PIÉTÉ ENVERS LA SAINTE VIERGE
Nous arrivons à cette nuit fatale qui fut témoin d’une grande infortune et d'une vertu plus grande encore, N'anticipons pas cependant sur les faits. Assistons d’abord avec la pieuse population de Québec à une procession en l'honneur de Marie; c’est notre Vén, Mère qui va nous en entretenir.
.... Vous eussiez eu, dit-elle, une dévotion sensible de voir la procession qui se fit à Québec le juur de l'Assomption de cette Mère de honté. Deux Pères de la Compagnie portèrent son image en relief sur un brancard bien orné, aux trois maisons religieuses (*) qui étaient destinées pour les stations. Comme les lieux sont assez éloignés les uns des autres, deux autres Pères étaient préparés pour leur succeder et les soulager en cette sainte charge. Outre le gros des Français, il y av:it environ six cents sauvages qui marchaient en ordre. La dévotion de ces bons néophytes était si grande qu'elle tirair les larmes des yeux de ceux qui les regardaient. J'eus la curiosité de les regarder d'un lieu où je ne pouvais étre vue, et je vous assure que je n'ai point vu en France de procession où il y eût tant d'ordre, et en apparence tant de dévotion.
Pour ce quiest des sauvages, cela m'est toujours nou-
(:) L'Hôtel-Dieu, les Ursulines et la maison des RKR. PP, Jésuit.
veau, car la pensée de ce qu'ils ont été avant que de connaître Dieu, et de ce qu'ils sont à présent qu'ils le connaissent, me touche à un point que je ne puis dire. De là vous pouvez juger combien je souffre de voir la tyrannie que les barbares Iroquois exercent en leur endroit. Ah! mon très-cher fils, que je serais heureuse, que je serais contente si toute cette persécution se terminait en moi! Présentez encore ce mien désir à la sainte Vierge, à laquelle de bon cœur je présente le vôtre.”
L'intérieur du cloître, à son tour, va nous présenter une nouvelle preuve de sa dévotion envers la Reine du Ciel.
C'était le à sept. 1650 qu’au joyeux appel des cloches du Monastère, toute la famille Ursuline s+ réunissait avec empressement dans la petite chapelle de Marie Immaculée. Suivons ces vierges fortes et généreuses entourées de leurs filles d'adoption les jeunes élèves françaises, et de leurs chères enfants sauvages, qui partagent avec ardeur lesdévotions de leurs Mères, Jusqu'ici ces humbles religieuses, dans leur vie de travail et d'abnégation, se sont rassurées dans la douce confiance que la Vierge était au milieu d'elles, protégeant et gouvernant sa petite communauté, Le Monastère, enfin achevé, était une preuve évidente de la bonté de leur céleste Patronne; aujourd’hui elles se prosternent à ses pieds pour {a proclamer ‘ première et principale Supérieure,” et se reconnaitre avechonhe ir ses petites sujettes et très-humbles filles ”
Quel charmant tableau se préseite ici à nos yeux ! La statue de la Vierge Immaculée, rayonnante de lumière, est entourée de fleurs fraichement écloses ; l’en-
cens s'élève; les plus doux parfums embaument le
meme
petit sanctuaire.“ Memorare, Souvenez-vous,” chante la voix la plus mélodieuse ; et pendant qu'on poursuit cette invocation touchante, toutes les émotions de l'âme se réveillent, tous les yeux versent des larmes d'amour et de reconnaissance...
Le chant terminé, la Mère Supérieure vient s’agenouiller au pied de la statue, et, après y avoir déposé les clefs du Monastère, elle prononce d’une voix émue l'acte de consécration qui suit :
“ Très-sainte et très-digne Mère de Dieu, Reine du ciel et de la terre, nous voici prosternées aux pieds de votre majesté avec un indicible regret des fautes que nous avons commises à votre service, desquelles nous vous demandons tres-humblement pardon, vous promettant en presence de latrès-Sainte- Trinité et de toute la Cour Céleste de vous tenir pour notre Mère, Dame et Avocate, vous suppliant toutes du plus profond de nos cœurs et de toute l'étendue de nos affections, d’avoir un soin très-particulier de la conduite de cette Communauté, qui vous tient et reconnait pour première et principale Supérieure, voulant à jamais relever de vous jar l'état d'une très-humble servitude. Et moi, Sr. Maïguerite de S. Athanase, quoique trèsindigne, mets cette charge entre vos mains,ne voulant désormais la tenir que de vous, et me soumettant avec toutes celles qui habitent cette maison à votre sainte conduite, pour rendre à votre grandeur l’hommage, l'honneur et l'obéissance que nous lui devons en qualité de ses petites sujettes et très hambles filles.”
