‹ Les Ursulines de Québec [microforme]Chapitre 121 sur 156 · R&TOUR DANS LA MAISON DE MME. DE LA PELTRIE · texte numérisé non relu

R&TOUR DANS LA MAISON DE MME. DE LA PELTRIE

Les chères Mères de l'Hôtel-Dieu comblaient de bienfaits leurs amies éprouvées ‘ avec une grande bonne volonté de leur rendre encore longtemps ces bons offices,” mais le jeudi 7 novembre, avait été fixé pour le retour des Ursulines dans la petite maison que le Seigneur leur avait conservée. “ Nous primes donc congé de nos charitables hôtesses, mais non sans verser bien des larmes de part et d'autre. Leurs cœurs généreux ne se contentant pas de ce qu'elles avaient déjà fait pendant que nous étions dans leur maison, elles voulurent de plus partager avec nous leurs provisions avec une insigne charité, de sorte qu’elles nous donnèrent bien pour huit cents livres.”

Suivons nos Mères dans leur petit voyage de retour, leur cortége se grossissant insensiblement d’un grand nombre d'amis, de curieux aussi sans doute. Voici comment la voix du j'assé rend compte de l’aimable trajet qui ramenait ces exilées dans leur sainte et chère solitude. ‘“ Trois des Mères Hospitalières vinrent nous reconduire chez nous. Le R. P. Beschefer nous mena d’abord au Séminaire où Mgr. de Saint- Valier et M. des Maizerets, notre supérieur, nous conduisirent par toute la maison, depuis le grenier jusque dans les caves et les jardins. Nous nous rendîmes ensuite au petit séminaire où l’on donna en notre honneur grand congé aux écoliers, Nous visitâmes aussi la Cathédrale, puis nous allâmes rendre visite anx

bons Pères du Collége ; de là nous entrâmes à la chapelle de la Congrégation pour y chanter un motet à la sainte Vierge. Finalement, on nous conduisit à notre petit Monastère, où étant arrivées avec une foule de personnes qui nous accompagnaient, Monseigneur visita tous les lieux, qu'il trouva très-étroits et fort propres à nous faire beaucoup souffrir. Cela semblait le toucher vivement; mais nous le consolâmes par la joie que nous avions et qui paraissait sur nos visages, de nous voir toutes réunies en un même lieu.”

Qu’avons-nous à ajouter à cette dernière parole? O céleste charité, divine union des cœurs, quels sont donc tes charmes pour adoucir à ce point une situation dont la réalité est si propre à effrayer la nature ! C'est bien ici que nous pouvons nous écrier: Ecce quâm bonum et quàèm jucundum habitare fratres in unum !

# Mgr. de Saint-Valier congédia tout le monde, et nous ayant exhortées à la constance avec une bonté toute paternelle, il nous donna sa bénédiction et se retira, nous laissant dans l'admiration de tout ce qu'il avait fait pour nous.”

Les charitables Mères de l’Hôtel-Dieu les quittèrent aussi, attendries de leur reconnaissance, et leur souhaitant bon courage. Ces bonnes Mères leurs laissaient quantité d'effets: matelas et traversins, pièces d'étamine, serge noire pour robes, vaisselle, etc. “Nous ne croyions pas pouvoir trouver une plus belle occasion d'exercer la charité, écrivaient-elles à cette époque, que d'assister ces épouses de Notre-Seigneur, pour qui d’ailleurs nous avions beaucoup d'estime, et qui nous édifièrent extrêmement pendant leur séjour chez nous. Nous les connaissions déjà particulièrement presque toutes, plusieurs d’entre nous leur étant

alliées par parenté, et les autres ayant été élevées chez elles ; nous renouâmes ainsi notre ancienne amitié, et de part et d’autre l’on se donna mille assurances d’une sainte et solide union.”

$4,—Dix-AUIT MOIS DANS UN PETIT MONASTERE ;—UN NOUVEAU BETH- LÉEM ;—ZÈLE ET PIÈTÉ DES URSULINES.

Trois de ces chères Mères, (*) qui allaient séjonrner dans la petite maison de Mme. de la Peltrie, l'avaient habitée trente-six ans auparavant dansune circonstance analogue. Que d’enconrageants souvenirs à rappeler

de la douce et généreuse Fondatrice, de la bien-aimée * Mère S. Joseph, de la Vén. Mère de l’Incarnation ! Si d’un côté les moyens de subsistance étaient plus faciles à cette seconde époque, la situation, d’un antre côté, était plus gênante et plus pénible. Mais ces vingt-huit religieuses, obligées de s’abriter dans un local de trente pieds sur vingt, à deux étages, se montreront dignes de leurs devancières: elles aussi trouveront le secret d'y vivre ‘“ d’une manière strictement conforme aux saints canons de l'Église et aux Constitutions de notre Ordre.”

