pour y prendre la place d'un de ses membres morts. Le Père Jogues et Réné Goupil demeurèrent ensemble, toujours soumis aux insultes et aux cruautés de leurs bourreaux.

“ Une petite aventure occasionna la mort de Réné Goupil : un jour il ôta le bonnet d’un enfant, qui vivait dans la même cabane que lui, et lui fit faire un grand signe de croix. Un vieillard trèssuperstitieux et aïeul de l'enfant, s'en aperçut, et s’imaginant qu'il y avait dans cette action quelque maléfice, il ordonna à son neveu de tuer ce Frangais.”” Il exécuta l’ordre qu’il venait de recevoir, en frappant d’un grand coup de hache la tête de Réné Goupil. Réné tomba presque sans vie en prononçant le saint nom de Jésus et mourut peu d’instants après, le 29 septembre 1642. ‘Il avait trente-cinq ans. Sa simplicité, dit le Père Jogues, son innocence, sa patience dans les adversités étaient admirables. Il ne perdait jamais de vue la présence de Dieu... Je l'estime et le vénère comme un frère et comme un Martyr de l'obéissance, de la foi et de la croix... il passait chaque jour de longues heures en prière, au grand étonnement des Iroquois.” (2)

La santé de Réné Goupil l'avait forcé de quitter le noviciat des Jésuites de Rouen ; mais quand il se vit prisonnier des Iroquois, et en route pour le lieu de son supplice, il dit au Père Jogues : ‘ Mon Père, Dieu m'a toujours donné un grand désir de me consacrer à son service par les vœux de religion, dans la Compagnie de Jésus. Mes péchés m'en ont rendu indigne jusqu'ici. Si vous vouliez, mon Père, je ferais maintenant ces vœux en présence de mon Dieu et de vous.” Le Père Jogues, ému d’une si touchante prière, le laissa faire ses vœux de dévotion (3).

Qui de vous, chères lectrices, n’est saisie d'admiration à la vue de ce jeune homme qui, par amour pour Dieu, et pour la conversion des Hurons, quitte ce qu’il a de plus cher au monde, ses pa-

(1) Les villages iroquois étaient à dix ou dix-huit lieues d'Orange, aujourd’hui Albany.

(2) Relation du Père Bressani,

(3) Manuscrit du Père Jogues,

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rents, sa patrie, pour s’ensevelir tout vivant dans les forêts du Canada ? Ah ! il n’y a que la foi catholique qui puisse inspirer de tels dévouements.

Il faut lire le récit du Père Jogues lui-même, dans la relation du Père Bressani, pour avoir une idée de ce qu’il eut à souffrir de la part de ses ennemis. Dans son affliction il disait à Dieu : “O0 mon Dieu ! quand finiront mes misères et mes douleurs ? Quand Jetterez-vous les yeux sur notre détresse et notre tribulation ?” Oui nous pouvons dire avec vérité avec St. Paul : “ Jusqu'à cette heure nous souffrons la faim, la soif, la nudité et les mauvais traitements ; nous n'avons pas de demeures stables ; on nous maudit et nous bénissons ; on nous persécute et nous le souffrons. Nous sommes devenus comme les ordures du monde, comme les balayures qui sont rejetées de tous” Mais il ne cessait, par de ferventes et continuelles prières, de supplier Dieu de le fortifier dans les rudes combats qu’il avait entrepris pour sa gloire. Quand Dieu ne m'ôterait pas la vie et prolongerait mes tourments, j’espèrerais toujours en lui. Quand la faim le pressait, il disait à Dieu : “nous serons remplis des richesses de votre maison, et je serai rassassié, lorsque vous me montrerez votre gloire, car alors vous comblerez les désirs ardents de vos serviteurs, dans la cité de votre sainte Jérusalem, où vous les nourrirez, pendant l'éternité, du meilleur des froments.”

Après un an de captivité et de souffrances, au mois d'août 1643, le Père Jogues, sur les instances du commandant du fort Rensselaerwick, Orange, aujourd’hui Albany, et du ministre du lieu, Jean Megapolensis, s'échappa, à la faveur des ténèbres de la nuit, des mains de ses gardiens, et se réfugia sur un vaisseau Hollandais. Il fut confié à un vieil avare qui le traita presque aussi inhumainemont que ses ennemis ; il mourait de faim et de soif. Il passa plusieurs semaines chez cet avare, souffrant tout avec joie et résignation. Enfin, le gouverneur informé par Megapolensis, l'ami sincère du Père Jogues, des mauvais traitements que l’on faisait subir au missionnaire, fit conduire le Jésuite à Amsterdam, aujourd’hui New-York. De là il se rendit en Angleterre, puis en Bretagne, et enfin le 5 janvier 1644 à la maison des Jésuites de Rennes.