La consécration faite, la Mère Supérieure se lève : on dirait qu'avec les clefs du Monastère elle a déposé le fardeau de la supériorité, D'une voix ferme elle entonne le Te Deum, et pendant ce chant de joie,
chaque religieuse vient rendre hommage en baisant les pieds de la statue.
C’est ainsi que se fit pour la première fois, il y a plus de deux siècles et quart, la consécration qui s’est toujours renouvelée depuis, chaque année, à pareil jour, et à laquelle il est impossible de prendre part sans éprouver des sentiments toujours plus vifs de piété et de gratitude envers notre divine Mere,(1)
Nous verrons au chapitre suivant comment s'inaugura le règne de la céleste Protectrice.
(1) L'empreinte des mœurs féodales que porte cette consécration, ait voir de suite qu’elle remonte à ces âges de foi si fertiles en héroïsme et en dévouements de tout genre.
Cette consécration, comme on l'a dit, se répète chaque année: mais l'hommage solennel ne se rend que tous les trois ans, après une nouvelle élection de Supérieure.
LL TRS SLT
CHAPITRE III, INCENDIE DE 1650 ;--RÉSIDENCE DANS LA MAISON DE. Mwx. DE LA PELTRIE,
L'incendie—Les Ursulines à l'Hôtel-Dieu; Harangne des Hurons—- Genev. Agnès Skanudhar8a—Cécile Arenhatsi—Ressources des Uraulinee après l'incendie On se décide à bâtir-—La Mère de l'Incarnation de nouveau Supérieure-—Comment on fait les classes pendant la construction du second Monastère — Une dernière épreuve—Notice biographique de la Mère Marie de S. Joseph— État de la Colonie en 1652; l'ère des Martyrs.
$81.—L'InceNoie pu 30 DÉCEMBRE 1650.
ORTES de la protection de l’'auguste Mère de Dieu, les Ursulines pouvaient entrevoir un avenir serein et prospère ; eur Monastère achevé, des Consti-
\Ÿ Zäiutions adaptées à leurs circons- \,tances particulières, un Noviciat ou- À vert et à la veille de recevoir des «1 sujets du pays les mieux qualifiés, D etaient autant de preésages heureux, eff L'épreuve cependant ya fondre sur
nos Mères plus sévère que jamais,
eurs meilleurs arais iront même jus-
qu'à se demander s'il est dans les desseins de Dieu que leur œuvre s’accomplisse. Ne uous étonnons pas de cette disposition du Ciel, si eo traire aux prévisions humaines; de même que son divin Fils, Marie n’établit ses œuvres de prédilection que sur les iné bran!ables fondements de l'abnégation
et du sacrifice ; et les pierres, toutes brillantes qu’elles
étaient, n'avaient pas encore l'éclat voulu nor rédifice de sainteté que la Vierge Immaculée voulait élever au Cœur de Jésus dans ces âmes généreuses.
Nous allons donc voir nos Mères passer de nouveau
par les plus amères tribulations; une seule nuit va leur enlever toutes les ressources de la terre, et Ies eter dans l'abandon à la Providence le plus absolu, sans abri, sans provisions, sans vêtements, au milieu de l'hiver et dans l'impossibilité de faire parvenir en France leur cri de détresse, plus pauvres enfin qu’à leur première arrivée sur nos rives,
“ Le trentième jour de décembre dernier(1650), dit la Vén Mèredel'Incarnation,(!}en l’octave dela naissance de Notre-Seigneur, il nous voulut faire part des souffrances et des pauvretés de sa crèche en la manière que je vais dire. Une bonne sœur ayant à boulanger le lendemain, disposa ses levains, et enferma du charbon allumé dans le pétrin de crainte qu’ils ne gelassent, Son dessein était d’ôter le feu avant que de se coucher ; mais comme elle n'avait pas coutume d’user de feu en cette occasion, elle s'en oublia facilement, Le pétrin était si bien étoupé de tous côtés, qu'une sœur étant allée en ce lieu sur les huit heures du soir, ne vit aucune marque qu'ii y eût du feu. Or, sur la minuit, le charbon ayant séché le pétrin, qui était de bois de pin naturellement onctueux, y mit le feu et embrasa incontinent la boulangerie (?) et les caves où nous avions mis en réserve toutes nos provisions pour l'année. Le feu s'étant pris à tout cela s’éleva aussitôt
(2) Ce récit est tire de plusieurs lettres.