Né pouvant exercer les fonctions de l’Institut faute d'espace, elles employèrent ce premier hiver à se faire du linge, utilisant les toiles qu’elles avaient reçues en aumône; elles confectionnèrent aussi des ouvrages au montant d'environ cent écus pour les personnes du

dehors.

(:) La Mère Cécile Richer de Ste. Croix, venue en 1689, la Mère Marguerite de Flécelles de S. Athanase (1640), la Mère Charlotte Barré de S, Ignace, qui avait accompagné Mme. de la Peltrie en 1639 et qui fut la première professe de notre maison.

Mais il tardait à ces Ursulines de reprendre leurs principales et plus chères fonctions ; “ dès le printemps, on fit construire entre notre habitation et le frêne, une allée de pieux en coulisse avec une couverture pour faire des classes, et les externes s’y rassemblérent aussitôt au nombre de cinquante à soixante.”

Nos Mères jouissaient de cette amélioration, quand un accident vint rendre leur situation plus pénible que jamais. La rougeole, qui s'était répandue dans la ville, leur fut communiquée par les élèves qui fréquentaient les classes, “ Vers le 14 juillet ies maîtresses en étant prises ainsi que plusieurs autres religieuses, on reconnut que le mal était communicatif et l’on chercha les moyens de séparer les malades. Mais n'ayant pour tout logement qu’un très-petit bâtiment, il fallut dresser des couchettes dans notre buanderie, où nos pauvres malades ne manquèrent pas d'incommodités, quoique l’on en prit tout le soin possible, Ce lieu fut habité jusqu’à latin d'août, que la plus grande partie de la Communauté ayant été malade et revenant en convalescence, chacune reprit sa pauvre cabane, qui lui servait de lit, de table et de chambre.”

Nos lectrices ne se demandent-elles pas ici où était la chapelle, certaines qu'un si généreux dévouement devait avoir pour principe et pour soutien le Cœur de Jésus dans son sacrement d'amour, Ces Religieuses dont l’admirable piété n'avait pu s'émouvoir de la perte des choses de ce monde, au moment où venant de recevoir la sainte communion elles possédaient en elles le Créateur, n'avaient eu garde de s'éloigner de cet Hôte divin ; plus que jamais il devait être la consolation et l’appui de leurs âmes.

Dès le lendemain de l'accident, les huit Ursulines restées dans la maison de Mme. de la Peltrie, avaient

eu la consolation d'entendre la sainte messe dans une chapelle pratiquée dans leur petite demeure, mais quand les vingt-huit religieuses s’y furent réunies, la chose n'était plus possible, et nos lectrices ne seront pas peu surprises, quand elles sauront qu’il n’y eut pas d'autre alternative que d’approprier un très-petit bâtiment qui avait appartenu à la basse-cour. “ Ce fut là que Notre-Seigneur voulut renouveler le mystère de la Nativité, prenant tous les jours une nouvelle naissance au SN, Sacrement, dans un pauvre lieu qui avait autrefois servi d’étable, et qui pour lors devint chapelle et chœur, el le fut pendant plus de dix-huit mois.”

Ce misérable réduit, qui présentait tant de ressemblance avec l’étable de Bethléem, servit deux fois à la célébration des fêtes de Noël. Trois mois après l’incendie, on y fit la touchante cérémonie d’une profession religieuse ; c'était celle de la Mère Catherine Juchereau de Saint-Denis dite des Séraphins, fille d’un des plus braves défenseurs du pays, M. Nicolas Ju. chereau, et petite-fille de M. Juchereau de Maure, ancien conseiller de Québec, qui poussa jusqu’à 90 ans sa vigoureuse carrière. Sa mère, Mme. Térèse Giffart, était fille de Robert Griffart, “chirurgien du Roi en la Nouvzciie-France et premier seigneur de Beauport.” Entrée au noviciat le 21 octobre 1684, et revêtue du saint habit le 25 janvier suivant, cette petite novice de 16 ans fut fortement sollicitée de suspendre son noviciat, sa famille voulant à tout prix la ramener à Beauport, du moins jusqu’au rétablissement du Monostère, L’énergique novice tint ferme, heureuse de préluder à ses engagements par une réelle expérience de la pauvreté et des incommodités de la crèche. Ce fut donc en toute connaissance de cause que le 5 février 1687, elle voua à Dieu Pauvreté, Chasteté, Obéis-

sance. Inutile d'ajouter que sa ferveur première ne fit que s’accroître pendant les trente-sept années de sa vie religieuse.