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Son séjour en France ne fut pas long. Au printemps de 1644 il se rendit à la Rochelle pour revenir au Canada. Le R. P. Jérôme Lalemant, supérieur des missions, le chargea de jeter dans le pays des Iroquois, les fondements d’une mission appelée la Mission des Martyrs, parce qu'elle était placée sous leur protection.

À la lecture des lettres de son supérieur, son cœur fut comme saisi de crainte, à la pensée qu’il devait de nouveau se mettre entre les mains de ces barbares qui l'avaient tant fait souffrir : mais la grâce de Dieu lui rendit bientôt son courage et à son âme toute sa tranquillité. Oui, mon Père, je veux tout ce que Notre-Seigneur veut au péril de mille vies, 6 que j'aurais de regret de manquer à une si belle occasion.”

Le 16 mai 1646, il quitta les Trois-Rivières pour le pays des Iroquois, en compagnie du sieur Bourdon, ingénieur de M. le Gouverneur. Ileut beaucoup à souffrir dans ce voyage ainsi que son compagnon. Le 3 juillet, il était de retour à Québec avec M. Bourdon. Enfin, il partit de Montréal en juillet de la même année avec l'intention d’hiverner au milieu de ces barbares. ‘Mon espérance est en Dieu, écrit-il pour la dernière fois à son supérieur, il n’a que faire de nous pour l'exécution de ses desseins, Le cœur me dit que si j'ai le bien d’être employé dans cette mission, Zbo et non redibo (j'irai et je ne reviendrai pas) ; mais je serais heureux si Notre-Seigneur voulait achever le sacrifice où il l’a commencé, et que ce peu de sang que j'ai répandu en cette terre fût comme les arrhes de celui que je lui donnerais de toutes les veines de mon corps et de mon cœur,” en faveur de ce pauvre peuple que Dieu s'est acquis par son sang,

Le jour même de son arrivée dans le pays, 17 octobre 1646, les Iroquois le dépouillent de ses vêtements ainsi que son compagnon, les chargent de coups de bâtons, et leur annoncent leur mort prochaine. Le 18 octobre, au soir, un barbare lui fendit la tête d’un coup de hache et lui ôta ainsi inhumainement la vie. Le lendemain, de grand matin, ils tuèrent de même son compagnon de voyage, le jeune Jean de Lalande, natif de Dicppe.

Le Père Jogues était né à Orléans; il mourut le 18 octobre 1646, âgé de quarante-huit ans, après avoir beaucoup travaillé :

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pendant dix ans à la conversion des sauvages. Cet apôtre infatigable fut surtout admirable par son humilité, Nous voyons par la Relation de 1647 que c'était lui causer une grande aflliction que de lui parler des souffrances qu’il avait endurées pour Jésus- Christ; il cachait autant qu'il le pouvait ses doigts mutilés. La reine de France ayant demandé à le voir, il ne pouvait, dans son humilité, se persuader qu'elle en eut véritablement le désir, il fallut réitérer ses ordres pour le faire venir; il prenait grand soin de conserver son cœur dans la pureté ; il était d’une douceur admirable, et même d'un caractère un peu timide; mais lorsque ses Supérieurs le commandaient, il ne savait plus ce que c'était que de reculer, Lorsqu'ils lui disaient: ‘ Allez; il n’y avait ni monstre, ni démon qu'il n'eût affronté avec cette parole.

Dans toute la colonie le Père Jogues fut vénéré comme un martyr. “Nous l’honorons comme un martyr, dit la Vén. Mère Marie de l’Incarnation, et il l’est en effet, puisqu'il a été massacré en détestation de notre sainte foi et de la prière, que ces perfides prennent pour des sortiléges et des enchantements. Nous pouvons même dire qu’il est trois fois martyr, c’est-à-dire autant de fois qu’il est allé chez les nations iroquoises. La première fois il n’y est pas mort, mais il y a assez souffert pour mourir, La second fois il n’y a pas souffert ct n’y est mort qu’en désir, son cœur brûlant continuellement du désir du martyre. Enfin, la troisième fois, Dieu lui a accordé ce que son cœur avait si longtemps désiré. 11 semblait que Dieu lui eût promis cette grande faveur, car il avait écrit à un de ses amis, par un esprit prophétique: ‘ J'irai, et je n’en reviendrai pas,” et de 1à vient qu'il attendait ce bienheureux moment avec une sainte impatience, Oh! qu’il est doux de mourir pour Jésus-Christ! C’est pour cela que ses serviteurs désirent de souffrir avec tant d’ardeur. Comme les saints sont toujours prêts à faire du bien à leurs ennemis, nous ne doutons point que celui-ci dans le ciel n'ait demandé à Dieu le salut de celui qui lui a donné le coup de la mort. Ce barbare ayant été pris quelque temps après par les Français, s’est converti à la foi, et, après avoir reçu le saint baptême, a été mis à mort avec les sentiments d’un véritable chrétien.” (1)

() Vén. Mère Marie de l’Incarnation, lettre 27e.

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