(2) Dans la partie nord de l’édifice; là où se trouve actuellement la cave de l’ancien réfectoire,
aux planchers (‘) et gagna l'escalier qui était justement sous le séminaire, où la Mère des Séraphins était couchée pour garder ses filles. Elle s'éveilla en sursaut et au pétillement du feu et se leva tout-àcoup Ssimaginant quon lui disait: ‘“ Levez-vous promptement, sauvez vos filles, elles vont bruler toutes vives!” En effet, le feu avait déjà percé les planchers, et les flammes entraient dans la chambre où elles faisaient un grand jour. Alors, tout effrayée, elle crie à ses filles : ‘“Nauvez-vous, sauvez-vous !” De là elle monte au dortoir pour éveiller la Communauté, ce qu'elle fit d’une voix si lamentable qu’au même moment chacune fut en place: l'une va a la cloche pour appeler le secours, les autres se mettent en devoir d’éteindre le teu. Moi au lieu d'y travailler, je cours dire aux sœurs qu'il fallait tout abandonner, que le mal était sans remède. Je voulus monter au lou où j'avais mis les étoffes et les autres commodités pour les sœurs, ayant dans l'esprit qu'elles s'étaient sauvées à demi-nues et qu'il fallait de quoi les convrir; mais Dieu me fit perdre cette pensée pour suivre celle de sauver les papiers d’affaires de notre Communauté. Je les jette par la fenêtre de notre chambre avec ce qui se trouva sous ma main. Le peu de temps que j'employai à cela me sanva la vie, car en moins d'un Wiserere, le feu entrait déjà non-seulement au dortoir et au lien où je voulais aller et où je fusse demeurée, mais encore
(1) Le Récit ajoute la circonstance que ‘‘ les planchers étaient doubles et avaient de la terre entre deux: que toutes lex Relirieuses fussent tombées dans le feu sans le courage et la présence d'esprit de la Mère des Séraphins, qui éveilla d'abord ses enfants, qui étaient en assez grand nombre, puis courut éveiller les sœurs, et retourna à ses files, qu'elle eut bien de la peine à sauver quelque secours qu'on lui pât donner.”
au long du toit de la maison et dans les office. d'en bas Enfin j'étais entre deux feux, un troisième me suivait comme un torrent, et pour me sauver, il me fallut passer sous la cloche dont la fonte coulait et sous laquelle je pensai être ensevelle. J’évitar done ces dangers, mais peu s’en fallut que je ne fusse étoufFée de la famée.
“ La Mère Assistante avec notre Nr. S Laurent avaient rompu la grille, qui n'était que de bois, afin de se sauver avec une partie des enfants qui étaient montés au dortoir. Il n'y eut pourtant que les plus grandes qui se sauvère it. Les petites étant envore dans Île danger, la Sr. S. Ignace fit une réflexion, savoir si elle pourrait en conscience donner sa vie pour sauver ces petites innocentes, car le feu était déjà aux cloisons, Elle entre généreusement dans la chambre, elle les sauve, et au même temps les planchers croulérent. J’ét'is encore dans les dortoirs, où voyant qu'il n’y avait plus rien à faire pour moi, et que j'allais périr, je fis une inclination à mon ('rucifix, acquiesçant aux ordres de la divine Providence, et lui faisant un abandon de tout, je me sauvai par le parloir qui était au bout du dortoir. En descendant je rencontrai le secours que le Révérend Père Supérieur avait amené ; mais apprenant qu'il x'y avait rien à faire plus haut, ils descendirent dans la chapelle, où l'on sauva avec peine le trés-Saint Sacrement avec les ornements qui se trouvèrent dans la sacristie. Tous les Pères, frères et domestiques mirent leur vie en hasard pour notre sujet, et un bon frère entr'autres voulant tirer quelque chose de la sacristie, qui était au bout de la maïscn, pensa y demeurer.