Le printemps venu, il fallait une salle de catéchisme pour les instructions préparatoires à la première communion ; il ne s’en trouva pas d'autre que le pauvre petit chœur, et c’est là que bon nombre de jeunes demoiselles de cette ville, disposées à cette grande action par nos Mères, reçurent pour la première fois le Pain des Anges.

Un peu plus tard, ces ferventes Religieuses y faisaient la rénovation solennelle des vœux, s'engageant à imiter de plus près que jamais l’humble obéissance et l’étroite pauvreté du Sauveur.

Le fait le plus mémorable de cette époque fut sans contredit le décès de la Mère Cécile Richer de Ste. Croix, une des trois fondatrices, qui devait comme la Mère $S. Joseph, mourir au milieu des incommodités inconcevables occasionnées par un incendie. La rougeole avait à peine disparu quand cette vénérable religieuse, aux prises avec une fièvre mortelle, dut être transportée dans la pauvre buanderie, où deux de ses sœurs la veillèrent jusqu'au 15 septembre, jour heu. reux où le Seigneur couronna ses longs travaux. Dans quelle situationse trouvèrent alors nos pauvres Mères ! Mais il fallut dévorer ces angoisses et regarder le ciel en attendant des jours meilleurs ........ Pour se faire une idée des souffrances des Ursulines en cette occasion, iln’y a qu’à lire les lignes qui suivent: “ Le corps de notre chère défunte n'ayant pu entrer dans notre chœur, il demeura dans un petit porche à l’entrée de l’église pendant tout le service. Nous récitâmes l'office, et aussitôt après la grand’messe, nous transportâmes le corps dans les masures du chœur

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brûlé, où l’on avait creusé sa fossé près de celle qui l'avait précédée. Il pleuvait à verse en sorte que nous étions mouillées jusqu'aux os. Nous pouvons bien nous souvenir de cette cérémonie, n’en ayant jamais fait de si lugubre eu égard à toutes ces circonstances, Cette chère Mère était âgée de soixante et dix-huit ans, dont elle avait passé quarante-huit en notre Communauté, dans une pratique générale de toutes les vertus, ainsi qu'il sera dit ci-après.”

Il semble que le bon Dieu ait voulu sanctifier toutes nos cérémonies religieuses an contact de la sainte abnégation de cette étable hénie, Trois semaines après les funérailles de la Mère Ste. Croix, on y donnait le voile à Sœur Geneviève Gravel dite de la Visitation, qui depuis cinq ans aspirait au bonheur d’être sœur converse Ursuline.

Nos Mères firent aussi plusieurs fois dans cet humble sanctuaire les prières des quarante-heures, songeant sans doute que le Dieu caché qui avait appelé les bergers à l’adorer dans sa crèche, aimerait aussi, dans ce Bethléem du cioître, à se voir entouré d'humbles adoratrices de son Cœur anéanti pour l'amour de nos âmes.

À la suite de ces souvenirs de l'incendie de 1686, nous trouvons un mot qui résume les admirables dispositions des Ursulines, à cette époque d’épreuve et de souffrance.

“ Pendant cette année, pour seconder les desseins de la Providence sur nous, chacune s’appliqua à faire progrès dans la vertu, par des exercices publics de pénitence et de piété. Il se faisait tous les jours des prières générales et particulières, tant pour remercier Dieu du secours qu’il nous donnait que pour implorer sa protection sur nos bienfaiteurs et bienfaitrices.

Entre autres dévotions, nous dîmes tous les jours les litanies des Saints avec les suffrages comme aux Rogntions. Mais le 20 octobre 1687, jour anniversaire de l'incendie, il y eut une sainte émulation pour redou- | bler de ferveur et ce jour se passa dans une dévotion | extraordinaire. Dès la veille, chacune s'y était préparée par des exercices particuliers de pénitence, et le matin du 20 octobre la communion füt générale, | L’après-nidi nous fimes une procession autour de nos | masures, chantant les litanies de la très-sainte Vierge, | notre bonne Mère et Protectriec. | “ Nous n'avons pas été confondues dans nos espérances, car jusqu'ici cette Mère de bonté a tellement pourvu à nos besoins que dans nos plus grandes di-

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settes le nécessaire ne nous a jamais manqué.”

