LE BON MICHEL
Michel était un des plus vertueux élèves de la Mère St. Joseph. Ce bon sauvage avait été fait captif dans son enfance, et il était doué de qualités si heureuses qu’il s'était conservé dans une grande innocence de mœurs, au milieu de la dégradation morale qui est l'apanage ordinaire de l'idolâtrie. Dieu lui-même l'avait ainsi disposé à recevoir l’abondance de ses grâces; car, dès la première fois qu’il entendit parler de la religion, son cœur en fut sensiblement touché ; mais il n’osait demander la grâce du baptême. Vers le même temps, il tomba malade de paralysie; ce qui permit au missionaire dont les prédications l'avaient déjà touché, de lui parler comme à une personne qu'il fallait disposer à la mort. ‘Ah! dit-il au Père qui l’exhortait, si vous attendez la mort pour me baptiser, c'est volontiers que je veux mourir dès aujourd’hui, si je puis jouir du bonheur d’être chrétien!” Le même P
jour il fut régénéré dans les eaux du saint baptême, et on lui donna le beau nom de Michel.
“ Depuis son baptême, dit le Rév. Père J. Lalemant, ses pensées n'étaient plus que du ciel; il ne goûtait que nos saints mystères et n’aimaït plus d’autre entretien que celui de Dieu. Sa maladie allait toujours croissant, et pour le priver au plus fort de ses douleurs de l’unique consolation qui lui restait sur la terre, Dieu permit que le Père qui avait soin de cette mission fût obligé de s’absenter bien longtemps. Durant tout ce temps-là ce pauvre languissant fut tellement abandonné des parents mêmes qui l'avaient adopté, que très-souvent il passait les journées entières sans avoir de quoi manger, ou même une goutte d’eau pour se désaltérer. Dans cet abandon extrême il fut saisi d’une tristesse mortelle, car il ne voyait pas un être humain auquel il pût se plaindre de son mal. De sa solitaire cabane il jeta cependant ses regards vers le ciel, et se souvenant de Dieu, il lui dit d’une voix plaintive: ‘Et vous aussi, mon Dieu, voulez-vous m'abandonner ?”....... Au même instant, il entend une voix intérieure qui lui fit cette réponse: “ Michel, ne te mets pas en peine des misères de ton corps; souviens-toi que ta demeure éternelle n’est pas ici mais au ciel!” A ces paroles il sent tous ses ennuis dissipés, son âme était inondée de la plus douce consolation, et il dit depuis au Père qui retourna le visiter, qu’alors vraiment Dieu avrit pris possession de son cœur, qu’il n’envisageait plus ses souffrances qu'avec joie, se souvenant toujours qu'il serait heureux dans le ciel. Surtout Michel avait conçu une affection très-tendre envers la sainte Vierge; il ne manqua jamais à réciter son chapelet. Il avait été fort touché des récits qu'on faisait des guérisons miraculeuses obtenues à Natre-
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Dame de Lorette, et il conçut l'espérance que s’il pouvait y être porté ou s’y traîner lui-même, il éprouverait les miséricordes de Dieu. Un beau jour d'été, il se hasarde à faire un voyage de trois lieues, lui qui n’avait pu s'éloigner de sa cabane d’écorce depuis deux ans. Il sort de sa bourgade en se traînant, tantôt à quatre pattes, tantôt à l’aide de béquilles; mais bientôt les forces lui manquent. Il s'adresse à la Ste. Vierge, redouble sa prière, et sent revenir ses forces avec un surcroît de confiance et de courage. Enfin il arrive à la chapelle après quinze heures de route; en y entrant, son cœur est tout rempli de joie. ‘C'est ici, dit-il, la maison de Dieu; c’est ici qu’il me fera miséricorde...” Toutefois, il n'ose demander la santé. ‘ Mon Dieu, dit-il, vous êtes tout-puissant, faites votre volonté et n'ayez pas d’égard à la mienne. J'e crois, et je ne doute pas que vous puissiez me guérir!” Ce fut là toute la prière de Michel. Il se trouva parfaitement guéri; et ce qu'il estima lui-même plus que sa guérison, il fut alors si éclairé, si rempli de Dieu, que jamais il n'avait vu la foi si belle, jamais il n’avait connu si clairement la vanité de cette vie, ni tant estimé le bonheur d'être chrétien. Aussi c'était de ces grâces intérieures dont il se réjouissait avec nous, et dont il remerciait Dieu plus que de la santé.”
Voici encore quelque chose de très-édifiant au sujet du bon Michel: nous l’avons puisé dans la Relation de l’année 1647. ‘ Michel ramena à Québec une petite fille Huronne, pour être mise au séminaire des Ursulines ; et comme il ne put remonter en son pays, il est demeuré, depuis ce temps-là, dans la maison du Chapelain de ces bonnes Mères. Ceux qui le connaiïssent n’ont pas de peine à croire qu’un miracle l’a guéri d'une maladie et qu’une grâce extraordinaire l’a ap-
pelé à la foi de Jésus-Christ. La Mère St. Joseph, qui parle la langue des Hurons, connaissant l'innocence de sa vie, lui demanda un jour s’il ne s’approchait pas sonvent de la sainte table: “J'en ai un grand désir, répondit-il, mais je dis en moi-même, j'en suis indigne ; si Marie m'en jugeaiït capable, elle dirait: ‘ Michel communie,” mais puisqu'elle ne dit ;’ , ce. ‘ne que je ne dois pas le faire.”