“ Notre bonne Mère S. Athanase, qui était sortie la première pour ouvrir les portes, et qui ensuite s'était
rangée à l'écart, ne voyant aucune de nous près d'elle, soufhait en son âme des convulsions de mort, Elle nous appelait avec des cris lumentables, mais ne nous voyant ei ne nous entendant point, elle se jeta aux pieds de la sainte Vierge (!)et fit un vœu en l'honneur de l'Immaculée Conception. Je ne puis dire absolument quel a été l'effet de ce vœu auprès de Dieu ; mais J'attribue à un vrai miracle qu'aucune de nous ni de nos filles n'ait été consumée dans un feu si prompt et si violent, Une femme Huronne (*), très-bonne chrétienne, ne s'étant pas éveiilée sitôt que les autres, ne trouva pas de moyen de se sauver qu'en se jetant par une fenêtre sur un chemin de neige battue et glacée, dont elle fut si étourdie que nous la croyions morte, mais enfin elle revint à soi, et Dieu nous l’a voulu conserver,
“ Les sœurs furent enfin trouver notre Mère, qui commença à respirer, mais elle avait de la peine de ne me pas voir. Nos pensionnaires et nos séminaristes sauvages se rangèrent aussi près d'elle, où elles pensèrent mourir de froid, car elles n'avaient que leurs chemises, toutes leurs robes et leur petit équipage ayant été brülé. Vous n'eussiez pu voir sans pleurer Madame notre Fondatrice, qui est si sensible au froid, les pieds nus sur la neige, n'ayant qu'une petite tunique avec laquelle elle s'était sauvée. Mais ce qui me touchait le plus, c'était de voir l’incommodité que notre pauvre malade la Mère Marie de $, Joseph allait souf. frir, Si elle eut eu autant de force que de courage, nous eussions sauvé, elle et moi, une partie de ce qui était au dortoir, mais elle était si faible qu’en voulant remuer
(‘Y La Mère S. Athanase se trouvait aiors à genoux sux la neige dans le voisinage du vieux Frêne.
(2}» Cécile Arenhatsi.
HISTOIRE DU MONASTÈRNE. 157
son matelas, les bras lui manquaient, il n’y eut que le mien de sauvé avec ca qui me couvrait, qui fut tout propre pourelle. J'avais jeté des habits par notre fenêtre, mais ils demeurèrent accrochés aux gilles du réfectoire, où ils furent brülés comme tout le reste : ainsi je demeurai nue comme les autres, que.je fus trouver sur la neige, où elles priaient Dieu en regardant cette effroyable fournaise, La nuit était fort sereine le ciel bien étoilé, le froid très-vif, mais sans vent. Au fort de l'incendie il s’en éleva un petit qui jeta les flammes du côté des jardins et des champs (!), sans cela, le fort, la maison de nos Révérends Peres, et les autres maisons voisines eussent été en danger. Enfin tout fut embrasé en moins d'une heure, et tout ce que nous possédions d'habits, de vivres, de meubles et de choses s mblables fut consumé en moins de deux heures. Tous ceux qui nous voyaient fondaient en larmes de nous voir réduites à cette extrémité, car la lumiére des fluinmes rendait la nuit claire comme le jour, de sorte qu'ils pouvaient facilement voir l'état extérieur où nous étions. Ils firent tout leur possible pour nous secourir. Un honnête homme ne pouvant comprendre comment on pouvait porter un tel coup sans en faire paraitre de l1 douleur par quelque démonstration extérieure, dit tout haut “ [1 faut que ces filles-là soient folles, où qu’elles aient un grand amour de Dieu” Celui qui nous a touchées de sa main sait ce qui en est, et ce que sa bonté opéra pour lors dans 108 cœurs.
“ Voyant enfin tout le monde réun, le Révérend Père Supérieur lit transporter nos enfants, partie dans l'habitation de nos domestiques, partie dans la maison d'un de nos voisins; elles étaient a moitié mortes de froid
(1) C’est.à-dire la partie de lu ville qui se trouve entre le Monastère et la Place d'Armes ou Esplanade.