$5.—MARIE INSTALLE 8E8 FILLES DANS L'AILE DE LA SAINTE-FAMILLE ; — Li MONASTÈRE S'ACHÈVE PEU À PEU ; — ANCIENS ET NOUVEAUX BIENFAITEURS,

Par un acte capitulaire en date du 6 février 1687, les Ursulines avaient entièrement remis au jugement de M. Les Maizerets, leur Supérieur, des RR. PP. Jésuites, et de M. de Soumande, Chanoine de l'Evéché, les dé. cisions à prendre par rapport à leur rétablissement, Lans une assemblée tenue au Collége des Révérends Pères le 3 mars, il fut résolu que le bâtiment neuf (aile de la Sainte-Famille), serait continué comme on l'avait commencé, seulement qu'on l’allongerait du côte du sud-ouest de manière à ce qu'il joignit l’ancien bâtiment. L’angle formé par ce prolongement constituerait la cuisine, qui serait séparée du corps de logis par un mur de refan s’élevant jusqu’au toit, afin de prévenir les accidents. L'ancien bâtiment élevé par la Vén. Mère sous la direction de la sainte Vierge, de-

vait se refaire snr les mêmes fondements, les murs en ayant été trouvés bons, Les choses ainsi arrêtées, on s'était mis à l'œuvre sous la direction du R P, Rafeix.

Le 19 juillet, la première pierre de la nouvelle cuisine fut posée par une demoiselle du pensionnat, fille du marquis de Denonville, gouverneur de la colonie. On se hâtait en méme temps de couvrir l'aile de la Sainte-Famille, afin de disposer le premier étage pour y recevoir des pensionnaires ce même automne. Quelle consolante perspective pour ces dignes filles d'Ürsule, qui comptaient non-seulement les mois mais encore les jours, dans l'attente de cet heureux moment ! ‘“ Ce fut le 9 novembre, disent-elles, douze mois et dix-neuf jours après notre accident, que nous recûmes nos pensionnaires; on leur avait préparé une belle salle de quarante pieds dans l'étage d’en bas, où elles passèrent l'hiver au nombre d’une vingtaine.”

Enfin, au printemps de 1688, an mois de mai, un samedi, la très-sainte Vierge mettait ses filles en possession de la nouvelle aile, où une salle. de quarante pieds au second étage, et treize petites cellules au troisième, leur semblaient une magnificence, après les souffrances des dix-huit mois qui avaient précédé.

“« Le 18 mai, la bénédiction du nouveau bâtiment étant faite, on y chanta un salut en l'honneur de la sainte Fanuille, et dès le lendemain, qui était un mercredi, on commença à déménager. Les lits des élèves furent transportés du premier étage du bâtiment neuf au second étage de la maison de Mme. de la Peltrie, où le bas devait servir encore quelque temps de réfectoire et de cuisine. La salle de quarante pieds occupée jusque-là par les pensionnaires, (ancienne lingerie des Religieuses), fut aussitôt convertie en chapelle, On usa de tant de diligence que le samedi

suivant, à cinq heures du soir, on y transporta processionnellement le très saint Sacrement.” Quelle joie pour nos Mères et comme elles durent respirer à l'aise dans le nouveau local! Le petit sanctuaire avait $té

tendu de tapisseries et orné le mieux possible, On y voyait entre autres objets précieux les châsses des saintes reliques et les vases sacrés de l’ancienne église de Mme, de la Peltrie, ainsi que les ornements faits de son magnifique tour de lit d’antique damas dont il se trouve encore quelques restes à l'autel de l’Enfant- Jésus.

Le Dieu caché de l’Eucharistie honora pendant treize mois de sa présence cette partie du Monastère, dont la destination devait être si différente soixantedouze ans plus tard sous le Général Murray.

Au mois de juin de la même année, la nouvelle cuisine était en état de servir, et au printemps de 1689, on passait de la “ petite dépense ” au réfectoire neuf (aujourd’hui vieux réfectoire), l’ancien corps de logis se rétablissant petit à petit.

: Marie ne fit pas cette fois le miracle de liquider elle-même les comptes, mais comme nos lectrices ont déjà pu le voir, elle provoqua un élan de charité admirable, ‘“ Outre les aumônes et contributions du pays, le R. P. Vautier, procureur de la Compagnie de Jésus en France, nous envoya 6,400 Ibs., dont 3,000 de gratification extraordinaire du Roy, et 2,000 de Messieurs les fermiers, obtenus surtout par le moyen de Mmes. Le Peltier de la Ville L'Evesque, Nos RR, Mères de Paris ayant fait imprimer une circulaire

our faire appel à tous les couvents de notre Ordre,

‘ous procurèrent plus de 4,500 Ibs. et quantité d'effets très-utiles. L’infatigable famille de Flécelles nous envoya 2,000 1bs, Mme. du Tronchay notre fidèle

amie, 400 Ibs., la famille de la Mère des Anges, 700 Ibs., etc.”

Nos lectrices trouveront à la fin de ce volume, une longue liste de ces nonveaux Bienfaiteurs qui, de même que les anciens, ont laissé dans nos cœurs une mémoire aussi précieuse que leurs bienfaits ont été durables.

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